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Amanda Hocking · Chapitre 36 sur 63

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Chapitre 36

 

Bobby était assis dans l’étroit siège devant nous, une tablette posée sur les genoux où défilaient des épisodes des aventures de Rick & Morty en dessin animé et des écouteurs dans les oreilles. Côté hublot, Peter observait l’obscurité sous nos pieds tandis que le petit avion survolait la mer du Nord.

Jusque-là, durant le court vol, Peter avait consacré tout son temps à remuer : faire pivoter une bague sur son pouce, se passer la main dans les cheveux, se frotter la nuque, régler son siège, tourner le ventilateur dans toutes les directions possibles.

— Tu es nerveux ? m’enquis-je, puisqu’il me distrayait de ma lecture du dernier roman Holly Black. Tu en as l’air.

— Non, ça va. (Il se cala contre le dossier, et sa jambe frôla la mienne.) C’est comme de la nervosité, mais c’est différent.

— De quoi s’agit-il ?

Tout doucement, d’une voix presque honteuse, il m’avoua enfin :

— C’est la première fois que je reviens rendre visite à Élise depuis… depuis qu’elle est morte.

— Comment ça, « rendre visite » ?

Je ne lui avais pas encore révélé que je soupçonnais Élise de me hanter, et je n’étais même pas sûre de devoir le faire. J’ignorais comment il réagirait. Comme il semblait aller si bien dernièrement, je voulais éviter qu’il s’effondre, comme il avait tendance à le faire.

— Elle est enterrée derrière la maison. (Il coula un regard sur le côté pour s’assurer que personne ne nous entende, même si aucun des passagers ne se souciait de nous.) Celle où nous nous rendons.

— Tu n’y es jamais retourné ?

— Je n’ai jamais réussi. (Il s’humecta les lèvres.) Je savais que, si j’y allais, j’aurais envie de ramper sous terre et de rester avec elle pour toujours.

Je refermai mon livre et le mis sur mes genoux.

— Contente que tu te sois abstenu.

— Moi aussi, m’assura-t-il avec un sourire en coin. La plupart du temps.

— Je peux te poser une question un peu gênante ?

Il laissa échapper un petit rire.

— Je crois que la majorité de nos conversations le sont, et souvent intenses également.

— Tu as raison. (J’attendis une seconde, rassemblant mon courage, avant de me jeter à l’eau.) Tu te souviens quand on habitait tous à Minneapolis, tu m’avais dit… que tu n’avais jamais aimé quelqu’un comme moi, pas même Élise ?

— Je me le rappelle, répondit-il lentement, d’une voix impassible. Bien sûr. Et à l’époque, j’étais sincère. Mais je souffrais beaucoup alors, et je… (Il s’interrompit un instant.) En ce temps-là, je regrettais encore que tu l’aies choisi lui, et pas moi.

— Mais désormais, tu as changé d’état d’esprit ?

Je l’observai tandis qu’il s’efforçait de sélectionner ses mots.

— Si tu me demandes si je suis toujours amoureux de toi, la réponse est « non ». Je l’étais, avoua-t-il, pendant plus de temps que je ne l’aurais dû, pour être franc. Aujourd’hui, je tiens à toi, et je suis certain que ce sentiment persistera à jamais, mais c’est différent.

— Tant mieux, répliquai-je trop vite et trop énergiquement, donc je m’empressai de nuancer mes propos. Je veux dire, j’éprouve la même chose. Mais ce n’est pas ma question.

Peter me dévisagea, et son regard vert me transperça.

— Que souhaites-tu savoir, alors ?

— Crois-tu qu’Élise était ton âme sœur ?

— Oui, répondit-il d’une voix catégorique. Et je reconnais que mes sentiments envers toi m’en ont fait douter. Pendant un certain temps, je me demandais si c’était toi ou elle.

— Et comment as-tu su que c’était elle ?

— Au fil du temps et avec la distance, mon désir pour toi a disparu, expliqua-t-il. Tu vois ce dont je veux parler ? Je présume que tu la ressens avec Jack, cette envie intrinsèque au point de te faire mal aux os quand vous êtes séparés trop longtemps.

Surtout juste après ma transformation, rester loin de Jack m’était physiquement douloureux. Désormais, j’éprouvais toujours cette sensation, mais cela demeurait raisonnable si je partais seulement un jour ou deux. L’année précédente, une mission m’avait éloignée pour plus d’une semaine et, à la fin, le manque frôlait l’insoutenable.

— Oui, en effet, je connais ce sentiment, dis-je.

— Je n’ai jamais cessé de le ressentir pour Élise. Pas complètement. Maintenant, c’est gérable, il s’agit juste d’une douleur sourde, et non de celle dévorante qui m’a saisi à sa mort, ni même de ce que j’ai vécu avec toi. Mais je n’éprouve plus de désir à ton égard.

— Je suis ravie de l’entendre.

Ma main était posée sur l’accoudoir entre nos deux sièges et, sans le faire exprès, Peter l’effleura de la sienne. Lorsqu’il s’en aperçut, il baissa les yeux et, dans un geste doux, presque tendre, il se mit à caresser le dos de ma main du bout du pouce.

— Parfois, il m’arrive encore de me demander à quoi ça aurait ressemblé d’être avec toi, m’avoua-t-il à voix basse. D’être vraiment avec toi, insista-t-il.

— Et ? l’incitai-je à poursuivre, car j’avais l’impression qu’il voulait me confier autre chose.

— Et je crois que ça aurait été très… intense.

Il se mordit la lèvre tandis qu’il fixait du regard sa main qui touchait la mienne. Sa peau, d’ordinaire fraîche, se tempérait alors qu’il caressait la mienne qui se réchauffait de plus en plus.

— Je n’en doute pas. En revanche, je ne suis pas certaine que cette conversation soit appropriée pour deux amis à bord d’un avion.

— Tu as peut-être raison, concéda-t-il avec un léger rire. Mais elle m’empêche de penser à notre destination.

Il arrêta sa caresse et se contenta de laisser sa main sur la mienne et de la tenir délicatement. Après avoir pris une profonde inspiration et s’être penché en arrière sur son siège, il se tourna vers moi.

— Est-ce que le problème entre… nous… venait en partie de la culpabilité que tu ressentais parce que tu t’attachais à quelqu’un d’autre qu’Élise ? lui demandai-je.

— Oh, oui, absolument, reconnut-il. C’était une véritable interrogation chez moi. Si je l’aimais tant que ça, et, pour être honnête, je l’aimais sincèrement de tout mon être, comment pouvais-je éprouver quoi que ce soit pour toi ?

» Mais, après ce long débat intérieur, et bien trop tard pour que cela soit significatif pour toi, je me suis rendu compte que l’amour n’est pas une ressource limitée, poursuivit-il. Je peux l’aimer elle, et également… une autre, ce qui ne retire rien à personne.

Je lui adressai un sourire sombre.

— Oui, je crois avoir suivi ce cheminement très pénible pour en prendre conscience, moi aussi.

— Tu dois le saisir mieux que quiconque, puisque tu étais éprise de nous deux.

C’était si étrange de l’entendre le dire à voix haute. Toute cette situation me semblait surréaliste. Me retrouver assise dans un avion avec Peter, qui me tenait la main, et partager une conversation sincère sur nos sentiments mutuels et tout ce qui s’était passé entre nous.

Il n’y avait pas de jeux. Pas de peurs. Pas d’arrière-pensées. Juste lui et moi, totalement francs l’un envers l’autre, peut-être pour la première fois depuis notre rencontre.

— C’est vrai, je l’étais, admis-je. Et c’était brutal.

— Tout s’est terminé comme il se devait, affirma-t-il enfin. Et, malgré toute la douleur et le chaos qui ont suivi, je suis heureux de t’avoir connue. Que tu fasses partie de mon existence. Bizarrement, tu m’as démontré que c’était acceptable de revivre. Ces cinq dernières années ont été tellement plus belles grâce à toi.

Il posa la tête contre le siège et ferma les yeux, et je ne pus m’empêcher de remarquer que sa température corporelle ne baissa jamais durant tout le temps qu’il me tint la main. À chaque instant où il me toucha, son sang circula et son cœur battit plus vite, mais il ne rompit pas le contact.

 

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