Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
– 422 – je crois que je suis bien à plaindre, à cause de ma « sensibili-té » comme on eût dit jadis.
Nous attendons les Prussiens. Nous attendons ! Les jours se passent ainsi ; on se ronge le cœur.
Quelquefois l’espoir me reprend, puis je retombe.
Le présent est abominable. Et l’avenir farouche.
Sera-t-on bête d’ici à longtemps ! Je n’ai que la force de t’embrasser.
Tout à toi.
AU DOCTEUR JULES CLOQUET
[Croisset,] lundi soir, 17 [octobre 1870].
Cher bon Ami,
J’ai recours à votre charité pour me rendre un service.
Mon pauvre ami Feydeau habite maintenant la même ville que vous, rue Neuve-Chaussée, 7. Il s’est réfugié là, avec sa femme et ses deux enfants. Sa paralysie augmente ; et, faute de communications avec Paris, il se trouve dans « la plus grande détresse ». Je vous serais personnellement obligé si vous pouviez aller le voir (comme de vous-même, par ha-
– 423 – sard) et le secourir de vos conseils et de votre bourse que je suppose mieux garnie que la sienne.
Nous autres, ici, nous vivons dans l’angoisse. – Nous at-tendons les Prussiens. Je ne sais pas comment je ne meurs pas de chagrin, tant j’en ai ! Quel abominable moment ! quelle misère ! et quel avenir !
Si vous pouvez vous procurer Le Nouvelliste de Rouen, il vous donnera des détails sur notre malheureuse province.
Ma mère supporte tout cela mieux que je ne l’aurais cru. Caroline est toujours en Angleterre. – Et Achille à son con-seil municipal.
Que fait-on dans le nord de la France ? Y a-t-il une ar-mée ? Se dispose-t-on enfin, à aller vers Paris ? etc. ? Vous seriez bien bon de m’écrire. – Mais peut-être que la poste va se trouver interrompue.
Mille respects à Mme Cloquet.
Je vous embrasse de tout cœur en vous remerciant d’avance.
– 424 –
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] dimanche [23 octobre 1870].
Avez-vous reçu une lettre de moi qui a dû vous parvenir par voie d’Angleterre ? Je sais par une que j’ai reçue, ce ma-tin, de M. Dubois de l’Estang, que, jusqu’à présent, je peux vous écrire directement.
Que voulez-vous que je vous dise ? Je suis comme vous, je meurs de chagrin et vous n’êtes pas une des moindres causes de ce chagrin. Quelle tristesse ! quelle misère ! quelles malédictions ! Tout dépend du tempérament et de la sensibilité des gens. Bien d’autres sont plus à plaindre que moi. Mais pas un, j’en suis sûr, ne souffre autant. J’ai le sen-timent de la Fin d’un monde. Quoi qu’il advienne, tout ce que j’aimais est perdu. Nous allons tomber, quand la guerre sera finie, dans un ordre de choses exécrable pour les gens de goût. Je suis encore plus écœuré par la bêtise de cette guerre qu’indigné par ses horreurs ; et elles sont nom-breuses, cependant, et fortes !
Ici, nous attendons de jour en jour la visite des Prus-siens. Quand sera-ce ? Quelle angoisse ! Je suis seul, avec ma mère qui vieillit d’heure en heure au milieu d’une popu-lation stupide, et assailli par des bandes de pauvres. Nous en avons jusqu’à 400 (je dis 400) par jour. Ils font des menaces ; on est obligé de fermer les volets en plein jour. C’est joli ! La milice que je commande est tellement indisciplinée que j’ai donné ma démission ce matin. Mais toutes les communes, Dieu merci, ne sont pas comme la mienne ! En somme on nous a tué peu de monde, jusqu’à présent. Que Bazaine se dégage et que Bourbaki le rejoigne, en même temps que
– 425 – l’armée de la Loire marchera sur Paris, et tout n’est pas per-du, car les Parisiens feront une sortie collective qui sera ter-rible, je n’en doute pas. Nous avons assez d’hommes et nous aurons bientôt une artillerie suffisante ; mais ce qui nous manque, ce sont des chefs, c’est un commandement. Oh ! un homme ! un homme ! un seul ! une bonne cervelle pour nous sauver ! Quant à la province, je la regarde comme perdue. Les Prussiens peuvent s’étendre indéfiniment, mais tant que Paris n’est pas pris, la France vit encore.
Pauvre France, elle qui depuis cent ans s’est battue pour l’Amérique, pour la Grèce, pour la Turquie, pour l’Espagne, pour l’Italie, pour la Belgique, pour tous, et que tous regar-dent mourir, froidement.
Comme on nous hait ! et comme ils nous envient ces cannibales-là ! Savez-vous qu’ils prennent plaisir à détruire les œuvres d’art, les objets de luxe, quand ils en rencontrent. Leur rêve est d’anéantir Paris, parce que Paris est beau.
Je pense sans cesse à la rue de Courcelles ! Et les di-manches au soir, surtout, je me sens déchiré comme si on me sciait en deux !
Pauvre chère et belle maison, où nous n’irons plus ! Quand reverrai-je celle qui t’emplissait d’une grâce si indi-cible ? Comme j’avais le cœur content quand je montais ton escalier et que j’allais baiser sa main !
Moi qui voulais vous donner du courage, voilà que je pleure comme une bête ! Je suis devenu très vieux. Pardon-nez-moi !
– 426 –
On ne se relève plus d’une calamité comme celle-là. De pareils coups vous ruinent l’intelligence irrémédiablement ! Les malheurs qui m’ont assailli depuis dix-huit mois (c’est-à-dire la perte de mes amis les plus chers) m’ont affaibli le mo-ral et je résiste moins que je n’aurais cru. Je suis, comme ma pauvre patrie, humilié dans mon orgueil.
À quoi passez-vous vos journées ? Les miennes sont in-terminables ! Il m’est impossible de m’occuper à quoi que ce soit. Je voudrais bien avoir sur vous le plus de détails pos-sible. Dites à un de vos compagnons de m’en donner. Adieu. Quand nous reverrons-nous ? Dès que je le pourrai, j’irai vous faire une visite, n’en doutez pas. Pensez à moi quelque-fois, et croyez que plus que jamais je suis tout à vous.
Que Giraud ou Popelin écrive l’adresse de votre lettre.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] lundi, 1 heure, 24 octobre [1870].
Mon pauvre Caro,
Ton mari t’écrira sans doute qu’il me trouve au plus bas degré de la démoralisation, car il ne vient ici que les di-manches, et le dimanche est pour moi un jour atroce ! Je me rappelle les visites de Bouilhet et les soirées de la rue de Courcelles. Alors je roule dans des océans de mélancolie. – Et puis le tête-à-tête continuel avec ta grand-mère n’est pas
– 427 – gai ! et quelquefois je n’en peux plus. Puis je me remonte, et je retombe. Ainsi de suite. Et les jours s’écoulent, Dieu mer-ci !
Les Prussiens ne sont pas encore à Rouen. Ils y vien-dront certainement, mais je doute qu’ils viennent à Croisset. – Voilà bientôt trois semaines qu’ils se tiennent sur les li-mites du département. Pourquoi n’avancent-ils pas ?
Si Bourbaki rejoint Bazaine, et qu’ils arrivent tous les deux sous les murs de Paris en même temps qu’une armée s’y présentera, alors les Parisiens feront une sortie collective et tout peut changer en deux jours. – Paris tiendra encore longtemps ! La défense y est formidable, et l’esprit de la po-pulation excellent. Ah ! si la Province lui ressemblait, à ce pauvre Paris !
J’ai donné hier ma démission de lieutenant, ainsi que le sous-lieutenant et le capitaine, afin de forcer le maire à éta-blir un conseil de discipline, car nous n’avons aucune autori-té sur notre pitoyable milice ! Si je n’ai pas de réponse d’ici à la fin de la semaine, je me regarderai comme complètement libre, et alors je verrai ce que j’aurai à faire.
Quelle pluie ! quel temps ! quelle tristesse ! Mon chagrin ne vient pas tant de la guerre que de ses suites. Nous allons entrer dans une époque de ténèbres. On ne pensera plus qu’à l’art militaire. On sera très pauvre, très pratique et très borné. Les élégances de toute sorte y seront impossibles ! Il faudra se confiner chez soi et ne plus rien voir.
Beaucoup de personnes « ne prennent pas ça » comme moi, et je suis un des plus affectés. Pourquoi ?
– 428 –
La grande bataille que j’attendais, la semaine dernière, sur les bords de la Loire, n’a pas eu lieu. C’est un bien pour nous. Les Prussiens semblent, maintenant, remonter vers le nord, revenir sur Paris ? D’autre part, ils menacent Amiens ; mais Bourbaki va venir de Lille. En finirons-nous avec ce système de petites défenses locales ! Mais nos armées ne sont pas prêtes. – En attendant, Paris résiste et les use. Je ne vois pas ce que les Prussiens y font de bon pour eux. Ils n’ont guère avancé depuis cinq semaines.
Ce matin, les journaux parlent d’une intervention di-plomatique. Il paraîtrait (mais je n’y crois guère) que l’Angleterre prendrait l’initiative ? Le voyage de Thiers en Russie a-t-il servi à quelque chose ?
Moi, je ne compte que sur Paris, et sur Bazaine. Et même Paris pris, il n’est pas sûr que les Prussiens en sortent. La bataille dans les rues peut être formidable.
J’admire ton énergie de pouvoir apprendre l’allemand. Tu fais bien de t’occuper. – Moi, je ne le peux plus. J’ai l’oreille tendue aux roulements de tambours. – Le soir, je vais mieux, mais l’après-midi je m’ennuie démesurément. C’est mon oisiveté forcée qui me ronge. Pour se livrer à des travaux d’imagination, il faut avoir l’imagination libre. C’est la première condition. J’ai reçu ce matin du pauvre Feydeau une seconde lettre. Il est toujours à Boulogne et dans un pi-toyable état. Il m’apprend que le père Dumas est tombé en enfance.
Nous avons caché à ta grand-mère la blessure de M. de La Chaussée.
– 429 –
Olympe avec sa famille est arrivée à Nogent sans en-combre, au bout de cinq jours de voyage.
En mettant les choses au pire, la guerre ne peut pas du-rer plus de six semaines encore. Quel poids de moins on au-ra sur la poitrine quand la paix sera faite ! Et comme je t’embrasserai avec plaisir, ma pauvre Caro ! Adieu, je t’envoie toutes mes tendresses.
Ton vieux bonhomme d’oncle
Gve.
N.B. Quand tu auras quelque chose de particulier à me dire, ne manque pas de le mettre sur une feuille séparée.
Le temps doit être bien froid à Londres. Arrange-toi pour avoir une chambre avec une cheminée !
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] vendredi soir, 10 heures [28 octobre 1870].
Mais, mon pauvre Caro, si je ne t’ai pas écrit cette se-maine, ne t’en prends qu’à toi. Avant de partir de Lyndon, tu m’as dit que tu m’enverrais ta nouvelle adresse à Londres. Je ne l’ai pas encore (nous n’avons pu, ta grand-mère et moi, lire celle qu’elle a reçue de toi avant-hier) ; aussi je t’envoie cette lettre, à tout hasard, chez Mme Herbert.
– 430 –
Rien de neuf ! Nous les attendons toujours ! Et chaque jour redouble notre angoisse. Cette longue incertitude nous enlève toute énergie. Ce qui me paraît certain, c’est que Rouen ne sera attaqué qu’après une affaire importante sur la Loire. Elle doit se combiner avec la sortie de Trochu. Le sort de la Normandie (et celui de la France) dépend de cette double action. Si elle n’est pas décisive, la guerre peut durer encore longtemps, car Paris a assez de vivres pour résister jusqu’à la fin de janvier et peut-être au-delà ? Mais quand le moment sera venu de faire la paix, avec qui la Prusse pour-ra-t-elle traiter, puisque nous n’avons pas de gouverne-ment ? Il faudra en nommer un, ce qui prolongera le séjour de nos ennemis dans notre lamentable pays.
Comme j’ai envie de le quitter définitivement ! Je vou-drais vivre dans une région où l’on ne fût pas obligé d’entendre le tambour, de voter, de se battre, bien loin de toutes ces horreurs, qui sont encore plus bêtes qu’atroces. Par-dessus le chagrin qui m’accable, j’ai un ennui sans nom, un dégoût de tout, inexprimable.
Je regrette bien de n’avoir pas envoyé ta grand-mère avec toi, comme j’en avais l’intention, et de n’être pas parti à Paris ! Là, au moins, je me serais occupé. J’aurais fait quelque chose. Et je ne serais pas dans l’état où je suis.
À quoi puis-je employer mon temps ? Je n’ai pour com-pagnie que celle de ta grand-mère, qui n’est pas gaie et qui s’affaiblit de jour en jour ! Pourquoi es-tu partie, mon pauvre Caro ! Ta gentille société nous soutiendrait. Ce que je dis là est bien égoïste, car tu es mieux à Londres qu’à Dieppe, mais nous nous ennuyons de toi, tous les trois, bien profon-dément, je t’assure.
– 431 –
Une fois par semaine, je dîne chez les Lapierre qui sont des gens fort aimables et d’un bon moral. – Je lis du W[alter] Scott (quant à écrire, il n’y faut pas songer). Tu vois que je fais ce que je peux. Je me raisonne. Je me fais des sermons. Mais je retombe vite, aussi découragé qu’auparavant. – Ma vie n’est pas drôle depuis 18 mois ! Pense à tous ceux [que] j’ai perdus ! (Je n’ai plus que toi, et cette pauvre Juliet ! Et vous n’êtes là, ni l’une ni l’autre !)
Je suis moins sombre à Rouen qu’à Croisset, parce que j’y ai des souvenirs moins tendres. Et puis, je vais et viens. Je me promène sur le port ! Je vais même au café ! Quelle dégradation !
Ne juge pas des autres par moi ! Personne assurément n’est gai. Mais beaucoup de gens supportent notre malheur avec philosophie. Il y a des phrases toutes faites au service de la foule et qui la consolent de tout.
Ce qui me navre, c’est : 1° l’éternelle férocité des hommes, et 2° la conviction que nous entrons dans un monde hideux, d’où les Latins seront exclus. Toute élégance, même matérielle, est finie pour longtemps. Un mandarin, comme moi, n’a plus sa place dans le monde.
Et quand même nous finirions par avoir le dessus, la chose n’en serait pas moins telle que je le dis. – Si j’avais vingt ans de moins, je ne penserais, peut-être, pas tout cela. – Et si j’en avais vingt de plus, je me résignerais plus fac ile-ment.
***
– 432 –
J’ai eu des nouvelles de d’Osmoy. Il allait bien, il y a huit jours. Il en est de même de Philippe.
***
Je souhaite à Frankline tous les succès possibles. – J’ai rencontré, avant-hier, son père qui est plein d’espérance sur le résultat final. Heureux homme !
Adieu, ma chère enfant. Mon vieux cœur éprouvé se soulève de tendresse en pensant à toi, et j’y pense presque continuellement. Je n’ai pas besoin de te le dire, n’est-ce pas ? Quand te reverrai-je ?
Je t’embrasse bien fort. Ton vieil oncle.
Tu ne me parles pas de Flavie. Comment va-t-elle ?
Et M. de La Chaussée ?
Et Ferdinand ?
À CLAUDIUS POPELIN
[Croisset,] vendredi soir [28 octobre 1870].
Merci pour votre bonne lettre, mon cher Popelin. Je vous rends tout de suite votre embrassade. Tout ce que vous
– 433 – me dites de personnel m’a bien attendri. – Mais pourquoi voulez-vous me consoler ! Je n’en reviendrai pas ! Le coup est trop rude et trop profond. Par l’effet du milieu où je vis, qui est intolérable, et que je ne puis déserter sous peine de forfaire à l’honneur et aux devoirs les plus saints, je suis ar-rivé à un découragement sans fond !
Savez-vous que je suis obligé de faire des efforts d’esprit, pour vous tracer ces lignes !
Les autres ne sont pas comme moi. Quelques-uns même supportent notre malheur assez gaillardement. Il y a des phrases toutes faites et qui consolent la foule de tout « La France se relèvera ! À quoi bon désespérer, c’est un châti-ment salutaire », etc. Oh ! éternelle blague !
Ce qui me navre, c’est : 1° la stupide férocité des hommes. Je suis rassasié d’horreurs. Les journaux belges ne vous les apprennent pas, sans doute. Je vous en épargne le détail, à quoi bon vous les dire ?
2° Je suis convaincu que nous entrons dans un monde hideux, où les gens comme nous n’auront plus leur raison d’être. On sera utilitaire et militaire, économe, petit, pauvre, abject. La vie est en soi quelque chose de si triste, qu’elle n’est pas supportable sans de grands allégements. – Que se-ra-ce donc quand elle va être froide et dénudée ! – Le Paris que nous avons aimé n’existera plus.
Mon rêve est de m’en aller vivre ailleurs qu’en France, dans un pays où l’on ne soit pas obligé d’être citoyen, d’entendre le tambour, de voter, de faire partie d’une com-mission ou d’un jury. Pouah ! Pouah !
– 434 –
Je ne désespère pas de l’humanité. – Mais je crois que notre race est finie. C’en est assez pour être triste.
Si j’avais vingt ans de moins, je reprendrais courage. Et si j’avais vingt ans de plus, je me résignerais.
En fait de résignation, je vous prédis ceci : la France va devenir très catholique. Le malheur rend les faibles dévots. – Et tout le monde, maintenant, est faible. La guerre de Prusse est la fin, la clôture de la Révolution française.
Quant aux faits immédiats, nous attendons, de minute en minute, des nouvelles de l’armée de la Loire. Elle doit combiner son action avec une sortie de Trochu ? Cela sera décisif. – Et après ? Je ne vois plus qu’un grand trou noir. –
Ici, à Rouen, nous vivons depuis six semaines sur le « qui-vive ». On se réveille la nuit, croyant entendre le ca-non. Vous n’imaginez pas comme cette angoisse prolongée vous énerve. S’ils viennent chez nous (ce qui me paraît im-manquable, d’ici à quinze jours au plus tard, à moins d’une victoire des nôtres sur la Loire), nous serons infailliblement bombardés. – Et probablement pillés.
Ah ! mon cher Popelin, comme la rue de Courcelles est loin ! Quel rêve ! Quel souvenir enchanté ! Cette maison-là m’apparaît maintenant comme le Paradis terrestre. Que je vous envie, vous ! et les autres qui sont près d’elle.
Votre fils est-il avec vous !
Que devient Théo ? Je suis sûr qu’il a de l’avenir la même opinion que moi.
– 435 –
Le pauvre Feydeau m’a écrit, de Boulogne, deux lettres lamentables. Il y crève de misère.
***
Dites-lui tout ce que vous pourrez imaginer pour lui faire plaisir. Ajoutez mon dévouement au vôtre.
Amitiés au bon Giraud et à Mme de Galbois. Adieu. Je vous embrasse encore une fois. Tout à vous.
[Signature illisible.]
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] samedi soir, 11 heures [29 octobre 1870].
Je ne peux pas croire encore à la reddition de Metz ! La dépêche de Guillaume est en contradiction avec une autre dépêche prussienne de la veille ? Comment se fait-il que cette catastrophe ne soit pas encore officielle, en France !
Cependant, comme il ne nous arrive que des malheurs, l’événement doit être sûr ?
Les troupes ennemies qui étaient devant Metz vont se porter sur Paris, sur la Loire, ou sur Rouen, par le Nord.
– 436 –
La Seine-Inférieure, jusqu’à présent, est bien défendue. Mais elle ne résistera pas au nombre. Ce sera là comme ail-leurs, comme partout !
La reddition de Metz va démoraliser toute la province, j’en ai peur. Mais enrager Paris. De là, dissension. Nous sommes dans un bel état ! Mais il ne peut pas durer long-temps. Le dénouement, quel qu’il soit, doit approcher ? J’imagine que Paris va faire des sorties ? Avant que les Prus-siens n’y entrent, que de sang, quelles horreurs !
Ah ! mon pauvre Caro, comme je suis triste ! et las de la vie ! Te figures-tu ce que sont mes journées passées en tête-à-tête avec ta grand-mère ? Si cela dure encore quelque temps, j’en mourrai, je n’en peux plus. – J’ai tout fait pour me donner du courage ! mais je suis à bout ! On se garantit contre une averse et non contre une pluie fine. J’ai l’une et l’autre à la fois. À quoi occuper son esprit, mon Dieu !
Ton mari est arrivé ce soir. Je le trouve bien raison-nable. – Et bien aimable de venir ainsi tous les samedis.
Ta grand-mère change d’avis tous les jours. Elle veut maintenant retourner à Rouen. Elle a eu envie de prendre Pi-lon pour garder la ferme. Mais ce soir, elle trouve que ça lui coûterait trop cher, etc.
Nous avons eu, hier, à déjeuner, les Lapierre. Ils étaient pleins de confiance ! On en avait encore cette semaine !
Et ces pauvre Nogentais qui ont été bombardés ! Quelle peur ils ont dû avoir ! Nous n’avons pas reçu de leurs nou-velles.
– 437 –
Si nous avions un vrai succès sur la Loire, un seul, et si Trochu faisait trois ou quatre sorties furieuses, les choses changeraient peut-être, mais je n’ose plus espérer.
Adieu, ma pauvre fille, quand nous reverrons-nous ? Comme je m’ennuie de toi ! Adieu ! je t’embrasse bien ten-drement.
Ton vieil oncle,
Gve.
À JEANNE DE TOURBEY
[Croisset,] samedi, 11 heures du soir [29 octobre 1870].
Ma chère Amie,
Je vis encore, puisqu’on ne meurt pas de chagrin ! – Par-dessus les douleurs de la patrie j’ai celles du foyer. – Songez que je vis seul, avec ma mère qui a 77 ans, et que ces évé-nements achèvent, au milieu d’une population stupide et as-saillis par les pauvres. – Nous en avons jusqu’à 400 par jour !
Tout dépend de la sensibilité des gens. Or je ne crois pas qu’il y ait en France un homme qui souffre plus que moi. Comment ne suis-je pas encore devenu fou !
La reddition de Metz (qui n’est pas encore officielle) est pour moi une chose inexplicable ? Bazaine nous a-t-il tra-his ? Dans quel but ? Cette catastrophe va démoraliser la
– 438 – province. Mais Paris tiendra bon. – Avant que les Prussiens n’y entrent, il y aura des boucheries formidables.
Quelle guerre ! Jamais on n’a vu de pareilles horreurs. C’est une dévastation systématique. Leur rêve est de nous anéantir. Il me semble que j’assiste à la fin du monde.
Je n’ai aucune nouvelle d’aucun de nos amis.
La Seine-Inférieure jusqu’à présent est bien défendue. Mais si les Prussiens s’y présentent en grand nombre, ce se-ra comme partout ailleurs.
Ah ! si nous avions un vrai succès sur la Loire, si Trochu faisait des sorties formidables, les choses changeraient. Mais changeront-elles ?
Pauvre Paris ! pauvre France ! jamais on ne les a tant aimés, n’est-ce pas !
Comment vivez-vous à Londres ? Qui voyez-vous ? Je voudrais bien vous tenir compagnie. Écrivez-moi.
Je vous baise les deux mains bien fort.
Votre vieil ami, peu gai !
– 439 –
À ERNEST COMMANVILLE
[Croisset,] mardi, 5 h 1/2 [8 novembre 1870].
Deschamps verra ce soir Foucher, l’agent voyer, et je re-tournerai demain matin chez Deschamps.
Quant à l’Hôtel-Dieu, on a été poli (je vous donnerai les détails samedi). Mais en attendant ma mère reste sur le Port. – Elle n’ira à l’Hôpital qu’à la dernière extrémité.
Elle compte sur vous samedi et elle irait coucher à Croisset jusqu’à lundi. – Aucune nouvelle des Prussiens ?
Ce soir nous dînons chez les Lapierre.
Je vous embrasse.
À ERNEST COMMANVILLE
[Croisset, 9 novembre 1870.]
Mon cher Ami,
Le conseil municipal de Bapeaume n’a rien fait au-jourd’hui relativement à la route.
C’est samedi prochain que l’affaire sera sur le tapis.
– 440 –
Rien de neuf, mais à Évreux bons renseignements sur l’armée de la Loire.
Ainsi ce n’est pas encore cette semaine que nous aurons leur visite, mais peut-être la semaine prochaine ?
Nous vous attendons samedi.
Il serait trop triste de passer seul le dimanche.
À vous.
Mercredi, 5 heures du soir.
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, jeudi, 3 heures [10 novembre 1870].
Mon pauvre Caro,
Nous sommes toujours dans le même état. Dimanche soir on nous annonçait 80 mille Prussiens se dirigeant sur Rouen à marches forcées. – Aujourd’hui on dit que c’est im-possible, parce qu’ils doivent prendre auparavant les places fortes entre Metz et Amiens. Ainsi, nous ne les aurions pas encore tout de suite, pas avant 8 ou 15 jours ? D’autre part on dit (toujours les on-dit) que les puissances neutres, l’Angleterre en tête, veulent à toute force s’interposer, mais la Prusse est plus forte qu’elles et peut les envoyer prome-ner. Le moyen de croire qu’ils cèdent, étant vainqueurs !
– 441 –
Pourquoi s’en iraient-ils, puisqu’ils ont le dessus. Ils pren-dront Paris par la famine. Mais combien de temps Paris peut-il lutter ? Quelle angoisse ! c’est une agonie conti-nuelle !
Les consolations m’irritent. Le mot espoir me semble une ironie. Je suis très malade, moralement. Ma tristesse dépasse tout ce qu’on peut imaginer, et elle m’inquiète plus que tout le reste.
Ta grand-mère est chez toi, à Rouen J’y ai couché avant-hier. – J’irai demain déjeuner. Elle reviendra ici same-di, et retournera à Rouen lundi. Ces changements de lieu la distraient un peu ! Si les Prussiens viennent à Rouen, elle ira loger à l’hôtel de France, ou même à l’Hôtel-Dieu, mais cela à la dernière extrémité et pendant trois ou quatre jours. – Je ne veux pas qu’elle reste à Croisset, si nous y avons des gar-nisaires. Quant à moi (le cas échéant), je suis décidé à m’enfuir n’importe où, plutôt que de les héberger. Ce serait au-dessus de mes forces.
Peut-être la paix sera-t-elle faite avant cela ?
Voilà ton mari devenu soldat. Mais comme il est du 3e ban, il n’est pas près de partir !
Il t’aura dit sans doute qu’on voulait couper les trois cours de Croisset pour faire une route de Croisset à Cante-leu. J’en ai été fort tourmenté d’abord. – Mais le projet est impraticable à cause de la dépense qu’il entraînerait. Néan-moins, je n’ai pas le cœur complètement allégé de ce côté.
– 442 –
Voilà la neige qui tombe ! le ciel est gris, et je suis là, tout seul, au coin de mon feu, à rouler dans ma tristesse ! Adieu, ma pauvre Caroline, ma chère enfant !
Je t’embrasse tendrement.
Ton vieil oncle bien avachi.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] dimanche 13 [novembre 1870].
Chaque jour, je remets au lendemain à vous écrire, es-pérant que j’aurai quelque chose de décisif à vous annoncer. Mais rien ! nous nous enfonçons petit à petit, comme un vaisseau qui sombre, sans pouvoir même prévoir au juste le moment de notre disparition finale. – Dimanche dernier, nous nous attendions ici à 80 mille Prussiens. On ne nous en promet plus que 20 mille, et ils n’arrivent pas ! Pourquoi ? L’affaire d’Orléans les a peut-être détournés pour quelques jours ? et ils vont se porter sur Paris.
La province me paraît, enfin, se remuer et l’armée de la Loire n’est pas un mythe ! Mais que fait tout cela ! Moi, je ne veux plus espérer !
La pire de toutes les perspectives est d’avoir des garni-saires. Si vous saviez comme ils se conduisent ! quelles atro-cités ils commettent ! J’ai pris l’humanité non pas en haine, mais en horreur. La vue d’un visage humain me fait mal !
– 443 –
Je me sens plus vieux que si j’avais 80 ans ! Je suis dé-sespéré. Et le mot est faible.
Il m’est impossible de faire quoi que ce soit. Je passe mon temps à ruminer le passé. Quant à l’avenir, ce sont des ténèbres épouvantables.
Quoi qu’il advienne, tout ce que nous avons aimé est fi-ni ! Nous pourrons devenir vertueux, mais nous serons bien bêtes ! Dans quel monde de pignoufs on va entrer !
Le pauvre Paris est héroïque ! mais combien de temps peut-il tenir ? Un mois, six semaines peut-être, et puis, en-suite !…
La misère redouble. Ah ! de tous les côtés c’est complet.
Vous devez en savoir plus long que nous ; on est mieux instruit à l’étranger qu’en France. Est-ce que l’Europe va nous laisser brûler jusqu’à la dernière cabane et fusiller jusqu’au dernier paysan ! sans nous apporter le moindre se-cours !
Comme je pense à vous ! comme je pense à vous ! Je supplie P. de m’écrire une très longue lettre où il me donnera le plus de détails possible sur votre installation et sur votre personne. – À quoi employez-vous les interminables heures ? Je vous prie aussi de m’écrire un peu moins vite. Votre dernier billet était absolument indéchiffrable. Il est vrai que je n’ai pas la tête forte, et physiquement aussi, je deviens très faible. Je me sens écrasé par la bêtise et la féro-cité de l’Humanité.
– 444 –
Adieu, songez à moi quelquefois. J’aspire au jour où je pourrai aller vous voir ! Ce sera le premier emploi de ma li-berté. Je suis
tout à vous.
Gve
À GEORGE SAND
[Croisset,] dimanche soir, 27 [novembre 1870].
Je vis encore, chère Maître. Mais je n’en vaux guère mieux, tant je suis triste ! Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c’est que j’attendais de vos nouvelles. Je ne savais pas où vous étiez.
Voilà six semaines que nous attendons, de jour en jour, la visite de MM. les Prussiens. – On tend l’oreille, croyant entendre au loin le bruit du canon. Ils entourent la Seine-Inférieure dans un rayon de 15 à 20 lieues. Ils sont même plus près, puisqu’ils occupent le Vexin, qu’ils ont complète-ment dévasté. Quelles horreurs ! C’est à rougir d’être homme.
Si nous avons un succès sur la Loire, leur apparition se-ra retardée. Mais l’aurons-nous ? Quand il me vient de l’espoir, je tache de le repousser, et cependant, au fond de moi-même, en dépit de tout, je ne peux me défendre d’en garder un peu, un tout petit peu !
– 445 –
Je ne crois pas qu’il y ait en France un homme plus triste que moi ! (Tout dépend de la sensibilité des gens.) Je meurs de chagrin. Voilà le vrai. Et les consolations m’irritent. – Ce qui me navre, c’est : 1° la férocité des hommes ; 2° la conviction que nous allons entrer dans une ère stupide. On sera utilitaire, militaire, américain et catho-lique. Très catholique ! vous verrez ! La guerre de Prusse termine la Révolution française, et la détruit.
Mais si nous étions vainqueurs ? me direz-vous. Cette hypothèse-là est contraire à tous les précédents de l’histoire. Où avez-vous vu le Midi battre le Nord, et les catholiques dominer les protestants ? La race latine agonise. La France va suivre l’Espagne et l’Italie. – Et le Pignouflisme com-mence !
Quel effondrement ! quelle chute ! quelle misère ! quelles abominations ! Peut-on croire au progrès et à la civi-lisation, devant tout ce qui se passe ? À quoi donc sert la Science, puisque ce peuple, plein de savants, commet des abominations dignes des Huns ! et pires que les leurs, car elles sont systématiques, froides, voulues, et n’ont pour ex-cuse ni la passion ni la Faim.
Pourquoi nous exècrent-ils si fort ? Ne vous sentez-vous pas écrasée par la haine de 40 millions d’hommes ? Cet im-mense gouffre infernal me donne le vertige.
Les phrases toutes faites ne manquent pas : « La France se relèvera ! Il ne faut pas désespérer ! C’est un châtiment salutaire, nous étions vraiment trop immoraux ! », etc. Oh ! éternelle blague ! Non ! on ne se relève pas d’un coup pareil ! Moi, je me sens atteint jusqu’à la moelle.
– 446 –
Si j’avais vingt ans de moins, je ne penserais peut-être pas tout cela, et si j’en avais vingt de plus je me résignerais.
Pauvre Paris ! je le trouve héroïque. Mais, si nous le re-trouvons, ce ne sera plus notre Paris ! Tous les amis que j’y avais sont morts ou disparus. Je n’ai plus de centre. La litté-rature me semble une chose vaine et inutile. Serais-je jamais en état d’en refaire ?
Il m’est impossible de m’occuper à quoi que ce soit ! Je passe mes jours dans une oisiveté sombre et dévorante. Ma nièce Caroline est à Londres. Ma mère vieillit d’heure en heure ! Je vais, avec elle, coucher à Rouen depuis le lundi jusqu’au jeudi, pour éviter la solitude de la campagne. – Puis nous revenons ici !
Oh ! si je pouvais m’enfuir dans un pays où l’on ne voie plus d’uniformes, où l’on n’entende pas le tambour, où l’on ne parle pas de massacre, où l’on ne soit pas obligé d’être ci-toyen ! Mais la terre n’est plus habitable pour les pauvres mandarins !
Adieu, chère bon maître. Pensez à moi et écrivez-moi. Il me semble que je serais plus fort si vous étiez près de moi. Embrassez pour moi tous les vôtres, et à vous cent mille tendresses de votre vieux troubadour.
Gve.
– 447 –
À SA NIÈCE CAROLINE
Rouen, dimanche 18 [décembre 1870].
Ma chère Caro,
Comme tu dois être inquiète de nous ! Rassure-toi, nous vivons tous, après avoir passé par des émotions terribles et restant plongés dans des ennuis inimaginables. Dieu merci, pour toi, tu ne les as pas eus. – J’ai cru par moments en de-venir fou. – Quelle nuit que celle qui a précédé notre départ de Croisset ! Ta grand-mère a couché à l’Hôtel-Dieu pendant toute une semaine. Moi-même, j’y ai passé une nuit. Présen-tement nous sommes sur le Port, où nous avons deux sol-dats à loger. À Croisset il y en [a] sept, plus trois officiers et six chevaux. – Jusqu’à présent nous n’avons pas à nous plaindre de ces messieurs. – Mais quelle humiliation ! ma pauvre Caro ! quelle ruine ! quelle tristesse ! quelle misère ! Tu ne t’attends pas à ce que je te fasse une narration. Elle serait trop longue et d’ailleurs je n’en serais pas capable. Depuis 15 jours il nous est impossible de recevoir de n’importe où une lettre, un journal et de communiquer avec les environs. Tu dois en savoir grâce aux journaux anglais plus long que nous. Il nous a été impossible de faire parvenir une lettre à ton mari (et il n’a pu nous écrire ?). Espérons que, quand les Prussiens se seront établis en Normandie complètement, ils nous permettront de circuler. Le consul d’Angleterre de Rouen m’a dit que le paquebot de New-Haven ne marchait plus. – Dès qu’il marchera, dès qu’on pourra aller de Dieppe à Rouen, reviens vers nous, ma chère Caro. Ta grand-mère vieillit tellement ! Elle a tant envie, ou plutôt tant besoin de toi. Quels mois que ceux que j’ai passés avec elle depuis ton départ ! – Mes douleurs ont été si
– 448 – atroces que je ne les souhaite à personne ; pas même à ceux qui les causent ! – Le temps qui n’est pas employé à faire des courses pour servir MM. les Prussiens (hier, j’ai marché pendant trois heures pour leur avoir du foin et de la paille) on le passe à s’enquérir l’un de l’autre, ou à pleurer dans son coin. – Je ne suis pas né d’hier et j’ai fait dans ma vie des pertes considérables. Eh bien, tout cela n’était rien auprès de ce que j’endure maintenant. Je dis rien, rien. Comment y ré-sister ? Voilà ce qui m’étonne.
Et nous ne savons pas quand nous en sortirons. Le pauvre Paris tient toujours ! Mais enfin, il succombera, et d’ici là, la France sera complètement saccagée, perdue. – Et puis, après, qu’adviendra-t-il ? Quel avenir ! Il ne manquera pas de sophistes pour nous démontrer que nous n’en serons que mieux et que « le malheur purifie ». Non ! le malheur rend égoïste et méchant, et bête.
Cela était inévitable. C’est une loi historique. Mais quelle dérision que les mots « humanité, progrès, civilisa-tion » ! Oh ! pauvre chère enfant, si tu savais ce que c’est que d’entendre traîner leur sabre sur les trottoirs, et de rece-voir en plein visage le hennissement de leurs chevaux ! Quelle honte ! quelle honte !
Ma pauvre cervelle est tellement endolorie que je fais de grands efforts pour t’écrire. Comment cette lettre t’arrivera-t-elle ? Je n’en sais rien. On m’a fait espérer ce soir que je pourrais te l’envoyer par une voie détournée. – Ton oncle Achille Fl[aubert] a eu (et a encore) de grands ennuis au conseil municipal, qui a délibéré au milieu des coups de fusil tirés par les ouvriers. Moi, j’ai des envies de vomir presque permanentes. Ta grand-mère ne sort plus du tout, et pour
– 449 – marcher dans sa chambre elle est obligée de s’appuyer contre les meubles et les murs. – Quand tu pourras revenir sans danger, reviens. Je crois que ton devoir t’appelle main-tenant près d’elle. Ton pauvre mari était bien triste de ta longue absence. – Ce doit être encore pire depuis 15 jours ! On dit que les Prussiens ont été deux fois à Dieppe, mais qu’ils n’y sont pas restés (la première fois, c’était pour avoir du tabac. – Les gens qui en ont le cachent et il devient de plus en plus rare). Mais nous ne savons rien de positif sur quoi que ce soit. Car nous sommes séquestrés comme dans une ville assiégée. L’incertitude s’ajoute à toutes les autres angoisses.
Quand je songe au passé, il m’apparaît comme un rêve ! Oh ! le boulevard du Temple, quel paradis ! Sais-tu qu’à Croisset ils occupent toutes les chambres ? Nous ne saurions pas comment y loger, si nous voulions y retourner ! – Il est 11 heures du soir, le vent souffle, la pluie fouette les vitres, je t’écris dans ton ancienne chambre à coucher et j’entends ronfler les deux soldats qui sont dans ton cabinet de toilette. – Je roule et m’enfonce dans le chagrin comme une barque qui sombre dans la mer. – Je ne croyais pas que mon cœur pût contenir tant de souffrances sans en mourir. – Donne de mes nouvelles à J[uliet] Herb[ert]. – Et envoie-nous des tiennes, dès que tu le pourras, bien entendu.
Je t’embrasse de toutes mes forces. – Quand te reverrai-je ? Ton vieil oncle qui n’en peut plus.
G.
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La famille Grout va bien.
À ERNEST COMMANVILLE
[Rouen, 20 décembre 1870.]
Je vous remercie de nous avoir donné de vos nouvelles, mon cher Ernest.
Nous allons bien tous après avoir passé par des émo-tions terribles.
Nous avons à Croisset des garnisaires qui ne sont pas méchants, mais nombreux.
Dès que le chemin de fer de Dieppe sera rétabli, tachez de revenir.
Faites parvenir de nos nouvelles à Caro.
Je vous embrasse.
Tout à vous.
G.
Mardi midi.
– 451 –
À ERNEST COMMANVILLE
[Rouen,] jeudi 12 janvier [1871].
Mon cher Ami,
J’ai reçu de vous le 3 la lettre de Caro en date du 31 décembre. Depuis nous en avons reçu deux autres anté-rieures en date. – Quant aux vôtres, nous n’en avons reçu qu’une, la semaine dernière.
Nous avons toujours à Croisset 10 Prussiens dont 3 officiers (ils occupent toutes les chambres et brûlent pour 10 francs de bois par jour). – En plus : quatre chevaux.
Ici nous en avons encore eu, samedi, deux (pour la troi-sième fois), mais ils n’ont fait que passer la nuit.
S’ils restent à Dieppe, vous ne pourrez pas venir à Rouen ?
La poste va être interrompue sans doute entre Calais et Dieppe ?
Envoyez nous des nouvelles de Caro et de vous, le plus souvent qu’il vous sera possible.
– 452 –
Faites donc revenir Caro2 ! à moins qu’il n’y ait du dan-ger. Et je ne vois pas où il y en aurait. – Sa grand-mère a ab-solument besoin d’elle ! Elle se meurt de chagrin et vieillit d’heure en heure. – J’ai une autre crainte : si la guerre éclate dans quelque temps entre les États-Unis et l’Angleterre, comment revenir ?
Je ne sais pas comment je vis encore. – Car mon exis-tence est intolérable ! Le froid recommence. Rien ne nous manque !
Je vous embrasse.
À vous.
Gve.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Rouen,] lundi soir, 16 [janvier 1871].
Mon pauvre Loulou,
L’arrivée de ton mari, avant-hier soir, nous a fait grand plaisir. Quel homme ! Je ne peux pas te dire l’admiration qu’il m’inspire, tant je le trouve fort et courageux. Il est tout
2 C’est peut-être bien difficile maintenant, tant que le blo-cus existera, car la route de Calais à Dieppe ne doit pas être com-mode ?
– 453 – l’inverse de moi, car personne, plus que ton oncle, n’est dé-sespéré. Mon état moral, dont rien ne peut me tirer, com-mence à m’inquiéter sérieusement. Je me considère comme un homme perdu (et je ne me trompe pas). Chaque jour je sens s’affaiblir mon intelligence et se dessécher mon cœur. – Oui, je deviens méchant, à force d’abrutissement. C’est comme si toutes les bottes prussiennes m’avaient piétiné sur la cervelle. Je ne suis plus que l’enveloppe de ce que j’ai été jadis. Que veux-tu que je dise de plus ? J’afflige ta pauvre grand-mère, qui de son côté me fait bien souffrir ! Ah ! nous faisons un joli duo !
Ton mari nous a proposé de nous emmener à Dieppe. – Mais : 1° ta grand-mère n’y aurait aucune compagnie (et ici elle reçoit des visites tous les jours) ; 2° elle serait inquiète de ton oncle Achille ; 3° le voyage se ferait dans des condi-tions bien inconfortables. – De plus, je ne veux pas m’absenter trop loin de mon pauvre domestique qui reste seul à Croisset, à se débattre au milieu des Prussiens. En quel état retrouverai-je mon pauvre cabinet, mes livres, mes notes, mes manuscrits ? Je n’ai pu mettre à l’abri que mes papiers relatifs à Saint Antoine. Émile a pourtant la clef de mon cabinet, mais ils la demandent et y entrent souvent pour prendre des livres qui traînent dans leurs chambres.
Nous touchons au commencement de la fin ! Au reste, tu sais mieux les nouvelles que nous. Elles sont déplorables. Le pauvre Paris ne pourra pas résister longtemps à l’effroyable bombardement qu’il subit ! Et puis après ? Comment faire la paix ? Avec qui ? Le dénouement me paraît fort obscur. Quelle dérision du droit, de la justice, de l’humanité, de toute morale ! Quel recul ! Il me semble que la fin du monde arrive. Les gens qui me parlent d’espoir, d’avenir, et de Pro-
– 454 – vidence m’irritent profondément. Pauvre France, qui se sera payée de mots jusqu’au bout !
Adieu, ma chère Caro ! Quand te reverrai-je ? Je t’embrasse bien tendrement.
Ton vieil oncle épuisé,
Gve.
À ERNEST COMMANVILLE
[Rouen,] dimanche matin, 10 heures [22 janvier 1871].
Mon cher Ami,
Nous n’avons reçu aucune nouvelle de vous depuis votre départ. – Et cependant vous avez dû nous écrire ? Votre lettre s’est donc perdue ? Cela augmente l’inquiétude de ma pauvre mère. Elle s’imagine que Caro est gravement malade et qu’on lui cache quelque chose, d’autant plus que Mme Achille lui a dit qu’il y avait beaucoup de petite vérole à Londres ! Il ne manquait plus que ça pour m’achever.
Quelle fâcheuse idée que celle de cette fuite en Angle-terre !
Raoul-Duval et Lapierre en sont revenus sans encombre par Boulogne et le chemin de fer de Saint-Valéry-sur-Somme. Caro pourrait faire de même. Je vous répète que cette absence prolongée tue sa grand-mère. Voilà tout. Rien que ça.
– 455 –
Nous continuons à ne rien savoir. Mais les nouvelles m’ont l’air mauvaises. Moi, je me suis mis à lire un peu et je m’habitue au désespoir. Quand je serai tout à fait abruti (ce qui va bientôt être), je serai calme.
Tancez vertement la poste.
Je vous embrasse.
Gve.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Rouen,] lundi [23 janvier 1871].
Chère Carolo,
J’ai reçu hier soir ta lettre du 15 par M. Berthelot. Nous t’écrivons au moins une fois la semaine, mais le service entre Dieppe et Rouen est si mal fait que la moitié des lettres s’égare, j’en suis sûr ! Ainsi, nous n’avons encore reçu au-cune nouvelle de ton mari qui nous a quittés mardi dernier. Il avait une lettre de moi pour toi, qui en contenait une pour Juliet.
Tu me reproches de ne pas te donner de détails. Mais ils sont si navrants que je te les épargne. Et puis, nous sommes si las, si tristes, ta grand-mère et moi, que nous n’avons pas la force de faire de longues épîtres.
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Je me lève très tard, deux ou trois fois la semaine je sors pendant deux heures pour aller à l’Hôtel-Dieu, chez Baudry ou chez les dames Lapierre. Je lis au hasard et sans suite des livres qu’on me prête. Je dîne au coin du feu, dans la chambre de ta grand-mère. – Enfin l’heure de se coucher vient, mais je ne dors pas toujours ! Ta grand-mère n’est pas isolée. On vient lui faire des visites. Mais comme elle est triste ! Tu la retrouveras bien changée ! Elle ne peut plus marcher dans sa chambre qu’en se tenant aux meubles. Ton absence prolongée la tue. Elle croit qu’elle ne te reverra pas. Et elle t’appelle, la nuit, en pleurant. – Mme Achille a trouvé bon de lui dire qu’il y avait beaucoup de petite vérole à Londres. Et elle te voit défigurée. Rassure-la à ce sujet.
Je crois que les Prussiens ne vont pas tarder à prendre Le Havre. Alors la Normandie sera peut-être libre et tu pour-ras revenir. Lapierre et R[aoul-]Duval sont, la semaine der-nière, revenus très facilement de Londres à Rouen. – Un chemin de fer existe de Boulogne à Saint-Valéry-sur-Somme. – Là, une diligence fait le service jusqu’à Dieppe. Ton mari pourrait bien aller te chercher jusqu’à Saint-Valéry (15 lieues ; pas plus) ou même jusqu’à Boulogne. – Je crois que ses craintes sont exagérées sur les dangers que tu peux courir (et il ne m’a pas l’air de se soucier que tu reviennes ?). Mais ici tout le monde pense le contraire. En tout cas, c’est une malheureuse idée que tu as eue de t’en aller. Mais je m’applaudis bien de n’avoir pas emmené ta grand-mère à Trouville. – Elle y serait morte de froid, d’isolement et d’inquiétude, car le bruit a couru que ton oncle Achille était tué, lorsque les voyous de Rouen ont tiré des coups de fusil contre le conseil municipal. – Nous attendons maintenant les troupes de Mecklembourg qui remplaceront celles de Man-teuffel. Les hommes qui occupent Croisset vont être rempla-cés par d’autres, qui seront peut-être pires. Car ils n’ont
– 457 – commis jusqu’à présent aucun dégât et ils ont respecté mon pauvre cabinet. – Mais Croisset a perdu, pour moi, tout son charme. – Et pour rien au monde je n’y remettrais, mainte-nant, les pieds. Si tu savais ce que c’est que de voir des casques prussiens sur son lit ! Quelle rage ! Quelle désola-tion ! Cette affreuse guerre n’en finit pas ! Finira-t-elle quand Paris se sera rendu ? Mais comment Paris peut-il se rendre ? Avec qui la Prusse voudra-t-elle traiter ? De quelle façon établir un gouvernement ? Quand je considère l’avenir, si prochain qu’il soit, je ne vois qu’un grand trou noir et le ver-tige me prend.
Je ne doute pas, pauvre Caro, que tu ne ressentes toutes nos douleurs. Mais il faut être là pour les subir en entier. Pendant deux mois les Prussiens ont été dans le Vexin. C’était bien près de nous et je voyais souvent quelques-unes de leurs victimes. Eh bien, je n’avais pas l’idée de ce que c’est que l’invasion ! Ajoute à cela que depuis deux mois nous avons eu presque constamment de la neige, avec un froid de 10 à 12 degrés. Les glaçons de la Seine sont à peine fondus.
La vieille Julie est revenue à Rouen. Elle est presque complètement aveugle. Ah ! j’ai une belle compagnie, ma pauvre Caro ! Au moins si je pouvais occuper mon esprit à quelque chose ! Mais c’est impossible ! Le malheur vous abrutit. J’ai appris que Dumas est dans le même état que moi et qu’il a du mal à écrire une lettre. Je ne sais pas com-ment j’ai fait pour t’en écrire une si longue. Tâche de nous envoyer des tiennes le plus souvent possible. – Quand nous reverrons-nous !
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Le seul espoir lointain que je garde est celui de quitter la France définitivement. Car elle sera désormais inhabitable pour les gens de goût. Dans quelles laideurs morales et ma-térielles on va tomber !
Adieu, pauvre chérie. Mille baisers sur tes bonnes joues.
Ton vieil oncle,
Gve.
À SA NIÈCE CAROLINE
Rouen, samedi 28 [janvier 1871].
Nous recevons bien rarement de tes nouvelles, mon pauvre Caro ! Ta dernière lettre était celle du 15. Il me semble que tu pourrais nous envoyer une lettre par Dieppe, sous le couvert de ton mari. Il nous dit qu’il reçoit réguliè-rement les tiennes !
Ta pauvre grand-mère est de plus en plus mal, morale-ment parlant. Il y a des jours où elle ne parle plus du tout (tant elle souffre de la tête, dit-elle). Elle se plaint de [ce] qu’on ne vient pas la voir. – Et quand elle a des visites, elle ne dit mot ! Si la guerre dure encore longtemps (ce qui se peut) et que ton absence se prolonge, qu’en adviendra-t-il ! Ah ! quelle fatale idée tu as eue de t’en aller ! Nous n’aurions pas (elle et moi) souffert le quart de ce que nous souffrons, si tu fusses restée. Je te répète toujours la même chose, parce que je n’ai que cela à te dire.
– 459 –
Ton oncle Achille Fl[aubert] va devenir malade par le chagrin et les tracas que lui cause le conseil municipal ! L’arrivée des troupes du prince de Mecklembourg a été pour nous comme une seconde invasion. Leurs exigences sont in-sensées. Et ils font des menaces. Je crois, cependant, qu’ils s’adouciront et qu’on s’en tirera encore. J’ai été ce matin à Croisset, ce qui est dur ! 200 nouveaux soldats y sont arrivés hier. – Mais M. Poutrel m’a affirmé que (d’ici à quelque temps, du moins) ils resteraient à Dieppedalle. Aurons-nous cette chance-là ? Mon pauvre Émile n’en peut plus ! Sais-tu qu’ils ont brûlé en 45 jours pour 420 francs de bois. – Tu peux juger du reste !
Avant-hier, nous en avons eu deux à loger ici. Mais ils ne sont pas restés. – Nous ne recevons plus aucun journal, et nous ne savons rien. On dit les nouvelles de Paris déplo-rables. – Mais avant que le pauvre Paris ne se rende, il se passera des choses formidables. – Et quand il se sera rendu, tout ne sera pas fini. – Je n’ai plus maintenant qu’une envie, c’est de mourir pour en finir avec un supplice pareil.
Le froid a repris. La neige ne fond pas. J’entends traîner des sabres sur le trottoir, et je viens de faire des comptes avec la cuisinière ! Car c’est moi qui m’occupe du ménage ! jusqu’à desservir la table, tous les soirs. Je vis dans le cha-grin et dans l’abjection ! Quel intérieur ! Quelles journées !
Adieu, pauvre loulou. Quand nous reverrons-nous ? Nous reverrons-nous ?
Ton vieil oncle,
G.
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À ERNEST COMMANVILLE
[Rouen,] samedi 28 [janvier 1871].
Mon cher Ernest,
Puisque vous recevez régulièrement des nouvelles de Caro, dites-lui donc de nous envoyer les siennes plus sou-vent. Elle pourrait bien mettre une lettre pour nous dans celle qu’elle vous envoie. – Depuis le 5 janvier, nous n’en avons eu qu’une, à la date du 15 courant. – Et vous-même, mon beau-neveu, vous pourriez nous écrire plus souvent.
Nous avons les troupes de Mecklembourg. Ç’a été, pour nous, comme une seconde invasion. Ces messieurs ne sont pas commodes et ont fait des menaces. À l’heure qu’il est, le maire et ses adjoints sont chez le prince. Qu’en résultera-t-il ? À Croisset, 200 nouveaux sont survenus. Les anciens en partent demain. Nous croyons (jusqu’à présent) que nous al-lons avoir un peu de répit, car M. Poutrel m’a affirmé ce ma-tin qu’il était parvenu à caser dans Dieppedalle les bons Mecklembourgeois.
J’arrive de Croisset, et j’en suis encore écœuré !
Les ordres les plus sévères sont donnés contre les por-teurs de journaux, et cependant, ils ne contiennent, dit-on, que des nouvelles qui nous sont défavorables. Ces messieurs ont fait une descente chez Lapierre, où ils n’ont rien trouvé de criminel, bien entendu.
Ma mère est de plus en plus triste et faible ! enfin !… Achille est tourmenté par son conseil municipal, d’une façon
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à en devenir malade. Je crois cependant que Rouen, encore une fois, se tirera d’affaire, mais sans doute qu’il lui en coû-tera gros.
Le froid a repris. La neige nous entoure. La ville regorge de soldats ! Comme on serait bien mieux crevé que vivant !
Adieu. Je vous embrasse.
Gve.
Ceci est la 3e lettre que je vous écris depuis votre départ. Ma mère vous en a écrit une. Nous en avons reçu de vous une à la date du 25. – Mais elle était du 24.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Rouen,] 1er février [1871].
Chère Caro,
Ton mari m’a écrit hier qu’il t’engageait à revenir dès que le paquebot de Newhaven sera rétabli. – Le blocus est donc levé ? ce que je ne crois pas. Il ajoute qu’il croit te re-voir dans une huitaine. J’ai peur que la huitaine se passe sans ton retour. Ce sera une grande déception pour ta grand-mère qui est à bout de force et de patience. La route de Saint-Valéry est toujours là, mais est-elle sûre ?
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La capitulation de Paris, à laquelle on devait s’attendre pourtant, nous a plongés dans un état indescriptible. C’est à se pendre de rage ! Je suis fâché que Paris n’ait pas brûlé jusqu’à la dernière maison, pour qu’il n’y ait plus qu’une grande place noire. La France est si bas, si déshonorée, si avilie, que je voudrais sa disparition complète. Mais j’espère que la guerre civile va nous tuer beaucoup de monde. Puis-sé-je être compris dans le nombre ! Comme préparation à la chose, on va nommer des députés. Quelle amère ironie ! Bien entendu que je m’abstiendrai de voter. Je ne porte plus ma croix d’honneur. – Car le mot honneur n’est plus fran-çais. – Et je me considère si bien comme n’en étant plus un, que je vais demander à Tourgueneff (dès que je pourrai lui écrire) ce qu’il faut faire pour devenir russe.
Ton oncle Achille Fl[aubert] voulait se jeter par-dessus les ponts, et Raoul-Duval a eu comme un accès de folie fu-rieuse. – Tu as eu beau lire les journaux et t’imaginer ce que pouvait être l’invasion, tu n’en as pas l’idée. Les âmes fières sont blessées à mort et, comme Rachel, « ne veulent pas être consolées ».
Depuis dimanche matin nous n’avons plus de Prussiens à Croisset (mais il en revient beaucoup à Rouen). Dès que tout sera un peu nettoyé, j’irai revoir cette pauvre maison, que je n’aime plus. – Et où je tremble de rentrer. – Car je ne peux pas jeter à l’eau toutes les choses dont ces messieurs se sont servis ! Si elle m’appartenait, il est certain que je la démolirais.
Oh ! quelle haine ! quelle haine ! Elle m’étouffe ! Moi qui étais né si tendre, j’ai du fiel jusqu’à la gorge.
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Adieu. Je t’embrasse.
Ton vieil oncle,
Gve.
Ton mari nous invite à venir chez lui à Neuville. Le voyage ne sera pas commode pour ta grand-mère. – Mais elle le fera, malgré tout.
À ERNEST COMMANVILLE
[Rouen,] 1er février [1871].
J’ai reçu hier votre lettre. – Mais j’ai peur que vous ne fassiez à ma mère une fausse joie ? Car si le blocus continue, le paquebot de Newhaven ne viendra pas à Dieppe. – Et pourquoi le blocus cesserait-il ? Est-ce que la route de Saint-Valéry n’est pas sûre ?