Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
Présentement, j’attends avec impatience la solution du procès Janvier. Je connais beaucoup la mère de ce drôle qu’elle a la faiblesse d’idolâtrer. Cette pauvre femme, qui depuis huit mois tient compagnie à son fils dans sa prison, m’attendrit jusque dans les moelles. Je crois l’ex-préfet Jan-vier innocent de ce dont on l’accuse. Mais tellement criminel sous d’autres rapports que ma justice est incertaine. S’il est acquitté, ce sera un triomphe pour l’exécrable parti bonapar-tiste. Si on le condamne, j’aurai beaucoup de chagrin à cause de sa mère. Voilà comme tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ô Calme du grand Goethe, personne ne t’admire plus que moi, car personne ne te pos-sède moins !
– 829 –
Et la Critique de la raison pure du nommé Kant traduite par Barni est une lecture plus lourde que La Vie parisienne de Marcelin ! N’importe ! j’arriverai à la comprendre !
J’ai, à peu près, fini l’esquisse de la dernière partie de Saint Antoine. J’ai hâte de me mettre à l’écrire. Voilà trop longtemps que je n’ai écrit ! Il m’ennuie du style !
Et de vous, encore plus, chère bon maître ! Donnez-moi, tout de suite, des nouvelles de Maurice. Et dites-moi si vous pensez que la dame de votre connaissance puisse nous con-venir ?
Et là-dessus, je vous embrasse tous à pleins bras.
Votre vieux troubadour
toujours agité, toujours HHHindigné comme saint Poly-carpe.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] mardi soir [5 mars 1872].
Ton état m’a affligé hier, mon pauvre Caro ! n’oublie pas de m’écrire ce qu’on aura décidé à l’Hôtel-Dieu. – Je sou-haite dans l’intérêt de ta santé que ta grand-mère s’en aille le plus promptement possible.
– 830 –
Demain je ferai, moi aussi, des visites ! – retardées jusqu’à ce jour.
Jeudi je dîne chez le père Hugo qui est de plus en plus aimable, et vendredi je passe mon après-midi à l’Arsenal. – Samedi dîner du grand monde chez toi. – J’aurais bien voulu causer avec toi tranquillement, avant le départ de notre pauvre bonne femme !
Veux-tu venir déjeuner chez moi jeudi matin ? Réponds-moi un petit mot à ce sujet.
Dis à Ernest que j’attends mon mois de mars, 1 000 francs ; je n’aurai pas besoin de plus jusqu’à mon départ pour Croisset, qui aura lieu à Pâques au plus tard.
Ce que tu m’as dit hier sur ton Croisset m’afflige. Pour-quoi ne veux-tu plus y venir ! ce n’est pas gentil pour
VIEUX
qui t’aime.
À AGÉNOR BARDOUX
[Paris, 7 mars 1872.]
Cher vieux,
Je compte toujours sur toi samedi à 11 heures.
– 831 –
Mais ce n’est pas pour cela que je t’écris. Si par hasard le sieur d’Osmoy était à son poste, c’est-à-dire à Versailles, dis-lui que Mme Lepic le prie de se trouver samedi prochain, après-demain, à 1 heure chez le duc d’Albufera, place Ven-dôme, 15 ou 17. Cela est très important pour Janvier et pour d’Osmoy lui-même.
Penses-tu à Feydeau ?
À dimanche !
Ton
Jeudi soir.
À AGÉNOR BARDOUX
[Paris, 8 ? mars 1872.]
Mon cher ami,
Je n’écris pas à d’Osmoy parce que je suis sûr qu’il ne me ferait pas l’honneur de me répondre. – Cependant avant de quitter Paris (ce qui aura lieu dans une quinzaine) je vou-drais savoir où déposer son exemplaire de Dernières chan-sons ?
2° informe-toi de ceci : qui est le Directeur général des Ponts et Chaussées, et par quel moyen le séduire ? C’est pour la fontaine – Bouilhet. Ainsi la chose est grave.
– 832 –
3° repense au malheureux Feydeau.
4° viens donc me voir un dimanche (dimanche prochain, si tu veux), et rapporte-moi le volume de Leconte de Lisle.
À toi
Vendredi matin.
À CHARLES-EDMOND CHOJECKI
[Paris,] samedi 9 mars [1872].
Mon cher vieux,
[Il le prie de venir déjeuner avec lui] chez les époux Gode-froy […] ça m’ennuie d’y aller seul […]. Mme Régnier s’est présentée au Temps, où on ne lui a donné pour son roman aucune réponse positive. […]
À SA NIÈCE CAROLINE
Paris, lundi matin [11 mars 1872].
Mon Caro,
Mme Sand ne me répond pas relativement à la dame de compagnie. – Donc, j’en ai reparlé hier chez la P[rince]sse.
– 833 –
Tu recevras demain, à 11 h[eures], la visite d’une dame recommandée par Mme de Galbois, qui la connaît si bien qu’elle est la marraine de sa fille. C’est une veuve.
La P[rince]sse avait une autre personne à recommander, mais celle-là est sur le point de se marier.
Mon intention est toujours de m’en aller vers la fin de la semaine prochaine. – D’ici là j’ai bien des choses à faire ! J’irai probablement te faire une visite mercredi matin. Vous déjeunez trop tard pour que je déjeune avec vous.
À propos de repas, ton dîner de samedi avait le carac-tère d’une chose réussie : jolie nourriture, bons vins, amphi-tryons charmants. – Et, en fait de femmes, de vrais anges ! Le père Giraud était dans « un enthousiasme impossible à décrire » ; son frère me l’a dit, et je m’en suis, d’ailleurs, aperçu !
Tu ne m’avais pas assez vanté Mme de Cirdey, que je trouve « un morceau » appétissant ! et l’air bon enfant.
***
Si on ne se met pas tout de suite à peindre la petite salle à manger, le corridor, et la chambre de ta grand-mère, nous serons fort incommodés quand nous allons revenir à Crois-set. – Et cette opération me semble indispensable. – Ne pas oublier aussi de faire laver la cuisine.
Et l’Hôtel-Dieu ? As-tu une lettre ?
– 834 –
Adieu, pauvre chérie ! il faudra, avant mon départ, faire encore un déjeuner chez
vieux qui te bécotte.
À GEORGE SAND
[Paris,] lundi [11 mars 1872].
Chère Maître,
Est-ce que Maurice est plus mal ? votre silence m’inquiète, d’autant plus que vous avez l’habitude de ré-pondre tout de suite quand on vous demande des services.
Où est la dame de compagnie dont vous m’avez parlé ?
Je remmène ma mère à Croisset dans une quinzaine de jours, et d’ici là, je voudrais lui avoir trouvé quelqu’un. – Ce qui est bien difficile.
Mille tendresses de votre vieux
V. Hugo m’a prié de vous dire un tas de choses ; il m’a parlé de vous en termes exquis (c’est un vieux malin qui connaît son monde).
– 835 –
À ALPHONSE DAUDET
[Paris, 12 mars 1872.]
C’est purement et simplement un chef-d’œuvre ! Je lâche le mot et je le maintiens.
J’ai commencé Tartarin dimanche à minuit : il était achevé à 2 h 1/2 ! Tout, absolument tout, m’a diverti. Plu-sieurs fois j’ai ri tout haut aux éclats. L’invention du cha-meau est une merveille. Il est bien développé et « couronne l’édifice ».
Tartarin sur le minaret, engueulant l’Orient, est su-blime !
Enfin votre petit livre me semble avoir la plus grande valeur. Tel est mon avis.
Je compte m’en retourner vers ma maison des champs dans une douzaine de jours. D’ici là, tous mes moments sont pris. Je voudrais bien vous voir cependant. Mais comment faire ? Dimanche dans l’après-midi je serai chez moi. Et vous ? quand vous trouver ?
Où trouver aussi votre frère, que je n’ai pas encore re-mercié de son livre ?
À bientôt, n’est-ce pas, et à vous.
– 836 –
Mardi matin.
Les chasseurs de casquettes ! Barbassou, les nègres mangeant le sparadrap, le prince, etc. ! Très beau, très beau !
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant, 13] mars [18]72.
Non, cher ami, Maurice est à peu près guéri, mais j’ai été fatiguée, écrasée de travail d’urgence : finir mon roman et corriger une masse d’épreuves du commencement. Et puis des lettres arriérées, des affaires, pas le temps de respirer ! Voilà pourquoi je n’ai pas pu faire l’article sur Bouilhet, et comme Nanon est commencée, comme on en publie 5 numéros par semaine dans Le Temps, je ne vois pas où je publierai cet article prochainement. À la Revue des Deux Mondes, ils ne veulent pas que je fasse de la critique. Qui-conque n’est pas ou n’a pas été de leur cénacle n’a pas de ta-lent et on ne m’accorde pas le droit de dire le contraire. Il y a bien une revue nouvelle qui m’est ouverte à deux battants et qui est faite par de bien braves gens. Mais elle est plus ré-pandue à l’étranger qu’en France et tu trouveras peut-être que l’article n’y serait pas assez remarqué. C’est la Revue universelle, dirigée par Amédée Marteau. Parle de cela avec Ch.-Edmond. Demande-lui, si malgré Nanon en cours de pu-blication, il me trouverait une petite place dans le corps du journal.
– 837 –
Quant à la demoiselle de compagnie, tu penses bien que je m’en suis occupée. Celle que j’avais en vue ne convient pas, elle ne pourrait faire la lecture, et je ne suis pas assez sûre des autres pour les proposer. Je croyais que ta pauvre maman était trop sourde pour entendre lire et pour causer, et qu’il lui eût suffi d’avoir une personne douce et charmante pour la soigner et se tenir près d’elle. Voilà, mon cher vieux, ce n’est pas ma faute.
Je t’embrasse de tout mon cœur. Pour le moment, il n’y a que cela qui fonctionne. Mon cerveau est très abruti.
G. SAND.
À GEORGE SAND
[Paris,] jeudi matin [14 mars 1872].
C’est Charles-Edmond, lui-même, qui m’a dit de vous demander un article sur Dernières chansons et personne autre que vous ne le fera au Temps. Scherer s’était proposé. Je l’ai remercié. Donc reposez-vous d’abord, prenez tout votre temps, et quand il vous plaira soyez sûre que l’article sera inséré.
Ledit Charles-Edmond est maintenant à Antibes chez Dennery « pour un travail long et urgent ». Cré coquin ! ça fait rêver !
– 838 –
Je serai revenu à Croisset dans une quinzaine au plus tard. Nous ne réussissons pas à trouver une dame de com-pagnie pour ma pauvre maman !
Je suis bien content de savoir que Maurice aille mieux. Embrassez-le de ma part ainsi que les autres, et tout à vous, chère bon maître.
Votre vieux
Tâchez de vous procurer Tartarin de Tarascon par Alph. Daudet. Ça vous fera rire. C’est très gentil. Il y a là-dedans une veine comique réelle.
À EDMOND DE GONCOURT
(Paris, 19 mars 1872.]
Tourgueneff m’a invité à dîner pour vendredi.
Comme je tiens à dîner chez vous ce jour-là (il ne m’en reste pas d’autre) je m’y permettrais d’y amener ledit Mos-covite.
Il a une opinion de vous assez bonne pour avoir accepté mon invitation.
Si cela vous contrariait – un mot S.V.P.
– 839 –
Nous arriverons de bonne heure, vers 5 heures ? Est-ce trop tôt ?
Tout à vous.
Mardi 2 heures.
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Paris,] mardi soir [19 mars 1872].
Mon cher Philippe,
Je te préviens de ceci : Guérard ne m’a pas encore rendu les cahiers, ce que je trouve un peu sans gêne. Du Camp (qui est fort occupé et qui est plus mon ami que Guérard) me les a rendus au bout de deux jours. Fais-moi le plaisir de lui écrire pour le prier de me les renvoyer.
Je serai à Croisset au commencement de la seconde semaine de mai vers le 10, ou le 9. J’attends ta visite.
Dès le 1er mai j’irai à l’Odéon pour avoir ce qui t’est dû. Je m’occupe de faire rentrer l’argent des souscriptions dé-clarées à Paris. J’ai lâché Du Camp sur Maurice Richard, et demain je vais moi-même chez M. de La Ferrière.
– 840 –
Le bon Caudron n’a pas daigné m’accuser réception de la somme déposée par moi chez son correspondant. Les amis sont gentils, gentils tout plein !
J’ai vu dimanche d’Osmoy qui est venu au bal chez la princesse Mathilde, et qui est reparti dès le lendemain. Il me paraît absorbé, perdu par la politique !
Embrasse pour moi ta chère maman.
Ton
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Paris, 20 mars 1872.]
J’ai empoché hier, à l’Odéon, 400 francs pour toi.
Guérard m’a renvoyé les cahiers. Je serai à Croisset vendredi soir ; j’arriverais à Rouen par l’express du soir.
Ma première course à Rouen, qui aura lieu lundi ou mardi, sera pour porter de l’argent à Caudron.
Je t’embrasse.
Mercredi.
– 841 –
À JULES CLAYE
[Brouillon de la lettre suivante]
[Paris, 21 mars 1872.]
Cher monsieur Claye,
J’ai reçu avant-hier une lettre de M. votre caissier m’annonçant que Michel Lévy avait refusé de payer votre facture, ce qui m’a jeté dans un grand étonnement, car il avait été convenu entre nous deux, Michel Lévy et moi, qu’il avancerait tous les frais et se rembourse rait au fur et à me-sure sur le prix des volumes. Pour cette avance de fonds, et autres frais, il devait prendre quarante pour cent.
Je me suis transporté hier chez lui, et il m’a nié effron-tément ces mêmes conditions. Il s’est plaint de n’avoir pas vu une seule épreuve ! de ce que je ne l’avais pas « consul-té » de l’encombrement (sic) que lui donnent 1 800 volumes à placer, bref, je l’ai trouvé si impudent, et plein pour la litté-rature d’un mépris si haineux, que la rupture est complète et définitive. Je n’oublie ni un bienfait ni une injure. Or ledit en-fant d’Israël m’a blessé trop profondément pour que jamais je lui pardonne.
Maintenant, cher monsieur Claye, que faut-il faire des exemplaires qui sont en magasin chez vous ? Quel autre édi-teur voudra s’en charger ? Dans ce cas-là ne doit-on pas changer le nom sur la couverture ?
Quant à l’argent que je vous dois, je vous prierai d’attendre un peu car l’héritier de B. n’est pas riche. Quel dé-lai lui donnez-vous ?
– 842 –
Donc j’implore de vous deux choses – un conseil, – et un peu de complaisance. Sûr d’avance de l’un et de l’autre, je vous serre les deux mains et suis,
À JULES CLAYE, IMPRIMEUR
Paris, jeudi 21 mars [1872].
Rue Murillo, 4. Parc Monceau.
Cher monsieur Claye,
J’ai reçu avant-hier une lettre de votre caissier m’annonçant que M. Lévy refusait de payer votre facture. Cependant il avait été convenu entre nous deux, M. Lévy et moi, qu’il avancerait tous les frais et se rembourserait au fur et à mesure sur le prix des volumes. Pour votre avance de fonds et autres frais, il devait prendre quarante pour cent.
Hier je me suis transporté chez lui et il m’a nié effronté-ment cette convention.
Il s’est plaint de n’avoir pas vu une seule épreuve, de ce que je ne l’avais pas « consulté » de l’encombrement (sic) et de l’embarras que lui occasionnaient deux mille volumes ! etc. Bref, je l’ai trouvé tellement impudent et plein pour la littérature d’un mépris si haineux que la rupture est com-plète. Je ne veux plus en aucune façon avoir à faire avec M. Lévy, – et il m’a blessé trop profondément pour que ja-mais je lui pardonne. Maintenant que faut-il faire des exem-plaires qui sont en magasin chez vous ? avec qui
– 843 – m’entendre ? Quel autre éditeur voudra s’en charger ? Dans ce cas-là, ne doit-on pas changer le nom sur la couverture ?
Quant à l’argent que je vous dois, je vous prierai d’attendre un peu, car l’héritier de Bouilhet n’est pas riche. Quel délai lui donnez-vous ?
La malchance qui a fait mourir de chagrin mon pauvre ami le poursuit jusqu’après sa mort.
Donc, j’implore de vous, cher monsieur Claye, deux choses : un bon conseil, et un peu de complaisance.
Sûr d’avance de l’un et de l’autre, je vous serre les mains et suis tout à vous.
Il faut que je sois rentré à Croisset près Rouen lundi soir. Veuillez donc, si votre réponse tarde un peu, m’envoyer votre lettre à cette dernière adresse.
À LÉONIE BRAINNE
[Paris,] vendredi, 10 heures [22 mars 1872].
Certainement, ma chère belle amie ! à demain 6 heures ! chez moi.
– 844 –
J’ai eu depuis trois jours des affaires de librairie très graves, et qui m’ont pris tout mon temps. Voilà pourquoi je n’ai pas été vous faire de visite.
J’ai le cœur tout barbouillé par l’idée de mon départ, d’autant plus que le voyage et le retour là-bas ne seront pas gais.
Mille tendresses de G.
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Paris, 24 mars 1872.]
Mon cher Philippe,
J’arriverai demain à Rouen par l’omnibus qui part de Paris à midi.
Et j’ai beaucoup de choses embêtantes à te narrer. Je me suis fâché à mort avec le sieur Lévy. La colère que j’ai eue contre lui mercredi matin m’a rendu malade. – Tout cela est long à t’expliquer. Tâche de venir mardi à Croisset, ou demain, à 4 heures et demie, à la gare.
Je n’ai pas (malgré ma fureur) fait jusqu’à présent au-cune bêtise.
Lévy m’a nié en face une parole donnée, celle d’avancer les frais d’impression.
– 845 –
À demain, ou après-demain.
Ton
Dimanche, 2 heures.
À JULES TROUBAT
[Paris,] lundi matin [25 mars 1872].
Mon cher ami,
Si vous avez quelque chose à me dire, écrivez-moi à Croisset près Rouen.
Je pars dégoûté plus que jamais, non pas de la littéra-ture, mais de ce qu’on appelle la vie littéraire. – Et bien réso-lu au plus strict mutisme, pour longtemps, pour très long-temps ! Je ne vous cache pas que j’ai le cœur gonflé d’amertume.
Quant à votre patron, toute la question entre nous est celle-ci. Veut-il, oui ou non, avancer les frais dus à Claye (comme il me l’avait formellement promis) ?
Ce qui n’empêche pas que je vais m’occuper à Rouen, où je serai ce soir, de faire payer ledit Claye, car je ne compte absolument sur rien de bon.
Tout à vous, cher ami.
– 846 –
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, mardi, 11 heures [26 mars 1872].
Mon Loulou,
Ta grand-mère a très bien supporté le voyage et, malgré l’abominable état où est plongé Croisset, son humeur est bonne.
Je n’en dirai pas autant de la mienne. Mon irascibilité touche à la démence.
Je vais m’habiller pour aller à Rouen payer des notes, choisir des papiers, et faire une visite à l’Hôtel-Dieu. J’ai couché dans ta chambre. On ne sait pas comment se retour-ner dans la maison, qui pue violemment, et nous n’avons ni femme de ménage ni cuisinière.
Ton Vieux peu gai.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] jeudi, 2 heures [28 mars 1872].
Ce que j’avais prévu se réalise : l’été ne sera pas gai ! Ta grand-mère, qui avait très bien supporté le voyage et qui avant-hier était de bonne humeur, est retombée plus bas que jamais depuis hier au soir. – Elle vient de se donner une es-pèce d’indigestion et m’a fait grand-peur. C’est la suite de la
– 847 – manie qu’elle a de manger sans cesse, pour se fortifier, croit-elle. Il faut maintenant avancer d’une demi-heure chaque repas. On ne sait plus que faire.
Ton oncle Achille est venu la voir ce matin, et ne l’a pas trouvée mal, pourtant. Mme Achille et Juliette sont venues avant-hier et présentement sont dans le salon. Toute la fa-mille a été charmante, s’est beaucoup informée de vous, et même de Puzzle, par deux fois. Explique-moi ce problème !
La maison est dans un tel état de délabrement et de sa-leté, et les histoires de ménage si compliquées, que depuis mon arrivée je n’ai pu rien faire. – Mon après-midi de mardi a été pris par des courses à Rouen. Aujourd’hui j’ai été chez M. Poutrel, etc. ! Comme la vie est lourde par moments ! J’en suis gorgé à vomir !
La dame de compagnie n’aura pas de chambre libre avant la fin de la semaine prochaine. Donc vers le 8 elle peut venir.
Faut-il remettre du papier dans sa chambre ? c’est-à-dire dans la tienne ? Il est bien sale et déchiré. Le tapis ne pourra pas servir, car il est usé jusqu’à la corde. Et quant au sol de l’appartement, qui est du plâtre, il faudrait le faire repeindre – ce qui est impossible maintenant. Dois-je choisir un tapis bon marché ou pas de tapis du tout ? La peinture est inutile, un bon lavage suffirait.
Toutes ces occupations-là, et surtout le tête-à-tête la-mentable de ta grand-mère, me casse[nt] bras et jambes. Je sens que je ne pourrais pas écrire, car j’ai peine à com-
– 848 – prendre ce que je lis. – Mon rêve est d’aller vivre dans un couvent en Italie, pour ne plus me mêler de rien !
J’ai été vaillant cet hiver, jusqu’à ma brouille avec Lévy. Mais depuis lors, je me sens épuisé jusque dans les moelles. – J’attends Philippe, à qui je vais conter des choses désa-gréables. – Dimanche, j’ai rendez-vous avec Deschamps pour l’affaire de la fontaine ! Quand donc me foutra-t-on la paix ! Quand n’aurai-je plus à m’occuper des éternels autres ! Je passe tour à tour du rugissement à l’accablement.
Et toi, pauvre chérie, comment vas-tu ?
Pense à Vieux et écris-lui souvent.
Je t’embrasse.
ton ganachon.
Ci-inclus quelques lignes que ta grand-mère a voulu t’écrire hier.
MADAME FLAUBERT À SA PETITE-FILLE CAROLINE
[Croisset, 27 mars 1872.]
Ma bonne petite-fille,
– 849 –
Gustave a dû te dire que [j’ai] fait un bon voyage, mais ce qu’il n’a pu te dire est toute la reconnaissance que j’ai gardée de tes bons soins.
Adieu, chers enfants, je vous embrasse de tout mon cœur.
Votre vieille mère
Cne FLAUBERT.
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset, 31 mars 1872.]
Mon cher vieux,
J’ai été obligé de revenir ici bien vite, et je n’ai pu aller te dire adieu.
Je t’ai dit, je crois, que J. Simon m’avait témoigné les meilleures dispositions à ton endroit. Tu as dû recevoir de lui, une nouvelle somme, dernièrement ?
Je ne vois pas, présentement, à quoi ni comment je puis t’être utile ?
Je t’embrasse.
– 850 –
Dimanche soir, jour de Pâques.
J’ai eu avec Michel Lévy une barouffe épouvantable à l’occasion de Dernières chansons et une telle colère que j’en ai été malade pendant plusieurs jours ! Quel Monsieur !
À GEORGE SAND
Croisset, dimanche de Pasques [31 mars 1872].
Me voilà revenu ici, chère bon maître, et peu gai. Ma mère m’inquiète. Sa décadence augmente de jour en jour, et presque d’heure en heure. Elle a voulu revenir chez elle, bien que les peintres n’aient pas fini leur ouvrage, et nous sommes très mal logés ! À la fin de la semaine prochaine, elle aura une dame de compagnie, qui m’allégera dans mes sottes occupations de ménage !
J’ai eu, il y a dix jours, une violente contestation avec le sieur Michel Lévy, qui est un joli, bien joli coco ! il m’a nié en face une parole donnée. Cela m’a fait l’impression d’un soufflet en plein visage, et je suis devenu tout pâle, puis tout rouge. Et alors votre troubadour… a été beau ! Jamais la Maison Lévy ne s’était vue à pareille danse.
C’était à l’occasion de Dernières chansons. Savez-vous ce qu’Aïssé et Dernières chansons auront produit à l’héritier de Bouilhet, au pauvre petit Philippe qui a sacrifié 30 mille francs pour sauver du feu les manuscrits de Bouilhet ? Tout
– 851 – compte fait il aura à payer environ 400 fr ! Je vous épargne le détail de la chose, mais c’est ainsi. Et voilà comme la ver-tu est toujours récompensée. Si elle était récompensée, elle ne serait pas la vertu !
N’importe ! cette dernière histoire avec Lévy m’a énervé comme une trop forte saignée. Il est humiliant de voir qu’on ne réussit pas ! Et quand on a donné pour rien tout son cœur, son esprit, ses nerfs, ses muscles et son temps, on re-tombe à plat écrasé.
Mon pauvre Bouilhet a bien fait de mourir, le temps n’est pas doux.
Pour moi, je suis bien décidé à ne pas faire gémir les presses d’ici à de longues années, uniquement pour ne pas avoir « d’affaires », pour éviter tout rapport avec les impri-meurs, les éditeurs et les journaux, et surtout pour qu’on ne me parle pas d’argent !
Mon incapacité sous ce rapport se développe dans des proportions effrayantes. Pourquoi la vue d’un compte me met-elle en fureur ? cela touche à la démence. Je parle très sérieusement. Notez que j’ai tout raté, cet hiver. Aïssé n’a pas fait d’argent. Dernières chansons a failli me faire avoir un procès avec Lévy. L’histoire de la fontaine n’est pas finie. – Je suis las, profondément las, de tout.
Pourvu que je ne rate pas aussi Saint Antoine ! Je vais m’y remettre dans une huitaine quand j’en aurai fini avec Kant et avec Hegel ! Ces deux grands hommes contribuent à m’abrutir. Et quand je sors de leur compagnie je tombe avec
– 852 – voracité sur mon vieux et trois fois grand Spinoza ! Quel gé-nie ! quelle œuvre que l’Éthique !
J’ai lu aussi un peu d’astronomie, toujours pour Saint Antoine. Mais je ne me sens pas en train. Comment le serais-je avec l’inquiétude permanente que me donne ma pauvre maman !
J’ai fait la connaissance de votre vieille amie Mme Viardot, que je trouve fort agréable.
Adieu, chère bon maître. Mille amitiés aux vôtres, et à vous toutes mes tendresses.
Votre
À JULES TROUBAT
Croisset, 31 mars 1872.
Mon cher ami,
Je vous remercie de tout le mal que vous vous donnez à cause de moi ! – Cela dit, passons aux affaires.
J’ai communiqué votre lettre à l’héritier de Bouilhet, M. Philippe Leparfait, qui, tout bien pesé, trouve que j’ai eu tort dans mes violences avec Michel Lévy. Tel n’est pas mon avis, mais je vous dois l’exacte vérité.
– 853 –
Il accepte l’offre de M. Lévy et s’engage à lui rembour-ser, le 1er avril 1873 au plus tard, la somme due à M. Claye, déduction faite du produit des volumes qui pourront être vendus d’ici à l’époque susmentionnée.
Envoyez-moi l’engagement qu’il faut que Philippe signe.
Si M. Lévy trouve insuffisante la signature de Philippe, il va sans dire que, moi, j’en réponds.
Mille remerciements, et tout à vous.
P.-S. Il est bien entendu que l’offre première de M. Lévy – offre qu’il maintient et que M. Philippe accepte – consiste en ceci : M. Lévy avance les frais d’impression à M. Claye, avance que M. Philippe lui remboursera le 1er avril 1873, et dont on déduira alors le prix des volumes vendus. M. Lévy justifiera nécessairement le nombre des volumes invendus lui restant en dépôt, et M. Lévy gardera pour son bénéfice une remise de 40 pour 100 sur le produit brut des exem-plaires vendus ; et dans ces 40 % seront compris tous les frais de toute nature auxquels la vente aura pu donner lieu.
Quant au mémoire de Claye, je le conserve encore quelques jours et je vous présenterai à son sujet quelques observations dont M. Lévy pourra profiter pour le règlement de ce compte.
– 854 –
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset,] dimanche soir [31 mars 1872].
J’outrepasse vos ordres, ma chère Léo, car je ne m’ennuie pas « un peu », mais beaucoup. – Je m’ennuie de vous, – et par l’idée surtout que je vais être longtemps sans vous voir ! Et puis tout, ici, m’attriste et m’agace ! Ma mère m’inquiète de plus en plus ! Mais vous avez assez de vos chagrins personnels sans que j’afflige ce cher bon cœur avec les miens.
Que vous dirai-je donc ? que vous m’avez écrit un amour de lettre. Je l’ai relue trois fois, comme si j’étais un jouvencel ! Pourquoi ne le suis-je plus ? pourquoi ne le suis-je plus ! pourquoi vous ai-je rencontrée trop tard ! Le cœur reste intact, mais j’ai la sensibilité exaspérée par-ci, émous-sée par-là, comme un vieux couteau trop aiguisé, qui a des hoches et qui s’ébrèche facilement. Il me semble que je ne suis pas digne de tout ce que vous me donnez, et la compa-raison que je fais de nous deux m’humilie. « Tenir un peu de place dans ma vie », dites-vous, non ! elle n’est pas petite. Tout ce qui me touche me pénètre. Voilà pourquoi je suis constamment agité. – J’ai puisé sur vos lèvres, ma chère belle, quelque chose qui me restera au fond du cœur, quoi qu’il advienne.
Comme il me serait facile de vous écrire des tendresses ! de vous faire des phrases. Mais j’épargne votre bon goût. Vous trouveriez peut-être que « ce n’est pas vrai »…
– 855 –
J’ai vu aujourd’hui l’autre géranium, – toujours char-mante, – et le beau-frère aussi, et le jeune Baudry qui m’a paru très échauffé à votre endroit.
Faites des amitiés pour moi à votre amie Alice.
Je sais que votre fils revient à Rouen bientôt ? Et vous ?
Il me semble que l’autre samedi, c’était il y a un an !… Je rêve à vos visites de cet hiver comme à une chose très ancienne et très douce, et je vais me remettre à lire du Hegel en tâchant de ne plus songer à cette chère belle figure que je voudrais couvrir de baisers.
Gve.
(De plus en plus intempestif)
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Croisset,] mercredi 4 h[eures, mars-avril 1872 ?].
Mon cher ami,
Au reçu de la présente, fais-moi le plaisir de te transpor-ter chez Mulot et de lui dire que je l’attends, vendredi, comme il me le promet.
Je lui écrirais si je connaissais son adresse. – Qu’il amène avec lui Dupré ou Galli (s’il le juge convenable).
– 856 –
Il faut en finir ! Et primo faire rentrer l’argent.
M. Philippe me tient rigueur. Je ne le vois plus. Néan-moins je l’embrasse.
Son Gve.
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset,] nuit de samedi, 1 heure [6 avril 1872].
Ma chère Amie,
Ma mère vient de mourir !
Je vous embrasse.
Votre
AU PROFESSEUR JULES CLOQUET
[Croisset, 6 avril 1872.]
Cher bon Ami,
Nous venons de perdre notre mère. Elle est morte après une agonie de 33 heures !
– 857 –
Que vous dirai-je de plus ? Nous sommes désolés ! Achille, Caroline et moi, nous vous embrassons bien ten-drement.
Votre
Nuit de samedi 6.
À MAXIME DU CAMP
[Croisset, 6 avril 1872.]
Mon pauvre cher vieux,
Ma mère vient de mourir !
Depuis lundi dernier je n’ai pas fermé l’œil ! Je suis bri-sé.
Et je t’embrasse, mon cher Maxime, mon vieux compa-gnon !
Ton
Comme j’ai pensé à toi, et à tout le passé, cette se-maine !
Préviens, je te prie, Mme Maurice.
– 858 –
Quand j’aurai un peu de loisir, je lui écrirai.
Nuit de samedi 6.
Croisset.
À EDMOND DE GONCOURT
[Croisset, 6 avril 1872.]
Mon cher Ami,
Ma mère vient de mourir !
Je ne veux pas que vous veniez à son enterrement ! Cela renouvellerait votre douleur, j’ai assez de la mienne.
Je vous embrasse.
Votre
Samedi minuit 1/2.
– 859 –
À GEORGE SAND
[Croisset,] nuit de samedi, 1 heure [6 avril 1872].
Chère bon maître,
Ma mère vient de mourir !
Je vous embrasse.
À LAURE DE MAUPASSANT
[Croisset,] 7 avril 1872.
Ma chère Laure,
Ma mère est morte, hier matin !
Nous l’enterrons demain.
Je suis brisé de fatigue et de douleur.
Je t’embrasse tendrement.
– 860 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 9 avril [1872].
Je suis avec toi, toute la journée et le soir, et à tout ins-tant, mon pauvre cher ami. Je pense à tout ce qui se passe de navrant autour de toi. Je voudrais être près de toi. La contrariété d’être clouée ici me rend plus souffrante. Je vou-drais un mot où tu me dirais que tu as le courage qu’il faut avoir. La fin de cette digne et chère existence a été doulou-reuse et longue, car, du jour où elle est devenue infirme, elle est tombée, et vous ne pouviez plus la distraire et la conso-ler. Voilà, hélas, l’incessante et cruelle préoccupation finie, comme finissent les choses de ce monde, le déchirement après la lutte ! Quelle amère conquête du repos ! Et cette in-quiétude va te manquer, je le sais. Je connais ce genre de consternation qui suit le combat contre la mort. Enfin, mon pauvre enfant, je ne puis que t’ouvrir un cœur maternel qui ne te remplacera rien, mais qui souffre avec le tien et bien vivement à chacun de tes désastres.
G. SAND.
À EDMOND DE GONCOURT
[Croisset, 12 avril 1872.]
Je ne puis vous dire rien encore sur mon avenir, mon cher ami. – Tant que mes affaires ne seront pas arrangées (ce qui sera long), je ne sais où je vivrai. Car il faut savoir d’abord comment je vivrai ?
– 861 –
D’ici à longtemps, je ne ferai pas de longues stations à Paris. Au mois de mai cependant, j’y resterai peut-être pen-dant une semaine.
Je viens de passer une dure semaine, mon cher vieux ! La semaine de l’inventaire ! C’est sinistre. Il m’a semblé que ma mère se remourait et que nous la volions.
Ce que vous me dites du pauvre Théo m’afflige profon-dément ! Encore un ! Ah ! comme je voudrais reprendre goût au travail ! Mais j’ai la tête bien vide et tous les membres endoloris ! Il n’est pas facile d’être philosophe.
Je vous embrasse à plein cœur, mon cher vieux.
Croisset. Vendredi.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 14 avril 1872.
Ma belle-fille a été passer quelques jours près de nos amis, à Nîmes, pour couper court à une grosse coqueluche de Gabrielle, la séparer d’Aurore, crainte de contagion, et se re-faire elle-même, car elle est souffrante depuis quelque temps ; moi, je suis guérie. Cette petite maladie et ce départ tout de suite résolu et effectué m’ont un peu bouleversée. J’avais à m’occuper d’Aurore pour qu’elle se résignât aussi, et je n’ai pas eu une minute pour te récrire. Je me demande aussi si tu n’aimes pas mieux qu’on te laisse à toi-même dans ces premiers jours. Pourtant je trompe le besoin que
– 862 – j’aurais d’être près de toi en ce triste moment, en te disant et te redisant, mon pauvre cher ami, combien je t’aime.
Peut-être aussi ta famille t’a-t-elle emmené à Rouen ou à Dieppe pour ne pas te laisser rentrer tout de suite dans cette triste maison. J’ignore tes projets, au cas que ceux que tu faisais de t’absorber dans le travail soient changés. Si tu as quelque velléité de voyager et que le nerf de la guerre te manque, j’ai à ta disposition quelques sous que je viens de gagner et je les mets à ta disposition. Ne te gêne pas plus avec moi que je ne le ferais avec toi, cher enfant. On doit me payer mon roman dans cinq ou six jours, au Temps, il n’y au-rait qu’un mot à m’écrire et je te le ferais toucher à Paris.
Un mot quand tu pourras ; je t’embrasse ainsi que Mau-rice, bien tendrement.
SARAH BERNHARDT À GUSTAVE FLAUBERT
[vers le 15 avril 1872.]
Je vous embrasse à plein cœur, ami et je suis triste avec vous.
SARAH BERNHARDT,
4, rue de Rouen.
– 863 –
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset, 15 avril 1872.]
Je suis trop écrasé et trop abruti pour t’écrire comme il conviendrait, mon cher bonhomme. Je veux seulement vous remercier, toi et Mme Feydeau, pour vos bonnes paroles.
J’ai abominablement souffert depuis quinze jours.
Je ne sais pas ce que je vais devenir et il m’est impos-sible de faire aucun projet, tant que nos affaires ne seront pas terminées. Ma mère a légué Croisset à Caroline et provi-soirement je vais y vivre.
Quand je serai un peu remis de mes chagrins et de tous mes tracas, je t’écrirai plus longuement. D’ici là je t’embrasse.
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
[Angers,] ce 15 avril 1872.
J’ai reçu, il y a deux jours, cher Monsieur, la triste nou-velle de votre malheur. Je vous aurais écrit de suite, si je n’eusse été trop souffrante pour le faire. J’ai été bien touchée de la preuve de souvenir et d’amitié que vous m’avez don-née. Vous avez bien prévu que je comprendrais votre dou-leur et que je la partagerais. Depuis 3 ans que je ne recevais
– 864 – plus de vos nouvelles j’ai mille fois pensé à vous et j’y pense encore bien davantage à présent que je sais ce que vous souffrez. J’ai souvent désiré vous écrire, mais les événe-ments qui avaient bouleversé la France me faisaient suppo-ser, que vous aviez changé d’habitation. Oui, cher Monsieur, je connais cette douleur qui nous arrache une partie de nous-mêmes. Je l’ai éprouvée et les années n’ont fait qu’ajouter à mes regrets ; à chaque heure ma mère me manque, elle était ce que j’ai le plus aimé sur la terre et, plus malheureuse encore que vous, je restais seule sans appui, sans famille ; elle était tout pour moi, je la soignai 15 ans, il me semblait que c’était tout à la fois ma mère et mon enfant. Cher Monsieur, combien je voudrais pouvoir vous offrir un peu de consolation, dans quelle solitude vous laisse la perte d’une pareille affection ! Je ne veux pas comparer mes mo-tifs de tristesse aux vôtres, mais je passe des jours bien pé-nibles ; pendant les mois de janvier et février, je n’ai pas quitté mon lit, ni mon fauteuil, un ongle incarné suivi d’inflammation m’a fait cruellement souffrir.
J’ai perdu mon médecin qui depuis 20 ans était mon conseil et mon ami. Je n’ai nulle confiance aux autres qui, je crois, m’ont fait plus de mal que de bien. J’avais souffert courageusement et la première fois que j’ai pu monter un escalier, c’était pour aller entendre les dernières paroles de mon pauvre cousin enlevé en 12 jours par une fluxion de poitrine ; il était ruiné et il habitait chez moi depuis 15 ans. Quoique nos idées différassent, c’était un souvenir d’enfance, j’avais pour lui de l’amitié, je l’avais assisté 3 fois en prison et je l’en avais souvent préservé ; enfin toutes les lugubres cérémonies qui précèdent et suivent la mort ont passé sous mes yeux et l’impression que j’en ai reçue ne peut s’effacer. Mon cousin laisse une fille naturelle qui habi-tait chez moi depuis le premier siège de Paris où elle était
– 865 – dans un magasin. Elle a 21 ans, elle est jolie, mais élevée dans un couvent elle ne sait rien ; j’ai eu à consoler la pauvre enfant, elle est sans moyens d’existence, née pendant le ma-riage de mon cousin qui ne laisse que des dettes ; il me l’a recommandée en mourant, et je lui fais donner des leçons afin de la placer dans le commerce. J’ai un sujet d’inquiétude incessant, c’est une femme qui m’a élevée qui est chez moi depuis 50 ans et que nous tremblons à chaque instant de perdre, sa fille et moi ; notre malade a 80 ans et malgré tous nos soins, nous ne pouvons la guérir. Me voilà donc placée entre une mort récente et la crainte d’un nou-veau malheur. Je n’ai pas besoin, cher Monsieur, de vous dire combien ma déplorable santé est encore aggravée par toutes ces peines et angoisses.
Adieu, je pense bien à vous, cher Monsieur, et à présent que je vous ai retrouvé, je vous écrirai sans exiger de ré-ponse.
Adieu, croyez à ma vive et profonde sympathie.
M. S. LEROYER DE CHANTEPIE.
Je vous enverrai un petit volume imprimé avant la guerre.
– 866 –
À FRÉDÉRIC FOVARD
[Croisset,] mardi, le 16 avril 1872.
Merci de ta lettre, mon cher ami. Je suis encore trop bri-sé pour y répondre comme il conviendrait. Ma vie est com-plètement bouleversée. Il va falloir m’en refaire une autre. Cela est dur à cinquante ans !
Tant que nos affaires ne seront pas liquidées, tant que je ne saurai pas au juste quelle sera ma position matérielle, il m’est impossible de faire aucun projet.
Comment et où vivrai-je ? Voilà ce que j’ignore. Ma mère a légué Croisset à Caroline, et provisoirement je vais y vivre. Peut-être y resterai-je tout à fait ? C’est là, sans doute, que je serai le plus tranquille !
Maxime m’a écrit que Mme Husson était guérie. Vont-ils revenir à Paris ?
Si je rencontrais dans les affaires de notre succession quelque embarras, je te prierais de venir à mon secours. Car je compte sur toi.
Il est probable que j’irai à Paris dans le courant de mai.
D’ici là, je t’embrasse.
Ton vieux.
– 867 –
À JEANNE DE LOYNES
[Croisset,] mardi [16 avril 1872].
Merci de votre lettre, ma chère amie, vous êtes aussi bonne que jolie et intelligente ; je le sais depuis longtemps, et c’est pour tout cela que je vous aime.
Depuis hier seulement je recommence à dormir et je m’en tirerai. Mais c’est rude !
Remerciez M. Ernest Daudet de son bon souvenir.
J’espère vous voir, dans le courant de mai.
Écrivez-moi, et pensez à votre vieux fidèle
Qui est bien triste, et qui vous chérit.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset,] mardi 16 [avril 1872].
Merci de votre bonne lettre ! Je suis encore trop brisé pour y répondre convenablement, mais donnez-moi de vos nouvelles, cela me fera du bien.
Provisoirement, jusqu’à ce que toutes nos affaires soient terminées, je reste à Croisset, que ma mère a légué à
– 868 –
Mme Commanville. Ensuite où irai-je ? que ferai-je ? cepen-dant, depuis avant-hier, je recommence à dormir.
J’ai bien envie de vous voir ! Au mois de mai, j’irai à Pa-ris pendant quelques jours.
Mes amitiés à M. Roger, et tout à vous, chère Madame.
À GEORGE SAND
[Croisset,] mardi 16 [avril 1872].
Chère bon maître,
J’aurais dû répondre tout de suite à votre première lettre, si tendre ! mais j’étais trop brisé. La force physique me manquait. – Aujourd’hui enfin je recommence à entendre les oiseaux chanter et à voir les feuilles verdir. Le soleil ne m’irrite plus ! ce qui est un bon signe. Si je pouvais re-prendre goût au travail, je serais sauvé.
Votre seconde lettre (celle d’hier) m’a attendri jusqu’aux larmes ! Êtes-vous bon ! quel excellent être vous faites ! Je n’ai [pas] besoin d’argent, présentement ! merci. Mais si j’en avais besoin, c’est bien à vous que j’en demanderais.
Ma mère a laissé Croisset à Caroline à condition que j’y garderais mon appartement. – Donc jusqu’à la liquidation complète de la succession je reste ici. Avant de me décider sur l’avenir, il faut que je sache ce que j’aurai pour vivre.
– 869 –
Après quoi nous verrons. Aurai-je la force de vivre, absolu-ment tout seul dans la solitude ? J’en doute. Je deviens vieux. Caro ne peut maintenant habiter ici. – Elle a déjà deux logis. Et la maison de Croisset est dispendieuse.
Je crois que j’abandonnerai le logement de Paris, rien ne m’appelle plus à Paris. Tous mes amis sont morts. – Et le dernier, le pauvre Théo, n’en a pas pour longtemps ? j’en ai peur !
Ah ! c’est dur de refaire peau neuve à cinquante ans !
Je me suis aperçu, depuis 15 jours, que ma pauvre bonne femme de maman était l’être que j’ai le plus aimé. C’est comme si on m’avait arraché une partie des entrailles.
Mais comme j’ai besoin de vous voir ! comme j’en ai be-soin ! Dès que je serai débarrassé de mes affaires, j’irai vous voir. Si vous veniez à Paris, mandez-le-moi, j’irais bien vite vous embrasser.
Mme Viardot, Tourgueneff et moi, nous avions fait le pro-jet d’aller vous voir, à Nohant, au mois de juillet. Se réalise-ra-t-il, ce petit rêve-là ?
Je vous embrasse bien fort.
Votre vieux troubadour
– 870 –
Toutes mes tendresses à Maurice, que j’envie plus que jamais, puisqu’il vous a. Et des baisers à Mlle Aurore, malgré (ou à cause) de sa coqueluche.
À LOUIS BONENFANT
[Croisset,] mardi soir 17 [16 avril 1872].
Mon cher ami,
Je suis encore trop écrasé pour répondre à ta bonne lettre comme il conviendrait.
Il me semble que je n’ai plus de cervelle dans le crâne et plus de moelle dans les os. – Quelle quinzaine !
Ma vie est complètement bouleversée ! et je ne puis même former aucun projet d’avenir tant que je ne saurai pas quelle sera ma position pécuniaire. – Provisoirement je reste à Croisset, qui appartient à Caroline, mais qu’elle n’habitera pas, maintenant du moins.
La pauvre Olympe a dû être très affligée par la mort de sa tante ! Et j’ai pensé à elle profondément pendant tous ces jours-ci, où les fantômes du passé m’entouraient.
Embrasse-la bien fort pour moi, et compte toujours, quoi qu’il advienne, sur l’affection de ton vieux cousin et ami.
– 871 –
L’inventaire de Croisset sera fini jeudi. Caro s’en retour-nera à Paris samedi, et je vais rester seul dans cette grande maison. – Seul avec le souvenir de tous ceux qui sont partis, mon père, ma sœur, le pauvre père Parain, Bouilhet, ma mère.
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset, mardi 17 [16 avril 1872].
Mon cher ami,
Je suis encore trop brisé pour vous écrire longuement.
Je veux simplement vous dire merci pour votre bonne lettre.
Quand partez-vous de Paris ? Quand y revenez-vous ?
Je ne sais encore rien de mes affaires, & je ne puis for-mer aucun projet d’avenir. Provisoirement je reste à Crois-set, qui appartient maintenant à ma nièce (celle que vous connaissez).
Remerciez M. Viardot de l’envoi de son volume. Dès que j’aurai la tête libre, je le lirai.
Faites un bon voyage & revenez vite. Je compte vous voir au mois de juillet, comme il était convenu.
– 872 –
Je vous embrasse très fort.
Votre
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset,] dimanche soir [21 avril 1872].
Ma chère Léo,
Oui, je songe à vous ! venez donc ! j’ai besoin de voir vos bons et beaux yeux – avec le reste !
Je suis encore trop écrasé et trop écœuré pour vous écrire des détails sur moi-même. Mais voici en deux mots la situation.
Croisset appartient à Caroline, qui d’ici à longtemps ne l’habitera pas, car elle a déjà deux logements. – Et j’y reste-rai, tant que la succession ne sera pas complètement liqui-dée. – Car avant de savoir où je vivrai, il faut savoir com-ment je vivrai. – Je crois que la Sagesse me commandera d’habiter Paris le moins possible. Oui, j’ai peur de cela ! Tan-tôt cependant, nous avons trouvé une combinaison – éco-nomique – assez raisonnable.
Comment vais-je pouvoir supporter la solitude absolue ?
Ah ! quel déchirement d’entrailles, depuis trois se-maines, ma chère Léo ! Comme j’ai pleuré !
– 873 –
Les deux jours qu’a duré l’inventaire ont été atroces. Il me semblait que la pauvre vieille bonne femme re-mourait et que je la volais ! Je n’ai à me plaindre de personne cepen-dant. Mais j’ai la sensibilité exaspérée. Je suis, naturelle-ment, un écorché, et des heurts pareils me font plus souffrir que les autres.
Vendredi, samedi au plus tard, je compte sur votre visite. Aimez-vous mieux que j’aille, d’abord, à Rouen ? écrivez-moi un mot, et vous m’y verrez, à peine débarquée !
Je vous envoie toutes mes tendresses et vous serre à pleins bras sur mon cœur.
Le cher Petit qui n’est pas gai.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] jeudi, 4 h[eures, 25 avril 1872].
Mon cher Loulou,
J’ai eu le cœur bien gros en te voyant partir ! Et je me suis senti encore moins gai, le soir, quand je me suis mis à table !… Mais il faut être philosophe.
Mes visites se sont bornées à une. – Celle de Mme Crépet. J’attends ton retour pour faire les autres.
– 874 –
Puisque l’idée de la tapisserie est adoptée, tu devrais t’en occuper, maintenant. Vas-tu écrire pour cela à ta tante ? ou veux-tu que je lui dise de choisir un dessin ?
Les peintres sont depuis ce matin dans ta chambre. Voi-là toutes les nouvelles.
Je me suis remis à travailler. À force d’entêtement, j’arriverai à reprendre goût au pauvre Saint Antoine. Fais comme moi, pauvre chérie, occupe ta cervelle. – Remets-toi à la peinture.
Il faut jusques au bout respecter sa nature.
Ce que je dis là est hygiénique et moral.
Comme il me semble qu’il y a déjà longtemps que tu es absente, mon pauvre Caro ! Au reste, j’ai un peu perdu la no-tion du temps !
Émile est parti à Rouen faire des commissions. La grêle vient de tomber, le soleil re-brille. Je me suis couché très tard. Je crois que je vais piquer un chien ?
As-tu lu dans les feuilles l’assassinat de la C[om]tesse Dubourg ? Quelle atroce aventure ! Fais toutes mes amitiés à cette bonne Flavie et à Ernest.
Je t’embrasse avec toutes les tendresses de mon vieux cœur endolori.
Adieu. À bientôt, n’est-ce pas ?
– 875 –
Ton Gve.
Que dis-tu du jeune Philippe qui n’est pas venu me voir, une fois !
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 28 avril [1872].
J’ai ma pauvre Aurore affreusement coqueluchée jour et nuit dans les bras. J’ai un travail forcé qu’il faut finir et que je finis quand même. Si je n’ai pas encore fait l’article sur Bouilhet, sois bien sûre [sic] que c’est impossible. Je le ferai en même temps que celui sur L’Année terrible.
J’irai à Paris du 20 au 25 mai, au plus tard. Peut-être plus tôt, si Maurice emmène plus tôt Aurore à Nismes, où sont Lina et la petiote. Je t’écrirai, tu viendras me voir à Pa-ris où j’irai te voir. J’ai soif aussi de t’embrasser, de te conso-ler – non, mais de te dire comme tes peines sont miennes. Jusque-là, un mot, pour me dire si tes affaires s’arrangent et si tu prends le dessus.
Ton vieux
G. SAND.
– 876 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] lundi soir [29 avril 1872].
Chère Caro,
Je regrette la lettre de quatre pages que tu as déchirée, parce que c’était une longue lettre, et puis qu’elle n’était peut-être pas aussi « stupide » que tu le prétends. Je ne veux pas t’embêter avec mes demandes d’épîtres, sachant par moi-même combien il est assommant d’écrire des lettres quand on n’en a pas envie. Mais tu me feras pourtant bien plaisir de barbouiller à mon adresse beaucoup de papier, lorsque le cœur t’en dira.
Moi, j’ai lu, et préparé du Saint Antoine. Demain, défini-tivement, je me mets aux phrases.
Maintenant je suis calme, ce qui est beaucoup.
Jeudi, j’ai eu la visite de Mme Heuzey et de Mme Crépet. Ces bonnes dames voulaient m’emmener dîner à Rouen. Il n’était que 3 h de l’après-midi : or la perspective de leur compagnie jusqu’à 10 heures du soir m’a un peu effrayé. Et je suis resté dans ma solitude. N’importe ! les repas ne sont pas drôles !
Hier j’ai eu la visite de R. Duval, et de Laporte (du Grand-Couronne) qui m’a appris la mort de la fille de mon pauvre Duplan ! Encore une mort !… Le soir, j’ai été dîner chez Lapierre. J’aurai la visite de ses dames au milieu de la semaine.
– 877 –
Le peintre aura fini demain sa besogne et le colleur de papier viendra jeudi. Émile a tantôt rapporté de Rouen tes deux coupes en marbre.
T’occupes-tu d’une tapisserie pour Fortin ? Je n’ai, bien entendu, aucune nouvelle de l’Hôtel-Dieu.
Je serai bien content de voir ce brave Ernest. Dis-lui, s’il passe devant ma maison, qu’il prenne chez le concierge les cartes qui peuvent y être.
Adieu, pauvre fille. Bon courage !…
Je t’embrasse bien tendrement.
Ton vieux.
Tu n’imagines pas comme ton Croisset est calme, et beau ! Il y a une douceur infinie dans tout, et comme un grand apaisement qui sort du silence. Le souvenir de « ma pauvre vieille » ne me quitte pas. Il flotte autour de moi comme une vapeur et m’enveloppe.
La mère Heuzey, qui est une très bonne femme, m’a dit qu’elle t’avait trouvée, la veille, bien fatiguée, et que tu ferais bien de te soigner. – C’est aussi mon opinion. – Ne me donne pas d’inquiétudes, pauvre loulou ! C’est assez d’avoir des re-grets.
Amitiés à Flavie.
– 878 –
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] lundi soir [29 avril 1872].
Je suis enfin un peu plus calme, je peux m’occuper à quelque chose. C’est pourquoi je vous écris, Princesse. N’est-il pas naturel qu’au milieu de mon chagrin je me tourne vers vous, dont je n’ai reçu que de bonnes paroles et des marques d’affection ?
Mes affaires, chose assommante, me laisseront un peu tranquille vers le 20 du mois prochain. J’en profiterai pour aller vous faire une petite visite.
Mais où êtes-vous ? À Saint-Gratien ou à Paris ?
Pouvez-vous me donner des nouvelles de mon pauvre Théo qui m’inquiète beaucoup ? J’avais prié ses deux filles de m’écrire. Elles n’en ont rien fait, ni l’une ni l’autre (j’ignore l’adresse de son fils). Goncourt m’a écrit qu’il empi-rait. Encore un ami qui va s’en aller ! La mort s’acharne sur tout ce que j’aime.
Allons, il faut être philosophe, et je ne veux pas vous en-nuyer. D’ailleurs, après l’invasion prussienne, il n’y a plus de malheur possible. Ç’a été là le fond de l’abîme, le dernier de-gré de la rage et du désespoir. Comment n’en suis-je pas crevé ? C’est ce qui m’étonne, quand j’y songe. – Mais nous sommes nés pour souffrir, puisque la vie se passe à cela.
– 879 –
Il y a aujourd’hui trois semaines, il me semblait qu’on m’arrachait les entrailles ; et maintenant, je reprends les mêmes occupations, le même petit train-train…
Tout passe, parce que tout lasse !
Tâchez de vous tenir, sinon en joie, du moins en séréni-té. – Et permettez-moi, Princesse, de vous baiser les mains en vous assurant que je suis
Votre vieux fidèle et dévoué.
Amitiés, je vous prie, au bon Giraud et à Popelin.
À GEORGE SAND
[Croisset,] lundi soir [29 avril 1872].
Quelle bonne nouvelle, chère maître ! Dans un mois, et même avant un mois, je vous verrai, enfin ! Arrangez-vous pour n’être pas trop pressée à Paris ! afin que nous ayons le temps de causer. – Ce qui serait bien gentil, ce serait de re-venir ici, avec moi, passer quelques jours. – Nous serions plus tranquilles que là-bas. « Ma pauvre vieille » vous aimait beaucoup. Il me serait doux de vous voir chez elle, quand il y a encore peu de temps qu’elle en est partie.
Je me suis remis à travailler. Car l’existence n’est tolé-rable que si on oublie sa misérable personne !
– 880 –
Je serai longtemps avant de savoir ce que j’aurai pour vivre. – Car toute la fortune qui nous revient est en biens-fonds. Et pour faire le partage, il va falloir vendre tout.
Quoi qu’il advienne, je garderai mon appartement de Croisset. Ce sera mon refuge. – Et peut-être même mon unique habitation. Paris ne m’attire plus guère. Dans quelque temps je n’y aurai plus d’amis ! Sauf Ed. de Gon-court et Tourgueneff tous les confrères m’horripilent par leur épicerie constitutive ou leurs prétentions grotesques. L’être humain (y compris l’éternel féminin) m’amuse de moins en moins.
Savez-vous que mon pauvre Théo est très malade ! Il se meurt d’ennui et de misère ! Personne ne parle plus sa langue ! Nous sommes ainsi, quelques fossiles qui subsistent, égarés dans un monde nouveau.