Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
Quant à moi, j’ai fini de relire la copie du bon Saint An-toine, – que je fourre dans un tiroir, – et comme s’il n’existait pas, je passe à d’autres exercices. J’entreprends un livre qui va me demander cinq ou six ans. Pendant ce temps-là, du moins, mes ennuis personnels seront atténués. – Car plus je vais et plus je suis rébarbatif, indigné, intolérant, névropathe et saint Polycarpe que jamais.
Ma Sainteté se prosterne devant vos grâces. – Avec toutes sortes de désirs qui n’ont pas le ciel pour objet, à
– 974 – moins que ce ne soit le ciel de votre lit. – Pardon ! et mille tendresses.
Encore à vous.
À EDMOND LAPORTE
[Croisset, 23 septembre 1872.]
Mon cher Ami,
Voulez-vous m’amener le toutou jeudi ? Si un autre jour vous convenait mieux, dites-le-moi par un mot, et ajoutez que vous viendrez dîner ou déjeuner, comme il vous plaira.
Tout à vous.
Croisset, lundi 23 septembre.
À LA BARONNE LEPIC
De mon ermitage, le 24 de septembre [1872]
(mois appelé Boédromion par les Grecs).
Je mets la main à la plume pour vous écrire, et, me re-cueillant dans le silence du cabinet, je vais me permettre
– 975 –
Ô belle Dame !
de brûler à vos genoux quelques grains d’un pur encens.
Je me disais : Elle est partie vers la nouvelle Athènes avec des nourrissons de Mars ! Ils ont les cuisses serrées dans un brillant azur, et moi je suis couvert d’habits rus-tiques ! Un glaive reluit à leur flanc ; je ne puis montrer que des plumes ! Des panaches ornent leur tête ; à peine si j’ai des cheveux !…
Car les soins, l’étude, m’ont ravi cette couronne de la jeunesse, cette forêt qu’épile sur nos fronts la main du Temps destructeur.
C’est ainsi, ô belle dame, que la jalousie la plus noire se tordait dans mon sein !
Mais votre missive, grâces aux dieux, m’est arrivée tan-tôt comme une brise rafraîchissante, comme un véritable dictame !
Que n’ai-je la certitude, au moins, de vous voir prochai-nement établie au milieu de nos guérets, fixée sur nos bords ! La rigueur des autans qui s’approchent serait adoucie par votre présence.
Quant à l’horizon politique, vos inquiétudes peut-être dépassent-elles la mesure. Il faut espérer que notre grand historien national va clore, pour un moment, l’ère des révo-lutions ! Puissions-nous voir les portes du temple de Janus à
– 976 – jamais fermées ! Tel est le souhait de mon cœur, ami des arts et d’une douce gaieté.
Ah ! si tous les mortels, fuyant la pompe des cours et les agitations du Forum, écoutaient la simple voix de la nature, il n’y aurait ici-bas que concorde, danses de bergères, entre-lacements sous les feuillages ! d’un côté… de l’autre… ici… là ! Mais je m’emporte.
Mme votre mère se livre toujours aux occupations de Thalie ? Très bien ! Et elle se propose d’affronter la publicité dans la maison de Molière ? Je comprends ça, mais je crois qu’il vaudrait mieux (dans l’intérêt de son élucubration dra-matique) que je portasse moi-même ce fruit de sa muse à la propre personne du directeur de cet établissement. Donc, si-tôt que je serai arrivé dans la capitale, procéder à ma toi-lette, appeler mon serviteur, lui commander d’aller me qué-rir un char banal sur la place publique, monter dans ce véhi-cule, traverser toutes les rues, arriver au Théâtre-Français et finir par trouver notre homme, tout cela sera pour moi l’affaire d’un moment.
En me déclarant, Madame, votre esclave indigne, je dé-pose
PRUD’HOMME.
N.B. – Un parafe impossible.
– 977 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mardi soir, 24 septembre [1872].
Eh bien, oui, chère Caro, « ton petit bout d’expérience » est faux, et ta correspondance, quoi qu’en dise ta modestie, « m’a manqué ». Mon cœur est assez large pour contenir tous les genres de tendresses. L’une n’empêche pas l’autre, ni les autres, et je voudrais déjà être au mois de novembre pour avoir ta visite.
J’étais si triste samedi soir que j’ai inventé une blague pour m’en retourner ici, où je suis arrivé dimanche dans l’après-midi. – La rentrée dans « le bon vieux Croisset », comme tu dis, n’a pas été folichonne. Je m’y suis livré à des rêveries sur le passé tellement lourdes que c’était comme un écrasement. – Je les ai secouées et je me suis mis immédia-tement à la Pioche.
J’ai corrigé la copie de Saint Antoine, puis j’ai lu une dis-sertation médicale sur le Vertige nerveux, puis un roman al-gérien de Mme de Voisins (Pierre Cœur), laquelle m’a de-mandé cela comme un service, en me priant de lui en faire la critique.
Voilà l’emploi de mon temps depuis 48 heures. Le temps affreux qu’il a fait cet après-midi m’a inquiété. J’ai peur que Juliet n’ait eu une bien mauvaise traversée ? Mais j’aime à croire qu’elle ne se sera pas embarquée, si la mer était trop forte !
– 978 –
J’attends demain soir Ernest pour dîner. – Et jeudi j’aurai peut-être à déjeuner Laporte, qui m’amènera mon toutou. Il me semble que je vais l’aimer beaucoup ?
Carvalho doit m’écrire pour m’appeler à Paris vers le 10 ou le 12 octobre. Mais il est probable que je retarderai mon voyage d’un bon mois, afin de m’y trouver avec toi, pour faire faire ensemble le buste de notre pauvre vieille. Il est temps de s’y mettre. Le souvenir, si précis qu’on le croie, ne tarde pas à s’embrouiller dans les petits détails.
Tu diras de ma part à ton, ou plutôt à notre amie Flavie, tout ce que tu pourras trouver de plus sérieusement aimable.
Je suis fâché pour toi de son séjour dans le Midi, cet hi-ver. Où va-t-elle ?
À propos de voyage, Mme d’Harnois est partie faire un pèlerinage à la Salette. Son neveu, qui est venu chez moi dimanche, comme j’en partais, m’a dit qu’elle était devenue d’un fanatisme intolérable. – Et le père Maupassant traite ses deux petits-fils de « canailles » et ne veut plus les voir, parce qu’ils lui demandent l’argent qui leur est dû.
Mais certainement, mon pauvre loulou, j’irai te voir ! dans la première quinzaine d’octobre, avant la visite de mes amis, sur laquelle je ne compte pas trop. – Malgré leurs promesses.
Je te baise sur les deux joues bien tendrement.
Ta vieille Nounou.
– 979 –
Comme il y a longtemps déjà que je te « faisais les cors » et que je te forçais à porter la gigantesque ceinture de flanelle.
À MADAME DE VOISINS D’AMBRE
(Pierre Cœur)
Croisset, près Rouen,
mardi, 24 septembre [1872].
Chère Madame, ou plutôt chère Confrère,
Je viens de lire tout d’une haleine votre très amusant roman.
C’est plein de goût, d’observation et d’intérêt, et s’il avait un titre alléchant, tel que Borgia d’Afrique (je parle au point de vue du sot public !), la vente de votre volume pour-rait bien devenir très respectable.
Les offres d’amitié que nous nous sommes faites et l’esprit excessif qui anime votre figure m’engagent à une en-tière franchise. Je vais donc vous dire tout ce que je pense.
Comme style, je vous chercherai des chicanes pour des expressions poncives. Elles sont rares. N’importe ! Cela gâte un ensemble distingué.
Quant à la conduite du roman, je n’y vois rien à re-prendre. Mais l’intérêt faiblit à partir de la mort de Robert…
– 980 –
Tout le voyage en France, l’enterrement de Mme Robert, ses parents, son château, et ses amis, sont les parties les moins bonnes. La figure saillante du livre étant Robert, c’est sur elle qu’il fallait appuyer à la fin… J’aurais voulu plus de dé-veloppements dans le combat où il est tué.
Il fallait rattacher à l’intrigue principale le capitaine en-vieux (Baltard) qui aurait fait pendant à l’oncle Bayah !… De même, j’aurais voulu voir dans une scène commune la femme arabe et la femme européenne aux prises. C’est ex-cellent, ce que vous dites (où plutôt ce que vous montrez) de son ignorance. Pourquoi n’avez-vous pas appuyé sur ce cô-té-là, que vous savez et que vous sentez si bien ?
Le manuscrit de Robert est du même style que le reste du roman – ce qui est une faute – où plutôt un défaut tenant au cadre même du livre.
Qu’aviez-vous besoin de ce manuscrit ? C’est un moyen usé.
Voilà ma critique finie. Si je vous estimais moins, elle eût été toute différente, ou plutôt je ne vous aurais envoyé que l’autre partie de mon appréciation, c’est-à-dire des éloges.
Vous avez la première de toutes les qualités pour un conteur, – le mouvement. Ça marche, et vous allez au but, à travers les descriptions, chose rare. Mais vous abusez parfois du dialogue, quand trois lignes de tournure indirecte pour-raient remplacer toute une page de conversation. Exemple : la deuxième colonne du premier feuilleton.
– 981 –
Quel PION je fais, hein ? C’est vous qui l’avez voulu, tant pis !
Comment faut-il vous renvoyer les Bordjia ? Par la poste ?
Je vous serre, ou plutôt je vous baise les mains, et suis, Madame, tout à vous.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] vendredi, 5 h[eures, 27 septembre 1872].
Tu penses bien, mon loulou, que je n’irai pas demain à Dieppe, puisque tu dois venir jeudi, n’est-ce pas ? Mais ne manque pas, autrement ma malédiction t’est destinée.
Quel temps ! Il pleut sans discontinuer et les habits en sont, même dans les appartements et malgré le feu, gras d’humidité.
Ma seule distraction est d’embrasser mon pauvre chien, à qui j’adresse des discours. Quel mortel heureux ! Son calme et sa beauté vous rendent jaloux.
Les maçons ont enlevé les feuilles de dessus les toits. – Et vont se mettre à réparer le corps de garde. Voilà toutes les nouvelles.
J’ai le bras fatigué à force de prendre des notes.
– 982 –
Pauvre chat, comme je te plains avec tes éternelles mi-graines ! Luchon n’a donc servi à rien ?
Je t’embrasse bien fort.
Ton vieil oncle.
Joie de Mlle Julie en apprenant que sa Caroline va venir. Je ne dis rien de la mienne (joie).
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset, 28 septembre 1872.]
Mon Loulou,
Tu sais bien que j’obéis à tes moindres commande-ments ! Donc, demain, dimanche, j’arriverai à Dieppe (par le train express de l’après-midi) pour en repartir mardi.
Je t’embrasse en signant de mon vrai nom qui est
VACHE !
samedi soir, 5 h.
– 983 –
À ALFRED BAUDRY
[Croisset,] lundi 30 [septembre 1872], 4 heures.
Mon petit père,
Nous comptons sur vous pour venir dîner ici jeudi pro-chain avec M. et Mme Lapierre, Mme Brainne et Laporte (de Couronne) = l’ami de Duplan.
Donc, à bientôt, mon bon
votre
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset,] samedi 5 octobre [1872].
Eh bien ! c’est joli. Et « ce cher petit » comme on l’oublie ! pas un mot, depuis votre retour. Heureusement que l’autre Ange m’a donné de vos nouvelles. Je sais, pauvre chérie, que vous êtes accablée de besogne. – Et non seule-ment je vous pardonne, mais je vous plains. N’importe, une épître me sera bien agréable.
Que vous dirai-je, belle et charmante ? J’étudie l’histoire des théories médicales et des traités d’éducation. – Après quoi je passerai à d’autres lectures. J’avale force volumes et je prends des notes. Il en va être ainsi pendant deux ou trois ans, après quoi je me mettrai à écrire. Tout cela dans
– 984 – l’unique but de cracher sur mes contemporains le dégoût qu’ils m’inspirent. Je vais enfin dire ma manière de penser, exhaler mon ressentiment, vomir ma haine, expectorer mon fiel, éjaculer ma colère, déterger mon indignation. – Et je dé-dierai mon bouquin aux Mânes de saint Polycarpe.
À propos de choses farces, il s’en passe entre Alex. Du-mas et la mère Henry. J’ignore le fond de l’histoire. Mais il y a des potins relativement au mariage d’Olga : notre amie au-rait servi d’intermédiaire pour la correspondance ? Quand j’en saurai plus long, je vous le dirai si cela vous intéresse.
J’attends très prochainement Tourgueneff et d’Osmoy.
Dès que Carvalho m’appellera à Paris, vous aurez ma visite. – Nous nous verrons enfin ! Pauvre chérie ! quelles tristes semaines vous venez de passer ! Comme je vous ai plainte ! Avez-vous des nouvelles récentes de votre fils ?
Mille tendresses, et mille baisers de
GVE.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset,] samedi 5 octobre [1872].
Oh ! non ! je vous en prie, retardez votre séjour à Paris d’une quinzaine. Parce que je ne pourrai m’absenter d’ici dans la seconde moitié de novembre. Il me sera impossible
– 985 – d’être à Paris avant le 1er décembre. Qui vous presse de re-tourner dans l’affreux Villenauxe ? Quel sacerdoce vous ré-clame ? Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus ! J’ai des masses de choses à vous dire. Ce n’est pas plusieurs heures que j’espère vous « consacrer », mais plusieurs très longues visites que je compte vous faire.
Je vous retrouve, dans toutes vos lettres, fière et vail-lante, ou plutôt stoïque, chose rare par ce temps d’avachissement universel. Vous n’êtes pas comme les autres, vous ! (Phrase de drame, mais appréciation juste.) Je ne sais pas ce que vous avez perdu au physique, mais le mo-ral est toujours splendide, je vous en réponds.
Le mien, pour le moment, est assez bon, parce que je médite une chose où j’exhalerai ma colère. Oui, je me débar-rasserai, enfin, de ce qui m’étouffe. Je vomirai sur mes con-temporains le dégoût qu’ils m’inspirent. Dussé-je m’en cas-ser la poitrine, ce sera large et violent. Je ne peux pas, dans une lettre, vous exposer le plan d’un pareil bouquin, mais je vous le lirai quand je vous aurai lu Saint Antoine. – Car je vous promets de vous hurler ma dernière élucubration. Si vous ne pouvez monter toutes mes marches, pauvre chère malade, vous me donnerez asile chez vous, et là, portes closes, nous nous livrerons à une littérature féroce, comme deux Fossiles que nous sommes. L’expression n’est pas polie envers une dame, mais vous comprenez ce que je veux dire.
En attendant ce jour-là, qui sera pour moi un grand jour, je me livre à l’Histoire des théories médicales et à la lecture des Traités d’éducation ; mais assez parlé de moi !
– 986 –
Causons un peu du P. Hyacinthe. C’est folichon ! cha-grin pour les bonnes âmes, réjouissance pour les libres pen-seurs ! farce ! farce ! Le pauvre homme ! Il ne sait pas ce qu’il se prépare ! et on accuse les prêtres d’entendre leurs inté-rêts ! Cet hymen doit plonger notre amie Plessy dans un océan de rêverie… Le bruit court que Mgr Bauer va, de même, convoler. Saprelotte, serait-ce possible ? Pour lui, c’est le port des bottes qui l’aura entraîné à cette extrava-gance. – Car il portait des bottes pendant le siège. Pourquoi le pantalon mis dans les bottes a-t-il un rapport fatal avec le débordement de l’esprit ? Quelle peut être l’influence du cuir sur le cerveau ? Problème.
Que dites-vous des pèlerins de Lourdes, et de ceux qui les insultent ? Ô pauvre, pauvre Humanité !
On m’a donné un chien, un lévrier. Je me promène avec lui, en regardant les effets du soleil sur les feuilles qui jaunis-sent. – En songeant à mes futurs livres. – Et en ruminant le passé, car je suis maintenant un Vieux. L’avenir pour moi n’a plus de rêves, et les jours d’autrefois commencent à os-ciller doucement dans une vapeur lumineuse. – Sur ce fond-là quelques figures aimées se détachent, de chers fantômes me tendent les bras. Mauvaise songerie et qu’il faut repous-ser, bien qu’elle soit délectable !…
Adieu ! Non ! Au revoir, à bientôt.
Une bonne poignée de main à M. Roger et tout à vous, chère Madame.
Votre
GVE
– 987 –
À ÉLISA SCHLÉSINGER
Croisset, samedi [5 octobre 1872].
Ma vieille Amie, ma vieille Tendresse,
Je ne peux pas voir votre écriture, sans être remué ! Aussi, ce matin, j’ai déchiré avidement l’enveloppe de votre lettre. Je croyais qu’elle m’annonçait votre visite. Hélas ! non. Ce sera pour quand ? Pour l’année prochaine ? J’aimerais tant à vous recevoir chez moi, à vous faire cou-cher dans la chambre de ma mère.
Ce n’était pas pour ma santé que j’ai été à Luchon, mais pour celle de ma nièce, son mari étant retenu à Dieppe par ses affaires. – J’en suis revenu au commencement d’août. – J’ai passé tout le mois de septembre à Paris. – J’y retourne-rai une quinzaine au commencement de décembre, pour faire faire le buste de ma mère, puis je reviendrai ici le plus longtemps possible. C’est dans la solitude que je me trouve le mieux ! Paris n’est plus Paris, tous mes amis sont morts ; ceux qui restent comptent peu, ou bien sont tellement chan-gés que je ne les reconnais plus. Ici, au moins, rien ne m’agace, rien ne m’afflige directement.
L’esprit public me dégoûte tellement que je m’en écarte. Je continue à écrire, mais je ne veux plus publier, jusqu’à des temps meilleurs du moins. On m’a donné un chien ; je me promène avec lui en regardant l’effet du soleil sur les feuilles qui jaunissent et, comme un vieux, je rêve sur le pas-sé. – Car je suis un Vieux. L’avenir pour moi n’a plus de rêves. Mais les jours d’autrefois se représentent comme bai-gnés dans une vapeur d’or. – Sur ce fond lumineux où de
– 988 – chers fantômes me tendent les bras, la figure qui se détache le plus splendidement, c’est la vôtre ! – Oui, la vôtre. Ô pauvre Trouville !
C’est à moi, dans nos partages, que Deauville est échu. – Mais il me faut le vendre pour me faire des rentes.
Comment va votre fils ? Est-il heureux ? Écrivons-nous de temps à autre. – Ne serait-ce qu’un mot, pour savoir que nous vivons encore.
Adieu, et toujours à vous.
G.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] samedi, 2 h[eures, 5 octobre 1872].
Chère Caro,
Me voilà revenu dans ma solitude, où je me trouve (pour dire la vérité) très bien. C’est-à-dire tranquille. Il n’en faut pas demander davantage au ciel. – Le temps est superbe. Hier et aujourd’hui, je me suis promené après déjeuner, en admirant la Nature. Le soleil jouait dans le feuillage et mon chien gambadait autour de moi. Je rêvassais à Bouvard et Pécuchet. Mais je regrettais ma chère Caro, ma pauvre fille. – Ce qui adoucit un peu pour moi l’amertume de notre re-séparation, c’est l’idée que tu vas mieux, il me semble ? J’ai
– 989 –
été heureux, aussi, de voir que ton brave mari était mieux dans ses affaires, enfin que « l’horizon s’éclaircissait », comme on dit en politique.
En débarquant du chemin de fer, j’ai été à l’Hôtel-Dieu, où je n’ai trouvé personne. Tout le monde était à la Vaupa-lière, chez le divin Dubreuil.
Demain je dîne chez Mme Lapierre. Lundi j’aurai à dé-jeuner Philippe, peut-être accompagné de sa mère.
D’Osmoy m’a écrit, de lui-même, qu’il viendra passer quelques jours avec moi à partir du 15 de ce mois. – Aucune nouvelle de Tourgueneff.
Les maçons sont en train de réparer le toit.
Que te dirai-je bien encore ? Je varie mes lectures médi-cales, avec les traités sur l’Éducation. – J’avale les volumes coup sur coup, et je prends des notes. Mes bonshommes se dessinent dans mon esprit. Et l’ensemble se corse. Telle est la cause de la bonne humeur (présente) de
VIEUX.
Tâche donc, dimanche prochain, pendant que l’Espagnol sera sur le gril, de venir chez ta vieille nounou,
chez ton
DAUCOSSSSE qui t’embrasse.
– 990 –
Tu pourrais bien arriver le samedi. – Et Ernest te rem-mènerait en passant par Rouen. Quand reçois-tu Mme Heuzey ?
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 48, rue de Douai,
lundi 7 octobre 1872.
Mon cher ami,
Gare à celui qui viendrait me féliciter d’avoir la goutte en ajoutant que c’est un brevet de longue vie, etc., etc. – Il risquerait d’entendre des gros mots. – Imaginez-vous qu’il y a plus de quinze jours que je suis à Paris, et le jour même de mon arrivée, me voilà repris d’une rechute (la 8e ou la 9e, je ne les compte plus !), et je reste une semaine au lit sans pouvoir bouger ! Jeudi dernier je fais un effort surhumain, je vais à Nohant, toute la famille Viardot s’y trouvait. J’y reste un jour, je reviens, et me voilà de nouveau confiné dans ma chambre, boitant comme un misérable, et ne prévoyant pas quand ça finira !… C’est égal : je suis heureux d’avoir été à Nohant et d’avoir vu, chez elle, Mme Sand, qui est bien la meilleure et la plus aimable femme qu’on puisse rêver ! – Et tout son entourage est charmant.
Maintenant il faut que j’aille à Croisset. Mais quand ? – Voilà ce que je ne pourrais pas dire avec certitude. – Je sais bien que j’irai quand je me serai reposé un peu, très proba-
– 991 – blement au commencement de la semaine prochaine. – Vous serez averti à l’avance. – J’ai le plus grand désir de vous voir, de causer avec vous et d’entendre la fin d’Antoine, et puis il paraît qu’il y a d’autres projets… Enfin, il faut causer, bavarder, c’est tout à fait nécessaire.
En attendant, je vous embrasse et vous dis au revoir
Votre
IVAN TOURGUENEFF.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mercredi [9 octobre 1872].
Je suis fort étonné ! Pas un mot de toi depuis huit jours ! Es-tu malade ? Ta lettre s’est-elle égarée ? Ou tout simple-ment as-tu un peu oublié vieux ? C’est à cette dernière hypo-thèse que je m’arrête.
Puisqu’Ernest s’en va samedi vers l’Espagne, vous de-vriez venir coucher ici vendredi soir. Il te reprendrait en pas-sant. Il faut que tu viennes ! Allons ! un bon mouvement. Ce sera le moyen de réparer ta paresse épistolaire.
J’ai reçu une lettre de Tourgueneff qui, depuis 15 jours, est re-couché avec la goutte. Il espère en être débarrassé à la fin de cette semaine et venir au commencement de la pro-chaine. Du 15 au 20, j’attends le sire d’Osmoy. Dimanche j’ai été dîner chez Lapierre et j’y ai été à pied, par le bord de l’eau, pour jouir du spectacle de la Nature. Eh bien, mon hé-
– 992 – roïsme ne m’a pas réussi. Une barque pleine de gueulards, et qui remontait la Seine, derrière moi, m’a gâté le paysage ! Le dîner chez ma belle amie n’a pas été non plus très amusant : le général de France manque radicalement d’esprit et le jeune de Pommerac en possède fort peu. J’aurais mieux ai-mé le repas sans ces deux convives.
Lundi, j’ai eu à déjeuner Philippe et sa mère. Voilà toutes les nouvelles.
J’ai tant lu que j’ai un peu mal aux yeux. – Comment vivre, s’il faut me modérer sur la lecture ! J’espère me guérir, en ne faisant rien et en continuant tout de même.
N.B. Je prie Ernest de penser à mon loyer.
Adieu, pauvre chère fille.
Deux bons bécots de ton vieil oncle.
À GEORGES CHARPENTIER
Mercredi, 9 octobre 1872.
Cher Monsieur,
Il m’a été impossible de retrouver mon traité passé avec Lévy pour L’Éducation sentimentale. Je ne sais même plus si
– 993 – j’en ai un. J’ai fouillé dans tous mes tiroirs sans le moindre résultat.
Dans ce cas-là, que faire ?
Mais je possède le traité relatif à Salammbô. Faut-il vous l’envoyer maintenant ?
Je n’irai pas à Paris avant le commencement de dé-cembre.
Je vous serre la main très cordialement et suis, Mon-sieur, votre
G.F.
Croisset, près Rouen.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] jeudi, 5 heures et demie
[10 octobre 1872].
Je suis bien heureux de savoir que tu viendras samedi, ma chérie.
Aujourd’hui j’ai eu la visite de Fortin et de Raoul-Duval. – Et puis j’ai un peu mal à la gorge. Voilà toutes les nou-velles.
– 994 –
Donc à samedi sur la pointe de 4 heures et non de 5 (le bateau partant à 3 heures et demie de Rouen), je verrai ma Caro, que j’embrasse bien fort.
VIEUX.
À ADÈLE PERROT
Croisset, jeudi 17 [octobre 1872].
Chère Madame,
Quelle gentille et bonne lettre que la vôtre. – Et com-ment y répondre dignement ? Je ne vois pas d’autre manière que de vous baiser sur les deux joues, sans façon, et très for-tement. Cela étant fait, je vous expose mes perplexités.
Je viens d’envoyer un télégramme au bon d’Osmoy pour savoir, oui ou non, s’il va venir. – Et Tourgueneff retenu dans son lit par la goutte remet son voyage de jour en jour. Donc ne sais-je quand je serai libre pendant toute cette fin d’octobre !
De plus, au commencement de novembre, je dois lire à Boulet (de la Gaîté) notre sempiternelle Féérie. – Et à Car-valho, une comédie de Bouilhet où il y a de grands change-ments à faire.
Jusqu’à quand restez-vous à Rabodanges ?
– 995 –
Vous voyez comme quoi j’ai peur de n’y pouvoir aller. – Et je le regrette, car j’imagine que je m’y plairais beaucoup. Je ne connais pas de compagnie agréable comme la vôtre. – Et nous passerions ensemble de bonnes heures, j’en suis sûr.
À quoi employez-vous votre temps ? Travaillez-vous bien ? Moi, je lis du matin au soir, sans désemparer, en pre-nant des notes pour un formidable bouquin qui va me de-mander cinq ou six ans. Ce sera une espèce d’encyclopédie de la Bêtise moderne. Vous voyez que le sujet est illimité.
Dites pour moi à Mme Lepic tout ce que vous pouvez trouver de plus aimable, en gardant une bonne part pour vous, et croyez-moi, chère Madame,
Votre très affectionné
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] samedi, 6 h[eures, 19 octobre 1872].
Quelle pluie, mon loulou ! Quelle humidité ! Quelle sale-té ! Quel temps pourri !
Malgré mon amour pour Croisset, je trouve que son cli-mat manque de charme. C’est pourquoi, plus que jamais, je m’enfonce dans le silence du cabinet, n’ayant pour toute dis-traction que de contempler mon chien qui bâille.
– 996 –
La nuit qui a suivi ton départ, il m’a donné beaucoup de tourment. De 9 h à 2 h du matin, ses hurlements n’ont pas cessé. Je les attribuais à l’envie qu’il avait de te revoir, quand enfin je suis descendu pour lui donner des consola-tions et le faire taire. Qu’avait-il ? Tableau : il était empri-sonné dans les lieux ! Victoire en avait refermé la porte, sans le voir. Si, par malheur, la planche du trou avait été levée, mon pauvre toutou aurait pu tomber dans l’abîme. – Quelle triste fin pour un aussi joli monsieur !
Mes autres amis, Tourgueneff et d’Osmoy, ne m’envoient aucune lettre. – Ça commence à m’agacer. Mais qu’y faire ? J’en ai reçu encore une (lettre) de Rabodanges. Celle-là est de Mme Lepic, et gentille au-delà de toute expres-sion.
C’est une belle chose que l’esprit ! et rare ! C’est pour-quoi Vieux aime sa pauvre fille. – Quel dommage qu’il ne l’ait pas toujours avec lui !
Ce matin, sont arrivés les trois médaillons de Carrier-Belleuse. J’ai placé le mien, celui que je garde dans la petite salle, au-dessus de la glace. – Tout en mangeant seul, je songerai qu’il était là, autrefois. Le souvenir de ta grand-mère ne me quitte pas non plus ! Et puis, je fais des plans d’embellissement intérieur pour la maison. Voilà le fond de mes rêveries, quand je ne rumine pas Bouvard et Pécuchet.
J’irai demain dîner chez Mme Lapierre. J’espère que ce sera un peu moins fade que la dernière fois ? Ta lettre de ce matin m’a diverti. Toi aussi, chère Caro, tu vas gagner ma maladie, ou plutôt ma faculté d’insupportation ! Ça ne rend pas heureux, cette preuve de goût.
– 997 –
***
La mère d’Émile a eu une attaque d’apoplexie, elle va mieux maintenant. – Mais le pauvre garçon est encore bien inquiet. Pendant deux jours, il n’avait plus du tout la tête à lui.
***
Je ne pense pas qu’Ernest couche à Croisset ? Quel jour vient-il ? J’aimerais le savoir 24 heures d’avance.
Dis à Mme Heuzey tout ce que tu pourras trouver de plus aimable.
Deux bons bicots de ta vieille
NOUNOU.
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset, 19 octobre 1872.]
Eh bien ? Et cette goutte ? Est-ce elle, pauvre cher ami, qui vous empêche de venir ?
J’ai peur que vous ne soyez plus malade.
– 998 –
Faut-il toujours compter sur vous ? Et quand vous ver-rai-je ? Je vous attends de jour en jour, depuis le commen-cement de la semaine.
À bientôt, n’est-ce pas ?
et tout à vous.
GVE FLAUBERT.
Samedi soir 19. Croisset.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de samedi [20 octobre 1872].
Mon Loulou,
Si par hasard Ernest devait venir à Croisset jeudi, pré-viens-le que je n’y serai pas dans l’après-midi parce que j’ai un rendez-vous avec Caudron, et que de plus : je mène les dames Lapierre à la foire Saint-Romain, où nous verrons la ménagerie Pezon !
D’Osmoy m’a envoyé deux télégrammes pour me dire qu’il arriverait ici vendredi, et Tourgueneff doit y apparaître lundi ou mardi.
Tu as dû prévenir ton mari que j’aurai besoin de mille francs pour la fin de cette présente semaine ?
– 999 –
Adieu, pauvre Loulou, dans trois semaines, on se rever-ra un peu plus longuement !
Mille bécots de ta vieille
NOUNOU.
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris , 48, rue de Douai.
Ce 21 octobre [18]72.
Mon cher ami,
Je n’ai pas répondu immédiatement à votre première lettre, parce que je voulais pouvoir vous dire quand je vien-drai chez vous. – Aujourd’hui je crois que je puis enfin espé-rer que la goutte me quitte et que je pourrai aller à Croisset le lundi ou le mardi de la semaine prochaine. – Avant d’aller de votre côté, je dois me rendre dans les environs de Châ-teaudun chez ma fille qui m’a gratifié d’une petite-fille, que je n’ai pas encore vue. – Dans tous les cas, je vous écrirai un mot la veille de mon départ pour chez vous.
Je n’ai pas besoin de vous dire combien je désire vous voir.
En attendant, je vous embrasse bien amicalement.
Votre
Iv. TOURGUENEFF.
– 1000 –
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset, mercredi [23 octobre 1872].
Pauvre cher Ami,
Comme je vous plains de souffrir incessamment ! La douleur physique, « quoi qu’on die », est ce qu’il y a de pis au monde, puisqu’elle entrave notre liberté. Ceux qui la sup-portent sans se plaindre, ne la sentent pas ou bien mentent.
Dès qu’elle vous aura quitté, dès que vous pourrez vous mettre en wagon, venez ici et arrangez-vous d’avance pour me consacrer quelques jours. S’il fait beau, je vous montrerai aux environs des choses amusantes, et puis nous bavarde-rons, surtout !
Je vous conseille de prendre l’express de l’après-midi qui part de Paris à midi 55 minutes. Écrivez-moi, et j’irai au-devant de vous. Je compte sur vous vers le commencement de la semaine prochaine, comme vous me l’annoncez.
Votre vieux qui vous aime.
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, 25 octobre 1872.
Loulou,
– 1001 –
Tu as raison ! La mort de mon pauvre vieux Théo, bien que prévue, m’a écrasé. – Et j’ai passé hier une journée, dont je me souviendrai !
J’ai reçu la nouvelle ce matin par un télégramme enfer-mé dans une lettre. – Si bien qu’au moment où j’apprenais la mort de mon vieil ami, on l’enterrait.
J’avais donné rendez-vous à Caudron, et aux dames La-pierre. Donc j’ai été à Rouen, pour ne pas faire l’homme sen-sible. – Sur le bateau de [La] Bouille, conversation d’Émangard ! À la descente du bateau, Caudron était là et nous avons réglé différentes choses relatives à Bouilhet ! Il m’a accompagné à l’Hôtel-Dieu, où je vais aller pour avoir des détails sur le père Pouchet. Ta spirituelle tante ne m’a parlé que des chaleurs ou de la chaleur qu’elle éprouvait, et des aloyaux du sieur Tassel. – Après quoi, j’ai traversé à pied toute la ville, où j’ai rencontré trois ou quatre Rouennais. Le spectacle de leur vulgarité, de leurs redingotes, de leurs cha-peaux, ce qu’ils disaient et le son de leur voix, m’ont donné à la fois envie de vomir et de pleurer ! Jamais, depuis que je suis sur la terre, pareil dégoût des hommes ne m’avait étouf-fé ! Je pensais continuellement à l’amour que mon vieux Théo avait pour l’art, et je sentais comme une marée d’immondices qui me submergeait. – Car il est mort, j’en suis sûr, d’une suffocation trop longue causée par la bêtise moderne.
Je n’étais pas en train, comme tu penses bien, d’aller voir les farces de la foire Saint-Romain. « Les anges » de la rue de la Ferme l’ont deviné. – Et j’ai été au Cimetière Mo-numental voir les tombes de ceux que j’ai aimés. – Mes deux amies ont eu la gentillesse de m’y accompagner. Elles sont
– 1002 – restées à m’attendre devant la grille, ainsi que Lapierre. Ce procédé-là m’a touché jusqu’au fond du cœur. – Lapierre dî-nait en ville. J’ai passé la soirée tout seul avec elles. – Et la vue de leurs belles et bonnes mines m’a fait du bien. Je leur en suis reconnaissant.
Le soir, quand je suis rentré ici, mon pauvre toutou m’a accablé de caresses. Je ne sais pas pourquoi je te dis tout ce-la, mais tu devineras la psychologie sous les faits.
J’attends dans quelques instants le bon d’Osmoy. – Et je t’écris aujourd’hui parce que demain, peut-être, je n’en au-rais pas le temps (de t’écrire).
Je ne comprends rien aux retards de la poste ? Tu de-vrais t’en plaindre à Dieppe ?
Et l’histoire de l’agent de police ?
Il va sans dire qu’à l’Hôtel-Dieu, on n’a pas demandé de tes nouvelles, ni des miennes non plus, du reste. Achille trouve que je mets de la « mollesse » dans les affaires de Bouilhet. Je devrais m’occuper davantage de la fontaine ! N’est-ce pas gigantesque ! (Ces deux dames étaient en grand deuil.)
Comme c’est triste de ne pas trouver dans sa famille un peu de la délicatesse qu’on rencontre chez des étrangers ! Mais je ne dois pas me plaindre de la famille, puisque je pos-sède une nièce comme mon Caro, que je bécotte bien fort.
Son Vieux
GVE.
– 1003 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 26 octobre [18]72.
Cher ami,
Voilà encore un chagrin pour toi ; un chagrin prévu, mais toujours douloureux. Pauvre Théo, je le plains profon-dément, non d’être mort, mais de n’avoir pas vécu depuis vingt ans. Et s’il eût consenti à vivre, à exister, à agir, à ou-blier un peu sa personnalité intellectuelle pour conserver sa personne matérielle, il eût pu vivre longtemps encore et re-nouveler son fonds, dont il a trop fait un trésor stérile. On dit qu’il a beaucoup souffert de la misère ; pendant le siège je le comprends. Mais après ? pourquoi et comment ?
Je suis inquiète de n’avoir pas de tes nouvelles depuis longtemps. Es-tu à Croisset ? Tu as dû venir à Paris pour l’enterrement de ce pauvre ami. Que de séparations cruelles et répétées ! Je t’en veux de devenir sauvage et mécontent de la vie. Il me semble que tu regardes trop le bonheur comme une chose possible, et que l’absence de bonheur, qui est notre état chronique, te fâche et t’étonne trop. Tu fuis tes amis, tu te plonges dans le travail et prends pour du temps perdu celui que tu emploierais à aimer ou à te laisser aimer. Pourquoi n’es-tu pas venu chez nous avec Mme Viardot et Tourgueneff ? Tu les aimes, tu les admires, tu te sais adoré chez nous, et tu te sauves pour être seul.
Eh bien, pourquoi ne te marierais-tu pas ? Être seul, c’est odieux, c’est mortel, et c’est cruel aussi pour ceux qui vous aiment. Toutes tes lettres sont désolées et me serrent le cœur. N’as-tu pas une femme que tu aimes ou par qui tu se-
– 1004 – rais aimé avec plaisir ? Prends-la avec toi. N’y a-t-il pas quelque part un moutard dont tu peux te croire le père ? Élève-le, fais-toi son esclave, oublie-toi pour lui.
Que sais-je, vivre en soi est mauvais. Il n’y a de plaisir intellectuel que la possibilité d’y rentrer quand on en est longtemps sorti. Mais habiter toujours ce moi qui est le plus tyrannique, le plus exigeant, le plus fantasque des compa-gnons, non, il ne faut pas.
Je t’en supplie, écoute-moi ! tu enfermes une nature exubérante dans une geôle. Tu fais, d’un cœur tendre et in-dulgent, un misanthrope de parti pris, et tu n’en viendras pas à bout. Enfin je m’inquiète de toi et te dis peut-être des bê-tises, mais nous vivons dans des temps cruels et il ne faut pas les subir en les maudissant. Il faut les surmonter en les plaignant. Voilà. Je t’aime, écris-moi.
Je n’irai à Paris que dans un mois pour faire jouer Ma-demoiselle La Quintinie. Où seras-tu ?
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 48, rue de Douai.
Dimanche, 27 oct[obre] 1872.
Cher ami,
Je suis allé jeudi voir ma fille ; je suis revenu à grand peine vendredi ; j’ai hurlé de douleurs toute la nuit de ven-dredi à samedi. Aujourd’hui je ne souffre plus, mais j’ai le
– 1005 – genou plus gros que la tête et me voilà au lit pour quinze jours au moins. – C’est ma ONZIÈME rechute de goutte ! – Vous avouerez que j’ai une chance bien distinguée.
Aussi ai-je juré de ne plus bouger jusqu’au printemps – jusqu’à l’époque où j’irai aux eaux de Carlsbad. – Fi ! La vie devient trop laide, et j’en ai de vraies nausées.
Si vous voulez me voir, il faut venir à Paris. – Venez le 9 novembre – c’est mon jour de naissance, et j’ai promis de-puis longtemps aux filles de Mme Viardot de leur donner ce jour-là une petite sauterie – quoiqu’à voir le train dont vont les choses, il n’y ait guère de raison pour moi de me réjouir d’être né ce jour-là. – Enfin, on dansera en bas, et nous cau-serons en haut et j’écouterai la fin d’Antoine, si vous l’apportez, car cela m’intéresse, malgré toutes mes misères et mes dégoûts.
Écrivez-moi deux mots ; je suis bien découragé, mais je vous embrasse affectueusement.
Votre
Iv. TOURGUENEFF.
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset,] nuit de lundi, 28 octobre 1872.
Non, mon cher et pauvre vieux, je ne suis pas malade. Si je n’ai pas été à l’enterrement de notre Théo, c’est la faute de Catulle qui, au lieu de m’envoyer son télégramme par té-
– 1006 – légraphe, l’a mis dans une lettre, que j’ai reçue trente-six heures après l’enterrement. Comme on escamote à Paris cette cérémonie, j’ai cru qu’elle avait lieu le jeudi et non le vendredi. Voilà pourquoi je suis resté.
Ah ! celui-là, je ne le plains pas ; au contraire, je l’envie profondément. Que ne suis-je à pourrir à sa place ! Pour l’agrément qu’on a dans ce bas monde (bas est le mot exact), autant en foutre son camp le plus vite possible.
Le 4 Septembre a inauguré un état de choses qui ne nous regarde plus. Nous sommes de trop. On nous hait et on nous méprise, voilà le vrai. Donc, bonsoir !
Mais avant de crever, ou plutôt en attendant une crevai-son, je désire « vuider » le fiel dont je suis plein. Donc, je prépare mon vomissement. Il sera copieux et amer, je t’en réponds.
Pauvre, pauvre cher Théo ! c’est de cela qu’il est mort (du dégoût de l’infection moderne) ! C’était un grand lettré et un grand poète. Oui, monsieur, et plus fort que le jeune Al-fred de Musset ! n’eût-il écrit que Le Trou du serpent. Mais c’était un auteur parfaitement inconnu. Pierre Corneille l’est bien !
Depuis jeudi je ne pense qu’à lui, et je me sens à la fois écrasé et enragé. Adieu, bon courage. Je t’embrasse très for-tement.
– 1007 –
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] nuit de lundi [28 octobre 1872].
Princesse,
C’est bien bon à vous de m’avoir écrit. Vous avez pensé que je devais avoir du chagrin. Rien de plus vrai. Ah ! voilà trop de morts, trop de morts coup sur coup ! Je n’ai jamais beaucoup tenu à la vie, mais les fils qui m’y rattachent se brisent les uns après les autres. Bientôt il n’y en aura plus. Pauvre cher Théo ! C’était le meilleur de la bande, celui-là ! un grand lettré, un grand poète, et un grand cœur. Il vous aimait beaucoup, Princesse, et vous faites bien de le regret-ter.
Il est mort du dégoût de la vie moderne ; le 4 septembre l’a tué. Ce jour-là, en effet, qui est le plus maudit de l’histoire de France, a inauguré un ordre de choses où les gens comme Théo n’ont plus rien à faire. Depuis jeudi je pense à lui, sans cesse, et je me sens à la fois écrasé et enragé. C’était le plus vieux de mes amis intimes ; je le respectais comme un maître, et je l’aimais comme un frère. Je ne le plains pas. Je l’envie.
Catulle m’a envoyé un télégramme dans une lettre que j’ai reçue trente-six heures après l’événement et, comme à Paris on a l’habitude d’escamoter les enterrements qui se font toujours dans les vingt-quatre heures, j’ai pensé que la cérémonie aurait lieu le jeudi et que j’arriverais trop tard.
J’aurais été fâché qu’il n’eût pas eu un enterrement ca-tholique, car le bon Théo était au fond catholique comme un
– 1008 –
Espagnol du e XII siècle. Dans ces matières-là, il faut respec-ter l’opinion du mort ; on doit autant que possible continuer son idée. C’est pourquoi, si j’avais eu à faire l’oraison fu-nèbre de Théo, j’aurais dit ce qui l’a fait mourir. J’aurais pro-testé en son nom contre les Épiciers et contre les Voyous. Il est mort d’une longue colère rentrée. J’aurais donc exhalé quelque chose de cette colère. Le discours de Dumas ne m’a paru que convenable ; on n’y sent pas de palpitation.
Mme Sand m’a envoyé aujourd’hui une très bonne lettre sur notre ami, et qui contient beaucoup de conseils à mon endroit. Je vous avouerai, entre nous, que son bénissage per-pétuel, sa raison si vous voulez, me tape quelquefois sur les nerfs. Je vais lui répondre par des injures sur la démocratie ; ça me soulagera.
J’attends toujours Tourgueneff qui remet son voyage de semaine en semaine, car il a des accès de goutte consécutifs.
Je ne pense pas aller à Paris avant le commencement de décembre. Il fait froid et humide, tout est vilain et triste, le dedans et l’extérieur.
Soignez-vous bien ! Restez vaillante et telle que vous êtes. Soyez toujours « notre Princesse », comme disait le pauvre Théo, et croyez à l’affection profonde
de votre
– 1009 –
À GEORGE SAND
[Croisset,] nuit de lundi [28 octobre 1872].
Chère maître,
Vous avez deviné que j’avais un redoublement de cha-grin et vous m’avez écrit une bonne lettre bien tendre. Mer-ci ! et je vous embrasse plus fortement encore que d’habitude.
Bien que prévue, la mort du pauvre Théo m’a navré. C’est le dernier de mes amis intimes qui s’en va ! Il clôt la liste. Qui verrai-je maintenant, quand j’irai à Paris ? avec qui causer de ce qui m’intéresse ? Je connais des penseurs (ou du moins des gens qu’on appelle ainsi), mais un artiste, où est-il ?
Moi, je vous dis qu’il est mort du dégoût « de la charo-gnerie moderne ». C’était son mot. Et il me l’a répété cet hi-ver plusieurs fois. « Je crève de la Commune ! », etc. Le 4 septembre a inauguré un ordre de choses où les gens comme lui n’ont plus rien à faire dans le monde. Il ne faut pas demander des pommes aux orangers. Les ouvriers de luxe sont inutiles dans une société où la plèbe domine. – Comme je le regrette ! Lui et Bouilhet me manquent abso-lument et rien ne peut les remplacer. Il était si bon, d’ailleurs, et quoi qu’on dise, si simple ! On reconnaîtra plus tard (si jamais on revient à s’occuper de littérature) que c’était un grand poète. En attendant c’est un auteur absolument in-connu. Pierre Corneille l’est bien !
– 1010 –
Il a eu deux haines. La haine des épiciers dans sa jeu-nesse. Celle-là lui a donné du talent. La haine du voyou dans son âge mûr. Cette dernière l’a tué. Il est mort de colère ren-trée, et par la rage de ne pouvoir dire ce qu’il pensait. Il a été opprimé par Girardin, par Turgan, par Fould, par Dalloz. Et par la présente République. Je vous dis cela parce que j’ai vu des choses abominables et que je suis le seul homme, peut-être, auquel il ait fait des confidences entières. Il lui man-quait ce qu’il y a de plus important dans la vie, pour soi comme pour les autres : le Caractère. Avoir manqué l’Académie a été pour lui un véritable chagrin. Quelle fai-blesse ! et comme il faut peu s’estimer ! La recherche d’un honneur quelconque me semble, d’ailleurs, un acte de mo-destie incompréhensible !
Je n’ai pas été à son enterrement par la faute de Catulle Mendès qui m’a envoyé un télégramme trop tard. Il y avait foule. – Un tas de gredins et de farceurs sont venus là pour se faire une réclame, comme d’habitude, et aujourd’hui lun-di, jour du feuilleton théâtral, il doit y avoir des Morceaux dans les feuilles ! ça fera de la copie.
En résumé je ne le plains pas ! je l’envie. – Car franche-ment la vie n’est pas drôle.
Non, je ne crois pas « le bonheur possible », mais bien la tranquillité. C’est pourquoi je m’écarte de ce qui m’irrite. Je suis insociable. Donc je fuis la Société. Et m’en trouve bien. Un voyage à Paris est pour moi maintenant une grosse af-faire. Sitôt que j’agite le vase, la lie remonte et trouble tout. Le moindre dialogue avec qui que ce soit m’exaspère, parce que je trouve tout le monde idiot. Mon sentiment de la Jus-tice est continuellement révolté. On ne parle que de Poli-
– 1011 – tique, et de quelle façon ! Où y a-t-il une apparence d’idée ? à quoi se raccrocher ? pour quelle cause se passionner ?
Je ne me crois pas néanmoins un monstre d’égoïsme. Mon moi s’éparpille tellement dans les livres que je passe des journées entières sans le sentir. J’ai de mauvais mo-ments il est vrai. Mais je me remonte par cette réflexion : « Personne, au moins, ne m’embête », après quoi, je me re-trouve d’aplomb. Enfin, il me semble que je marche dans ma voie naturelle, donc je suis dans le Vrai ?
Quant à vivre avec une femme, à me marier comme vous me le conseillez, c’est un horizon que je trouve fantas-tique. – Pourquoi ? je n’en sais rien. Mais c’est comme ça. Expliquez le problème. L’être féminin n’a jamais été emboîté dans mon existence. Et puis, je ne suis pas assez riche. Et puis, et puis… je suis trop vieux. – Et puis trop propre, pour infliger à perpétuité ma personne à une autre. Il y a en moi un fond d’ecclésiastique qu’on ne connaît pas. – Nous cause-rions de tout cela bien mieux de vive voix que par lettres.
Je vous verrai à Paris au mois de décembre. Mais à Pa-ris on est dérangé par les Autres. – Je vous souhaite 300 représentations pour Mademoiselle La Quintinie. Mais vous aurez bien des embêtements avec l’Odéon. C’est une boutique odieuse, et où j’ai durement souffert l’hiver dernier. Toutes les fois que je me suis livré à l’Action, il m’en a cuit. Donc, assez ! assez ! « Cache ta vie », maxime d’Épictète. Toute mon ambition maintenant est de fuir les embête-ments. – Et je suis certain par là de n’en pas causer aux autres, ce qui est beaucoup.
– 1012 –
Je travaille comme un furieux. Je lis de la médecine, de la métaphysique, de la politique, de tout. Car j’ai entrepris un ouvrage de grande envergure, et qui va me demander bien du temps. – Perspective qui me plaît.
Depuis un mois, j’attends Tourgueneff de semaine en semaine. La goutte le retient toujours.
Adieu, chère bon maître. Continuez à m’aimer.
Votre vieux
GVE.
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset,] mercredi soir [30 octobre 1872].
Comme je vous plains, pauvre cher ami. Je n’avais pas besoin de vous savoir très souffrant pour être triste. La mort de mon vieux Théo m’a écrasé. Depuis trois ans, tous mes amis meurent l’un après l’autre, sans interruption. Je ne connais plus au monde maintenant qu’un seul homme avec qui causer, c’est vous. Donc, il faut vous soigner et ne pas me manquer comme les autres.
Théo est mort empoisonné par la charognerie moderne. Les gens exclusivement artistes comme lui n’ont que faire dans une société où la plèbe domine. C’est ce que j’ai répon-du hier dans une lettre à Mme Sand, laquelle est très bonne
– 1013 – femme, mais trop bonne, trop bénisseuse, trop démocrate et évangélique.
Moi, je suis comme vous, bien que je n’aie pas la goutte. L’existence commence à m’embêter furieusement. Voltaire la définissait une froide plaisanterie. Je la trouve trop froide et pas assez plaisante. Je tâche de l’escamoter le plus que je peux : je lis environ de neuf à dix heures par jour. N’importe, un peu de distraction de temps à autre ne me ferait pas de mal. Mais quelle distraction prendre ?
Votre visite, sur laquelle je comptais, en aurait été une exquise, mieux que cela, une espèce de bonheur, et certai-nement le seul événement heureux [de] mon année. Crac ! vous êtes à souffrir dans votre lit comme un damné.
Vous me verrez à Paris au commencement de dé-cembre. D’ici là, donnez-moi de vos nouvelles, et si vous vous trouvez en état de venir, venez. Vous serez toujours le bienvenu chez votre
GVE FLAUBERT
qui vous embrasse.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] jeudi matin [31 octobre 1872].
La Nounou trouve que sa petite l’oublie et n’est pas con-tente du tout, mais du tout ! Comment ! dimanche, après toute une semaine passée sans lettre, j’en reçois une, très
– 1014 – courte et contenant l’affiche d’un appartement garni à louer, sans rien de plus, – et depuis silence ! pas de nouvelles !
Tu as pensé que j’avais des amis et que je n’aurais pas besoin de ta correspondance. Détrompe-toi ! d’abord Tour-gueneff n’est pas venu et ne viendra pas. Il est repris de la goutte plus fortement que jamais. Son genou, me dit-il, est gros comme une tête d’enfant et pendant deux nuits il n’a fait que « hurler » ; il faut qu’il garde la chambre jusqu’au printemps prochain. Quant à d’Osmoy, il est reparti lundi matin, pour aller voir Alfred Guérard qui est dans un pi-toyable état. – Mme d’Osmoy est venue coucher ici di-manche.
Le matin j’avais eu à déjeuner le petit Baudry et la mère Heuzey, qui a fait la conquête de d’Osmoy.
Un monsieur (Voisin ?) est venu m’apporter une signifi-cation de notaire, je ne sais quoi ? La visite a été farce (de ma part), je te conterai cela.
J’attendais ton mari la semaine dernière et je l’attends celle-ci. Mais pas d’Ernest ! pas de lettre de Caro ! c’est bien.
Je me venge de cet oubli en donnant à dîner, dimanche prochain, à mes belles amies de la rue de la Ferme. Voilà.
Je t’embrasse bien fort, malgré ma rancune.
Ton vieil oncle.
– 1015 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] samedi matin [2 novembre 1872].
Comment ? je n’ai [pas] répondu tout de suite à Ernest que j’avais reçu dimanche matin une lettre chargée ? Je croyais l’avoir fait ? Présente-lui mes excuses. J’aurai été troublé par la compagnie que j’avais. La mère Heuzey sédui-sait mes deux jeunes gens, Baudry et d’Osmoy. Croirais-tu que Baudry admire son râtelier qu’il prenait pour ses vraies dents !
Moi aussi, pauvre Caro, je n’ai pas été gai cette semaine. J’ai même été fort triste. Jamais je n’ai plus senti ma soli-tude, et puis je lisais des choses crevantes, et puis c’était la faute du temps.
Si tu ne viens ici qu’à la fin de novembre, j’irai te faire une petite visite en t’attendant. Quand sera-t-il décidé, le fameux voyage de Pologne ?
Demain je traite. J’aurais l’éluite ou (de l’éluite tout au moins), car je suis forcé d’inviter le général de France. – C’est même pour cela que je vais aller tout à l’heure à Rouen.
Je profiterai de ma course pour voir un autre terrain près de la gare d’Amiens. – Toujours les occupations mor-tuaires ! Je pense démesurément à mon pauvre Théo. – Avec qui causer littérature, maintenant ? Non ! décidément, il n’est [pas] gai, ton vieil oncle
qui t’embrasse bien fort
– 1016 –
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 48, rue de Douai.
Vendredi 8 nov[embre] 1872.
Mon cher ami,
Depuis quelque temps nous nous écrivons des lettres fort tristes, cela sent la maladie, la mort – ce n’est pas notre faute – mais il faut tâcher de se secouer un peu. J’ai fort peu connu Gautier – vous rappelez-vous notre dîner chez vous ? – mais j’ai eu beaucoup de chagrin en apprenant sa mort, et j’ai aussitôt pensé à vous ; je savais que vous l’aimiez. – Ma-dame Sand me parle de vous dans un petit billet qu’elle vient de m’écrire ; elle s’inquiète de vous voir dans des idées noires et me dit de tâcher de vous en donner d’autres, plus gaies… Je ne sais pas ce que je pourrais bien vous dire, mais je sais qu’une bonne et longue conversation nous ferait du bien à tous les deux. – Eh ! et comment l’avoir, cette conver-sation ? Ma maudite goutte semble desserrer les griffes, mais il ne faut pas même songer à bouger : je marche – en boitant – sans bâton – mais je n’ai pas encore quitté mes deux chambres. – Il faut donc attendre votre arrivée ici.
Qu’avez-vous à tant vous inquiéter de la plèbe, comme vous dites ? – Elle ne domine que sur ceux qui acceptent son joug. – Voilà le cas de dire : etiam si omnes, ego non. – Et puis, est-ce que Monsieur Alexandre Dumas fils – la « cha-rogne » (pour prendre votre expression) faite homme – est de la plèbe ? – Et M. Sardou et M. Offenbach et M. Vacquerie et tous les autres, est-ce qu’ils sont de la plèbe ? Ils puent rudement pourtant. – La plèbe pue aussi, mais elle pue le mot de Cambronne ; les autres, c’est de la
– 1017 – pourriture. Et puis, aussi longtemps qu’il y a quelqu’un au monde qui vous aime et sympathise avec vous…
Non, mon ami ; ce n’est pas là ce qui est difficile à sup-porter à notre âge ; c’est le taedium vitae en général, c’est l’ennui et le dégoût de toute chose humaine ; ce n’est pas de la politique cela, qui n’est, au bout du compte, qu’un jeu ; c’est la tristesse de la cinquantième année. – Et voilà en quoi j’admire Mme Sand : quelle sérénité, quelle simplicité, quel intérêt à toute chose, quelle bonté ! – Si pour avoir tout cela, il faut être un peu bénisseur, démocrate, voire même évan-gélique, ma foi ! – acceptons ses excroissances.
Il faut venir à Paris et apporter Antoine – et puis faire des projets, dévorer le monde ! – Nous avons beau être scep-tiques, critiques, usés et fatigués – l’aiguillon de la poésie nous pousse dans les reins – et il faut marcher jusqu’au bout, surtout si l’on peut s’exciter à la vue d’un camarade, poussé de la même façon.