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Amanda Hocking · Chapitre 28 sur 63

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Chapitre 28

 

 

Le reste de l’anniversaire de Jack se déroula bien. Après la saignée, on fit tous les deux une sieste. Je me réveillai avec un appétit vorace, alors je descendis deux poches de sang pendant qu’il mettait un film. On passa la majeure partie de la soirée blottis sur le canapé avec Jack et Matilda, devant Génération Perdue, Peur Bleue, et autres films d’horreur des années 1980 qui lui plaisaient.

Quand je lui avais demandé pourquoi il avait sélectionné ce thème particulier pour son anniversaire, il m’avait répondu : « Parce que cette année, il tombe un vendredi 13, mais, comme je trouve Jason Voorhees nul, on va remplacer ces films gores par des trucs que j’aime réellement. »

Malgré la façon dont elle avait débuté, la journée se révéla en fin de compte plutôt agréable. En l’absence de Milo et de Bobby, nous disposions de tout l’appartement, pour une fois. On ne travaillait pas, même si mon planning était toujours imprévisible. On eut un week-end complet pour se détendre et profiter l’un de l’autre.

Le lendemain, je me levai avec l’intention de prolonger ces deux jours relaxants avec Jack. L’effet du sang commençait à se dissiper, mais il semblait tout de même moins bouleversé que lorsqu’il avait appris la mort de sa mère.

Je venais de sortir du lit et m’apprêtais à lui demander ce qu’il souhaitait faire de la journée quand mon téléphone sonna. J’envisageai de ne pas décrocher, mais je vis le nom d’Abner Driscoll affiché à l’écran, et je venais de lui préciser qu’il pouvait m’appeler en cas de besoin.

— Bonjour Alice, j’espère que je ne vous dérange pas, dit-il quand je pris la ligne.

— Non, non, ça va, prétendis-je en m’asseyant sur le lit défait.

Matilda arriva de la pièce voisine, monta sur son marchepied puis me rejoignit, poussant sa grosse tête sous ma main pour réclamer des caresses.

— Je me demandais si vous étiez libre ce soir ? s’enquit Abner.

— Pourquoi ? Un problème ?

— Pas tout à fait, répliqua-t-il sur un ton incertain. Ottaline Rebane a signalé une activité étrange vers Darah Merah ces dernières nuits, et elle souhaitait que quelqu’un passe vérifier.

— « Activité étrange » ? Qu’est-ce que cela signifie ?

J’essayai d’arrêter de caresser Matilda, mais elle s’obstina à pousser sa tête blanche aux poils soyeux sur mes genoux pour m’obliger à lui prêter de l’attention.

— Surtout des faits très puérils, comme des gens qui frappent à la porte et s’enfuient. Mais elle a aussi l’impression que certains clients ont un comportement plus brutal envers les filles.

— Des blessées ? m’enquis-je.

— Rien de grave, pour l’instant, m’assura-t-il. Je comptais partir vers 23 heures ce soir, et, bien entendu, je pourrais gérer cela tout seul. Mais j’ai eu une semaine difficile, alors je me suis dit que si vous étiez disponible, vous pourriez m’accompagner.

J’hésitai une seconde avant de répondre.

— Oui, pas de problème. Cela me convient. (La chienne poussa un gémissement de protestation, comme si elle savait que je les abandonnais Jack et elle.) On se retrouve sur place ?

— Votre appartement se situe sur le trajet, donc je peux m’arrêter chez vous, puis nous irons à pied ensemble, proposa-t-il.

— D’accord. À tout à l’heure.

Je raccrochai et allai avertir Jack de mon nouveau programme pour la soirée, mais, comme souvent, il accepta sans sourciller, expliquant que dans la mesure où mon métier consistait à sauver des vies, il devait passer avant nos projets de farniente.

Vers 23 heures, Matilda et lui m’accompagnèrent en bas de l’immeuble pour attendre Abner et laisser la chienne faire ses besoins. On se tenait sur le trottoir, et les fleurs du marché de Bloemenmarkt sur l’autre rive embaumaient l’air frais d’un doux parfum.

— Tu me promets que ça ne t’embête pas ? demandai-je encore à Jack alors qu’il patientait avec moi, la laisse de Matilda enroulée autour du poignet et les mains dans les poches.

— Non, ça ira, m’assura-t-il. J’avais prévu un truc excitant ce soir, comme me pencher sur la comptabilité de la librairie.

— Ça a l’air palpitant. Je suis vraiment désolée de rater ça.

— Quand tu reviendras, on pourra toujours dresser le bilan, si tu vois ce que je veux dire.

Il m’adressa un haussement de sourcils suggestif, puis rit de sa propre blague.

Matilda poussa un jappement amical lorsqu’elle aperçut Abner s’approcher dans la rue. Il était venu plusieurs fois chez nous, surtout pour des soirées jeu sur injonction de Bobby, et, comme la chienne aimait la plupart des gens, il lui avait plu.

— Bonsoir, Abner, comment allez-vous ? s’enquit Jack.

Abner le salua d’un signe de tête sous son chapeau-feutre.

— Très bien, et vous ?

— Je n’ai pas à me plaindre, mais ça ne m’empêche pas d’essayer, plaisanta Jack.

Je levai les yeux au ciel.

— Cette réplique est plus vieille que toi, voire qu’Abner.

— Presque, concéda Abner avec un petit sourire. Vous êtes prête ?

— Oui, bien sûr. (J’embrassai rapidement Jack avant de m’éloigner avec Abner.) À plus tard.

— Soyez prudents, cria-t-il. Prenez soin de ma petite amie, Abner.

Le quartier rouge où se trouvait la maison close d’Ottaline se situait à tout juste vingt minutes de marche de mon appartement, et, comme Abner et moi avions adopté une cadence soutenue, cela prendrait encore moins de temps.

La nuit était agréable, un peu fraîche, mais pour une fois le ciel était dégagé, sans brouillard ni pluie. Quelques personnes étaient de sortie : elles faisaient du vélo ou se rendaient au pub à pied. Mais les rues étaient assez calmes pour que je me sente à l’aise de discuter ouvertement d’affaires de vampires avec Abner.

— Alors, vous m’avez dit avoir traversé une semaine difficile, commençai-je tandis que nous avancions. De nouveaux problèmes à part la découverte de la fille mourante l’autre soir ?

Un rire amer lui échappa.

— On penserait qu’une seule victime suffirait, mais, malheureusement, dans notre secteur de travail, ce n’est pas le cas.

— Que s’est-il passé ?

— Plus tôt dans la semaine, j’ai reçu un coup de téléphone signalant des troubles assez importants dans une maison de ville en périphérie ; j’ai dû m’y rendre vite, car les voisins appelaient la police. Donc je suis arrivé sur place avec Ettie, mais elle a surtout géré les badauds et usé de son charme pour les calmer et les persuader qu’il n’y avait pas de quoi s’énerver.

Contrairement à Ettie, Ezra et d’autres vampires que j’avais rencontrés, je ne possédais pas ce don, alors la majorité de mes interactions se produisaient avec des criminels ou des victimes plutôt qu’avec le grand public. En revanche, Ettie parvenait à employer sa beauté et son charme surnaturel pour convaincre les humains de quasiment n’importe quoi. Ce n’était pas tout à fait de l’hypnose, mais cela s’en approchait.

— Je suis entré dans la maison, et c’était un massacre, poursuivit Abner. Je m’en étais douté, ayant perçu l’odeur du sang deux rues plus loin. Mais la scène s’est révélée encore pire que ce que j’avais imaginé.

» Quatre vampires habitaient là-bas : le plus vieux, un certain Simon, avait bien plus de trois cents ans. Un autre était son ami, d’un âge proche, mais les deux derniers étaient sa progéniture. La plus âgée des deux, une magnifique vampire égyptienne appelée Rana, était avec lui depuis longtemps, plus d’un siècle à en croire ses paroles. Mais la transformation de la plus jeune remontait à quelques années à peine.

Il gardait la tête baissée, et jetait parfois un coup d’œil circulaire en parlant à voix basse, afin qu’aucun humain à proximité ne l’entende.

— Et c’est là que la situation a déraillé, ajouta-t-il. Rana et son créateur entretenaient une relation purement platonique, et elle a juré ses grands dieux que c’était leur désir commun à tous les deux. Mais, par la suite, Simon est tombé amoureux et a transformé cette jeune vampire pour en faire son amante. Au début, tous les individus impliqués semblaient heureux.

» Au cours des dernières années, de petits détails se sont accumulés. (Il marqua une pause.) Il y a quelques jours, Rana a fini par craquer. Elle a d’abord décapité la jeune d’un coup de hache, puis s’est attaquée au pauvre ami qui n’avait aucun rapport avec l’histoire.

» Lorsque je suis arrivé, elle avait acculé Simon dans une chambre à l’étage, et, quand je suis monté pour jouer les médiateurs, j’ai dû enjamber plusieurs parties de son corps, un pied ici, un doigt là, un bras entier en haut de l’escalier.

Abner grimaça avec un tel dégoût que je me réjouis de ne pas avoir été témoin de ce spectacle.

— Quand je l’ai vu, il boitait, le corps mutilé, mais il était encore vivant, à peine, expliqua-t-il. Rana était furieuse, et je me suis efforcé de la raisonner. C’est à ce moment-là qu’elle a tout confessé, qu’elle m’a raconté en détail toute leur histoire, et Simon n’est intervenu que pour se confondre en excuses.

» Elle a fini par se ruer sur moi avec sa hache, et j’ai dû la tuer avec un pieu, pour sauver ma propre vie. (Il me regarda.) Et ce n’est même pas le pire. Une fois morte, je me suis approché du vampire plus âgé afin de lui prodiguer des soins, lui apporter du soutien et voir si je pouvais éventuellement le sauver, et il m’a dit : « Laissez-moi. Si je dois vivre sans elle, je refuse. Laissez-moi mourir. »

— Qu’avez-vous fait, alors ?

Abner adopta un ton imperturbable.

— Je suis resté près de lui jusqu’à son dernier soupir, ce qui a été plutôt rapide, et, quand Ettie a réussi à faire partir la police et les badauds, elle a appelé une équipe pour nettoyer le carnage. Ils se sont débarrassé des corps.

— Ouah ! m’exclamai-je. C’est assez fou !

— En effet, concéda-t-il d’une voix redevenue lasse. En temps normal, le lien entre un créateur et sa progéniture empêche les petits désaccords, quels qu’ils soient. Au cours de ma carrière, j’ai rarement rencontré des cas de meurtres entre eux, et celui-ci était de loin le plus brutal. Quelque chose pousse tout le monde à agir de manière irrationnelle, j’en mettrais ma main au feu.

— Vous pensez que la situation devient de plus en plus insensée ? demandai-je, les sourcils levés.

— Oui. Pas vous ? (Il baissa les yeux vers moi.) Il y a comme de l’électricité dans l’air, précisa-t-il avant de lever le regard vers le ciel où la lune brillait intensément au-dessus de nos têtes. Peut-être est-ce la pleine lune. Quand j’étais petit, ma mère me racontait qu’elle faisait sortir les fous.

— Vous y croyez ? répliquai-je, ne plaisantant qu’à moitié.

— Je ne sais pas. Mais c’est elle qui m’a conseillé de ne pas aller dehors seul la nuit, sinon les vampires me trouveraient. (Un sourire espiègle naquit sur ses lèvres.) Et on voit comment ça s’est terminé.

On emprunta une rue qui nous éloignait des lumières chaleureuses du centre pour pénétrer dans la zone destinée aux adultes, plongée dans une lueur rouge sombre. Darah Merah se situait à l’extrémité du quartier, alors il nous restait encore un peu de marche. Les rues étaient plus animées, surtout par des humains masculins en quête de bon temps, mais je repérai une vampire qui avançait devant nous.

Elle nous tournait le dos, ses cheveux châtains relevés en queue-de-cheval. Lorsqu’elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et nous regarda, je la reconnus tout de suite. Il s’agissait d’Iris Emmanuel, la jeune vampire dérangée pour qui j’avais dû intervenir chez Darah Merah un peu plus d’une semaine auparavant.

Quand elle me vit, elle sourit, puis pivota et se mit à trottiner. Elle portait des cuissardes dont les talons claquaient sur le béton, et tout le monde se retourna sur son passage pour l’observer.

— C’est une semeuse de trouble, prévins-je Abner.

Sans plus d’explications, on la prit en chasse, puis on la suivit dans une ruelle sombre.

Elle se retrouva au fond d’une impasse, mais nous fit face, un large sourire aux lèvres.

— Regardez-moi ça. Un couple de chasseurs en rencard vers un bordel, peut-être ?

— Iris, tu as été avertie de ne pas approcher de ce lieu, lui rappelai-je.

— Par qui ? toi ? gloussa-t-elle. Qui t’a chargé de ça ? Personne. Il n’y a pas eu de commission ni de vote. Tu te places au-dessus de moi et tu t’attends à ce que je m’incline devant toi ? Eh bien ça, jamais ! lança-t-elle d’une voix rageuse. J’ai des amis maintenant, et pas besoin d’écouter qui que ce soit.

Dans sa main, elle tenait un petit tuyau métallique. D’un mouvement sec du poignet, elle le déploya sur trois fois sa longueur, dévoilant un long pieu doté d’une pointe aiguisée comme un rasoir.

 

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