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Chapitre 4
Comme à l’accoutumée, les fleurs bleues apparurent en premier. Elles se trouvaient partout, parfumant l’air d’une odeur douce, mais entêtante, et, lorsque j’ouvris les yeux, j’étais sans surprise allongée dans le champ de minuscules fleurs.
Le soleil me chauffait la peau, mais, plutôt que de me priver de mon énergie comme en temps normal, il me procurait de la légèreté, comme si j’étais capable de flotter dans les airs si l’envie me prenait.
Mais je n’en fis rien. À la place, je m’assis et attendis son arrivée, qui ne tarda pas. Elle s’avança vers moi, ses pieds effleurant à peine les fleurs au gré de ses pas. Sa longue robe voletait derrière elle, et une brise qu’elle seule pouvait sentir caressait sa chevelure flamboyante. Une lumière émanait d’elle, faisant luire sa peau pâle. Ses mouvements étaient lents et mystérieux, comme au ralenti.
— Alice, m’interpella-t-elle.
Sa belle voix mélodieuse teintée d’un accent était à la fois claire et pourvue d’un subtil écho ; cela donnait qu’elle était une impression lointaine alors même qu’elle se tenait devant moi.
— Que veux-tu cette fois-ci ? lui demandai-je, conformément au rituel qui s’était instauré entre nous à chaque visite.
— Tu le sais très bien, répliqua-t-elle simplement. Tu dois trouver la paix pour ceux que tu aimes.
— De mon point de vue, ils semblent tous l’avoir trouvée. Et, quand bien même, le bonheur ne vient-il pas de l’intérieur ? C’est un objectif qu’ils doivent atteindre par eux-mêmes.
Elle pinça ses lèvres pulpeuses. Ma logique n’avait pas l’air de l’amuser.
— Alice, tu sais ce que tu dois faire.
Je secouai la tête.
— Non, vraiment, je l’ignore.
— Dans ce cas, tu dois trouver. Et vite. Il reste peu de temps, m’avertit-elle d’un ton inquiétant.
— De temps pour quoi ? Je ne comprends rien !
Je tentai de me lever, mais j’étais comme clouée au sol. Les fleurs se propageaient jusque sur mes pieds et mes mains pour me maintenir en place.
— Dépêche-toi, Alice, m’ordonna-t-elle.
J’essayai de me libérer des plantes, mais elles me tenaient fermement.
— Pourquoi agis-tu ainsi ? l’interrogeai-je tandis qu’elle reculait déjà, prête à regagner l’endroit d’où elle était venue. Qui es-tu ?
Mais elle me laissait toujours sans réponse. J’avais rêvé d’elle une bonne dizaine de fois au cours des mois précédents, et pas une fois elle ne m’avait révélé son identité ni ne m’avait indiqué ce que j’étais censée faire au juste.
Dans un demi-sommeil, je commençai à me débattre avec les couvertures qui m’enveloppaient. Puis je sentis la main douce et rassurante de Jack sur mon bras, plus détendue.
— Encore ce rêve ? s’enquit-il d’une voix endormie tandis qu’il se redressait.
Quand Matilda, son impressionnante montagne des Pyrénées blanche au poil soyeux, se mit à gémir d’inquiétude, il se pencha pour la caresser. Elle était allongée près de lui sur le lit, roulée en boule parmi une multitude de couvertures et de coussins. À cause de son âge et d’une vieille blessure à la patte, nous avions dû placer un petit marchepied à côté du lit pour qu’elle puisse y monter, mais elle passait toutes les nuits avec nous.
— Ouais, grommelai-je.
— C’est la deuxième fois cette semaine, n’est-ce pas ? demanda-t-il, les yeux rivés sur moi.
— Je ne sais pas, mentis-je.
Je tentais d’agir comme si ces rêves récurrents de femme étrange, de fleurs bleues et de menaces mystérieuses ne m’atteignaient pas. J’en avais parlé à Jack uniquement parce que je passais mon temps à me réveiller en attaquant les draps, mais j’en minimisais l’importance afin qu’il ne se fasse pas de souci. À quoi bon se tracasser pour des cauchemars ?
Je l’observai : assis sur le matelas, torse nu, il se révélait incapable de masquer la lueur d’angoisse dans ses yeux. Avec son teint hâlé été comme hiver, son sourire facile et ses cheveux blond-roux ébouriffés, il ressemblait davantage à un surfeur qu’à un vampire. Son corps n’avait pas vieilli au-delà de vingt-quatre ans et il possédait encore ce charme adolescent ; mais lui avait commencé à mûrir au cours des années précédentes.
Il était toujours aussi superbe, avec son torse parfaitement dessiné qui me coupait sans cesse le souffle lorsqu’il enlevait son haut. Mais de subtils changements s’étaient opérés en lui. Ses doux yeux bleus avaient foncé au fil du temps, des responsabilités, et de toutes les épreuves que nous avions traversées.
Il avait gardé sa propension à rire, et ses bras restaient pour moi un bastion qui m’apportait réconfort et sentiment de sécurité. Mais force était de constater qu’il avait vieilli. Tout comme moi. Après presque six années ensemble, nous avions construit notre vie avec chacun nos propres attentes et des rôles donnés. Il m’aimait et m’accordait une confiance aveugle, mais, parfois, nos émotions à l’un et à l’autre se révélaient incompatibles.
Son regard trahissait justement ce conflit intérieur. Son expression, lèvres pincées, indiquait sa triste résignation. Il savait que je lui cachais la réelle nature de ces rêves, mais comprenait également que je souhaitais m’en occuper seule, alors il voulait essayer de ne pas intervenir.
— Quelle heure est-il ? demandai-je pour changer de sujet.
Il cessa un instant de caresser Matilda pour consulter son téléphone sur la table de chevet.
— Un peu plus de 14 heures.
— Je dois me lever, geignis-je. Les gens ne vont pas tarder.
— Un long week-end nous attend, en effet.
À peine étais-je debout que Milo ouvrit la porte de notre chambre à la volée. L’intensité de son regard marron me frappa, et ses cheveux bruns habituellement lisses étaient hirsutes comme ceux d’un scientifique fou.
— Vous êtes réveillés, tant mieux, affirma mon frère d’un ton précipité. On est noyés sous les crises en ce moment.
— Explique-moi ce que tu entends par là.
Je lui avais répondu avec calme, car j’avais passé les trois mois qui venaient de s’écouler à éteindre ses prétendus incendies. Par exemple, l’effet satiné de son nœud papillon qui ne correspondait pas à ses attentes.
— Maman m’a annoncé que leur avion à Leif et elle avait du retard. Le fleuriste m’a envoyé une photo des compositions florales, qui s’avèrent d’un bleu beaucoup plus gris que ce dont nous avions convenu.
— Un bleu plus gris ? répéta Jack, interloqué.
Je levai la main pour le faire taire avant qu’il aggrave l’état de Milo.
— La nuance devait être « bleu givré », mais, clairement, elles sont « nuage de neige », insista Milo d’une voix frénétique et tremblante.
— D’accord, d’accord, répliquai-je de la manière la plus rassurante possible. Je viens de me réveiller, alors je vais filer dans la salle de bains pendant que tu sors respirer un bon coup, et je te rejoins vite pour t’aider à gérer tout ça, OK ?
Il hocha la tête d’un air réticent.
— OK.
Dès qu’il referma la porte derrière lui, je me massai les tempes.
— Voilà exactement pourquoi je n’ai aucune envie de me marier, me lamentai-je.
— Nous pourrions nous contenter de passer devant un juge de paix, suggéra Jack, mais j’avais déjà disparu dans la salle de bains attenante.
Quelques années auparavant, nous avions évoqué l’idée de nous unir, mais je n’en voyais pas l’intérêt. En tant qu’immortels, tous nos documents étaient contrefaits, de sorte que le certificat n’aurait pas de valeur.
Jack m’avait offert la vie éternelle, et nous étions liés par le sang. Aucune cérémonie ni aucun bout de papier ne remplaceraient cela.
Je venais de finir de me brosser les dents quand Jack arriva derrière moi. Il m’enveloppa la taille de ses bras et déposa un baiser dans mon cou. Je m’abandonnai contre lui et savourai le son des lents battements de son cœur.
— Je t’aime, dit-il avec douceur.
Je me tournai vers lui. Il garda les bras autour de moi et me tint contre lui.
— Moi aussi, je t’aime.
— Le week-end s’annonce très long. Mais nous nous en sortirons de la même façon que d’habitude.
— À savoir ?
— Avec des blagues inopportunes, des sessions de pelotage en cachette, et du sang à profusion, jusqu’à être totalement soûls, m’indiqua-t-il avec un sourire.
Je me penchai pour l’embrasser, mais, comme Milo cria mon nom depuis la pièce voisine, je me contentai d’effleurer ses lèvres.
— Le devoir m’appelle, annonçai-je en me glissant hors de son étreinte. Mais je veillerai à ce que tu tiennes promesse pour les caresses plus tard.
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