Correspondance - Tome IV

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 17/35

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Correspondance - Tome IV

George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.

Vous ai-je conté l’impudence du sieur M. Lévy qui m’a nié, en face, une parole donnée. J’avais peu d’illusions sur ce juif. N’importe ! L’indignation où il m’a mis me reste sur le cœur, bien que depuis lors il soit tombé dessus des poids plus lourds. — Comment se fait-il même que je pense à lui ? cela prouve que j’ai la cervelle bien vide.

Embrassez pour moi Mlle Aurore, malgré sa coqueluche. Et qu’elle vous le rende. À vous, chère bon maître, mes meil-leures, mes plus hautes tendresses.

Gve.

 

– 881 –

À FÉLIX-ARCHIMÈDE POUCHET

Croisset, vendredi [avril-mai ? 1872].

Il n’est pas possible d’être plus aimable que vous, mon cher maître. Vous me comblez. J’ai maintenant tout ce qu’il me faut. Et au-delà.

J’accepte de grand cœur votre future invitation, et m’en réjouis.

Mille remerciements encore une fois.

Et tout à vous.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Croisset, nuit de dimanche [5 mai 1872].

Ma chère Caro,

Le seul événement, la seule distraction de ma semaine, a été la visite de ton mari.

Ah ! je suis ingrat envers les Dieux ! car hier, j’ai eu celle de Mme Achille et de Juliette qui sont venues m’inviter pour le 16 prochain (de jeudi en huit) à la première communion du jeune Roquigny. Tu as dû recevoir aussi une invitation ? On a été fort aimable. On s’est même informé de toi (de ta santé). Chose rare !

– 882 –

Ça ne m’a pas rendu plus gai ! Les repas en tête-à-tête avec moi-même, devant cette table vide, sont durs. – Enfin, ce soir, pour la première fois, j’ai eu un dessert sans larmes. – Je me ferai peut-être à cette vie solitaire et farouche. Je ne vois pas, d’ailleurs, que j’aie le moyen d’en mener une autre ?

Je me force à travailler, tant que je peux. Mais ma pauvre cervelle est rétive. Je fais très peu de besogne, et de la médiocre.

En fait de nouvelles, Léon Rivoire est mort, à Alger. Ses sœurs étaient déjà sur le paquebot, dans le port de Marseille, quand un télégramme leur a appris que tout était fini. – Elles doivent revenir à Rouen au milieu de cette semaine.

La Princesse m’a écrit que Théo était fort malade ! En-core une mort ! encore un chagrin ! Quand donc sortirai-je du noir ?

Je ne sais pas où ton mari a découvert un assommant barbouilleur comme Saunier, peintre en bâtiments ! Croirais-tu qu’il n’a pas encore fini ta chambre ? Reste à faire le marbre de la cheminée. – J’espère pourtant que tout sera re-organisé complètement vers mercredi ou jeudi.

Quand viens-tu dans ta propriété. Je suis curieux de sa-voir la décision du tribunal mardi, relativement à votre loyer de Paris.

À propos d’affaires, Claye, l’imprimeur, m’a écrit ce ma-tin pour que je le débarrasse des exemplaires des Dernières chansons qui lui restent. Ma brouille avec Lévy s’accentue. – Et que dis-tu du jeune Philippe, qui n’est pas venu me faire

– 883 – une visite depuis un mois ! Voilà les hommes, ma belle dame !

Il me tarde bien de bécoter ta chère mine, de voir ma pauvre nièce.

Ne manque pas d’aller consulter M. Blot et de faire ce qu’il te dira.

As-tu repris la peinture ? Lis-tu quelque chose ?

Imite dans son courage

Ton vieux.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] jeudi 9 [mai 1872].

Mon cher Ami,

Voulez-vous dimanche prochain venir déjeuner chez votre

GVE FLAUBERT.

 

Vous savez que je peux loger votre char et votre cour-sier.

– 884 –

Je vous attendrai jusqu’à 11 heures et demie.

Je compte sur vous. Sinon un petit mot.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] nuit de vendredi [10 mai 1872].

Mon pauvre Caro,

MM. les peintres auront enfin terminé les deux chambres demain ! Et je crois que mardi (jour où je t’attends) tout sera prêt.

Ma vie, comme incident, n’a eu que la visite de 3 belles dames, aujourd’hui : les dames Lapierre avec Mme Pasca. Celle-ci reviendra dimanche pour que je lui donne les poé-sies bonnes à réciter en Russie. Dimanche j’aurai à déjeuner Laporte (l’ami de Duplan). Voilà toutes les nouvelles.

Je continue à ne pas m’amuser follement. – Cependant, comme j’ai pris avant le dîner un très long bain, je suis plus calme. – Ce soir.

Il est donc décidé que le guignon s’attache à nous ! Je suis bien contrarié de la fâcheuse issue de votre procès. Ton mari avait bon espoir, pourtant !

Je dois aller à Paris du 20 au 25 pour les affaires de Bouilhet. J’ai un rendez-vous avec Claye, l’imprimeur ; mais

– 885 – si tu dois rester à Croisset au-delà du 25, je remettrai mon rendez-vous, voulant me priver le moins possible de « ma pauvre fille »

que j’aime tendrement.

ton vieux

 

Tu ferais peut-être bien d’acheter à Paris des rideaux de vitrage pour les deux chambres ? Ils doivent être à Paris meilleur marché qu’à Rouen.

Je suppose que tu apportes l’étoffe de Perse pour les grands rideaux de ta chambre, et qu’Ernest m’apportera quelque argent. Je n’ai plus que 50 francs.

Encore un bacio !

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] mercredi 15 mai [1872].

Nos lettres se croisent toujours ! Avez-vous remarqué cela, Princesse ? Est-ce assez drôle ? Et comme c’est flatteur pour moi !

Je vous annonçais ma visite pour le 20 de ce mois. Mais les éternelles affaires me retiendront ici jusqu’au commen-cement de juin. – Et mon petit voyage est reculé de quinze

– 886 – jours. – J’ai été tenté, après la mort de ma mère, de faire mon paquet et de m’en aller bien loin, n’importe où. Mais une fois sorti de cette pauvre maison, je n’aurais pas eu le courage d’y rentrer ! et j’ai agi sagement en tâchant de pren-dre, tout de suite, l’habitude de l’isolement absolu.

Je suis raisonnable. Je me force à faire quelque chose et à travailler pour m’étourdir. Mais le cœur n’est pas à la be-sogne. – Et la rêverie reprend le dessus. Je me perds dans les souvenirs comme un vieillard.

N’est-ce pas aujourd’hui qu’Estelle se marie ? Pauvre, pauvre Théo ! Aucun de ses enfants ne m’a donné de ses nouvelles. J’ai peur que cet événement-là (le mariage d’Estelle) ne lui soit funeste ?

Cela a dû vous sembler bon de vous retrouver dans le cher Saint-Gratien ? Mais quel temps ! quel froid ! À quoi vous occupez-vous ? Faites-vous quelque grand ouvrage de peinture ? Tâchez de ne pas vous ennuyer et pensez un peu à un pauvre diable qui vous aime, Princesse, à votre vieux fidèle.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

Croisset, 15 mai [1872].

Vous avez raison, je pense à vous très souvent, plus que jamais et profondément. Pourquoi ?… Je suis comme un vieillard. Le passé m’envahit. Je roule dans les souvenirs et je m’y perds. – Mon isolement est absolu et, quand je n’ai

– 887 – pas beaucoup de chagrin, j’ai beaucoup d’ennuis. Cela me change. Après les larmes, les bâillements. Cela compose un petit assortiment de distractions, fort coquet.

Je fais ce que je peux pour sortir de là ; je me force au travail et je me rudoie. Mais le cœur n’est pas à la littérature. Le bon Saint Antoine (que j’ai repris et qui sera fini vers le mois d’août) m’embête comme la vie elle-même, ce qui n’est pas peu dire. J’aurais besoin pour le finir de l’enthousiasme que j’avais l’été dernier. – Mais, depuis lors, il m’est survenu de telles secousses que je suis démonté ! Mon pauvre bour-richon est à bas !

Comme j’ai envie de vous lire ce livre-là, pourtant. Car il est fait pour vous, j’entends pour le petit nombre, pour la pe-tite horde qui s’éclaircit !

En quoi le séjour de Paris est-il contraire à votre traite-ment ? Ne seriez-vous pas tout aussi bien à Paris que dans le lointain Villenauxe ? Est-ce que tout déplacement vous est absolument impossible ? Si cela était, j’irais vous voir, je fe-rais ce grand sacrifice de faire une chose qui me serait agréable.

Mes affaires (les assommantes affaires d’argent) ne sont pas terminées et ne peuvent l’être avant longtemps. Ce qu’il y a de sûr, c’est que Croisset sera toujours mon refuge. Je n’ai plus grand-chose qui m’attire à Paris. – Et l’avenir se ré-sume pour moi en une main de papier blanc, qu’il faut cou-vrir de noir, uniquement pour ne pas crever d’ennui, et comme « on a un tour dans son grenier quand on habite la campagne ! ».

 

– 888 –

Oui, j’ai lu L’Année terrible. Il y a du très beau. Mais je n’éprouve pas le besoin de la relire. – La densité manque. N’importe ! quelle mâchoire il vous a encore, ce vieux lion-là. – Il sait haïr, ce qui est une vertu, laquelle manque à mon amie George Sand. – Mais quel dommage qu’il n’ait pas un discernement plus fin de la vérité ! Vous ai-je dit que je l’avais vu cet hiver, plusieurs fois, et que j’ai même dîné chez lui. – Je l’ai trouvé un bonhomme simplement exquis. – Et pas du tout comme on se le figure, bien entendu.

À quoi pouvez-vous passer votre temps ? Écrivez-moi ! Il me semble que vous n’avez rien de mieux à faire ?

Mille tendresses de votre

GVE.

 

À GEORGE SAND

[Croisset, 15 mai 1872.]

Chère Maître,

Il me sera impossible, à cause de mes affaires, les éter-nelles affaires d’argent ! d’être à Paris avant le 3 ou le 4 juin. Pouvez-vous remettre votre voyage ? Mais si vous restiez à Paris un peu plus de 15 jours, nous pourrions nous y rencon-trer.

Il faudra se voir avant l’automne, soit que j’aille à No-hant, ou que vous veniez ici. Au mois d’août, je l’espère,

 

– 889 –

Saint Antoine sera fini. J’ai bien envie de vous le lire. – J’y re-travaille. Mais le cœur n’y est pas. Ça m’embête à crever.

Je vous embrasse très fort.

Votre vieux

Gve.

Croisset, 15 mai [1872] mercredi.

 

À JEANNE DE LOYNES

[Croisset,] mercredi soir 15 mai [1872].

[…] J’ai rêvé de vous ! et le rêve était même extrême-ment agréable, délicieux au-delà de toute expression […] [Flaubert dit qu’il a été favorisé en rêve] d’une foule de jolies choses qu’il ignore. […] Votre ami n’est pas gai, il est même fort triste […] Le passé m’envahit, je suis perdu dans les souvenirs comme un vieillard et quand je n’ai pas beaucoup de chagrin j’ai beaucoup d’ennuis. [Il fait allusion à] ses af-faires, les assommantes affaires d’argent […].

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 18 mai [1872].

Cher ami de mon cœur,

– 890 –

Ton empêchement ne dérange rien, au contraire. J’ai la grippe et l’anéantissement qui s’ensuit. Je ne pourrai aller à Paris que dans une huitaine et j’y serai encore dans les pre-miers jours de juin.

Mes petites sont toutes deux au bercail. J’ai bien soigné et guéri l’aînée qui est forte. L’autre est très fatiguée et le voyage n’a pas empêché la coqueluche. Moi, j’ai travaillé beaucoup, tout en soignant ma mignonne, et aussitôt ma tâche finie, aussitôt que j’ai vu mon cher monde réuni et sur pied, je suis tombée à plat. Ce ne sera rien, mais je n’ai pas la force d’écrire.

Je t’embrasse et je compte te voir bientôt.

G. SAND.

 

À CHARLES CHAUTARD

Croisset, près Rouen, 19 mai [1872].

Monsieur,

Je suis flatté de l’honneur que vous me faites en m’invitant à l’inauguration de la statue de Ronsard ! et je l’accepte. J’irai parmi vous, ne serait-ce que pour voir une ville où l’on respecte encore la Littérature !

En attendant ce plaisir-là, je vous prie d’agréer l’assurance de mes meilleurs sentiments.

– 891 –

À THÉOPHILE GAUTIER

[Croisset,] 19 mai 1872.

Cher vieux Maître,

Je ne t’ai pas écrit, je ne t’ai pas envoyé de cartes, à propos du mariage d’Estelle. Mais jamais je n’ai pensé à toi comme depuis huit jours. Il me semble que tu vas t’ennuyer affreusement. Et je t’embrasse.

J’espère te voir dans une quinzaine de jours. Tâche d’être plus gai que moi.

 

À JULES TROUBAT

Croisset, 19 [mai 1872].

[…] Je vous remercie de m’avoir envoyé votre lettre à la Muse ! Ce qui vous arrive avec elle ne m’étonne pas. On doit, un jour ou l’autre, se fâcher contre elle, – ou bien elle se fâche contre vous. C’est une personne insociable.

Une bonne poignée de main, et à bientôt.

Tout à vous.

 

– 892 –

À PHILIPPE LEPARFAIT

[Croisset,] jeudi 4 heures [20 mai 1872].

Certainement ! mon bon ! Il est très possible de me voir. – Je m’étonne même que tu n’aies pas trouvé cette possibili-té-là depuis un mois.

Il faut même que je te voie. – À cause de Claye.

Mme Commanville revient ici après-demain (mercredi), et restera à Croisset jusqu’au 1er juin. Je n’irai pas à Paris avant cette époque.

Viens donc mercredi matin par le bateau de 11 heures.

Je t’embrasse.

Ton

Jeudi, 4 h.

 

À ÉLISA SCHLÉSINGER

Croisset, nuit de mardi, 28 mai 1872.

Comment ! vous ! vous ! Un soupçon sur votre vieil ami ? Comment pouvez-vous supposer qu’il vous oublie, dans un moment surtout où il a le cœur si remué ?

 

– 893 –

Si je ne vous ai pas écrit, c’est que je n’en ai pas eu la force. Voilà mon excuse. J’aurais dû répondre à votre pre-mière lettre, c’est vrai, mais j’étais si fatigué !…

Tâchez de rester à Paris jusqu’au 20 juin : je compte y être vers cette époque, nous nous verrons un peu.

Plus ma vie s’avance, plus elle est triste. Je vais rentrer dans une complète solitude. Je fais des vœux pour le bon-heur de votre fils comme s’il était le mien et je vous em-brasse l’un et l’autre – mais vous un peu davantage, ma tou-jours aimée.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, rue Gay-Lussac 5, lundi [3 juin 1872].

Je suis à Paris, et pour toute cette semaine dans l’horreur des affaires personnelles. Mais la semaine pro-chaine, viendras-tu ? Je voudrais aller te voir à Croisset, mais je ne sais pas si je le pourrai. J’ai pris la coqueluche de mon Aurore, et, à mon âge, c’est rude. Je suis pourtant mieux, mais guère capable de courir.

Écris-moi un mot pour que je réserve les heures que tu pourras me donner. Je t’embrasse comme je t’aime, à plein cœur.

G. SAND.

 

– 894 –

À GEORGE SAND

[Croisset,] mardi 4 [juin 1872].

« Les heures que je pourrai vous donner » ? chère Maître ! mais toutes mes heures. Maintenant, tantôt, et tou-jours.

Je comptais m’en aller vers Paris à la fin de la semaine prochaine, le 14 ou le 15. Y serez-vous encore ? Sinon j’avancerai mon départ.

Mais j’aimerais beaucoup mieux que vous vinssiez ici. Nous y serions plus tranquilles, sans visites ni importuns ! Plus que jamais j’aimerais à vous avoir maintenant dans mon pauvre Croisset, et à vous faire coucher près de moi, dans la chambre de ma mère.

Il me semble que nous avons de quoi causer sans débri-der pendant 24 heures. Puis je vous lirais Saint Antoine, au-quel il ne manque plus qu’une quinzaine de pages pour être fini.

Cependant ne venez pas, si votre coqueluche continue. – J’aurais peur que l’humidité ne vous fît du mal.

Vous me parlez de « l’horreur des affaires person-nelles » ! Je la connais ! j’en sors ! et j’en suis encore moulu. La répulsion que m’inspire toute affaire d’argent est arrivée chez moi à la démence. Je parle très sérieusement.

Et à ce propos, si vous êtes en relations avec M. Lévy, méfiez-vous de lui. Vous ai-je conté qu’il avait été avec

– 895 – moi… exécrable ? S’il n’y avait pas d’autre éditeur sur la terre je me passerais plutôt d’imprimer, que de revenir à lui.

Le maire de Vendôme m’a invité à « honorer de ma pré-sence » l’inauguration de la statue de Ronsard, qui aura lieu le 23 de ce mois. J’irai, et je voudrais même y prononcer un discours, qui serait une protestation contre le Panmuflisme moderne. Le prétexte est bon. Mais pour écrire congruement un vrai morceau, la vigousse et l’alacrité me manquent.

À bientôt, chère maître.

Votre vieux troubadour

GVE FLAUBERT.

qui vous embrasse.

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

Croisset, 5 juin 1872.

Vous m’annoncez une mort qui vous désole. Je croyais vous en avoir appris une autre, celle de ma mère. J’avais moi-même écrit votre adresse sur le billet de faire part. Il ne vous est donc pas parvenu ?

Que vous dirai-je, chère correspondante ? Vous avez passé par là et vous savez ce qu’on souffre. Pour nous autres, vieux célibataires, c’est plus dur que pour d’autres.

 

– 896 –

Je vais vivre maintenant complètement seul. Depuis trois ans, tous mes amis intimes sont morts. Je n’ai plus per-sonne à qui parler.

Dans quelques jours je verrai Mme Sand, que je n’ai vue depuis l’hiver de 1870. Nous causerons de vous.

Au milieu de mes chagrins, j’achève mon Saint Antoine. C’est l’œuvre de toute ma vie, puisque la première idée m’en est venue en 1845, à Gênes, devant un tableau de Breughel et depuis ce temps-là je n’ai cessé d’y songer et de faire des lectures afférentes.

– Mais je suis tellement dégoûté des éditeurs et des journaux que je ne publierai pas maintenant. J’attendrai des jours meilleurs ; s’ils n’arrivent jamais, j’en suis consolé d’avance. Il faut faire de l’Art pour soi et non pour le public. Sans ma mère et sans mon pauvre Bouilhet, je n’aurais pas fait imprimer Madame Bovary. Je suis, en cela, aussi peu homme de lettres que possible.

Que lisez-vous ? À quoi occupez-vous votre esprit ? Nous devons travailler malgré tout ; c’est le moyen de ne pas sentir le poids de la vie. Le stoïcisme est de l’hygiène.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

Croisset, 5 juin [1872].

Princesse,

– 897 –

Je suis un misérable ! J’aurais dû répondre immédiate-ment à votre dernière lettre, qui est d’ailleurs un chef-d’œuvre de style et d’esprit. La description du mari d’Estelle m’a fait rire tout haut. Ça se voit. Vous avez des coups de pinceau à la Saint-Simon qui sont exquis.

Mon petit voyage vers vous a été remis de semaine en semaine, par suite des exécrables affaires ! de l’inventaire du mobilier, du partage des meubles, etc. ! Quel ennui ! Mon in-capacité en matières d’argent, ou plutôt la répulsion qu’elles me causent est arrivée chez moi à un tel point que cela frise l’imbécillité ou la démence. Je parle très sérieusement. J’aime mieux me laisser dépouiller jusqu’aux os que de me défendre, non par désintéressement, mais par la rage d’ennui que me donne un pareil travail. Tel est le caractère de votre esclave indigne, chère Princesse.

Enfin le plus lourd est terminé, et vers la fin de la se-maine prochaine, pour me remettre un peu de baume dans le sang, j’espère bien contempler votre belle et bonne figure.

Au milieu de mes chagrins, j’achève mon Saint Antoine. Mais je suis si dégoûté des éditeurs et des journaux que je ne le publierai pas cet hiver. J’attendrai des jours meilleurs. Si jamais ils n’arrivent, mon deuil en est fait d’avance.

J’irai peut-être passer le mois de juillet à Luchon, pour y accompagner ma nièce, dont la santé me tourmente un peu.

Mais avant cela, le 23 de ce mois, j’assisterai à l’inauguration de la statue de Ronsard. Le maire de Ven-dôme m’a invité à y venir. Je suis curieux de voir un pays où l’on pense encore à la Littérature. J’avais même eu

– 898 – l’intention de composer un discours à cet effet. C’eût été une belle occasion de tomber sur le muflisme moderne, et d’exalter la Poésie. Mais pour faire cela convenablement, la force et l’entrain me manquent.

Vous me parlez de De Goncourt, que vous aimez. Vous avez bien raison ! Je ne connais pas de meilleur homme, de nature plus délicate.

C’est un vrai aristocrate, chose rare.

Adieu, ou plutôt à bientôt, Princesse.

Je vous baise les deux mains, et suis votre fidèle et dé-voué.

 

À IVAN TOURGUENEFF

Croisset, 5 juin [18]72.

Mon cher ami,

Voici mes projets pour l’été :

La semaine prochaine, je vais à Paris. Le 23, je serai à Vendôme à l’inauguration de la statue de Ronsard. Le maire m’a invité à y venir et j’irai pour voir une ville où l’on pense encore à la Littérature. J’avais même pensé à composer pour la circonstance un discours, que j’aurais débité en plein air, devant le peuple !!! C’eût été une belle occasion d’engueuler

– 899 – le muflisme moderne et d’exalter ce que nous aimons. Mais pour écrire ce morceau-là congruement, l’entrain et la vi-gueur me manquent.

Au mois de juillet, je mènerai probablement ma nièce à Luchon, son mari ne pouvant l’y accompagner. – Ainsi nous ne pouvons nous voir avant le milieu d’août. À cette époque-là je serai à Paris, et je compte vous ramener ici, pour vous promener un peu aux environs et vous lire la fin de Saint An-toine, lequel commence à m’ennuyer et surtout à m’inquiéter. J’ai peur que tout cela ne soit de la déclama-tion.

Mes affaires m’ont embêté démesurément. Êtes-vous comme moi ? J’aime mieux me laisser dépouiller que de me défendre, non par désintéressement, mais par ennui, par las-situde. Quand il s’agit de matières d’argent, il me prend comme une rage de dégoût qui touche à la démence. Je parle très sérieusement.

J’ai pensé à vous au milieu de toutes ces turpitudes, et voici comment. On a retrouvé dans la succession de mon père une créance de 14 mille francs attribuée à votre ami. Somme dont j’ignorais l’existence, et qui a été flibustée par un brave cousin chargé de nos affaires. – L’idée d’un voyage en Russie m’est tout de suite venue. Ce petit excédent me permettrait de me promener là-bas, avec vous. Mais je crois que je [n’]en verrai jamais un liard.

Ah ! cher ami, je voudrais bien m’étaler près de vous sur vos grandes meules de foin ! Cela rafraîchirait mon triste in-dividu, singulièrement lassé ! Je relis du Plutarque, et puis… quoi encore ? C’est tout.

– 900 –

Rien de nouveau « sur l’horizon ». Un très beau discours de Dupanloup, à la glorification des humanités. C’est à con-naître.

Adieu, cher vieux Tourgueneff. Tenez-vous en santé, en joie, – pensez à moi et revenez-nous.

Votre Gve Flaubert

qui vous embrasse.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris, 7 juin 1872]

Vendredi.

Cher ami,

Ton vieux troubadour a une toux si violente qu’un peu plus serait trop. D’un autre côté on ne se passe pas de moi chez nous, et je ne peux pas rester au-delà de la semaine prochaine, c’est-à-dire le 15 ou le 16. Si tu pouvais venir jeu-di prochain 13, je me réserverais le 13, le 14, même le 15 pour être avec toi, chez moi dans la journée, à dîner, le soir, enfin comme si nous étions à la campagne, pouvant lire et causer. Je serais censée partie.

Un mot tout de suite. Je t’embrasse comme je t’aime.

G. SAND.

 

– 901 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] jeudi matin, 9 h[eures, 13 juin 1872].

Ma pauvre Caro,

Ton billet était bien gentil, mais bien court. J’espère que ta prochaine missive sera plus prolixe.

Il me semble que nous avons passé en tête-à-tête trois bonnes semaines, et que nous nous sommes fait du bien l’un à l’autre ? Ton vieil oncle te comprend, n’est-ce pas ?

 

J’étais atrocement triste en arrivant à Paris. Toutes les fois que j’y reviens, mon petit Duplan me manque énormé-ment.

J’ai rencontré Lapierre qui m’a traîné rue de Milan dîner chez Girard. J’avais envie de pleurer en me mettant à table. Et puis, peu à peu, la tristesse s’en est allée. – Et en somme, je me suis amusé. Car la compagnie était fort aimable et le dîner excellent.

Hier j’ai passé la soirée avec la mère Sand, que je n’ai pas trouvée changée, du tout. Elle s’est informée de toi, et de toutes nos affaires très gentiment. Aujourd’hui je vais aller chez Flavie, et dimanche j’irai coucher à Saint-Gratien. Mon wagon de dames pour Vendôme se bornera à moi, à moi seul, fort probablement.

 

– 902 –

Mais ils sont gigantesques, à Vendôme ! J’ai reçu le pro-gramme des Fêtes : il y aura congrès archéologique, comices agricoles, orphéons, etc., etc., et la présence de M. le mi-nistre de l’Instruction publique ! Je suis invité à aller à la messe ! Comme Ronsard était un catholique, j’irai ! Mme Sand me pousse à écrire un discours. Mais je sais que je le raterais. Donc, je m’abstiens, tout en regrettant mon si-lence.

Si tu veux des nouvelles (peu intéressantes pour toi), je t’apprendrai la mort subite de Chilly : donc tout le monde se remue pour être d[irec]teur de l’Odéon.

Je ne crois pas que j’aie fini Saint Antoine quand nous partirons pour Luchon ? Il y a encore pas mal à faire.

Notre voyage est bien décidé pour le 8 environ, n’est-ce pas ? Le plus tôt que tu pourras me conviendra le mieux à cause de Juliet. – Je me suis commandé chez Masquillier un délicieux costume, afin de ne point faire honte à ma belle nièce, qui trouve que Vieux manque de tenue !

J’attends en ce moment M. Devaux, un sculpteur de 3e ordre, qui a fait un buste de Bouilhet et qui me persécute.

Amitiés à Ernest,

Et à toi mes meilleures tendresses, pauvre chérie.

VIEUX

t’embrasse bien fort.

 

– 903 –

À GEORGE SAND

[Paris] 13 juin [1872].

Jeudi, 3 h.

Chère maître,

Avez-vous promis votre appui au nommé Duquesnel ? Si non, je vous prierais d’user de toute votre influence pour ap-puyer mon ami Raymond Deslandes, comme s’il s’agissait de

votre vieux troubadour.

 

Répondez-moi catégoriquement, afin que nous sachions ce que vous ferez.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris, 14 ? juin 1872.]

Ma belle Amie,

Je vous dois des excuses ainsi qu’à toute la compagnie. Car j’ai été, hier au soir, intolérable et grossier.

Mais la stupidité fantastique de Georges m’avait exaspé-ré ! le temps orageux me tapait sur les nerfs ! et la Timbale

– 904 – d’argent m’a donné des battements de cœur à crever, tant elle me faisait de mal. Vous me connaissez suffisamment pour savoir que je n’exagère point.

Cela vous apprendra à me mener dans des endroits pa-reils !

Je ne suis point « ennemi d’une bonne gaieté », comme dit Prudhomme, mais quand je vois l’empire des idées re-çues s’étendre jusqu’aux choses où la Fantaisie doit régner, je m’insurge violemment. Il faut trouver les Bouffes drôles ! et on trouve drôle tout ce qu’on y représente.

Pourquoi être toujours si indulgent envers ce qui est médiocre !

Bref, j’étais dans un tel état que j’ai été à pied jusqu’à la porte Saint-Martin. Et cette nuit je n’en ai pas fermé l’œil. L’immense bêtise moderne me donne la rage. Je deviens comme Marat insociable ! attachez-moi ! je mords !

Votre insalubre ami, qui vous adore nonobstant.

 

Vendredi, 2 heures.

 

Demain de 4 à 6 heures, je passerai, peut-être, chez vous ? En tout cas, j’irai vous faire une visite, lundi, avant

 

– 905 – votre dîner, ne serait-ce que pour demander pardon à l’autre Ange, au géranium n° 2, que j’ai fortement embêté hier.

***

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris,] samedi soir, 6 heures [15 ? juin 1872].

Ma chère Belle,

Oui, à jeudi, 1° parce que ça vous convient, 2° parce que j’aurai le bon Georges, et 3° j’ai été, l’autre jour, si goujat, si grossier et si bête, que je vous dois bien quelques égards.

Y aura-t-il du monde ? dois-je revêtir l’habit et la cravate blanche ? la belle Alice sera-t-elle des nôtres ?

Mille tendresses de votre vieux

POLYCARPE

Qui bécotte votre jolie mine.

 

– 906 –

À M. DESBOIS

[Paris, 16 juin 1872.]

Mon cher ami,

Entendez-vous avec M. Duval pour fixer le jour de notre réunion. Je serai revenu à Croisset le 26… que la réunion ne tarde pas.

Je repartirai de Croisset vers le 4 ou le 6 juillet.

Tout à vous.

Dimanche matin.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Paris, mercredi, 6 heures, 19 juin 1872.

Ma Chérie,

Un mot seulement. Je viens de rentrer à Paris et de lire ta lettre de samedi, qui m’a fait bien plaisir. La remise de la 1re du jeune Catulle a dérangé tout mon programme. Et je suis parti pour Saint-Gratien samedi soir.

Actuellement, tel que tu me vois (ou ne me vois pas), je suis furieux. Car je viens de recevoir une lettre de Claye me demandant si je veux le payer. Ainsi Lévy m’a fait la farce de

– 907 – ne pas lui parler du billet que j’ai signé avec Philippe ! Tu ne peux pas t’imaginer à quel point les histoires d’éditeurs m’exaspèrent ! J’en ai un tremblement. Je finirai par flan-quer des gifles au sieur Lévy. Paris, d’ailleurs, me dégoûte énormément, et je prévois le temps où je n’y remettrai plus les pieds.

Je partirai pour Vendôme samedi et je serai à Croisset mardi, ou peut-être lundi soir. Franchement, il n’y a plus que dans le pauvre Croisset que je me plaise, surtout quand j’y possède ma fameuse nièce !

Continue à t’occuper, mon cher loulou.

ton vieux qui t’embrasse bien fort.

 

À CHARLES CHAUTARD

Paris, samedi matin 22 [juin 1872].

Monsieur le Maire,

Je suis désolé. Un événement imprévu et fâcheux m’empêche [de] me rendre à votre invitation.

Je vous prie d’agréer toutes mes excuses. Ce que je re-grette le plus, c’est de ne pouvoir faire personnellement votre connaissance.

 

– 908 –

Seriez-vous assez bon pour prier M. Blanchemain qui doit être parmi vous de m’envoyer à Croisset, près Rouen, son adresse.

Je suis, Monsieur, votre très humble et très dévoué.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Croisset, dimanche, 4 h[eures, 23 juin 1872].

Mon Pauvre Caro,

Mme Winter a dû hier au soir te donner de mes nou-velles ? Tu sais donc que je n’ai pas été à Vendôme. Vendre-di soir, j’ai été pris d’un accès de misanthropie furieuse : Pa-ris m’assommait et la vue de mes semblables me faisait mal au cœur. Aussi me suis-je hâté de regagner ma solitude. C’est encore là que je me trouve le mieux. – J’avais su indi-rectement quels devaient être mes compagnons de voyage et l’idée de subir leur compagnie m’a fait renoncer à cette petite fête de famille.

Je vais, tout à l’heure, aller à Rouen pour avoir des nou-velles du fils de Mme Brainne, qui est très dangereusement malade. La pauvre femme est partie de Paris en toute hâte, et depuis plusieurs jours ne s’est pas couchée. Cela vient, à ce qu’il paraît, de la bêtise de M. le Proviseur du collège de Rouen.

Les trois jours que j’ai passés à Saint-Gratien ont été as-sez doux : Mais le reste du temps je me suis embêté à cre-

– 909 – ver ! La vue de mon pauvre vieux Théo n’a pas contribué, il est vrai, à m’égayer. Et puis je deviens tout à fait bedolle ! J’ai des attendrissements et des colères de vieillard. Croi-rais-tu que, pendant la messe de mariage du petit Schlésin-ger, je me suis mis à pleurer comme un idiot ! J’y ai rencon-tré, dans la sacristie, le sieur Delasseaux, qui est un ami de la famille Ruggieri.

Pour la première fois de ma vie, j’ai été dans les cou-lisses de l’Opéra !!! où Victor Massé (le maître de chant des chœurs) m’attendait. J’ai répondu qu’on ferait de Salammbô ce qu’on voudrait et que je ne pouvais reprendre ma parole. L’éditeur Lachaud est venu chez moi pour faire une affaire. Je l’ai envoyé promener. – T’ai-je dit que j’avais encore eu des ennuis avec Lévy pour le volume de Bouilhet ? Je me suis vengé, en passant brutalement près de Calmann-Lévy, sans lui rendre son salut.

C’était dans le foyer de la Comédie-Française, jeudi der-nier, le jour de la première de Catulle Mendès. Sa petite pièce a réussi. Mlle Favart m’a sauté au cou devant tout le monde, en me parlant de la mort de ma mère, d’une façon très tendre et très convenable. Elle m’a encore proposé de venir à Rouen donner une représentation pour le monument de Bouilhet.

J’ai reçu de Juliet Herbert une lettre indignée, parce que je lui dis que je resterais à Luchon jusqu’aux premiers jours d’août. Je tâche de contenter tout le monde. Et tout le monde me trépigne ! Il faudra donc qu’Ernest vienne te chercher tout au commencement d’août. – On m’a dit qu’il y avait beaucoup de monde à Luchon et qu’il fallait s’y pren-dre d’avance pour les logements.

– 910 –

Je n’ai pas écrit une ligne de Saint Antoine depuis quinze jours, et il est certain que je n’aurai pas fini avant mon dé-part. Il me faudrait, pour cela, un entrain que je n’ai pas.

N.B. Pourquoi l’armoire à glace n’est-elle pas encore arri-vée ?

Mon sucrier continue à être absent !

Hier, pendant 4 heures et demie, j’ai savouré W[inter]. Quel profil de cuisse ! Et quelle botte !

Après demain mardi, mariage à la chapelle du château de Versailles, entre Mlle Soulié et M. V. Sardou. Voilà, je crois, toutes les nouvelles, pauvre chérie.

Ta prochaine lettre me dira sans doute quel jour il faut que je me tienne prêt à t’accompagner. Je compte que ce se-ra vers la fin de la semaine prochaine ?

Malgré l’aimable compagnie que tu as maintenant, écris-moi un peu longuement, pense à

VIEUX,

qui est seul, et te bécote de loin.

***

Mme de Galbois… veut me marier avec Mme Lepic !!! (sic)

 

– 911 –

La P[rince]sse s’est beaucoup informée de toi ; et a fait de grands éloges de ta beauté et de tes manières.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mardi, 4 heures [25 juin 1872].

Mon Loulou,

Je ne t’ai pas répondu immédiatement parce que, hier, j’ai été déjeuner chez le père Pouchet, – et que : lorsque je suis revenu par le bateau de 4 heures, je crevais de chaleur, je tombais sur les bottes ! – Le déjeuner avait été excessive-ment fort, ce qui, joint à la température, me rendait inca-pable d’aucune action ! En rentrant ici, je n’ai dormi que trois heures d’affilée.

Viens avec tes amis quand tu voudras, seulement pré-viens-moi un bon jour d’avance pour qu’on ait le temps de faire le dîner. Tu ferais bien d’amener Maria pour le confec-tionner ? Car Émile ne peut faire la cuisine et servir cinq per-sonnes. – Le vieil Alphonse ne sera peut-être pas libre ? Il faut s’y prendre d’avance.

Je ne serai pas ici, samedi, de tout l’après-midi. Car ce jour-là la Commission pour le monument Bouilhet s’assemble.

Il me sera commode de te voir un peu, avant notre dé-part, pour régler nos dispositions de voyage. – Et bien agréable de revoir ma pauvre nièce dont il m’ennuie !

– 912 –

Le petit garçon de Mme Brainne va mieux, mais la mère Baudry est très mal.

À bientôt donc, chère Caro.

Je t’embrasse.

ton vieux

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Moscou, ce 26 juin 1872.

Mon cher ami,

Vous m’avez envoyé vos projets pour l’été, voici les miens :

N.B. Pour le moment je me trouve à Moscou, pincé par un vilain accès de goutte qui me cloue à mon sopha. – Je ne m’y attendais guère, après la violente attaque du mois d’octobre dernier – cela devient trop fréquent et on me fait trop de félicitations (« brevet de longévité », etc., etc.). – Heureusement, l’accès n’est pas trop fort et je puis espérer quitter la capitale de toutes les Russies dimanche ou lundi. C’est aujourd’hui mercredi.

Je vais droit comme une flèche à Paris, puis de là en Touraine chez ma fille qui est en train de me faire grand-père, puis de là à Valery-sur-Somme où je retrouve mes

– 913 – vieux amis les Viardot. – Je flâne, je travaille si je puis, puis je vais à Paris y trouver un certain Flaubert, que j’aime beaucoup et avec lequel je vais soit chez lui à Croisset, soit à Nohant, chez Mme Sand qui, à ce qu’il paraît, veut nous y voir. – Et puis à partir du mois d’octobre – Paris. – Voilà !

Mon cher ami, la vieillesse est un gros nuage blafard qui s’étend sur l’avenir, le présent et jusque sur le passé qu’il at-triste en craquelant ses souvenirs. – (Je crains que voilà du bien mauvais français, mais cela ne fait rien.) Il faut se dé-fendre contre ce nuage ! Il me semble que vous ne le faites pas assez. Je crois en effet qu’un voyage en Russie à nous deux vous ferait du bien. – Je viens de passer 4 jours entiers non pas sur le haut d’une meule de foin, mais dans les allées d’un vieux jardin campagnard tout bourré de parfums rus-tiques, de fraises, d’oiseaux, de rayons de soleil et d’ombres aussi endormis les uns que les autres – et deux cents arpents de seigles ondoyants tout autour ! C’était superbe ! On s’immobilise dans une sorte de sensation grave et immense – et stupide – qui tient à la fois de la vie de la bête et de Dieu. – On sort de là comme si on avait pris je ne sais quel bain puissant. – Et puis on reprend le train-train habituel.

Il ne faut pas que saint Antoine se décourage. Qu’il aille vaillamment jusqu’au bout !

Je sais que vous avez assisté à une belle soirée musicale chez Mme Viardot. – Il paraît que le public a été content.

Vous ne me dites rien de mon tableau. – Il vous déplaît, ou bien ne l’avez-vous pas vu ?

 

– 914 –

Adieu et au revoir, mon cher ami… Tenons la tête haute avant que les flots ne la recouvrent.

Je vous embrasse cordialement.

Votre

Iv. TOURGUENEFF.

 

À ALBERT GLATIGNY

Croisset, 30 juin [1872].

Mon cher ami,

D’Osmoy a pour domicile Évreux, Versailles, et divers endroits dans Paris. La meilleure pour que votre volume lui parvienne est de l’adresser à Évreux, ou à la Chambre des députés.

Je ne vous ai pas remercié de vos rimes non folles mais exquises, et qui m’ont extrêmement amusé. Vous aimez l’art, vous ! et vous lui restez fidèle. C’est pour cela que je vous aime,

et suis

Votre

 

– 915 –

À ERNEST COMMANVILLE

[Croisset,] lundi 1er juillet, 2 heures [1872].

Mon cher Ami,

Voici le papier demandé. J’irai jeudi chez Bidault signer la procuration pour la vente des biens. Il paraît que Desprez avait estimé trop cher ceux du Calvados. Malgré le désir de M. Lemère, je crois qu’il faudrait, pour la vente, attendre après l’emprunt ? Dites que je ne suis pas pratique !

J’ai été à l’Hôtel-Dieu où l’on s’est montré plus que cor-dial, tendre.

Selon les ordres de votre épouse, je serai vendredi à la gare de la rue Verte, à 1 heure et demie.

J’espère qu’elle m’apportera de l’argent, car il faut que j’en laisse à mes gens, et j’ai payé beaucoup de notes. Je vous préviens aussi, mon bon, que, vers la fin du mois, je vous demanderai un billet de mille francs, et quand je re-viendrai de vacances à la fin d’août, item !

Tant que mes revenus ne seront pas assurés, il faut que je mange mon capital, ce qui n’est pas gai.

Embrassez Caro pour moi.

Tout à vous.

Votre

– 916 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] lundi 1er juillet [1872].

Chère Princesse,

Votre aimable billet m’arrive, et je ne vous ai pas encore remerciée pour les trois bonnes journées passées près de vous !

Voici mon excuse : 1° J’ai fini Saint Antoine ; 2° j’ai été dérangé par la mort de Mme Bardry (la mère d’un ami de Soulié et de Renan) ; 3° par des affaires, encore ! Et 4° par mes préparatifs de départ. Je m’embarque pour Luchon, vendredi prochain. Ce que vous me dites de notre pauvre Théo m’afflige, profondément. – J’ai bien peur de lui avoir fait, dernièrement, des adieux éternels ! Je crois que per-sonne ne le pleurera plus que moi !

Je n’ai pas été à Vendôme, parce que je me sentais trop triste pour tolérer la foule, et surtout afin d’éviter la compa-gnie des chers confrères. J’aurais fait le voyage avec Saint-Victor ; or ce monsieur me déplaît profondément. Je ne suis pas bien impérialiste, mais je trouve qu’il passe les bornes ! et qu’il s’est conduit avec Votre Altesse comme un pur goujat.

Vis-à-vis de moi, ses façons ont été plus que grossières. Je n’aurais pu m’empêcher « d’avoir des mots », chose ridi-cule, et bien inutile.

Ce qui me paraît aussi inutile, c’est la rage moralisatrice de Dumas ! Quel est son but ? Est-ce de changer le genre humain, ou d’écrire de belles choses ? ou de devenir dépu-

– 917 – té ? Comme je n’aurai rien à faire là-bas, je lirai son élucu-bration.

À mon retour, en passant par Paris, je compte vous faire encore une petite visite. Pensez quelquefois à moi et comp-tez toujours sur

Votre,

qui vous baise les deux mains aussi longuement que vous le permettrez.

 

À GEORGE SAND

Croisset, 1er juillet [1872].

Lundi.

Chère maître,

Nous nous [sommes] bien mal vus, à Paris ! J’avais cent choses à vous dire que je ne vous ai pas dites. Et vous-même étiez gênée par la présence de votre neveu. Ainsi, j’aurais voulu savoir en quoi Troubat a été (ou est) une « canaille », car je voulais le charger de mes affaires, pour liquider ma position dans la Maison Lévy. Cet enfant d’Israël continue à m’horripiler. À propos de moi, il a chipé 2 mois d’intérêts à Claye l’imprimeur, etc. C’est à en vomir. Et je suis si dégoûté de tout cela, que je ne veux plus imprimer, quelque besoin que j’aie d’argent. Ce que je peux gagner avec ma plume étant une dérision, l’abstinence n’a pas grand mérite.

– 918 –

J’ai fini Saint Antoine ! Dieu merci ! Je vais retravailler une pièce de Bouilhet, dont le sujet est fertile. – Puis, je me mettrai à un roman moderne faisant la contrepartie de Saint Antoine et qui aura la prétention d’être comique. – Un petit travail qui me demandera deux ou trois ans, au moins !

Pendant que j’étais à Saint-Gratien j’y ai vu Mme de Voi-sins, qui m’a paru à votre endroit pleine à la fois de respect et d’amertume. – Elle m’a, depuis, envoyé ses Contes algé-riens . C’est une drôle de petite bonne femme, qui, j’en suis sûr, en a beaucoup dans son sac. Je me rappelle parfaite-ment que Sainte-Beuve m’avait conté sur elle des anec-dotes… piquantes.

Vendredi prochain, j’emmène à Luchon ma nièce. Je resterai là-bas cinq ou six semaines, après quoi j’irai un peu au bord de la mer.

Devez-vous revenir prochainement à Paris comme vous l’avez écrit à la princesse ?

Les acteurs de l’Odéon ne désirent pas tous que Du-quesnel soit leur directeur. Ils ont cédé à sa pression, par lâ-cheté comme toujours. Mais comme c’est un drôle, il sera nommé probablement, et il aura pour associé M. Blum, au-teur de Vlan dans l’œil, mais détenteur de 500 mille francs et protégé d’Hugo.

Tendresses à tous les vôtres. Je vous embrasse.

Votre

GVE.

– 919 –

Je vous écrirai de Luchon pour vous envoyer mon adresse.

 

À ÉLISA SCHLÉSINGER

Croisset, 1er juillet [1872].

La messe de mariage de votre fils m’avait bouleversé, vous avez dû vous en apercevoir ? Et je me suis senti si triste que je n’ai pas été à l’inauguration de la statue de Ronsard, comme je l’avais promis. – Je suis revenu dans ma solitude. C’est encore là que je me sens le mieux ! Le bonheur n’étant pas de ce monde, il faut tâcher d’avoir la tranquillité.

Dans deux jours, je pars pour Luchon où je conduis ma nièce. – Je serai absent pendant deux mois, environ. – En septembre ou en octobre, puisque vous devez aller à Trou-ville, je compte, comme l’année dernière, sur votre visite. C’est convenu, n’est-ce pas ?

Je vous embrasse bien tendrement.

Votre vieil ami

 

– 920 –

À ERNEST COMMANVILLE

[Croisset,] mardi, 4 heures

[2 juillet 1872, date de la poste].

Mon cher Ami,

Caro a une migraine atroce et, depuis hier au soir, elle est dans son lit. Elle me charge de vous dire que nous vous attendons demain soir. On vous gardera à dîner.

La fin de l’inventaire aura lieu jeudi. Ce jour-là, on fera la distribution de l’argenterie.

Quelle journée que celle d’hier ! il m’a semblé que ma pauvre mère mourait une seconde fois !

Je me porte mieux cependant ! car je recommence à dormir.

Je vous embrasse tendrement.

Votre vieil oncle.

Bidault a dû vous écrire pour vous dire d’apporter : 1° de l’argent à la communauté, et 2° vos comptes.

 

– 921 –

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

[Angers,] ce 3 juillet 1872.

J’ai bien reçu dans le temps, cher Monsieur, votre lettre de faire-part et comprenant votre malheur, je vous ai écrit une longue lettre ; vous y répondîtes par carte postale ces mots : merci de votre bonne lettre, j’y répondrai bientôt. Je crois que vous avez oublié l’une et l’autre, ce qui ne m’étonne pas, car j’ai moi-même, depuis mon malheur, per-du la notion du temps et la mémoire de ce qui l’a suivi. Je pleure chaque jour l’ami que j’ai perdu, j’entends sa voix, je vois ses traits, je ne puis croire qu’il soit mort, la vie me semble impossible sans lui. Les premières roses de son jar-din qu’il m’avait apportées lui ont survécu, j’en ai conservé les feuilles et le parfum me semble quelque chose de lui. J’ai fait acheter les objets qui lui avaient appartenu, sa petite montre qu’il avait au collège, restée peut être à l’heure où il a cessé de vivre, et que nul n’a touchée depuis, tout cela me navre le cœur. Je suis allée dans un site pittoresque que nous avions vu ensemble l’an passé au printemps et en au-tomne ; on y arrive par une châtaigneraie située sur un ro-cher, on descend un ravin, puis on se trouve au bord d’un étang et une prairie de l’autre, le tout planté d’un bois sécu-laire et encaissé par des rochers ; sur le haut, il y a une croix et une petite Vierge dans un arbre, j’y fais toujours ma prière, aujourd’hui elle était le psaume des morts, ah ! qui m’aurait dit la dernière fois que j’y vins avec lui que cette prière lugubre serait pour lui ; la maison voisine était comme l’an passé avec des oiseaux et des fleurs à la fenêtre, rien n’était changé, que ma vie entière ; hier, je suis allée dans un bois situé près d’un vieux château, ce fut ma première sortie

– 922 – après ma maladie ; ce printemps il était si heureux de me voir marcher ! ah ! Monsieur, j’ai pleuré toute la promenade. Il y a un oiseau que je n’entendais jamais chanter et qui semble me suivre. Je crois parfois que c’est une de ses pen-sées qui me parle, car il n’est pas mort, non, non, et puis Dieu peut le rendre à mes ardentes prières. J’ai été un mois sans vouloir recevoir personne, il a fallu y consentir. J’ai chez moi une famille d’artistes que je connais depuis long-temps, ils ont habité Angers dix ans et l’ont quitté il y a sept ans ; il y a deux jeunes filles et comme je n’avais pas l’habitude de les voir, cela ne m’a pas été pénible comme ceux que je voyais tous les jours. J’ai saisi hier quelques notes d’un air que jouait la jeune fille et j’ai fondu en larmes ; en me trouvant parmi tout ce monde à table, j’ai cherché in-volontairement celui qui était toujours auprès de moi pour recourir à sa protection et puis je suis allée pleurer. Vous me demandez ce que je lis, depuis longtemps je me fais lire à cause de mes yeux ; cet hiver, malgré mes souffrances, j’avais achevé un roman refait trois fois ; ce printemps j’avais repris mon Histoire d’Anjou, mais je ne puis faire que des ouvrages, du moins je n’ai qu’une idée fixe. Vous, cher Monsieur, croyez en mon amitié, ne restez pas seul, mariez-vous, ayez une famille. Je suis sûre que Mme Sand vous le di-ra ; si vous la voyez, dites-lui bien que je l’aime plus que tout au monde et que je la porte dans mon cœur. Je veux peu à peu relire Lélia avant de mourir, mon livre de prédilection.

Adieu, cher Monsieur, toute à vous.

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

– 923 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant, 5 juillet 1872.]

C’est aujourd’hui que je veux t’écrire, 68 ans. Santé par-faite, malgré la coqueluche qui me laisse dormir depuis que je la plonge tous les jours dans un petit torrent furibond, froid comme glace. Cela bouillonne dans les pierres, les fleurs, les grandes herbes sous un ombrage délicieux, c’est une baignoire idéale.

Nous avons eu des orages terribles ; le tonnerre est tombé dans notre jardin, et notre ruisseau d’Indre est devenu un gave des Pyrénées. Ce n’est pas désagréable. Quel été splendide ! Les graminées ont sept pieds de haut, les blés sont des nappes de fleurs. Le paysan trouve qu’il y en a trop, mais je le laisse dire, c’est si beau ! Je vais à la rivière à pied, je me mets toute bouillante dans l’eau glacée. Le médecin trouve que c’est fou, je le laisse dire aussi, je me guéris pen-dant que ses malades se soignent et crèvent. Je suis de la nature de l’herbe des champs : de l’eau et du soleil, voilà tout ce qu’il me faut.

Es-tu en route pour les Pyrénées ? Ah ! je t’envie, je les aime tant ! J’y ai fait des courses insensées, mais je ne con-nais pas Luchon. Est-ce beau aussi ? Tu n’iras pas là, sans al-ler voir le cirque de Gavarnie, et le chemin qui y conduit ? Et Cauterets, et le lac de Gaube ? Et la route de Saint-Sauveur ? Mon Dieu, qu’on est heureux de voyager, de voir des mon-tagnes, des fleurs, des précipices ! Est-ce que tout cela t’ennuie ? Est-ce que tu te rappelles qu’il y a des éditeurs, des directeurs de théâtre, des lecteurs et des publics, quand

 

– 924 – tu cours le pays ? Moi j’oublie tout, comme quand Pauline Viardot chante.

L’autre jour nous avons découvert à trois lieues de chez nous un désert, désert absolu, des bois sur une grande éten-due de pays où on n’aperçoit pas une chaumière, pas un être humain, pas un mouton, pas une poule, rien que des fleurs, des papillons et des oiseaux pendant tout un jour.

Mais où ma lettre te trouvera-t-elle ? J’attendrai pour te l’envoyer que tu m’aies donné une adresse.

 

À GEORGE SAND

Bagnères-de-Luchon (Haute-Garonne)

maison Binos

12 juillet [1872].

Me voilà ici depuis dimanche soir, chère maître, et pas plus gai qu’à Croisset ! un peu moins même, car je suis très désœuvré. On fait tant de bruit dans la maison que nous ha-bitons qu’il est impossible d’y travailler. – La vue des bour-geois qui nous entourent m’est, d’ailleurs, insupportable ! Je ne suis plus fait pour les voyages. Le moindre dérangement m’incommode ! Votre vieux troubadour est bien vieux, déci-dément ! Le docteur Lambron, le médecin de céans, attribue ma susceptibilité nerveuse à l’abus du tabac ! Par docilité, je vais fumer moins, mais je doute fort que ma sagesse me gué-risse !

 

– 925 –

Je viens de lire Pickwick de Dickens. Connaissez-vous cela ? Il y a des parties superbes ; mais quelle composition défectueuse ! Tous les écrivains anglais en sont là, W. Scott excepté. Ils manquent de plan ! cela est insupportable pour nous autres Latins !

Le sieur Duquesnel est décidément nommé à ce qu’il pa-raît ? Tous les gens qui ont à faire à l’Odéon, à commencer par vous, chère maître, se repentiront de l’appui qu’ils lui ont donné. – Quant à moi, qui Dieu merci n’ai plus rien à démê-ler avec cet établissement, je m’en bats l’œil.

Ma dernière histoire avec Lévy m’a dégoûté de toute publication. Saint Antoine est fini. Il va dormir dans un tiroir jusqu’à des temps meilleurs, s’il en vient.

Comme je vais commencer un bouquin qui exigera de moi de grandes lectures, et que je ne veux pas me ruiner en livres, connaissez-vous à Paris un libraire quelconque qui pourrait me louer tous les livres que je lui désignerais ?

Que faites-vous, maintenant ? Nous nous sommes peu et mal vus la dernière fois.

Cette lettre est stupide. Mais on fait tant de bruit au-dessus de ma tête que je ne l’ai pas libre (la tête).

Au milieu de mon ahurissement je vous embrasse ainsi que les vôtres.

Votre vieille ganache qui vous aime.

 

– 926 –

À LÉONIE BRAINNE

Bagnères-de-Luchon. Haute-Garonne.

Maison Binos.

12 juillet [1872].

Ma belle et chère Amie,

Votre excessif est en train de devenir enragé !!! On fait dans Luchon un tel bruit que je ne me tiens plus de colère ! Je ne devrais plus bouger de ma solitude, puisque, dès que je mets le pied dehors, je ne trouve que des sujets d’irritation ou d’indignation. Je vous assure que cet état parfaitement ridicule pour les autres est pour moi intolérable ! Où s’arrêtera ma susceptibilité nerveuse ? le docteur Lambron, le médecin de céans, l’attribue à l’abus du tabac. Je fais semblant de le croire, mais cette opinion me paraît absurde.

Et vous, chère belle normale et saine, comment allez-vous ? et le gamin’ ? et la petite sœur – l’autre ange, etc., etc. ! Il me semble que je vous ai quittée depuis longtemps et il m’ennuie de vous énormément. Voilà.

Vous seriez bien gentille de m’envoyer le programme exact de vos vacances, afin de savoir où vous trouver quand je reviendrai et où vous écrire, d’ici là.

Je ne fais absolument rien. Mes projets de travail ont eu le sort habituel des projets. J’ai lu un roman de Dickens. Et puis c’est tout. Je voulais vous écrire ce soir une belle lettre, mais de nouveaux arrivants font depuis trois heures un tel vacarme au-dessus de ma tête que je ne l’ai pas suffisam-ment libre (la tête). – Mais le cœur est tout à vous.

– 927 –

Voilà une lettre stupide et qui « ne compte pas », comme disent les enfants. Elle a pour but d’en obtenir une de vous. Je vous baise la main et de [sic] tout ce que vous voudrez m’abandonner de votre chère personne.

SAINT POLYCARPE.

 

À PHILIPPE LEPARFAIT

Bagnères-de-Luchon, mardi matin [16 juillet 1872].

Mon cher Bonhomme,

Je repasserai par Paris vers le 10 août environ. – Et peut-être y resterai-je deux ou trois jours ?

Je n’ai eu aucune révélation de Claye, depuis ma der-nière entrevue avec lui. Écris-lui pour savoir ce que lui a dit Lévy et tâche d’en finir le plus promptement possible avec cette dette, afin que je puisse prendre les mesures tendant à régler 1° : les affaires de Bouilhet et 2° les miennes.

Continuer : partie 18 sur 35