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Amanda Hocking · Chapitre 42 sur 63

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Chapitre 42

 

Le soleil brillait trop à travers les vitres du taxi typique qui roulait dans les rues bondées de Londres. Je portais de larges lunettes noires et j’étais assise en position basse sur la banquette, tandis que Peter se protégeait les yeux de la main et se plaignait d’une migraine.

Bobby était le seul d’entre nous à être alerte et joyeux tandis qu’il observait la ville, puisqu’il était le seul à qui la lumière ne pompait pas d’énergie.

Le vol pour la capitale britannique s’était déroulé sans encombre. Peter avait très peu parlé, mais m’avait tenu la main pendant la majeure partie du voyage. Sans être certaine du réconfort que je pouvais lui apporter, je me réjouissais qu’il ne soit pas seul.

Alors que le véhicule commençait à ralentir, je regardai dehors et me rendis compte qu’on devait approcher de notre destination.

D’un côté se trouvait la Tamise, et de l’autre un jardin envahi de mauvaises herbes ; les buissons et les arbres avaient désespérément besoin d’une taille, et de grandes fleurs mêlées à de l’herbe épaisse couvraient les chemins. La voiture s’engagea dans l’allée circulaire de pavés endommagés, et je vis pour la première fois le manoir qu’Ezra et Mae restauraient.

Une fontaine croûlante trônait au milieu de l’allée, en adéquation avec le reste de la demeure. C’était un vaste édifice de brique couleur cannelle, de style élisabéthain. Deux tourelles octogonales l’encadraient, me rappelant la maison qu’avait fait construire Ezra dans le Minnesota.

Si leur précédente résidence avait été méticuleusement entretenue, cette nouvelle propriété se révélait très délabrée. La tourelle du côté droit était à moitié effondrée et recouverte d’une bâche pour la protéger des intempéries. De nombreuses fenêtres étaient fermées avec des planches, et des plantes grimpantes envahissaient les murs.

— Merde alors, jura Bobby quand le taxi s’arrêta devant. On se croirait dans Downtown Abbey, si l’abbaye était une maison hantée qui venait de subir une catastrophe naturelle.

On descendit du véhicule, et Peter régla la course. On remonta tous les trois le chemin d’un pas hésitant, car la demeure semblait bien trop majestueuse et beaucoup trop décrépie pour être le lieu où l’on s’apprêtait à dormir.

Mais, avant qu’on atteigne la porte, Mae l’ouvrit et nous accueillit, vêtue d’une robe de chambre fleurie, les cheveux ébouriffés par le sommeil.

— Bienvenue au manoir Brunehamme, dit-elle théâtralement en écartant les bras.

— Sacrée maison que vous avez là, Mae, lui fit remarquer Bobby.

— Oh, je sais, les travaux sont toujours en cours et nous avons du pain sur la planche, mais les chambres sont assez abouties pour recevoir les invités, expliqua-t-elle.

Mae nous étreignit à tour de rôle, mais elle serra Peter quelques secondes de plus et lui murmura qu’elle était contente qu’il soit là. Avec Bobby, on eut donc davantage de temps pour observer le hall d’entrée.

Tout était beau, et il semblait en partie rénové. Mais, à d’autres endroits, le papier peint se décollait, les lames de parquet se soulevaient, et le lustre était cassé. Des échelles, des bâches, des seaux et divers outils étaient disséminés dans la pièce, preuve du rafraîchissement en cours.

— Je sais que vous avez eu une nuit mouvementée, alors je vais vous conduire à vos chambres pour que vous vous reposiez un peu, et je vous ferai visiter davantage le domaine à votre réveil, proposa Mae avant de nous prendre par la taille Bobby et moi.

L’escalier en colimaçon semblait instable, mais ne s’écroula pas quand on monta, ce qui était bon signe. Quand Mae nous eut montré nos chambres, qui étaient dans un bien meilleur état que le reste de la maison, au goût du jour et dotées de matelas luxueux, il ne me fallut que quelques minutes pour m’installer et m’endormir.

Lorsque je me réveillai tard le soir même, je passai un peu de temps à me promener et à explorer l’intérieur. La zone dans laquelle je me trouvais paraissait quasi terminée, mais, plus je m’aventurais, plus le délabrement s’amplifiait. J’abandonnai rapidement ma visite autoguidée par crainte de finir dans un endroit où je risquerais ma vie.

Je regagnai la cage d’escalier, puis guettai un son de voix ou de battements cardiaques. Enfin, je découvris Ezra et Peter qui se cachaient dans un bureau à demi achevé. Le plafond avait subi un important dégât des eaux et semblait susceptible de s’effondrer à tout moment, mais Ezra ne s’en souciait manifestement pas, car il avait stocké dans la pièce bon nombre de ses objets anciens inestimables, ainsi que son bureau, son ordinateur et plusieurs canapés en cuir patiné.

Je les observai sur le seuil de la porte ouverte. Ils étaient en pleine discussion, Ezra assis à son bureau, et Peter allongé sur l’un des sofas, le bras replié sous la tête, ce qui relevait son tee-shirt et laissait entrevoir les muscles bien dessinés qu’il dissimulait.

— Je t’aiderai volontiers à la retrouver, Peter. Si c’est ce que tu souhaites, dit Ezra de sa voix rassurante de baryton.

— Le problème, c’est que je ne sais pas ce que je veux.

Peter poussa un soupir de frustration.

Je frappai à la porte, et tous deux se tournèrent vers moi.

— J’espère que je ne vous dérange pas, les garçons.

— Non, bien sûr que non. Entre, Alice, m’invita Ezra avec un signe de la main. On parlait de Catherine et de ce que nous allons faire à son sujet.

Je pris place sur le canapé le plus proche de Peter et ramenai les genoux vers ma poitrine. En dépit de son expression réservée, Peter semblait plus en forme que la nuit précédente. Ses yeux étaient plus clairs, et son attitude avait l’air moins tendue.

— Je veux qu’elle meure, annonça-t-il sans détour. Est-ce que ça paraît horrible ?

— Après ce qu’elle vous a infligé à Élise et toi, je trouve que c’est parfaitement raisonnable, lui assura Ezra.

— Mais j’ignore si je désire la localiser ou même l’éliminer moi-même, précisa Peter.

— Je serais ravi de m’en charger pour toi, lui indiqua Ezra.

— Et je pourrais sans problème lui porter assistance, en cas de besoin, intervins-je, et Peter reporta brusquement son attention sur moi.

— Quand Catherine a avoué ce qu’elle avait fait, j’ai eu envie de lui arracher la tête à mains nues, affirma Peter. Je n’avais jamais connu une telle rage de toute ma vie. Mais, maintenant, avec un peu de recul, je me demande si c’est ce que je veux ou ce qu’il me faut.

— Alors qu’est-ce que tu souhaites ? insista Ezra.

Peter réfléchit un instant avant de répondre :

— Je veux que Catherine cesse d’exister. L’idée qu’elle soit libre de vivre et de rire en imaginant qu’elle a en quelque sorte « remporté » Élise m’est insoutenable.

» Mais je ne crois pas avoir besoin de la tuer, et je sais qu’il est temps pour moi de tourner la page, continua-t-il. J’ai passé le plus clair de ma longue vie obnubilé par la perte d’Élise, d’une façon ou d’une autre, et je considérerais la poursuite de son assassin comme la prolongation de cette obsession.

Ezra se carra sur son fauteuil, le faisant pivoter tandis qu’il écoutait les aveux de Peter.

— Comment réagir dans ce cas ? s’enquit-il enfin.

— Aucune idée, reconnut Peter.

— Je peux parler à ma chef à l’Agence, proposai-je. On pourrait peut-être tâter le terrain.

Peter posa son regard sérieux sur moi.

— Peu importe ma décision au sujet de Catherine, je préfère que tu ne sois pas impliquée.

— Pourquoi ? me hérissai-je. Je suis une chasseuse compétente. En supposant qu’elle ne me piège plus dans un édifice en feu, je m’en sortirai contre elle.

— Je te fais confiance, là n’est pas le problème. Je refuse que tu prennes part à cela. (Il s’exprimait doucement, comme s’il choisissait ses mots avec soin.) J’ai l’impression de t’avoir entraînée dans bien trop d’aventures négatives, et je ne m’en remettrais pas si je laissais Catherine détruire une autre personne que j’aime.

Je baissai les yeux, incapable de croiser les siens lorsqu’il mentionna le verbe « aimer ».

— Je comprends bien, mais je peux donner un coup de main.

— Alice, c’est le combat de Peter, me sermonna Ezra. S’il nous demande à toi ou à moi de nous abstenir, alors on devrait lui obéir. C’est à lui de juger de la façon dont il désire venger Élise.

— Je sais que tu as raison, mais ça ne me plaît pas, marmonnai-je.

— Selon le vieil adage, bien vivre est la meilleure des revanches. Je crois que ça s’applique à toi dans ce cas, Peter, théorisa Ezra.

— C’est précisément l’option que je compte choisir, affirma Peter. M’isoler n’a jamais rien résolu. Alors j’estime qu’il est temps de tenter une nouvelle approche.

— Alice ?

La voix de Mae résonna dans la maison, mais me parut distante alors qu’elle criait mon nom.

— Mae m’appelle. Je devrais aller voir ce qu’elle veut, dis-je en me levant.

Ezra fit pivoter son siège vers moi alors que je m’apprêtais à sortir, et m’adressa un sourire fier.

— Elle a sûrement en tête de te faire visiter le manoir, et je te le conseille vivement. Je sais que l’endroit a l’air en mauvais état, mais sa structure est solide et son histoire passionnante. Il nous reste beaucoup à accomplir, mais le résultat sera magnifique quand nous aurons achevé les travaux.

— Je n’en doute pas, lui assurai-je en lui rendant son sourire.

Je quittai la pièce, les laissant à leur discussion, et, arrivée au milieu du couloir, j’entendis des pas précipités derrière moi.

— Alice, attends, m’enjoignit Peter.

Je me retournai pour lui faire face.

— Oui ?

Il s’immobilisa à quelques centimètres de moi à peine, et l’on demeura ainsi dans la pénombre. Les luminaires raffinés étaient pour la plupart soit cassés, soit grillés, et le papier peint au motif floral avait été arraché en grande partie, révélant le bois sombre et marqué en dessous. Malgré les hauts plafonds et la taille impressionnante du manoir, l’obscurité qui nous enveloppait rendait l’espace où nous nous tenions étonnamment intime.

— Je voulais juste te dire… (Il n’acheva pas sa phrase et fronça les sourcils.) Éprouves-tu parfois des sentiments pour lesquels tu ne parviens pas à trouver les bons mots ?

— Ça m’arrive.

Il me transperça de son regard émeraude, comme avant, et reprit :

— Quand je te vois, je me sens reconnaissant, soulagé, heureux et… quel est le contraire de la solitude ?

— La solidarité ? suggérai-je sans l’aider beaucoup, et mon cœur se mit à tambouriner.

Je savais que Peter l’entendait, tout comme je distinguais le sien qui palpitait nerveusement, mais ni lui ni moi ne pouvions nous en empêcher.

— Ce n’est pas ça, conclut-il. Avec toi, je me sens… aimé.

— Beaucoup de personnes tiennent à toi, Peter, argumentai-je. Ezra, Mae, Jack, même Bobby et Milo. Il n’y a pas que moi.

— Je sais. (Il afficha un sourire où se lisait une subtile tristesse.) Mais tu m’as rappelé que cela ne suffisait pas que les gens soient attachés à moi, il faut que je m’ouvre à eux.

— Je suis contente que tu ne sois plus si seul et que tu sois sensible à l’affection que nous te portons tous, lui avouai-je avec franchise. C’est tout ce que j’ai toujours souhaité pour toi, que tu connaisses le bonheur et la plénitude.

— Je ne les atteindrai peut-être jamais, mais je vais mieux. Et je te remercie pour ça.

Il se pencha et, avec douceur, frôla ma joue du bout des lèvres, comme une brise fraîche sur ma peau rougie. Puis il se redressa et s’éloigna, me laissant reprendre mon souffle seule dans le couloir.

 

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