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Amanda Hocking · Chapitre 38 sur 63

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Chapitre 38

 

 

Je n’imaginais pas du tout que notre visite se déroulerait ainsi, même si je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre. J’étais venue avec Bobby afin de protéger Peter au cas où Cate s’en prendrait à lui comme une furie, mais, en fin de compte, on avait l’impression de tenir la chandelle.

Depuis plusieurs heures, assis autour de la table de la salle à manger, on observait et on écoutait Peter et Cate parler, rire et évoquer le souvenir d’une inconnue. Je n’avais jamais vu Peter autant rire ou discuter, ni sembler aussi heureux que depuis notre arrivée.

Je me demandais si c’était le visage de celui qu’il avait été avant moi, quand Élise était encore en vie. À sa disparition, elle avait emporté une immense partie de lui, ne le laissant plus que l’ombre de lui-même.

Après avoir transformé Jack, il avait soi-disant laissé entrevoir la version plus heureuse et plus gentille de celui qu’il avait été auparavant. Mais, pour ma part, c’était la première fois que je découvrais sa réelle personnalité, son sourire serein et l’étincelle dans ses yeux. Il paraissait beaucoup plus jeune, tel un adolescent normal plutôt qu’un immortel lassé du monde.

Cate nous expliqua comment elle avait réussi à s’occuper de la maison pendant toutes ces années sans éveiller les soupçons sur le fait qu’elle ne vieillissait pas. Elle déménageait un moment, laissait un locataire se charger de la propriété, puis revenait au bout de quelques années en se présentant comme sa petite-fille, et en reprenait le contrôle sur-le-champ. C’était pour cette raison qu’elle se faisait appeler Cate, mais elle avait employé les noms Élisa, Margaret et Mary, entre autres.

Tandis que Bobby sirotait lentement le bourbon que Cate lui avait servi, j’appris qu’Élise possédait une merveilleuse voix chantante, l’affreuse habitude de faire craquer ses jointures, et une écriture horrible. Elle aimait Shakespeare et les fleurs sauvages, et avait peur des chauves-souris, même après plusieurs années dans la peau d’une vampire.

— Et ce maudit chien ! s’esclaffa Cate. Il n’arrêtait pas de creuser des trous dans notre jardin, et elle souriait, affirmait qu’il s’amusait. J’aurais pu te tuer quand tu le lui as offert.

Peter sourit et haussa les épaules.

— Mais il était si mignon, et elle l’aimait tant.

— Elle adorait tous les animaux, objecta Cate. Cela ne signifiait pas pour autant qu’il fallait tous les accueillir et les laisser ruiner notre terrain.

— Je sais. (Le sourire de Peter se fit de nouveau triste.) Élise… aimait tout.

— C’était là son plus gros défaut, en réalité. Elle débordait d’amour, convint Cate d’une voix malheureuse.

— Très juste.

Cate bâilla et regarda la lumière qui commençait à filtrer à travers les rideaux.

— Le soleil se lève. Je crois que je ferais bien d’aller me coucher.

— Ça te dérangerait si j’allais derrière la maison pour la voir ? demanda Peter. Je pense être prêt.

L’espace d’un instant, Cate parut choquée, puis s’empressa d’arborer un sourire spontané.

— Non, je t’en prie.

Il fit un geste en direction du jardin.

— Elle est encore là-bas, n’est-ce pas ?

— Je ne la déplacerai jamais, promit-elle. C’est chez elle.

Il lui offrit un sourire reconnaissant.

— Merci.

— Prends tout ton temps, dit Cate en se levant lentement. J’ai montré vos chambres à Bobby, alors il pourra vous y conduire. Quand tu voudras.

— Bonne nuit, Cate, l’interpella Bobby, mais elle ne se retourna pas et n’ajouta pas un mot avant de nous laisser dans la salle à manger.

— As-tu envie que l’on t’accompagne, ou préfères-tu t’y rendre seul ? demandai-je à Peter.

— Je pense que j’aimerais vous avoir à mes côtés, dit-il après un moment de réflexion.

Il se leva et sortit par la porte de derrière. Le ciel avait commencé à s’éclaircir, l’indigo sombre laissait la place aux orangés et roses vifs du matin. C’était l’heure magique, qui sublimait la terre encore plus que la veille au soir.

Juste derrière la ferme se trouvaient de grands carrés potagers surélevés comprenant des légumes et des fleurs en tous genres. Un long sentier en terre les séparait, que l’on descendit en direction des champs de fleurs bleues un peu plus loin.

Dès que je l’aperçus, je reconnus sans surprise le paysage de mon rêve. L’odeur était déjà extrêmement familière. Les fleurs, la terre. Tous les éléments y figuraient. Je m’attendais presque à voir Élise flotter vers nous. Mais elle n’apparut pas.

Juste avant d’atteindre la parcelle de fleurs, Peter s’arrêta net. Alors que je m’apprêtais à lui demander s’il se sentait bien, il me prit par la main. Il regardait droit devant lui, et je lui serrai la main. Ensuite, il parvint à effectuer les quelques pas qui le séparaient du lieu où elle reposait.

Là, au milieu du champ de fleurs, s’élevait un gros bloc de roche gravé d’une simple inscription : « En mémoire d’Élise Margaret McGowan ».

On demeura tous les trois muets, nous contentant de nous tenir face à la pierre tombale tandis que la brise matinale nous enveloppait de sa fraîcheur. Les yeux rivés sur l’endroit où elle était enterrée, je me concentrai sur elle, m’efforçant de détecter sa présence.

Mais je ne sentais rien hormis le silence et l’air froid.

Enfin, Bobby rompit le calme avec ses questions :

— Pourquoi est-ce écrit « McGowan » ? Vous n’étiez pas mariés quand elle est morte ?

— Si, répondit Peter. Mais Cate a réalisé cette tombe pour elle. Elle a dû estimer que, d’une façon ou d’une autre, son nom de jeune fille était plus approprié.

— Comment se fait-il que Cate soit restée ici et pas toi ? lança Bobby.

Je lui adressai un regard réprobateur, mais il ne sembla pas le remarquer.

— Je ne pouvais pas rester ici. Sinon, je serais mort avec elle. Ezra m’a forcé à partir pour me protéger, et Cate a juré de toujours veiller sur Élise.

— Ça paraît quelque peu obsessionnel, non ? s’enquit Bobby. Je sais qu’elles étaient de bonnes amies, mais elle s’occupe de cette tombe depuis plus d’un siècle à présent.

Je lui donnai un petit coup dans le bras afin qu’il se tourne vers moi, et lui coulai un sévère regard d’avertissement pour lui signifier que ce n’était pas le moment d’interroger Peter à propos de son épouse défunte.

— Ça ne m’a jamais semblé obsessionnel, répliqua Peter, que les questions de Bobby ne perturbaient pas.

— Eh bien, Cate était sa créatrice. Je crois que le lien peut persister longtemps, soulignai-je.

Peter posa brusquement le regard sur moi.

— Cate était sa créatrice ?

— Oui, elle me l’a révélé quand je lui ai parlé l’autre fois, expliquai-je d’un ton gêné, puisque j’avais oublié que Peter ignorait ce détail. Tu ne l’as jamais soupçonné ?

— Non. (Il secoua la tête, les sourcils froncés de confusion, puis reporta son attention sur la pierre tombale.) Elle ne l’a… Je ne l’ai jamais su. Je ne pense pas qu’Élise était au courant.

— Elle devait avoir ses raisons, déclarai-je simplement, car le moment était malvenu pour avancer toutes les théories sur ce qui poussait Cate à cacher des choses à Élise et Peter.

— S’agirait-il d’un sacrilège si je l’exhumais ? s’enquit enfin Peter.

— Franchement ? Oui, plutôt, rétorqua Bobby.

Je me déplaçai pour faire obstacle à Bobby et me positionner davantage face à Peter afin qu’il soit obligé de me regarder, moi, et non pas les fleurs qui recouvraient Élise.

— J’estime que ça ne serait bénéfique pour aucun de vous deux.

Il leva les yeux vers moi tandis qu’une larme roulait sur sa roue.

— J’ai juste envie de la revoir.

— Rêves-tu d’elle parfois ?

— Plus maintenant, affirma-t-il en s’essuyant les yeux. Avant, oui. Pendant longtemps, à vrai dire. Mais c’était trop douloureux, et j’ai fini par m’entraîner à éviter.

— Tu devrais peut-être réessayer, suggérai-je avec douceur. L’heure est peut-être venue de t’autoriser à te souvenir d’elle et à la revoir.

 

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