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Amanda Hocking · Chapitre 9 sur 63

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Chapitre 9

 

Les nuages avaient enfin disparu pour laisser place à un ciel constellé d’étoiles qui scintillaient au-dessus de la piste de danse. Alors qu’un groupe interprétait des reprises de chansons pop rock des décennies précédentes, Jack et Bobby retinrent l’attention avec une démonstration de danse sur le titre Truly Madly Deeply.

Assis à une table voisine avec notre mère et Mae, Milo arborait un sourire perplexe. J’observai Jack et Bobby pendant quelques minutes, riant et applaudissant, mais je surpris ensuite Olivia à l’autre bout de la piste, debout près des hors-d’œuvre, une flûte de sang couleur merlot à la main.

Elle dévisageait l’un des collègues de Milo avec une lueur affamée dans les yeux, ce qui me poussa à intervenir avant qu’elle se mette des idées en tête.

— Je ne suis pas étonnée de te voir porter du noir à un mariage, lui fis-je remarquer avec un sourire en coin, et elle s’esclaffa avant de boire une grande gorgée.

Elle avait noué ses longs cheveux de jais en un chignon lâche dont quelques mèches s’étaient échappées et encadraient joliment son visage. Si Olivia abordait peu le sujet de sa vie humaine, son apparence semblait indiquer qu’elle était devenue vampire à la quarantaine. Toutefois, sa transformation lui avait permis de rester une femme magnifique pour son âge, et même pour n’importe quel âge.

Ses traits étaient ciselés et délicats, son teint comparable à de la porcelaine et ses grands yeux bleus paraissaient souvent voilés à cause des quantités importantes de sang qu’elle consommait, et qui la maintenaient dans un état proche de l’ébriété.

— Mais c’est une jolie robe, n’est-ce pas ?

Elle désigna la mousseline et la dentelle vaporeuses, et je me rendis compte que c’était peut-être la première fois que je la voyais renoncer au cuir.

— Ravissante, en effet, approuvai-je. Quand Milo t’a invitée, je me suis demandé si tu allais faire ce long trajet.

Elle me dévisagea à travers ses immenses cils, avec un léger sourire quelque peu nostalgique.

— Je ne vous ai pas vus depuis des lustres. J’étais obligée de venir pour savoir comment vous alliez tous.

— Je suis en pleine forme. Tout se passe pour le mieux ici, ajoutai-je avec un geste en direction de Jack et Bobby qui s’amusaient comme des fous à danser le hip-hop, sans grand talent. Et quoi de neuf aux États-Unis ?

— Violette contrôle la situation à V désormais, m’expliqua Olivia avec un haussement d’épaules. D’ailleurs, je te remercie de me l’avoir présentée. Après le mariage, je vais prolonger mon séjour et me rendre dans tous les lieux que je fréquentais autrefois en Europe. Cela fait bien trop longtemps que je n’ai pas pris de vraies vacances.

— Contente d’apprendre que Violette te donne satisfaction.

— Je suis ravie. Et ton travail ? (Elle me jaugea d’un air plus sérieux, les yeux plissés.) Tu es toujours en vie, donc je suppose que ce n’est pas si mal.

C’était elle qui m’avait entraînée à la chasse aux vampires. Elle avait elle-même exercé comme telle avant de prendre sa retraite cinquante ans auparavant et d’ouvrir un club pour vampires à Minneapolis, où je l’avais rencontrée.

— Ça me plaît, du moins autant que possible compte tenu de la nature du métier.

— Je crois avoir aperçu Ettie Lefèvre dans le coin.

Elle parcourut la foule du regard jusqu’à ce qu’elle remarque Ettie à l’autre bout de la piste, dansant avec Abner Driscoll, tous les deux parfaites incarnations du glamour hollywoodien des années 1950.

Grande et mince, Ettie possédait une élégance discrète qui dissimulait son redoutable talent de chasseuse de vampires. Ses cheveux noirs étaient coupés à la garçonne, et le doré de sa robe ressortait magnifiquement sur sa peau hâlée et veloutée.

— Oui, c’est ma chef, affirmai-je.

Olivia eut un hochement de tête approbateur.

— J’ai travaillé avec elle il y a plusieurs années. Elle est formidable. Tu es entre de bonnes mains. Bien sûr, ce serait plus agréable si tu étais entre les miennes, mais…

J’écartai l’allusion vaguement aguicheuse d’Olivia avec humour, comme à mon habitude.

— J’en prends note.

— Comment ça se passe avec ton chéri ? (Elle se pencha vers moi et baissa la voix, adoptant un ton de conspiratrice.) Tu sais, je pensais être invitée à ton mariage avant celui de ton frère.

— Tout va bien avec Jack, lui confiai-je avec sincérité. Mais Milo a toujours été davantage du genre à se passer la corde au cou que moi.

— Je l’ai fait plusieurs fois, mais je crois que j’étais plus amoureuse de l’idée de l’amour que de la réalité de rester l’éternité en compagnie d’un autre individu, avoua Olivia avec lassitude. Et les divorces vampires sont très compliqués, alors pour moi, terminé le mariage.

— Bien sûr, Olivia, l’infatigable romantique, ne peut s’empêcher d’évoquer le divorce lors d’un mariage, s’éleva une voix derrière moi, dont je reconnus instantanément la profondeur et la sensualité.

Je fis volte-face et vis Peter, toujours aussi séduisant. Il avait coupé ses cheveux bruns, mais conservé les mèches naturelles et lumineuses qui les parsemaient. Son costume sur-mesure était ajusté à la perfection, épousant les contours musclés de son corps, et un sourire hésitant jouait sur ses lèvres.

Son regard me transperçait et me bouleversait encore d’une manière inexplicable. Le vert émeraude de ses iris était si saisissant qu’ils étincelaient même dans l’obscurité. Si son allure correspondait à celle d’un jeune de dix-neuf ans tout juste, ses yeux trahissaient son âge, et dévoilaient une partie de ce qu’il avait pu voir au cours de deux siècles précédents.

— Peter, le saluai-je avec un sourire, tu es en retard.

— Je sais, dit-il avec une moue de regret. Je me suis déjà excusé auprès de Milo. Avec tous ces voyages, j’ai perdu la notion du temps.

— Où es-tu allé ? l’interrogea Olivia.

Il esquissa un geste circulaire.

— Partout. Je me suis rendu dans des endroits où je n’étais pas allé depuis longtemps, et d’autres que je n’avais jamais visités. Je rentre tout juste du Sri Lanka.

— Ça t’a plu ? demanda Olivia, les yeux écarquillés de surprise.

Il lui adressa un large sourire éclatant.

— Oui, c’est fabuleux. Je te recommande chaudement cette destination si tu ne la connais pas.

— Mon problème consiste à trouver quelqu’un pour m’accompagner, déplora-t-elle en secouant la tête. Je déteste voyager seule, mais je dois reconnaître que j’ai du mal à supporter quiconque plus ou moins longtemps.

— Je te comprends. Mais je me suis habitué à la solitude, répondit-il, et je le sentis éviter mon regard.

Olivia vida sa flûte, puis la souleva et l’agita, de sorte que les gouttelettes du fond tourbillonnèrent contre la paroi.

— Le niveau de mon verre me semble anormalement bas, je ferais bien d’y remédier avant de dégriser.

Elle se dirigea d’un pas raide vers le bar, où des barmans vampires appliqués s’assuraient de ne servir du sang qu’aux invités immortels et du vin aux humains.

Jack et Bobby avaient abandonné leur démonstration de danse et rejoignirent Milo pour discuter avec lui. Jack jeta vers nous un coup d’œil dépourvu de jalousie. Quelques années auparavant, cela aurait été différent. Il avait appris à me faire confiance, ainsi qu’à Peter, alors il se contenta de nous sourire puis de s’asseoir près de mon frère.

— Ainsi, tu te portes bien ? m’enquis-je en levant le regard vers Peter.

— Oui. (Il me dévisagea une seconde, puis poussa un long soupir.) Alice, tu veux bien arrêter ?

— Quoi ?

— Je vois bien la façon dont tu me contemples. Comme si j’étais un chiot blessé, précisa-t-il avant de me regarder enfin dans les yeux avec une grimace. Je suis un adulte, et je suis seul depuis un bon bout de temps maintenant. Ce n’est vraiment pas si terrible pour moi.

— D’accord, d’accord. (Je reportai mon attention sur la piste et frottai mes bras nus.) Je me fais juste du souci pour toi.

— C’est inutile.

— Impossible de m’en empêcher quand je sais que tu vadrouilles dans le monde entier sans tenir tes proches au courant, que tu te pointes en retard aux événements importants ou que tu rates des vacances complètes, répliquai-je sans masquer mon irritation.

— Je ne te parle pas en permanence, ce qui ne signifie pas que je vous évite tous. Je communique avec mes frères, tu sais, rectifia-t-il. Tu veux voir ce que j’ai fait ?

Je le scrutai, stupéfaite. Peter avait toujours cultivé le secret, et qu’il souhaite partager un volet de son voyage avec moi m’étonnait.

— Oui, avec plaisir.

Il prit son téléphone portable et ouvrit son dossier de photos avant de me tendre l’appareil.

— Tiens.

Sur le premier cliché, il se tenait devant un temple aux côtés de plusieurs humains souriants. Ensuite, je vis plusieurs images d’enfants heureux d’avoir une nouvelle école, puis Peter, en compagnie de nombreux humains, qui travaillaient à sa construction.

Au fur et à mesure que je les faisais défiler, j’en découvrais d’autres du même genre. Les lieux, les petits et les adultes variaient, mais tous paraissaient avoir grandement besoin d’aide. Et, chaque fois, je retrouvais Peter qui distribuait de la nourriture ou des médicaments, qui installait des machines pour obtenir de l’eau potable, qui édifiait des écoles et des logements, ou encore donnait des livres.

— Tu as fait du bénévolat ? demandai-je, à la fois surprise et émue.

Il acquiesça et me reprit le téléphone des mains.

— J’ai consacré une énorme partie de ma vie à me battre : contre moi-même, contre les démons de mon passé, et au sens propre durant des guerres aux côtés des humains. Mais cela ne correspond plus à mes aspirations ni à celui que je désire être. Cela ne me réussit pas d’éprouver de la colère ou de l’amertume à cause de mon amour perdu.

» Du coup, poursuivit-il, j’ai appris à me sentir reconnaissant pour le temps dont j’ai disposé, pour l’amour que j’ai connu, et à en distribuer en retour. (Il me scruta d’un air grave.) Je refuse de me définir par ma tristesse, et c’est difficile de vous côtoyer tous, car vous me considérez encore comme le type malheureux et solitaire.

— Je suis désolée, articulai-je, à court de mots.

— Je t’en prie, ne le sois pas. Mais… crois-moi quand je t’affirme que je suis heureux.

— OK, concédai-je avec un sourire. Je suis heureuse que tu le sois.

Il m’accorda à son tour un sourire chaleureux et authentique qui fit briller ses yeux.

— Et je suis heureux que tu le sois.

Jack s’approcha de nous, l’air réjoui.

— Hé mec ! C’est gentil à toi d’être venu, avec un retard savamment calculé, comme d’habitude.

— Je ne suis que calcul, plaisanta Peter tandis que Jack lui donnait une accolade. Comment vas-tu ?

— Très bien. Je te retournerais bien la question, mais je constate que les voyages te réussissent.

Peter se tapota l’estomac.

— C’est facile quand on ne peut pas contracter le paludisme ni tomber malade à cause de l’eau.

Ils se mirent à échanger une blague qu’eux seuls comprenaient, alors je les laissai rire et rattraper le temps perdu tandis que je m’éloignai pour profiter des mariés.

 

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