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Chapitre 47
— Tu veux que je téléphone pour prévenir que je suis malade ?
Assis sur le canapé près de Bobby, Milo avait les bras croisés.
J’étais debout devant eux, m’efforçant d’expliquer mon raisonnement le plus calmement possible.
— Je te serais reconnaissante de le faire.
Il fronça les sourcils de plus belle.
— Je ne peux pas. C’est le week-end ! C’est la période la plus chargée au restaurant, et aucun méchant ne me poursuit. Je ne suis pas un chasseur, précisa-t-il en m’adressant un regard furieux et accusateur.
— Inutile de me tenir responsable de ça, répondis-je, luttant pour garder mon ton posé.
— Ah bon ? rétorqua-t-il. C’est toi qui as opté pour cette carrière suicidaire et entraîné mon mari avec toi, et tu risques ta vie et la nôtre en permanence.
— C’est faux. (Je poussai un gémissement de frustration.) Le danger existe déjà ! J’essaie juste de t’en protéger.
— Eh bien, tu t’y prends à merveille, puisqu’on se retrouve encore tous confinés à cause d’un fou qui cherche à vous tuer toi, Jack, Peter ou quiconque soit la cible qu’il a choisie aujourd’hui, marmonna Milo avec dérision.
— Milo, calme-toi, lança Jack.
Auparavant installé au bout du canapé, il s’était levé pour se tenir à côté de moi. Comme il était le créateur de Milo, tous deux partageaient un lien privilégié, et mon frère avait tendance à l’écouter, mais, à en juger par sa façon de rouler des yeux d’un air énervé, je supposais que cela ne fonctionnerait pas ce soir-là.
— Tu as conscience de tout ce que fait ta sœur pour cette famille, pour toi, et elle ne te demande cette faveur que pour assurer ta protection, argumenta Jack. J’ai laissé Jeroen aux commandes du magasin pour les deux prochains jours, et je vais m’atteler à la réorganisation de mon catalogue. Tu pourrais peut-être rendre ce temps productif en modernisant ton menu.
— Je jouerais volontiers les testeurs, si tu en as besoin, proposa Bobby humblement.
— Très bien ! s’écria Milo, irrité, avant de se lever. Je vais appeler le restaurant, gâcher ma carrière et faire ce que préconise Alice parce qu’elle sait tout mieux que tout le monde.
Il se dirigea d’un pas lourd vers sa chambre, et je le suivis, bien décidée à ne pas le laisser s’en tirer avec cette attitude.
— Milo ! m’exclamai-je, et il se retourna à contrecœur pour me regarder. C’est ridicule. Tu as presque vingt-deux ans ! Il n’y a aucune raison pour que tu réagisses comme un adolescent gâté !
Ce n’était pas tout à fait exact. En réalité, Milo serait né vingt-deux ans auparavant le mois suivant, mais il avait à peine seize ans au moment de sa transformation. Les vampires n’arrêtaient pas de vieillir, pas complètement, mais ils évoluaient de façon très différente. Comme il avait été transformé très jeune et qu’il était vampire depuis assez peu de temps, il restait encore quelque peu coincé au stade de l’adolescence.
Heureusement, Milo était doté d’une maturité exceptionnelle pour son âge quand il était humain, alors, même à présent, la plupart du temps il finissait par se comporter de manière plus adulte et responsable que des vampires plus âgés que lui ; comme Jack, voire parfois Mae.
Après tout, il avait obtenu son baccalauréat, contrairement à moi, trouvé un emploi stable (moi non), et épousé son petit-ami de longue date avant moi. De tous les vampires que j’avais croisés, il menait l’existence la plus ordinaire, et en semblait heureux.
Mais, dans des moments comme celui-ci, il faisait des crises comme un enfant.
— Tu ne comprends pas, Alice ! s’insurgea-t-il. J’ai un métier. J’ai un mari. J’ai des responsabilités, et je dois constamment les mettre en attente à cause de toi et de ton cinéma.
— Ce n’est pas du « cinéma », répliquai-je en esquissant des guillemets avec les doigts. C’est sérieux.
— Oh, crois-moi, je le sais, poursuivit mon frère. Combien de fois ai-je frôlé la mort depuis que tu es de mèche avec les vampires ? Cinq ou six ? Plus, peut-être ?
— Qu’est-ce que tu essaies de me dire ? demandai-je tandis qu’un sentiment d’appréhension montait en moi. Tu ne souhaites plus faire partie de ma vie ?
— Hé, arrêtez maintenant, tous les deux ! intervint Bobby en se levant et en s’interposant entre nous. Calmons-nous avant de dire quoi que ce soit qu’on pourrait regretter.
— Je ne sais pas ce que je raconte ! cria Milo avant de pousser un profond soupir, et tout son corps se détendit. Parfois, ça me contrarie vraiment qu’on ne puisse pas avoir une vie normale.
Ses grands yeux bruns exprimaient de la tristesse et de l’affliction.
— Tu sais, je travaille d’arrache-pied pour m’installer ici, au boulot et en ville, mais la réalité c’est qu’on devra déménager dans quelques années de toute façon, quand il deviendra évident que je ne vieillis pas.
— Nous n’aurons jamais une vie normale, mais nous avons mieux, expliquai-je avec douceur. Nous avons la possibilité de mener plusieurs existences. Nous pouvons accomplir tellement de choses que personne n’a l’occasion de faire. Nous disposons de l’éternité pour faire et être tout ce que nous désirons.
— Oui, certains d’entre nous, peut-être, affirma-t-il avant de river son regard mélancolique sur Bobby.
— Milo, dit Bobby avec un sourire triste à son tour, il me reste encore au moins cinquante ans, voire plus, au train où la médecine progresse.
— Oui, à supposer que tu ne te fasses pas tuer avant, grommela Milo.
Bobby se rapprocha de lui et prit ses mains dans les siennes.
— Je ne vais nulle part, pas de sitôt. Mais tu savais que je voulais rester humain avant qu’on se marie.
— C’est vrai, mais je souhaiterais rester pour toujours avec toi, s’obstina Milo d’une voix morose.
— « Toujours », c’est un terme relatif. En fin de compte, on n’a qu’une vie, affirma Bobby.
— Bobby…
Il paraissait ému du chagrin de Milo, mais campait sur sa position.
— Nous en avons déjà discuté. Les vampires meurent tout de même, j’en ai été témoin à de nombreuses reprises. L’idée d’éternité ne me plaît pas, c’est tout. Ça ne t’est jamais arrivé de regarder une série que tu aimes mais qui dure trop longtemps, au point de devenir nulle ?
— Tu parles encore de Dexter ? s’enquit Milo avec ironie.
— La dernière saison était calamiteuse, insista Bobby. Mais, non, je veux juste t’expliquer que tout a une fin, et cela ne réussit jamais à personne de prolonger au-delà. Et cette vie mortelle me suffit. Je n’ai besoin de rien d’autre.
— C’est injuste, Bobby.
— Écoute, Milo, j’ai plein de temps pour changer d’avis. Mais, pour l’instant, je peux t’assurer de mon absolue certitude de vouloir demeurer humain. Et il faut que tu l’acceptes.
Milo posa la main sur le visage de Bobby.
— Je vais essayer, mais promets-moi de faire attention.
— Hé, j’ai déjà dit à Alice que je reste enfermé ce week-end. Mais tu dois m’imiter. Je n’ai aucune envie que tu meures avant ton heure non plus.
— Je vais téléphoner.
Milo embrassa Bobby, puis alla dans la pièce voisine, vraisemblablement pour prévenir son travail.
Je remerciai Bobby.
— De rien, me répondit-il en me rendant mon sourire. Chaque fois que tu auras besoin de mon aide, je déclencherai une querelle existentielle avec mon mari.
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