Ultime
Chapitre 46
On squattait le canapé avec Bobby, à enchaîner les programmes sur Netflix en attendant que le soleil se couche. Milo se trouvait à son restaurant et Jack à la librairie, endurant tant bien que mal cette maudite lumière pour gérer ses responsabilités. Pour la première fois depuis plusieurs jours, nous n’avions aucune obligation d’aller quelque part.
J’étais levée depuis peu de temps, et voyais le soleil amorcer sa descente à travers les fentes dans les stores. Affalée sur le sofa, je réprimai un bâillement et déclarai :
— Je devrais me bouger et filer prendre une douche.
— On pourrait très bien rester assis ici toute la soirée, suggéra Bobby.
Installé à côté de moi, il était encore en survêtement, les pieds surélevés sur un pouf, son bras valide derrière la tête.
— Non, il faudrait que je me rende à l’Agence pour demander comment ça se fait que tout le monde est informé de mon métier.
— Peut-être qu’ils le devinent à ta carrure d’athlète, me taquina-t-il, et je lui assenai un petit coup de pied. Hé, tu n’en sais rien, c’est possible. Enfin, j’en doute, mais pourquoi pas ?
— Des gens qui ne me connaissent même pas le mentionnent. D’abord Cate, puis ces deux abrutis à Prague, et hier, Aïsha. D’après moi, ces personnes ne sont pas liées, alors il doit y avoir une rumeur qui circule.
— Tu plantes quelques vampires, cela finit forcément par se savoir, souligna Bobby. Je ne vois pas comment ça pourrait rester un secret.
— Olivia prétend avoir toujours réussi à cacher son identité, et Abner affirme que les vampires ignorent tout de lui à moins qu’il le leur révèle, rétorquai-je. Mais je ne suis pas la première chasseuse à laisser cette information se divulguer.
— C’est vrai. Tout le monde était au courant pour Blade, m’interrompit-il, faisant référence à un célèbre héros de bande dessinée interprété par Wesley Snipes au cinéma.
Je levai les yeux au ciel.
— Blade est un personnage de fiction, Bobby.
— À ce qu’il paraît.
— Ouais, OK, marmonnai-je. Bref, je dois me lever et aller là-bas.
— Mais on est vendredi soir. Tu crois qu’ils ne prennent jamais de congés à l’Agence ?
— Tu es bien placé pour le savoir, soulignai-je en me redressant enfin. Le crime ne dort jamais.
Il eut l’air sincèrement impressionné.
— Waouh, bonne citation !
Je m’apprêtais à me mettre debout quand mon téléphone sonna. L’écran m’indiqua qu’il s’agissait de l’Agence, et je le montrai à Bobby.
— Tu vois ? Ils travaillent en permanence.
— Bonsoir, Alice, me salua Abner lorsque je décrochai. Je sais que vous n’aviez aucune intervention prévue ce soir, mais je me demandais si vous pouviez passer au bureau.
— Bien sûr. Je comptais y faire un saut de toute façon, dis-je. Je peux vous demander de quoi il s’agit ?
— Ettie et moi souhaiterions voir quelque chose avec vous, affirma-t-il. Ce sera plus commode de vous l’expliquer sur place.
— Entendu. À tout à l’heure.
— C’était à quel sujet ? m’interrogea Bobby quand j’eus raccroché. Tu as besoin que je t’accompagne ?
— Non, je pense que tu peux rester tranquille. Ils veulent juste discuter avec moi, lui indiquai-je vaguement tandis que je me précipitai vers ma chambre pour faire un brin de toilette et ôter mon pyjama.
Trente minutes plus tard, j’arrivai à l’Agence, et Sabine m’envoya dans le bureau d’Ettie sans me demander le motif de ma visite. Je ne la connaissais pas très bien, alors il était impossible d’en être certaine, mais ses grands yeux semblaient troublés derrière ses verres épais.
Une fois devant chez Ettie, je constatai que la porte était entrouverte. Elle était installée à son bureau, penchée sur plusieurs photos grand format étalées face à elle. Abner se tenait près d’elle et examinait les mêmes clichés par-dessus son épaule.
— Vous désiriez me voir ? m’enquis-je après un petit coup frappé à la porte.
Dix ou quinze secondes s’écoulèrent avant qu’elle lève les yeux vers moi, et l’expression que je lus sur son visage me le fit presque regretter. Elle avait les lèvres pincées, et son regard sombre trahissait une lassitude qu’elle parvenait à masquer d’ordinaire.
— Entrez, Alice. (Elle se carra dans son fauteuil.) J’aimerais que vous jetiez un coup d’œil à quelque chose.
Abner se tourna enfin vers moi, l’air presque aussi sinistre qu’Ettie.
— Je sais que ces images vont vous bouleverser, mais j’estime que c’est mieux que vous les voyiez par vous-même.
J’avançai alors vers le bureau, mais, avant même de l’atteindre, je distinguai les clichés et compris tout de suite ce qu’ils représentaient. L’espace d’un instant, mes souvenirs ressurgirent, et j’eus l’étrange impression de faire un bond dans le passé, revivant un moment que j’aurais préféré rayer de ma mémoire.
Cela se déroulait plusieurs années auparavant, à Minneapolis, et Ezra m’avait appelée dans son vieux bureau pour me montrer quelque chose. Il avait tourné l’écran de son ordinateur dans ma direction afin que je distingue mieux un « U » apposé au fer sur de la chair pâle, une trace rouge et sanglante sur de la peau humaine. Il m’avait confié qu’on avait retrouvé des prostituées, mortes ou vivantes, avec cette marque sur elles, et que ma meilleure amie Jane en avait récolté une peu de temps avant son meurtre.
À présent, je soulevai les clichés, les mains légèrement tremblantes, espérant qu’Ettie et Abner ne s’en aperçoivent pas. Les yeux rivés sur les images en couleur des marques qui gonflaient et infectaient une peau lisse, la colère et la nausée me submergèrent.
— Ça recommence, murmurai-je.
— C’est la raison pour laquelle je vous ai demandé de venir, expliqua Ettie. Abner m’a indiqué que vous avez connu ce phénomène.
— Il ne s’agissait que d’un type. (Je refrénai une soudaine envie de vomir.) Enfin, j’imaginais qu’il n’y en avait qu’un seul.
— C’était il y a cinq ans ? s’enquit-elle, et j’acquiesçai. Peut-être opérait-il seul à l’époque. Le mouvement s’amplifie, et, pour une raison inexpliquée, il semble s’installer à Amsterdam.
— Nom de Dieu ! Où avez-vous obtenu ces photos ?
Je les reposai et pris place dans le siège en face du sien.
— Ottaline Rebane m’a téléphoné pour se plaindre, annonça Abner, faisant référence à la vampire tenancière de la maison close. Elle m’a dit que les clients blessaient ses filles. J’espérais que la coupable était Iris Emmanuel, mais celle-ci, précisa-t-il en tapotant l’image que je venais de regarder, a eu lieu alors qu’Iris était déjà hors d’état de nuire.
Ettie croisa les mains sur son bureau et posa sur moi un regard attentif.
— Alice, si vous savez quoi que ce soit au sujet de la famille des Basarabi que vous estimez susceptible de nous aider, dites-le-nous, s’il vous plaît. Même si cela vous paraît insignifiant.
Je me frottai le visage et pris une profonde inspiration, puis me lançai dans mon récit. Les mots se bousculaient plus vite que j’en avais l’intention, mais je ne parvenais pas à ralentir mon débit.
Je commençai mes aveux avec la dispute à Prague avec Olivia et les deux membres des Basarabi que nous avions tués. Je n’omis aucun détail, y compris le fait que Cyrus et Cate savaient que j’étais une chasseuse. Ensuite, je leur racontai l’épisode d’Aïsha et de Liesel, et précisai que l’ex-petite amie de Jack semblait connaître mon métier.
Tout sortit à toute vitesse, avec une facilité déconcertante, mais, à la fin, il me fallut revenir au point de départ et leur expliquer l’histoire de Jane et de Jonathan. Alors, les mots restèrent coincés dans ma gorge quand j’évoquai qu’il était un fervent convaincu de la supériorité des vampires, qu’il cherchait à exposer les vampires pour que nous soyons obligés de prendre le contrôle des humains, et je comprenais à présent qu’en le tuant, je n’avais fait que décapiter une hydre. Si on lui coupe la tête, deux autres repoussent à la place.
Quand j’eus terminé, Abner me dévisagea avec inquiétude, mal à l’aise, mais au moins il n’était pas déçu. Il avait croisé les bras et gardé le silence pendant que je m’étais exprimée.
— Merde, murmura Ettie en se calant au fond de son siège. Vous auriez dû venir me voir avant, mais je me doute que je ne vous apprends rien.
— En effet, répondis-je d’une voix pleine de remords. Je croyais qu’on avait réglé le problème, et je ne voulais pas causer d’ennuis à Olivia ni à personne d’autre.
Elle échangea un regard avec Abner que je ne pus déchiffrer, puis dit :
— La bonne nouvelle, c’est que j’ignore ce que j’aurais fait de ces informations si vous me les aviez fournies plus tôt. La famille des Basarabi réussit parfaitement à nous laisser dans le noir, pour ainsi dire.
» Tous les vampires qui se rangent de notre côté sont visés, poursuivit-elle. C’est pour cela que nous pensons qu’Iris Emmanuel a commencé à persécuter les filles qui travaillent à Darah Merah au départ. Cela ne lui plaît pas qu’Ottaline compte sur nous.
— On devrait effectuer des patrouilles pour renforcer sa sécurité et celle de ses filles, m’aperçus-je, en plein désarroi.
Abner leva la main pour apaiser mon angoisse.
— Nous avons chargé d’autres chasseurs de s’en occuper. Ne vous inquiétez pas.
— Quant à vous, avec votre statut moins secret, vous devriez faire profil bas, m’ordonna Ettie. Nous allons essayer de résoudre tout ça, mais, pendant les prochains jours, je crois qu’il vaudrait mieux que vous n’envisagiez aucun déplacement, personnel ou professionnel. Nous vous contacterons quand nous aurons besoin de vous.
— Je ne suis pas virée, si ? demandai-je sur un ton plaintif qui m’embarrassa.
— Non, m’assura Ettie, et elle semblait vraiment offensée par cette idée, tandis qu’Abner laissa échapper un petit gloussement. Vous avez commis une erreur, mais rien de grave. Désormais, vous êtes plus avisée, et vous ferez mieux à l’avenir. Je me trompe ? s’enquit-elle après avoir marqué une pause.
— Non, bien sûr, m’empressai-je de répondre. Donc… vous désirez juste que je rentre chez moi ?
— Pour l’instant. Mais prévenez-nous si vous pensez à quoi que ce soit d’autre pour nous aider à lutter contre la famille des Basarabi.
OceanofPDF.com