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Chapitre 20
Olivia fonçait à toute allure dans les rues bondées de Prague à bord de la Rolls Royce de Rebekah, chantant sur Paint It Black des Rolling Stones qui retentissait dans l’habitacle. Elle prit un virage brusque et faillit renverser un piéton, mais n’y prêta aucune attention.
— Hé, et si tu essayais de ne tuer aucun humain tant que nous sommes de sortie, suggéra Bobby depuis la banquette arrière.
Il venait une nouvelle fois de se faire projeter contre les sièges en cuir noir tandis qu’Olivia parcourait la ville à tombeau ouvert.
— Attache ta ceinture, lui conseillai-je d’une voix peu convaincue.
Le sang du dîner m’avait laissée un peu vaseuse. Je le consommais rarement frais, lui préférant des poches de sang qui ne mettaient pas de vies humaines en danger et n’entretenaient ni dépendance ni éventuelle addiction aux morsures de vampires. Mais il demeurait impossible de nier le plaisir intense et la sensation de planer qui résultaient du sang bu à la source.
— Oh, je n’ai jamais tué un humain, répliqua Olivia d’un ton désinvolte. Par accident, je veux dire, ajouta-t-elle quand elle surprit mon regard. J’en ai seulement éliminé de manière intentionnelle, et je ne compte pas le faire cette nuit.
Bobby se pencha entre les deux sièges avant.
— Tu sais, Olivia, tu as l’air d’une fille super cool.
Elle s’esclaffa.
— Eh bien, merci. Tu sembles top pour un humain toi aussi, et pour un homme. (Elle s’accorda un instant de réflexion.) En toute franchise, je n’ai jamais rencontré d’humains masculins qui m’ont plu. Tu es peut-être bien le seul.
— Je prends ça comme un immense compliment alors, avoua-t-il tandis qu’Olivia continuait son chemin sur la route longeant le fleuve Vltava, qui traversait Prague en son centre. Mais ce que je veux dire, c’est que… en fait, Rebekah ne semble pas cool du tout, mais plutôt horrible et méchante.
— Elle l’est, confirma Olivia sans une once d’ironie.
— Dans ce cas, pourquoi séjournes-tu chez elle ? Pourquoi lui rendre visite tout court ?
— Rebekah est ma créatrice, répondit-elle simplement. Et la relation qui lie un vampire à son créateur s’avère très complexe.
Bobby paraissait désireux de poursuivre sur ce sujet, mais Olivia négocia un nouveau virage sans ménagement, qui l’envoya valser de nouveau, et ses mots moururent sur ses lèvres.
— Bobby ! mets ta fichue ceinture ! aboyai-je avec davantage de conviction.
— Oh, c’est inutile. Nous sommes presque… (elle laissa sa phrase en suspens, puis donna un coup de volant et parvint je ne sais comment à garer la Rolls en créneau dans une place très étroite le long du trottoir) … arrivés.
Elle s’était arrêtée devant un immeuble qui ressemblait davantage à un vieux pub médiéval fantastique qu’à un club de vampire moderne. « KLUB NEMRRTVY », indiquait l’enseigne en fer forgé au-dessus de la porte. De chaque côté se tenaient deux videurs immortels chargés de chasser les ivrognes.
Du club d’Olivia, à Minneapolis, j’avais tiré les enseignements suivants : les videurs devaient empêcher humains indésirables et vampires bagarreurs d’entrer. Les vampires ne mordraient pas tous les humains qui pénétreraient à l’intérieur ce soir-là, mais tous devaient s’avérer de qualité suffisante pour que les clients immortels l’envisagent.
— Cet endroit est bien moins raffiné que chez toi, lui fit remarquer Bobby lorsque l’on sortit du véhicule.
— C’est l’Europe. Tout est beaucoup moins raffiné ici, répliqua Olivia.
Une fraîche brise estivale soufflait de la rivière voisine, et je mis mon blouson en cuir bordeaux tandis que nous marchions vers l’entrée. Pas parce que j’avais froid, mais car j’espérais avoir l’air assez cool pour qu’on m’autorise à entrer dans un tel lieu.
Lorsque les videurs aperçurent Olivia, ils nous firent signe de passer, même si l’un des deux jeta un rapide coup d’œil à Bobby. Je pris mon ami par la main, comme j’ignorais encore le genre de l’établissement et voulais éviter que quelqu’un essaie de l’attraper. Il fallait que je le revendique comme étant mon humain, et non un être destiné à la consommation générale.
À l’intérieur, les murs en brique apparente et de nombreux détails architecturaux correspondaient au caractère historique du quartier. Sur le côté, le bar ultramoderne lisse ainsi que les lumières colorées clignotantes conféraient davantage une ambiance de boîte de nuit, tout comme les basses lancinantes du dubstep que passait le DJ.
— Tu es certaine qu’elle est ici ? demandai-je à Olivia alors qu’on jouait des coudes sur la piste de danse bondée.
— Non, évidemment que je n’en suis pas sûre, répondit-elle. C’est juste que je l’ai vue ici la nuit dernière.
Un vampire tendit le bras et saisit la veste de Bobby de ses longs doigts, la faim presque perceptible dans son regard brun. Il était beau, comme tous les vampires, mais aussi un peu effrayant et trop mince, tel un mannequin de la stupide tendance « héroïne chic » des années 1990.
Bobby lui adressa un sourire. Sa grande expérience des créatures de notre sorte ne le mettait pas à l’abri de succomber momentanément à notre charme surnaturel.
— Je m’appelle Cyrus, roucoula le vampire en déshabillant Bobby des yeux. Et toi ?
Je m’interposai rapidement entre eux avant que la situation se complique. Je montrai les dents, qui n’étaient pas très longues, mais plus aiguisées que celles des humains, et laissai échapper un grognement sourd.
Ce n’était pas réfléchi, plutôt un instinct primitif : quand je voyais quelqu’un toucher ce qui m’appartenait, je grognais, sifflais ou attaquais en cas de besoin.
Cyrus recula, l’air contrarié, mais sa colère m’importait peu tant qu’il battait en retraite. Je récupérai la main de Bobby et le guidai à travers la foule, suivant les pas d’Olivia.
— Ça déchire toujours autant quand tu grognes comme ça, cria presque mon ami pour couvrir la musique. Tu devrais vraiment le faire plus souvent.
— J’essaie de le réserver pour les occasions spéciales. Comme quand quelqu’un tente de te dévorer.
Soudain, Olivia attrapa ma main libre et me tira dans sa direction. Je lâchai Bobby, mais il resta près de moi.
— Danse avec moi, Alice ! m’ordonna-t-elle en posant les mains sur mes hanches pour m’attirer à elle.
— Je ne suis pas vraiment venue ici pour ça, protestai-je tandis qu’elle ondulait au son de la musique et m’entraînait avec elle.
— Ne sois pas si ennuyeuse ! s’exclama-t-elle avec une moue. Même si ton existence va être longue, on ne vit qu’une fois. Tu dois en profiter tant que tu le peux.
Je levai les yeux au ciel, mais obtempérai, la laissant danser avec moi, ou plutôt contre moi, voire sur moi. Elle se mouvait de manière gracieuse et aguichante, à mi-chemin entre une danseuse et une strip-teaseuse.
À cause du sang consommé plus tôt dans la soirée, je me sentais fiévreuse et débauchée. Même si le pic d’adrénaline s’était dissipé, j’avais l’impression que la musique coulait dans mes veines, et il était bien trop facile de fermer les paupières pour laisser Olivia mener la danse.
— Hé ! intervint Bobby. Alice, hé !
Il s’était lâché sur la piste avec certains de ses mouvements de hip-hop les plus doux, mais s’était interrompu pour me taper sur l’épaule alors qu’Olivia se frottait contre moi.
— Quoi ?
Je repoussai gentiment Olivia, qui adopta un air renfrogné sans cesser de se balancer en rythme.
— Cette fille là-bas n’arrête pas de nous fusiller du regard, m’annonça-t-il en indiquant du menton une vampire de l’autre côté du bar.
Elle était installée dans un coin lounge sur une plateforme surélevée qui courait le long du mur en briques, ce qui donnait l’impression qu’elle nous toisait de haut. Ses longs cheveux brillaient sous une lumière bleue et sa robe décolletée parvenait à peine à contenir sa poitrine généreuse.
— Oh, mince ! s’écria Olivia quand elle s’aperçut que Bobby la désignait. C’est elle. C’est Cate Brennan.
À cet instant précis, la fille leva son verre dans ma direction et me gratifia d’un large sourire qui dévoila ses incisives pointues.
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