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Amanda Hocking · Chapitre 61 sur 63

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Chapitre 61

 

19 JUILLET 2014

 

Lors de notre mariage la semaine précédente, tandis que l’on discutait tranquillement, Peter avait suggéré que nous nous rendions tous en Irlande.

— Je sais que c’est au pied levé, et si vous ne parvenez pas à vous libérer je comprendrai tout à fait, dit-il. (Il refusait de poser les yeux sur l’un de nous en particulier, alors il nous dévisageait tour à tour.) Mais je fais un truc pour l’anniversaire d’Élise. Je retourne à Bláthanna Gorma, là où se trouve sa tombe, et cela me plairait que vous me rejoigniez tous.

— Quand est-ce ? demanda Jack, le bras passé autour de mon épaule.

— Le 19 juillet, samedi en huit.

Jack me consulta du regard.

— Je crois que nous sommes libres. Enfin, si Alice parvient à s’absenter de son travail.

— C’est plutôt calme depuis que l’Agence s’est occupée de la famille des Basarabi, indiquai-je.

Une fois Jack secouru, Ettie avait effectué des recherches et découvert que la plupart des vampires aux tombes Aiweins Daupeins l’étaient depuis peu, ce qui expliquait pourquoi nous avions réussi à en éliminer autant avec une relative facilité.

Mais Liesel et quelques autres chefs de file, comme Aïsha et les gardes, se trouvaient également là-bas, et, comme nous les avions tous tués, désormais la secte se résumait à un serpent sans tête. Ettie avait dépêché d’autres agents pour supprimer des membres haut placés avant qu’il leur vienne l’idée de prendre la place de Liesel, et cela avait semblé freiner les prémices d’un soulèvement.

Les vampires dissidents avaient décidé de se cacher et, pour une fois, la population immortelle d’Amsterdam paraissait tranquille et relativement pacifique.

— Donc vous pensez pouvoir venir ? avait demandé Peter d’une voix à la fois soulagée et nerveuse.

— Oui, on devrait s’arranger.

— Mais qu’as-tu prévu au juste ? s’était enquis Ezra.

Alors que tous les autres souriaient et hochaient la tête, en partie parce que nous étions encore sous le coup du bonheur procuré par le mariage, lui seul semblait préoccupé. Ses yeux brillaient d’une sombre lueur d’inquiétude, et il grimaçait presque.

— C’est simplement un truc auquel je réfléchis depuis un bout de temps, répondit vaguement Peter, ce qui n’arrangea pas l’expression nerveuse d’Ezra. Et j’estime le moment favorable. Cela signifierait beaucoup pour moi si vous pouviez tous être présents.

Incapable de refuser une telle demande, Ezra accepta. Et voilà comment on se retrouva le 19 juillet dans une camionnette de location qui traversait l’Irlande, alors que les rayons de soleil de l’après-midi s’immisçaient par les vitres.

— Pourquoi était-il obligé de faire ça en journée ? protesta Jack. Ce n’est pas logique.

— C’est l’initiative de Peter, alors on se plie à ses souhaits, lui fit remarquer Mae en le fusillant du regard par-dessus ses lunettes noires. On peut supporter de passer quelques heures debout en journée pour lui.

— On peut, en effet, rétorqua Jack, mais je ne vois pas pourquoi.

— Il a dit qu’on comprendrait une fois sur place, rappelai-je à Jack.

Peter nous avait fourni peu d’informations à propos de « l’événement », et nous avait donné des indications plutôt énigmatiques au sujet de la date et de l’heure.

Installé sur la banquette arrière, Bobby se pencha en avant afin de regarder par la vitre.

— Où va-t-on ? Nous ne sommes pas sur la route de la maison d’Élise.

Il s’agissait de l’une des compétences utiles de Bobby : il possédait une mémoire quasi eidétique pour les trajets et les cartes.

— On ne va pas chez elle, expliqua Ezra, la voix crispée par l’inquiétude, la même qu’on lui avait connue la première fois que Peter avait évoqué la perspective de cette aventure.

— Hein ? s’étonna Bobby. Où se rend-on, alors ?

— Sur les falaises de Moher, répondit-il. Là où ils se sont mariés, dans l’après-midi.

Peu de temps après, on arriva enfin. La vue était absolument incroyable. L’herbe était d’un vert émeraude vif et les vagues bleu foncé frappaient violemment contre la roche grise tranchante.

Ezra se gara, puis on entama la longue marche depuis le parking, en passant devant la tour O’Brien sur la pointe nord, où un panneau nous indiqua que l’on se trouvait au point le plus haut. C’était une belle journée estivale, seuls quelques nuages parsemaient le ciel, et, à mesure qu’on approchait des falaises, la brise tiède se mua en vent plus fort.

Là, on vit enfin Peter. Il nous tournait le dos et se tenait près du bord. Jack l’appela, lui fit un signe de la main et, presque comme au ralenti, Peter pivota vers nous, un doux sourire aux lèvres.

— Je suis content que vous ayez tous pu venir, dit-il tandis qu’on formait un demi-cercle autour de lui. J’ai beaucoup réfléchi à ce jour. Au déroulement que je souhaitais, et j’aurais pu choisir tant d’autres manières, mais je pense que celle-ci est la meilleure. Entouré de ma famille.

Ezra secoua la tête.

— Peter, ne fais pas ça.

Ce fut à ce moment-là que je compris, en observant le magnifique paysage environnant, à la date de l’anniversaire du seul véritable amour de Peter, pourquoi nous étions réunis à cet endroit. Mon estomac se noua, et j’eus le souffle coupé tandis que la tristesse et la panique déferlaient en moi.

— Que se passe-t-il ? demanda Bobby, qui nous dévisagea tour à tour. Que fais-tu ?

— Ce n’est pas une décision que je prends à la légère, mais… (Peter inspira profondément.) En vérité, je suis suffisamment vieux. J’ai vécu assez longtemps, et je suis prêt à mourir. Je suis disposé à rejoindre Élise.

— De quoi parles-tu ? s’enquit Jack d’une voix crispée où se mêlaient crainte et douleur. Est-ce que tu nous as tous invités pour qu’on te regarde mettre fin à tes jours ?

— Ce n’est pas ça, répliqua Peter en secouant la tête. Il ne s’agit pas d’un suicide. J’ai mené une longue, très longue existence. Et elle arrive à son terme. Je sens, au plus profond de moi, que mon temps sur terre est écoulé. C’est plus difficile à accepter et à saisir, car mon corps refuse de lâcher de lui-même. Mais ce n’est qu’un piège vampirique, une illusion, en fait. Mon âme est prête pour la suite. Moi, je suis prêt.

Mae eut un hoquet de surprise.

— Peter, tu plaisantes !

— Tu es un vampire ! s’exclama Bobby. C’est fou !

— J’ai effectué des recherches, il s’agit d’une chute de plus de deux cents mètres, expliqua Peter avec calme. Ce devrait être amplement suffisant pour en finir.

— Tu ne peux pas faire ça, protesta Milo.

— Discutons-en, suggéra Ezra, qui peinait à garder son sang-froid, avant de se diriger vers Peter, lequel recula d’un pas et se rapprocha du précipice. On peut forcément trouver une solution.

— Je sais que ça part d’une bonne intention, et je vous comprends, nous assura Peter avec un sourire peiné. Si vous insinuiez une telle chose, j’essayerais de vous en dissuader. Mais je ne suis pas déprimé. Ni triste, ni en colère. J’ai passé une grande partie de ma vie à l’être, mais ce n’est plus le cas. Pour la première fois depuis bien longtemps, je me sens réellement en paix. J’ai accompli tant de choses, dont certaines étaient vraiment bonnes. Mais, désormais, je suis disposé à perdre cette enveloppe charnelle et à rejoindre Élise dans l’au-delà.

— Mais si ça n’existe pas ? s’inquiéta Bobby.

— Dans tous les cas, mon temps sur cette planète est révolu, nous assura Peter.

— Y a-t-il quoi que ce soit que je puisse dire, un truc qui pourrait te pousser à changer d’avis ? demanda Ezra, l’air totalement impuissant.

— Non, affirma Peter avec une grande conviction.

— Peter, suppliai-je, les larmes aux yeux, mais il se contenta de secouer la tête malgré ma requête.

— Je sais que cela peut sembler cruel de vous avoir invités ici, annonça-t-il. Mais je voulais que vous soyez au courant, que vous compreniez, pour qu’il n’y ait pas de questions sans réponses et qu’on puisse tous se dire adieu, en ayant pleinement conscience que c’en est un. Peu de personnes ont cette chance. Je vous aime tous tant.

Sur ce, il avança et commença à nous prendre dans ses bras un par un en nous disant « au revoir ». Il débuta par Mae, qui pleurait déjà à chaudes larmes.

Jack renifla pendant leur étreinte, et il lui confia :

— Tu es un enfoiré, mais je t’adore.

— Moi aussi, répondit Peter.

Arrivé devant moi, il me serra fort, mais, au départ, on resta tous les deux silencieux. Je le gardai plaqué contre moi, m’efforçant de graver cet instant dans ma mémoire pour toujours. Ainsi, je me souviendrais à jamais de lui tel qu’il était en ce moment, de sa force et de la fraîcheur de son corps contre le mien, de la façon dont il s’accrochait légèrement à moi, et son cœur qui battait contre son torse.

J’enfouis le visage au creux de son cou, refoulant mes larmes, sans le lâcher. J’inspirai profondément pour savourer son parfum, frais et enivrant, qui m’évoquait les pommes et la forêt, mais ce jour-là s’y ajoutait le sel de l’océan.

— Je t’aime, lui confiai-je d’une voix pleine d’émotion.

— Je sais. Et je t’ai toujours aimée. (Il finit par rompre notre étreinte, mais s’attarda devant moi et essuya une larme sur ma joue.) Au revoir, Alice.

— Au revoir, Peter.

Alors que Peter passait à Ezra, Jack m’entoura de son bras, pas pour me revendiquer, mais juste pour me consoler et se réconforter lui-même. Je m’appuyai contre lui et posai la tête sur son épaule tandis que j’observais Ezra qui s’efforçait difficilement de garder son calme.

Il parla peu et serra Peter fort contre lui, à en avoir mal. J’eus peur qu’il ne lâche jamais, mais il finit pourtant par le faire. Mae le rejoignit et l’entoura de son bras.

Peter marcha à reculons vers le bord de la falaise. Tandis que le soleil se couchait derrière lui et que le vent lui ébouriffait les cheveux, il nous sourit, arborant une expression sereine que je ne lui avais jamais connue. Ses yeux étaient clairs, comme dans la maison d’Élise, quand il s’était souvenu d’elle, et il prit une profonde inspiration.

Il fit un pas en arrière et nous adressa un signe de la main, avant de nous dire :

— On se retrouvera dans notre prochaine vie.

Puis il sauta.

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