Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
Votre vieux fidèle,
vous envoie toutes ses tendresses et
vous baise les deux mains.
À EDMOND LAPORTE
Dimanche, 2 heures [1872].
Eh bien, mon bon, c’est convenu : à mardi !
J’ai reçu un mot de M. Le Plé. Remerciez-le pour moi, si vous le voyez. D’ailleurs je lui envoie une carte.
Votre
GÉANT.
– 1061 –
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] jeudi [1872].
Cher Vieux,
Êtes-vous revenu de Paris ? Peut-on compter sur vous dimanche à 11 heures ?
Votre
GUSTAVE FLAUBERT
de plus en plus vache.
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] vendredi soir [1872].
Si vous êtes revenu à Couronne, venez donc déjeuner dimanche à Croisset. Je suis seul et livré à mes tristes pen-sées. Ça ne va pas ! Ça ne va pas !
Votre plaisance me fera bien plaisir.
Votre
GÉANT
aplati.
– 1062 –
À EDMOND DE GONCOURT
[Paris,] vendredi 3 j[anvier 1873].
Me revoilà revenu, cher ami. C’est-à-dire que je vous at-tends. Un petit mot, n’est-ce pas, pour m’affirmer que nous nous verrons bientôt.
Votre
GVE FLAUBERT
qui vous embrasse, et qui n’est pas roide.
Non ! ça ne va pas ! ça ne va pas, du tout !
Je serai chez moi, dimanche, tout l’après-midi. – Et la semaine prochaine, je prendrai une existence régulière.
À GEORGE SAND
[Paris, 3 janvier 1873.]
Chère bon maître,
Je vous envoie pour vous et les vôtres tous les souhaits de bonne année, imaginables. Mais je n’imagine rien. Car il me semble que vous avez tout !
– 1063 –
Moi, me voilà revenu à Paris, peu gai. Mais j’ai bien fait de quitter Croisset, j’y ai un peu trop lu depuis trois mois, et j’ai besoin de prendre l’air. Voilà trois jours que je marche comme un facteur rural et je recommence à dormir.
Mon intention est toujours d’aller vous voir à la fin de ce mois. Si toutefois vous ne devez pas venir à Paris, de tout l’hiver.
Mille tendresses profondes de votre vieux
GVE FLAUBERT
qui vous chérit.
4, rue Murillo.
Vendredi soir.
À MARIE RÉGNIER
[Paris,] samedi soir [4 janvier 1873].
Je persiste à vous jurer ma parole d’honneur que je n’ai pas reçu vos trois lettres. J’en ai reçu une après la mort de ma mère, où vous vous étonniez de n’avoir pas eu de billet de faire-part. Or, ce billet, je l’avais écrit moi-même. Il y a donc un guignon sur notre correspondance ?
Quant au Dalloz, vous me permettrez de ne point aller chez lui parce que : 1° ma recommandation serait parfaite-ment inutile, et 2° que ledit Dalloz n’a jamais manqué les occasions de m’être désagréable. Il m’avait promis de m’acheter Aïssé pour sa feuille de chou ; puis il a refusé le
– 1064 – manuscrit et a fait débiner la pièce par cet excellent M. Paul de Saint-Victor, etc., etc.
En résumé : je n’ai jamais reçu le moindre service d’aucun journal. Des promesses tant qu’on en veut, et puis rien. J’ai été l’année dernière trois fois aux Débats et j’ai écrit six lettres pour avoir un article sur Dernières chansons. L’article est encore à faire. Rappelez-vous ma correspon-dance avec Charles-Edmond. Ah ! j’en ai gros sur le cœur, chère Madame ! Enfin je suis si dégoûté de ce qu’on nomme « la vie littéraire » (par dérision, sans doute), que je renonce à toute publication. Saint Antoine ne verra pas le jour, on le verra dans des temps plus prospères. J’ai remercié Lemerre, Lachaud et Charpentier. Ma première publication m’a coûté 300 francs ; la dernière vient de m’en coûter 2 354, c’est as-sez ! L’argent, d’ailleurs, quoi qu’il soit, me semble une amère ironie et, quant à la gloire, ce sont de ces choses aux-quelles on ne croit plus à mon âge. Je continue cependant à faire des phrases, comme les bourgeois qui ont un tour dans leur grenier font des ronds de serviette, par désœuvrement et pour mon agrément personnel. Mais c’est tout.
Il est si impossible de réussir à quoi que ce soit que je ne puis même réunir les membres de la commission pour le monument de notre pauvre ami. Voilà, depuis trois se-maines, six lettres que j’écris à Rouen, sans qu’aucun de ces messieurs, y compris Philippe, daigne m’honorer d’une ré-ponse. Comme je suis las de retourner le cadavre de Bouil-het ! Et, à ce propos, quand vous insistez pour que j’aille vous voir à Mantes, ne sentez-vous pas que vous me priez de faire une chose qui n’est pas sans douleur ? Toutes les fois que je passe devant la gare et que j’aperçois le clocher de cette bonne petite ville, où j’ai passé des heures exquises,
– 1065 – mon cœur se soulève et je retiens un sanglot. Voilà le vrai. Vous avez assez d’esprit pour me comprendre. Laissez-moi me remettre, je suis maintenant très meurtri. La mort de Théo a fait déborder le vase, pour employer une comparai-son classique, mais juste.
Un grand signe de décadence, c’est que la politique m’irrite et m’afflige. Je suis exaspéré contre la Droite, à me demander si les communards n’avaient pas raison de vouloir brûler Paris, car les fous furieux sont moins abominables que les idiots. Leur règne, d’ailleurs, est toujours moins long.
Mme Sand est maintenant le seul ami de lettres que j’aie, avec Tourgueneff. Ces deux-là valent une foule, c’est vrai, mais quelque chose de plus près du cœur ne me ferait pas de mal.
Excusez-moi pour cette lugubre épître.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 8 janvier [18]73.
Oui, oui, mon vieux. Il faut venir me voir. Je ne pense pas aller à Paris avant la fin de l’hiver et on se voit si mal à Paris. Apporte-moi Saint Antoine, je veux l’entendre. Je veux en vivre avec toi. Je veux t’embrasser de toute mon âme, et Maurice aussi. Lina t’aime aussi et nos petites ne t’ont pas oublié, je veux que tu voies comme mon Aurore est devenue intéressante et aimable. Je ne te dirai de moi rien de nou-veau. Je vis si peu en moi. Ce sera une bonne condition pour
– 1066 – que tu me parles de ce qui m’intéresse davantage, c’est-à-dire de toi. Préviens-moi pour que je t’évite l’affreuse pa-tache de Châteauroux à Nohant. Si tu pouvais amener Tour-gueneff, nous en serions heureux et tu aurais le plus déli-cieux compagnon de voyage. As-tu lu Pères et enfants ? comme c’est bien !
Allons ! Je t’espère sérieusement cette fois. Et je crois que notre air te fera du bien. Il fait si beau ici !
Ton vieux camarade qui t’aime.
G. SAND.
Je t’embrasse six fois pour la bonne année.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Paris,] jeudi 9 [janvier 1873].
Princesse,
J’ai été, hier, à la Grande-Bibliothèque faire une visite à Chéron , pour savoir ce qui [en] était des Lettres de Sainte-Beuve à la Princesse M(athilde).
Chéron a vu les épreuves et m’a dit que cette publica-tion était tout entière à la louange de l’Empire et de la Prin-cesse. Il n’est question dans ces billets (forts insignifiants, du
– 1067 – reste) que de services rendus par vous, sur les recommanda-tions de Sainte-Beuve.
Chéron a même dit à Troubat : « Est-ce que tu es deve-nu impérialiste ! »
Il n’en est rien ! Mais le pauvre garçon pressé par la mi-sère a vendu ces lettres pour 3 mille francs à l’enfant de Ja-cob, son patron.
Il ne faut donc pas s’inquiéter de cette publication. J’aurais été hier au soir vous parler de cela, si je n’avais at-trapé, à la première représentation de Leconte de Lisle, un rhume formidable. – Et hideux.
J’espère, néanmoins, que je pourrai passer la soirée de dimanche prochain près de votre Altesse,
dont je suis
le très humble et affectionné
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Croisset,] dimanche soir [12 janvier 1873].
Mon cher Philippe,
Fais-moi le plaisir d’aller chez Caudron et de le prier de me faire l’honneur de répondre à mes lettres.
– 1068 –
Il y a trois semaines, je l’ai prévenu que je désirais con-voquer la commission du 15 au 20 janvier ; or, nous sommes au 13 et je n’ai aucun avertissement.
Il faut s’arranger pour qu’il manque le moins de monde possible. C’est donc une affaire toute rouennaise. Que Gally, Caudron, Desbois et Dupré se concertent à cet effet. Je de-mande seulement à être averti trois jours d’avance. – D’ici-là, je reste le bec dans l’eau.
J’ai une consultation écrite du notaire Duplan, qui a pris connaissance de toutes mes paperasses, celles qui me regar-dent personnellement, et celles qui regardent Bouilhet. – Mon affaire, à moi, est très simple. À partir du 1er janvier 73, je rentre dans tous mes droits, sauf pour L’Éducation senti-mentale, dont Lévy a encore l’exploitation pour 7 ans. Mais les traités de Bouilhet sont pitoyables ! il n’y a rien à faire pour Melaenis ! et ses droits sur Festons et astragales sont su-jets à contestation.
J’ai fait demander par plusieurs personnes le volume de Festons et astragales. On a répondu qu’il était épuisé, mais que la maison Lévy allait faire « une édition complète des œuvres de M. Bouilhet », et puis, ce soir même, j’ai reçu un mot de Troubat me prévenant officiellement qu’on allait faire une édition bon marché de L’Éducation sentimentale.
Mystère ! problème !
Trois journaux ont annoncé la prochaine apparition de Saint Antoine ! – Qu’est-ce que cela veut dire ?
– 1069 –
En tout cas, Lévy va être payé par moi, cette semaine. Tu seras quitte envers lui. Après quoi, nous verrons.
Peut-être, comme il s’agit, avant tout, d’avoir une édi-tion complète de Bouilhet, vaudrait-il mieux caler, car Lévy ne cédera jamais Melaenis, etc.
Quant à moi, je suis si dégoûté de toute publication que j’ai remercié Lachaud et Charpentier. – Je pourrais mainte-nant vendre Bovary et Salammbô. Mais le vomissement que me donnent de semblables pourparlers est trop fort ! Je ne désire qu’une chose, à savoir : crever. L’énergie me manque pour me casser la gueule. Voilà le secret de mon existence. Je suis si indigné de tout que j’en ai parfois des battements de cœur à étouffer. – Que les Dieux te préservent d’en arri-ver jamais là !
J’ai vu, à la première de Leconte de Lisle, le sieur Lévy et je lui ai envoyé un regard qui n’était pas chargé d’amour, je t’en réponds.
Ton père a maintenant une espèce de calotte de velours vert qui le fait ressembler, tout à la fois au Dante et au Ma-lade imaginaire.
Je t’embrasse, ton vieux
fortement grippé.
En nous convoquant pour un dimanche (soit dimanche prochain, soit l’autre dimanche), d’Osmoy et R.-Duval pour-raient venir ? Mais cela contrariera peut-être ces Mosieurs
– 1070 – de Rouen, à cause de la chasse ? « On n’a que ce jour-là dans la semaine, sacré nom de Dieu. »
Si tu veux avoir l’air d’un homme chic (et faire plus tard un beau mariage), je te préviens qu’il faut porter le deuil de Badinguet… C’est bon genre !
À GEORGE SAND
[Paris,] mercredi soir 15 [janvier 1873].
Chère maître,
Quand je serai guéri de ma grippe, j’irai vous voir. – Mais actuellement je souffre trop et je suis, d’autre part, hi-deux avec ma toux et mes mouchoirs de poche.
J’ai communiqué votre invitation au bon Tourgueneff. Il a bien envie de me suivre. Mais il a peur d’une rechute ?
Je continue à n’être pas folâtre. Les bêtises suscitées par la mort de Badinguet sont inimaginables ! Autrefois elles m’auraient fait rire. Maintenant tant de sottise m’indigne. Je suis devenu trop moral ? J’ai perdu le sens du comique, et peut-être celui de la Vérité !
Mille tendresses de votre vieux
GVE FLAUBERT
qui vous embrasse.
– 1071 –
À IVAN TOURGUENEFF
[Paris,] mercredi soir [15 janvier 1873].
Mon cher ami,
Vous n’entendez pas parler de moi, parce que j’ai une grippe abominable.
J’en suis à la période toussante, la plus intolérable pour autrui.
Combien de temps encore cela va-t-il durer ? – Pro-blème ! Dès que je serai rétabli, j’irai vous voir.
Quelle merveille que Le Gentilhomme de la Steppe ! Il me tarde d’en causer avec vous.
Votre vieux
GVE FLAUBERT
qui ne pleure pas Badinguet, quoique ce soit bon genre.
À IVAN TOURGUENEFF
[Paris, seconde quinzaine de janvier 1873 ?]
J’ai attendu jusqu’au dernier moment, mais il faut en prendre son parti. Vous ne me verrez pas ce soir. Ma tousse-
– 1072 – rie vous empêcherait de manger. Cent pulsations à la mi-nute, extinction de voix, etc., bref une grippe carabinée.
Tous mes regrets aux amis.
GVE FLAUBERT.
Je suis si rosse que j’ai du mal à vous écrire ce billet.
À ALFRED BAUDRY
[Paris,] samedi 18 janvier [1873],
rue Murillo, 4, parc Monceau.
Mon cher ami,
Je vous prie de me rendre le service suivant, Caudron et Philippe s’obstinant à ne pas répondre aux billets que je leur écris.
Vous seriez donc bien bon (et je vous demande cela comme un service) de vous concerter avec les autres membres de la Commission afin de vous réunir quand il plai-ra à ces Messieurs. Qu’ils choississent leur jour. Mais qu’ils en choississent un ! Et qu’ils daignent me le faire savoir ! D’ici-là, je ne puis m’absenter de Paris, ni donner aucun ren-dez-vous. Je demande à être prévenu trois ou quatre jours à l’avance.
Je compte sur votre prompte réponse.
– 1073 –
Merci d’avance
et tout à vous.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 18 janvier [1873].
Faut pas être malade, faut pas être grognon, mon vieux chéri troubadour. Il faut tousser, moucher, guérir, dire que la France est folle, l’humanité bête, et que nous sommes des animaux mal finis ; et il faut s’aimer quand même, soi, son espèce, ses amis surtout. J’ai des heures bien tristes. Je re-garde mes fleurs, ces deux petites qui sourient toujours, leur mère charmante et mon sage piocheur de fils que la fin du monde trouverait chassant, cataloguant, faisant chaque jour sa tâche, et gai quand même comme Polichinelle aux heures rares où il se repose.
Il me disait ce matin : « Dis à Flaubert de venir, je me mettrai en récréation tout de suite, je lui jouerai les marion-nettes, je le forcerai à rire. »
La vie à plusieurs chasse la réflexion. Tu es trop seul. Dépêche-toi de venir te faire aimer chez nous.
G. SAND.
– 1074 –
À ALFRED BAUDRY
[Paris,] vendredi [24 janvier 1873].
Vous êtes le seul homme propre de ma connaissance !
Grâce à vous, enfin, j’ai une lettre de Philippe.
Je viens d’écrire à Mulot pour convoquer la commission le 2 février. Donc, si vous voyez quelqu’un de ces messieurs, je vous prie d’échauffer leur zèle, puisque vous faites si bien.
À bientôt, mon petit père, et tout à vous.
À M. DESBOIS
[Paris, 24 janvier 1873.]
Mon cher ami,
Je viens d’écrire à Mulot, qu’il convoque la commission chez vous le 2 février.
J’ai choisi un dimanche afin d’avoir Duval et d’Osmoy.
Rendez-moi le plaisir de prévenir M. Deschamps ? Je tiens beaucoup à l’avoir ainsi que Caudron. Il me faut tout le monde ayant une communication importante à faire.
Tout à vous, mon cher ami.
– 1075 –
Vendredi, 4, rue Murillo.
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Paris,] vendredi [24 janvier 1873].
Mon cher Philippe,
Bien que Caudron soit insaisissable, fais l’impossible, saisis-le, et préviens-le de ceci :
Mulot est chargé par moi de convoquer tous les membres de la commission pour le 2 février, à sept heures du soir, chez Desbois. Il me semble qu’en dix jours ces Mes-sieurs ont le temps de se préparer à ce sacrifice ! Je tiens ex-pressément à ce que Caudron et M. Deschamps soient pré-sents, ainsi que d’Osmoy et R.-Duval. C’est pourquoi j’ai choisi un dimanche.
Quant à Lévy, il m’a donné une jouissance, car je sais pertinemment qu’il est très vexé et humilié par ma conduite.
Je lui ai payé lundi 2 100 francs, car il me doit rendre 500 francs (pour Aïssé) sur les 2 600 versés par Comman-ville.
Nous nous occupons maintenant de racheter Melaenis (ou bien de nous faire acheter Dernières chansons), afin de pouvoir faire une édition complète. C’est très long et em-
– 1076 – brouillé à t’expliquer. Voilà trois fois que Commanville con-fère avec lui et il n’est pas près d’avoir fini.
Impossible de rien tirer du Vaudeville, bien entendu.
Bouilhet n’a pas eu tort de mourir ! De nos deux rôles, il a pris le meilleur !
À toi, ton.
D’Osmoy ne vient pas aux rendez-vous, ne répond pas aux lettres, etc.
À LÉONIE BRAINNE
[Paris, 25 janvier 1873.]
Ne venez pas, ma belle amie.
Je suis infect, et je vous empoisonnerais de mon haleine. J’ai une belle grippe avec accompagnement de fièvre et sueurs. Je crache, je tousse, je mouche, etc. ! Il ne faut pas me voir. Ma Vanité en souffrirait trop.
Je ne sais pas même si je serai capable d’aller chez vous, lundi ?
Je vous le ferai savoir dans la journée.
– 1077 –
Mille tendresses de votre Gve
qui continue à n’être pas d’une gaieté folle.
Samedi, 1 heure.
À IVAN TOURGUENEFF
[Paris, 30 janvier 1873 ?]
Mon cher ami,
Mme Commanville, ma nièce, demeure rue de Clichy, 77.
Il m’est impossible encore de vous dire quand je pourrai vous lire S[ain]t Antoine, et ce n’est pas l’envie qui me manque, puisqu’à présent vous êtes pour moi le seul être humain que je considère ! le seul littérateur qui existe, le seul ami qui me reste !
Mais mon larynx est trop endommagé pour gueuler congruement pendant plusieurs heures consécutives.
Autre histoire. Si vous venez avec moi à Nohant, ne vaudrait-il pas mieux attendre que nous soyons à Nohant, puisque je dois lire S[ain]t Antoine à Mme Sand ? Autrement vous subiriez la chose trois fois, ce qui me paraît un peu vif ?
Dès que je sortirai, j’irai chez vous. En tout cas, tâchez de venir me voir dimanche prochain, dans l’après-midi.
– 1078 –
Tout à vous. Ex imo.
Jeudi soir. 10 h.
À LINA SAND
[Paris, 31 janvier 1873.]
Chère Madame,
La malchance me poursuit ! car il m’eût été bien agréable de vous avoir pour compagnon de voyage ! Mais vers le milieu ou la fin de la semaine prochaine, il faut que je retourne à Rouen pour présider une commission ! celle du monument Bouilhet.
La grippe s’acharne contre moi. – Mais qu’elle soit pas-sée ou non, vous me verrez à Nohant avant le milieu de fé-vrier !
Embrassez bien pour moi vos deux petites filles, ten-dresses à leur grand-mère, une bonne poignée de main à Maurice,
Et tout à vous, chère Madame.
Vendredi, 3 heures.
– 1079 –
À LÉONIE BRAINNE
[Paris, 3 février 1873.]
Ma chère Belle,
Je n’en peux plus ! je tousse d’une façon assommante, et je mouche d’une manière dégoûtante. – J’ai de la fièvre et des douleurs assez vives au haut des deux poumons.
Toutes les fois que je prends l’air, depuis un mois, je suis rempoigné par la grippe. Bref, je n’irai pas vous voir au-jourd’hui.
Le premier guéri se précipitera vers l’autre. – Je ne bou-gerai pas de chez moi avant mardi soir pour aller dîner chez Caro. – Et même, si je ne suis pas mieux mardi, je n’irai pas.
Donnez-moi de vos nouvelles, chérie.
Votre GVE.
À GEORGE SAND
[Paris,] lundi soir 3 février [1873].
Chère maître,
J’ai l’air de vous oublier et de ne pas vouloir faire le voyage de Nohant ? il n’en est rien ! Mais depuis un mois,
– 1080 – toutes les fois que je prends l’air je suis re-empoigné par la grippe, qui devient plus forte à chaque reprise. Je tousse abominablement et je salis des mouchoirs de poche innom-brablement ! Quand cela finira-t-il ?
J’ai pris le parti de ne plus franchir mon seuil jusqu’à complète guérison. – Et j’attends toujours le bon vouloir des membres de la commission pour la fontaine Bouilhet ! De-puis bientôt deux mois, il ne m’est pas possible de faire se trouver ensemble à Rouen, six habitants de Rouen ! Voilà comme sont les amis !
Tout est difficile ! la plus petite entreprise demande de grands efforts. J’ai eu, cependant, une jouissance ces jours-ci. Car j’ai acquis la preuve que j’avais fortement embêté le sieur Michel Lévy. Ce misérable-là est d’une immoralité si naïve qu’il ne se doute pas du mal qu’il m’a fait ! Je vous conterai tout cela en détail. Il m’a cru « pauvre » et dès lors ne s’est nullement gêné. Eh bien, je venge les Pauvres. Je me fiche impudemment de MM. les éditeurs, je leur fais monter mon escalier plusieurs fois, sans leur donner de réponse dé-finitive, bien décidé à ne traiter avec aucun. Car, j’en ai as-sez ! et il se passera de longues années avant que je ne fa-tigue la Presse.
Je lis maintenant de la chimie (à laquelle je ne com-prends goutte) et de la médecine, Raspail ; sans compter Le Potager moderne de Gressent et L’Agriculture de Gasparin. – À ce propos, Maurice serait bien gentil de recueillir pour moi ses souvenirs agronomiques. Afin que je sache quelles sont les fautes qu’il a faites, et par quels raisonnements, il les a faites.
– 1081 –
De quels renseignements n’ai-je pas besoin pour le livre que j’entreprends ! Je suis venu à Paris, cet hiver, dans l’intention d’en recueillir. Mais si mon affreux rhume se pro-longe mon séjour ici sera inutile ! Vais-je devenir comme ce chanoine de Poitiers dont parle Montaigne et qui depuis 30 ans n’était pas sorti de sa chambre « par l’incommodité de sa mélancholie » et qui pourtant se portait fort bien « sauf un rheume qui lui était tombé sur l’estomach » ! C’est vous dire que je vois fort peu de monde. D’ailleurs, qui fréquen-ter ? La Guerre a creusé des abîmes.
Il n’y a que le bon Tourgueneff qui me cause une satis-faction complète ! Quel homme ! quelle conversation ! quel goût ! Je lui ai lu Saint Antoine ; il m’en a paru content et m’a fait deux remarques fort judicieuses.
Je n’ai pu me procurer votre article sur Badinguet. Je compte le lire chez vous.
En fait de lectures, je viens d’avaler tout l’odieux Joseph de Maistre. Nous a-t-on assez scié le dos avec ce monsieur-là ! Et les Socialistes modernes qui l’ont exalté ! à commen-cer par les Saint-Simoniens pour finir par A. Comte. La France est ivre d’autorité, quoi qu’on die. Voici une belle idée que je trouve dans Raspail : « Les médecins devraient être des magistrats, afin qu’ils puissent forcer… », etc.
Votre vieille ganache romantique et libérale vous em-brasse tendrement.
– 1082 –
Mille m’amours aux petiotes. Et dites encore à Mme Maurice combien j’ai été fâché de ne pouvoir faire le voyage de Nohant avec elle.
***
Tout le monde déchire à belles dents La Femme de Claude (que je ne connais pas) et Les Érinnyes rapporteront à Leconte de Lisle environ 1 200 fr. Alors qu’est-ce qu’on veut ? que conclure ?
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 5 février [18]73.
Je t’ai écrit hier à Croisset, Lina croyant que tu y étais retourné. Je te demandais un petit service que tu m’as déjà rendu, à savoir : prier ton frère d’accorder sa protection à mon ami Despruneaux pour son affaire qui va en cassation. Ma lettre te sera probablement renvoyée à Paris, aussi vite que t’arrivera celle-ci. Il s’agit d’écrire un mot à ton frère, si cela ne t’ennuie pas.
Qu’est-ce donc que cette bronchite obstinée ? Il n’y a qu’un remède, une dose minime, demi-centigramme acétate de morphine à prendre tous les soirs quand la digestion est faite, et pendant huit jours au moins. Je ne fais pas autre chose et je m’en tire toujours bien. J’en tire de même tous les miens. C’est si facile à faire et si vite fait ! C’est au bout de deux ou trois jours qu’on en sent le bon effet. J’attends ta
– 1083 – guérison avec impatience, pour toi d’abord, et puis pour moi parce que tu viendras et que j’ai faim et soif de te voir.
Maurice est embarrassé pour répondre à ta question. Il n’a pas commis de fautes dans son exploitation et sait bien celles que les autres commettent ou peuvent commettre ; mais il dit que cela varie à l’infini et que chaque faute est spé-ciale au milieu où l’on opère. Quand tu seras ici et qu’il saura bien ce que tu veux, il pourra te répondre pour tout ce qui concerne le centre de la France, et la géologie générale de la planète, s’il y a lieu à généraliser. Son raisonnement à lui a été celui-ci : ne pas innover de toutes pièces, mais pousser au développement de ce qui est en se servant toujours de la méthode établie par l’expérience. L’expérience ne peut ja-mais tromper, elle peut être incomplète, jamais menteuse.
Sur ce, je t’embrasse, je t’appelle, je t’attends, je t’espère et ne veux pourtant pas te tourmenter. Mais nous t’aimons, voilà qui est sûr, et nous voudrions t’infuser un peu de notre patience berrichonne à l’endroit des choses de ce monde qui ne sont pas drôles, nous le savons bien ! Mais pourquoi sommes-nous en ce monde si ce n’est pour patienter ?
Ton obstiné troubadour qui t’aime.
G. SAND.
– 1084 –
À EDMOND DE GONCOURT
[Paris,] lundi matin [10 ? février 1873].
Mon cher ami,
Je vous assure que, si vous pouviez remettre votre dé-jeuner de jeudi prochain à l’autre jeudi, vous me rendriez un vrai service, parce que jeudi prochain j’ai plusieurs rendez-vous auxquels je tiens.
Si je vais déjeuner chez vous ce jour-là, je serai obligé de vous quitter de très bonne heure et encore ne ferai-je pas tout ce que j’ai à faire.
Tâchez d’arranger cela.
Au reste, nous nous verrons mercredi soir.
Tout à vous,
Votre
À EDMOND LAPORTE
[Paris,] vendredi soir [14 ? février 1873].
Vous êtes donc plus mal, mon vieux Laporte, que vous n’apparaissez point sur nos bords ?
– 1085 –
Ma grippe est passée mais je n’en suis pas plus gai. Je prends maintenant du bromure de potassium et de l’eau de Vals.
Le pire c’est que : par hygiène je fais chaque jour une promenade d’une heure ! Ça m’achève. Mon bouquin m’embête à crever.
J’ai d’ailleurs d’autres sujets d’ennui. Bref, votre ami tourne (ou est tourné) à l’hypocondrie.
Il me tarde de vous voir.
Votre Vieux
À RAOUL-DUVAL
[Saint-Gratien, 16 février 1873.]
Mon cher Ami,
J’écris à Desbois de s’entendre avec vous pour fixer le jour où nous nous rassemblerons afin d’en finir avec la fon-taine Bouilhet.
Je suis à votre disposition à partir du mercredi 26 courant. – Et comme je tiens beaucoup à vous avoir là-bas, ne manquez pas d’y venir.
Tout à vous.
– 1086 –
Dites de ma part à vos deux collègues d’Osmoy et Bar-doux qu’ils sont des drôles à gifler ; ils n’ont pas daigné ré-pondre à un rendez-vous que je leur donnais.
Saint-Gratien, dimanche matin.
À RAOUL-DUVAL
[Paris,] jeudi [20 février 1873].
J’ai attendu, vainement, une lettre de vous avant-hier, hier et aujourd’hui. – Vous aussi, vous êtes inexact, mon bon.
1° N’oubliez pas que je compte sur vous samedi prochain, à 3 heures chez Desbois.
2° Amenez-moi, mort ou vif, votre collègue d’Osmoy. Il faut qu’il vienne !
Donc, à samedi et tout à vous.
– 1087 –
À LÉONIE BRAINNE
[Paris, 21 ? février 1873.]
Parfaitement ! Je vous attends dimanche à six heures et demie, ô ange !
Votre GVE.
Toujours peu gai et continuellement toussant.
Vendredi midi.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] samedi soir 22 février [1873].
Oui, c’est moi ! Je ne vous oublie pas, malgré vos soup-çons, que je devine. – Et je vous prouverai avant la fin d’avril que je ne blague jamais et qu’il fallait être « naïve », c’est-à-dire croire à la bonne foi de ma proposition. Je la réitère : pouvez-vous m’héberger pendant 24 heures ? Voulez-vous que je vous apporte Saint Antoine ? et le plan du roman que j’entreprends ? Pouvez-vous, sans fatigue pour vos nerfs, supporter ces violentes lectures ? Sinon, j’arriverai, orné de mes seules grâces naturelles, et j’irai loger à l’auberge.
Comment allez-vous ? Comment traînez-vous le boulet de l’existence ? Le général, que j’ai vu plusieurs fois cet au-tomne, m’a dit que vous étiez stoïque. Et Mme Plessy, lundi
– 1088 – dernier, vous a citée en exemple, comme un merveilleux ré-sultat du culte des lettres. J’avais envie de lui sauter au cou, devant le monde, à cause de cette bonne parole.
Je ne compare pas mes misères aux vôtres, pauvre chère Madame, mais je ne suis pas gai, je deviens même lu-gubre, pourquoi ? Ah ! à cause de… tout ! Je passe de l’exaspération à la prostration, puis je remonte de l’anéantissement à la Rage, si bien que la moyenne de ma température est l’embêtement.
Je ne vois guère plus de monde à Paris que je n’en voyais à Croisset. Qui voir ? qui fréquenter ? Je puis dire comme Hernani : « Tous mes amis sont morts. » Et je n’ai pas de Doña Sol, pour essuyer la pluie de l’orage.
Dans ces derniers temps, j’ai pris cependant un certain plaisir à envoyer promener MM. les éditeurs. – Qui montent mes quatre étages, auxquels je ne réponds rien de définitif, et qui reviennent en grimaçant comme des chats-tigres, pour me subtiliser ma pauvre copie. Mais je suis bien décidé à ne rien publier. Ils ne comprennent goutte à ma conduite. Ça m’amuse et je venge les pauvres.
Lévy m’a dégoûté des éditeurs comme une certaine femme peut écarter de toutes les autres. Jusqu’à des temps plus prospères, je reste sous ma tente. – Et je continue à tourner mes ronds de serviette (ce qui est une comparaison moins noble et plus juste) sans aucun espoir ultérieur.
Je voudrais n’aller visiter les sombres bords qu’après avoir vomi le fiel qui m’étouffe. C’est-à-dire pas avant d’avoir écrit le livre que je prépare. Il exige des lectures ef-
– 1089 – frayantes, et l’exécution me donne le vertige, quand je me penche sur le plan. Mais cela pourra être drôle.
Présentement, je m’aventure sur les plates-bandes de M. Roger. Car j’étudie le jardinage et l’agriculture. – Théori-quement, bien entendu.
En fait de nouvelles, je n’en ai aucune. J’ai eu pendant six semaines une grippe formidable, attrapée à la première des Érinyes, où j’ai revu Leconte de Lisle. – En le revoyant, j’ai repensé à la rue de Sèvres !… Le Passé me dévore. C’est un signe de vieillesse.
Ma vie se passe à lire et à prendre des notes. Voilà à peu près tout. Le dimanche je reçois assez régulièrement la visite de Tourgueneff. – Et dans une quinzaine j’irai en faire une à Mme Sand qui est une excellente femme, mais trop angélique, trop bénisseuse ! À force d’être pour la grâce on oublie la Justice. Remarquez-vous qu’elle est oubliée si bien, cette pauvre Justice, qu’on ne dit plus même son nom ?
À propos de justice, j’ai payé dernièrement au sieur Lé-vy 3 mille francs de ma poche, pour Dernières chansons, et ledit enfant de Jacob vient d’être décoré !
Dieu des Juifs, tu l’emportes !
Vous allez trouver cela bien puéril, mais je me suis dé-sorné de l’étoile. Je ne porte plus la [croix] d’Honneur, et j’ai prié un de nos amis communs de m’inviter à dîner avec Jules Simon, afin d’engueuler Son Excellence à ce propos, et c’est ce qui se fera. Je tiens surtout les paroles que je me donne.
– 1090 –
Dans votre dernier billet, vous me parlez de Paris avec un certain regret. Pourquoi n’y venez-vous pas plus souvent, puisque vous y reprenez vie ? En cherchant bien, on pourrait peut-être reconstituer une petite société d’émigrés qui serait agréable. – Car nous sommes tous des émigrés, les restes d’un autre temps. Je ne dis pas cela pour moi, qui suis un vrai fossile, « une pièce de cabinet », comme écrivait mon compatriote Saint-Amant.
Donnez de ma part à M. Roger une bonne poignée de main, et permettez-moi, chère Madame, de baiser les deux vôtres en vous répétant que je suis
votre fidèle
J’attends une réponse prochaine et longue, surtout.
À LAURE DE MAUPASSANT
Paris, 23 février 1873.
Tu m’as prévenu, ma chère Laure, car depuis un mois je voulais t’écrire pour te faire une déclaration de tendresse à l’endroit de ton fils. Tu ne saurais croire comme je le trouve charmant, intelligent, bon enfant, sensé et spirituel, bref (pour employer un mot à la mode) sympathique ! Malgré la différence de nos âges, je le regarde comme « un ami », et puis il me rappelle tant mon pauvre Alfred ! J’en suis même parfois effrayé, surtout lorsqu’il baisse la tête en récitant des vers. Quel homme c’était, celui-là ! Il est resté, dans mon souvenir, en dehors de toute comparaison. Je ne passe pas
– 1091 – un jour sans y rêver. D’ailleurs le passé, les morts (mes morts) m’obsèdent. Est-ce un signe de vieillesse ? Je crois que oui.
Quand nous retrouverons-nous ensemble ? quand pour-rons-nous causer du « garçon » ? est-ce que tu ne viendrais pas bien avec tes deux fils passer quelques jours à Croisset ? J’ai, maintenant, beaucoup de places à vous offrir et j’envie la sérénité dont tu me parais jouir, ma chère Laure, car je deviens bien sombre. Mon époque et l’existence me pèsent sur les épaules, horriblement. Je suis si dégoûté de tout, et particulièrement de la littérature militante que j’ai renoncé à publier. Il ne fait plus bon vivre pour les gens de goût.
Malgré cela, il faut encourager ton fils dans le goût qu’il a pour les vers, parce que c’est une noble passion, parce que les lettres consolent de bien des infortunes et parce qu’il au-ra peut-être du talent : qui sait ? Il n’a pas jusqu’à présent assez produit pour que je me permette de tirer son horos-cope poétique ; et puis à qui est-il permis de décider de l’avenir d’un homme ?
Je crois notre jeune garçon un peu flâneur et médiocre-ment âpre au travail. Je voudrais lui voir entreprendre une œuvre de longue haleine, fût-elle détestable. Ce qu’il m’a montré vaut bien tout ce qu’on imprime chez les Parnas-siens… Avec le temps, il gagnera de l’originalité, une ma-nière individuelle de voir et de sentir (car tout est là) ; pour ce qui est du résultat, du succès, qu’importe ! Le principal en ce monde est de tenir son âme dans une région haute, loin des fanges bourgeoises et démocratiques. Le culte de l’Art donne de l’orgueil ; on n’en a jamais trop. Telle est ma mo-rale.
– 1092 –
Adieu, ma chère Laure, ou plutôt au revoir, car d’ici peu il faudra nous voir. Il me semble que nous en avons besoin. En attendant ce plaisir-là, je t’embrasse fraternellement.
À EDMOND LAPORTE
[Paris,] vendredi matin [février-mars 1873 ?].
Le seul moyen de nous voir demain soir c’est que nous dînions ensemble chez ma nièce. Voulez-vous ? Elle me charge de vous inviter.
Je pars dimanche par l’express de l’après-midi.
En tous cas, venez demain rue Murillo, vers cinq heures, comme vous me l’avez promis.
Votre
À IVAN TOURGUENEFF
[Paris,] mardi [4 mars 1873 ?].
Mon cher Ami,
Connaissez-vous Mme Ernesta Grisi, l’ancienne maîtresse de Théo et la mère de ses enfants ? Probablement que non ? N’importe ! voici le service que je vous demande pour elle.
– 1093 –
Elle est venue me trouver dimanche pour m’annoncer qu’elle donne un concert le 19 de ce mois – afin d’avoir un peu d’argent ; car elle crève de misère ; et elle m’a prié de demander à Mme Viardot d’y chanter.
J’ai répondu que je ne connaissais pas assez
Mme Viardot pour l’importuner d’une pareille requête. Je n’aime pas à me rendre désagréable, vainement.
Cependant, si j’étais sûr que Mme Viardot ne repoussât pas ma prière, je la lui adresserais. Tâchez donc de savoir, adroitement, si elle consentirait à cette bonne action ? et in-formez-moi de sa volonté.
Je comptais vous voir dimanche, soit chez moi, soit dans la maison unmentionnable. Vous y verrai-je demain soir ?
En tout cas, à bientôt ; n’est-ce pas ?
Votre vieux
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
[Paris,] 48, rue de Douai.
Mercredi matin [5 mars 1873 ?].
Mon cher Ami,
– 1094 –
J’ai parlé à Mme V[iardot] du désir exprimé par Mme E. Grisi. Malheureusement, c’est impossible. –
Mme V[iardot] a dû se faire une loi de ne pas chanter pour des particuliers ; elle reçoit tant de demandes que si elle consent une fois, il n’y a plus de raison pour refuser aux autres. – Elle regrette beaucoup de ne pouvoir rien faire pré-cisément cette fois-ci. – Quand elle était plus jeune, cela pouvait aller, mais maintenant elle doit forcément se ména-ger beaucoup. – Voilà, mon bon ami, l’exacte vérité.
Je vous verrai certainement dimanche, peut-être plus tôt. J’irai probablement ce soir chez la princesse Mathilde.
Mille amitiés de votre
Iv. TOURGUENEFF.
À GEORGE SAND
[Paris,] mercredi 12 [mars 1873].
Chère Maître,
Si je ne suis pas chez vous, la faute en est au grand Tourgueneff. Je me disposais à partir pour Nohant quand il m’a dit : « Attendez, j’irai avec vous au commencement d’avril. » Il y a de cela 15 jours. Je le verrai demain chez Mme Viardot et je le prierai d’avancer l’époque car ça com-mence à m’impatienter. J’éprouve le besoin de vous voir, de vous embrasser et de causer avec vous. Voilà le vrai.
– 1095 –
Je commence à me re-sentir d’aplomb. Qu’ai-je eu de-puis quatre mois, quel trouble se passait dans les profon-deurs de mon individu ? Je l’ignore. Ce qu’il y a de sûr, c’est que j’ai été très malade, vaguement. – Mais à présent je vais mieux, je commence même à ne plus songer continuelle-ment à Michel Lévy. Cette haine tournait à la manie, et me gênait. Je n’en suis pas débarrassé tout à fait, mais la pensée de ce misérable ne me donne plus des battements de cœur, de colère et d’indignation. C’est cela de gagné. En revanche je suis bien décidé à ne plus imprimer quoi que ce soit, afin de n’avoir rien à démêler avec les marchands de livres. Depuis le 1er janvier dernier Madame Bovary et Salammbô m’appartiennent, et je pourrais les vendre. Je n’en fais rien, aimant mieux me passer d’argent que de m’exaspérer les nerfs. Tel est votre vieux troubadour.
Je lis toutes espèces de livres, et je prends des notes pour mon grand bouquin qui va me demander cinq ou six ans. Et j’en médite deux ou trois autres. Voilà des rêves pour longtemps, c’est le principal. L’art continue à être « dans le marasme » comme dit M. Prud’homme, et il n’y a plus de place dans ce monde pour les gens de goût. Il faut comme le rhinocéros se retirer dans la solitude, en attendant sa crevai-son.
Amitiés à tous les vôtres, et à vous, chère bon Maître, mille tendresses de
Votre
– 1096 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 15 mars [18]73.
Enfin, mon vieux troubadour, on peut t’espérer prochai-nement. J’étais inquiète de toi. J’en suis toujours inquiète, à vrai dire, je ne suis pas contente de tes colères et de tes par-tis pris. Ça dure trop longtemps et c’est en effet comme un état maladif, tu le reconnais toi-même. Oublie donc, ne sais-tu pas oublier ? Tu vis trop en toi-même et tu arrives à tout rapporter à toi-même. Si tu étais un égoïste et un vaniteux, je me dirais que c’est un état normal, mais chez toi, si bon et si généreux, c’est une anomalie, un mal qu’il faut combattre. Sois sûr que la vie est mal arrangée, pénible, irritante pour tout le monde. Mais ne méconnais pas les immenses com-pensations qu’il est ingrat d’oublier. Que tu te mettes en co-lère contre celui-ci ou celui-là, peu importe si cela te sou-lage ; mais que tu restes furieux, indigné, des semaines, des mois, presque des années, c’est injuste et cruel pour ceux qui t’aiment et qui voudraient t’épargner tout souci et toute déception. Tu vois, je te gronde, mais, en t’embrassant je ne songerai qu’à la joie et à l’espérance de te voir refleurir. Nous t’attendons avec impatience et nous comptons bien sur Tourgueneff, que nous adorons aussi.
J’ai beaucoup souffert tous ces temps-ci d’une série de fluxions très douloureuses ; ça ne m’a pas empêchée de m’amuser à écrire des contes et à jouer avec mes fanfans. Elles sont si gentilles et mes grands enfants sont si bons pour moi que je mourrai, je crois, en leur souriant. Qu’importe qu’on ait cent mille ennemis si on est aimé de deux ou trois bons êtres ? Ne m’aimes-tu pas aussi, et ne me reprocherais-tu pas de compter cela pour rien ? Quand j’ai
– 1097 – perdu Rollinat, ne m’as-tu pas écrit d’aimer davantage ceux qui me restaient ? Viens, que je t’abîme de reproches car tu ne fais pas ce que tu me disais de faire.
On t’attend, on prépare une mi-carême fantastique ; tâche d’en être. Le rire est un grand médecin. Nous te cos-tumerons. On dit que tu as eu un si beau succès, en pâtissier, chez Pauline ! Si tu vas mieux, sois sûr que c’est parce que tu t’es secoué et distrait. Paris t’est bon ; tu es trop seul là-bas dans ta jolie maison.
Viens travailler chez nous. La belle affaire que de faire venir une caisse de livres !
Annonce ton arrivée pour qu’on te fasse trouver une voiture à la gare de Châteauroux.
À LÉONIE BRAINNE
[Paris,] mercredi, 1 heure [19 mars 1873].
Ma chère Belle,
Une Femme qui porte le costume des Romaines doit en avoir la vertu (je parle latin ; vertu signifiant en bon français courage). Donc il faut que vous ayez demain un domino et que vers minuit nous nous esbignions clandestinement pour aller ensemble chez Arsène Houssaye.
– 1098 –
Je vous conterai comment je ne puis (sous peine de pi-gnouflisme) me dispenser d’aller chez ce Mécène ! Envoyez promener les observations de la Famille !
Tel est le conseil de votre vieux
POLYCARPE.
Je vous attends demain vers 10 heures. Et pour vous je rate la mère Viardot. Voilà un sacrifice !
***
Hier à la première de Catulle, abordage et excuses du drôle nommé Duquesnel.
J’imagine que Mme Laurent lui a flanqué un galop gigan-tesque.
À propos de femmes mûres (ou blettes), avez-vous re-marqué avant-hier le « vive l’Empereur » de Mme Lepic ! ô abîme, ô vertige ! Je comprends qu’on puisse être fasciné par le Crime, mais par l’imbécillité, c’est ce qui me passe.
Dernières nouvelles :
L’ange nommée Doche, appuyée du coude droit sur mon genou gauche, m’a (hier soir à 10 heures 35) considéra-blement gêné par ses émanations buccales.
P.-S. – Il n’en est pas ainsi des vôtres !…
– 1099 –
À GEORGE SAND
[Paris,] jeudi 20 [mars 1873].
Chère maître,
Le gigantesque Tourgueneff sort de chez moi. Et nous venons de faire un serment solennel. Le 12 avril, veille de Pâques, vous nous aurez à dîner chez vous.
Ce n’a pas été une petite affaire que d’en arriver là. – Tant il est difficile de réussir à quoi que ce soit.
Quant à moi, rien ne m’eût empêché de partir dès de-main. Mais notre ami me paraît jouir de peu de liberté. Et moi-même j’ai des empêchements dans la 1re semaine d’avril.
Je vais ce soir à deux bals costumés !!! Dites après cela que je ne suis pas jeune.
Mille tendresses de votre vieux
Troubadour
qui vous embrasse.
Lire, comme exemple de fétidité moderne dans le der-nier numéro de La Vie parisienne l’article sur Marion De-lorme. C’est à encadrer. Si toutefois quelque chose de fétide peut être encadré ! Mais à présent on n’y regarde pas de si près.
– 1100 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant,] 23 mars [18]73.
Non, ce géant ne fait pas ce qu’il veut, je m’en suis aper-çue. Mais il est de ceux qui trouvent leur bonheur à être gouvernés, et je le comprends du reste. Pourvu qu’on soit en bonnes mains, et il y est.
Enfin nous l’espérons toujours, mais je ne compte abso-lument que sur toi. Tu ne peux pas me faire un plus grand plaisir que de me dire que tu sors, que tu te secoues et te dis-trais. C’est absolument nécessaire dans ces temps de gâchis. Le jour où un peu d’ivresse ne sera plus nécessaire pour se conserver, c’est que le monde ira très bien. Nous n’y sommes pas.
Cette chose fécale ne vaut pas la peine d’être lue. Je n’ai pas été jusqu’au bout, on se détourne de ces choses, on ne se gâte pas l’odorat à les respirer. Mais je ne crois pas que celui à qui on offre cela dans un encensoir, en soit satisfait.
Viens donc avec les hirondelles et apporte Saint Antoine. C’est Maurice qui va s’intéresser à ça ! Il est plus savant que moi, qui n’apprécierai, grâce à mon ignorance de beaucoup de choses, que le côté poétique et grand. Je suis sûre, je sais déjà qu’il y est.
Continue à te remuer, il le faut et surtout continue à nous aimer comme nous t’aimons.
GEORGE SAND,
ton vieux troubadour.
– 1101 –
À MONSIEUR KLEIN
Paris, 31 mars 1873.
Gustave Flaubert présente ses respects à M. Klein, et enverra chercher mercredi prochain quelques-uns des livres indiqués sur la liste suivante.
***
Jacques Besson, L’Art de trouver des eaux sous terre, Or-
léans, 1569, in-4°.
Paramelle, L’Art de découvrir les sources, Paris, in-8.
A. Comte, Traité de sociologie, 4 vol. in-8°.
Bonald, Essai analytique sur les lois de l’ordre social, in-
8°.
Ahrens, Cours de droit naturel ou de philosophie du droit,
Bruxelles, 1860, in-8°.
Vattel, Le Droit des gens, Paris, 1863, 3 vol. in-8°.
Kluber, Droit des gens modernes de l’Europe, 2 vol. in-8°.
Locke, De l’éducation des enfants, Amsterdam, 1791, in-
12.
Fritz, Esquisse d’un système complet d’éducation et
d’instruction, Paris, 1840, 3 vol. in-8°.
Balme-Frézol, Réflexions et conseils pratiques sur
l’éducation, 1859, 2 vol. in-8°.
Golius, Qu’est-ce que la science sociale ?, 4 vol. in-8°.
Figuier, Histoire du merveilleux dans les temps modernes,
4 vol. in-12.
Jobard (de Bruxelles), Nouvelle économie sociale.
– 1102 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris, 6 avril 1873.]
Mon Loulou,
Veux-tu me donner à dîner mardi ? Un petit repas où nous ne serons que nous trois. – Tranquillement, afin de causer de nos affaires. Depuis longtemps on est trop déran-gé.
Demain, anniversaire de la mort de notre pauvre vieille, je reste chez moi où je me livrerai à mes souvenirs.
Il me semble que notre soirée d’hier a dû te faire du bien ? puisqu’elle m’en a fait.
Adieu, ma pauvre fille.
Ton Vieux
Gve.
Dimanche, 1 h.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 7 avril [1873].
J’écris à mon ami le général Ferri-Pisani, que tu connais et qui fonctionne à Châteauroux, de retenir une voiture qui
– 1103 – vous attendra le 12 à la gare, à 3 h 20. Vous devez partir de Paris à 9 h 10 m par l’express. Autrement le voyage est plus long et ennuyeux. J’espère que le général viendra avec vous. S’il y avait décision contraire à ta promesse, envoie-lui un télégramme à Châteauroux, pour qu’il ne vous attende pas. Il vient ordinairement à cheval.
Nous comptons sur vous impatiemment.
Ton vieux troubadour
G. SAND
À GEORGE SAND
[Paris,] mercredi [9 avril 1873].
Moi, j’arrive à Nohant samedi, chère maître. Mais notre grand Moscove n’y sera que lundi, parce que : le frère de Mme Viardot vient passer trois jours à Paris…. Cette raison me passe ! Enfin !…..
Donc, c’est convenu, à moins que le ciel ne s’écroule, dans 72 heures,
votre vieux troubadour
GVE FLAUBERT
vous embrassera.
Je compte sur Ferri-Pisani pour me voiturer jusqu’à vous.
– 1104 –
À IVAN TOURGUENEFF
[Nohant]
Lundi soir, 4 h[eures, 14 avril 1873].
Mon cher ami,
Nous vous attendons. On désespère de vous voir. Moi, je soutiens que vous viendrez. Problème !
Vous trouverez à la gare de Châteauroux, en descendant de wagon, des loueurs de voiture. Prenez-en une. Il y a bien la diligence, mais votre taille ne vous permet pas l’usage de cette boîte.
Mon intention est toujours de partir d’ici samedi.
Arrivez. Ou sinon, vous êtes un homme sans foi ni pa-role.
Votre vieux
GVE FLAUBERT vous embrasse.
À ÉMILE ZOLA
[Paris, 22 ou 29 avril 1873.]
Mon cher ami,
– 1105 –
Je lis demain Le Sexe faible chez Charpentier à 3 heures et demie.
Et je compte sur vous (deux).
Mardi 6 h du soir.
À GEORGE SAND
[Paris,] jeudi matin [24 avril 1873].
Chère maître,
Il n’y a que 5 jours depuis notre séparation et je m’ennuie de vous comme une bête. Je m’ennuie d’Aurore, et de toute la maisonnée jusqu’à Fadet. Oui ! c’est comme ça. On est si bien chez vous ! Vous êtes tous si bons et si spiri-tuels !
Pourquoi ne peut-on vivre ensemble, pourquoi la vie est-elle toujours mal arrangée ?… Maurice me semble être le type du bonheur humain. Que lui manque-t-il ! Certainement il n’a pas de plus grand envieux que moi.
Vos deux amis Tourgueneff et Cruchard ont philosophé sur tout cela, de Nohant à Châteauroux, très agréablement portés dans votre voiture, au grand trot de deux bons che-vaux. Vivent les postillons de La Châtre ! Mais le reste du voyage a été fort déplaisant, à cause de la compagnie que nous avions dans notre wagon. Je m’en suis consolé par les
– 1106 – liqueurs fortes. Car le bon Moscove avait une gourde rem-plie d’excellente eau-de-vie. – Nous avions l’un et l’autre le cœur un peu triste, et nous ne parlions pas. – Nous ne dor-mions pas.
Nous avons retrouvé ici la bêtise barodetienne en pleine fleur. Aux pieds de cette production s’est développé, depuis trois jours, Stoffel ! autre narcotique âcre ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! quel ennui que de vivre dans un pareil temps ! Vous n’imaginez pas le torrent de démences au milieu du-quel on se trouve ! Que vous faites bien de vivre loin de Pa-ris !
Je me suis remis à mes lectures, et dans une huitaine je commencerai mes excursions aux environs pour découvrir une campagne pouvant servir de cadre à mes deux bonshommes. – Après quoi, vers le 12 ou le 15, je rentrerai dans ma maison du bord de l’eau. – J’ai bien envie d’aller enfin, cet été, à Saint-Gervais pour me blanchir le museau et me retaper les nerfs. Depuis dix ans je trouve toujours un prétexte pour m’en dispenser. Il serait temps, cependant, de se désenlaidir, non pas que j’aie des prétentions à plaire et à séduire par mes grâces physiques, mais je me déplais trop à moi-même quand je me regarde dans ma glace. À mesure qu’on vieillit, il faut se soigner davantage.
Je verrai ce soir Mme Viardot. J’irai de bonne heure et nous causerons de vous.
Quand nous reverrons-nous, maintenant ? Comme No-hant est loin de Croisset !
– 1107 –
Vous prendrez Aurore sur vos deux genoux et vous la bécoterez bien fort de ma part et à mon intention. Vous en ferez de même à Mlle Titi. Pour Maurice, ça ne vous serait peut-être pas très commode, si l’exercice se prolongeait longtemps. Quant à Mme Maurice vous lui direz que je l’aime bien, carrément. Une petite tape sur le front de Fadet, et à vous, chère bon maître, toutes mes tendresses.
G. FLAUBERT.
autrement dit le R.P. Cruchard des Barnabites, directeur des Dames de la Désillusion.
À EDMA ROGER DES GENETT’ES
[Paris,] jeudi [24 avril 1873].
Certainement, chère Madame, je tiendrai ma promesse ! mon intention est d’aller vous voir au commencement de l’autre semaine vers le 5 ou le 6 mai. D’ici là, je vous pré-viendrai du jour et de l’heure.
Mais comment se transporter de Nogent à Villenauxe ?
Faut-il vous apporter Saint Antoine ? pouvez-vous sup-porter une aussi lourde lecture qui demande environ six heures ? (Ne vaudrait-il pas mieux remettre la chose au mois d’octobre ?)
– 1108 –
Quoi qu’il en soit, vous me verrez bientôt parce que j’ai grande envie de vous voir et de vous baiser les mains, en vous priant de croire que je suis comme toujours
Tout à vous.
Présentez mes meilleures amitiés à M. Roger.
***
Les parents que j’ai à Nogent ne doivent pas être avertis de ma future arrivée dans leur région. Je vous dirai pour-quoi. Donc silence et mystère ! S.V.P.
À GEORGE SAND
[Paris, 27 avril 1873.]
Dimanche 10 h du matin.
Chère maître,
Quelle bonne surprise !
Il faut que vous veniez demain dîner chez Cruchard avec Renan et Baudry (déjà conviés).
Quant au reste de la semaine, je suis libre mardi, jeudi et samedi.
– 1109 –
À quelle heure vous trouver, autrement qu’à 6 h du soir chez Magny ?
Voulez-vous dîner, ce soir, chez moi, en tête à tête ? Mais je compte sur vous pour demain . Vous n’avez pas encore posé vos coudes sur ma table à manger, notez-le bien, et ce-la n’est pas juste.
Je suppose que vous irez jeudi chez Mme Viardot. Si ce jour-là vous convient mieux, prenez-le ! Nous partirions d’ici après dîner pour la rue de Douai.
Enfin, il me faut un jour. – Mais avant tout ne vous fati-guez pas. Fermez votre porte aux fâcheux.
À bientôt donc.
Votre vieux
G.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Paris, 27 avril 1873.]
Dimanche.
Demain, mon révérend, j’irai dîner chez toi. Je serai chez moi tous les jours à 5 heures, mais tu peux rencontrer des museaux qui te déplaisent. Mieux vaudrait venir chez
– 1110 –
Magny où tu me trouverais seule ou avec Plauchut, ou avec des amis qui sont les tiens.
Je t’embrasse. J’ai reçu aujourd’hui la lettre que tu m’écrivais à Nohant.
G. SAND.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] lundi, 2 heures [28 avril 1873].
Mon Caro,
Demain, comme il est convenu si je n’ai pas de nou-velles de toi, j’irai te prendre à 3 h 1/2 pour que nous ache-tions ensemble : 1° des rideaux, 2° des plâtres.
Je ne sais pas si, malgré mon ardeur musicale, je reste-rai à dîner chez vous. Car je ferais mieux d’expédier les livres qui me restent à lire. Le temps de mon départ ap-proche et j’ai encore bien à faire. Émile part vendredi soir, et lundi prochain je commence mes courses aux environs de Paris. Ce qui me demandera une bonne semaine. Mais ce n’est pas pour te dire tout cela que je t’écris. Voici le but de mon épître :
1° Dis à ton mari que je voudrais avoir maintenant mille francs et dans quelque temps mille autres.
– 1111 –
[2°] Ordonne à ton serviteur Anselme de me préparer une vingtaine de bouteilles de vin.
[3°] Je ne peux plus retrouver la mesure des rideaux de Croisset. Je ne te l’aurais pas donnée par hasard !