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Amanda Hocking · Chapitre 30 sur 63

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Chapitre 30

 

 

Quand je rentrai à l’appartement quelques heures plus tard, après avoir disposé du corps et discuté avec Ettie, Jack m’accueillit. Dès qu’il m’aperçut, son visage se fit grave, si bien que je compris que mon expression trahissait mon état d’esprit.

— Hé, ça va ? s’inquiéta-t-il.

J’enlevai mes chaussures et ma veste.

— Je ne sais pas.

Il se rapprocha et me toucha le menton avec douceur, puis fit pivoter ma tête sur le côté pour vérifier la présence de plaies.

— As-tu été blessée ?

— Non. Enfin, pas vraiment, rectifiai-je, car j’avais eu l’impression de lui mentir. Tu te souviens de Jane ?

— Tu veux dire ta meilleure amie Jane ? (Il me dévisagea, la tête inclinée.) Bien sûr que je me rappelle. Mais qu’a-t-elle à voir avec ça ?

Je lui racontai tout ce qui s’était produit au cours de la soirée, tout ce que je savais sur la famille des Basarabi, et comment tout était lié, de sorte que j’avais la sensation d’abandonner Jane une seconde fois. Je me sentais encore coupable de lui avoir présenté des vampires, d’avoir laissé Milo la mordre, de ne pas l’avoir protégée, et de son meurtre.

— Tu n’as pas négligé Jane, m’assura Jack quand j’eus terminé mon récit. Elle a fait de nombreux mauvais choix toute seule, et tu as fait tout ton possible pour elle. Tu as vengé sa mort.

— En est-on certains ? répliquai-je en levant les yeux vers lui.

— Absolument, rétorqua-t-il sur un ton confiant. Dans tous les cas, Jonathan Evans est mort. Et, même s’il avait des liens avec ce gang Basarabi ou je ne sais quoi, il était aussi un imbécile effronté, et il y a fort à parier qu’il ne travaillait pas sous leurs ordres. Surtout que les meurtres de prostituées ont cessé quand tu l’as éliminé.

— Tu as sans doute raison.

— Alice, quand le comprendras-tu ? J’ai toujours raison.

Il me prit alors dans ses bras et me serra contre lui. Je posai la tête contre son torse. Le son des battements de son cœur me réconfortait chaque fois.

— Cette soirée a fait remonter plein de souvenirs et de problèmes dont j’aurais préféré oublier l’existence, regrettai-je.

— Je sais. (Sa voix était étouffée par mes cheveux, et il me déposa un baiser sur le sommet du crâne.) C’est affreux que tu n’aies pas réussi à aider Jane, et je suis désolé que tu t’en sentes encore responsable, surtout que tu ne devrais pas. Mais, à présent, tu travailles avec l’Agence. Tu sauves sans arrêt des vies.

— Oui, enfin, j’essaie.

— Tu y parviens, insista-t-il. Et donc tu dis qu’Ettie et Abner connaissent déjà l’existence de la famille des Basarabi ?

J’acquiesçai.

— Je crois qu’Ettie surveille toutes les activités des gangs de vampires.

— Alors l’Agence va s’occuper d’eux, si besoin. Et, grâce à toi et à tes collaborateurs, de nombreuses filles seront sauvées. Tu ne peux pas te sentir mal à ce sujet.

— C’est vrai, concédai-je, même si je ne pouvais refréner mon sentiment de culpabilité.

— Qu’est-ce que tu veux faire maintenant ?

— Il est tard et la nuit a été très longue. J’ai juste envie de prendre une bonne douche et de filer au lit.

— Cela me paraît parfait, approuva-t-il.

En temps normal, lorsque je me lavais, je laissais l’eau à une température plutôt fraîche, mais ce soir-là j’appréciais la sensation de l’eau chaude sur ma peau nue et la vapeur qui m’emplissait les poumons à chaque respiration. Ensuite, je mis mon pyjama, me hâtai de rejoindre notre chambre où il faisait froid et bondis dans le lit.

Jack dormait déjà, mais cela ne me dérangeait pas. Je me lovai près de lui, sachant qu’au bout de quelques minutes le sommeil m’emporterait.

Je fermai les yeux, et ne tardai pas à voir des taches de bleu sous mes paupières. On aurait presque dit que quelqu’un projetait directement de l’azur dans mon champ de vision. Cela m’empêchait de dormir ; je m’aperçus rapidement qu’en fait d’éclaboussures il s’agissait de fleurs bleues.

Dès que j’ouvris les yeux, leur doux parfum m’enveloppa. Sous cette senteur florale, je distinguais une odeur désagréable de terre… et de décomposition.

Le soleil éclatant brillait au-dessus de moi, comme toujours, mais, cette fois, je n’en percevais pas la chaleur. Je ne ressentais que le froid, comme lors de mon dernier rêve, quand on m’avait poussée sous terre.

Je me redressai, plissant les yeux à cause des intenses rayons, et scrutai l’horizon à sa recherche. Au moment où je me croyais seule, avec les fleurs qui se développaient et s’emmêlaient entre mes doigts, me retenant déjà prisonnière, je la vis.

Dans le lointain, elle se précipitait dans ma direction, courait sur les collines fleuries, ses pieds touchant à peine le sol. Sa robe victorienne flottait autour d’elle comme au ralenti, ce qui ne faisait qu’accentuer son apparence surnaturelle.

— Alice, m’interpella-t-elle de sa voix chantante quand elle me rejoignit. Le temps presse.

— J’ignore comment te prêter secours ! lui criai-je, tandis que le stress me gagnait. Je ne sais pas quoi faire ! Tu dois me dire ce que tu veux !

— Je te l’ai déjà dit, répondit-elle d’une voix où résonna pour la première fois la même frustration que moi. Il faut que tu aides ceux que tu aimes à faire la paix.

— Comment ? la pressai-je.

— Tu dois le découvrir par toi-même. Essaie, Alice ! supplia-t-elle presque. Le danger vous guette !

Un vent qu’elle seule percevait souffla dans ses cheveux rouge profond, et soudain, je compris.

Dans ses lettres, Peter avait dépeint Élise. « Ses yeux étaient gris, comme un épais brouillard qui m’enveloppait, et sa peau aussi blanche que de la porcelaine. Des mèches rouges comme le feu lui encadraient le visage. »

C’était elle qui se tenait devant moi, et son accent chantant correspondait à son irlandais natif.

Pendant tout ce temps, personne ne m’avait décrit Élise, et Peter ne possédait ni toile ni photographie d’elle, du moins je n’en avais vu aucune. Je n’avais pas pu rassembler les éléments avant de lire les lettres, mais désormais c’était évident.

— Élise ?

Elle écarquilla les yeux et fit un petit pas en arrière. Lorsqu’elle bougea, je vis les fleurs se tendre vers elle, lui enserrer les pieds et les chevilles, et je me demandai si ce lieu la retenait contre son gré, elle aussi.

— Comment as-tu trouvé ? s’étonna-t-elle enfin, avant de secouer la tête. Non, nous n’avons pas le temps. Nous ne pouvons pas rester ici longtemps, sinon nous serons piégées pour toujours.

— Où sommes-nous au juste ? m’enquis-je.

— Ce n’est ni la vie, ni la mort, ni le paradis, ni la terre, mais un entre-deux, expliqua-t-elle brièvement. C’est le seul endroit où je puisse te joindre.

— Pourquoi moi ? Pourquoi pas Peter ? Ou quelqu’un qui te connaît ?

Mais je sentais déjà les plantes grimpantes remonter le long de mes bras et mordre dans ma chair pour m’attirer vers le bas.

— Il ne m’autorise pas. Il s’est complètement fermé à moi. Mais tu étais ouverte, et tu es forte. Tu es capable de faire ce qu’il faut.

— Qu’est-ce que cela signifie ? Peux-tu cesser d’être si énigmatique ?

— Je ne peux pas ! cria-t-elle tandis que je me débattais contre les fleurs avec toute mon énergie. Je ne fais qu’entr’apercevoir votre monde, les joies et les dangers qui vous attendent. Je sais juste que la fenêtre pour la paix et le bonheur se referme, et que tu dois l’aider, lui.

— Comment ? m’écriai-je, mais les fleurs gagnèrent la bataille et je me retrouvai ensevelie sous la terre froide, incapable de remonter malgré tous mes efforts.

 

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