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Chapitre 33
— Je persiste à croire qu’on n’est pas obligés de faire ça, insista Jack alors qu’on marchait sur le trottoir, main dans la main.
— Je ne vois pas où est le mal de parler, dis-je, réitérant l’argument que j’avais avancé depuis une heure avant de réussir à le convaincre de quitter l’appartement. Si elle ne sait rien, on sera de retour au point de départ.
On tourna au coin de la rue et j’aperçus le panneau rose lumineux de Jessamine. Jack s’immobilisa pour reporter toute son attention sur moi, et me prit les deux mains dans les siennes.
— Non, tu ne comprends pas. J’espère qu’elle ne sait rien, expliqua-t-il.
Je secouai la tête.
— Je ne te suis pas ?
— J’aimerais croire que ce ne sont que des absurdités. Et, si elle possède des éléments, alors c’est réel, et si ça l’est, ça pourrait être mauvais. L’idée d’être mort me fait un peu flipper.
— C’est pour ça que tu as évité d’en parler à Ezra ?
— Oui, avoua-t-il, honteux.
J’aurais voulu qu’il me le confesse avant, ce qui nous aurait épargné les vingt minutes de dispute qui avaient suivi ma conversation sur Skype avec Ezra.
— Mais, Jack, c’est réel dans les deux cas, argumentai-je. Je comprends que ça pourrait se révéler terrifiant, mais je préférerais être au courant et capable de le gérer plutôt que l’on soit pris de court.
— Je sais. C’est juste que… (Il secoua la tête.) J’en ai marre des problèmes à gérer.
— Quoi que ce soit, on peut l’affronter ensemble. Regarde tout ce qu’on a surmonté jusqu’ici.
Je lui adressai un sourire rassurant, qui parut le convaincre, car il recommença à marcher.
Une odeur de sauge et d’encens nous accueillit dès qu’on poussa la porte, et une clochette tinta au-dessus de nous. Mais Jessamine était déjà à l’avant de sa boutique, occupée à remettre en ordre des pierres précieuses et des cartes de tarot étalées sur l’une des deux petites tables.
Lorsqu’elle nous vit, elle nous gratifia d’un sourire éblouissant, qui accentua son apparence de pin-up d’une époque révolue. Ses longs cheveux lavande étaient rassemblés sur le sommet de son crâne, et sa robe à imprimé fleuri épousait ses courbes plantureuses.
— Vous êtes revenus, annonça-t-elle, abandonnant son rangement.
— Cela pose-t-il un problème ? s’enquit Jack avec optimisme, reculant déjà d’un pas vers la sortie.
— Non, bien sûr que non. (Elle nous invita à la rejoindre d’un geste.) Je n’étais pas certaine de vous revoir. Mais je gardais espoir.
— Ah bon ? s’étonna Jack tandis qu’on approchait de la table. La dernière fois, j’ai eu l’impression qu’on vous a un peu fait peur.
Elle éclata d’un rire joyeux.
— Je craignais que ce soit le contraire ! (Elle afficha un sourire d’excuse.) Une fois encore, je suis désolée de ma réaction de l’autre jour. C’est juste que je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme vous, mais j’ai effectué des recherches et je pense avoir des idées à vous soumettre.
— Lesquelles ? demanda Jack.
— Ça vous ennuierait que je réessaie de lire les lignes de votre main ?
Jessamine montra la table du doigt.
— Si vous en avez envie, je suis partant.
Son ton était beaucoup plus calme et décontracté que je l’aurais imaginé, compte tenu de ses protestations pour se rendre chez la voyante.
— Aucun problème, lui assura-t-elle.
Elle s’assit d’abord, rabattant sa robe sous ses cuisses avec soin. Avec Jack, on s’installa en face d’elle, et il posa les mains sur la nappe en satin. Sous la table, je plaçai la paume sur sa jambe en signe de soutien.
— Avant de commencer, je devrais vous expliquer ce que je fais, annonça Jessamine. Je descends d’une longue lignée de devins, et je peux voir le futur. Certaines personnes disent qu’elles réussissent à le « prédire », mais ce terme me déplaît. L’avenir n’est pas figé.
» Il est malléable, et mes visions ne sont pas des histoires claires et linéaires, poursuivit-elle. Certains pensent que les visions fonctionnent comme des courts-métrages qui s’animent dans votre esprit, mais les miennes sont plutôt des instantanés, des images, des sons, des couleurs, des odeurs. Juste des idées sensorielles qui surgissent, et c’est à moi et à celui qui me consulte d’en découvrir la signification.
— Et elles arrivent lorsque vous touchez les gens ? m’enquis-je.
Elle secoua la tête et ses créoles se balancèrent.
— Pas tous ceux que je touche. En général, je peux contrôler mon don, donc je n’ai pas de visions si je bouscule un inconnu par erreur à la banque, ou ce genre de situations. Quand je me concentre, je peux obtenir une image, mais, pour certaines personnes, cela n’accroche jamais.
— Alors que se passe-t-il quand vous me touchez ? l’interrogea Jack.
Cette fois, son sourire se crispa.
— Si l’on commençait, et je vous expliquerai ?
Les yeux bleus de Jack trahirent sa nervosité lorsqu’il tendit la main, paume vers le ciel. Jessamine démarra sa séance de la même façon que la fois précédente, en faisant planer ses longs ongles manucurés au-dessus de sa main un moment avant de le toucher.
Dès que le contact fut établi, elle sursauta. Tout son corps tressauta, mais, cette fois, elle ne le lâcha pas. Elle s’accrocha à sa main des deux siennes, et ferma les yeux. Ses paupières tremblèrent, et ses longs cils frémirent.
— Est-ce douloureux ? s’inquiéta Jack à voix basse.
— Non, ce n’est pas douloureux, dit-elle, à bout de souffle. C’est… surprenant, comme un coup de vent froid quand on ouvre une porte en plein hiver, mais qu’on ne s’y attend pas.
— Que percevez-vous ? demanda Jack, tendu et nerveux.
— Rien.
Je vis ses épaules s’affaisser un peu.
— Donc ça ne fonctionne pas ?
— Non, ce n’est pas ça. Ce n’est rien, dans le sens du néant tel que je l’imagine, précisa-t-elle, toujours accrochée à sa main. Et l’air sent… le brûlé et le métal. Comme des étoiles mourantes.
— Dans l’avenir, je serai dans l’espace ? s’enquit Jack sans dissimuler son enthousiasme.
— Non. Du moins, je ne sais pas.
Enfin, elle le lâcha et se détendit sur sa chaise. Elle cligna plusieurs fois des paupières, puis secoua la tête, comme pour s’éclaircir les idées.
— Qu’est-ce que cela signifie, alors ? demandai-je quand elle eut l’air d’avoir rassemblé ses pensées.
— Chacun de nous possède une étincelle de vie en soi, expliqua-t-elle. On lui donne différents noms : l’âme, l’esprit, l’essence, peu importe celui que vous choisissez. Tous les êtres vivants en ont une. C’est ce qui distingue la matière inanimée des êtres conscients.
— Donc, c’est la différence entre moi, un rocher et un cadavre. OK, j’ai pigé, annonça Jack sur un ton naturel.
— Sauf que vous en êtes dépourvu, rectifia Jessamine.
— Mais vous venez de dire que tous les êtres vivants avaient une âme. J’existe, donc j’ai une âme, raisonna-t-il.
— Vous dérogez à la règle. Vous êtes spécial, ajouta-t-elle avec un sourire triste.
— Je le soupçonnais depuis longtemps, plaisanta-t-il avant de laisser libre cours à l’anxiété qui le rongeait. Mais je ne comprends pas bien vos propos. Je suis né sans âme ?
— Je ne crois pas. On a recensé quelques cas d’êtres sans âme, mais tous en possédaient une au départ, énonça-t-elle.
Je me redressai.
— Recensé où ?
— Ma famille et mes collègues tiennent des dossiers, développa-t-elle. Nous avons nos propres livres d’histoire, en parallèle des normes.
— Les normes ? m’étonnai-je.
Elle rougit.
— Les humains normaux.
— Comment savoir s’ils sont exacts ? demandai-je.
— Et ceux de ton patron sur les vampires ? rétorqua Jack. On ne peut en avoir la certitude, mais il faut faire confiance à ceux qui t’ont précédée pour assurer leur fidélité à la réalité.
Je me carrai sur ma chaise.
— Très bien. Continuez.
— Les êtres sans âme l’ont tous perdue plus tard dans la vie, à cause de divers traumatismes. Mais ils sont nés intacts, affirma Jessamine.
— Oh merde ! grogna Jack.
— Quoi ? m’inquiétai-je.
Il se tourna vers moi.
— J’étais mort.
— Nom de Dieu, jurai-je quand l’histoire de sa transformation me revint en mémoire.
— Que voulez-vous dire ? s’enquit la médium, perplexe.
— Avant de devenir vampire, je suis mort, précisa Jack. Mae a consommé mon sang jusqu’à ce que mon cœur cesse de battre. Quand Peter m’a trouvé, j’étais décédé. Il m’a donné son sang dans une ultime tentative, sans croire que cela fonctionnerait. Mais il a réussi, je me suis métamorphosé.
Elle fronça les sourcils, confuse, puis fit remarquer :
— Je ne suis pas experte en vampires, mais je pensais qu’il fallait être vivant pour se transformer.
— Tout à fait, confirma Jack, ce n’est pas censé fonctionner. Ezra m’a raconté qu’un jour il avait essayé de ranimer un soldat mort au combat avec lui. Il l’était depuis une minute, sans doute moins, et Ezra lui a donné autant de sang que possible. Mais sans succès.
Jessamine réfléchit, pianotant sur la table du bout de ses longs ongles.
— Je tiens peut-être une explication, annonça-t-elle enfin. Ils ont dû vous sauver au moment précis où votre âme vous a quitté, mais avant la mort réelle de votre corps. Cela se joue à une fraction de seconde, voire moins, pendant laquelle votre enveloppe charnelle n’a pas encore péri. Et ils sont intervenus pile dans cette fenêtre.
— Donc, quelles sont les implications pour moi ? Que va-t-il se passer ? l’interrogea-t-il.
— À vous de voir, répondit-elle avec un haussement d’épaules. Vous pouvez reprendre votre existence comme si de rien n’était. Je n’ai aucune idée de ce qui se produira à votre mort. Mais je l’ignore pour tout le monde.
— D’accord. Ai-je d’autres choix ? s’enquit-il.
— Vous êtes comme un vaisseau vide, et vampire de surcroît, affirma Jessamine. Cela vous donne un pouvoir incroyable et vous expose grandement à des forces dangereuses.
Il secoua la tête en signe d’incompréhension.
— Pourquoi ?
— Avez-vous déjà entendu parler de possession ? répliqua la voyante.
— Comme avec les démons, les exorcismes et tout ce genre de trucs, vous voulez dire ?
Elle sourit.
— C’est une formulation très catholique, mais oui. (Son sourire s’amenuisa lorsqu’elle poursuivit :) Les autres âmes, habituellement perdues, dont les corps se sont décomposés sous terre, cherchent à survivre dans un nouvel hôte pour obtenir une autre occasion de vivre. En tant qu’immortel sans âme, vous représentez l’hôte rêvé pour un grand nombre de forces maléfiques que d’autres peuvent avoir envie de ressusciter.
— Génial, marmonna Jack. Donc je ne suis pas puissant par moi-même. Je ne suis utile qu’en tant qu’instrument, si quelqu’un me charge comme un pistolet. Je deviendrais leur arme redoutable.
— C’est une analogie valable, en effet, concéda Jessamine.
— C’est assez terrifiant, admit Jack, et je lui serrai doucement la cuisse sous la table.
— Pas nécessairement, intervint-elle d’une voix apaisante. Depuis combien de temps êtes-vous vampire ?
— Ça a fait vingt ans en mars dernier.
— Et vous êtes heureux ? Vous profitez de la vie ? Vous avez des amis, de la famille et vous avez trouvé l’amour ? demanda-t-elle, m’accordant un bref regard lors de sa dernière question.
— Oui. (Il se tourna vers moi et me sourit, mais je lus de la peur dans ses yeux.) J’ai été heureux pour l’essentiel. Jusqu’à présent, j’ai passé de bons moments.
— Alors je vous suggère de continuer sur cette lancée. Prétendez que rien n’a changé, car pour vous, c’est vraiment le cas, argumenta-t-elle.
— N’est-ce pas dangereux ? m’enquis-je.
Jessamine secoua la tête.
— Non. Ça ne l’est que si les gens le savent. Parce que Jack a raison. Il n’est pas puissant lui-même, et ne le sera que si les mauvaises personnes profitent de lui.
— Je possède ce secret hyper cool qui me rend génial et spécial, et je ne peux le révéler à personne, ironisa-t-il, peinant à masquer son angoisse.
— À moi, tu peux le dire, lui assurai-je. Et à la chienne.
— Et, à titre d’information, je n’ai parlé de vous à personne, nous promit Jessamine. Au cours de mes recherches, si j’avais des questions à poser, j’ai pris soin de ne fournir aucun détail sur vous où sur ma ville. Je suis un code de conduite, le même que ma mère et ma grand-mère. Mes clients me confient leurs sentiments les plus intimes et leur avenir. J’ai pour devoir de les protéger.
— Nous vous en sommes reconnaissants, dit Jack.
— Et, si vous avez d’autres interrogations ou de nouveau besoin de mon aide, n’hésitez pas à revenir. Je serais ravie de vous donner un coup de main. En toute franchise, je suis curieuse d’en apprendre davantage sur votre état.
Comme il n’y avait pas grand-chose à dire de plus, Jack la remercia et lui régla les soixante-cinq dollars de la séance, auxquels il ajouta un pourboire. Durant le retour vers notre appartement, il parut songeur, les yeux rivés vers le sol, les sourcils froncés, les mains dans les poches. Alors je gardai le silence pour lui laisser digérer la situation de son côté, jusqu’à ce qu’on atteigne notre immeuble.
— Tu te sens mieux ? lui demandai-je dans l’ascenseur.
— Tout dépend de ta définition de « mieux ». (Il regardait droit devant lui, observant les numéros des étages défiler lentement vers le cinquième.) J’ai moins peur de mourir ou de me changer en zombie à court terme. Mais, maintenant, je crains de me retrouver comme Dana Barrett dans Ghostbusters, avec un Zuul en moi.
— À la fin, les SOS Fantômes la sauvent, et tout se termine bien, lui fis-je remarquer, ce qui lui arracha un sourire.
— Tu ferais mieux de ne rien révéler à Bobby, parce qu’il n’attend qu’un prétexte pour se procurer une arme à protons quand il part en mission avec toi, plaisanta Jack.
Lorsque l’on sortit de la cabine, je riais.
Une fois dans le couloir, un bruit de claquement s’éleva de notre appartement. Jack ralentit, et moi aussi. La porte était entrouverte. Jack me lâcha la main et s’avança devant moi, prêt à me protéger de ce qui nous attendait chez nous.
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