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Amanda Hocking · Chapitre 48 sur 63

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Chapitre 48

 

 

Le confinement à l’appartement durait depuis presque vingt-quatre heures, et ce n’était pas aussi terrible que Milo l’avait craint. En vérité, Bobby et moi avions tellement voyagé et travaillé ces derniers temps que deux jours à se relaxer sur le canapé nous feraient le plus grand bien.

Milo avait suivi le conseil de Jack et entrepris de revoir quelques éléments de son menu, ce qui le poussait à nourrir Bobby de moult aliments trop gras et délicieux, inspirés de la bistronomie française. Ou, du moins, ce fut ce dont Bobby se plaignit lorsqu’il commença à effectuer d’étranges exercices de CrossFit avec des poids sur le toit-terrasse.

Pendant ce temps, Jack s’était mis à analyser ses ventes et ses stocks, il portait donc un casque audio tandis qu’il travaillait sur son ordinateur portable et marmonnait souvent dans sa barbe. En fin de compte, j’étais la seule avec Matilda à réellement profiter de ce répit.

Et, bien sûr, cela ne pouvait pas durer. J’étais au beau milieu de ma troisième heure de visionnage de New York Unité Spéciale lorsque mon téléphone sonna. Bobby était encore en plein entraînement, et, dans la cuisine, Milo faisait cuire quelque chose qui sentait l’amaretto.

Je vis que c’était Abner qui cherchait à me joindre, et m’efforçai de dissimuler la nervosité dans ma voix quand je décrochai.

— Bonsoir, comment allez-vous ?

— Je suis navré, dit-il sur un ton las, ce qui n’était jamais une bonne manière de commencer une conversation. Ces derniers temps, on dirait que je suis toujours porteur de mauvaises nouvelles.

— Que voulez-vous dire ?

Alors que j’étais affalée sur le canapé avec Matilda sur moi, je la repoussai gentiment et me redressai.

— Votre petit-ami possède une librairie sur la Dijkstraat, n’est-ce pas ?

Je jetai un coup d’œil à Jack, qui paraissait en forme tandis qu’il tapait sur le clavier.

— Oui, en effet. Pourquoi ? Y a-t-il eu un problème ?

— Non, non, la boutique est intacte, m’assura-t-il. Cela concerne la propriétaire d’une échoppe à quelques pas de la sienne.

— Que s’est-il passé ?

— Il est trop tôt pour le dire au juste, mais nous avons un cadavre, et la pagaille règne, répondit-il vaguement.

— Oh, merde.

— Jusqu’ici, nous avons maintenu la police à distance, mais je suis sûr que c’est provisoire, poursuivit-il. Cependant, j’espérais que vous pourriez y faire un saut. Comme vous connaissez le quartier, j’ai pensé que vous auriez peut-être des informations.

— Oui, pas de problème. (Je me levai, réfléchissant déjà à ce qu’il me fallait rassembler avant de partir.) J’y serai dans un quart d’heure, peut-être moins si je me dépêche.

— Je ne vous tiens pas plus longtemps afin que vous puissiez faire au plus vite, dans ce cas.

Personne ne se montra ravi que je m’y rende seule, et Bobby insista pour m’accompagner avant que Milo finisse par le convaincre de rester à l’appartement. Mais j’allais à peine à deux rues de chez nous, avec plusieurs pieux dans les poches intérieures de ma veste, et j’allais rejoindre Abner. De plus, s’il s’agissait d’un meurtre, d’autres membres de l’Agence seraient certainement sur place.

Je m’habillai à toute vitesse et franchis la porte en enfilant mon blouson bordeaux. Mon appréhension augmentait au gré de mes pas, me nouant l’estomac, et j’accélérai l’allure jusqu’à trottiner au moment où je tournai au coin de la rue.

La boutique de Jack se situait au bout du pâté de maisons, mais, à mi-chemin, se trouvait un endroit que j’avais déjà fréquenté. D’ordinaire, une enseigne lumineuse rose brillait en vitrine, mais à présent une bâche noire recouvrait toute la devanture, empêchant les curieux de regarder à l’intérieur.

Je jurai à voix basse, consciente qu’un événement terrible s’était produit dans le cabinet de Jessamine, et courus dans cette direction. Avant même de soulever la lourde bâche, je sentis exactement pourquoi il avait fallu masquer l’endroit : l’odeur métallique, puissante et acidulée du sang. Pas assez forte pour que les humains la perçoivent à travers la porte fermée, mais suffisamment prononcée pour que je comprenne que ce n’était pas bon signe.

La boutique était en partie éclairée, mais les seuls vivants étaient des vampires, de sorte que la lumière suffisait amplement. La pièce était en désordre, on avait arraché les tapisseries des murs et fracassé les boules de cristal par terre. Les pierres précieuses et bâtonnets d’encens jonchaient le sol, et tous les meubles étaient renversés.

Des éclaboussures de sang recouvraient toute la vitrine, comme si quelqu’un avait déchiré une artère et visé l’endroit avec précision. Le corps gisait au centre de la pièce, comme une poupée de chiffon, dans une mare de sang.

Abner se tenait au-dessus du cadavre, les mains sur les hanches, si bien que son pardessus s’évasait autour de lui. Quelques autres nettoyeurs tentaient d’effacer les signes d’une intervention vampire avant que la police finisse par tomber sur la scène.

Avant même d’arriver à la hauteur d’Abner, je sus que c’était elle. L’ourlet de sa jupe crayon en satin s’arrêtait au niveau de ses genoux, recouvrant ses cuisses rondes. De là où j’étais, je distinguais ses longs cheveux lavande qui cascadaient autour d’elle, se transformant en ombré bordeaux là où ils se mêlaient au sang.

— C’est Jessamine, affirmai-je d’une voix rauque. C’est la propriétaire.

Abner reporta son attention sur moi. Une mèche blond cendré s’était échappée de sa coiffure habituellement gominée vers l’arrière et lui barrait le front.

— Nous sommes déjà parvenus à cette conclusion, mais avez-vous d’autres éléments à son sujet ?

— Eh bien…

Je laissai ma phrase en suspens, car j’étais désormais assez près pour l’examiner.

Ses bras tatoués étaient à présent en morceaux, couverts de griffures et de marques de morsure, et sa gorge était déchirée. La bretelle de sa robe était cassée d’un côté et retombait sur son décolleté. Son corps formait un angle bizarre, la tête rejetée en arrière, de sorte que ses yeux ouverts étaient tournés vers le haut.

— Alice ? m’interpella Abner, m’arrachant à mes pensées. Vous la connaissiez bien ?

Je secouai la tête.

— Non. Je l’avais rencontrée à deux reprises. Mais Jack et moi étions ici… dimanche dernier. Il n’y a même pas une semaine.

Abner se redressa et plissa les yeux.

— Vous êtes venue ici récemment pour la voir ? De quoi avez-vous parlé ?

Je déglutis péniblement et réfléchis à ce que je devais lui dévoiler.

— Au départ, nous sommes venus la consulter pour discuter de moi, mais c’est surtout Jack qui lui a adressé la parole.

Abner se gratta l’arrière de la tête.

— Pensez-vous que votre visite et sa mort soient liées ?

Je haussai les épaules.

— Et vous ?

— Je devrais vous montrer quelque chose.

Il s’accroupit près du cadavre, souleva avec douceur le bras de Jessamine, et fit pivoter son poignet vers le ciel. Je me plaçai derrière lui pour observer par-dessus son épaule, mais la blessure était bien visible. Il s’agissait d’un dragon gonflé et sanguinolent, en forme de « U » à croisillons. La marque de la famille des Basarabi. Un cri de surprise m’échappa, puis je me couvris la bouche tandis que je ravalais une montée de bile.

Abner reposa le bras avec soin et se releva.

— Les Basarabi œuvrent de manière active dans le coin. Vous êtes au cœur de l’une des plus grandes régions métropolitaines d’Europe, qui comprend l’une des populations vampires les plus importantes du monde. Tout cela pourrait être une coïncidence.

— Possible, approuvai-je d’une voix faible.

— Mais, compte tenu de vos liens et de votre métier devenu de notoriété publique, je ne suis pas sûr qu’on devrait le traiter comme tel. (Il se plaça devant moi sciemment pour m’éviter de scruter Jessamine.) Souhaitez-vous quitter la ville ?

— Je… (Je poussai un soupir tremblant.) Je n’en sais rien. Où pourrais-je aller ? Ils m’ont retrouvée à Prague. Ils seraient peut-être capables de me localiser n’importe où ?

— En effet, concéda Abner. C’est pourquoi je ne vous ordonne pas de partir. Je sais que vous seriez sans doute plus en sécurité ailleurs, mais j’ignore où. L’affreuse vérité, c’est qu’on ne connaît pas l’étendue de leurs relations.

— Alors que dois-je faire ? Je veux dire, si je suis visée, s’ils me traquent pour une raison ou une autre, il faudrait que je reste ici. Je devrais les affronter.

— Accordez-nous quelques jours supplémentaires à Ettie, moi et le reste de l’Agence, précisa Abner. Les Basarabi deviennent de plus en plus téméraires, mais cela implique qu’ils vont se montrer plus négligents. Nous disposons de nouveaux éléments, et bientôt nous en saurons davantage et nous serons en mesure d’établir un plan d’action.

— Et d’ici-là ? l’interrogeai-je.

— Restez chez vous. Verrouillez les portes. Préparez-vous au pire, annonça-t-il d’une voix sinistre. Une guerre se profile peut-être à l’horizon.

 

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