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Amanda Hocking · Chapitre 12 sur 63

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Chapitre 12

 

Lorsque la réception se termina enfin quelques heures plus tard, chacun regagna son lit. Je m’écroulai sur les draps, à la fois épuisée, folle de joie, prise de vertige et troublée. Après cette longue, étrange et surtout merveilleuse journée, j’étais heureuse de me blottir dans les bras de Jack pour m’assoupir.

Tout le monde dormit tard, même si j’aurais voulu prolonger mon sommeil, puis Mae et ma mère vinrent assister au déballage des cadeaux par les mariés. J’envisageai de rester avec eux, mais Jack avait prévu de faire visiter la ville à Ezra, Leif et Peter, et plus précisément de leur montrer sa librairie, alors je décidai de les accompagner.

Tous les cinq, on longeait le canal Kloveniersburgwal pour parcourir le quart d’heure de marche qui séparait notre appartement de la boutique de Jack. En ce dimanche, tard le soir, les rues étaient calmes, en partie grâce à l’épais brouillard et au tonnerre qui grondait au loin. C’étaient les conditions climatiques qui nous permettaient autrement de nous aventurer à l’extérieur sans craindre l’épuisement provoqué par le soleil.

— Le coin est très joli, fit remarquer Leif qui admirait l’architecture des vieux immeubles qui bordaient les routes.

— Oui, ça nous plaît beaucoup, confirma Jack avec un sourire spontané.

— Tu n’es jamais venu ici ? demanda Ezra à Leif.

Ce dernier secoua la tête.

— Non, j’ai consacré la majorité de ma vie à éviter les villes. Je jugeais que tout le monde demeurait plus en sécurité ainsi.

Depuis qu’il était réapparu dans mon existence, mon père avait passé un peu de temps avec moi, mais il parlait peu. Il m’avait confié un petit nombre de détails, surtout des évocations de sa survie dans les contrées sauvages du Canada, où il était né et devenu vampire ; ou dans la région hostile de Finlande, quand il avait rejoint les lycans.

— Eh bien, il va falloir y remédier, insista Ezra avec une tape dans le dos de Leif. Amsterdam a toujours figuré parmi mes villes préférées, et je serais ravi de te montrer tous mes anciens lieux de prédilection.

Un sourire se dessina sur le visage de Leif, subtil et apaisé, qui me fit penser à Milo plus jeune, avant sa transformation. J’éprouvais des difficultés à m’adapter au retour de mon père après son absence, ainsi qu’à son apparence si jeune et tellement semblable à celle de Milo qu’on aurait pu le prendre pour son frère à peine plus âgé.

— Le coin regorge d’endroits fantastiques, en effet, mais vous êtes sur le point de voir le meilleur, affirma Jack tandis que l’on tournait dans l’étroite rue pavée.

Quelques commerces précédaient le sien : un magasin de réparation de vélos, un médium, plusieurs coffee shops et un fast-food thaïlandais. Dans la vitrine trônaient deux grandes statues de Batman et de Deadpool, ainsi que quelques posters et encarts publicitaires scotchés.

Au centre, entre le superhéros au regard noir et le portrait caricatural de Deadpool, on pouvait lire l’enseigne peinte en caractères gras : « LA VIE GÂCHÉE DE JACK ».

Ezra pencha la tête, les sourcils froncés de confusion.

— Quel nom étrange ! Je veux dire, c’est le rêve de ta vie. Ce n’est pas du gâchis.

— C’est une référence au film Fight Club, tenta d’expliquer Jack. Il s’agit d’une blague. (Comme ni Ezra ni Leif ne semblèrent la comprendre, Jack décida de poursuivre.) Venez. Laissez-moi vous montrer où opère la magie.

Il ouvrit la porte d’un geste théâtral, qui me rappela le moment où Willy Wonka présente sa chocolaterie dans Charlie et la chocolaterie. Sauf que, bien entendu, au lieu de montagnes de confiseries, l’endroit était rempli de bandes dessinées, romans graphiques et autres objets qui intéressaient Jack.

À l’avant de la boutique s’amassaient des articles de collection et souvenirs en tout genre, de distributeurs de bonbons Pez aux figurines en édition limitée, sans oublier les dernières nouveautés et ouvrages les plus vendeurs et populaires.

Au centre, un présentoir en forme de U contenait tous les bibelots et jouets qu’une personne comme Jack pouvait souhaiter ; c’était également là que se situaient la caisse et les employés. Derrière, quatre marches menaient à un autre niveau présentant les BD les moins connues et celles d’occasion.

Ce soir-là, Jeroen De Vries, le responsable adjoint, tenait la boutique. Il me décocha le même sourire hésitant que chaque fois qu’il me croisait. Il était grand, maigre, et affublé d’une tignasse blond terne. Au-dessus de ses hautes pommettes, ses yeux très enfoncés semblaient incapables de soutenir un regard plus de quelques secondes.

— Hé, patron ! (Jeroen s’efforça de lui adresser un sourire espiègle, mais ne parvint qu’à esquisser un rictus incertain.) Je croyais que vous étiez de repos ce soir.

— Repos, soldat, plaisanta Jack avec un petit rire. Ma famille est de passage à Amsterdam, donc je voulais leur montrer la boutique.

Jeroen effectua un salut militaire et s’inclina un peu.

— Pas de souci. N’hésitez pas à m’appeler si vous avez besoin de moi ou si je peux vous être utile en quoi que ce soit.

Jack commençait à faire visiter la librairie aux garçons. Ezra et Leif étaient attentifs aux moindres détails de l’entreprise, alors que Peter préférait flâner de son côté. Il était familier des lieux pour avoir aidé à leur rénovation, deux ans auparavant.

Je me demandai une nouvelle fois ce que Jeroen pensait de nous. Banal étudiant qui avait grandi aux Pays-Bas, à ma connaissance, il ne soupçonnait pas que Jack, moi ou quiconque étions davantage que d’ordinaires citoyens américains humains. Jack jurait que ce jeune travaillait dur, et c’était l’essentiel.

Pourtant, quand on se promenait ensemble dans les rues, je ne pouvais m’empêcher de songer à la façon dont les humains nous percevaient. Depuis notre transformation, nous étions devenus des versions sublimées de nous-mêmes et étions bien plus séduisants que nous l’avions été sous notre forme mortelle. Cela concernait particulièrement Ezra, dont l’élégance et l’assurance faisaient toujours tourner les têtes.

Je m’étais rendue au second niveau en quête d’un ouvrage à lire, mais les éclats de rire de Jack retinrent mon attention. Il débordait d’enthousiasme et de fierté tandis qu’il trottait dans le magasin pour indiquer tous ses objets préférés à Ezra et Leif, ainsi qu’à Peter quand il parvenait à capter son regard.

Soudain, un trouble s’empara de moi ; j’avais décelé une odeur incongrue. La librairie de Jack sentait en permanence les vieux livres, le papier et le plastique. Mais, là, c’était… doux. Un parfum de fleurs.

Je fermai les yeux et pris une profonde inspiration. J’eus l’impression de recevoir une gifle. Il s’agissait de l’odeur issue de mes rêves.

La voix s’éleva dans mon esprit, délicate mais déterminée : « Le temps presse, Alice. »

Peter m’appela, m’arrachant ainsi à mes pensées, du moins si elles m’appartenaient bel et bien. Cela s’apparentait plutôt à une hallucination. J’ouvris les yeux et le vis debout au niveau inférieur, une lueur inquiète dans le regard.

— Alice ? répéta-t-il. Tout va bien ?

J’acquiesçai, bien décidée à éviter d’expliquer que mes rêves commençaient à empiéter sur la réalité.

— Oui, tout roule.

— Tu en es sûre ? insista-t-il. On dirait que tu as aperçu un fantôme.

— Arrête tes bêtises. La librairie de Jack n’est pas hantée.

Je choisis de balayer son angoisse et me dirigeai vers Jack dans l’espoir que sa joie me submerge et éloigne ce sentiment d’appréhension qui me nouait l’estomac.

— Vous n’en savez rien, intervint Jeroen en levant la tête de la grosse anthologie de Sandman qu’il parcourait. (Il posa le menton dans le creux de sa main, mais ses yeux écarquillés trahissaient son sérieux.) Ma mamie prétendait que les fantômes lui parlaient, et Amsterdam est une très vieille ville, où bon nombre de morts s’attardent.

Jack passa un bras autour de mes épaules, et je me blottis contre lui.

— Si je te suis, ce ne serait pas absurde de faire figurer la boutique sur un site web d’excursions dans des lieux hantés ?

Jeroen secoua la tête.

— Possible que l’endroit soit hanté, mais il ne faut jamais s’enrichir sur les morts. Sauf si vous voulez vous attirer leurs foudres, et ça n’a jamais réussi à personne.

 

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