Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
J’ai vu hier le Moscove. Il m’a dit que bien sûr, Sarasate viendrait jeudi chez Mme Viardot.
Le philosophe Baudry et son gendre sont enchantés de leur soirée de mardi dernier !
À bientôt, chérie. Deux bons bécots sur tes bonnes joues.
Ton vieux CRUCHARD.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris, 28 ? avril 1873.]
Oui, j’irai à Villenauxe et je vous porterai Saint Antoine. C’est ma récompense de vous regarder m’écouter ; car vous écoutez comme personne.
Tant d’événements cruels se sont passés depuis notre dernière entrevue ; on a tant souffert dans son orgueil et dans son cœur qu’on a besoin de se retrouver debout en face l’un de l’autre.
– 1112 –
Merci à votre mari de sa bonne invitation : ce sera sans doute vers le 5 ou le 6 mai que je vous arriverai.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] jeudi 1er mai [1873].
Chère Madame,
Je compte partir de Paris pour aller vous voir lundi pro-chain par le train de 1 h 35 mn qui arrive à Nogent à 4 h 20.
D’ici là, je vous serre bien affectueusement les mains ainsi qu’à M. Roger et je suis, chère Madame,
Tout à vous.
Pas n’est besoin de vous dire que je me fais une grande fête de vous revoir, après une si longue absence.
J’arriverai avec tous mes papiers !
– 1113 –
À EDMOND DE GONCOURT
[Paris, 2 mai 1873.]
Mon cher ami,
Venez demain me prendre à 5 heures au lieu de 6. Parce que : Tourgueneff m’a paru avoir envie d’inviter Mme Sand, qui est à Paris pour quelques jours encore. De chez moi nous irons chez Tourgueneff, et de chez lui, rue Gay-Lussac.
À demain donc, cher vieux.
Votre
Vendredi 11 heures.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] samedi matin [10 mai 1873].
Chère Madame,
Votre si aimable lettre m’a fait rougir. C’était à moi de vous écrire le premier pour vous remercier des heures que j’ai passées près de vous, et je vous suis bien reconnaissant pour les conseils littéraires que vous m’envoyez.
Voici ce que je pense : 1° la Croix est une chose laide, esthétiquement parlant. Surtout lorsqu’elle n’a pas de sup-
– 1114 – port, lorsqu’elle est suspendue en l’air ; 2° et puis je l’ai em-ployée pour jeter une ombre sur l’Olympe. – Que diriez-vous de la face du Christ apparaissant dans le disque du soleil ?
Il me semble que cela est moins commun ? et plus clair. Car il me faut une chose très claire et courte.
Mais il me va falloir oublier tout cela, et même négliger Bouvard et Pécuchet ! pour Le Sexe faible. Carvalho en est fé-ru et prétend qu’il tient pour l’hiver prochain un grand suc-cès !
J’ai dîné hier chez lui, et j’y re-dîne vendredi prochain. Il m’aime !…
Demain je m’en vais à Senlis, et mardi à Rambouillet. Samedi je serai à Croisset. Les rendez-vous se multiplient et je commence à avoir l’ahurissement du départ.
Mon voyage de Nogent à Paris a été assez triste, la pluie, des compagnons désagréables, et la mélancolie qui vient après les bons moments.
Je n’ai pas encore eu le temps d’aller chez Mme de Vala-zé. C’est une faute que je vais réparer tout à l’heure.
Mille bonnes amitiés, je vous prie, à M. Roger, et plus que jamais, chère Madame, croyez-moi
Tout à vous.
– 1115 –
À EDMOND DE GONCOURT
Croisset, samedi [17 ? mai 1873].
Mon cher Edmond,
Vous êtes en droit de me regarder comme un sacré co-chon. Car je ne vous ai encore rien dit de votre dernière œuvre – qui en est une.
C’est que je suis considérablement occupé par Le Sexe faible, ayant hâte d’en avoir fini avec cette besogne pour en prendre une autre, selon moi plus sérieuse.
Je travaille comme 30 mille nègres ! Qu’en arrivera-t-il ? Si le succès couronnait la bizarrerie de Carvalho, ce serait drôle !
Mais causons de votre pièce. Je la trouve, moi, telle qu’elle est, complète et sans rien à y retoucher. Le style, comme reproduction de l’époque (autant que je la connais), m’a ravi. Il y a des pages, dans le 1er acte surtout, qui seront un jour détachées et données comme tableaux d’histoire, tous vos personnages sont des types, des figures résu-mantes. Vous faites aimer ce vieux monde qui avait du bon.
Nous en causerons plus longuement quand je vous aurai relu, et que nous serons ensemble.
Reste à savoir si tout cela eût, sur les planches, produit son effet ? Il vous aurait fallu, peut-être, dénaturer l’ensemble à force de changements partiels, faire des sup-pressions, ajouter des éclaircissements. Ainsi Perrin, qu’on
– 1116 – croit mort à la fin du IIIe acte, reparaît sans qu’on s’explique comment il a réchappé de son suicide ? Je me trompe peut-être ?
N’importe, je suis sûr que dans bien des endroits le pu-blic eût été empoigné. Si vous étiez plus vaillant, ce serait une tentative à faire ?
Et le Gavarni ? quand l’aura-t-on ?
Je vous embrasse à deux grands bras, mon cher vieux,
Votre.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche, 4 h[eures, 18 mai 1873].
Mon pauvre Caro,
Je vous plains pour votre promenade. S’il fait à Fontai-nebleau le temps de Rouen, elle est manquée et ces mes-sieurs marronneront !…
Mon retour ici n’a pas été très gai. J’ai commencé par faire une visite à la chambre de notre pauvre vieille ! et mon après-midi a été lugubre. Pour dire le vrai, je me suis ennuyé à crever. Puis j’étais brisé de fatigue. – Mes nombreux colis sont déballés et dès ce soir je me mets au Sexe faible.
– 1117 –
Laporte, qui est venu déjeuner avec moi, ne m’a pas ra-mené Julio, parce que ce « pauvre petit » est malade, et qu’il ne veut me [le] rendre qu’en bon état.
Demain, je vais à Rouen pour y faire des emplettes. Et j’y dînerai probablement chez les Lapierre. À propos de dî-ner, celui de vendredi chez Carvalho a été fort aimable, et excellent sous le rapport culinaire. – Carvalho m’a eu l’air de plus en plus convaincu du succès, et j’ai maintenant sa pro-messe écrite d’être joué l’hiver prochain, de septembre en avril.
Ci-inclus l’avertissement de contributions. Je n’ai rien de plus à te dire, ma chère Caro, si ce n’est que la maison me semble bien grande, et vide ! et qu’il me tarde de revoir ma pauvre fille
que sa Nounou bécote de loin.
As-tu senti la beauté de mon Moscove, me suivant dans mes courses et m’attendant aux portes ? Il en a eu pour trois heures de voiture. – C’était afin d’être plus longtemps avec moi ! Voilà des procédés qui attendrissent.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de mardi [20 mai 1873].
Quelle ne fut pas ma surprise, hier matin, en recevant ta lettre de samedi, datée de Fontainebleau ! Cette attention-là m’a fait bien du plaisir, ma chère Caro. – Et je t’en remercie.
– 1118 –
Oui, je connais les livres et même la personne du bon-homme Dennecourt, dit « le Sylvain ». Si tu t’es promenée à pied dans la forêt, tu as pu te convaincre qu’il s’y est livré à des travaux gigantesques.
Moi, je me suis promené hier dans Rouen, dans l’unique but d’y faire des achats. Que n’ai-je point acheté ! des ri-deaux de vitrage, des serviettes, des draps, un tapis, une toile cirée, un garde-manger, etc. Car la pauvre maison de Croisset manque de bien des choses. Je tâche de la recaler. – Et même je ne voudrais pas que tu vinsses avant que tout n’y soit établi, dans mes idées. Ce sera, je crois, vers la fin de la semaine prochaine, c’est-à-dire le commencement de juin.
Serait-ce exaspérer, par trop, mon beau neveu que de lui demander timidement quand se fera le voyage de Liver-pool ? et l’époque où vous viendrez chez la Nounou ?
N.B. Demande-lui aussi ce que je dois faire relativement à la Cale du sieur Lasne. – Deux ou trois des plus grosses pierres sont disjointes et menacent de tomber sur la berge. – Il vaudrait mieux les rétablir maintenant, que d’attendre à plus tard pour les relever ? Car les frais alors seraient plus considérables. Faut-il faire venir les maçons ? Et lesquels ?
J’ai eu ce matin, bien du mal pour le placement des mé-topes du Parthénon ! Mais ça se fera.
Je me suis mis au Sexe faible (Bouvard et Pécuchet res-tent sous la remise), et la re I scène du Ier acte est à peu près écrite. Je vise comme style à l’idéal de la conversation natu-relle, ce qui n’est pas très commode, quand on veut donner au langage de la fermeté et du rythme. – Il y avait longtemps
– 1119 –
(un an bientôt) que je n’avais écrit, et faire des phrases me semble doux.
Quand tu viendras ici, n’oublie pas de m’apporter : 1° le grand cordon de sonnette qui a dû être remis lundi dernier chez toi ; 2° mes portraits de japonaises.
Si tu passais devant Goupil, tu ne ferais pas mal d’y en-trer pour voir ce que deviennent mes photographies. – Et comment on les a encadrées. Je devais les recevoir ici au bout de dix jours, et la dizaine est passée.
Donne-moi des détails sur le voyage de Fontainebleau et sur tout. Car de toi, chère fille, tout m’intéresse.
Ton vieil oncle qui t’aime.
Lapierre m’a chargé de dire « à M. Commanville, que Giroud, certainement, lui donnerait la préférence ». (Je crois que) ledit Giroud attend sa visite ?
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Croisset,] jeudi [22 mai 1873].
Au lieu, dimanche, de venir ici déjeuner, tu ferais mieux d’y venir dîner. J’aurai Georges Pouchet.
Je travaille Le Sexe faible comme 36 mille nègres. Ma journée d’hier a été de 14 heures.
– 1120 –
J’espère avoir fini le Ier acte dans une quinzaine.
À toi.
Réponds-moi à quelle heure ta binette soleillante appa-raîtra sur nos bords (à cause de mon larbin).
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] samedi 24 [mai 1873].
Vous êtes un ange avec vos deux Monstres ! Tudieu, cher ami, quelles façons de Prince vous avez ! C’est là un cadeau splendide.
Les objets décorent déjà mon escalier, et ce qui aug-mente leur prix c’est qu’ils me viennent de vous, un peu en souvenir de notre pauvre Duplan.
Ce souvenir-là est un lien commun qui ne se dénouera pas, au contraire.
Mille remerciements encore une fois.
Et tout à vous.
– 1121 –
Vous pouvez venir quand il vous plaira. Vous ne me dé-rangerez jamais. Seulement je réclame un petit mot la veille afin que vous ayez de quoi manger.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] samedi soir [24 mai 1873].
Ah ! bien oui, payer les impositions ! Il me reste encore près de 500 fr, mais j’ai peur que je n’aie pas de trop pour solder mes factures de Rouen. – Et de me trouver comme la cigale,
… fort dépourvue
Quand note sera venue.
Quoi qu’il en soit, qu’Ernest m’envoie ou ne m’envoie pas d’argent, les 200 fr d’impositions seront payés avant la fin de la semaine.
Les mille fr de la Bovary (fournis par Lemerre) auront passé aux embellissements de Croisset, mais pas au-delà. – Au moins, il me restera quelque chose de mes œuvres. – Et ce quelque chose sera employé à la maison de notre pauvre vieille !…
Vraiment, ce n’était pas du luxe ! plus de rideaux de vi-trage, plus de draps, plus de serviettes, etc. ; un délabrement qui serrait le cœur !
– 1122 –
Du reste, la Fortune semble me sourire ? car aujourd’hui même je viens de recevoir un cadeau splendide : ce sont deux monstres chinois en porcelaine, donnés par Laporte ! en souvenir, m’écrit-il, de notre pauvre Duplan, parce que je les ai, l’année dernière, remarqués chez lui à Couronne, et qu’ils feront très bien aux deux coins de mon escalier. – En effet, quand j’aurai pour eux d’autres piédestaux que les pe-tites armoires… Mais en voilà assez pour cette année ! La grande salle à manger reste la même avec son vieux tapis de toile écrue. Une toile cirée partout eût été trop cher.
Je ne comprends pas Goupil ! A-t-il oublié mes cadres ? et le cordon de la cloche ? Les photographies sont payées. – Et le cordon aussi (mais j’ai oublié le nom du mercier ! et ma facture est restée à Paris. Ne t’inquiète pas de ça, du reste).
Ton vieux Cruchard, ta vieille Nounou, est perdu dans l’Art dramatique. Hier, j’ai travaillé 18 heures (depuis 6 h 1/2 du matin jusqu’à minuit ! c’est comme ça) et je n’ai fait aucun somme dans la journée ! Jeudi, j’avais travaillé 14 heures. Monsieur a le bourrichon très monté ! Je crois, du reste, qu’une pièce de théâtre (une fois que le plan est bien arrêté) doit s’écrire avec une sorte de fièvre. Ça presse davantage le mouvement ; on corrige ensuite.
Si je continue de ce train-là, j’aurai fini vers le milieu de juillet ?
Personne ne vient me voir. – Aucune visite. Je vis comme un petit père tranquille.
– 1123 –
Et je suis fier, Madame, que ma description de la forêt de Fontainebleau vous ait semblé bien troussée. – J’avoue que je ne la trouve pas mal.
Si vous alliez en Angleterre, tu ferais bien de m’envoyer quelques jours d’avance Marguerite. Elle se rendrait chez « l’oncle de Madame » avec vos bagages, dans lesquels je brûle de voir les IV tableaux. Ne ferais-tu pas bien de les faire, à Paris, coller sur des panneaux ? Ce serait plus solide et meilleur contre l’humidité ?
Que penses-tu du Buste ? Tu ne l’as pas vu peut-être ? Il est sans doute maintenant à la cuisson ?
Adieu, pauvre fille que j’aime.
Deux bons baisers sur chacune de tes joues.
VIEUX.
P.-S. Ce n’est pas M. Lasne qui demande que l’on répare la cale. Mais j’ai remarqué, moi-même, la dégradation de la susdite. Et je crois qu’il faudrait y porter remède très promp-tement.
À LÉONIE LEPARFAIT
[Croisset,] mercredi soir [28 mai 1873 ?].
Ma chère Léonie,
– 1124 –
Dites donc à Philippe de venir dîner dimanche prochain à Croisset (il aura pour compagnons Desbois et Guy de Mau-passant).
J’aurai besoin de le voir pour le tombeau de notre pauvre ami !
Je ne lui écris pas, parce que j’ignore l’adresse de son patron.
Je vous embrasse sur les deux joues et à deux bras.
Votre vieux.
N.B. – Qu’il me réponde !
S’il veut venir vers 5 heures et apporter son caleçon, nous piquerons une coupe ensemble dans la Seine.
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset, jeudi [29 mai 1873].
J’ai reçu avant-hier votre nouveau volume, mon cher ami. – Je ne vous en parle pas, parce que je ne l’ai point en-core lu. Quand je me serai un peu débrouillé dans mon pre-mier acte, je m’y mettrai. Donnez-moi votre adresse à Carlsbad, afin que je puisse vous écrire.
– 1125 –
Je travaille comme un furieux au Sexe faible, – piètre be-sogne en somme ! Je crois, pourtant, que j’arriverai à en faire quelque chose ?
Il fait ici un temps de chien et je n’ai pas encore été au fond de mon jardin. Je m’occupe aussi de retaper ma pauvre maison, afin qu’elle soit digne de vous recevoir quand vous y viendrez à votre retour, pour 1° entendre la lecture du Sexe faible et de la Féerie, et 2° voir un peu mes alentours.
Je vous embrasse
Votre vieux
Déposez-moi aux pieds de Mme Viardot.
À GEORGE SAND
[Croisset,] samedi [31 mai 1873].
Chère maître,
Cruchard aurait dû vous remercier plus vite pour l’envoi de votre dernier volume. Mais le Révérend travaille comme 18 mille nègres. Voilà son excuse.
Ce qui ne l’empêche pas d’avoir lu Impressions et souve-nirs . J’en connaissais une partie, pour l’avoir lue dans Le Temps (un calembour !).
– 1126 –
Voici pour moi ce qui était nouveau et qui m’a frappé. 1° le premier fragment. 2° le second où il y a une page charmante et juste, sur l’impératrice. Comme c’est vrai ce que vous dites sur le Prolétaire ! Espérons que son règne passera, comme celui des Bourgeois ! et pour les mêmes causes, en punition de la même bêtise et d’un égoïsme pa-reil.
La Réponse à un ami m’est connue puisqu’elle m’était adressée.
Le Dialogue avec Delacroix est instructif. Deux pages curieuses sur ce qu’il pensait du père Ingres.
Je ne suis pas complètement de votre avis sur la ponc-tuation. C’est-à-dire que j’ai là-dessus l’exagération qui vous choque. Et je ne manque, bien entendu, de bonnes raisons pour la défendre.
***
« J’allume le fagot », etc., tout ce long fragment m’a charmé.
Dans les Idées d’un maître d’école, j’admire votre esprit pédagogique, chère maître. – Et il y a de bien jolies phrases d’abécédaire !
Merci pour ce que vous dites de mon pauvre Bouilhet !
J’adore votre Pierre Bonnin ! J’en ai connu de son es-pèce, et puisque ces pages-là sont dédiées à Tourgueneff,
– 1127 – c’est l’occasion de vous demander : avez-vous lu L’Abandonnée ? Moi je trouve cela simplement sublime ! Ce Scythe est un immense bonhomme !
Je ne suis pas maintenant dans une littérature aussi haute ! tant s’en faut ! Je bûche et surbûche Le Sexe faible. En huit jours j’ai écrit le premier acte ! Il est vrai que mes journées sont longues. J’en ai fait une, la semaine dernière, de 18 heures ! et Cruchard est frais comme une jeune fille. Pas fatigué, sans mal de tête ! Bref, je crois que je serai dé-barrassé de ce travail-là dans trois semaines. Ensuite, à la grâce de Dieu ! Ce serait drôle si la bizarrerie de Carvalho était couronnée de succès !
J’ai peur que Maurice n’ait perdu sa dinde – truffée – car j’ai envie de remplacer les trois Vertus théologales par la Face du Christ qui apparaît dans le soleil. – Qu’en dites-vous ? – Quand cette correction sera faite et que j’aurai ren-forcé le massacre à Alexandrie et clarifié le symbolisme des bêtes fantastiques, Saint Antoine sera irrévocablement fini. – Et je me mettrai à mes deux bonshommes, laissés de côté pour la comédie.
Quelle vilaine manière d’écrire que celle qui convient à la scène ! Les ellipses, les suspensions, les interrogations et les répétitions doivent être prodiguées si l’on veut qu’il y ait du mouvement ! et tout cela, en soi, est fort laid.
Je me mets peut-être le doigt dans l’œil, mais je crois faire maintenant quelque chose de très rapide et facile à jouer ? nous verrons !
– 1128 –
Adieu, chère bon maître. – Embrassez tous les vôtres pour moi et surtout Lolo, qui vous le rendra de ma part. Ce sera plus doux.
Votre vieille bedolle
CRUCHARD,
ami de Chalumeau (notez ce nom-là). C’est [une] histoire gi-gantesque, mais qui demande qu’on se piète pour la raconter convenablement.
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset, près Rouen, samedi [31 mai 1873].
Je n’y ai pas tenu, cher ami ! J’ai ouvert votre livre mal-gré les serments de vertu que je m’étais faits et je l’ai dévoré.
Quel immense bonhomme vous êtes ! Je ne vous parle pas du Roi Lear de la steppe que je connaissais, mais de Toc-toc et surtout de L’Abandonnée. Je ne sais pas si jamais vous vous êtes montré plus poète et plus psychologue ! C’est une merveille, un chef-d’œuvre. Et quel art ! Que de malices d’exécution sous cette apparente franchise !
Voici maintenant ce qui me reste dans la tête.
Dans Toc-toc, la création de Téglew, l’homme fatal, à la fois poseur et naïf ! (Sa lettre ! Son album divin !) – et ce
– 1129 – brouillard où on le cherche ! Le froid vous entre dans les os. Comme ça se voit ! Ou mieux, comme ça se sent ! Le mys-tère est suspendu tout le temps, de façon à faire presque peur. Puis l’explication arrive tout naturellement et soulage.
Le premier de vos contes est celui qui m’a plu le moins. Le second tableau : le paysage de pluie est pourtant bien puissant ; mais je crois que vous auriez pu allonger le tout ? N’est-ce pas un peu court ? Je dis peut-être une bêtise.
Mais je suis sûr de n’en pas dire en affirmant que L’Abandonnée est un morceau de premier ordre ! Le jeune homme qui colle et qui a peur de se compromettre, le Juif avec sa famille, le jeune Victor, – et surtout Elle, votre Abandonnée, m’ont enchanté. J’en poussais des exclama-tions de joie dans mon fauteuil. Comme ça fait du bien d’admirer !
La description de la manière dont Suzanne joue du pia-no, le portrait de son père, le vieux gentilhomme, etc., etc. Que vous dirai-je ? Vous m’épatez, voilà tout. On n’analyse pas de pareilles choses.
Voici une phrase (attendez que je cherche le livre), c’est p. 269 : « … et comme ces points lumineux qui s’agitaient dans l’obscurité, je sentais mes ténèbres à moi traversées par des clartés inconnues et subites », – que je trouve raris-sime de justesse et de beauté.
Et comme c’est habile, au point de vue de l’intérêt, de n’avoir donné aucun détail sur ses rapports avec son second amant – qui a été son seul amant, bien entendu. Grâce à
– 1130 – l’arrachement des derniers feuillets du manuscrit, elle reste pure dans le souvenir du lecteur.
Mais ce qui écrase tout, c’est l’enterrement, les enfants qu’on lève sur le cadavre ! – et la saoulerie finale. Énorme, mon cher ami, énorme !
Moi, je ne suis pas maintenant dans une littérature si haute. Je travaille Le Sexe faible. J’en ai encore pour un mois ou trois semaines, pas davantage. Il est vrai que mes jour-nées sont longues, et que je bûche, comme un furieux, sans discontinuer.
Où êtes-vous maintenant ?
Donnez-moi des nouvelles de Mme Viardot.
Je vous embrasse bien fort. Votre
GVE FLAUBERT
qui vous aime.
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset, mai 1873.]
[…] Les ecclésiastiques de la Seine-Inférieure se signa-lent par leurs débordements. Le vicaire d’Harfleur vient d’être condamné à vingt ans de galères pour avoir effondré plusieurs de ses jeunes paroissiens. Et celui de Canteleu qui
– 1131 – s’appelle Chalumeau a été surpris souillant le cimetière des protestants avec deux jeunes filles. Il y a encore une troi-sième anecdote, mais je manque de détails. N’importe ! Tu vois que l’ordre se rétablit. Ça rassure.
Sur ce, mon bon, je t’embrasse.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] mardi soir 2[3] juin [1873].
Vous m’avez prévenu, Princesse ! Un peu plus, nos deux lettres se seraient croisées, comme cela nous est souvent ar-rivé. Mon excuse, la voici : depuis mon retour à Croisset, j’ai formidablement travaillé. Le moins, c’est 14 heures par jour. Une fois même j’ai fait une séance de 18 heures ! J’expédie Le Sexe faible, dont j’espère être débarrassé avant la fin de ce mois. Qu’en adviendra-t-il ? À la grâce de Dieu ! Littéraire-ment, j’y attache peu d’importance, ou du moins une impor-tance très secondaire.
J’avais bien pensé que le changement de Présidence vous donnerait des inquiétudes. Mais je crois que, quoi qu’il puisse advenir, elles n’ont pas de raison d’être.
Et tout s’est passé sans violences ! Voilà du nouveau en fait de révolutions ! Nous allons probablement être tran-quilles pendant plusieurs mois de suite, pourvu que Mes-sieurs les conservateurs (lesquels ont l’habitude de tout dé-truire) veuillent bien ne [pas] faire de bêtises. Redoutons nos amis !
– 1132 –
À propos d’amis, la mort du brave père Lebrun m’a af-fligé. C’était un charmant vieillard. – Et je lui suis reconnais-sant, pour ma part, de m’avoir défendu en pleine Académie.
Comme je plains M. Benedetti ! Son veuvage lui sera bien dur, dans les premiers temps, et puis… on s’habitue à tout et on se trouve passablement dans un état qui vous dé-sespérait. Ce qui n’empêche pas que rien ne se remplace, pour ceux, du moins, qui ont de la mémoire ou du cœur.
Quel abominable été ! Je fais du feu comme en hiver, et je n’ai pas mis beaucoup les pieds dans mon jardin. Comme distraction, je me suis occupé à restaurer l’intérieur de ma cabane. Elle est plus propre, ce qui m’égaye un peu.
Je n’ai pas lu une ligne depuis trois semaines, l’Art dra-matique m’occupant tout entier.
Cependant, je vous recommande la dernière publication de Tourgueneff, Étranges histoires, et, dans ce volume, plus particulièrement L’Abandonnée, qui est selon moi un chef-d’œuvre.
Au revoir, Princesse, ou plutôt chère Princesse.
Votre
vous baise les deux mains et est toujours votre tout dé-voué.
– 1133 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mercredi, 6 heures [4 juin 1873].
Eh bien, mon Caro, je ne t’en verrai que plus tôt. Bien que je sois fâché pour toi de ce petit désappointement. – Un peu de dérangement vous aurait fait du bien à l’un et l’autre.
Faut-il, lundi soir, vous garder à dîner ? J’aimerais mieux vous attendre, et dîner avec vous. Prenez avant de partir un bouillon, puis, nous ferons ensemble un vrai repas.
Aucune nouvelle de Mlle Julie ! Comme Émile n’est nul-lement pressé de la revoir et de la re-servir, il ne lui a pas écrit, se fiant, là-dessus, à Mme Commanville.
Ne pourrais-tu pas faire savoir au père Giroud que je ne le trouve pas gentil, pour moi ? Est-ce qu’il lui est impossible d’ici à lundi de trouver quelques heures, pour recaler tes œuvres ? Envoie-les chez lui. Ça lui sera peut-être plus commode.
J’ai oublié le nom du mercier à qui j’ai payé le cordon de la cloche. – Comment le retrouver ? C’est dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, à gauche, en allant vers la Bourse, entre la rue de la Paix et la rue Richelieu. J’ai été là d’après la re-commandation du jeune homme qui nous a vendu les ri-deaux au magasin du Louvre. – J’ai peur que le cordon ne soit pas fait ? ou qu’on ait oublié ton adresse ? bref, d’en être pour mon argent !
J’enverrai payer les contributions vendredi. Ma caboche est un peu fatiguée, mais le second acte du Sexe faible
– 1134 – touche à sa fin ! Je ne me serai pas trompé sur le temps. Tout sera (provisoirement) fini avant un mois. Et je ne te cache pas que je commence à avoir bon espoir. Pour dire la vérité, je brûle même de lire mon 1er acte à quelqu’un pour juger de l’effet. – Mais à qui ? Tu subiras cette lecture, mon loulou, mais tu n’estimes que les choses pohêtiques !
Ce bon Tourgueneff ! c’est gentil, son attention de t’avoir envoyé son volume.
À bientôt, donc, pauvre chérie,
Ta Nounou t’embrasse.
Oui, je trouve la peinture de l’escalier très bien. – Mais vous ne serez pas mécontents, je crois, de la façon dont j’ai orné votre immeuble.
Du reste, Croisset est charmant ! C’est à présent qu’il faut y venir, et y rester le plus longtemps possible.
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 48, rue de Douai.
Mercredi 4 juin [18]73.
Mon cher ami,
Si vous croyez que je ne suis pas fier comme un paon de tout ce que vous me dites dans votre lettre !! – En voilà une
– 1135 – que je garderai précieusement. En vérité, je vous le dis, vous m’avez fait un très grand plaisir, et je suis heureux de voir que je vous en ai fait. Je vous serre la main bien fort.
Vous avez raison de trouver le premier récit (Étrange his-toire ) écourté. Il fallait là de bien plus grands développe-ments, ce sont des états psychologiques qu’il ne suffit pas d’indiquer. Mais la paresse !
Je suis encore ici, mais je pars demain. – Je vous écrirai de Vienne et certainement de Carlsbad.
Travaillez – non, on n’a pas besoin de vous le dire – vous êtes laborieux comme une fourmi, mais portez-vous bien, et attendez-moi à Croisset au commencement du mois d’août.
Toute la famille se porte bien et vous fait dire mille choses.
Je vous embrasse bien fort et suis pour toujours
Votre vieux
lv. TOURGUENEFF.
P.-S. On vous enverra mon autre volume dès qu’il aura paru. – J’ai un peu peur pour ce volume.
– 1136 –
À GEORGES CHARPENTIER
Croisset, près Rouen, 17 juin [1873].
Mon cher Éditeur,
Je vous attends vendredi prochain.
En partant de Paris par l’express du matin (8 heures), vous serez à Rouen à 10 heures et demie. Là, vous prendrez à la gare une citadine, en lui disant de vous mener à Crois-set, chez M. Gustave Flaubert, et à 12 heures vous serez chez le susdit qui, immédiatement, vous fera déjeuner.
Il me paraît impossible que nous puissions expédier notre besogne dans l’après-midi ? Donc, vous resterez à coucher et vous ne repartirez que le lendemain. Voilà qui est bien convenu.
J’ai un scrupule à vous soumettre, mais nous en cause-rons.
Présentez, je vous prie, mes hommages à
Mme Charpentier et croyez-moi tout à vous.
Si quelquefois vous ne pouviez venir, prévenez-moi par un mot ; mais je compte sur vous.
– 1137 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mercredi, 1 h[eure, 18 juin 1873].
Mon Loulou,
Jusqu’à présent, tu ne m’as pas l’air de t’amuser beau-coup dans ton voyage, et j’aime à croire que tu regrettes un peu le pauvre Croisset et la société de Vieux ? Laisse-moi cette illusion ! Je ne suis pas cependant assez égoïste pour ne point te souhaiter un changement d’humeur. Il aura lieu avec le changement de temps. Maintenant il fait beau, ici du moins, et les orages paraissent s’en aller.
L’éditeur Charpentier m’a annoncé hier qu’il viendrait me voir vendredi. Je suis toujours fort incertain de savoir ce que je ferai. Je lui ai promis les suppléments en question, et je regrette ma promesse. Cependant… bref, je change d’avis là-dessus vingt fois par jour.
Putzel va très bien. Et me tient compagnie pendant presque toute la journée. – Mais dès que je caresse Julio, elle entre en fureur. Hier, elle a sauté dessus comme un boule-dogue et l’a mordu au museau. Julio n’a pas eu l’air de s’en apercevoir. Et est retourné se coucher sur le divan.
Lundi j’ai été à Rouen payer mes cadres et m’acheter des torchons et des chaussettes. On m’a retenu à dîner chez les Lapierre où j’ai vu l’illustre Tavernier, belles moustaches.
Laporte m’a envoyé l’Antéchrist de Renan, sachant que j’avais envie de le lire et que mon exemplaire devait être res-té à Paris. Je suis attendri par les aimables procédés de ce
– 1138 – brave garçon. – Depuis hier au soir, j’ai donc expédié ce vo-lume qui m’a charmé. Je vais me remettre à mes lectures pour B. et P., lesquelles sont moins drôles.
Pas de nouvelles de Carvalho. – S’il persévère encore deux jours dans son mutisme, je lui re-écrirai.
As-tu vu, avez-vous vu Pelcat ?
Tu as oublié de me donner ton adresse. Mais je suppose que ma lettre te parviendra tout de même, que « l’ouvrier du Mont-Riboudet » emploie toute son astuce pour bien vendre les terrains, et qu’il embrasse de ma part mon Caro.
NOUNOU.
À CHARLES CHAUTARD
Croisset, près Rouen, 18 juin [1873].
Monsieur le Maire,
Comment vous remercier de toutes vos gracieusetés ?
Le volume que vous m’annoncez est resté à Paris, mais votre lettre du 16 m’arrive à l’instant et me confond.
Voulez-vous me dire de combien je vous suis matériel-lement redevable pour ce volume ?
– 1139 –
Et recevez, je vous prie, avec l’assurance de ma grati-tude, celle de mes sentiments les plus distingués.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset,] mercredi 18 [juin 1873].
Il me semble que c’est moi qui vous dois une lettre, chère Madame. Nous n’en sommes pas, Dieu merci, à y re-garder de si près, n’est-ce pas ? N’importe ! je crois n’avoir pas répondu à votre « dernière et honorée » ? Et il m’ennuie de ne pas entendre parler de vous. C’est vous dire que j’espère très prochainement recevoir une épître démesurée.
Depuis mon retour, j’ai travaillé d’une façon tellement gigantesque que j’ai écrit la valeur d’à peu près trois actes, et Le Sexe faible est complètement terminé. J’attends Carvalho, pour lui en faire la lecture dans quatre ou cinq jours. Si ses prévisions se réalisaient, ce serait drôle ! Entre nous, je n’attache pas une grande importance à cette œuvre. Je la juge « convenable », mais rien de plus. Et je ne souhaite son succès que pour deux raisons : 1° gagner quelques mille francs ; 2° contrarier plusieurs imbéciles.
Ce qui serait gentil (si la chose doit réussir) ce serait que vous fussiez là, à la 1re.
Depuis que j’en ai fini avec les exercices théâtraux, j’ai recalé la fin de Saint Antoine, et je me suis remis à mes im-menses lectures pour mon roman. Je lis maintenant l’esthétique du sieur Lévesque, professeur au Collège de
– 1140 –
France ! Quel crétin ! Brave homme du reste, et plein des meilleures intentions. Mais qu’ils sont drôles, les universi-taires, du moment qu’ils se mêlent de l’Art !
Je viens d’expédier immédiatement l’Antéchrist de Re-nan. Lisez cela. C’est un beau livre, à part quelques taches de style. Mais il ne faut pas être pédant.
Pour le Saint Antoine je n’y ferai plus rien du tout. J’en ai assez ! et il est temps que je ne m’en mêle plus, car je gâte-rais l’ensemble. La Perfection n’est pas de ce monde. Rési-gnons-nous.
J’ai été à Rouen pour voir le général. – Sans le rencon-trer. Je le suppose fort occupé par la Politique ? qui, Dieu merci, ne m’occupe plus. Mon sac aux colères est-il vide ? Je ne le crois pas, cependant. – Mais je sens, comme la France elle-même, le besoin d’être tranquille. – Et de m’occuper de « mes affaires ».
C’est pour ne point les négliger et par le désir vertueux de ne pas perdre une journée que je me suis privé au-jourd’hui d’une grande distraction. Il s’agissait d’aller voir aux assises le vicaire d’Harfleur, lequel est prévenu d’attentat aux mœurs sur des néophytes ! Il y a des détails drôles et ça se plaide à huis clos. Mais j’ai tant de pitié pour les pauvres diables que je ne veux pas infliger à celui-là la vue d’un spectateur désintéressé. Les gens qui vont aux exé-cutions capitales participent à l’action du bourreau. Et puis, s’il fallait se déranger pour tout ce qu’il y a d’intéressant à voir, on ne resterait pas assis une minute dans une existence d’un siècle !
– 1141 –
Fait-il à Villenauxe un aussi exécrable été qu’à Crois-set ? J’ai supprimé le feu depuis trois jours seulement.
Mille bonnes amitiés à M. Roger à qui je souhaite des poires de Chanaan !
Et à vous, chère Madame,
tout à vous
À GUY DE MAUPASSANT
Croisset, 20 juin 1873.
Mon cher Ami,
Je vous prie de me rendre le petit service suivant. En partant de Paris, Carvalho m’a promis de venir à Croisset entendre la lecture du Sexe faible, dès que je lui annoncerais la terminaison de la chose. Voilà deux lettres que je lui écris et je n’ai pas encore de réponse. Mystère !
Faites-moi donc le plaisir d’entrer à la direction du Vau-deville et de lui demander humblement ce que signifie son mutisme. Vous m’obligerez par là beaucoup, car l’indécision où je reste m’empêche de bouger de chez moi et de me re-mettre à un autre travail.
J’attends votre réponse et en vous remerciant je suis vôtre…
– 1142 –
Lisez, dans le dernier volume de Tourgueneff, Histoires étranges, celle qui a pour titre : L’Abandonnée. C’est un rare chef-d’œuvre.
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, samedi, 2 heures [21 juin 1873].
« Écris-moi ici » ! ici où ? Il faut que je devine que tu es à l’hôtel Frascati ? Nous sommes « légers, bien légers » !
Eh bien, moi aussi, mon loulou, j’ai fait un voyage ! Moi aussi, je me promène en bateau à vapeur ! Moi aussi, je m’amuse ! J’ai été hier à La Bouille !!! et cette petite excur-sion m’a semblé délicieuse.
Charpentier est arrivé hier à 11 heures et demie. Après le déjeuner, nous nous sommes mis à notre affaire. Et voici ce que nous avons décidé. Il publiera, en appendice, l’assignation près du juge d’instruction, le réquisitoire de Pi-nard, la plaidoirie de Sénard et le jugement. – Rien de plus. – Pas un mot des critiques. Je trouve cela plus digne.
Je lui ai, par la même occasion, vendu Salammbô qui paraîtra cet hiver.
Ledit Charpentier n’a pas cessé de caresser Julio et Put-zel ! Je crois que la vue de Croisset, qui était splendide hier, ne m’a pas nui dans son opinion, et tout à l’heure, en par-tant, il m’a remercié, avec effusion, « de mon hospitalité ».
– 1143 –
Comme il faisait une chaleur à crever, à 5 heures nous avons pris le bateau pour aller à La Bouille, d’où nous étions revenus à 7 heures et demie. Il a, et j’ai comme lui, beau-coup admiré les rives de la Seine.
Après le dîner, lecture du Sexe faible, qui l’a fait rire. Mais il m’a fait sur le 3e acte la même observation que Mme Commanville ! et d’une façon tellement claire, que maintenant je comprends ce qu’il faut y mettre. – Il ne doute pas d’un très grand succès ! Ainsi soit-il !
J’ai re-écrit à Carvalho, hier, pour lui dire que je l’attendais.
Voilà tout, ma chérie. Je compte sur vous mardi à midi. Profitez du bon temps.
Ton vieux bonhomme d’oncle
te bécotte.
À EDMOND DE GONCOURT
Croisset, mercredi 25 [juin 1873].
Mon cher Ami,
Votre volume sur Gavarni m’a tenu compagnie toute la journée de dimanche. – Ou plutôt c’est vous deux qui étiez là ! J’entendais parler votre pauvre frère et, pendant tout le
– 1144 – temps de cette lecture, ç’a été à la fois un charme et une ob-session. Mais qu’il en soit question, comme si j’étais un lec-teur indépendant.
Eh bien ! je crois cela un livre très bien fait et amusant. Reste à savoir en quoi consiste l’élément amusant ? Pour moi, c’est ce qui m’amuse.
J’ai été séduit dès les premières pages par la couleur his-torique que vous avez su donner aux premières années de Gavarni. Quel drôle d’homme ! et quelle drôle de vie ! Quel monde loin de nous ! Après chaque paragraphe on rêve. Vous avez intercalé ses notes d’une manière fort habile. Ce qui est de lui se fond avec ce qui est de vous. – Sous l’apparente bonhomie du récit, il y a une composition sa-vante.
(Mais pardon ! une idée incidente ! Comment se fait-il que vous n’ayez pas parlé de Camille Rogier qui, je crois, avait longtemps vécu avec Gavarni ? ou qui du moins le connaissait intimement ?)
Il y a un fragment merveilleux. C’est celui qui com-mence à la p[age] 92. Depuis Les Confessions de Rousseau, je ne vois pas qu’il y ait de livre donnant un bonhomme si complexe et si vrai. – Je note aussi, comme faisant saillie sur l’ensemble, le ch[apitre] 1er : les bals masqués. Mais encore une fois, quelle drôle de vie ! Étaient-ils assez jeunes, ceux-là ! et comme on se divertissait ! Il me semble que les hommes de notre génération, à nous, ignorent absolument le Plaisir. Nous sommes plus rangés et plus funèbres.
– 1145 –
Vous me ferez penser à vous demander l’indication pré-cise du numéro de La Presse où Gavarni est traité d’homme immoral. – J’aurais besoin de ce renseignement.
Tout son séjour en Angleterre, dont je ne savais rien du tout, est bien intéressant. – J’aime quelques-unes de ses maximes, celle sur Proudhon entre autres. On devrait écrire cette ligne-là sur la couverture des livres de cet immense farceur, qui n’a pas été la moindre des légèretés de notre ami Beuve.
La fin est navrante, superbe (p. 383) et, jusqu’au dernier mot, jusqu’à l’inscription tombale, on est empoigné complè-tement.
En résumé, mon cher vieux, vous avez fait une œuvre exceptionnelle à tous les points de vue. – Comme psycholo-gie et comme histoire je trouve cela inappréciable.
Qu’allez-vous pondre maintenant ? Que couvez-vous ?
Où serez-vous cet été ?
Voilà longtemps que la Princesse ne m’a donné de ses nouvelles.
J’attends Carvalho à la fin de cette semaine pour lui lire Le Sexe faible, écrit… pardon du mot ! J’en ai fini (je l’espère du moins) avec l’art dramatique, qui m’agrée fort peu. – Et je resuis dans mes lectures pour mon prochain bouquin, alter-nant mes plaisirs entre Gressent (Taille des arbres fruitiers) et Garnier (Facultés de l’âme), sans compter le reste. Tout cela fait passer le temps, ce qui est le principal.
– 1146 –
Qu’il vous soit léger, mon cher vieux, et croyez bien que je vous aime et vous embrasse.
À ALFRED NION ?
[Croisset,] 2 juillet 1873.
[…] Si tu savais, mon cher ami, comment se font les biographies des contemporains et comment on se fait illustre par ce moyen, tu n’aurais pas le regret dont je te sais beau-coup gré, de n’y voir figurer ni mon père ni moi […].
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset, jeudi 3 juillet 1873.]
Non, mon cher bonhomme, je ne t’oublie pas, mais voici ce qui m’est arrivé depuis que tu ne m’as vu.
Parmi les papiers de Bouilhet se trouvait un vieil ours in-titulé Le Sexe faible, comédie en cinq actes et en prose, au-trefois refusée au Vaudeville. L’année dernière, à Luchon, j’en ai refait le scénario, en changeant complètement le 1er et le 3e acte, et au mois de septembre dernier j’ai été trouver Carvalho qui, pendant cinq mois, a dû me donner un rendez-vous de semaine en semaine.
– 1147 –
Au commencement de janvier, j’ai porté cette besogne informe audit Carvalho qui m’a laissé pendant quatre mois et demi sans réponse. Enfin, ennuyé d’attendre, j’ai été au Vaudeville où j’ai lu la chose audit Carvalho. Alors change-ment d’horizon, enthousiasme et réception immédiate ! Je suis donc revenu ici où j’ai travaillé pendant un mois d’une façon gigantesque, quatorze heures, et une fois dix-huit heures par jour ! Bref la chose est faite. Carvalho est venu ici en entendre la lecture samedi dernier et me paraît fort con-tent. Il croit à un succès.
Si l’on rend L’Oncle Sam de Sardou, je ne passerai qu’en janvier, ce que je souhaite ; sinon, je serai joué en novembre.
Je suis éreinté et je dors beaucoup. Voilà mon histoire.
Maintenant, je vais me remettre à mes effroyables lec-tures pour mon bouquin ; que je ne commencerai pas avant un an.
Et toi, pauvre vieux, comment vas-tu ?
Merci de ton livre, mais je le connais déjà. Ce qui ne m’empêchera pas de le relire, car je le trouve très instructif, très amusant, très bien fait.
– 1148 –
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] jeudi [3 juillet 1873].
Comment se fait-il que depuis si longtemps je n’aie en-tendu parler de vous, Princesse ?
Votre silence commence à m’inquiéter. Je n’ai rien de plus à vous dire. – Ou plutôt c’est ce que j’ai de plus impor-tant à vous dire.
Carvalho est venu ici, samedi dernier, entendre la lec-ture du Sexe faible et il m’en a paru très content. Il croit à un succès.
Si L’Oncle Sam de Sardou est rendu par la censure, je ne serai joué qu’en janvier, ce que je souhaite. Sinon, je passe-rai en novembre. De toute façon je serai joué l’hiver pro-chain. Advienne que pourra !
Mais ces occupations dramatiques m’ont éreinté. Car j’y ai été lestement et furieusement. Si bien que je dors beau-coup, 10 heures par nuit et deux dans la journée : ça repose un peu ma pauvre cervelle.
Avez-vous lu L’Antéchrist de Renan ? Je trouve cela un maître-livre ! et vous, Princesse ?
J’ai appris indirectement, il n’y a pas plus de deux ou trois jours, la mort de la pauvre Mme Benedetti ! Je sais com-bien son mari l’aimait et je le plains profondément.
– 1149 –
Dans votre dernière lettre, vous me paraissiez avoir des inquiétudes politiques. Elles sont passées, n’est-ce pas ?
Songez quelquefois, Princesse, à
votre vieux fidèle
qui vous aime et vous baise les deux mains.
À GEORGE SAND
[Croisset,] jeudi [3 juillet 1873].
Pourquoi me laissez-vous si longtemps sans me donner de vos nouvelles, chère bon maître ? il m’ennuie de vous, voilà !
J’en ai fini avec l’Art dramatique. Carvalho est venu ici samedi dernier pour entendre la lecture du Sexe faible, et m’en a paru très content. Il croit à un succès. Mais je me fie si peu aux lumières de tous ces malins-là que moi, j’en doute ?
Je suis éreinté. Et je dors maintenant 10 heures par nuit, sans compter deux heures par jour. Ça repose ma pauvre cervelle.
Je vais reprendre mes lectures pour mon bouquin, que je ne commencerai pas avant une bonne année.
– 1150 –
Savez-vous où se trouve maintenant l’immense Tour-gueneff ?
Mille tendresses à tous et à vous les meilleures.
Votre vieux
CRUCHARD.
GEORGE SAND À GUSTAVE FL AUBERT
|Nohant] 4 juillet [1873].
Je ne sais où tu es à présent, Cruchard de mon cœur. Je t’adresse à Paris d’où j’imagine qu’on te renverra ma lettre. J’ai été malade, mon révérend, aucune souffrance mais une anémie stupide, pas de jambes et pas d’appétit, toujours la sueur au front et le cœur barbouillé comme une femme grosse ; c’est injuste, cet état-là, quand on arrive à la septan-taine. J’entre demain dans mon 70e printemps, guérie depuis une dizaine de bains de rivière. Mais j’ai trouvé si bon de me reposer que je n’ai pas encore fait une panse d’a, depuis mon retour de Paris et que je rouvre mon encrier aujourd’hui pour t’écrire.
Nous relisions ce matin ta lettre où tu dis que Maurice a perdu son pari. Il prétend l’avoir gagné puisque tu ôtes les vertus théologales. Moi je désire que, pari ou non, tu gardes la version nouvelle qui est tout à fait dans la couleur, tandis que les vertus théologales n’y sont pas.
– 1151 –
As-tu des nouvelles de Tourgueneff ? J’en suis inquiète. Mme Viardot m’écrivait, il y a quelques jours, qu’il avait fait une chute et qu’il s’était blessé à la jambe. Oui, j’ai lu L’Abandonnée, c’est très beau, comme tout ce qu’il fait. Pourvu que sa blessure ne soit pas grave ! c’est toujours grave avec la goutte.
Tu travailles donc toujours avec rage ? Malheureux ! tu ne connais pas l’ineffable plaisir de ne rien faire ! Et comme le travail va me paraître bon après cela ! Je m’y mettrai pourtant le plus tard possible. J’arrive de plus en plus à la notion que rien ne vaut la peine d’être dit !
N’en crois rien, fais de belles choses et aime ton vieux troubadour qui te chérit toujours.
G. SAND.
Tendresses de tout Nohant.
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset, jeudi 10 juillet [1873].
Mon cher ami,
Où êtes-vous, et comment allez-vous ? Mme Sand m’a écrit que vous aviez fait une chute et étiez blessé à la jambe. Je n’en sais pas plus. Tirez-moi d’inquiétude, et donnez-moi de vos nouvelles.
– 1152 –
Vous savez que je compte sur votre promesse, c’est-à-dire que je vous attends ici au commencement d’août. Je dis tout au commencement, car vers le 8 ou le 10 je m’absenterai jusqu’à la fin du mois.
Je vous embrasse.
Votre vieux
GVE FLAUBERT.
À ERNEST RENAN
Croisset près Rouen, 12 juillet [1873].
Mon cher ami,
Votre volume m’est parvenu, après quelques jours de re-tard, car il était adressé à Paris.
Comme tout ce qui sort de votre plume je l’ai dévoré. Maintenant, je vais le relire, à petits traits, en humant.
Il n’excitera pas de colères comme les autres. L’érudition y domine trop pour que les imbéciles en soient émus.
Quel travail ! que c’est profond et fouillé, sage, bien vu, en un mot, excellent ! moi qui connais un peu la matière, j’ai pu apprécier votre œuvre : à chaque ligne c’était un plaisir, une découverte. J’apercevais nettement des choses que je
– 1153 – n’avais fait qu’entrevoir. D’autres m’ont semblé toutes neuves (les Flaviens par exemple) et l’ensemble m’a charmé.
Merci donc encore une fois – et faites-nous en de pa-reils, le plus possible.
Je vous serre la main très fort, mon cher Renan, et suis, vous n’en doutez pas
tout à vous
Mes respects, je vous prie, à Mme Renan.
À GEORGES CHARPENTIER
Croisset, 17 juillet [1873].
Mon cher Ami,
Je renvoie à l’imprimerie Raçon deux formidables pa-quets d’épreuves. Vous ferez bien de les faire revoir par quelqu’un, car je ne suis pas fort sur la typographie.
Il me semble que les lignes sont beaucoup trop serrées ? Bien des lettres sont tombées en pâte, etc.
Les eaux de Vichy v[ous] ont-elles fait du bien ?
Présentez, je vous prie, mes respects à Mme Charpentier, et recevez pour vous une bonne poignée de main de votre
– 1154 –
Je serai probablement à Paris du 10 au 15 août.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset, dimanche, 20 juillet 1873.]
Princesse,
Votre chère et mauvaise écriture a été, comme toujours, la bienvenue. Je commençais vraiment à être inquiet, quand le petit mot de Popelin est venu me rassurer, puis votre lettre. Tout va bien, dieu soit loué !
Je regrette beaucoup de n’avoir pas été à Paris lorsque le Prince s’y trouvait, mais j’espère bien le revoir fréquem-ment l’hiver prochain. Car son exil est absurde. Il faudra que toutes ces sottises-là finissent ! Et qu’un Napoléon puisse vivre dans son pays, tout comme un autre.
J’ai lu ce matin des détails horribles sur ce qui se passe en Espagne, et plus que jamais je suis indigné contre l’abominable race humaine. Quels animaux ! quelles bêtes brutes ! Et féroces ! Mais causons de choses moins noires.
Je réponds d’abord à vos questions : Le Sexe faible sera joué en janvier, si L’Oncle Sam est rendu par la censure. Au-trement, comme Carvalho n’aurait rien pour son automne, je passerais en novembre. Il va sans dire que je souhaite à Sar-dou cent représentations. – Car mon intérêt est d’être joué le plus tard possible.
– 1155 –
Admirez Princesse, ce que c’est que la suite d’un mou-vement ! Ayant pris l’habitude, pendant six semaines, de voir les choses théâtralement et de penser par le dialogue, ne voilà-t-il pas que je me suis mis, sans nul effort, à cons-truire le plan d’une autre pièce, ayant pour titre Le Candidat. Mon scénario est écrit. Mais je vais le laisser reposer, pour le reprendre je ne sais quand.
Je vous demande pardon de vous entretenir de choses si peu importantes, mais pour moi elles sont sérieuses. Voulez-vous que je vous lise Le Sexe faible, quand j’irai vous voir à Saint-Gratien ? Ce sera probablement au commencement de septembre, si vous le permettez.
Que dites-vous du Schah ? Je crois que son séjour à Pa-ris a eu une influence monarchique démesurée ?
C’est aujourd’hui dimanche. Il fait un temps splendide, un soleil éclatant. Je vous vois d’ici, Princesse, à l’ombre de vos grands arbres, coiffée d’un joli chapeau de paille. – Je vous salue, je m’avance et je vous baise la main. Car je suis votre.
À GEORGE SAND
[Croisset,] dimanche [20 juillet 1873].
Je ne suis pas comme M. de Vigny : je n’aime point « le son du cor au fond des bois ». Voilà deux heures qu’un im-bécile posté dans l’île en face de moi m’assassine avec son instrument ! Ce misérable-là me gâte le soleil, et me prive du
– 1156 – plaisir de goûter l’été. Car il fait maintenant un temps splen-dide. Mais j’éclate de colère ! Je voudrais bien, cependant, causer avec vous, un petit peu, chère maître.
Et d’abord salut à votre Septantaine, qui me paraît plus robuste que la Vingtaine de bien d’autres ! Quel tempéra-ment d’Hercule vous avez ! se baigner dans une rivière gla-cée, c’est là une preuve de Force qui m’épate, et la marque d’un « fond de santé » rassurante pour vos amis. Vivez long-temps. Soignez-vous pour vos chères petites-filles, pour le bon Maurice, pour moi aussi, pour tout le monde. Et j’ajouterais pour la Littérature, si je n’avais peur de vos dé-dains superbes.
Allons bon ! encore le cor de chasse ! c’est du délire. J’ai envie d’aller chercher le garde-champêtre !
Moi, je ne les partage pas, vos dédains. – Et j’ignore ab-solument, comme vous le dites, « le plaisir de [ne] rien faire ». Dès que je ne tiens plus un livre, ou que je ne rêve pas d’en écrire un, il me prend un ennui à crier. La vie enfin ne me semble tolérable que si on l’escamote. – Ou bien il faudrait se livrer à des plaisirs désordonnés… et encore !
Donc j’en ai fini avec Le Sexe faible qui sera joué – telle est du moins la promesse de Carvalho – en janvier, si L’Oncle Sam de Sardou est rendu par la Censure. Dans le cas contraire, ce serait en novembre.
Comme j’avais pris l’habitude, pendant six semaines, de voir les choses théâtralement, de penser par le dialogue, ne voilà-t-il pas que je me suis mis à construire le plan d’une autre pièce ! laquelle a pour titre Le Candidat. Mon plan écrit
– 1157 – occupe 20 pages. Mais je n’ai personne à qui le montrer. – Hélas ! Je vais donc le laisser dans un tiroir, et me remettre à mon bouquin. Je lis l’Histoire de la médecine, de Daremberg, qui m’amuse beaucoup. Et j’ai fini l’Essai sur les facultés de l’entendement du sieur Garnier que je trouve fort sot. – Voilà mes occupations.
Il paraît se calmer. Je respire.
Le nommé Maurice Sand me paraît un filou, car c’est lui, il me semble, qui avait parié que je ne changerais rien à Saint Antoine, et il prétend avoir gagné son pari ! N’abuse-t-il pas de la candeur du jeune Plauchut ?
Pas la moindre révélation du Moscove ! J’ai, il y a quelque temps, envoyé une lettre, à son adresse, rue de Douai. – Pourquoi ce mutisme ? Mme Viardot l’a-t-elle man-gé ?
Comme villégiature, j’irai à Paris, au mois d’août, faire quelques recherches dont j’ai besoin. Puis, je passerai peut-être une semaine à Dieppe, et je reviendrai ici, d’où je ne partirai que pour le Vaudeville.
Je ne sais si à Nohant on parle autant du schah que dans nos régions. L’enthousiasme a été loin ! un peu plus on l’aurait proclamé empereur ! Son séjour à Paris a eu, sur la classe commerçante, boutiquière, et ouvrière une influence monarchique, dont vous ne vous doutez pas. Et messieurs les cléricaux vont bien. – Très bien même !
– 1158 –
Autre côté de l’horizon : les horreurs qui se commettent en Espagne ! de telle sorte que l’ensemble de l’humanité continue à être bien gentil.
Embrassez tous les vôtres pour moi, chère maître, et surtout Lolo.
Votre vieux CRUCHARD qui vous aime fort.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] samedi, 4 h 1/2 [26 juillet 1873].
J’ai un joli mal de tête, pour avoir trop pris de notes dans Daremberg. Et je voudrais piquer un chien avant de me baigner dans les eaux sales de la Seine. – Donc la lettre à ma pauvre Caro ne sera pas longue.
Que lui dirai-je, après bien entendu l’avoir embrassée ? que je m’ennuie d’elle ? Comme elle le sait, c’est inutile !