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Chapitre 31
Alors que Jack dormait encore, je me faufilai dans le salon et pris mon ordinateur portable. Après le rêve que je venais de faire, même si le mot « rêve » était inapproprié, je savais que je ne serais pas capable de me rendormir ; je décidai donc de contacter la seule personne susceptible de m’aider et d’aborder le sujet avec moi. À supposer, bien entendu, qu’il soit réveillé d’aussi bonne heure.
— Tu es debout ? lui envoyai-je par texto.
Au bout de quelques instants, un message arriva.
— Oui. De quoi as-tu besoin ?
— On peut skyper ? tapai-je, estimant qu’une conversation visuelle serait préférable.
Une minute plus tard, une agréable sonnerie retentit sur mon ordinateur, indiquant qu’un interlocuteur sollicitait un chat vidéo. J’acceptai la demande et le visage d’Ezra apparut sur mon écran. Il était décoiffé, et je vis derrière lui le chantier qui régnait dans son bureau avec le projet de restauration en cours dans son manoir à Londres.
— Pourquoi es-tu levée si tôt ? s’étonna-t-il de sa voix grave dont le charme filtrait même à travers les haut-parleurs.
— Il fallait que je parle à quelqu’un, et comme tu détiens souvent toutes les réponses j’ai décidé de me tourner vers toi.
Il éclata d’un rire chaleureux à ce compliment.
— Tu me surestimes, mais je serai ravi de t’aider, si je le peux.
— Que sais-tu à propos des fantômes ? demandai-je.
Il eut l’air déconcerté et écarquilla un peu ses yeux brun-roux, mais répliqua de façon rationnelle :
— Pas grand-chose. Je n’en ai jamais rencontré, je crois. Pourquoi ? Est-ce au sujet de ce qui s’est passé dans la boutique de Jack quand on la visitait ?
— En quelque sorte. (Je remuai sur ma chaise, mal à l’aise, espérant qu’Ezra ne me jugerait pas aussi ridicule que je me sentais.) Je pense que je suis hantée. Par Élise.
— Élise ? répéta-t-il, incrédule. Celle de Peter ? Comment es-tu sûre que c’était elle ?
— J’ai trouvé certaines des lettres de Peter où il la décrivait. Et puis elle m’a confessé son identité, ajoutai-je.
— Et qu’affirme-t-elle vouloir ?
— Elle reste très vague, et prétend qu’elle m’a contactée car Peter s’est fermé à elle.
— Il est fermé à tout le monde, alors ça se tient, marmonna Ezra.
— Je pense qu’elle souhaite que j’élucide son meurtre, admis-je.
C’était l’unique raison logique qui me venait à l’esprit pour justifier la façon dont elle me harcelait. Cela n’expliquait pas ses mises en garde concernant un danger, mais peut-être était-ce une ruse pour me motiver à passer à l’action.
— Pourquoi maintenant ? s’interrogea Ezra. Et pourquoi ne s’est-elle pas adressée à moi, à Peter ou à son amie Catherine, lorsque cela aurait été possible ?
Je haussai les épaules.
— Aucune idée. Elle n’a jamais précisément réclamé que je découvre qui l’a tuée, mais elle a affirmé qu’elle voulait que je l’aide pour que Peter trouve la paix.
Il pinça les lèvres.
— En toute franchise, je ne pense pas que quoi que ce soit puisse apaiser Peter davantage qu’aujourd’hui.
— Mais si on débusquait le ou les coupables, cela pourrait l’aider, pas vrai ? m’enquis-je, pleine d’espoir.
— Je ne saurais le dire, répondit Ezra sur un ton pessimiste.
— Que peux-tu m’indiquer sur Élise ? Était-elle gentille ? Est-il possible qu’elle m’embête car elle est un vieux fantôme vindicatif ?
— Je ne prétends pas connaître son caractère en tant que fantôme, mais, comme vampire, elle se montrait très bienveillante et fidèle. (Ezra recula sur son siège tandis qu’il se lançait dans son récit.) Elle était toute jeune quand Peter l’a rencontrée, et sa transformation remontait à peine à un ou deux ans, je pense. Donc elle était plutôt naïve et innocente, et son passé de paysanne n’aidait pas, car à cette époque cela signifiait qu’elle était sans instruction. En réalité, c’est Peter qui lui a appris à lire et à écrire.
— Est-ce qu’elle l’aimait ?
— Oh, absolument, répondit-il sans la moindre hésitation. J’étais avec lui lors de leur rencontre, et c’était palpable. La façon dont ils se regardaient, ils rayonnaient d’un amour sincère.
Je fis taire la pointe de jalousie qui m’envahit, la même que chaque fois que quelqu’un évoquait à quel point Peter tenait à Élise et la simplicité de leur histoire. J’aimais Jack, mais cela ne changeait rien au fait que je regrettais que nos débuts aient été si compliqués et douloureux.
— Cate m’a précisé qu’ils n’étaient peut-être pas des âmes sœurs, expliquai-je.
— Je ne sais pas exactement ce que Peter et Élise éprouvaient l’un envers l’autre, mais, d’après tout ce que j’ai pu constater, ils paraissaient aussi liés par le sang que n’importe quel autre couple que j’ai rencontré.
Même Peter et moi ? Ou Jack et moi, dirais-tu ? brûlai-je de demander, mais je m’abstins. Jack aurait pu entendre ma question, et je n’avais pas envie que la conversation dévie d’Élise. J’avais une apparition à gérer avant de m’inquiéter des conséquences des âmes sœurs et des liens du sang.
— Alors, selon toi, ils étaient destinés ? l’interrogeai-je à la place.
— À ma connaissance, oui. Pourquoi Catherine croyait-elle le contraire ? T’a-t-elle donné des exemples ?
— Elle a juste affirmé n’avoir jamais adoré Peter.
Ezra hocha la tête, comme s’il validait ses propres pensées.
— Je me suis toujours demandé si c’était le cas. Elle était polie avec lui, avec nous deux d’ailleurs, mais cela me paraissait… trop poli. Comme un concierge dans un hôtel de luxe. Tu sais qu’il ne t’apprécie pas vraiment, mais il te lèche les bottes comme si tu étais la reine d’Angleterre.
— Oui, m’esclaffai-je, je vois tout à fait.
— Quelle importance si Catherine n’a jamais adoré Peter ? rétorqua-t-il, revenant au sujet qui nous occupait.
— Elle soutient être la créatrice d’Élise, et donc qu’elle aurait aimé celui à qui Élise était destinée.
Il leva les sourcils.
— Voilà qui est nouveau. On m’a toujours affirmé qu’Élise était la progéniture d’un inconnu.
— Dans ce cas, tu penses qu’Élise mentait ? demandai-je. Ou est-ce Cate qui raconte des histoires maintenant ? Et si oui, pourquoi ?
— Je doute qu’Élise ait menti. Ce n’était pas vraiment son genre, dit-il. Mais Catherine aurait pu dissimuler à Élise la vérité sur son créateur pour de nombreuses raisons.
— Par exemple ? insistai-je.
— Élise éprouvait des sentiments contradictoires à l’idée de devenir vampire, m’expliqua Ezra. Toute sa famille avait succombé à la famine, et je crois qu’elle souffrait de la culpabilité du rescapé. Pendant longtemps, j’ai supposé qu’Élise avait tué son père.
» Selon l’histoire qu’elle racontait, son père aurait payé un vampire pour la changer et éviter qu’elle meure de faim, mais elle n’a jamais mentionné ce qu’était devenu son père après, poursuivit-il. Quand nous l’avons rencontrée, elle était vampire depuis un ou deux ans seulement, mais il n’était pas dans les parages et elle n’a jamais expliqué son absence. Du moins, pas à moi.
— Tu crois que Cate l’aurait transformée, et qu’avec le désordre provoqué par la métamorphose, Élise l’a soit oublié soit refoulé, puis a attaqué son père ? m’enquis-je, en songeant à ma propre expérience.
Le processus avait été terrible et douloureux, mais je n’avais eu qu’une vague conscience de ce qui se passait pendant cette transition. En revanche, je possédais des souvenirs précis de ce qui avait précédé, quand Jack m’avait convaincue de boire son sang afin de devenir vampire. Mais, si je n’avais pas connu Jack, et si ce moment ne s’était pas révélé aussi traumatisant puisque j’étais sûre que Peter allait le tuer, alors peut-être ne l’aurais-je jamais gardé en mémoire.
Milo avait peu de souvenirs des instants qui avaient précédé sa transformation, tandis que Jack avait découvert à peine quelques années auparavant que c’était à cause de Mae que Peter avait dû le changer. Jack se rappelait être allé au club vampire, puis tout était flou jusqu’à ce qu’il se réveille immortel.
— C’est une réelle possibilité, dit Ezra en hochant la tête. J’ai toujours soupçonné que celui ou celle qui l’avait engendrée l’avait quittée trop tôt au lieu de l’aider au cours du processus. Mais chacun réagit de manière différente. La transformation d’Élise a peut-être été plus rapide et chaotique, car elle était sans doute à demi affamée avant. Si ça se trouve, Catherine avait l’intention de revenir lui prêter main-forte, mais elle est arrivée trop tard.
— Cela lui donnerait un motif pour dissimuler la vérité, concédai-je. Je suis quasiment sûre qu’Élise n’aurait pas été heureuse si elle avait découvert avoir tué son propre père par la faute de Catherine.
— Sans compter qu’elle était très vertueuse, et, même après son changement, elle est restée catholique pratiquante, précisa Ezra. Si mes souvenirs sont bons, elle a attendu la nuit de noces pour coucher avec Peter. Vers la fin de sa vie, je sais qu’elle avait du mal avec sa nature de vampire et l’immortalité. Peter s’échinait à la rendre heureuse, et parfois cela semblait fonctionner, mais je pense qu’elle a passé beaucoup de temps dans une profonde dépression.
Une fois de plus, j’eus le cœur brisé pour Peter tandis que j’analysais ce que venait de m’exposer Ezra. Je savais que Peter et Élise avaient connu une relation assez brève, mais je l’avais imaginée comme une lune de miel prolongée, un montage géant de chansons d’amour et de slows, comme un flash-back dans un film romantique.
Mais apprendre qu’en réalité ils avaient dû lutter, que leur amour, aussi pur et sincère que Peter le croyait, n’avait pas suffi, cela changeait ma perspective.
La vie auprès de Jack me l’avait enseigné : l’amour rendait l’existence plus complète et plus belle, certes, mais elle ne lui donnait pas de but et ne réparait pas les fêlures. L’amour que me portait Jack n’effaçait ni ma culpabilité pour la mort de Jane ni aucun de mes défauts.
Il m’avait donné envie de devenir une personne meilleure, il encourageait mes efforts, mais ne réglait pas tout comme par magie, d’ailleurs il ne le pouvait pas.
Cela me restait en travers de la gorge de prendre conscience que la fin enchantée des contes de fées n’existait pas. En fait, c’était plutôt : « Ils vécurent heureux jusqu’à l’obstacle suivant, qu’ils seraient assez forts pour surmonter, avec de la chance. »
— Alors, même si elle tenait beaucoup à Peter, tu crois qu’elle regrettait d’être devenue vampire ? demandai-je à Ezra.
— Oui, c’est ma conviction, dit-il simplement.
— Mais si Cate n’aimait pas réellement Peter, comme elle le prétend, et à supposer qu’elle soit la créatrice d’Élise, cela signifie-t-il que Peter et elle n’étaient pas vraiment liés ?
Ezra secoua la tête.
— Je l’ignore. La relation entre un créateur et sa progéniture est complexe et souvent intense, et la nature du lien de sang est déjà remplie de confusion et d’une passion dévorante, comme tu le sais très bien d’après ta propre expérience. Si l’on ajoute le transfert qui se produit entre le créateur, l’âme sœur, la progéniture et la famille, cela constitue un imbroglio de possibilités et de phénomènes qui dépassent notre entendement.
— Si je te suis, Cate a peut-être raison… ou tort ?
— Malheureusement, oui, c’est ça. Pour mettre les choses en perspective, mon créateur Willem était un homme vil et mauvais qui m’a torturé et retenu en esclavage pendant presque cent ans avant que je m’enfuie. J’ai perdu le compte des personnes qu’il a exécutées ou martyrisées devant moi.
» Mais, en dépit de tout ça, j’ai eu du mal à l’éliminer, poursuivit-il d’une voix morne. Ce lien à l’intérieur de moi me poussait à rester avec lui. Et le tuer a été l’acte le plus difficile de toute ma vie. Ce fut un combat au plus profond de mon être. Mais je savais que je devais le faire.
— Je suis désolée que tu aies dû traverser cette épreuve.
Il balaya ma sollicitude d’un geste.
— Non, non, je ne cherche pas à éveiller ta compassion. Je te raconte seulement que, chez les vampires, tout ce qui concerne le sang est très compliqué.
— Et désormais, Élise ajoute une vampire fantôme à ce chaos.
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