Ultime

Amanda Hocking · Chapitre 5 sur 63

Pages du PDF

Ultime

Chapitre 5

 

Le Bloemenmarkt, célèbre marché aux fleurs permanent de la ville, se situait en face de chez nous, en plein cœur d’Amsterdam, de sorte que notre appartement embaumait les tulipes, les narcisses et autres bouquets en vente.

Minimaliste et moderne, ce dernier comportait deux chambres, trois salles de bains et une minuscule cuisine, ce qui nous convenait à merveille puisqu’un seul de nous quatre consommait de la vraie nourriture. Enfin, deux en comptant la chienne, mais elle mangeait surtout des croquettes.

La façade était entièrement vitrée, et nous bénéficions d’une terrasse-véranda en angle qui surplombait le canal. Le patio disposait d’un superbe jardin fleuri et de quelques zones de gazon, parfaites pour les besoins urgents de Matilda.

L’immense salon meublé simplement se voulait décontracté. Nous nous tournions vers des lignes épurées en harmonie avec la cheminée en marbre et le parquet foncé. Quelques dessins au pastel ajoutaient une touche de couleur vive aux murs austères.

Tel était notre décor jusqu’à ce que Milo et Bobby commencent à organiser leurs noces six mois auparavant. Depuis, on avait l’impression d’habiter une boutique de mariage qui aurait subi une explosion. Ornements, tissus et articles de papeterie envahissaient tout l’espace.

À la veille de la cérémonie, Milo n’avait curieusement pas encore choisi sa paire de chaussures. Il prétendait hésiter entre deux, pourtant au moins une dizaine recouvraient la table de la salle à manger.

Debout à un bout de la table, il soulevait tour à tour chaque modèle dans de grands gestes frénétiques, alors que Bobby et moi, de l’autre côté, nous efforcions de le calmer.

— J’aime bien celui que tu tiens, affirmai-je en désignant le soulier en simili cuir dans sa main gauche. Ou pas, ajoutai-je lorsque je le vis froncer le nez de dégoût.

— Tu n’as qu’à porter les plus confortables, suggéra Bobby.

Au son de sa voix crispée, je compris combien cela lui coûtait de masquer sa totale exaspération.

Milo le fusilla du regard, une lueur de colère dans ses yeux bruns.

— Ces photos, je vais les contempler pour l’éternité, littéralement, alors je les veux parfaites.

— Et elles le seront, lui assura Bobby radouci, avant de rejoindre son compagnon. Ce qui les rendra parfaites, c’est l’amour que l’on se porte, qui transparaîtra, et en fin de compte rien d’autre n’a d’importance.

Milo prit une profonde inspiration, décroisa les bras et les laissa retomber le long de son corps.

— Tu as raison.

— Comme bien plus souvent que tu ne le penses. (Il encadra le visage de mon frère de ses mains, puis se pencha de sorte que leurs fronts se touchent.) Je t’aime, et nous passerons une journée magnifique.

Milo et Bobby n’étaient pas à proprement parler destinés l’un à l’autre, pas comme les vampires intimement liés par le sang, mais personne ne pouvait nier les sentiments qui les unissaient. Presque six ans après leur premier rendez-vous, leur amour n’avait fait que croître, et j’étais désormais incapable de les imaginer l’un sans l’autre.

En dépit de cela, j’avais d’abord émis quelques réserves au sujet de leur mariage. En effet, Bobby refusait la transformation, et, malgré son implication avec un vampire, il n’avait aucunement l’intention d’en devenir un lui-même.

Si Milo ressemblait encore trait pour trait au superbe adolescent qu’il était à l’époque de leur rencontre, Bobby avait clairement évolué en beau jeune homme de vingt-cinq ans. J’osais à peine songer aux problèmes que cela engendrerait à l’avenir, sans compter que la vie de mon futur beau-frère était bien plus courte et plus fragile que la nôtre.

Six mois auparavant, la nuit où Bobby avait fait sa demande, je l’avais ensuite pris à part. On se trouvait sur le balcon, dans le froid ; il neigeait.

— Bon…, avais-je commencé, appuyée contre la rambarde tout en contemplant les flocons qui tombaient dans le canal. Je suis ravie pour vous…

— Mais ?

Il se tenait à côté de moi, les yeux rivés vers la maison où Jack et Milo fêtaient l’événement avec des flûtes de sang frais du réfrigérateur.

— Je sais que tu aimes Milo, et cela semble logique que tu veuilles rester avec lui. (J’avais pris une profonde respiration afin de choisir mes mots avec prudence.) En revanche, j’ai du mal à saisir que tu désires t’engager auprès de lui sans devenir un vampire.

Bobby avait éclaté de rire.

— Le fait que je n’aie pas envie de me transformer n’a aucun rapport avec l’engagement. C’est juste une vie que je ne souhaite pas. Pour vous tous, c’est génial, je le comprends, mais l’idée de vivre pour toujours et de boire du sang… ne m’a simplement jamais séduit.

— Comment l’immortalité peut-elle ne pas t’attirer ? Personne ne veut mourir.

— C’est faux, avait-il rectifié. Certains individus le désirent, et pas seulement des suicidaires. Je n’ai qu’une vie, et j’ai envie d’en profiter au maximum, sans pour autant en obtenir davantage. Réussir celle-ci me suffit. Je n’ai pas besoin de l’éternité.

Le frère aîné de Jack, Ezra, m’avait un jour expliqué que la mort donnait son sens à la vie. Savoir que ces moments ne dureraient pas pour toujours leur conférait leur valeur. Et l’existence en tant que vampire comportait son lot de sacrifices, comme renoncer à avoir des enfants et une famille au sens traditionnel du terme, voir son entourage vieillir puis s’éteindre, éprouver du dégoût pour la nourriture humaine, et une fatigue proche de la douleur à la lumière du soleil.

Mais, en fin de compte, je trouvais que le jeu en valait la chandelle, grâce à ce que j’y avais gagné : l’immortalité, une force supérieure, des perceptions aiguisées, et surtout la possibilité d’être avec celui que j’aimais pour toujours.

— Et Milo ? avais-je demandé d’une voix douce.

Bobby avait poussé un soupir.

— Il est mon seul et unique amour. Mais je sais que ce n’est pas réciproque. Un jour ou l’autre, son sang réagira à celui auquel il est destiné. Et je l’accepte. Parce que je ne veux que la durée de mon existence à ses côtés. C’est plus que ce que la plupart des gens obtiennent, franchement, et cela me suffit. Alors il doit s’en contenter lui aussi.

Désormais, à la veille de leur mariage, j’étais certaine que Bobby avait raison. Une vie entière avec un amour si fort que le leur représentait bien davantage que ce que la majorité des personnes connaissaient.

OceanofPDF.com