Ultime

Amanda Hocking · Chapitre 6 sur 63

Pages du PDF

Ultime

Chapitre 6

 

Un coup à la porte m’empêcha d’aider Milo à enfin choisir sa paire de chaussures, me procurant un sursis bienvenu.

Matilda rejoignit l’entrée d’un bond et commença à pousser des aboiements excités. Dès que j’ouvris, elle sauta sur nos visiteurs. J’eus tout juste le temps d’identifier Ezra et Mae avant que la chienne se mette à les lécher abondamment.

— Oh, je sais, ma belle, roucoula Mae. (Elle s’accroupit pour mieux caresser l’animal.) Moi aussi ça me manque de ne plus te voir tous les jours, mon amour.

Tandis que Mae s’occupait d’elle, Ezra reporta son attention sur moi. Ses yeux brun-roux avaient gardé leur lueur chaleureuse, et sa présence m’apaisait toujours. Il m’offrit un large sourire, puis, avant même que j’ouvre la bouche, me serra contre lui.

— Comment vas-tu, Alice ? me demanda-t-il de sa voix grave, à laquelle un accent britannique ajoutait de la profondeur.

— Bien, très bien, m’empressai-je de lui répondre, et il relâcha son étreinte. Et vous ?

— Nous nous portons plutôt bien, répondit-il en ébouriffant ses cheveux blond foncé sans croiser mon regard.

Mae se redressa, et Matilda se précipita vers l’entrée, en quête d’attention.

— Tout roule, intervint Mae.

— Tu as l’air en forme, lui assurai-je dans un semi-mensonge.

Comme tous les vampires, elle demeurait toujours belle. Dotée de traits d’une extrême douceur, elle m’évoquait une fleur qui s’épanouit seulement avec un apport précis de soleil. Ses yeux couleur miel gardaient une certaine tristesse qui ne disparaissait plus. Cependant, ce chagrin semblait avoir diminué depuis notre dernière rencontre.

— C’est joli, ta coiffure, la complimentai-je en la désignant.

D’habitude, elle laissait ses longs cheveux caramel ondulés lâchés, mais elle arborait désormais une élégante coupe à la garçonne. Le résultat était réussi, mais, ainsi, elle paraissait plus petite et plus vulnérable. Elle avait également gagné en légèreté, comme si on lui avait ôté un poids des épaules.

— Ça te plaît ? s’enquit-elle avec espoir. J’avais besoin de changement.

Elle répétait cela chaque fois que je la voyais depuis que nous avions quitté le Minnesota. Elle avait besoin de changement, ou était en plein changement, ou il était temps d’en faire un… Elle s’accrochait à l’idée que, si elle modifiait un ensemble d’éléments précis, elle retrouverait le bonheur.

Mais le spectre de la dépression qui l’avait frappée n’était pas facile à chasser. La perte de ses enfants, ceux qu’elle avait eus sans jamais pouvoir les élever, ceux qu’elle ne porterait pas car elle était devenue vampire, et la mort tragique de son arrière-petite-fille, lui avaient laissé un vide dans le cœur que rien ne semblait parvenir à combler.

— Milo et Bobby sont au salon, annonçai-je avec un geste vers le reste de l’appartement.

Dans son état d’anxiété avancé, Milo avait bien besoin des soins maternels de Mae, laquelle pourrait laisser libre cours à son envie irrépressible de dorloter quelqu’un.

Elle m’adressa un sourire, visiblement reconnaissante.

— Je vais voir si je peux les aider.

— Où est Jack ? m’interrogea Ezra.

— À la librairie de bandes dessinées, mais il sera rentré à temps pour la répétition de ce soir.

Jack travaillait encore à temps partiel avec son frère, assurant la gestion des actions et œuvrant dans les coulisses de quelques entreprises internationales. Cela nous avait permis de nous offrir ce grand appartement en plein centre d’Amsterdam. Mais, comme la plupart de ses missions pouvaient s’effectuer en ligne, Jack n’avait plus besoin de voyager en permanence.

Cette liberté lui avait laissé un énorme trou dans son planning. Il nous avait vus poursuivre nos ambitions Bobby et moi, tandis que Milo n’avait pas abandonné son rêve de devenir un chef étoilé. Alors Jack avait pris la décision de transformer sa passion en métier, et avait ouvert une librairie spécialisée en BD.

— Je suis ravi que tout fonctionne pour lui, affirma Ezra avec un hochement de tête, l’air impressionné. Il faudra que j’aille y jeter un coup d’œil tant que nous sommes en ville.

— Oui, je sais qu’il se fera un plaisir de vous faire visiter. Vous êtes descendus dans un hôtel du coin ?

Il acquiesça.

— Dans un bel établissement, dont nous profiterons sûrement au cours des prochains jours.

— Vous n’êtes que tous les deux ? demandai-je d’un ton le plus détaché possible.

— Pour le moment, oui. Peter devrait arriver tard dans la nuit ou demain matin à l’aube. Il m’a assuré qu’il ne manquerait pas le mariage, mais tu le connais.

J’avais vu Peter pour la dernière fois un an et demi auparavant, dans la maison qu’il partageait avec Ezra et Mae à Londres. Nous avions fêté Noël tous ensemble et avions passé des vacances plutôt agréables, sans aucun événement dramatique ni malheureux. Mais, quelques semaines plus tard, il était parti, décrétant qu’il lui fallait se remettre à parcourir le monde afin de voir ce qui avait changé.

Selon les informations dont je disposais, il était de retour dans la capitale anglaise, et personne ne l’avait revu depuis. Ezra l’avait de temps en temps au bout du fil, et Jack lui envoyait pas mal de messages. Mais, en dehors de cela, nous n’avions pas de nouvelles ; il vivait ses propres aventures.

Avant ces escapades en solo, Jack et lui avaient commencé à renouer des liens. Ils avaient passé un week-end au ski dans les Alpes, et Peter avait aidé son frère à choisir et rénover la future librairie.

C’était notamment cette raison qui rendait la récente disparition de Peter plus difficile à accepter que les fois précédentes. Au début, Jack s’était senti visé personnellement, mais, à grand renfort de sessions Skype et d’échanges de SMS, ils étaient revenus aux bases assez solides qu’ils avaient restaurées.

— À quoi est-ce que vous vous occupez, en Angleterre ? demandai-je à Ezra pour détourner avec subtilité la conversation du sujet quelque peu gênant de Peter.

— La remise à neuf du manoir de Brunhamme nous prend assez de temps.

Il m’expliqua de long en large chaque projet entrepris avec succès, son sourire de fierté s’élargissant au fur et à mesure.

L’automne précédent, lorsque Mae avait une fois encore décidé qu’il lui fallait un changement, ils avaient acheté un vieux manoir délabré au bord de la Tamise, qui avait subi des dégâts pendant la Seconde Guerre mondiale et que l’on avait ensuite laissé tomber en ruine, à l’abandon. Au cours du siècle, plusieurs propriétaires s’étaient succédé, chacun déterminé à réparer des problèmes qui s’étaient finalement révélés insurmontables.

Désormais, Mae et Ezra s’attelaient à cette tâche. D’après les nouvelles qu’ils nous donnaient, tout paraissait se dérouler à merveille, et, honnêtement, je n’avais pas vu Mae aussi épanouie depuis longtemps. La remise à neuf d’un bâtiment historique semblait leur réussir à tous les deux.

Un jour, Ezra et moi avions eu une conversation à propos de la manière dont un individu peut employer son temps lorsqu’il dispose de l’éternité. Il m’avait dit d’apprendre à savourer le moment présent, mais surtout de découvrir ma raison de vivre, mon propre dessein.

Un sentiment de satisfaction s’empara de moi à l’idée que nous nous étions tous trouvé un objectif, une activité qui nous passionnait et à laquelle nous consacrer corps et âme : le manoir pour Ezra et Mae, la librairie pour Jack, le restaurant pour Milo, la chasse pour Bobby et moi.

Soudain, mon cœur se serra lorsque je me rendis compte que ce n’était pas réellement exact. Nous avions en effet tous un but désormais, à l’exception de Peter.

 

OceanofPDF.com