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Chapitre 37
Peter conduisait à travers le paysage irlandais plongé dans l’obscurité tandis que l’on effectuait le trajet de Dublin vers la côte ouest de l’île. Nous avions loué une minuscule Polo bleue, et Bobby se retrouvait serré comme une sardine sur la banquette arrière avec son sac, observant par la vitre le peu qu’il distinguait dans le noir.
— Le voyage passerait plus vite si tu me laissais mettre ma musique, suggéra-t-il de nouveau.
Depuis le départ, Peter contrôlait la musique et avait sélectionné des morceaux d’opéra d’un compositeur du nom de Giacomo Meyerbeer.
— J’en doute grandement, rétorqua Peter d’une voix sèche.
— Il fait vraiment de bonnes compilations, intercédai-je en faveur de Bobby.
Par défi, Peter amplifia le son de l’autoradio.
— Ma musique convient très bien.
Il se tenait de manière rigide sur son siège, l’air encore plus austère que d’habitude, les mains cramponnées au volant et les yeux rivés sur la route devant nous.
— Veux-tu que je conduise ? proposai-je.
— Tu ne sais pas où nous allons, objecta-t-il.
— Tu es sûr de te souvenir de l’itinéraire après tout ce temps ?
— Je ne l’oublierai jamais, répondit-il sans m’accorder un regard.
Il était un peu plus de 3 heures du matin quand il quitta la route principale et commença à ralentir. Tout son comportement changea, une résignation tranquille semblait remplacer son anxiété. Il n’avait plus besoin de paniquer au sujet de notre itinéraire, puisque nous étions presque à destination.
Niché au creux de la rivière Inagh, au-delà des cascades bouillonnantes, se situait le village de Bláthanna Gorma au charme suranné. Il paraissait tout aussi pittoresque qu’une carte postale, comme un croisement entre Norman Rockwell et Hobbiton.
Bobby se pencha en avant.
— Je n’ai jamais vu de ville aussi mignonne.
— Si Élise est restée ici aussi longtemps, ce n’est pas sans raison, répliqua Peter.
— Pourquoi as-tu refusé de rester ? demanda Bobby.
— On ne vieillissait pas, on ne changeait pas et on ne mangeait pas avec les habitants, on était là depuis trop longtemps. Les gens se sont mis à parler, et n’allaient pas tarder à nous chasser ou à nous condamner au bûcher.
Peter traversa le village sans s’arrêter puis, sur un étroit chemin de terre deux ou trois kilomètres plus loin, il ralentit devant une grande ferme au sommet d’une colline. Même sous la faible lueur de la lune, tout semblait vert et luxuriant.
À l’exception, bien sûr, des petites fleurs bleues qui envahissaient le paysage. Des plantes grimpaient sur le côté de la maison, ajoutant des taches de bleu à l’extérieur taupe. Au-dessus de la porte en bois se trouvait un long panneau du même matériau, qui indiquait « Bed and Breakfast McGowan » en lettres peintes.
— C’est ici ? s’enquit Bobby, les yeux levés vers la pancarte. Enfin, c’est joli, mais je ne savais pas que c’était une chambre d’hôtes.
— Moi non plus, marmonna Peter avant d’ouvrir sa portière.
Je le suivis hors de la voiture et lui demandai-je :
— Mais qui est McGowan ?
— C’était le nom de jeune fille d’Élise.
Il se tenait immobile à côté de la Polo, le regard rivé sur la maison, indéchiffrable.
J’avais imaginé une réaction de sa part, de la nostalgie, de la colère, de la tristesse, quelque chose. Particulièrement après la nervosité dont il avait fait preuve en public pendant tout le trajet. Au lieu de cela, il se contentait de regarder devant lui, comme hébété.
La porte d’entrée s’ouvrit et Cate Brennan apparut, beaucoup moins sophistiquée que lorsque je l’avais vue la dernière fois. Elle portait ses longs cheveux noirs en une tresse lâche, et avait troqué sa tenue décolletée pour une robe d’été plus conventionnelle accompagnée d’un sweat-shirt.
— Tu as pu venir ! s’exclama-t-elle avec son accent irlandais. Je me demandais si tu te souviendrais de la route.
— Je m’en souviens, répondit-il, et, l’espace d’une seconde, sa voix trahit l’angoisse qu’il tentait désespérément de dissimuler.
Sans y avoir été invitée, elle se précipita vers lui et l’enlaça, puis le serra contre elle. Au début, il ne sut pas quoi faire et laissa les bras le long de son corps, maladroit, puis l’étreignit à son tour avec réticence.
— Je suis tellement contente que tu sois de retour à la maison, Peter, lui murmura-t-elle presque à l’oreille avant de rompre leur accolade.
— Moi aussi.
— J’ignorais que tu amenais des invités, dit-elle. (Elle nous sourit, et Bobby lui adressa un signe de la main gêné.) Mais pas de souci, nous avons beaucoup de place ici.
— Je ne savais pas que tu avais transformé l’endroit en bed and breakfast, souligna Peter.
— Ah oui, depuis des années. La maison était trop grande pour moi toute seule, expliqua-t-elle. Mais j’ai fait en sorte de ne pas recevoir d’hôtes ce week-end. Nous aurons tout l’espace pour nous.
Cate se retourna et se dirigea à l’intérieur, et se mit à discuter des changements qu’elle avait réalisés au sein de la propriété au fil des ans. Elle aborda en premier lieu à quel point cela avait été difficile de faire installer l’eau courante.
Avec Bobby, on ramassa nos sacs et on la suivit, mais Peter semblait ralentir, à quelques pas en retrait. Dans le petit salon où s’accumulaient toutes sortes d’antiquités, je vis enfin se dessiner sur son visage l’expression que j’avais attendue depuis notre arrivée.
Il faisait courir ses mains le long du mur et regardait autour de lui, à la fois émerveillé et confus. Je m’aperçus qu’il était ailleurs. Quand il observait les objets, il ne remarquait pas les couvre-lits et les ottomanes capitonnés, ou encore la broderie qui indiquait « Que Dieu bénisse cette maison ». Il revoyait les lieux tels qu’ils avaient été, tels qu’Élise les avait conservés.
Cate se rendit à la cuisine pour chercher la bouteille d’eau réclamée par Bobby ; elle dut pousser une ancienne porte battante en bois qui produisit un petit grincement, et Peter se tourna dans cette direction en sursautant.
Il arbora un sourire curieux, puis, d’une voix à peine audible, déclara :
— C’est la même porte.
— Comment ? demandai-je, et Cate était déjà de retour avec la boisson destinée à Bobby.
— J’ai entendu Élise franchir cette porte un nombre incalculable de fois, quand elle revenait des champs avec des paniers de légumes et de fleurs afin de les vendre au marché, précisa Peter. Je reconnaîtrais ce son entre mille.
Cate jeta un coup d’œil autour d’elle, comme si elle hésitait face à la pure stupéfaction qui se lisait sur le visage de Peter, alors elle se contenta de dire :
— J’ai essayé de garder les aménagements d’origine autant que possible.
— Je vois ça, répliqua Peter, mais son expression commençait à changer.
— Pourrais-tu m’indiquer les toilettes les plus proches ? s’enquit Bobby. J’aimerais me rafraîchir.
— Oui, bien sûr. Je vais te montrer celles attenantes à ta chambre, répondit Cate.
Bobby prit son sac et la suivit dans l’escalier, vers le premier étage de la maison. Les marches grincèrent et craquèrent sous les pieds de Cate, ce qui semblait amplifier l’angoisse de Peter. Elle nous jeta un regard par-dessus son épaule, mais resta silencieuse.
Quand elle fut partie, Peter s’appuya contre un buffet et laissa échapper un soupir saccadé. Des larmes naissaient déjà dans ses yeux tandis qu’il scrutait la pièce.
— Ça va ? m’inquiétai-je.
— Oui, m’assura-t-il. Je… suis ici, dans cette maison. Je n’ai jamais été ici sans elle. Pas vraiment. (Il marqua une pause, puis déglutit péniblement.) Et même si tout est très différent, je m’attends à la voir surgir à tout moment.
— Tu as envie de partir ?
— Non, dit-il avec un sourire triste. Elle ne m’a pas autant manqué depuis longtemps, mais, en même temps, je ne me suis pas senti aussi proche d’elle non plus. Je veux rester.
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