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Chapitre 49
Dans le noir, je ne sentis que les fleurs, et compris qu’elle était revenue.
Plus d’une semaine s’était écoulée depuis qu’Élise m’était apparue en rêve pour la dernière fois, avant que je m’envole chez elle en Irlande et que Cate avoue son meurtre. J’avais espéré qu’elle cesserait de me rendre visite à présent que Peter avait identifié la coupable afin qu’elle tourne la page.
Manifestement, j’avais eu tort.
J’ouvris les yeux dans le champ de fleurs bleues, mais, dans le ciel, le soleil habituel avait cédé la place à des nuages sombres. Élise marcha vers moi, sa robe foncée et ses cheveux carmin volant autour d’elle.
— Alice, m’appela-t-elle en s’approchant.
— Pourquoi es-tu ici ? demandai-je. Je sais ce qui t’est arrivé.
Elle inclina la tête, et je m’aperçus que ses yeux arboraient le même gris foncé que les nuages.
— Que veux-tu dire ?
— J’ai appris que Cate, euh, Catherine t’a tuée.
Elle secoua la tête, l’air insensible à ce que je venais de lui indiquer.
— Ce n’est pas la raison pour laquelle je viens te voir.
— Mais j’ai élucidé ton meurtre ! protestai-je. N’est-ce pas pour ça que les fantômes rôdent ? Quels autres comptes pourrais-tu avoir à régler ?
— Peter, dit-elle simplement.
Au loin, le tonnerre gronda tandis qu’une brise fraîche soufflait sur moi. Pour la première fois, je sentais le vent qui lui soulevait les cheveux.
— Quoi, Peter ? Si tu as besoin de réparer tes torts ou un truc de ce genre, c’est à lui que tu devrais t’adresser.
— Je ne peux pas l’atteindre, annonça-t-elle. Je ne sais pas plus que toi pourquoi je suis ici.
— C’est n’importe quoi !
Les fleurs grimpaient déjà le long de mes bras, s’enfonçant dans ma chair, et commençaient à me tirer vers le bas.
— Je sais juste qu’un grave danger s’approche de vous, et que si on ne l’arrête pas il détruira complètement Peter, affirma Élise tandis que sa voix résonnait dans les airs. Et je ne peux pas laisser cela lui arriver. Il doit trouver la paix.
— Quel danger ? Il va falloir me donner plus d’indices.
— C’est tout ce dont je dispose ! cria-t-elle sur un ton réellement bouleversé, pour la première fois depuis qu’elle me rendait visite. Je t’en dévoilerais davantage si je le pouvais !
Alors que mes mains s’enfonçaient profondément dans la terre froide et que les plantes grimpantes me lacéraient la peau, je dis :
— Eh bien, la bonne nouvelle, c’est que Peter est sain et sauf, à des centaines de kilomètres de moi. Peu importe le problème qui me guette, cela ne l’affectera pas.
— Alice, je t’en prie, me supplia-t-elle tandis que je plongeais dans le sol et que ses mots semblaient étouffés par les fleurs qui me recouvraient de terre. Prends garde. Le temps est écoulé.
— Qu’insinues-tu ? Que se passe-t-il ? m’écriai-je, mais la terre m’emplissait déjà les poumons.
Je me réveillai dans mon lit, frissonnant d’avoir été enterrée vivante dans le froid. Je tendis le bras dans l’espoir de toucher Jack pour me blottir contre lui et chasser ce cauchemar. Mais j’étais seule.
La veille au soir, après la découverte du cadavre de Jessamine, j’étais rentrée à la maison et avais immédiatement révélé à Jack, Milo et Bobby ce qui se tramait, ainsi que les conseils d’Abner. Milo avait fini par soutenir que se faire oublier représentait peut-être la seule solution pour qu’on reste tous en vie.
Nous avions redoublé de précautions, fermé à double tour les impressionnantes portes métalliques, et nous nous étions assurés d’avoir des pieux et des couteaux sur chaque table de nuit. Nous avions déjà remplacé les fenêtres qui entouraient l’appartement par du vitrage blindé des années auparavant, mais nous avions baissé les stores afin de préserver davantage notre intimité. Matilda allait devoir se passer de ses balades nocturnes et se contenter du jardin du patio sur le toit-terrasse, ce qui n’était pas idéal, mais constituait l’option la plus sûre.
Seule dans notre chambre, je me levai lentement et m’apprêtais à m’habiller quand j’entendis des voix dans le salon. Cela n’avait rien d’anormal, car Milo, Bobby et Jack étaient confinés avec moi.
Mais cette voix-là était très distincte. Grave et teintée d’un faible accent britannique qui commençait à s’amplifier.
J’ouvris la porte et avançai à pas feutrés dans le couloir pour trouver Peter et Ezra dans le salon, assis avec Jack et Bobby. Des bruits métalliques résonnaient dans la cuisine, Matilda poussait des gémissements pour réclamer des friandises, et je perçus l’odeur du sirop d’érable. J’en déduisis que Milo préparait le petit-déjeuner pour Bobby.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? demandai-je, alors que la tête me tournait.
Après l’avertissement d’Élise au sujet de Peter, le découvrir chez moi à mon réveil me désorientait et m’inquiétait beaucoup.
Il était installé dans le fauteuil, une jambe croisée sur le genou, l’air perplexe.
— Bonjour à toi aussi.
— Milo nous a appelés, expliqua Ezra, et je me forçai à le regarder. Il a affirmé que vous aviez des ennuis et se questionnait sur votre sécurité.
— Alors pourquoi êtes-vous venus ici ? m’enquis-je faiblement. Vous étiez à l’abri à Londres. Ici, vous êtes en danger. Milo, Bobby et Jack peuvent vous accompagner. Vous devriez rester à Londres.
— Pour la même raison que tu nous as donnée hier soir, avança Jack d’une voix lente et prudente, le regard de plus en plus inquiet à cause de ma réaction. La famille des Basarabi peut nous suivre là-bas, ou, si ça se trouve, il y a encore plus d’adeptes en Angleterre. On n’en sait rien, alors mieux vaut ne pas bouger pour le moment. C’est ce qu’Abner t’a dit.
J’acquiesçai, mais les battements de mon cœur s’accélérèrent, et tout le monde l’entendait, de sorte qu’ils me dévisageaient tous comme si j’avais trois têtes. Je frôlais l’évanouissement, j’en étais convaincue, parce que Peter était là, ainsi qu’Élise l’avait prévu, et nous courions tous un danger.
— Pourtant, vous devriez y aller, insistai-je, et ma voix se faisait plus forte, mais aussi plus stridente. Vous devriez tous vous rendre à Londres. Je peux rester ici. Ils ne vous suivront pas là-bas si je suis à la maison. Donc je vous conseille de tous y aller.
Ezra quitta le canapé et s’avança vers moi. J’étais encore en train de bafouiller qu’ils devaient partir, alors il posa les mains sur mes épaules et me força à lever le regard vers lui.
— Alice. Alice, Peter et moi sommes là pour apporter notre aide, et c’est ce que nous ferons. Ça va aller. Tous ensemble, ici, on ne craindra rien.
— Mais le danger approche, et je ne sais pas si on s’en sortira, expliquai-je, les larmes aux yeux. Cette fois-ci, je ne crois pas qu’on survivra tous.
Ezra me scruta, puis demanda :
— Que s’est-il passé ?
— J’ai juste… fait un cauchemar, répondis-je sans conviction.
Je n’avais pas avoué mes rêves d’Élise à Peter, et je n’étais pas prête à le faire. Pas avec ce que je ressentais à ce moment-là.
Mais je vis les yeux d’Ezra s’écarquiller alors qu’il comprenait. Je m’étais tournée vers lui quand je m’étais aperçue qu’Élise me hantait, et je savais qu’il visualisait exactement le genre de songe que j’avais connu.
— Alice, je te jure que nous ferons équipe et que ça ira, m’assura-t-il. (Son immense calme sembla enfin parvenir à percer ma panique et le choc. Je m’essuyai les yeux et acquiesçai.) Nous formons une famille, et nous nous occupons les uns des autres, quoi qu’il arrive.
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