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Chapitre 21
Bobby se pencha vers moi, si près que ses lèvres touchèrent presque mon oreille, mais il devait parler discrètement s’il ne voulait pas que les vampires autour nous entendent.
— J’ai tes armes si tu en as besoin, murmura-t-il en tapotant d’un geste subtil le côté de sa veste.
Ce blouson adoré possédait une poche secrète dans la doublure, dans laquelle mon ami conservait en permanence quelques outils essentiels à notre métier : un ou deux pieux en titane, des attaches de câble réalisées dans un alliage pratiquement incassable, ainsi qu’un petit « badge » noir attestant que nous travaillions sous la direction de l’Agence.
— Tu vas lui parler ou lui lancer des œillades toute la nuit ? s’enquit Olivia, qui se tenait à côté de moi.
Il était inutile de plaisanter, alors je traversai la piste d’un pas déterminé et montai les cinq marches qui menaient là où Cate était assise seule à boire son cocktail de sang. Bobby et Olivia me suivirent, mais tous les deux s’attardèrent derrière moi tandis que je m’apprêtais à me présenter.
— Offre-moi un verre, exigea-t-elle dans un lyrique accent irlandais avant que je puisse prononcer le moindre mot.
Je lui adressai un sourire narquois.
— C’est présomptueux.
— Eh bien, tu veux discuter, pas vrai ? rétorqua-t-elle.
— En effet.
— Alors, paie-moi une boisson, et nous irons dans un endroit plus calme.
— Très bien, cédai-je, cherchant mon portefeuille dans la poche de mon blouson. Combien coûte un verre ?
Cate eut un haussement de sourcils suggestif.
— Combien as-tu ?
J’ouvris mon portefeuille et me rendis tout de suite compte avec désarroi que j’avais peu de monnaie sous la main, et il s’agissait d’euros, qui me seraient inutiles en République tchèque.
— Tiens.
Dans mon dos, Olivia passa sa main et jeta deux billets de couronnes violet vif sur la table. Lorsque je la dévisageai, elle haussa les épaules.
— Je voulais mettre fin à ce jeu stupide, ajouta-t-elle.
Cate se leva, ramassa l’argent et le glissa dans son décolleté. Elle se faufila hors du coin lounge, son verre à la main.
— Suis-moi. (Elle fit un pas, puis s’arrêta et tourna la tête vers moi.) Oh, et laisse ta garde rapprochée ici. Ce sera plus simple si on y va toutes les deux.
Elle se remit à marcher, sans attendre ma réponse.
Je pivotai vers Bobby et Olivia.
— Restez ensemble, m’empressai-je de leur dire. Je vous retrouverai quand j’aurai terminé.
— Tu ne crois pas que c’est risqué ? me demanda Bobby.
— On n’est jamais à l’abri, avouai-je en suivant Cate.
Elle se dirigeait tout droit vers un escalier hélicoïdal métallique au fond du club, qui menait à un balcon. Je l’empruntai à mon tour et jetai un bref regard à la foule en bas, qui se trémoussait au rythme de la musique diffusée par le DJ sous un kaléidoscope de lumières.
Du moins, la plupart des personnes dansaient, à l’exception de Cyrus qui se tenait immobile au centre de la pièce et qui m’étudiait de ses étranges yeux foncés. Je remarquai seulement qu’il ressemblait davantage au Nosferatu interprété par Max Schreck qu’à un mannequin de n’importe quelle époque.
Le videur posté au sommet des marches fit signe à Cate d’avancer ; il était sur le point de me bloquer quand elle lui précisa que j’étais avec elle. À l’étage, l’ambiance était plus calme et l’endroit moins bondé. Des rideaux sombres semi-transparents séparaient différents coins salon.
En passant devant les autres zones, je vis des vampires se nourrir sur des humains ; j’avais déjà senti le sang depuis l’escalier. Cate opta pour une place dans le coin le plus distant, loin du bruit et des regards indiscrets des vampires qui s’alimentaient.
Elle se glissa en premier derrière les rideaux et pénétra dans la partie qui comprenait quatre fauteuils club et une table basse en verre au centre. Naturellement, elle choisit le siège avec le dos au mur, qui lui offrait le point de vue privilégié sur tout l’étage. Elle étendit ses longues jambes qui dépassaient l’ourlet de sa robe, puis les croisa.
— Est-ce que tu viens souvent ici ? demandai-je.
Un sourire espiègle naquit sur ses lèvres.
— Tu essaies de me draguer ?
Je laissai échapper un petit rire nerveux.
— Non. C’est juste que tu as l’air de bien connaître les lieux.
En réalité, elle semblait détachée et sûre d’elle, ce qui me déroutait. Quand Olivia avait décrit sa panique à la simple mention du nom de Peter, je pensais rencontrer une personne beaucoup moins paisible. En fait, Cate m’avait attendue, et je ne pouvais pas m’empêcher de songer que j’étais peut-être tombée au beau milieu d’un guet-apens.
— J’ai habité à Prague quelques années, et on peut dire que je suis une habituée, répondit-elle. Mais allons droit au but, tu veux bien ? Alice, c’est ça ?
— Oui, acquiesçai-je.
— Cate. (Elle se désigna, faisant tinter ses bracelets parés de strass.) Mais on m’appelait Catherine à l’époque. (Elle pencha la tête.) Tu n’es pas une Townsend, je me trompe ?
— Non. Je vis avec eux. Je n’ai simplement… jamais pris leur nom.
— Bonham, pas vrai ? (Une lueur mystérieuse et menaçante traversa soudain son regard lorsqu’elle prononça mon nom.) Et, si mes souvenirs sont bons, tu exerces un métier intéressant.
— Je ne suis pas venue ici pour parler de mon travail, répliquai-je de manière évasive en m’agitant sur mon siège.
J’avais très vite appris que la plupart des vampires n’aimaient pas les chasseurs. Même si j’œuvrais juste à maintenir la paix, à protéger vampires comme humains, j’avais réellement l’impression d’être un flic des stups dans un repaire de drogués.
— Je dois admettre que je suis soulagée de le savoir, affirma-t-elle, sincère. Quand on m’a dit que tu voulais me localiser, je me suis préparée au pire.
Je secouai la tête.
— Je ne cherchais pas à retrouver ta trace. D’où te vient cette idée ?
— Ton amie, la petite en bas, qui posait des questions ? rétorqua-t-elle avec un vague geste en direction de la piste de danse. Tu ne l’as pas envoyée enquêter sur moi ?
— Non, c’était une pure coïncidence. Pour tout dire, je n’avais pas entendu parler de toi avant qu’elle me téléphone l’autre jour.
Son expression oscilla entre la surprise et le dégoût.
— Peter n’a jamais mentionné mon nom ?
— Il déteste évoquer son passé.
— Mais tu es sa petite amie, maintenant.
— Comment ? Non ! (Je secouai la tête, sans doute avec trop de force.) Non, pas du tout. Je ne suis pas avec lui, mais avec son frère.
Elle haussa ses sourcils noirs.
— Ah bon ? Je pensais que tu lui étais destinée.
Si j’avais été humaine, mon cœur se serait emballé. En l’occurrence, les légers battements de mon cœur se firent encore plus lents.
— N’était-ce pas Élise ? m’enquis-je, perplexe.
Cate soupira, comme si cette simple idée l’exaspérait, puis baissa les yeux.
— C’est ce qu’il prétendait, mais je ne suis pas sûre d’avoir jamais cru à cette histoire.
— Pourquoi ?
— As-tu déjà transformé quelqu’un en vampire, Alice ? demanda-t-elle avec emphase.
— Non, confessai-je. J’ai assisté à des métamorphoses, mais je ne l’ai jamais effectuée moi-même.
— Il existe un lien presque indicible entre un vampire et sa progéniture. (Elle prit une profonde inspiration.) C’est totalement viscéral.
— Je ne vois pas le rapport avec Élise et Peter.
— Parce que j’étais sa créatrice, m’annonça-t-elle comme si j’étais demeurée. Et, s’il lui avait réellement été destiné, je l’aurais senti à travers elle. Tu dois connaître le phénomène de transmission du lien.
— Que trop bien, lui assurai-je avec un sourire grave.
Comme Ezra avait engendré Peter et que Mae était liée par le sang avec Ezra, Peter avait toujours ressenti une affinité particulière pour elle. Il ne l’aimait pas de la même manière qu’Ezra, mais tenait beaucoup à elle. Nous avions pendant longtemps soupçonné que c’était en partie à cause de cette transmission enchevêtrée que mes relations avec Peter et Jack avaient été si chaotiques au départ.
— Alors tu sais. Je n’ai jamais éprouvé d’attachement pour Peter. Or, ce serait le cas s’il avait été lié au sang d’Élise.
— Peter et toi ne vous entendiez pas ?
— Si, assez bien, mais je ne l’ai jamais apprécié réellement, précisa-t-elle. J’ai fait l’effort pour Élise, quand je me suis rendu compte de l’affection qu’elle lui portait. Je l’ai toujours trouvé plutôt ennuyeux.
— C’était gentil de ta part de te réconcilier avec lui pour elle, affirmai-je, car Cate semblait du genre à chercher les compliments, et j’avais envie qu’elle poursuive son récit.
— J’aurais été prête à tout pour elle, ajouta-t-elle d’une voix douce, presque pour elle-même, les yeux perdus dans le vide, puis elle cligna des paupières et me dévisagea d’un regard plus perçant qu’auparavant. Pourquoi es-tu là si tu ne me traques pas ?
— Parce qu’Olivia m’a raconté que quand elle a mentionné mon nom, tu as réagi de façon étrange, confessai-je sans détour. J’ai pensé que tu savais peut-être un truc sur Peter susceptible de l’aider, ou je craignais que tu veuilles lui faire du mal.
Elle partit d’un rire mélancolique.
— J’ai réagi de manière bizarre parce que j’étais persuadée que ton amie, et maintenant toi, étiez venues sur ordre de Peter pour exécuter une vengeance tardive. Deux chasseuses de vampires à vos trousses suffisent à éveiller la méfiance de n’importe qui.
— Pourquoi Peter me lancerait-il à ta recherche ?
— Car j’étais avec Élise quand elle est morte, et pas lui. (Elle marqua une pause et déglutit péniblement.) Parce que je n’ai pas réussi à la sauver.
— Je crois qu’il s’accuse plus que quiconque, lui assurai-je avec franchise.
— C’est en partie vrai, admit Cate. Je me suis souvent demandé si elle serait encore vivante s’il était resté.
— Que lui est-il arrivé ?
Cate secoua la tête, incrédule.
— Il ne t’a réellement jamais rien révélé ?
— Je sais seulement que le simple fait d’entendre son nom le bouleverse.
Ce n’était pas tout à fait exact. Peter ne m’avait jamais rien dit au sujet d’Élise, rien de concret, mais Ezra m’avait donné les détails dont il disposait.
— Il a toujours été doué pour le mélodrame, affirma-t-elle en levant les yeux au ciel. Lors de leur deuxième rendez-vous, il lui demandait de s’enfuir avec lui pour se marier. Et Élise, jeune et naïve comme elle l’était à l’époque, l’aurait suivi si je ne l’avais pas raisonnée.
— Mais ils ont fini par s’unir ?
Elle hocha la tête.
— Oui. Ils ont été mariés pendant… dix ans, je crois.
— Jusqu’à ce qu’elle meure, complétai-je.
— Peter était en Amérique, occupé à monter une stupide entreprise avec Ezra. (Tandis qu’elle parlait, elle baissa les yeux vers le sol.) Élise avait refusé de partir avec lui. Il lui avait quasiment ordonné de le suivre, et, comme elle l’aimait et prenait ses vœux au sérieux, elle avait cédé. Mais elle était restée au pays jusqu’à ce qu’il envoie quelqu’un la chercher.
» Nous avions mis la vieille ferme en vente, celle où elle avait toujours vécu, et nous avions pris la route vers le nord pour trouver des acquéreurs, poursuivit Cate. En ce temps-là, dans notre pays, les vampires se révélaient parfois très territoriaux, et nous avions par mégarde traversé la propriété d’un autre vampire. Nous avons tenté de nous excuser et de fuir, et je me suis battue pour Élise de mon mieux, mais…
— Ils l’ont tuée ? demandai-je d’une voix douce, constatant qu’elle demeurait silencieuse.
Une larme solitaire roula sur sa joue ; elle l’essuya d’un revers de main.
— Une fourche plantée en plein cœur.
— As-tu fini par attraper ceux qui lui ont infligé ça ?
— Non. (Elle leva enfin les yeux vers moi.) Je n’avais pas vraiment d’alliés à l’époque, pas d’autres vampires, alors j’étais incapable de les affronter seule. Le temps que Peter et Ezra reviennent en Irlande, les autres vampires s’étaient déplacés, et nous ne sommes jamais parvenus à les pister.
— Je n’imagine pas une seconde Peter abandonner si vite, objectai-je.
Cate laissa échapper un rire jaune qui sembla résonner dans la pièce.
— En effet. Il a cherché partout, jusqu’à ce qu’Ezra le convainque que c’était vain. Et je suis persuadée que son abattement l’a aidé à lâcher prise. Retrouver les assassins ne la ramènerait pas. (Elle baissa de nouveau le regard.) Rien ne le pouvait, alors c’était sans intérêt.
— Il l’aimait sincèrement, dis-je, sans savoir si c’était pour me le rappeler ou pour convaincre Cate.
— Je sais. (Elle hocha la tête.) J’en ai toujours eu conscience. Mais pas assez.
— Pas assez, ou pas autant que toi ? rétorquai-je.
Elle riva ses yeux sombres aux miens.
— Peut-être que cela revient au même.
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