Correspondance - Tome IV

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 28/35

Pages du PDF

Correspondance - Tome IV

George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.

C’est pour cela que tu t’ennuies d’elle probablement, c’est que partout elle t’apparaît déguisée ou travestie. Pour-tant les glaciers sont encore intacts je présume.

Mais je ne peux plus écrire. Il faut que je te dise vite que je t’aime et que je t’embrasse tendrement. Donne-moi de tes nouvelles. J’espère que dans quelques jours, je serai sur pied. Maurice attend pour partir que je sois vaillante. Je me dépêche tant que je peux. Mes petites t’embrassent. Elles

– 1387 – sont superbes. Aurore se passionne pour la mythologie (George Cox, trad[uctio]n de Baudry). Tu connais cela ? Travail adorable pour les enfants et les parents.

Assez, je ne peux plus. Je t’aime, n’aie pas d’idées noires et résigne-toi de t’ennuyer si l’air est bon là-bas.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Kaltbad-Rigi (Suisse), mercredi soir, 6 heures,

8 juillet [1874].

Mon pauvre Chat,

Comme je m’ennuyais énormément de n’avoir pas de vos nouvelles, j’ai ce matin écrit un mot à Daviron, par le té-légraphe. Il vient de me faire répondre : « Voyageurs arri-vent demain à Paris. » Cinq minutes avant le télégramme de Daviron, j’en ai reçu un autre von Amsterdam, incompréhen-sible, sans doute à cause de la traduction qui l’aura dénatu-ré. Que veut dire ce « serons neuvième dimanche écrivez ».

De tout cela je conclus que vous voilà de retour. Mais pourquoi si tôt ? L’un de vous est-il malade ? ou y a-t-il quelque anicroche dans les affaires ? Il est bon de te dire que la Suisse ne m’égaie pas et même qu’elle me tourne au noir. Si je continuais longtemps une vie pareille, je deviendrais absolument hypocondriaque. Jamais de la vie je ne me suis plus mortellement ennuyé. Les huit jours qui viennent de s’écouler m’ont semblé trois siècles. Bien que je fasse, chaque après-midi, de deux à trois heures de promenade, j’ai

– 1388 – perdu l’appétit : voilà comme l’exercice m’est favorable. Il est vrai que je n’ai plus mal à la tête et que je suis peut-être un peu moins rouge.

Enfin, j’aspire comme un prisonnier au moment de la délivrance. Je compte que mon ami Laporte viendra me chercher vers vendredi ou samedi de la semaine prochaine et que 8 jours après (encore 15 jours de Suisse !) je serai à Paris.

J’y aurai probablement à faire. Car Le Sexe faible m’a l’air d’être reçu à Cluny ? du moins, j’en ai vu la nouvelle dans Le Figaro et dans Le XIXe Siècle. On l’annonce comme devant être joué au mois de septembre. Tout ce que je sais, c’est que je l’ai porté à ce théâtre, en passant par Paris, et que le directeur devait-me donner la réponse à mon retour. Il est probable qu’il aura lu la pièce immédiatement et que, lui convenant, il l’aura fait annoncer. – Mais s’il la donne comme pièce d’ouverture, je serais obligé de rester tout le mois d’août à Paris, ce qui me contrarierait. Un peu de pa-tience : dans une quinzaine j’en aurai le cœur net.

Comme il me tarde de t’embrasser, ma chère fille ! Ja-mais, je crois, je n’en ai eu plus envie.

Vous n’allez pas, j’imagine, rester longtemps rue de Cli-chy ? N’importe ! Il faut qu’Ernest se fasse ausculter et con-sulte quelqu’un pour sa gorge. Comme toi, mon bibi, pour tes excrétions urinaires. Ne badinons pas avec la santé.

Écris-moi longuement. Sais-tu que je n’ai pas eu un mot de toi depuis le 25 juin ! Moi, je t’ai écrit il y a juste huit

 

– 1389 – jours au Rydberg, puis j’ai envoyé au même Rydberg un té-légramme samedi dernier.

Songe que même en me répondant tout de suite, je n’aurai pas ta lettre avant samedi ou dimanche.

Adieu, pauvre Caro. Encore un bon baiser de ta pauvre vieille

NOUNOU.

 

À EDMOND LAPORTE

Jeudi, 9 juillet [1874].

Kaltbad-Rigi. Suisse.

Mon cher Ami,

Puisque vous avez l’intention de rester quatre ou cinq jours à Neuchâtel, faites dès maintenant vos paquets, de manière à vous trouver ici dès la fin de la semaine pro-chaine, c’est-à-dire le 18 ou le 19. Nous en repartirions le mardi. Nous passerions le mercredi à Genève, et nous se-rions à Paris le vendredi matin (de demain en quinze). Ré-pondez-moi un mot par le télégraphe pour me dire vos in-tentions.

Je m’embête, mon bon Laporte ! Je m’emmerde au-delà de toute expression et il me tarde de vous voir 1° pour vous revoir et 2° pour foutre mon camp (j’ai rarement eu envie de foutre quoi que ce soit avec plus d’énergie). De plus vous

– 1390 – saurez que j’ai porté Le Sexe faible au théâtre de Cluny. Je devais avoir la réponse du Directeur de cette boîte à mon re-tour de Suisse… or j’ai vu ici dans Le XIXe Siècle et dans Le Figaro que le théâtre de Cluny ouvrirait sa saison par Le Sexe faible, c’est-à-dire le donnerait au commencement de sep-tembre, nouvelle qui ne me satisfait qu’à demi, car sep-tembre est une bien mauvaise époque. Je voudrais savoir à quoi m’en tenir. Donc, venez ! mes vingt jours, quand vous serez là, seront subis, et je détalerai de l’Helvétie avec em-pressement.

Notre petite tournée sur les bords de l’Orne m’aura lais-sé de meilleurs souvenirs.

Tous Allemands autour de moi. Des femmes abomi-nables ! un désœuvrement complet et l’humeur sombre. Voi-là mon bilan.

Donc à bientôt. Je vous embrasse.

Votre

 

À GEORGES CHARPENTIER

Vendredi, 10 juillet [1874].

Kaltbad-Rigi (Suisse).

Mon cher Ami,

 

– 1391 –

Avez-vous vu Renan ? Comme je voudrais lui faire une visite dans une quinzaine, quand je serai de retour à Paris, je désirerais savoir au préalable ce qu’il a résolu, relativement à notre affaire. Cette incertitude me gêne beaucoup vis-à-vis de lui. En tout cas, reprenez la collection des articles sur Saint Antoine ; je tiens beaucoup à cet amas de bêtises. Mais si Renan devait faire très prochainement son article ou lettre, laissez-lui la liasse (ou chiasse).

Je serai à Paris du 23 au 26. Je partirai d’ici le 20. Mes respects à Mme Charpentier, bécots aux moutards.

Et tout à vous, mon bon. Votre.

 

À EDMOND LAPORTE

Vendredi [10 juillet 1874].

Kaltbad-Rigi. Suisse.

VETUS OSTIUM MEUM,

J’ai oublié hier de vous dire dans ma lettre d’apporter avec votre aimable personne un paquet de tabac, ma provi-sion quand vous serez arrivé ici touchera à sa fin. N’ayant absolument rien à faire et me trouvant en Suisse, je fume comme un idem (style de Féerie).

Je compte bien vous embrasser dans une huitaine.

 

– 1392 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

Kaltbad, Rigi, Suisse,

vendredi 10 juillet [1874].

Comment allez-vous, Princesse ? Êtes-vous remise de votre mal de gorge ? Il y a quinze jours, quand j’ai dîné au bon Saint-Gratien, vous aviez l’air souffrante. – Et, comme cet air-là ne vous est pas habituel, j’en ai été tout surpris et affligé.

Moi, je m’ennuie ici à périr. Si une vie pareille conti-nuait, je me jetterais dans un précipice, pour l’abréger. La prédiction de Popelin s’est accomplie : je fume beaucoup. Mais celle de M. Benedetti a raté : jusqu’à présent aucune Russe ne m’a offert son cœur.

Il n’y a autour de moi que des Allemands, presque tous des juifs de Francfort. Leurs épouses sont simplement hi-deuses, et elles portent des toilettes qui ajoutent au désa-grément de leur anatomie. – Le paysage est très beau, sans doute. – Mais je ne suis pas en disposition pour l’admirer. Les pays sans histoire ne m’intéressent pas. – Étant plus sensible aux œuvres de l’Art qu’à celles de la Nature. Pour se plaire en Suisse, il faut être géologue ou botaniste, ou amou-reux (car ce serait un joli endroit pour passer une lune de miel). De ces trois métiers, c’est encore le dernier dont je se-rais le plus capable. Mais avec qui la partager, la lune ?

Écrivez-moi un petit mot. La vue seule de votre chère écriture sera comme la goutte d’eau dans le désert.

 

– 1393 –

Dans une quinzaine de jours, à la fin de l’autre semaine, j’espère bien vous aller faire une petite visite, avant de m’en retourner à Croisset.

D’ici là, Princesse, je suis à vos pieds et vous baise les deux mains.

Votre fidèle serviteur.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Kaltbad-Rigi (Suisse), dimanche, 6 heures

[12 juillet 1874].

Ah ! enfin ! Voilà donc une lettre de ma pauvre fille ! La vue de ton écriture m’a retiré un poids de dessus l’estomac ! d’autant plus que Daviron, à qui j’ai retélégraphié hier soir, ne m’a pas encore répondu ! Demain matin tu auras une lettre de moi à Neuville. Depuis quelques jours, j’étais rongé d’inquiétude. C’est le fait de l’oisiveté, et peut-être aussi de ma tendresse pour mon Caro.

Est-ce que ma lettre et mon télégramme, envoyés d’ici au Rydberg ne vous sont pas parvenus ?

Ernest est-il content de son voyage sous le rapport commercial ? Que lui a dit et ordonné Guéneau de Mussy ? Mais d’abord auquel des Guéneau de Mussy a-t-il eu re-cours ? Est-ce l’ancien médecin des d’Orléans, ou bien Noël Guéneau de Mussy ? Ce dernier vaut mieux que l’autre. J’aurais préféré qu’il consultât Piorry ou Sée.

– 1394 –

Il me semble que cette fois vous ne vous êtes point fol-lement amusés en Scandinavie. Espérons que vos prome-nades hyperboréennes ne se renouvelleront pas de sitôt. – Quant à moi, je m’ennuie un peu moins, mais les premiers jours c’était intolérable. Je n’ai encore adressé la parole à personne. Oh ! je me repose le larynx. Quant aux dames que tu m’engages à courtiser, une pareille occupation est au-dessus de mes forces : elles sont toutes fort laides, mal habil-lées, grotesques, et Messieurs leurs époux, idem.

Presque tous les soirs il y a des orages, si bien qu’à l’heure destinée pour la promenade, je suis contraint de res-ter dans ma modeste chambre. 4 francs par jour ! Tu vois que je ne fais pas de folies ! Enfin dans 8 jours le bon La-porte arrive, et avant la fin de la semaine prochaine, vers le 24 sans doute, je serai à Paris. – Mais d’ici là, mon loulou, il faut m’écrire souvent pour me dédommager un peu. – Les lettres n’arrivent de Paris que le 3e jour, le surlendemain.

Je t’ai dit, sans doute, qu’en désespoir de cause j’avais porté Le Sexe faible au théâtre de Cluny. Le directeur m’a écrit (dès le surlendemain de notre entrevue, le 30 juin) une lettre restée quelques jours à Croisset et qui m’est parvenue hier. Cette épître est pleine d’enthousiasme. Il trouve ma pièce « parfaite » et croit à « un grand succès d’argent »… Il va engager un jeune premier du Gymnase pour le rôle de Paul, et Alice Regnault pour celui de Victoire. Son intention est de jouer la pièce le plus tôt possible au mois d’octobre.

Je te prie de croire que je ne me monte pas le bourri-chon du tout, me rappelant l’engouement de Carvalho, puis son refroidissement. Cependant ? qui sait ? Je vais donc en-core une fois remonter sur les planches, et me sens de force

– 1395 –

à affronter de nouvelles bourrasques ! Mais il me tarde d’être installé à Bouvard et Pécuchet, pour voir un peu la tournure qu’ils vont prendre. – Les répétitions du Sexe faible me force-ront à les lâcher. Mais j’aime mieux qu’elles arrivent main-tenant que plus tard.

Pas n’est besoin de te dire, mon loulou, que dès que je serai revenu à Croisset, j’irai passer un dimanche avec vous.

Ernest a-t-il songé à Mme Touzan. Je parie que non.

Ce que tu me dis du pauvre La Chaussée m’afflige. Voilà une famille qui n’est pas heureuse !…

***

Comme tu dois te trouver bien dans ta fraîche maison de Neuville ! Après tous ces trimbalements, il est doux de se reposer et de revoir Putzel !

***

Quel pot-au-feu je prendrai quand je serai de retour, et quelle cruche de cidre !

Avec lesquels je voudrais avoir l’honneur d’être, mon loulou,

Ton vieux

qui t’embrasse et te chérit.

 

– 1396 –

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Moscou, boulevard Pretchistenski.

Au comptoir des Apanages.

Dimanche, 12 juillet 1874.

30 juin

Mon cher ami,

J’ai reçu votre lettre du Righi au moment où, pénible-ment hissé sur deux béquilles, je me fourrais dans une voi-ture pour quitter la campagne et venir ici. – Je ne me suis cassé aucun membre, comme vous pourriez le supposer ; mais l’air natal, qui fait tant de bien aux Marseillais, m’a re-donné un accès de goutte, et cette fois aux deux pieds ; m’a cloué dans mon lit pendant quinze jours, et ne m’a pas en-core lâché. – Vous dire que cela me fait voir la vie en rose ou en bleu d’azur – (je pense à votre rêve sous le ciel de la Suisse) – serait dire un gros mensonge. – Infirmités, dégoût lent et froid, agitations pénibles des souvenirs inutiles, voilà, mon bon vieux, la perspective qui s’offre à la vue de l’homme ayant passé la cinquantaine. – Et par-dessus et au-delà de tout cela, la résignation, la HIDEUSE résignation, cette préparation de la mort… Assez ! Je vais tâcher de filer aussi vite que je pourrai sur Karlsbad, pas sur le K[arsbad] où vous vous morfondez – mais sur K[arlsbad] en Bohême, où je vais rester cinq semaines. – Et en automne, plus tard ! nous ver-rons. Pour le moment, je ne veux faire aucun plan – pas de plan agréable surtout – je craindrais de me flanquer la jetta-tura à moi-même.

Vous ne m’avez pas l’air de vous amuser sur ces som-mets sublimes, chantés par Haller et Rousseau ! – Il faut l’avouer : le peuple qui vit le plus constamment en face de

– 1397 – ces sublimités – je parle des Suisses – est bien le peuple le plus lourdement ennuyeux et le moins doué que je con-naisse. – D’où vient cette anomalie ? dirait un philosophe. – Ou peut-être n’est-ce pas du tout une anomalie ? – Quelle serait là-dessus l’opinion de Bouvard et Pécuchet ?

Je suis enchanté que vous ayez enfin trouvé un site – ou plutôt – le site. – Mais plus j’y rêve, plus c’est un sujet à trai-ter presto, à la Swift, à la Voltaire. Vous savez que ça a tou-jours été mon opinion. Votre scénario raconté m’a semblé charmant et drôle. – Si vous vous appesantissez là-dessus, si vous êtes trop savant…

Enfin, vous avez les mains à la pâte.

La Conquête de Plassans de Zola a été traduit en abrégé dans un journal russe. – Plus tard on traduira in extenso. – On l’aime en Russie.

Si vous profitiez de votre glacière du Righi pour inventer quelque chose de passionné, de torride, d’incandescent ? Hein ? – C’est une idée, ça !

Mais surtout, rafraîchissez-vous vous-même. Malheu-reusement, chez certaines natures l’ennui fouette et agite le sang. – Revenez-nous pâle et monochrome, comme un vers de Lamartine.

J’ai de bonnes nouvelles de mes amis de Paris et de Bougival. – Cela me met du baume dans le sang.

À propos de politique…

– 1398 –

Vous aurez un bon sabre inglorieux, un sabre de gen-darme pour vous gouverner pendant 7 ans. Et vous verrez qu’il finira par gouverner tout seul, sans chambres.

Cela me fait penser qu’à la campagne (où j’ai une très bonne bibliothèque), j’ai lu dans la collection intitulée « Choix des rapports, etc., prononcés à la Tribune française depuis 1789 jusqu’à 1821 » le discours de Robespierre sur la question : Louis XVI doit-il être jugé ? – Il m’a paru admira-blement beau ! – Plus tard, vers la fin de sa carrière, Robes-pierre s’est gâté : il a donné dans le sentiment et les grandes phrases émues et ronflantes. Mais il avait du bon, ce gail-lard-là !

Au revoir, mon ami – probablement à Croisset, au mois de septembre ; bien portants tous les deux – espérons-le !

Je vous embrasse

Votre vieux

Iv. TOURGUENEFF.

P.-S. Êtes-vous bien sûr que, ce soit Karlsbad où vous êtes ? – Vous écrivez deux fois : Karltbad – mais c’est un nom impossible. – Je vais fignoler sur l’adresse.

 

À EDMOND LAPORTE

[Kaltbad-Rigi,] lundi, 13 juillet [1874].

Mon Vieux solide,

– 1399 –

Merci de votre télégramme, mais je vous préviens de ceci. Il est rare que le train qui arrive le matin à Neuchâtel corresponde avec celui qui, partant de Neuchâtel, arrive à Lucerne vers cinq heures.

Donc, si vous voulez rester avec moi un jour pour le moins à Kaltbad, je vous conseille de partir vendredi au lieu de samedi.

J’ai reçu une lettre enthousiaste du Directeur de Cluny. Il trouve Le Sexe faible « parfait » et compte sur un « grand succès d’argent ». Je ne me monte pas le bourrichon du tout, cependant il se peut que la Fortune vienne à changer.

Je voudrais bien être à Paris le vendredi matin après avoir vu Genève.

Je compte toujours sur vous pour dimanche prochain et vous embrasse violemment.

Votre

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

14 juillet, mardi [1874], Kaltbad-Rigi, Suisse.

Pourquoi vous ai-je rêvée cette nuit ? Vous étiez bien-portante, vous aviez recouvré la parole. Et je vous faisais voir mon ancien logement à l’Hôtel-Dieu de Rouen. – Puis, j’ai mis à la porte de mon petit appartement, rue Murillo, un

– 1400 – chroniqueur du Figaro, et je me suis réveillé comme j’étais en train d’injurier l’honorable Villemessant !

Depuis 15 jours que je suis ici, je m’ennuie à crever, car n’ayant apporté aucun livre, aucun travail, je songe à moi. – Et du moment que l’on songe à soi, on se trouve malade et on finit par le devenir. – Aujourd’hui, cependant, comme on m’a donné une chambre plus large, et que le moment de mon départ approche, le pays commence à me plaire, et je m’en irai, peut-être, avec regret.

Ne sachant que faire, j’ai creusé deux ou trois sujets, en-core dans les limbes, entre autres un grand livre en trois par-ties qui sera intitulé : « Sous Napoléon III » ; mais quand le commencerai-je ?

À propos de Napoléon, n’êtes-vous pas écœurée comme moi par MM. les Bonapartistes ? Quelles sales canailles ! On a beau dire : je ne crois pas à leur triomphe. Il y a un an, à pareille époque, nous étions plus près de Henri V que nous ne le sommes de Napoléon IV ! Et maintenant M. de Cham-bord est définitivement coulé. Il en sera de même, bientôt, du crapaud impérial ! Et puisque nous causons politique, je vous dirai que notre amie Sylvanire me paraît en cette ma-tière (comme en beaucoup d’autres) très peu forte. D’où lui vient, par exemple, son acharnement contre le père Hugo, qui est un homme exquis ? Plus on le fréquente, plus on l’aime.

Autre guitare : Le Sexe faible, comédie en cinq actes de Bouilhet, arrangée, refaite par votre esclave indigne, avait été l’année dernière reçue au Vaudeville avec enthousiasme. Après l’échec du Candidat on n’en a plus voulu. Perrin a

– 1401 – trouvé qu’il était inconvenant de mettre sur les planches du Théâtre-Français une nourrice. Le ruffian nommé Duquesnel l’a refusée mêmement. – Alors, je l’ai portée à Cluny. Or le directeur de cette boîte m’a répondu, 48 heures après, qu’il trouve cette pièce « parfaite » et compte avoir avec elle « un grand succès d’argent » ; il me parle d’engagements su-perbes. Il veut séduire à prix d’or, pour jouer le rôle d’une cocotte, Mlle Alice Regnault, qui en est une autre (cocotte ; moi pas la connaître). Je vous jure que je ne me monte pas le bourrichon. – Ayant de l’expérience, hélas ! Cependant qui sait ?

D’après ce que m’écrit le susdit directeur, Le Sexe faible serait joué en octobre, et les répétitions commenceraient en septembre. Il compte sur « 200 représentations ». Ainsi soit-il !

Tout cela va me déranger de mon roman des Deux co-pistes, auquel je voudrais me mettre tout de suite en arrivant à Croisset. – Je serai revenu à Paris vers la fin de la semaine prochaine du 24 au 26, et cinq ou six jours après réinstallé, je l’espère, dans ma maison des champs.

J’ai lu un livre qui fait joliment rêver : l’Histoire de la création naturelle de Haeckel.

Je vous recommande aussi La Conquête de Plassans de Zola. Ce roman n’a obtenu aucun succès. Il n’en est pas moins fort. C’est une œuvre !

Vous n’imaginez pas la laideur des dames qui m’entourent ! Quelles toilettes ! quelles têtes ! Toutes Alle-mandes ! c’est à vomir ! Pas un œil éclairé, pas un bout de

– 1402 – ruban un peu propre, pas une bottine ou un nez bien faits, pas une épaule faisant rêver… à des pâmoisons ! Allons, vive la France ! et surtout vivent les Françaises !

Je vous baise les deux mains, chère Madame,

et suis votre vieil ami.

GVE.

Mes amitiés à M. Roger.

Voilà une température diablement bonne pour les espa-liers, hein ?

 

À GEORGE SAND

Kaltbad-Rigi Suisse,

mardi, 14 juillet [1874].

Comment ? malade ? pauvre chère maître ! Si ce sont des rhumatismes, faites donc comme mon frère, qui en sa qualité de médecin ne croit guère à la médecine. Il a été l’année dernière aux eaux d’Aix-en-Savoie, et en 15 jours il s’est guéri de douleurs qui le tourmentaient depuis six ans. Mais il faudrait pour cela vous déplacer, quitter vos habi-tudes, Nohant, et les chères petites. Vous resterez chez vous et vous aurez tort. On doit se soigner… pour ceux qui vous aiment.

Et à ce propos, vous m’envoyez dans votre dernière lettre un vilain mot. Moi, vous soupçonner d’oubli envers

– 1403 –

Cruchard ! allons donc ! j’ai, primo, trop de vanité, et ensuite trop de foi en vous.

Vous ne me dites pas ce qui en est de votre pièce à l’Odéon.

À propos de pièces, je vais, derechef, m’exposer aux in-jures de la populace et des folliculaires. Le directeur du théâtre de Cluny à qui j’ai porté Le Sexe faible m’a écrit une lettre admirative et se dispose à jouer cette pièce au mois d’octobre. Il compte « sur un grand succès d’argent ». Ainsi soit-il !

Mais je me souviens de l’enthousiasme de Carvalho, suivi d’un refroidissement absolu ! Et tout cela augmente mon mépris pour les soi-disant malins qui prétendent s’y connaître. Car, enfin voilà une œuvre dramatique déclarée par les directeurs du Vaudeville et de Cluny « parfaite », par celui des Français « injouable » et par celui de l’Odéon « à refaire d’un bout à l’autre ». Tirez une conclusion mainte-nant ! et écoutez leurs avis ! N’importe ! comme ces quatre messieurs sont les maîtres de vos destinées parce qu’ils ont de l’argent, et qu’ils ont plus d’esprit que vous, n’ayant ja-mais écrit une ligne, il faut les en croire, et se soumettre.

C’est une chose étrange combien les imbéciles trouvent de plaisir à patauger dans l’œuvre d’un autre ! à rogner, cor-riger, faire le pion ! Vous ai-je dit que j’étais, à cause de cela, très en froid avec le nommé Charles-Edmond ? Il a voulu re-manier, dans Le Temps, un roman que je lui avais recom-mandé, qui n’était pas bien beau, mais dont il est incapable de tourner la moindre des phrases. Aussi, ne lui ai-je point caché mon opinion sur son compte, inde irae. Cependant, il

– 1404 – m’est impossible d’être assez modeste pour croire que ce brave Polaque soit plus fort que moi en prose française ! Et vous voulez que je reste calme ! chère maître ! Je n’ai pas votre tempérament ! Je ne suis pas comme vous toujours planant au-dessus des misères de ce monde. – Votre Cru-chard est sensitif comme un écorché. – Et la Bêtise, la suffi-sance, l’injustice l’exaspèrent de plus en plus. – Ainsi, la lai-deur des Allemandes qui m’entourent me bouche la vue du Rigi !!! Nom d’un nom ! quelles gueules !

Dieu merci « de mon horrible aspect je purge leurs États » mardi prochain. Je serai à Paris du 24 au 26. – Et à Croisset, au commencement d’août.

Embrassez pour moi tous les vôtres. – Et donnez-moi de vos nouvelles pour me dire que vous allez mieux.

Votre vieux qui vous chérit,

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Kaltbad-Rigi (Suisse), mercredi, 6 heures du soir

[15 juillet 1874].

Dieu merci, mon pauvre chat, voilà notre correspon-dance devenue régulière. J’ai reçu ta lettre partie de Paris vendredi dernier et une antérieure renvoyée de Croisset.

Le Rydberg ne vous a donc fait parvenir ni lettre ni télé-gramme de moi ? Mais à présent peu importe !

– 1405 –

Il fait ici une chaleur étouffante ! encore un orage ! et je tombe sur les bottes , d’autant plus que je ne peux piquer au-cun chien dans l’après-midi, à cause du tapage environnant et surtout des sonnettes électriques. M’agacent-elles le sys-tème ! me l’agacent-elles ! Enfin, dans quatre jours mon compagnon arrive et, à la fin de la semaine prochaine, sans doute vendredi (d’après-demain en huit), je serai à Paris. Je ne crois pas y rester longtemps et très prochainement j’irai vous voir. Maintenant causons de mon beau-neveu.

D’après ce que tu me dis, son état, suivant Guéneau de Mussy, n’est pas bien grave. N’importe ! il faut se soigner et aller aux Eaux-Bonnes malgré les Affaires. – Ah ! il n’y a pas à barguigner. Vous pouvez très bien rester à Dieppe encore tout le mois d’août, car les Eaux-Bonnes peuvent se prendre dans n’importe quelle saison. Ce qui n’empêche pas que, si j’étais de vous, j’avalerais cette pilule, je subirais cette cor-vée le plus tôt possible. Note que voilà longtemps que l’on recommande les Eaux-Bonnes à ton mari : il ferait mieux de se soigner une bonne fois plutôt que de traîner toujours, de se préparer un mauvais hiver et de finir par se flanquer quelque maladie sérieuse. Les Affaires ? eh bien, tant pis ! Il me semble que la santé doit passer avant elles. La Nature est plus forte que nous et n’attend pas nos convenances.

Je conviens que la perspective d’un re-voyage doit vous embêter. Cependant, c’est à toi d’être raisonnable, mon Ca-ro, de forcer ton époux à ce déplacement. J’ai la plus grande confiance dans les Eaux-Bonnes pour toutes ces affections-là, en ayant vu des résultats prompts et incroyables.

 

– 1406 –

Bien qu’Ernest regimbe à la locomotion, je parie que c’est un monsieur à se frapper le moral. Qu’il ne s’inquiète pas, mais qu’il se guérisse.

Il est dans mon rôle d’oncle de vous prêcher, de vous tanner, de vous lavementer. C’est donc ce que je viens de faire, après quoi je vous embrasse.

VIEUX.

En me répondant tout de suite, je peux avoir encore une lettre de toi, ici. J’y répondrai avant de me mettre en route.

Encore un bon baiser sur chaque joue, ma pauvre fille.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Rigi,] dimanche 19 [juillet 1874].

Ma chère Caro,

Nous partons ce soir de Kaltbad ; nous allons coucher à Lucerne. Demain, à Lausanne. Mardi, à Genève, et nous se-rons vendredi matin à Paris. – Peut-être aurais-je alors à 5 heures ta réponse à ma lettre de mercredi soir. – La tienne du 15 ne m’est arrivée que ce matin.

J’y vois que Mr. mon neveu persiste à ne pas vouloir se soigner. Quand il sera très malade, il faudra bien qu’il s’y ré-signe. – Et alors que deviendront ses affaires ? Est-ce pour

– 1407 – imiter Melotte, pour faire l’ ? Je suis content qu’il ait vu

Noël Guéneau de Mussy. C’est un homme plus sérieux que son cousin. Je l’ai autrefois connu, d’abord à Rouen, où il a dîné chez ton grand-père qui lui a fait un dessin pour lui ex-pliquer je ne sais quoi sur les fractures du fémur que Guéneau n’avait jamais pu comprendre jusque-là ; puis je l’ai revu à Trouville, et chez Taine, dont c’est un grand ami. – Enfin, cet excellent M. Commanville a grand tort de ne pas suivre illico ses prescriptions. Je ne peux pas le forcer à s’en aller aux Eaux-Bonnes, et je regrette de n’avoir pas ce pou-voir. Maintenant, n’en parlons plus.

Le bon Laporte est arrivé hier, à 2 heures. J’avais été au-devant de lui à Lucerne ; il m’est arrivé indigné contre le sieur Gaubert, juge à Rouen, qui depuis Paris jusqu’à Bâle l’avait empêché de fumer. Et il était aux trois-quarts crevé de chaleur.

Le Moscove a maintenant la goutte aux deux pieds. J’ai reçu de lui, ce matin, une lettre charmante, mais fort triste.

À propos de choses tristes, je plains la pauvre famille Vasse ! Dis bien à Flavie que je l’embrasse de tout mon cœur.

Le Sexe faible ne m’inquiète nullement. Qu’il réussisse ou ne réussisse pas, je m’en bats l’œil, profondément ! M. Vieux a tant d’orgueil qu’il est (je le crois, du moins) inaccessible à la vanité.

Du reste, je me propose d’être à Cluny terrible. Et pas du tout bon enfant, pas du tout commode.

– 1408 –

Adieu, pauvre chère fille ! Dans une dizaine de jours, j’espère [être] à Neuville et t’embrasser, car il a bien envie de te voir, ton pauvre

VIEUX.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] vendredi, 4 heures [24 juillet 1874].

Nous sommes arrivés ce matin à 7 heures. Je viens de me réveiller et j’ai la tête tout étourdie.

J’ai reçu toutes tes lettres. J’irai voir Flavie, certaine-ment. Mais, de ce pas, je me précipite vers le théâtre de Clu-ny.

Demain ou après-demain je t’écrirai le jour de ma visite à Dieppe.

À bientôt donc, chère fille, je t’embrasse tendrement.

Ton Vieux.

 

P.-S. Je m’aperçois que quand je vais avoir payé mon loyer, il me restera cent francs. Prie Ernest de m’envoyer par la poste un billet de 300 francs.

 

– 1409 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 25 juillet 1874.]

Ma Chérie,

Malgré une nuit de 12 heures, je continue à tomber sur les bottes. Il est vrai qu’aujourd’hui j’ai eu huit heures de voiture, et je ne suis pas au bout.

Mes affaires sont réglées à Cluny, qui compte plus que jamais sur un grand succès d’argent.

Bref, je prends demain l’express de 1 heure, mais j’irai coucher à Croisset pour me débarrasser de mes cantines, et prendre des chemises. – Puis lundi j’espère dîner avec vous. Donc à lundi. Je vous embrasse.

Ta vieille Nounou, qui s’ennuie de son joli poulot.

Samedi, 5 heures du soir.

 

À GEORGES CHARPENTIER

Dieppe, mardi 28 juillet [1874].

Mon cher Ami,

 

– 1410 –

Mon filleul Marcel doit commencer à savoir écrire, ou bien il manquerait de précocité ? Dans ce cas-là, priez-le de me répondre aux lettres que je vous envoie.

Qu’il ne manque pas de dire que l’on m’adresse les ap-pendices de Salammbô. J’ai, hier, renvoyé de Croisset, à Toussaint, les dernières épreuves du texte.

La semaine prochaine, je vais me mettre enfin à mon espovantable bouquin, pour lequel je suis tenté de faire dire des neuvaines, et je voudrais bien ne plus m’occuper d’autre chose.

Vous saurez cependant que, cet hiver, je vais derechef me livrer aux risées de la populace, puisque Le Sexe faible est reçu au théâtre de Cluny et y sera joué après la pièce de Zo-la.

Questions :

1° Avez-vous vu Renan ? – 2° Quand ferez-vous paraître la petite édition de Saint Antoine ? – 3° Quand publiez-vous Salammbô ? – 4° [Quand publiez-vous] un retirage de Bova-ry ? – 5° [Quand publiez-vous] les Dernières chansons ?

Vous pouvez m’écrire à Croisset, où je serai revenu sa-medi.

Au commencement de septembre, je passerai quelques jours à Paris. Y serez-vous ? En tout cas, je compte vous voir (et vous avoir) à Croisset vers la fin dudit mois de sep-tembre.

– 1411 –

D’ici là, mon bon, je vous embrasse vous et les vôtres, et suis vôtre.

 

À PHILIPPE LEPARFAIT

Dieppe-Neuville, mardi 28 [juillet 1874].

Mon Bon,

Sexe faible est reçu par le théâtre de Cluny avec enthou-siasme. Weinschenk, le directeur, croit « à un grand succès d’argent ». Il engage pour le rôle de Paul un jeune premier du Gymnase, et pour celui de Victoire une très belle cocotte ayant beaucoup de dentelles et de diamants, Mlle Alice Re-gnault.

Les répétitions commenceront au milieu ou à la fin d’octobre, mais, si la pièce de Zola a du succès nous passe-rons beaucoup plus tard, ce que je souhaite. Ce serait drôle si Le Sexe faible réussissait, en dépit de tout et de tous, y compris Monsieur ton père. (Ah ! je déclare n’avoir pas en-core digéré la lettre de son subordonné. Il en est parfaite-ment innocent, j’en suis sûr. C’est précisément ce dont je l’accuse.)

Bref, viens dîner à Croisset, lundi prochain. Nous cause-rons de tout cela.

À toi. Ton Vieux

 

– 1412 – qui ne lâche pas le morceau, j’ose le dire.

N.B. – J’ai découvert au Rigi un plagiat, ou plutôt un vol littéraire de Decorde !!!

Informe-toi auprès des amateurs de Rouen de la valeur d’une actrice qui se nomme Mme Larmet.

 

À GUY DE MAUPASSANT

Dieppe, mardi 28 juillet [1874].

Mon cher Ami,

Comme le samedi est pour vous le jour sacro-saint du canotage, et que je ne suis resté à Paris qu’un seul jour, qui était samedi dernier, je n’ai pas pu vous voir en revenant de l’Helvétie.

Sachez donc que Le Sexe faible est reçu avec « enthou-siasme » par le théâtre de Cluny et y sera joué après la pièce de Zola, c’est-à-dire vers la fin de novembre. Le nommé Weinschenk, directeur de cette boîte exiguë, compte sur un grand succès d’argent, amen !

Il va sans dire que l’on trouve généralement que je me déshonore en comparaissant sur un théâtre inférieur !

Mais voici l’histoire : parmi les artistes que Weinschenk veut engager pour ma pièce, se trouve la nommée Alice Re-

– 1413 – gnault. Il a peur qu’elle ne soit déjà prise par le Vaudeville et que le Vaudeville ne veuille point la lâcher, pour moi.

Voudriez-vous avoir la bonté de vous informer adroite-ment de ce qui en est ?

Je serai revenu à Croisset vendredi soir, et samedi je commence Bouvard et Pécuchet ! J’en tremble, comme à la veille de m’embarquer pour un voyage autour du monde !!!

Raison de plus pour vous embrasser.

Votre

 

À EDMOND LAPORTE

Dieppe, mercredi [29 juillet 1874].

Mon cher Compagnon,

Je vous attends dimanche prochain à Croisset pour dî-ner. (J’y serai revenu vendredi soir.) Venez de bonne heure !

Votre père Simonin.

 

– 1414 –

À IVAN TOURGUENEFF

Dieppe, mercredi [25] 29 juillet 1874.

Mon bon vieux Tourgueneff,

Je serai revenu à Croisset vendredi (après-demain) et, le samedi 1er août, je commence, enfin, Bouvard et Pécuchet ! Je m’en suis fait le serment ! Il n’y a plus à reculer ! Mais quelle peur j’éprouve ! Quelles transes ! Il me semble que je vais m’embarquer pour un très grand voyage vers des régions in-connues, et que je n’en reviendrai pas.

Malgré l’immense respect que j’ai pour votre sens cri-tique (car chez vous le Jugeur est au niveau du Producteur, ce qui n’est pas peu dire) je ne suis point de votre avis sur la manière dont il faut prendre ce sujet-là. S’il est traité briè-vement, d’une façon concise et légère, ce sera une fantaisie plus ou [moins] spirituelle, mais sans portée et sans vrai-semblance, tandis qu’en détaillant et développant, j’aurai l’air de croire à mon histoire, et on peut faire une chose sé-rieuse et même effrayante. Le grand danger est la monotonie et l’ennui. Voilà bien ce qui m’effraie cependant…

Et puis, il sera toujours temps de serrer, d’abréger. D’ailleurs, il m’est impossible de faire une chose courte. Je ne puis exposer une idée sans aller jusqu’au bout.

Autre histoire. Vous souvenez-vous d’une pièce de moi et de Bouilhet : Le Sexe faible ? Eh bien, après avoir [été] ac-ceptée par le Vaudeville et reprise par moi, car le Vaudeville n’en voulait plus, puis refusée par Perrin comme indécente, et trouvée « à remanier d’un bout à l’autre » par Duquesnel,

– 1415 – elle est jugée par le théâtre de Cluny « excellente » et le di-recteur de ce tréteau subalterne compte avoir avec elle « un grand succès d’argent ». Admirez la contradiction de tous ces jugements ! Que dites-vous de tous ces imbéciles, de tous ces malins pleins d’expérience ? Et tâchez, d’après leur opinion, de tirer une conclusion pratique ! Et songez que Mme Sand croit à ces messieurs et écoute leur avis ! Quoi qu’il en soit, ladite pièce sera jouée après celle de Zola, pro-bablement en novembre ? J’entrerai en répétition vers le mi-lieu d’octobre. – Cela va me faire perdre 2 mois, et peut-être me valoir de nouvelles avanies. Mais je m’en moque profon-dément. – La moindre des phrases de B. et P. m’inquiète plus que Le Sexe faible tout entier.

Votre dernière lettre me paraît mélancholieuse ? Si je me laissais aller, je pourrais vous donner la réplique. Car moi aussi, je suis terriblement embêté, par tout, et principa-lement par mon propre individu. Il me semble, par moments, que je deviens idiot, que je n’ai plus une idée et que mon crâne est vide comme un cruchon sans bière. Mon séjour (ou plutôt mon oisiveté crasse) au Righi m’a abruti. On ne de-vrait jamais se reposer, car du moment qu’on ne fait plus rien, on songe à soi, et dès lors on est malade, ou l’on se trouve malade, ce qui est synonyme.

Et vous, mon pauvre vieux, comment va cette goutte ? Puisque Karlsbad vous avait fait l’année dernière beaucoup de bien, pourquoi n’en serait-il pas de même cette année ?

Si vous revenez vers le commencement de septembre, il est possible que je vous voie à Paris, car j’y passerai peut-être à ce moment-là deux ou trois jours ? En tout cas, je

 

– 1416 – compte sur vous cet automne à Croisset. Mon bouquin sera en train et nous pourrons en causer jusque dans les moelles.

La politique devient incompréhensible de bêtise. – Je ne crois pas à la dissolution de la Chambre. – À propos de poli-tique, j’ai vu à Genève une chose bien curieuse : le cabaret du père Gaillard, cordonnier et ex-général de la Commune… Je vous en ferai la description. C’est tout un monde, le monde [tel] que le rêve la démocratie, et que je ne verrai pas, Dieu merci ! Ce qui va occuper le premier plan, pendant peut-être deux ou trois siècles, est à faire vomir un homme de goût. Il est temps de disparaître.

Adieu, mon bon cher vieux. Donnez-moi de vos nou-velles et revenez-nous guéri.

Je vous embrasse bien fort.

Votre

 

À ERNEST COMMANVILLE

[Croisset,] samedi, 6 heures [1er août 1874].

Mon cher Ami,

Fortin sort de mon cabinet à l’instant même et voici son ultimatum :

 

– 1417 –

1° Les eaux d’Enghien sont une pure blague, et ne servi-raient à rien, absolument à rien pour votre affection.

2° On ne reste pas aux Eaux-Bonnes au-delà du 15 septembre à cause du froid. Donc s’il vous est absolument impossible d’y aller vers le 15 août, vous pouvez remettre la partie à l’année prochaine.

3° MAIS alors il faut (je souligne il faut) faire venir des Eaux-Bonnes même 50 quarts de bouteilles d’eau. – (Les quarts valent mieux que les litres parce qu’ils s’absorbent plus vite et que la bouteille reste moins longtemps débou-chée.)

Vous en prendrez matin et soir une tasse à café, dans laquelle vous mettrez deux cuillerées de lait chaud avec ad-dition d’une cuillère à soupe de sirop de tolu.

Vous demanderez à Charrières le meilleur pulvérisateur, et vous prendrez tous les jours une pulvérisation d’Eaux-Bonnes, pendant 8 ou 10 minutes.

N.B. Pendant tout le temps que vous serez au régime des Eaux-Bonnes vous vous abstiendrez d’arsenic.

Fortin ne doute pas que si vous vous astreignez à ce traitement (= ingurgitation d’eau et pulvérisation), vous ne guérissiez radicalement. Il faudra faire cela pendant 30 jours.

Avez-vous compris, mon bon ? et serez-vous obéissant ?

Ayez soin de ne pas interrompre votre traitement, même un jour. Fortin m’a bien recommandé de vous le dire.

– 1418 –

***

Les impositions, en additionnant les deux petits papiers bleus, se montent à la somme de 590 francs 60 centimes. Émile les payera lundi.

Tâchez de m’envoyer 500 francs vers la fin de la se-maine, et quand vous aurez le temps, faites-moi mon compte.

– Le jardin est magnifique.

– Aucunes nouvelles du peintre !!!

– Le sieur Raoul-Duval et Lapierre que mon larbin a rencontrés devaient venir me faire une visite aujourd’hui, mais je n’ai vu jusqu’à présent que ce bon Fortin.

J’oubliais de vous dire que je n’ai plus les papiers des impositions. Les avez-vous pris ? Faut-il les présenter au Re-ceveur ? Dans ce cas-là, renvoyez-les-moi illico.

Hier soir, j’ai rangé toutes mes « petites » affaires, ce matin j’ai rangé mes plumes, et tout à l’heure, à 4 heures, après tout un après-midi de torture, j’ai enfin trouvé la pre-mière phrase de B. et P., que j’envoie à Caro, selon ma pro-messe. Qu’elle ne m’accuse point de vol, si elle s’aperçoit de l’absence de son cachet. Anselme l’a fourré dans ma malle, ainsi que le restant du « petit » bout de cire.

Sur ce, je vous embrasse, et transmettez cette politesse à la belle dame Commanville.

– 1419 –

À vous.

 

P.-S. – M. Risler est toujours dans le même état. Caro pourra le dire dans les visites, si on lui parle de moi. – Et elle ajoutera de ma part « serviteur ».

 

À ÉMILE ZOLA

Croisset, près Rouen.

Dimanche soir, 2 août [1874].

Mon cher Ami,

On me dit que L’Événement de ce matin annonce le dé-part de Weinschenk pour les Menus-Plaisirs.

Aurions-nous un renfoncement anticipé ?

J’en ai quelque peur, d’autant plus que ledit Weinschenk, qui devait m’écrire relativement aux engage-ments d’acteurs, ne m’a pas donné de ses nouvelles.

Tout à vous.

 

Hier au soir, j’ai enfin commencé mes bons-hommes.

 

– 1420 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi, 3 heures [6 août 1874].

C’est pour t’obéir, mon loulou, que je t’ai envoyé la première phrase de Bouvard et Pécuchet. Mais comme tu la qualifies, ou plutôt décores du nom de reliques et qu’il ne faut point adorer les fausses, sache que tu ne possèdes pas la vraie phrase.

La voici : « Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. » Mainte-nant, tu ne sauras rien de plus, d’ici à longtemps. Je patauge, je rature, je me désespère. J’en ai eu, hier au soir, un violent mal d’estomac. Mais ça ira, il faut que ça aille. N’importe ! les difficultés de ce livre-là sont effroyables. Je suis capable d’y crever à la peine ? L’important, c’est qu’il va m’occuper durant de longues années. Tant qu’on travaille, on ne songe point à son misérable individu.

Rien de plus à te dire. Je vis solitairement comme un pe-tit père tranquille, n’ayant pour compagnie que Julio. – Et à propos de tranquille, Fortin trouve que j’ai l’air « calmé et plus brave homme ». C’est possible, mais moi, je trouve que la Suisse m’a un peu abruti : premier point pour être conve-nable.

La question des Eaux-Bonnes est donc vuidée, et à la sa-tisfaction d’Ernest, puisqu’il s’épargne le voyage. A-t-il ache-té le pulvérisateur ? Il doit être drôle, assis le bec ouvert de-vant l’appareil.

 

– 1421 –

Tu m’as envoyé dans ta dernière lettre un mot sublime : « Je ne permets pas que l’on touche à mes chers anciens », et, comme c’est à propos de Sénèque, cela m’a rappelé Mon-taigne disant : « Insulter Seneca, c’est m’insulter moi-même. »

Tâche de trouver dans les journaux de Rouen (de mardi dernier ?) le discours en vers de Decorde, à l’Académie. Quel morceau !

Adieu, pauvre chat. Deux bons baisers sur les deux bonnes jouettes.

Ton Vieux.

 

À MARGUERITE CHARPENTIER

Croisset, jeudi 6 [août 1874].

Chère Madame,

Commencez, je vous prie, par remercier votre mari de m’avoir enfin répondu. Cet effort a dû lui coûter ! N’importe ! Assurez-lui, de ma part, qu’il est beau !

Quant à vous, je ne sais comment vous dire le plaisir que m’a fait votre charmante lettre. Vous sévignez comme un ange. Mais quelles longues vacances vous prenez ! Vous avez bien raison. Amusez-vous, humez le bon air de la plage. Je me suis promené sur celle-là bien souvent, autrefois, et je

– 1422 – n’aime pas à y retourner parce que j’y rencontre trop de souvenirs.

Pendant que Georges fainéantise à l’ombre de son vaste chapeau de planteur, son auteur travaille comme un nègre. Samedi dernier j’ai enfin commencé mon roman. Les pre-mières pages sont dures à décrocher, et avant que j’aie fini la dernière, bien des révolutions auront peut-être passé sur le macadam. L’important pour moi, c’est que le susdit bouquin va m’occuper pendant longtemps. Tant qu’on travaille, on ne songe pas à ses misères.

Le directeur de Cluny a l’air enchanté du Sexe faible. Au-rais-je une revanche ? comme on dit en style de feuilleton ? Ce serait drôle.

Quand nous reverrons-nous ? Vous savez que je compte sur votre visite cet automne ; et je profite de mon grand âge pour vous baiser sur les deux joues, chère Madame, ainsi que mon filleul, et celle qui m’appelle

HABERT.

 

À ALPHONSE LEMERRE

Croisset près Rouen, 6 août [1874].

Mon cher ami,

En passant par Paris, pour aller en Suisse il y a six se-maines, j’ai trouvé chez moi votre petite brochure sur la ty-

– 1423 – pographie. Je me souviens qu’elle m’a beaucoup intéressé par une foule de renseignements que j’ignorais, et qu’on y sent « l’amour de la chose ». Je vous remercierais plus lon-guement si je n’avais eu la bêtise d’oublier votre opuscule rue Murillo.

Mais cette lettre a un but plus personnel ou mieux plus égoïste. Ne devez-vous pas à la fin du mois de septembre prochain me donner mille francs ? Puis-je compter dessus pour cette époque ? Si vous pouviez dès maintenant m’envoyer le billet, j’en trouverais l’emploi. Il va sans dire que vous ferez comme il vous plaira, et que je ne prétends vous gêner ou contrarier en quoi que ce soit, étant très cor-dialement

Votre

Un petit mot de réponse, je vous prie.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] dimanche, 5 heures [9 août 1874].

Questions commerciales (pour mon neveu) :

1° Lemerre m’a envoyé ce matin un billet à ordre de mille francs à toucher fin octobre. Je voudrais bien avoir dès maintenant cette somme en deux parts, pour en donner une à mon tapissier, de Rouen, et l’autre à Marguillier. Comment faire ?

– 1424 –

2° J’attendais de Dieppe, ce matin, 500 francs.

Question médicale concernant le même neveu : ce n’est pas en se trimballant à Étretat, à Bordeaux, à Paris et à Rouen qu’il se guérira. Force-le, au moins, à voyager avec des bou-teilles d’Eaux-Bonnes ! Il aurait dû déjà se mettre à l’insufflateur ! Fortin, avec qui je suis revenu hier sur le ba-teau, m’a paru surpris qu’il ne l’eut pas encore acheté, et fronçant les sourcils : « Il faut que M. Commanville suive son régime mieux que ça ! et tout de suite, pour que nous ayons deux mois de traitement avant l’hiver. »

Sur le bateau de La Bouille où je suis revenu de Rouen avec Bataille, j’ai vu une binette gigantesque : celle de Lais-né, l’associé de Pécuchet (pas le mien). Du reste, je suis ren-tré, broyé d’ennui par le spectacle de l’éluite ! aller à Rouen est dur !

Julie y verra de ses deux yeux, à ce que m’a prétendu l’interne d’Achille. Elle en a un qui est toujours enflammé. C’est pourquoi on la garde à l’Hôtel-Dieu, où elle paraît s’affaiblir, bien qu’elle ne soit pas malade.

J’ai pensé beaucoup à toi aujourd’hui, pauvre chat. Tu es au milieu de gens qui te plaisent. Tu t’amuses et proba-blement tu ris ! Moi, je tire sur ma cervelle pour faire venir des idées, qui ont du mal à venir, et je ne suis pas précisé-ment très gai. Il pleut, et de loin, je t’embrasse.

VIEUX.

Réponse à mes questions.

 

– 1425 –

J’attends une description narrative, ou narration des-criptive, du voyage d’Étretat.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] nuit de lundi [10 ? août 1874].

Mon bon,

On me charge de vous demander quel jour de cette se-maine vous viendrez, jeudi ? par exemple.

Apprêtez votre caleçon. Nous prendrons un bain.

Je ne vous lirai rien, parce que j’ai peu écrit.

Raison de plus pour m’amener votre œuvre, et de la co-pie, s’il y en a de faite.

Je vous embrasse.

Votre vieux géant.

 

– 1426 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi matin [13 août 1874].

Voici le billet, mon Loulou, donne-le à Ernest, pour que je puisse payer le tapissier de Rouen. – Et Mme Touzan ? Y pense-t-il ?

Rien de nouveau ! Car il est inutile que je te parle tou-jours de B. et P., messieurs qui me donnent bien du mal !

L’évasion de Bazaine fait pendant à celle de Rochefort. On est maintenant si bête et vache qu’on ne sait même plus garder les prisonniers. Il va prendre du service en Espagne, pour « sauver encore une fois la société ». Ce qui me divertit là-dedans, c’est la mine de la magistrature, les enquêtes, les procès-verbaux ! Depuis lundi matin, le gouvernement a peut-être dépensé là-dessus trois rames de papier. Allons, adieu, un fort bacio de Vieux !

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] dimanche, 4 heures [16 août 1874].

Quel beau temps ! ma chérie. Quel calme autour de moi, et quelle solitude ! Il faut être parfois robuste pour l’endurer. Mais enfin aucun bourgeois ne m’embête par ses discours ou le spectacle de sa personne ! C’est l’important. N’importe ! il y a des moments où le cœur s’ennuie.

 

– 1427 –

Bouvard et Pécuchet continuent leur petit chemin. J’espère avoir fini le premier mouvement du 1er chapitre dans quatre ou cinq jours ; ce sera toujours cela de fait ! Mais la mise en train est bien difficile.

Le bon Laporte est venu avant-hier m’inviter pour jeudi prochain à déjeuner ou à dîner. Cette question n’est pas en-core réglée.

Je vais tout à l’heure faire (enfin) à M. Deschamps une visite promise depuis plus de six mois. – Julio s’est uni mor-ganatiquement à une jeune personne de la maison Davy, ré-pondant au nom de Gilda. Je n’ai pas assisté au mariage. Voilà toutes les nouvelles de céans.

Je suis bien aise que Laure le Poittevin t’ait mieux reçue cette fois. Ce que tu m’en avais dit l’année dernière me chif-fonnait. Je regrette de ne pas la voir plus souvent pour cau-ser ensemble de bien des choses et des gens, dont nous seuls nous souvenons.

As-tu au moins brillé dans ta conversation sérieuse avec M. Franck. Ce voyage d’Étretat me fait penser à Mazeline, que j’ai vu à la gare avec vous. Quel manque de chic ! peu de prestige, peu de prestige !

Malgré les grognements de ton mari, je t’engage à le mo-rigéner pour sa boisson, et écris souvent de bonnes petites lettres à ce

pauvre Vieux

qui t’aime.

 

– 1428 –

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] jeudi soir [20 août 1874].

Mon vieux Brave,

Comme il se peut très bien que je parte samedi soir pour Saint-Gratien, venez donc demain vendredi dîner chez votre Géant.

 

N’est-ce pas que le père Simonin est beau ?

 

Au reçu de la présente, envoyez-moi par le bateau de [La] Bouille un petit mot pour me dire s’il faut vous attendre.

Quand même vous n’arriveriez ici qu’à 7 heures et de-mie, ça ne fait rien.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] vendredi matin [21 août 1874].

Un mot seulement, mon Caro, pour te dire que je m’étonne beaucoup de n’avoir pas encore le montant de mon billet. Je voudrais me débarrasser de mes notes, tout de suite, d’autant plus que la semaine prochaine, probablement

– 1429 – mardi, je partirai pour Paris où je resterai une quinzaine. Voilà ; j’y verrai la chère Juliet, et j’irai à Saint-Gratien.

Pour ne pas toujours reparler d’argent et en demander (car ces questions-là m’assomment !), préviens mon beau neveu qu’il ait à m’envoyer à Paris vers le 8 ou le 10 du mois prochain mille francs. Tant mieux qu’un lopin de Deauville soit vendu et bien. Lequel ?

J’ai été hier déjeuner chez Laporte. Quelle gentille ins-tallation ! C’est à voir. Au milieu de tout cela, je ne suis pas gai ! mais pas du tout ! Je regrette plus que jamais (sans compter les autres) mon pauvre Bouilhet, dont je sens le be-soin à chaque syllabe de B. et P., ce livre est diabolique ! J’ai peur d’avoir la cervelle épuisée. C’est peut-être que je suis trop plein de mon sujet et que la bêtise de mes deux bonshommes m’envahit ?

Quand je serai revenu de Paris, il faudra venir voir

VIEUX

pour le remonter un peu.

***

Mes amitiés à Mme Heuzey.

 

– 1430 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] vendredi matin [21 août 1874].

Comme il y a longtemps que je n’ai eu de vos nouvelles, chère Princesse ! Je n’en avais aucune à vous donner de moi, qui fussent bien intéressantes. Depuis un mois j’essaie de commencer un grand livre qui me donne un mal affreux ! Et les soucis de l’Art, joints au vide de la Solitude, ne me rendent pas précisément très gai.

L’évasion de Bazaine m’a paru un événement assez drôle. Quelle suite aura-t-il ? Je n’imagine rien de bon de notre avenir ?

Je n’ai pu voir à Dieppe le prince Napoléon. Il venait d’en partir, avec sa dame de compagnie, qui a été un sujet d’épatement pour les bourgeoises de la localité.

Comment allez-vous ? Vous seriez bien bonne de m’envoyer un peu de votre inqualifiable et chère écriture. – Très prochainement du reste, j’irai peut-être un soir vous demander à dîner, car il faudra que j’aille bientôt à Paris pour mes affaires théâtrales. Je serai payé du dérangement par le plaisir de vous voir.

En vous baisant les deux mains, Princesse, je suis votre vieux dévoué.

 

– 1431 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] vendredi matin [28 août 1874].

Comme tu as de la société, mon cher loulou ! Est-ce que, vraiment, cette brillante compagnie, cette suite de visites te retiendra à Neuville jusqu’à la fin d’octobre ? et que d’ici là le pauvre vieux doit se résigner à n’avoir pas ta compagnie, à Croisset ? N’importe ! quand je serai de retour, si tu ne peux venir, j’irai te voir, car il m’ennuie de toi démesuré-ment, pauvre fille. J’ai peur avec l’âge de ressembler tout à fait à ta grand-mère. J’y tourne !

Et ce qu’il y a de sûr, c’est que le Rigi ne m’a pas fait de bien, moralement parlant. Je crois que les spectacles su-blimes m’ont abêti. Cela tient aussi à Bouvard et Pécuchet qui me rongent. J’en viendrai à bout, cependant !

Le pauvre Moscove est de retour depuis deux jours, et plus malade que jamais. J’ai été le voir à Bougival (voyage embêtant à cause de l’omnibus ; il ne se doutera jamais du sacrifice que je lui ai fait) et nous avons passé notre temps à gémir et à nous attrister sur nos maux réciproques. Je n’échangerais pourtant pas les miens contre les siens. Bien entendu, nous n’avons parlé que de Bouvard et Pécuchet ! et, en somme, ça va mieux. Mais j’étais bien bas, en partant de Croisset.

Continuer : partie 29 sur 35