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Chapitre 19
Bobby et moi avions rencontré Rebekah une seule fois, avant que je devienne chasseuse de vampires, alors que je m’entraînais encore auprès d’Olivia. C’était quand Mae avait transformé son arrière-petite-fille Daisy dans une vaine tentative pour la sauver d’une maladie en phase terminale ; par la suite, Mae avait appris à ses dépens que rien de bon ne résultait jamais d’un enfant changé en monstre immortel.
Mais, avant cet épisode, avant que Mae se heurte à la réalité et soit obligée de briser le cou de Daisy pour la décapiter, nous nous étions efforcés de trouver une solution. Alors Olivia nous avait présenté Rebekah, qui avait accepté d’aider Daisy à gérer cet inimaginable cauchemar d’être une petite fille en proie à une soif de sang insatiable et à des douleurs associées à la faim pour l’éternité.
Malgré le tour tragique que les événements avaient pris, je devais bien admettre que la mort de Daisy m’avait procuré un immense soulagement. Après avoir rencontré Rebekah, mon espoir s’était même amenuisé. Une froide étrangeté émanait d’elle, évoquant une poupée de porcelaine possédée par un démon.
Et voilà que désormais, je me retrouvais à dormir dans l’une des chambres d’amis du château gothique de Rebekah. De lourds rideaux masquaient toutes les fenêtres, bloquant le moindre rayon de lumière. Le lit à baldaquin, au milieu de la pièce spacieuse, disposait d’épaisses couvertures au moelleux surprenant, d’autant plus qu’elles dégageaient une nette odeur de renfermé.
J’étais réveillée, mais je ne m’étais pas encore levée afin de récupérer mon téléphone qui chargeait à l’autre bout de la chambre. La conception des manoirs anciens tels que celui-là ne tenait pas exactement compte des prises électriques et des appareils électroniques.
Alors, quand la porte s’ouvrit dans un lent grincement, je n’avais aucune idée de l’heure qu’il était, et, comme je ne me sentais pas tout à fait en sécurité chez Rebekah, je me crispai. Il me fallut à peine une seconde pour détecter le rythme cardiaque familier de Bobby.
— Tout va bien ? lui demandai-je tandis qu’il se faufilait dans la chambre.
— Oh, super, tu es debout. (Il ferma la porte derrière lui.) Est-ce qu’il y a un interrupteur ici ? Je ne trouve pas les lumières dans cette maudite baraque.
— Ils utilisent sûrement des bougies, des lampes au pétrole ou un truc aussi absurde, marmonnai-je.
En tant que vampire, ma vision surpassait celle de Bobby, et je l’observai se déplacer à tâtons avec maladresse. Il était pieds nus et portait le même jean que lors de notre arrivée la veille, ainsi qu’un tee-shirt col V qui dévoilait les tatouages de son torse.
— Marco, annonçai-je afin de le guider grâce au son de ma voix.
— C’est moi qui dois dire « Marco ». Toi tu dis « Polo ».
— Peu importe. Polo. Tu n’es pas loin du lit.
Il finit par l’atteindre, grimpa pour me rejoindre et s’empressa de se glisser sous les couvertures, me rappelant un petit garçon qui se dépêcherait de se cacher des monstres.
— On se gèle, déclara-t-il en frissonnant. Je me suis habitué à ce que Milo et toi aimiez le froid, mais, là, c’en est ridicule.
Les vampires ne ressentaient pas le froid comme les humains et, en réalité, on avait tendance à le préférer. Mais celui qui régnait dans le manoir était si intense que je m’attendais presque à voir mon haleine former un nuage dans l’air.
— Tu as dormi ?
— Un peu, répondit-il, évasif, avant de baisser la voix pour murmurer : Est-ce que tu penses qu’il s’agit d’un piège ?
— Olivia m’apprécie. Pourquoi voudrait-elle monter un coup contre moi ? rétorquai-je, sans parvenir à dissiper ce sentiment d’appréhension qui me tenaillait depuis l’instant où j’avais aperçu la demeure au détour de la colline.
— Je n’en sais rien, admit-il. J’ai l’impression qu’un truc cloche.
— Eh bien, heureusement que tu m’as accompagnée alors. Tu peux surveiller mes arrières.
Même s’il s’était calfeutré sous les couvertures dans une chambre plongée dans le noir, je vous assure que je le vis se gonfler d’orgueil.
Après un petit coup sec, la porte s’ouvrit sans attendre de réponse. La femme qui nous avait accueillis avait fini par se présenter sous le mononyme Myska avant de nous montrer nos chambres. Elle entra dans la mienne et poussa un bouton à l’allure bizarre près de la porte. Le lustre s’alluma, éclairant la pièce d’une terne lumière jaune.
— Oh, ty vole !
Lorsqu’elle aperçut Bobby blotti près de moi, elle porta la main à sa poitrine, stupéfaite, certainement parce qu’elle se souvenait lui avoir assigné sa propre chambre, beaucoup plus exiguë, à l’autre bout du couloir, le matin même.
— Bonsoir, la salua Bobby en s’efforçant d’adopter un ton jovial.
Il plissait les yeux dans sa direction, car il mettait plus de temps à s’adapter à la lumière que moi.
— Bonsoir, répéta-t-elle avec une petite révérence. Vous êtes tous les deux ici. Le dîner sera servi dans dix minutes.
— Le dîner ?
— Ano. Le chef a obtenu un festin local pour vous, dit-elle dans son anglais approximatif. (Elle coula un bref regard vers Bobby, mon camarade humain.) Sauf si vous voulez, jak to říct, dîner avec votre… nourriture, dit-elle en le désignant.
— Comment ? Oh, non ! (Je secouai la tête avec conviction.) Il n’est pas… Il n’est pas là pour me nourrir.
— Je suis un ami, pas un garde-manger, répéta-t-il.
— Ano, bien sûr.
Myska baissa la tête, les joues légèrement rosies par la honte.
Lorsqu’elle nous eut donné des indications mal assurées pour rejoindre le réfectoire, je sortis du lit et m’habillai à la hâte. Il devait falloir au moins dix minutes pour atteindre l’endroit, et je ne voulais pas les faire attendre.
— Est-ce que je dois venir avec toi ? demanda Bobby tandis que je revêtais une tunique grise sur mon legging en similicuir.
— Eh bien, sinon, tu peux rester seul dans ces chambres vides qui sentent le moisi. Pour être honnête, ça me paraît pire.
Je mis un sautoir autour de mon cou et passai les doigts dans mes cheveux bruns pour les démêler.
— Est-ce que tu me crois assez apprêtée pour l’occasion ?
— Et moi ? (Il haussa les épaules et se désigna d’un geste.) Quel est le code vestimentaire pour dîner avec un vampire ?
Par bonheur, on se pressa de partir, car il nous fallut plus de dix minutes pour trouver le réfectoire, en partie à cause de la maîtrise discutable de l’anglais de la domestique, mais surtout parce que le manoir était gigantesque.
À notre arrivée, on poussa deux énormes portes en bois et je vis trois vampires installés sur des méridiennes en velours carmin dans une pièce de style baroque. De façon naïve, j’avais imaginé qu’elle comporterait une table, mais, comme les vampires n’en utilisaient pas pour manger, c’était bien plus logique.
— Alice ! s’exclama Olivia d’une voix ravie dès mon entrée, comme si elle ne m’avait pas vue le samedi précédent.
Elle était affalée sur son sofa, comme à son habitude, vêtue d’une robe noire transparente, ses cheveux bruns retombant en cascade.
Sur le siège voisin se trouvait Rebekah sous un immense miroir sculpté. Son apparence n’avait pas changé du tout depuis la dernière fois que je l’avais vue. Elle était l’étrange reproduction d’une enfant, mais possédait toute la présence d’une poupée grandeur nature.
Son teint lisse, ses joues rebondies et ses boucles châtain parfaitement dessinées correspondaient avec précision à la copie d’une adorable petite fille, mais elle manquait d’énergie. Sa robe luxueuse et foisonnante de strass ne faisait qu’ajouter à son aspect de figurine.
Rebekah avait plus de mille ans, ce qui faisait d’elle la plus vieille vampire que j’avais rencontrée, et, d’après ce que j’avais pu constater, elle avait perdu toute once d’humanité depuis longtemps. Elle adoptait une posture digne, assise au bord du sofa, immobile et stoïque.
Lorsqu’elle tourna subtilement la tête pour me regarder, j’eus l’impression de voir un mannequin s’animer. L’illusion était tellement convaincante que j’entendis Bobby retenir sa respiration quand elle battit lentement des paupières dans sa direction, presque comme un robot, avec ses yeux bleus surprenants.
— Cela fait un moment que je ne t’ai pas vue, Alice, dit-elle d’une voix calme et dénuée d’émotion. Tu sembles en forme.
Sur la méridienne jouxtant celle de Rebekah se trouvait une vampire d’environ vingt-cinq ans, même si je ne pouvais pas deviner depuis combien de temps elle vivait en réalité. Sa tenue était semblable à celle de Rebekah, au point qu’on aurait dit des costumes pour mère et fille conçus pour un film historique.
Elle se leva quand j’entrai avec Bobby, avec un sourire qui me fit songer à un cocker anglais trop démonstratif. Elle se mit à tripoter ses longs gants en satin tandis que je parlais avec Rebekah.
— Merci, répondis-je au compliment de cette dernière, malgré un doute sur sa sincérité. Toi aussi. (Après un silence prolongé et gênant, je désignai Bobby, qui se tenait près de moi.) Tu te souviens de Bobby ?
— Non. Mais, en général, je ne cherche pas à me remémorer les humains. (Rebekah afficha alors un sourire dépourvu de toute joie.) Tu seras dans le même cas, si tu as l’occasion de vivre aussi longtemps que moi.
— C’est noté, affirmai-je, incapable de trouver une autre réponse.
Sans cesser de jouer avec ses gants, l’autre vampire fit preuve d’audace en s’avançant vers nous, la main tendue, comme si elle désirait serrer la mienne, et annonça :
— Je suis Anka Novak, la mère adoptive de Rebekah.
— Anka ! aboya Rebekah juste avant de nous rejoindre. (Immédiatement, Anka baissa la main et le regard.) Pas maintenant. Tu pourras bavasser plus tard.
La tête toujours penchée, Anka battit en retraite vers son canapé.
À cause de son apparence enfantine, Rebekah demandait aux vampires de se faire passer pour ses parents pour gérer toutes les démarches administratives dont un petit ne pourrait se charger seul, et de voyager avec elle afin de ne pas éveiller les soupçons.
C’était pour cela qu’elle avait transformé Olivia et, comme me l’avait expliqué cette dernière, elle avait davantage joué les esclaves que les mamans. Je supposai que la situation différait peu pour Anka.
— À présent, mangeons, ordonna Rebekah.
Elle fit sonner une cloche, et, au bout de quelques secondes, un grand homme à l’épaisse moustache entra dans la pièce, un cortège de quatre jeunes femmes dans son sillage. Toutes avaient moins de vingt ans, au bas mot, mais elles arboraient des tenues impeccables et paraissaient en bonne santé, avec un cœur qui tambourinait frénétiquement.
— Olivia a un penchant pour les jeunes demoiselles, alors c’est ce que j’ai placé au menu de ce soir, expliqua Rebekah avec indifférence. Les invités choisissent en premier.
— Mes préférées.
En un éclair, Olivia s’était mise debout pour examiner les beautés qui souriaient d’un air modeste et laissaient échapper des rires aguicheurs.
Elle finit par opter pour une blonde rondelette qu’elle guida vers son sofa. Puis, supposant à juste titre que je n’en sélectionnerais jamais une de moi-même, elle prit une grande brune par la main et la conduisit à moi.
— Olivia, je ne…
— Alice. (Son ton était amical, mais une lueur sévère animait ses yeux.) C’est malpoli de refuser l’hospitalité, et ces filles savent très bien ce qu’elles font. C’est leur métier. Alors mange. S’il te plaît.
Je sentais le regard immobile de Rebekah peser sur moi, et jugeai qu’il valait mieux éviter d’agacer une telle hôtesse. Je récupérai la main de l’humaine qu’Olivia tenait ; elle s’assit sur le canapé entre Bobby et moi.
Il se décala un peu, et, quand tout le monde eut choisi un « repas », Myska poussa devant elle un petit chariot en or avec une assiette débordante de purée et une bouteille verte de Lobkowitz.
— Nous avons rarement des invités humains, dit Rebekah en insistant d’une voix fielleuse sur le mot « invités ».
— C’est, euh, c’est parfait, lui assura Bobby avec un sourire avant de lever sa bière. Santé !
— Dînons, maintenant, ordonna Rebekah.
Sans attendre, chacun plongea les dents dans son festin.
En quelques secondes à peine, le délicieux parfum du sang se répandit dans la pièce. J’en avais consommé samedi lors du mariage, en excès même, donc je n’aurais pas dû ressentir de l’appétit.
Mais l’odeur m’affecta, déclenchant une faim puissante et une envie irrésistible en moi, qui venait non pas de mon estomac, mais du plus profond de mon être, et qui faisait vibrer mes os et mes muscles.
La fille me regarda, les pupilles dilatées par le désir, et son sourire timide paraissait presque aussi avide que je l’étais.
— Je m’appelle Tereza, articula-t-elle avec un fort accent. Je suis prête pour que tu me mordes.
Elle rassembla ses longs cheveux bruns sur le côté et pencha la tête, exposant son cou. Puis elle ferma les yeux et se mordit les lèvres de façon séduisante tandis qu’elle attendait. Comme cela ne servait à rien de retarder le moment, je l’attirai sur mes genoux et plantai les dents dans sa gorge.
Elle avait une saveur d’espoir, de jeunesse et d’ambition mêlés. Elle poussa des gémissements de plaisir alors que je sentais ce liquide délicieux s’insinuer en moi et m’emplir d’une chaleur qui me rendait euphorique.
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