Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
Ton géant.
Samedi midi.
– 280 –
À JULES DUPLAN
[Paris, 1870 ?]
Je t’attends demain pour déjeuner. Nous resterons en-semble jusqu’à 4 heures.
Ton vieux.
À GEORGE SAND
[Paris, 1er mars 1870.]
Chère Maître,
C’est fini. Mon pauvre Duplan est mort ce matin à midi.
On l’enterre après-demain. Donc ne comptez pas sur moi jeudi.
Donnez-moi de vos nouvelles. Je vous écrirai dès que je serai un peu remis.
Je vous embrasse.
Ah ! votre pauvre troubadour n’est pas gai !
– 281 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Paris,] mercredi soir [2 mars 1870].
Pauvre cher Ami,
Tes malheurs me navrent. C’est trop coup sur coup, et je pars samedi matin, te laissant dans toutes ces douleurs ! Veux-tu venir à Nohant avec moi, changer d’air, ne fût-ce que deux ou trois jours. J’ai un coupé, nous serions seuls et ma voiture m’attend à Châteauroux. Tu serais triste chez nous à ton aise. Nous avons aussi un deuil dans la famille. Changement de logement, de figures, d’habitudes, cela fait quelquefois un bien physique. On n’oublie pas son chagrin, on force son corps à le supporter.
Je t’embrasse de toute mon âme. Un mot et je compte sur toi.
À GEORGE SAND
[Paris, 3 mars 1870.]
Non ! chère bon Maître, ce qu’il me faut maintenant, ce n’est pas la campagne, mais le travail. Quand ma grippe qui m’a repris sera passée, je me précipiterai à la bibliothèque de l’Institut, où j’aurai à faire tous les jours pendant six se-maines, au moins.
– 282 –
J’ai fait ce matin, au milieu de la souffrance intense qui m’étouffait, une foule de réflexions amèrement grotesques. – Et personne à qui parler ! personne qui sente comme vous !
Depuis dimanche, j’ai eu de vives inquiétudes à propos de mon frère, qui a une pleurésie. On m’écrit, aujourd’hui, qu’il va mieux.
Au milieu ou à la fin de la semaine, je demanderai à l’Odéon deux places pour aller voir L’Autre.
Quel est donc le deuil que vous avez dans votre famille ?
Donnez-moi de vos nouvelles quand vous serez délas-sée.
Embrassez bien fort Aurore pour moi.
Mille tendresses de votre pauvre vieux troubadour, peu facétieux pour le moment.
Jeudi, 6 heures du soir.
À EDMOND DE GONCOURT
[Paris,] vendredi, 8 heures [4 mars 1870].
Merci de votre poignée de main, mon cher ami.
– 283 –
Mon frère va mieux depuis hier, mais il reste dans son lit avec une pleurésie et deux vésicatoires sur la poitrine.
Quant à moi, je suis, physiquement parlant, broyé. (Je ne parle pas du moral.) D’autant plus que je suis repris violem-ment par la grippe. – J’ai eu un eczéma sur la figure et mon domestique, à côté de moi, qui gueulait d’un rhumatisme ar-ticulaire. C’était complet ! Il n’est pas toujours facile d’être « philosophe et homme d’esprit ».
Je vous embrasse.
Donnez-moi des nouvelles de Jules. – Ah ! comme je vous plains, pauvre cher ami !
À ERNEST FEYDEAU
[Paris,] vendredi soir [4 mars 1870].
Mon cher Ami,
J’ai hier enterré mon petit Duplan. C’est te dire l’état moral dans lequel je suis.
Quant au physique, la fièvre ne me quitte pas. – Et j’ai du mal à me tenir debout.
– 284 –
L’idée que tu as besoin de moi et que je ne me rends pas à ton appel me désole ! Envoie-moi donc ton frère.
Le mien a une fluxion de poitrine. J’ai été inquiet toute la semaine dernière.
Je suis accablé et je t’embrasse.
Ton
Mon domestique est à l’hôpital avec un rhumatisme ar-ticulaire. C’est complet !
AU DOCTEUR DUMONT
[Paris,] 6 mars [1870].
Mon cher Ami,
Je te remercie de ton invitation. Mais j’ai :
1° la grippe ;
2° un eczéma à la figure ;
3° des clous à différents endroits du corps ;
– 285 –
et 4° je suis accablé par la mort de mon petit Duplan. Si bien que je serais un convive peu gai, gênant pour les autres, et gêné moi-même, ce qui est plus grave.
Je m’invite pour un peu plus tard. Tu m’excuses, n’est-ce pas ?
Tout à toi.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant,] 11 mars [18]70.
Comment vas-tu, mon pauvre enfant ? Je suis contente d’être ici, au milieu de mes amours de famille. Mais je suis triste tout de même, de t’avoir laissé chagrin, malade et con-trarié. Donne-moi de tes nouvelles, un mot du moins, et sache bien que nous nous tourmentons tous de tes ennuis et souffrances.
G. SAND.
À CHARLES-FRANCISQUE BERTON
[Paris,] mardi soir [15 mars 1870].
Mon cher Ami,
– 286 –
Des deux pièces récitées par Mme Plessy, l’une « À une petite fille élevée au bord de la mer » se trouve dans le vo-lume de Bouilhet intitulé Festons et astragales, l’autre, qui n’a pas de titre, a été imprimée dans le feuilleton de Théo[phile] Gautier qui rendait compte, huit jours après, de la représen-tation à bénéfice. Le souffleur de l’Odéon doit, d’ailleurs, avoir une copie de cette pièce ?
J’ai eu bien des chagrins depuis un mois. Voilà pourquoi je n’ai pas été encore vous applaudir dans L’Autre. Je me ré-serve ce plaisir-là pour la fin de cette semaine ou le com-mencement de l’autre.
D’ici là, tout à vous.
Elle commence ainsi : Toute ma lampe a brûlé goutte à goutte.
P.-S. S’il vous était impossible de la retrouver, je la re-copierais pour vous.
À GEORGE SAND
[Paris,] mardi soir [15 mars 1870].
Chère Maître,
– 287 –
Je suis toujours bien éreinté et très faible, encore plus d’esprit que de corps. – J’entre dans la période hargneuse et misanthropique. Tout et tous m’ennuient et m’irritent. Je sens que la vieillesse me prend ! Je ne vois plus personne avec qui causer !
Pendant dix jours je me suis livré franchement, pleine-ment, à une tristesse noire. J’avais fermé ma porte et je n’ai vu personne. – Puis je me suis remis à travailler, à lire des choses rébarbatives telles que les Ennéades de Plotin. Je vais tous les jours à la Bibliothèque impériale ou à celle de l’Institut. – Je dîne seul chez moi, je me couche à 11 heures et je dors jusqu’à 9 heures du matin. Voilà.
Je n’ai pas encore vu L’Autre, je me donnerai ce plaisir-là, à la fin de cette semaine ou au commencement de la se-maine prochaine.
Mon visage se rétablit. Je prends de l’huile de foie de morue pour me tonifier un peu.
Et vous ? Quand se verra-t-on ? Au commencement d’avril, n’est-ce pas ?
Mon frère a eu une fluxion de poitrine très sérieuse. – Mais il est tiré d’affaire.
Amitiés à tous les vôtres.
Et à vous, chère bon maître, mille tendresses.
– 288 –
À ALFRED MAURY
Paris, jeudi 17 mars [1870].
Rue Murillo, 4, parc Monceau.
Mon cher Ami,
Il m’est impossible de me procurer :
côme, 1° Les Révélations de saint Pa- de } Dulaurier. 2° Le Pistis-Sophia
M. Tardieu a fait des recherches vaines dans la biblio-thèque de l’Institut.
J’en suis d’autant plus fâché que les fragments de Pistis-Sophia que j’ai lus dans le Journal asiatique m’ont extrême-ment intéressé.
Puisque c’est demain votre jour d’institut, ne pourriez-vous pas demander à M. Dulaurier comment faire pour se procurer ces deux ouvrages ?
J’ai eu, tous ces temps-ci, bien des ennuis, sans compter un grand chagrin (la mort de Jules Duplan).
Je ne tarderai pas à m’en retourner dans ma solitude, mais je voudrais d’ici là passer avec vous quelques bons moments. Dites-moi les jours et les heures où vous êtes libre.
Merci d’avance et tout à vous.
– 289 –
À GEORGE SAND
[Paris, 17 mars 1870.]
Chère Maître,
J’ai reçu hier au soir un télégramme de Mme Cornu por-tant ces mots : « Venez chez moi, affaire pressée. » Je me suis donc transporté chez elle, aujourd’hui. Et voici l’histoire.
L’Impératrice prétend que vous avez fait à sa personne des allusions fort désobligeantes dans le dernier numéro de la Revue. « Comment ? moi que tout le monde attaque main-tenant ! Je n’aurais pas cru ça ! Et je voulais la faire nommer de l’Académie ! Mais que lui ai-je donc fait ? etc., etc. » Bref, elle est désolée, et l’Empereur aussi ! Lui n’était pas indigné, mais prostré (sic).
Mme Cornu lui a représenté en vain qu’elle se trompait et que vous n’aviez voulu faire aucune allusion.
Ici, une théorie de la manière dont on compose des ro-mans.
« Eh bien, alors, qu’elle écrive dans les journaux qu’elle n’a pas voulu me blesser.
— C’est ce qu’elle ne fera pas, j’en réponds !
— Écrivez-lui pour qu’elle vous le dise.
— Je ne me permettrai pas cette démarche.
– 290 –
— Mais je voudrais savoir la vérité, cependant ! Con-naissez-vous quelqu’un qui… ! Alors Mme Cornu m’a nommé.
— Oh ! ne dites pas que je vous ai parlé de ça. »
Tel est le dialogue que Mme Cornu m’a rapporté. Elle dé-sire que vous m’écriviez une lettre où vous me direz que l’Impératrice ne vous a pas servi de modèle. J’enverrai cette lettre-là à Mme Cornu, qui la fera passer à l’Impératrice.
Je trouve cette histoire stupide et ces gens-là sont bien délicats ! On nous en dit d’autres, à nous !
Maintenant, chère Maître du bon Dieu, vous ferez abso-lument ce qui vous conviendra.
L’Impératrice a toujours été très aimable pour moi, et je ne serais pas fâché de lui être agréable. – J’ai lu le fameux passage. Je n’y vois rien de blessant. Mais les cervelles de femmes sont si drôles !
Je suis bien fatigué de la mienne (ma cervelle) ou plutôt elle est bien bas pour le quart d’heure ! J’ai beau travailler, ça ne va pas ! ça ne va pas ! Tout m’irrite et me blesse ; et comme je me contiens devant le monde, je suis pris, de temps à autre, par des crises de larmes où il me semble que je vais crever. – Je sens enfin, une chose toute nouvelle : les approches de la vieillesse. L’ombre m’envahit, comme dirait le père Hugo.
Mme Cornu m’a parlé avec enthousiasme d’une lettre que vous lui avez écrite sur une méthode d’enseignement. J’irai voir L’Autre avec ma nièce samedi prochain.
– 291 –
J’attends votre retour à Paris avec une double impa-tience. Car dès que vous n’y serez plus, je m’en retournerai à Croisset. Paris commence à me taper un peu trop sur les nerfs.
Vous ai-je dit que je prenais de l’huile de foie de morue, comme un marmot ? n’est-ce pas pitoyable !
Je vous embrasse bien fort.
Votre vieux troubadour, rébarbatif.
Jeudi, 17 mars.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 17 mars [1870].
Je ne veux pas de ça. Tu n’entres pas dans la vieillesse. Il n’y a pas de vieillesse dans le sens hargneux et misan-thrope. Au contraire quand on est bon, on devient meilleur, et comme déjà, tu es meilleur que la plupart des autres, tu dois devenir exquis. Tu te vantes, au reste, quand tu te pro-poses d’être en colère contre tout et tous. Tu ne pourrais pas. Tu es faible devant le chagrin comme tous ceux qui sont tendres. Les forts sont ceux qui n’aiment pas. Tu ne seras jamais fort, et c’est tant mieux. Il ne faut pas non plus vivre
– 292 – seul. Quand la force revient, il faut vivre et ne pas la renfer-mer pour soi seul.
Moi j’espère que tu vas renaître avec le printemps. Voilà la pluie qui détend. Demain ce sera le soleil qui ranime. Nous sortons tous d’être malades. Nos filles rudement en-rhumées, Maurice assez secoué par une courbature avec froid, moi reprise de frissons et d’anémie. Je suis bien, bien patiente et j’empêche tant que je peux les autres de s’impatienter. Tout est là ; l’ennui du mal double toujours le mal. Quand serons-nous sages comme les Anciens l’entendaient ? Cela, en somme, voulait dire patient, pas autre chose. Voyons, cher troubadour, il faut être patient, un peu pour commencer, et puis, on s’y habitue. Si nous ne tra-vaillons pas sur nous-mêmes, comment espérer qu’on sera toujours en train de travailler sur les autres ?
Enfin, au milieu de tout cela, n’oublie pas qu’on t’aime et que le mal que tu te fais nous en fait aussi.
J’irai te voir et te secouer sitôt que j’aurai repris mes jambes et ma volonté qui sont encore en retard. J’attends, je sais qu’elles reviendront.
Tendresses de tous mes malades. Le polichinelle n’a en-core perdu que son archet et il est encore souriant et bien doré. Le baby de Lolo a eu des malheurs. Mais ses robes ha-billent d’autres poupées. Moi, je ne bats que d’une aile, mais je t’embrasse et je t’aime.
G. SAND.
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À RAOUL-DUVAL
[Paris, 19 mars 1870.]
Voici, cher Ami, ce que j’ai pris pour vous.
Vous seriez bien aimable de venir demain me faire une visite dans l’après-midi.
Tout à vous.
Gve.
Samedi matin.
Monsieur E. Raoul-Duval, avocat-général
rue François-1er, 45
Paris
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 19 mars [1870].
Je sais, mon ami, que tu lui es très dévoué. Je sais qu’Elle est très bonne pour les malheureux qu’on lui recom-mande, voilà tout ce que je sais de sa vie privée. Je n’ai ja-mais eu ni révélation, ni document sur son compte, pas un mot, pas un fait, qui m’eût autorisée à la peindre. Je n’ai donc tracé qu’une figure de fantaisie, je le jure, et ceux qui prétendraient la reconnaître dans une satire quelconque se-raient en tout cas, de mauvais serviteurs et de mauvais amis.
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Moi, je ne fais pas de satire. Je ne sais ce que c’est. Je ne fais pas non plus de portraits, ce n’est pas mon état ; j’invente. Le public qui ne sait pas en quoi consiste l’invention veut voir partout des modèles. Il se trompe et ra-baisse l’art.
Voilà ma réponse sincère. Je n’ai que le temps de [la] mettre à la poste.
G. SAND.
À HORTENSE CORNU
[Paris,] dimanche soir [20 mars 1870].
Votre dévouement s’était alarmé à tort, chère Madame. J’en étais sûr. Voici la réponse qui m’arrive poste pour poste.
Les gens du monde, je vous le répète, voient des allu-sions où il n’y en a pas. Quand j’ai fait Madame Bovary on m’a demandé plusieurs fois : « Est-ce Mme *** que vous avez voulu peindre ? » Et j’ai reçu des lettres de gens parfaitement inconnus, une entre autres d’un monsieur de Reims qui me félicitait de l’avoir vengé (d’une infidèle) !
Tous les pharmaciens de la Seine-Inférieure, se recon-naissant dans Homais, voulaient venir chez moi me flanquer des gifles ; mais le plus beau (je l’ai découvert cinq ans plus tard), c’est qu’il y avait alors, en Afrique, la femme d’un mé-decin militaire s’appelant Mme Bovaries et qui ressemblait à
– 295 –
Mme Bovary, nom que j’avais inventé en dénaturant celui de Bouvaret.
La première phrase de notre ami Maury en parlant de L’Éducation sentimentale a été celle-ci : « Est-ce que vous avez connu X***, un Italien, professeur de mathématiques ? Votre Sénécal est son portrait physique et moral ! Tout y est, jusqu’à la coupe des cheveux ! » D’autres prétendent que j’ai voulu peindre, dans Arnoux, Bernard-Latte (l’ancien éditeur) que je n’ai jamais vu, etc.
Tout cela est pour vous dire, chère Madame, que le pu-blic se trompe en nous attribuant des intentions que nous n’avons pas.
J’étais bien sûr que Mme Sand n’avait voulu faire aucun portrait : 1° par hauteur d’esprit, par goût, par respect de l’Art, et 2° par moralité, par sentiment des convenances, et aussi par justice.
Je crois même, entre nous, que cette inculpation l’a un peu blessée. Les journaux, tous les jours, nous roulent dans l’ordure, sans que jamais nous leur répondions, nous dont le métier, cependant, est de manier la plume ; et on croit que pour faire de l’effet, pour être applaudis, nous allons nous en prendre à tel ou à telle ? Ah ! non ! pas si humbles ! Notre ambition est plus haute et notre honnêteté plus grande. Quand on estime son esprit, on ne choisit pas les moyens qu’il faut pour plaire à la canaille. Vous me comprenez, n’est-ce pas ?
– 296 –
Mais en voilà assez. J’irai vous voir un de ces matins. En attendant ce plaisir-là, chère Madame, je vous baise les mains et suis tout à vous.
À GEORGE SAND
[Paris, 20 mars 1870.]
Chère Maître,
Je viens d’envoyer votre lettre (dont je vous remercie) à Mme Cornu, en l’insérant dans une épître de votre trouba-dour où je me permets de dire vertement ma façon de penser. Les deux papiers seront mis sous les yeux de la dame et lui apprendront un peu d’esthétique.
Hier soir j’ai vu L’Autre et j’ai pleuré à diverses reprises. Ça m’a fait du bien. Voilà ! Comme c’est tendre et exaltant ! Quelle jolie œuvre ! et comme on aime l’auteur ! Vous m’avez bien manqué. – J’avais besoin de vous bécoter, comme un petit enfant. – Mon cœur oppressé s’est détendu. Merci. Je crois que ça va aller mieux.
Il y avait beaucoup de monde. Berton et son fils ont été rappelés deux fois.
Soignez-vous ! Ne travaillez pas trop.
Embrassez pour moi Lolo et les autres.
– 297 –
Mille tendresses de votre vieux troubadour.
À NOËL PARFAIT
[Paris, 29 mars 1870.]
Mon cher Ami,
Voici un roman […]
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris, 3 avril 1870 ?]
Mon Loulou,
Je n’ai pas de nouvelles de ta bonne-maman ? Peux-tu m’en donner ?
Je me propose d’aller demain chez toi déjeuner ou dî-ner. Lequel t’est le plus commode ?
Un bon bécot sur chaque joue.
Ton vieux ganache.
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Dimanche, 10 h ½.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 3 avril [1870].
Ton vieux troubadour a passé par de cruelles angoisses. Maurice a été sérieusement, dangereusement malade. Heu-reusement, Favre, mon docteur, à moi, le seul en qui j’aie foi, est accouru à temps ; après cela, Lolo a eu de violents accès de fièvre. Autres terreurs ! Enfin notre sauveur est parti ce matin nous laissant presque tranquilles et nos malades se sont promenés au jardin pour la première fois. Mais ils veu-lent encore bien des soins et de la surveillance et je ne les quitterai pas avant 15 jours ou 3 semaines. Si donc tu m’attends à Paris et que le soleil t’appelle ailleurs n’y aie pas de regret. Je tâcherai de t’aller voir de Paris à Croisset entre un matin et un soir.
Au moins, dis-moi comment tu vas, ce que tu fais, si tu es sur pied de toutes façons. Mes malades et mes bien por-tants t’envoient leurs tendresses, et je t’embrasse comme je t’aime, ce n’est pas peu.
G. SAND.
Mon ami Favre a beaucoup de goût pour toi, et désire te connaître ; ce n’est pas un médecin qui cherche pratique, il ne pratique que pour ses amis et on l’offenserait en voulant
– 299 – le payer. Ton être l’intéresse, voilà tout, et je lui ai promis de te le présenter si tu y consens. Il est encore autre chose que médecin, je ne sais quoi, chercheur, de quoi ? De tout. Il est amusant, original et intéressant au possible. Tu me diras si tu veux le voir, autrement je m’arrangerai pour qu’il n’y pense plus. Réponse sur ce point.
À GEORGE SAND
[Paris,] lundi matin, 11 heures [4 avril 1870].
Je sentais qu’il vous était arrivé quelque chose de fâ-cheux, puisque je venais de vous écrire pour savoir de vos nouvelles, quand on m’a apporté votre lettre de ce matin. – J’ai repêché la mienne chez le portier. En voici une seconde.
Pauvre chère maître ! Comme vous avez dû être in-quiète ! et Mme Maurice, aussi ! Vous ne me dites pas ce qu’il a eu (Maurice). Dans quelques jours, avant la fin de la se-maine, écrivez-moi pour m’affirmer que tout est bien fini. La faute en est, je crois, à l’abominable hiver dont nous sor-tons ! On n’entend parler que de maladies et d’enterrements ! Mon pauvre larbin est toujours à la maison Dubois et je suis navré quand je vais le voir. Voilà deux mois qu’il reste sur son lit, en proie à des souffrances atroces.
Je me figure vous près du berceau de Lolo et la surveil-lant. Ce ne devait pas être drôle. Bécottez-la bien de ma part pour la récompenser d’être guérie.
– 300 –
Quant à moi, ça va mieux, j’ai lu énormément, je me suis surmené et me revoilà à peu près sur pattes. – L’amas de noir que j’ai au fond du cœur est un peu plus gros, voilà tout. Mais dans quelque temps, je l’espère, on ne s’en aper-cevra pas. Je passe mes jours à la bibliothèque de l’Institut. Celle de l’Arsenal me prête des livres que je lis le soir, et je recommence le lendemain. – Au commencement de mai, je m’en retournerai à Croisset. – Mais je vous verrai d’ici là. Tout va se remettre avec le soleil.
La belle dame en question m’a fait à votre endroit les excuses les plus convenables, m’affirmant qu’elle n’avait « jamais eu l’intention d’insulter le génie ».
Certainement, je veux bien connaître M. Favre ; puisqu’il est un des vôtres, je l’aimerai.
Mille tendresses, chère bon Maître.
Je vous embrasse très fort.
À GEORGE SAND
Paris, jeudi [14 avril 1870].
M. Favre m’a envoyé de vos nouvelles samedi. Ainsi donc, je sais que tout va bien là-bas et que vous n’avez plus d’inquiétude, chère bon maître.
Mais vous, personnellement, comment ça va-t-il ?
– 301 –
La quinzaine est près d’expirer et je ne vous vois pas venir.
Je décamperai de Paris vers le 8 ou 9 mai.
J’ai une re-grippe et j’ai eu une espèce de coup de sang dans l’œil gauche. L’humeur continue à n’être pas foli-chonne. Je me livre toujours à des lectures abominables, mais il est temps que je m’arrête, car je commence à me dé-goûter de mon sujet.
Lisez-vous le fort bouquin de Taine ? Moi, j’ai avalé le premier volume avec infiniment de plaisir. Dans cinquante ans, peut-être, ce sera la philosophie qui sera enseignée dans les collèges.
Et la préface des Idées de Mme Aubray ! Je vous répète qu’il finira « dans le sein ! ».
Comme j’ai envie de vous voir, et de jaboter avec vous.
Mille baisers à Lolo, et qu’elle en donne quelques-uns de ma part à sa grand-mère.
Jeudi.
Je n’ai pas encore parlé à Lévy. – Ayant dans ces af-faires-là une pudeur invincible.
– 302 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 16 avril [18]70.
Qu’est-ce que j’aurai à dire à Lévy pour qu’il fasse les premiers pas ? Remets-moi au courant, car ma mémoire est faible. Tu lui avais vendu un volume 10 000 ; il y en a deux, lui-même m’a dit que ça ferait 20 000. Que t’a-t-il versé jusqu’à présent ? Quelles paroles avez-vous échangées lors de ce versement ? Réponse et j’agis.
On va ici de mieux en mieux, les petites guéries, Mau-rice en bonne convalescence, moi fatiguée de l’avoir tant veillé et de le veiller encore, car il faut qu’il boive et se rince le bec dans la nuit, et il n’y a que moi dans la maison qui ai la faculté de veiller. Mais je ne suis pas malade, et je travail-lote un peu en flânant. Dès que je pourrai le quitter, j’irai à Paris. Si tu y es encore, ce sera un bon « tant mieux » mais je n’ose désirer que tu y prolonges ton bagne, car je vois que tu y es toujours malade et que tu travailles trop. Croisset te guérira si tu consens à te ménager.
Je t’embrasse tendrement pour moi et toute la famille qui t’adore.
G. SAND.
– 303 –
À GEORGE SAND
[Paris,] mardi matin [19 avril 1870].
Chère Maître,
Ce n’est pas le séjour de Paris qui me fatigue, mais la sé-rie de chagrins que j’ai reçus depuis huit mois ! Je ne tra-vaille pas trop. Car sans le travail que serais-je devenu ? J’ai bien du mal à être raisonnable, cependant. Je suis submergé par une mélancolie noire, qui revient à propos de tout et de rien, plusieurs fois dans la journée. Puis, ça se passe et ça recommence ! Il y a peut-être trop longtemps que je n’ai écrit. Le déversoir nerveux fait défaut ?
Dès que je serai à Croisset, je commencerai la notice sur mon pauvre Bouilhet, besogne pénible et douloureuse, dont j’ai hâte d’être débarrassé pour me mettre à Saint Antoine. – Comme c’est un sujet extravagant, j’espère qu’il me diverti-ra.
Et vous ? Maurice n’est donc pas tout à fait rétabli que vous passez les nuits près de lui ?
J’ai vu votre médecin, le sieur Favre, qui m’a paru fort estrange et un peu fol, entre nous. Il doit être content de moi, car je l’ai laissé parler tout le temps. Il y a de grands éclairs dans sa conversation, des choses qui éblouissent un moment, puis on n’y voit plus goutte.
Quant à Lévy, voici l’histoire. Il m’a donné 16 mille francs. D’après le compte des pages il ne m’en devait, stric-tement, que quatorze. Lors du dernier paiement j’ai marqué
– 304 – ma surprise de ce qu’il ne m’en donnait pas 20 mille. – Là-dessus il m’a répondu : « Soyez sans crainte ! Plus tard, nous verrons ! Vous serez content de moi. Mais attendez un peu. »
Je n’ose pas lui rappeler sa promesse et Dieu sait que ces 4 mille francs me feraient plaisir ! Car mon séjour prolongé de cette année à Paris a été désastreux pour ma petite bourse, et de plus j’ai des dettes ! Si Lévy n’est pas avec moi très poli, s’il se fait prier, s’il n’aboule pas rondement les susdites balles, je serai grossier et violent.
Cela est sûr. Je me connais. D’autant que votre trouba-dour est peu sociable et commode pour le quart d’heure. Monsieur a le système agacé. Je comprends mon comique, bien qu’il ne me fasse pas rire. – Et Lévy a bien le droit de regimber un peu, car enfin mon roman n’a pas réussi comme nous l’espérions. (Je me demande pourquoi, mais c’est ain-si.) D’autre part, il a gagné assez d’argent avec moi pour se fendre un peu. Et je mérite une petite consolation.
Telle est la situation, chère maître. Vous pouvez donc écrire audit Michel que j’attends la réalisation immédiate de sa promesse – que je ne lui rappellerai pas. S’il me refuse, je ne dirai mot, mais je lui garderai rancune. – S’il est prêt à ouvrir son escarcelle, je me précipite chez lui.
***
Mon intention est de partir, d’ici, vers le 8 mai. J’ai à faire jusque-là.
Embrassez pour moi toute la maisonnée et tous « les chers lubriques ». Il m’ennuie de Lolo ; j’y pense souvent !
– 305 –
À vous, à deux bras et du fond du cœur.
AU DOCTEUR JULES CLOQUET
[Paris,] samedi soir [23 avril 1870].
Cher et excellent Ami,
Ma mère a bien envie que je la mène chez vous, car elle désire beaucoup vous voir.
Mais elle a une grande difficulté à monter les escaliers. D’autre part, je n’ai malheureusement pas le temps, la se-maine prochaine, de l’accompagner. Vous seriez bien ai-mable d’aller la voir un de ces matins !
N.B. Je n’ai pas besoin, n’est-ce pas, de vous recom-mander, vis-à-vis d’elle (surtout), le silence le plus absolu sur la démarche que j’ai faite près de vous.
Présentez toutes mes excuses à Mme Cloquet, je vous prie. – Et acceptez pour vous une bonne embrassade de votre tout dévoué.
– 306 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 3 h du matin, 26 [avril 1870].
Lévy m’écrit qu’il a beaucoup d’amitié pour toi et qu’il fera tout ce qui peut te le prouver. Je lui ai écrit, comme de moi-même, et il ira te voir. Ne pars donc pas sans l’avoir vu, ce sera incessamment.
Je t’embrasse, on va bien chez nous, mais je ne peux partir encore.
G. SAND.
AU DOCTEUR CHARLES FORTIN
[Paris,] mercredi, 10 heures du matin [27 avril 1870].
Mon cher Ami,
Je n’ai pas besoin de vous recommander mon malheu-reux domestique qui est, depuis deux mois, atteint de rhu-matismes articulaires. Tout ce que Cazalis a tenté pour le soulager n’a fait qu’empirer le mal. Les bains de vapeur entre autres lui ont été funestes. Le sulfate de quinine seul a paru procurer quelque bien.
Robin m’a parlé de térébenthine ? Ce pauvre diable (pas Robin) est lamentable.
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Ma mère revient au commencement de la semaine pro-chaine, et moi, vous me reverrez vers le 8 ou le 10 mai. Nous reprendrons nos bonnes bavettes. D’ici là, cher ami, je vous serre fortement les deux mains.
À GEORGE SAND
Paris, vendredi, 9 heures du soir [29 avril 1870].
Cher bon Maître,
Michel Lévy est entré chez moi tout à l’heure, à six heures et, après m’avoir parlé de choses et d’autres :
« Mme Sand m’a écrit que vous étiez gêné.
— C’est vrai ! Je le suis toujours !
— Eh bien ! » Là-dessus il s’est embarqué dans une série de phrases tendant à me prouver qu’il ne gagnait pas d’argent dans son métier, qu’il était même obligé d’en em-prunter pour sa bâtisse près de l’Opéra, et qu’il n’avait pas encore fait ses frais avec L’Éducation sentimentale. Bref, sa-vez-vous ce qu’il me propose : me prêter, sans intérêt, 3 ou 4 mille francs, à condition que mon prochain roman lui ap-partiendra aux mêmes conditions, c’est-à-dire moyennant 8 mille francs le volume. S’il ne m’a pas répété trente fois : « C’est pour vous obliger, ma parole d’honneur », je veux être pendu !
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Ainsi toute sa générosité, toute sa tendresse pour moi se bornent à m’avancer de l’argent sur mon prochain livre, dont il fixe d’avance le prix. – Je vous assure que j’ai été beau, et qu’il doit, dans sa conscience, me considérer comme un joli crétin. Car je n’ai pas eu l’air étonné. Ma con-clusion était que je réfléchirais. Mais c’est tout réfléchi. – Je ne manque pas d’amis, à commencer par vous, qui me prê-teraient de l’argent sans intérêt. – Mais, Dieu merci, je n’en suis pas là. – À moins d’un besoin pressant je ne comprends pas qu’on fasse des emprunts, car il faut tôt ou tard les rendre. – Et on n’en est pas plus avancé.
Problème psychologique : pourquoi suis-je très gai de-puis la visite de Michel Lévy ? Mon pauvre Bouilhet me di-sait souvent : « Il n’y a pas d’homme plus moral ni qui aime l’immoralité plus que toi : une infamie te réjouit. » Il y a du vrai là-dedans. Est-ce un effet de mon orgueil ? ou par une certaine perversité ?
Bonsoir, après tout ! Ce ne sont pas ces choses-là qui m’émeuvent. Je me contente de répéter avec Athalie :
Dieu des Juifs, tu l’emportes !
Et je n’y pense plus.
Je vous prie même de ne plus en parler à Lévy quand vous lui écrirez ou le verrez. – Il aura de moi la Préface du volume de vers de B[ouilhet]. – Quant au reste, j’entends dé-sormais être parfaitement libre. N-I ni, c’est fini !
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Et vous, chère maître ? On ne se verra donc pas à Pa-ris ? Je m’en retourne vers Croisset jeudi prochain. Et je n’en bouge d’ici au mois d’octobre. Avis.
J’ai revu le docteur Favre, hier, chez Dumas. Estrange bonhomme ! J’aurais besoin d’un dictionnaire pour le com-prendre.
Vous ne me dites pas comment va Maurice2 ? Amitiés à tous, et à vous mille tendresses.
Avez-vous lu les deux volumes de Taine ?
Je connaissais l’Éthique de Spinoza, mais pas du tout le Tractatus theologico-politicus, lequel m’épate, m’éblouit, me transporte d’admiration. Nom de Dieu, quel homme ! quel cerveau ! quelle science et quel esprit ! Il était plus fort que M. Caro, décidément.
Vous n’avez pas l’idée du degré de bêtise où le plébiscite plonge les Parisiens ! C’est à en crever d’ennui. Aussi je m’esbigne.
***
Bécotez bien Lolo de ma part.
***
– 310 –
Quand se verra-t-on ? Est-ce que je ne peux pas compter sur une petite visite à Croisset ? non pas petite, mais une bonne visite. J’ai à vous parler longuement de deux plans.
À HIPPOLYTE TAINE
[Paris,] vendredi soir [29 avril 1870].
Mon cher Ami,
J’ai fini il y a une dizaine de jours vos deux volumes – et j’ai été chez vous immédiatement pour vous en parler.
Je m’en retourne vers ma chaumière, au milieu de la semaine prochaine, et la première chose que je ferai ce sera de relire votre fort bouquin. – Après quoi je vous écrirai ce que j’en pense en détail.
Dans vingt-cinq ans on vous enseignera dans les col-lèges. Tel est, jusqu’à présent, le résumé de mes impres-sions.
Il faut que je vous remercie des phrases qui sont à mon endroit. « On n’est pas plus aimable », mon cher ami. Bref, vous m’aimez et vous faites bien. Car je vous le rends.
Êtes-vous à Paris ou à la campagne ? – Si je le peux, je passerai chez vous à tout hasard mardi prochain. Maury viendra me voir dimanche. Vous seriez bien aimable de ve-nir chez moi. Je vous dis cela pour vous allécher.
– 311 –
J’en reviens à votre livre qui me trotte dans la cervelle. Je doute que le public soit assez grave pour vous com-prendre maintenant. Quant à la critique… ? Ah ! gardez-moi quelques feuilles. Ça me servira comme comique.
Tout à vous.
À IVAN TOURGUENEFF
[Paris,] samedi soir, 30 [avril 1870].
Je suis bien peiné d’apprendre par votre dernière lettre que nous ne nous verrons pas cet été, mon cher ami. J’avais compté sur des bons moments d’expansion passés avec vous, avant votre départ pour la Russie. – Mais comme tout est difficile en ce monde !
Le grand chagrin que j’ai eu cet hiver, a été la mort de mon plus intime après Bouilhet, un brave garçon qui m’aimait comme un chien et qu’on appelait Jules Duplan. – Ces deux morts-là, m’arrivant coup sur coup, m’ont accablé. – Joignez-y l’état lamentable de deux autres amis, moins amis il est vrai, mais enfin ils n’en faisaient pas moins partie de mon entourage immédiat, je veux dire la paralysie de Feydeau et l’imbécillité de Jules de Goncourt. La disparition de Sainte-Beuve, les agacements pécuniaires, le non-succès de mon roman, etc., etc., jusqu’au rhumatisme de mon do-mestique (celui qui ressemble à Lassouche), tout, comme vous le voyez, a contribué à mon embêtement. Aussi est-il formidable.
– 312 –
Je peux bien dire que je n’ai eu de bon, depuis long-temps, que votre dernière visite, trop courte. Pourquoi vi-vons-nous si loin l’un de l’autre ? Vous êtes, je crois, le seul homme avec qui j’aime à causer. Je ne vois plus personne qui s’occupe d’art et de poésie. Le plébiscite, le socialisme, l’internationale, et autres ordures, encombrent tous les cer-veaux.
J’ai peur de ne pouvoir me rendre à votre invitation cet été. Voici pourquoi : dans quatre ou cinq jours je m’en re-tourne à Croisset, où je vais faire immédiatement la préface du volume de vers de Bouilhet. Ce sera l’affaire de deux ou trois mois. – Après quoi, je me mettrai au Saint Antoine, qui sera interrompu au mois d’octobre par les répétitions d’Aïssé. Elles me prendront bien deux mois. Ainsi, jusqu’au Jour de l’An prochain, je n’ai guère que six semaines à con-sacrer au brave ermite. Je voudrais bien n’être pas plus de deux ans sur ce bonhomme. Or vous voyez comme je suis pressé par le temps. – Il faut que je m’embarque dans cette œuvre le plus vite possible, car je commence à m’en dégoû-ter. J’ai trop avalé de livres coup sur coup, mais c’était pour m’étourdir sur mes misères personnelles.
Envoyez-moi de vos nouvelles quand vous serez chez vous en Russie. Et pensez à moi souvent, car souvent je pense à vous, et vous embrasse. Ex imo.
Ma mère a été, comme on dit, très sensible à votre bon souvenir.
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GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 1er mai au soir [1870].
Que veux-tu ? le Juif sera toujours Juif. Il eût pu être pire. Il t’avait acheté un volume, le traité n’était pas clair. À la rigueur, il pouvait ne te donner que 10 000 fr, et dire que le reste du manuscrit lui était acquis. Il ne s’attendait réelle-ment pas à deux volumes, car il a été surpris quand je lui en ai parlé, et dans le premier moment, il s’est laissé aller à me dire : « Mais alors, c’est 20 000 fr. » Et puis après il a dû ré-fléchir, examiner, voir que tu étais un peu à sa discrétion. Il a peut-être même pu consulter, le fait est qu’en causant avec lui à diverses reprises, je n’ai jamais pu lui faire répéter que ce serait 20 000 francs. Il éludait et répondait toujours : qu’il soit donc tranquille, nous nous arrangerons, et j’avoue que je comptais sur un bon mouvement, en même temps que j’avais aussi par moments quelques craintes. Enfin il t’a compté 16 000 fr et pour le reste, il voudrait bien ne pas le donner. Moi j’espère encore l’y amener, de mon chef. Mais pour cela, il faut le voir et s’obstiner, et aller doucement. Ne t’engage à rien. Tu es censé réfléchir, et ce qu’il faut faire si tu es ennuyé par des dettes, c’est d’accepter mon argent dont je n’ai pas besoin. Les premiers temps de L’Autre m’ont donné une dizaine de 1 000 fr que j’ai donné ordre de placer et qui ne le sont peut-être pas encore. Le fussent-ils, on peut, du jour au lendemain, revendre les obligations. Accepte donc comme j’accepterais de toi et tu me rendras quand tu pourras. Je n’ai besoin de mes quatre sous d’économies qu’en cas de maladies ou d’infirmités. Tant que je travaille, je joins maintenant sans effort les deux bouts. Il n’y a pas plus de trois ans qu’il en est ainsi, ce qui prouve que notre état n’est pas lucratif, à moins d’être… mille choses que nous ne pouvons pas être, toi et moi. Prenons-en notre par-
– 314 – ti ; mais pourtant, ne m’empêche pas de poursuivre la négo-ciation avec Lévy. J’ai avec lui une patience qui le désarme peu à peu, et tu peux compter que je ne te compromettrai pas. S’il ne veut pas abouler les 4 000 fr, il faut au moins qu’il s’engage pour le prochain à 10 000 par volume. Et s’il ne veut pas cela, tu seras à temps de le quitter. Mais dans le temps de plébiscite et [de] confusion où nous sommes et où nous serons de plus en plus, n’oublie pas que Lévy est le plus solide éditeur, peut-être le seul. J’ai trouvé ailleurs un traité plus avantageux et j’ai eu peur. J’ai transigé pour ne pas le quitter.
Je comptais aller à Paris dans quelques jours. Mais voilà Maurice avec une inflammation à l’œil. Son mal sort de tous les côtés, car il est à peine guéri d’un petit abcès à la bouche, résultante inévitable de l’angine. Je ne veux pas le quitter encore. Il va très bien d’ailleurs, mais il faut quelques soins. Donc j’irai te voir à Croisset quand il fera beau. Tu me lais-seras un peu courir les bois dans le jour, et, le soir, tu me ra-conteras tous tes plans.
Je n’ai pas lu Taine, ni rien au monde depuis la maladie de mon monde. J’ai besoin de savourer une imbécillité déli-cieuse et complète. Lolo t’embrasse. Polichinelle rit toujours agréablement au chevet de Gabrielle. Elles sont bien guéries et bien gentilles. Je passe toutes mes journées en tête-à-tête avec la grande et je ne m’en lasse pas, elle me fait improvi-ser des contes qui durent éternellement car elles (sic) ne veut pas qu’ils soient finis, et il faut toujours trouver une suite le lendemain. Drôle de travail, je t’assure, et qui sort de toutes les règles littéraires connues.
Je t’embrasse, tout le monde ici en fait autant.
– 315 –
Favre a écrit à Lina, avec qui il est en correspondance pour ses convalescents, de jolies choses sur ton compte. Il est ingénieux et spirituel au possible et par écrit, il se résume mieux. En paroles, il se grise, moi je le ramène, et, sauf des visées fantastiques, je le force à s’expliquer. Je n’ai pas honte de lui dire que je ne comprends pas. Il y a un point certain, c’est qu’en médecine, il est merveilleux en restant dans le vrai. Il a retourné la maladie de Maurice comme un gant, avec une sûreté de vouloir et de lucidité admirables. Sans lui… ça allait bien mal et j’ai eu des heures désespé-rées. Aussi je suis lasse, lasse ! mais ça passera.
Tout passe, mon gros enfant, sauf l’amitié quand elle est une tendresse et un dévouement.
G. SAND.
À GEORGE SAND
[Paris,] mercredi [4 mai 1870].
Chère bon Maître,
J’ai bien des remerciements à vous faire.
1° Merci de votre offre. Mais je n’ai pas besoin d’argent. Car j’ai trouvé chez mon neveu trois mille francs à moi. Et dont j’ignorais l’existence. C’est comme ça que je suis !
2° Merci pour ce que vous avez fait, et
– 316 –
3° pour ce que vous ferez.
Quant à moi, je laisserai Lévy parfaitement tranquille. Je ne lui répondrai même pas. Ces histoires-là me causent un ennui intolérable, un atroce embêtement, à me faire crier. J’aime mieux moins bien vivre et ne pas m’occuper d’argent.
Seulement, je me considère comme étant très libre, dé-sormais, vis-à-vis du Michel. – Auquel je n’en veux pas d’ailleurs.
***
J’ai été hier à l’Odéon. Chilly m’a dit que L’Autre remon-tait et qu’il espérait faire durer votre pièce jusqu’au bout de ce mois.
Ça m’embête d’apprendre que ce bon Maurice ne va pas bien. Donnez-moi de ses nouvelles. Je serai à Croisset ven-dredi soir. – À vous y attendre.
Mille tendresses du vieux troubadour.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 20 mai [18]70.
Il y a bien longtemps que je suis sans nouvelles de mon vieux troubadour. Tu dois être à Croisset. S’il y fait aussi chaud qu’ici, tu dois souffrir. Nous avons 34 degrés à
– 317 – l’ombre, et la nuit 24. Maurice a eu une forte rechute de mal de gorge, sans membranes cette fois, et sans danger. Mais l’enflure était si forte que pendant trois jours il pouvait à peine avaler un peu d’eau et de vin. Le bouillon ne passait pas. Enfin cette chaleur insensée l’a guéri, elle nous va à tous ici, car Lina est partie ce matin, vaillante, pour Paris. Maurice jardine toute la journée. Les enfants sont gais et embellissent à vue d’œil. Moi je ne fiche rien, j’ai eu trop à faire pour soigner et veiller encore mon garçon, et, à présent que la petite mère est absente les fillettes m’absorbent. Je travaille tout de même en projets et rêvasseries. Ce sera au-tant de fait quand je pourrai barbouiller du papier.
Je suis toujours sur mes pieds, comme dit le docteur Favre. Pas encore de vieillesse ou plutôt la vieillesse nor-male, le calme… de la vertu, cette chose dont on se moque et que je dis par moquerie, mais qui correspond, par un mot emphatique et bête, à un état d’inoffensivité forcée, sans mé-rite par conséquent, mais agréable et bon à savourer. Il s’agit de le rendre utile à l’art quand on y croit, à la famille et à l’amitié quand on s’y dévoue. Je n’ose pas dire combien je suis naïve et primitive de ce côté-là. C’est la mode de s’en moquer, mais qu’on se moque, je ne veux pas changer.
Voilà mon examen de conscience du printemps, pour ne plus penser de tout l’été, qu’à ce qui ne sera pas moi. Voyons, toi. Ta santé d’abord ? Et cette tristesse, ce mécon-tentement que Paris t’a laissé, est-ce oublié ? N’y a-t-il plus de circonstances extérieures douloureuses ? Tu as été trop frappé, aussi ! Deux amis de premier ordre partis coup sur coup ! Il y a des époques de la vie où le sort nous est féroce. Tu es trop jeune pour te concentrer dans l’idée d’un recou-vrement des affections dans un monde meilleur, ou dans ce
– 318 – monde-ci amélioré. Il faut donc, à ton âge (et au mien je m’y essaie encore), se rattacher d’autant plus à ce qui nous reste. Tu me l’écrivais quand j’ai perdu Rollinat, mon double en cette vie, l’ami véritable, dont le sentiment de la différence des sexes n’avait jamais entamé la pure affection, même quand nous étions jeunes. C’était mon Bouilhet et plus en-core, car, à mon intimité de cœur, se joignait un respect reli-gieux pour un véritable type de courage moral qui avait subi toutes les épreuves avec une douceur sublime. Je lui ai dû tout ce que j’ai de bon. Je tâche de le conserver pour l’amour de lui. N’est-ce pas un héritage que nos morts aimés nous laissent ? Le désespoir qui nous ferait nous abandonner nous-mêmes serait une trahison envers eux et une ingrati-tude. Dis-moi que tu es tranquille et adouci, que tu ne tra-vailles pas trop et que tu travailles bien. Je ne suis pas sans quelque inquiétude de n’avoir pas de lettre de toi depuis longtemps. Je ne voulais pas t’en demander avant de pou-voir te dire que Maurice était bien guéri. Il t’embrasse et les enfants ne t’oublient pas. Moi je t’aime.
G. SAND.
J’ai écrit de mon chef à Lévy. J’attends une réponse dont je te ferai part.
– 319 –
À GEORGE SAND
[Croisset, 21 mai 1870.]
Non ! chère Maître ! je ne suis pas malade, mais j’ai été occupé par mon déménagement de Paris et par ma ré-installation à Croisset. – Puis, ma mère a été fortement in-disposée. Elle va bien maintenant. Puis, j’ai eu à débrouiller le reste des papiers de mon pauvre Bouilhet, dont j’ai com-mencé la notice. J’ai écrit, cette semaine, près de six pages, ce qui pour moi est bien beau ; ce travail m’est très pénible de toute façon. Le difficile, c’est de savoir quoi ne pas dire. Je me soulagerai un peu, en dégoisant deux ou trois opi-nions dogmatiques sur l’art d’écrire. Ce sera l’occasion d’exprimer ce que je pense : chose douce et dont je me suis toujours privé.
Vous me dites des choses bien belles et bien bonnes aussi, pour me redonner du courage. Je n’en ai guère, mais je fais comme si j’en avais, ce qui revient peut-être au même.
Je ne sens plus le besoin d’écrire, parce que j’écrivais spécialement pour un seul être qui n’est plus. Voilà le vrai ! et cependant je continuerai à écrire. Mais le goût n’y est plus, l’entraînement est parti. – Il y a si peu de gens qui ai-ment ce que j’aime, qui s’inquiètent de ce qui me préoc-cupe ! Connaissez-vous dans ce Paris, qui est si grand, une seule maison où l’on parle de littérature ? Et quand elle se trouve abordée incidemment, c’est toujours par ses côtés subalternes et extérieurs, la question de succès, de moralité, d’utilité, d’à-propos, etc ! Il me semble que je deviens un fos-sile, un être sans rapport avec la création environnante.
– 320 –
Je ne demanderais pas mieux que de me rejeter sur une affection nouvelle. Mais comment ? Presque tous mes vieux amis sont mariés, officiels, pensent à leur petit commerce tout le long de l’année, à la chasse pendant les vacances, et au whist après leur dîner. Je n’en connais pas un seul qui soit capable de passer avec moi un après-midi à lire un poète. – Ils ont leurs affaires ; moi, je n’ai pas d’affaires. No-tez que je suis dans la même position sociale où je me trou-vais à 18 ans. Ma nièce, que j’aime comme ma fille, n’habite pas avec moi. – Et ma pauvre bonne femme de mère devient si vieille que toute conversation (en dehors de sa santé) est impossible avec elle. Tout cela fait une existence peu foli-chonne.
Quant aux Dames, « ma petite localité » n’en fournit pas, et puis, quand même !… Je n’ai jamais pu emboîter Vé-nus avec Apollon. C’est l’un ou l’autre, étant un homme d’excès, un monsieur tout entier à ce qu’il pratique.
Je me répète le mot de Goethe : « Par-delà les tombes, en avant ! » et j’espère m’habituer à mon vide. Mais rien de plus.
Plus je vous connais, vous, plus je vous admire ; comme vous êtes forte !
Mais vous êtes trop bonne d’avoir écrit, derechef, à l’enfant d’Israël. Qu’il garde son or !!! Ce gredin-là ne se doute pas de sa beauté. Il se croyait, peut-être, très généreux en me proposant de me prêter de l’argent sans intérêt, mais à condition que je me lierais par un nouveau traité. – Je ne lui en veux pas du tout, car il ne m’a pas blessé, il n’a pas trouvé le joint sensible.
– 321 –
À part un peu de Spinoza et de Plutarque, je n’ai rien lu depuis mon retour, étant tout occupé par mon travail pré-sent. C’est une besogne qui me mènera jusqu’à la fin de juil-let. J’ai hâte d’en être quitte pour me relancer dans les ex-travagances du bon saint Antoine, mais j’ai peur de n’être pas assez monté.
***
C’est une belle histoire, n’est-ce pas, que celle de Mlle d’Hauterive ? Ce suicide d’amoureux pour fuir la misère doit inspirer de belles phrases morales à Prudhomme. Moi, je le comprends. Ce n’est pas américain ce qu’ils ont fait, mais comme c’est latin et antique ! Ils n’étaient pas forts, mais peut-être très délicats ?
Quand nous verrons-nous ?
Amitiés à Maurice. – (Qu’il soigne donc et guérisse défi-nitivement son galoubet), quatre bons baisers à vos fillettes, poignées de main à tous « les chers lubriques » et à vous.
Votre vieux troubadour.
Nuit de samedi.
– 322 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset, mai 1870 ?]
Mon Loulou,
Voici la chose. Je n’en ai pas parlé à ta grand-mère, parce que je suis sûr que ça la tourmenterait.
Nous aurions bien besoin de toi, ou d’Ernest, pour mettre la paix dans notre personnel ! Le jardinier et son épouse sont très insupportables à nos domestiques. La cui-sinière veut s’en aller et Émile « en a été malade pendant trois jours ».
Ta grand-mère ne peut pas obtenir de lait, etc. Bref, tu devrais ne pas retarder trop ta venue.
Si les dames Vasse ne viennent que le 15 juillet et que tu les emmènes à Neuville, je ne les verrai pas du tout.
Monsieur va prendre un bain, c’est pourquoi sa lettre n’est pas longue.
Un bon baccio
de ton vieux.
– 323 –
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Croisset, 7 juin ? 1870.]
Mon cher Philippe,
Vous rappelez-vous (toi et ta mère) quelle était la fin primitive de Dolorès, la façon dont le comte de Roxas reve-nait au dernier acte ?
J’aurais besoin là-dessus de renseignements précis.
Caudron a-t-il encore quelques papiers, ou quelques journaux ? Il me faudrait l’article, ou plutôt les injures, de Barbey d’Aurevilly.
Et la copie du volume, mon jeune homme ? Il me semble que tu calleuses ?
J’espère te voir très prochainement. Viens à 11 heures le jour qu’il te plaira.
À toi.
Mardi soir 7 juin.
– 324 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mercredi soir, 6 heures [8 juin 1870].
Mon Loulou,
Nous avons eu à 5 heures un désappointement, en ne recevant pas de lettre de toi.
« Notre pauvre fille » ne nous a pas écrit depuis samedi.
Ta grand-mère allait très bien, depuis dimanche surtout, le dîner de jeunes gens l’ayant divertie. – Mais aujourd’hui la privation de ta correspondance l’assombrit.
Je viens d’avoir la visite du général Valazé en uniforme. – Tableau dans Croisset !
Rien de neuf, d’ailleurs. Ah ! j’oubliais ! D’Osmoy m’écrit qu’il viendra me voir dans 15 jours. Tiendra-t-il sa parole ?
Si la Princesse vient déjeuner et dîner un de ces jours à Croisset, je compte sur toi, absolument, pour faire les hon-neurs et – briller !
Adieu, pauvre chérie.
Un bon bec sur tes deux joues.
Ton
– 325 –
À MAXIME DU CAMP
[Croisset, 9 juin 1870.]
Je suis bien fâché d’apprendre la mort de cette pauvre Céline ! Fais-en mes compliments de condoléance au Mou-ton. Tu sauras, mon cher vieux, que je suis dans un état dé-plorable. C’est même pour cela que je ne vous ai pas écrit depuis mon retour à Croisset. J’ai jugé inutile de vous embê-ter avec mes embêtements.
Le travail auquel je me livre, outre qu’il est fort difficile en soi, me donne de telles saouleurs que j’ai perpétuellement comme un sanglot dans la gorge. Sans compter des maux de tête qui ne me quittent plus. J’ai peur de tourner à l’hypocondriaque. Garde ce renseignement pour toi, bien en-tendu. – Quand je sors de mon cabinet, c’est pour manger en tête-à-tête avec ma mère qui est sourde comme un pot et qui ne s’intéresse absolument qu’à sa santé. Voilà l’aimable exis-tence que je mène.
Et vous autres ? Quand partez-vous pour Bade ? Que fais-tu maintenant ? Je ne bougerai pas d’ici de tout l’été.
Je t’embrasse.
Ton
Jeudi 9 juin.
– 326 –
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, mercredi, 3 heures [15 juin 1870].
Si je m’ennuie de toi, mon pauvre loulou ? Je crois bien ! Oui, je m’en ennuie, et beaucoup, énormément, n’ayant, de-puis ton départ, personne à qui parler ! Je suis, d’ailleurs, ex-cédé de Mme [de] La Chaussée et de son enfant ! Les heures des repas sont, pour moi, des moments de supplice. J’y ai des battements de cœur presque continuels, à ne pouvoir manger.
Elle n’est pas une minute sans caresser ou gronder sa petite fille, et elle vous coupe la parole, à tout moment, pour lui faire des risettes ! Il est vrai que je ne deviens pas un monsieur facile. Mes pauvres nerfs ont été mis à de trop rudes épreuves et ce qu’il me faudrait pour les calmer est hors de ma portée.
Si je t’avais près de moi, ma chère Carolo, si je pouvais causer, chaque jour, pendant quelques heures avec ta gen-tille personne, comme ce serait bon ! Quel dommage que Neuville2 ne soit pas Croisset !
Aucune nouvelle, sauf la mort de la femme de chambre de Mme Husson, enlevée en trois jours par la variole. – Hier, visite de Censier. Voilà tout. C’est peu.
Ta grand-mère va bien. Elle est partie à Rouen faire des courses, en fiacre.
– 327 –
Je suis au milieu de mon travail ; j’en ai encore pour un mois. – Outre qu’il m’est pénible sous le côté du cœur, il est difficile en soi. J’ai peur de trop dire, ou pas assez.
Tu fais bien de te livrer au bon Plutarque. La fréquenta-tion de ces bonshommes-là est tout ce qu’il y a de plus sain. Cela tonifie et élève. – Moi, je relis les Conversations de Goethe et d’Eckermann, le soir dans mon lit. – Et, comme comique (un comique très froid), toutes les professions de foi de MM. les candidats démocratiques au conseil d’arrondissement. La platitude de ces idiots vaniteux me charme.