Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
Je voudrais bien voir ton étude de poissons, et encore plus l’artiste.
À bientôt, pauvre chérie. Malheureusement, notre en-trevue ne sera pas longue !
Mes amitiés à Ernest.
Mes respects à Putzel.
Je t’embrasse bien fort.
Ton vieil oncle, qui continue à n’être pas gai.
– 328 –
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] mercredi soir [15 juin 1870].
Je vous engage à amener votre domestique. Le mien n’est pas habile dans le soin des chevaux, et j’ignore sous ce rapport les talents de mon jardinier.
Je vous attends de bonne heure, afin que nous puissions causer un peu de notre pauvre cher petit qui n’est plus là.
Tout à vous.
À RAOUL-DUVAL
[Paris,] mercredi [22 juin 1870].
Mon cher Ami,
Voici deux manuscrits que je vous recommande. L’un est un roman paru dans La Liberté et l’autre un conte de fées.
Si vous pouvez me faire publier ces deux œuvres par Hetzel vous me rendrez un vrai service. – L’auteur est la femme d’un médecin de Mantes, qu’on appelle Mme Régnier, et qui est jolie comme un cœur.
Je compte sur vous, et à vous.
– 329 –
À bientôt, n’est-ce pas ? Je serai à Croisset samedi pro-chain et n’en bougerai plus.
À EDMA ROGER DES GENETTES
Croisset, jeudi [23 juin 1870].
Chère Madame,
Je vous remercie bien des bonnes paroles que j’ai reçues ce matin. Je n’ai jamais vu d’enterrement plus lamentable que celui d’hier ! Mais il est inutile de vous envoyer aucune description. Je vous avouerai, d’ailleurs, que je n’en ai pas la force. Des sept fondateurs du dîner Magny, il n’en reste plus que trois ! j’ai la tête pleine d’enterrements, je suis gorgé de cercueils, comme un vieux cimetière. – La vie solitaire que je mène n’est pas faite pour me distraire, je n’ai plus personne avec qui parler.
Pour secouer mes Songeries funèbres je travaille le plus que je peux. J’ai fini la préface du volume de vers de mon pauvre B[ouilhet]. Je vais me mettre à La Tentation de saint Antoine. – Tous les soirs avant mon dîner, je me livre à une natation violente et je bois de l’eau de goudron comme une jeune personne délicate. Voilà absolument toute ma vie.
Vous seriez bien aimable de me donner de vos nou-velles, autrement qu’en des occasions funèbres. – Et votre santé ?
– 330 –
Quelle drôle d’idée que d’habiter Villenauxe ! Vers quelle époque revenez-vous à Paris ?
Soyez assez bonne pour présenter mes amitiés à M. Roger, et me permettre, chère Madame, de vous baiser les deux mains, en vous assurant que je suis
Tout à vous.
À GEORGE SAND
[Croisset,] dimanche 26 juin [1870].
On oublie son troubadour qui vient encore d’enterrer un ami ! De sept que nous étions au début des dîners Magny, nous ne sommes plus que trois ! Je suis gorgé de cercueils, comme un vieux cimetière ! J’en ai assez, franchement.
Et au milieu de tout cela, je continue à travailler ! J’ai fi-ni hier, vaille que vaille, la notice de mon [pauvre] Bouilhet ! – Je vais voir s’il n’y a pas moyen de recaler une comédie de lui, en prose. Après quoi, je me mettrai à Saint Antoine.
Et vous, chère maître, que devenez-vous avec tous les vôtres ?
Ma nièce est dans les Pyrénées et je vis seul avec ma mère qui devient de plus en plus sourde. – De sorte que mon existence manque de folichonnerie, absolument. J’aurais be-soin d’aller dormir pendant six mois sur une plage chaude !
– 331 –
Mais pour cela, il me manque le temps et l’argent. – Donc il faut pousser ses ratures, et piocher le plus possible.
J’irai à Paris au commencement d’août. – Puis j’y passe-rai tout le mois d’octobre pour les répétitions d’Aïssé. Mes vacances se borneront à une huitaine de jours passés à Dieppe vers la fin d’août. – Voilà mes projets.
C’était lamentable, l’enterrement de Jules de Goncourt ! Théo y pleurait à seaux !
Quand nous verrons-nous, enfin !
Je vous embrasse bien fort.
À EDMOND DE GONCOURT
[Croisset,] dimanche soir [26 juin 1870].
Comme je vous plains, mon pauvre ami ! Votre lettre, ce matin, m’a navré ! Sauf la confidence personnelle que vous me faites (et que je garderai pour moi, soyez-en sûr), elle ne m’a rien appris de neuf, ou du moins je me doutais de tout ce que vous me dites. Car je pense à vous tous les jours et plusieurs fois par jour. Le souvenir de mes amis disparus m’amène fatalement le vôtre. Le bilan est joli depuis un an ! Feydeau, votre frère, Bouilhet, Saint-Beuve et Duplan. Voilà les idées qui sont comme autant de tombeaux, au milieu desquels je me promène.
– 332 –
Mais je n’ose pas me plaindre devant vous. Car votre douleur doit dépasser toutes celles qu’on peut ressentir et imaginer.
Vous voulez que je vous parle de moi, mon cher Ed-mond ? Eh bien, je me livre à un travail qui me donne de grandes saouleurs, car j’écris la préface du volume de vers de B[ouilhet]. J’ai glissé, autant que possible, sur la partie biographique. Je m’étendrai plus sur l’examen des œuvres et encore davantage sur ses (ou nos) doctrines littéraires.
J’ai relu tout ce qu’il a écrit. J’ai feuilleté nos anciennes lettres. Je remue une série de souvenirs, dont quelques-uns ont trente-sept ans de date ! C’est peu gai, comme vous voyez ! Ici, d’ailleurs, à Croisset, je suis poursuivi par son fantôme que je retrouve derrière chaque buisson du jardin, sur le divan de mon cabinet, et jusque dans mes vêtements, dans mes robes de chambre qu’il mettait.
J’espère y penser moins quand cet abominable travail sera fini, c’est-à-dire dans six semaines. Après quoi j’essaierai de reprendre Saint Antoine. Mais le cœur n’y est guère. Vous savez bien qu’on écrit toujours en vue de quelqu’un. Or, ce quelqu’un-là n’étant plus, le courage me manque.
Je vis donc seul, en tête-à-tête avec ma mère qui vieillit de jour en jour, qui s’affaiblit, qui se plaint ! Une conversa-tion un peu sérieuse est devenue impossible avec elle ; et je n’ai personne à qui parler.
J’espère aller à Paris au mois d’août et alors vous voir. Mais où serez-vous ? Donnez-moi quelquefois de vos nou-
– 333 – velles, mon pauvre Edmond ! Personne plus que moi ne vous plaint.
Je vous embrasse très fortement.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 27 juin [18]70.
Encore un chagrin pour toi, mon pauvre vieux. Moi j’en ai aussi un gros, je pleure Barbès, une de mes religions, un de ces êtres, qui réconcilient avec l’humanité. Toi, tu re-grettes ce pauvre Jules et tu plains le malheureux Edmond. Tu es peut-être à Paris pour tâcher de le consoler. Je viens de lui écrire et je pense que tu es frappé encore une fois dans tes affections. Quelle époque ! Ils meurent tous, tout meurt et la terre meurt aussi, mangée par le soleil et le vent. Je ne sais où je prends le courage de vivre encore au milieu de ces ruines. Aimons-nous jusqu’au bout.
Tu m’écris bien peu, je suis inquiète de toi.
G. SAND.
– 334 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset, 28 juin 1870.]
Ma chère Caro,
Comme tu m’as l’air de t’ennuyer à Luchon ! Tes lettres sont à la fois comiques et lamentables ! Ton temps d’exil ne va durer au-delà de la semaine prochaine. – Un peu de pa-tience encore ! Tu ne nous dis pas si les eaux t’enlèvent tes nombreuses infirmités ? Ernest a eu tort de suivre ton ré-gime. Il peut se rendre malade.
J’ai fait, il y a huit jours, un triste voyage à Paris ! Quel enterrement ! J’en ai rarement vu de plus apitoyant ! Dans quel état était le pauvre Edmond de Goncourt ! Théo Gau-tier, qu’on accuse d’être un homme sans cœur, pleurait à seaux. Moi, de mon côté, je n’étais pas bien crâne. Cette cé-rémonie, jointe à la chaleur qu’il faisait, m’avait brisé, et j’ai été pendant plusieurs [jours] dans une fatigue incompréhen-sible. – Depuis hier, cependant, je vais mieux, grâce aux bains de Seine, je crois.
De sept que nous étions au début des dîners Magny, nous ne sommes plus que trois : moi, Théo et Edmond de Goncourt ! Se sont en allés successivement depuis 18 mois : Gavarni, Bouilhet, Sainte-Beuve, Jules de Goncourt, et ce n’est pas tout ! Mais il est inutile de t’attrister avec mes cha-grins. Je retourne au sheik.
Ta grand-mère va très bien. Elle m’a demandé des détails sur Saint Antoine, et les a écoutés avec plaisir. Tu vois qu’il y
– 335 – a une grande amélioration. Elle s’ennuie beaucoup de toi, et de Putzel, dont tu ne nous donnes aucune nouvelle.
J’attends demain soir d’Osmoy qui doit rester ici jusqu’à mardi. – Après-demain jeudi nous avons à dîner Raoul-Duval avec les Lapierre.
Ta tante Achille a passé ici, seule, toute la journée de dimanche.
Mme Fontaine, la mère de Mme Fortin, est venue mourir à Croisset, dimanche soir. On l’a enterrée aujourd’hui. – Je me suis privé de l’inhumation, car je suis gorgé de ce genre de cérémonies. – J’ai été à Rouen faire des commissions pour ta grand-mère. – Voilà, pauvre chérie, toutes les nouvelles.
J’espère qu’à la fin de la semaine tu nous annonceras le jour de ton retour. Ce sera sans doute de dimanche prochain en huit ?
Adieu, chère Caro, embrasse ton mari pour moi et qu’il te le rende au centuple.
Ton vieux bonhomme d’oncle qui t’aime.
Croisset, mardi minuit.
***
Jeudi prochain, grand dîner chez Saint-André !!!!!!
– 336 –
À NOËL PARFAIT
[Croisset, 29 juin 1870.]
Mon cher Ami,
Un certain monsieur nommé Maxime Beauvilliers […]
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 29 juin [1870].
Nos lettres se croisent toujours et j’ai maintenant la su-perstition qu’en t’écrivant le soir, je recevrai une lettre de toi le lendemain matin. Nous pourrions nous dire :
Vous m’êtes, en dormant, un peu triste apparu.
Ce qui me préoccupe dans la mort de ce pauvre Jules, c’est le survivant. Je suis sûre que les morts sont bien, qu’ils se reposent peut-être avant de revivre, et que dans tous les cas, ils retombent dans le creuset pour en ressortir avec ce qu’ils ont eu de bon, et du progrès en plus. Barbès n’a fait que souffrir toute sa vie. Le voilà qui dort profondément, bientôt il se réveillera. Mais nous, pauvres bêtes de survi-vants, nous ne les voyons plus. Peu de temps avant sa mort Duveyrier qui paraissait guéri me disait : « Lequel de nous partira le premier ? » Nous étions juste du même âge. Il se plaignait de ce que les premiers envolés ne pouvaient pas faire savoir à ceux qui restaient, s’ils étaient heureux et s’ils
– 337 – se souvenaient de leurs amis. Je disais « Qui sait ? » Alors, nous nous étions juré de nous apparaître l’un à l’autre, de tâcher du moins de nous parler, le premier mort au survi-vant. Il n’est pas venu, je l’attendais, il ne m’a rien dit. C’était un cœur des plus tendres et une sincère volonté. Il n’a pas pu ; cela n’est pas permis ; ou bien moi je n’ai ni en-tendu ni compris.
C’est, dis-je, ce pauvre Edmond qui m’inquiète. Cette vie à deux, finie, je ne comprends pas le lien rompu, à moins qu’il ne croie aussi qu’on ne meurt pas.
Je voudrais bien aller te voir. Apparemment, tu as du frais à Croisset puisque tu voudrais dormir sur une plage chaude. Viens ici, tu n’auras pas de plage, mais 36 degrés à l’ombre et une rivière froide comme glace, ce qui n’est pas à dédaigner. J’y vais tous les jours barboter après mes heures de travail – car il faut travailler, Buloz m’avance trop d’argent. Me voilà faisant mon état comme dit Aurore, et ne pouvant pas bouger avant l’automne. J’ai trop flâné après mes fatigues de garde-malade. Le petit Buloz est venu ces jours-ci me relancer. Me voilà dans la pioche.
Puisque tu vas à Paris en août, il faut venir passer quelques jours avec nous. Tu y as ri quand même. Nous tâ-cherons de te distraire et de te secouer un peu. Tu verras les fillettes grandies et embellies. La petiote commence à parler. Aurore bavarde et argumente. Elle appelle Plauchut vieux cé-libataire. Et, à propos, avec toutes les tendresses de la fa-mille, reçois les meilleures amitiés de ce bon et brave gar-çon.
– 338 –
Moi, je t’embrasse tendrement et te supplie de te bien porter.
G. SAND.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de vendredi, 1 heure [1er juillet 1870].
Ma chère Caro,
Je m’étonne de ton manque d’enthousiasme pyrénéen ! Tu as dû voir aujourd’hui le cirque de Gavarnie, et revenir par le port de la Picade. C’est bien beau, autant que je m’en souviens. Mais Madame est gâtée par l’habitude des grands voyages ! J’espère, cependant, que ta prochaine lettre té-moignera d’un peu plus de joie. – Tu parles de tes « mau-vaises dispositions ». Est-ce que tu es triste, mon pauvre lou-lou, ma chère fille ?
Moi, pour me remonter, j’ai repris des bains froids. – Et je m’en trouve bien. De plus, tous les soirs, après dîner, je fais un tour de promenade dans le grand potager, seul, et en ruminant une foule de souvenirs… peu folichons. Tu me cites, en manière d’exhortation, quatre vers de Chénier ; mais Chénier, quand il les a faits, était plus jeune que moi et, d’ailleurs, il avait la cervelle remplie, naturellement, par des images plus gracieuses que la mienne.
Ma vie a été bouleversée par la mort de Bouilhet. Je n’ai plus personne à qui parler ! C’est dur !
– 339 –
Ta grand-mère va bien. – Je lui fais faire, tous les jours, deux promenades dans le jardin.
En fait de nouvelles : Mme de La Chaussée s’en va, enfin, lundi. (Je t’assure qu’elle est intolérable avec sa petite-fille.) La mère Heuzey dîne demain avec nous, et dimanche, je vais dîner chez le terrible Raoul-Duval. Terrible est le mot, car il s’est battu en duel, lundi dernier, avec un nommé Ri-duet, rédacteur du Progrès. – Après la première balle échan-gée, il a voulu qu’on rechargeât les pistolets. Mais son ad-versaire a déclaré en avoir assez. De plus : il a fait caler 1° le sieur Cordhomme et 2° le citoyen Gallois, rédacteur en chef du Progrès. Ce qui faisait trois duels qu’il avait à la fois sur les bras. Depuis qu’il s’est montré si crâne, ces messieurs le respectent infiniment.
C’est dimanche prochain qu’auront lieu les élections. S’il est nommé, on se réjouira. S’il échoue, on se consolera.
Je ne vois plus autre chose à te dire, pauvre chérie. Il a fait, ces jours-ci, une chaleur à crever. L’Horloger, qui est venu hier, trouve que c’est très fâcheux pour les biens de la terre. Mais aujourd’hui le fond de l’air est froid. Quelle belle nuit ! La lune brille sur la rivière, et par ma fenêtre ouverte, j’entends le cri d’un grillon.
Croirais-tu qu’une sotte inquiétude, hier, m’a traversé l’esprit à propos de vous deux. Le Journal de Rouen disait, dans un entrefilet de deux lignes, qu’un petit bateau allant de Bordeaux à La Bastide avait sombré mardi dernier et que huit personnes étaient noyées. – Sans plus de détails. Ta grand-mère, heureusement, ne s’est pas arrêtée longtemps à cette idée.
– 340 –
Écris-nous souvent. Amitiés à Ernest.
Je t’embrasse bien fort.
Ton vieux bonhomme d’oncle qui t’aime.
À GEORGE SAND
[Croisset,] samedi soir, 2 juillet [1870].
Chère bon Maître,
La mort de Barbès m’a bien affligé, à cause de vous ! L’un et l’autre nous avons nos deuils. Quel défilé de morts depuis un an ! J’en suis abruti comme si on m’avait donné des coups de bâton sur la tête. – Ce qui me désole (car nous rapportons tout à nous), c’est l’effroyable solitude où je vis ! Je n’ai plus personne, je dis personne, avec qui causer.
Qui s’occupe aujourd’hui de faconde et de style ?
À part vous et Tourgueneff, je ne connais pas un mortel avec qui m’épancher sur les choses qui me tiennent le plus au cœur. – Et vous habitez loin de moi, tous les deux !
Je continue à travailler, cependant, j’ai résolu de me mettre à mon Saint Antoine, demain ou après-demain. Mais pour commencer un ouvrage de longue haleine, il faut avoir une certaine allégresse qui me manque. J’espère cependant
– 341 – que ce travail extravagant va m’empoigner ? Oh ! comme je voudrais ne plus penser à mon pauvre moi, à ma misérable carcasse ! Elle va très bien la carcasse. – Je dors énormé-ment. « Le coffre est bon », comme disent les bourgeois.
Les affaires de B[ouilhet] m’appelleront à Paris au mois d’août. Puis j’irai passer cinq ou six jours à Dieppe chez ma nièce. – Tout cela m’ennuie et me dérange beaucoup. Les petits voyages me sont odieux. Car j’ai autant de mal à me mettre au travail qu’à l’interrompre. – Et puis je serai forcé de passer à Paris tout le mois d’octobre pour les répétitions d’Aïssé. – Après quoi je reviendrai ici, où je resterai tout l’hiver. Voilà du moins mes projets.
Ma mère va bien ! Ma nièce est à Luchon avec son mari. – J’ai, dans ces derniers temps, lu des choses théologiques assommantes, que j’ai entremêlées d’un peu de Plutarque et de Spinoza. Je n’ai rien de plus à vous dire.
Le pauvre Edmond de Goncourt est en Champagne chez ses parents. Il m’a promis de venir ici à la fin de ce mois. – Je ne crois pas que l’espoir de revoir son frère dans un monde meilleur le console de l’avoir perdu dans celui-ci !
On se paye de mots dans cette question de l’immortalité, car la question est de savoir si le moi persiste. L’affirmative me paraît une outrecuidance de notre orgueil. – Une protestation de notre faiblesse contre l’ordre éternel. La mort n’a peut-être pas plus de secrets à nous révéler que la vie ?
Quelle année de malédiction ! Il me semble que je suis perdu dans le désert. – Et je vous assure, chère maître, que
– 342 – je suis brave, pourtant ! et que je fais des efforts prodigieux pour être stoïque. – Mais la pauvre cervelle est affaiblie, par moments. Je n’ai besoin que d’une chose (et celle-là, on ne se la donne pas), c’est d’avoir un enthousiasme quelconque !
Votre avant-dernière était bien triste. Vous aussi, êtes héroïque, vous vous sentez las ! Que sera-ce donc de nous !
Je vous embrasse comme je vous aime, c’est-à-dire bien fort.
***
Je viens de relire les Entretiens de Goethe et d’Eckermann. Voilà un homme, ce Goethe ! Mais il avait tout, celui-là, tout pour lui.
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
Angers, 2 juillet 1870.
Je vous adresse, cher Monsieur, un modeste volume que je vous prie d’accepter, quoiqu’il soit bien peu digne de vous être offert. Si vous voulez le recommander, vous m’obligerez beaucoup. Il y a longtemps que je n’ai eu de vos nouvelles, êtes-vous heureux, c’est mon désir. Pour moi, je suis triste à la mort et si profondément découragée, que j’ai pris en aver-sion personnes et choses et jusqu’à moi-même. À quoi tout sert-il et même la vie ? Vous êtes peut-être aux eaux ;
– 343 – n’importe où vous soyez vous y êtes à coup sûr plus heureux que moi. La santé de madame votre mère se soutient-elle ? C’est un si grand bonheur d’avoir sa mère ; la mienne me manque à chaque heure du jour. Je crois que l’ennui, le spleen que j’éprouve, sont des signes de fin prochaine.
Adieu, cher Monsieur, pensez à moi quelquefois et croyez toujours à l’inaltérable affection avec laquelle je suis
M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant,] 3 juillet [18]70.
Voilà qu’on revient encore sur Mlle d’Ortosa et qu’on écrit dans La Liberté que j’ai voulu désigner quelqu’un. Je n’ai voulu ni désigner ni peindre un sujet réel et vivant. Désigner serait d’un goût qui n’est pas le mien ; peindre d’après nature ne me serait pas possible puisque je ne connais personne qui ait posé devant moi. Je trouve qu’avec cette habitude d’interprétation on rabaisse la profession d’écrivain et on confirme le grand public dans sa manie de deviner et de re-connaître tous les personnages de la fiction. Voilà ce que je t’ai déjà écrit. Je n’ai pas besoin de te dire que je ne connais point Panoptès. Je ne sais même pas le nom que couvre ce pseudonyme, je n’ai pas besoin de te dire non plus que je ne l’ai pas autorisé à m’interpréter et à me chercher des inten-tions.
– 344 –
Il a plu enfin, mais pas assez. Nos arbres et nos herbes meurent toujours. Nous nous portons bien quand même et nous t’aimons.
G. SAND.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] lundi, 5 heures [4 juillet 1870].
Mais, mon pauvre loulou, j’ai tout de suite accédé à ton désir. – Ta grand-mère t’a écrit devant moi que j’étais tout disposé à t’aller chercher à Luchon, plutôt que de te laisser revenir seule.
Nous ne faisons autre chose que de parler de toi, et tu me dis aujourd’hui que nous n’avons pas l’air de nous in-quiéter de ta chère personne !
Nous ne savons pas quand tu dois revenir, car tes lettres sont contradictoires. Ton avant-dernière annonçait un pro-longement de séjour là-bas ; celle d’Ernest, votre retour vers le milieu de ce mois, et la tienne, d’aujourd’hui, nous laisse encore dans l’incertitude.
Qu’y a-t-il donc ? Je t’assure, ma chérie, que ton épître du 2 juillet était d’un ton amer.
Notre vie, à ta grand-mère et à moi, est bien monotone ! D’Osmoy me fait droguer depuis 8 jours. – Enfin, hier au
– 345 – soir, il m’a annoncé, par un télégramme, son arrivée pour ce soir. Viendra-t-il ? J’en doute encore.
Dès qu’il sera parti, je me mettrai à écrire Saint Antoine. – Mais je ne suis pas en train. Le cœur n’y est pas. L’enthousiasme, ou tout au moins l’espèce de gaieté qu’il faut me manque.
Potinez-vous bien avec les Maletra ? Sans doute qu’ils déchirent les dames Brainne et Lapierre ?
Fais mes amitiés à Ernest Chevalier. Tâche de ne pas t’ennuyer trop. Et de croire, mon loulou, que je prends inté-rêt à tes infirmités. – Mais il faudrait d’abord que je les con-nusse. Peut-on supposer qu’une personne de si belle appa-rence, qu’une jeune femme « qui a un port de reine » (oh ! tu l’as) soit affectée de la moindre tare ? Il me tarde bien de te revoir pour te bécoter !
Es-tu bien sûre que les Eaux ne te fassent pas plus de mal que de bien ?
Si Ernest est obligé de te quitter avant la fin de ta cure et qu’il ne puisse aller te reprendre, je te répète, mon loulou, que je suis à tes ordres. – Seulement j’aimerais à être préve-nu d’avance. – Mais j’espère que tu reviendras bientôt et en bel état.
Ton vieil oncle qui t’aime.
– 346 –
Ce mot d’oncle me fait penser à Mardochée, l’oncle d’Esther. Mais tu ressembles plutôt (dans ta lettre d’aujourd’hui) à l’altière Vasthi.
Cette comparaison m’est venue, parce que je suis en plein dans la Bible.
À EDMOND DE GONCOURT
Croisset, lundi soir [4 juillet 1870].
Mon cher Edmond,
Je ne peux pas dire que votre lettre m’ait fait plaisir. Mais j’ai été bien aise d’avoir de vos nouvelles. Il m’ennuyait de ne pas entendre parler de vous, car j’y pense souvent et profondément, je vous assure. Quelle année ! Quelle abomi-nable année ! Je ne compare pas mes chagrins ou mon cha-grin au vôtre, mais moi aussi j’ai été vigoureusement calotté et j’en demeure étourdi pour longtemps.
J’ai beau me répéter le mot sublime de Goethe « Par-delà les tombes, en avant ! » ça ne me console pas du tout.
Venez donc ici. Nous causerons d’eux. Si rien ne vous retient là-bas, accourez tout de suite. Je vous attends, parce qu’à la fin de ce mois ou au commencement d’août je serai forcé d’aller à Paris puis à Dieppe. Remettre votre visite en septembre, ce serait trop tard. Il me tarde de vous embras-ser, mon pauvre cher vieux. Vous retournerez ensuite à Bar-sur-Seine, si le cœur vous en dit.
– 347 –
Vous ne me jugez pas assez sot pour essayer de vous of-frir des consolations ? Je vous engage, au contraire, à vous plonger dans votre désespoir de toutes vos forces. Il faut qu’il vous fatigue et qu’il arrive, à force d’obsession, par vous ennuyer. C’est après cette période-là, seulement, que les souvenirs douloureux ont leur charme, à ce qu’on pré-tend, du moins.
Lisez-vous quelque chose ? En avez-vous le courage ?
Ainsi c’est convenu ? Nous nous verrons bientôt, n’est-ce pas ?
Ma mère me charge de vous dire qu’elle se joint à moi pour vous inviter.
Sur les deux joues, mon cher Edmond, et tout à vous.
J’ignore votre adresse. Répondez-moi.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] vendredi soir, minuit, 8 [juillet 1870].
Ma chère Caro,
Nous avons été tantôt un peu « marrys » d’apprendre que nous [ne] te verrons pas avant la fin du mois ! Tu es donc malade, mon pauvre loulou ? Reste à Luchon, puisqu’il
– 348 – le faut, et reviens-nous plus robuste. Je ne quitterai pas ta bonne-maman avant ton retour. Ainsi ne te gêne pas.
Puisqu’Ernest te tient compagnie et que tu n’as pas be-soin de moi, je t’avouerai maintenant que ce voyage m’eût beaucoup dérangé, car, demain, sans faute (oui, demain soir, 9 juillet), je me mets définitivement à écrire Saint Antoine ! J’ai besoin de quelque chose d’extravagant pour remonter mon pauvre bourrichon.
J’ai cependant bien travaillé avec d’Osmoy qui est arri-vé ici lundi et en est reparti tantôt, étant trop inquiet de sa femme qui, en effet, est malade. Nous avons réarrangé en-semble une comédie de mon pauvre Bouilhet. C’est-à-dire que nous avons amélioré (je crois) la conduite de la pièce. C’est, pour moi, un travail de deux mois encore. J’espère m’y livrer pendant les répétitions d’Aïssé ? D’ailleurs, rien ne presse. Saint Antoine, avant tout !
Quelle chaleur ! On tombe sur les bottes ! L’eau de la Seine a 20 degrés.
En fait de nouvelles, nous avons eu, avant-hier, la visite de Mme Raoul-Duval, et aujourd’hui celle de ta tante Achille. Voilà tout. C’est peu.
Ta grand-mère va bien. Mais elle s’ennuie de toi, énor-mément et moi aussi.
Je t’embrasse bien fort.
Ton vieil oncle.
– 349 –
Je suppose qu’Ernest a commandé à l’inéluctable Grim-bert de payer le loyer de la rue de Clichy ? Prie-le de dire au même citoyen de payer celui de la rue Murillo.
Et embrasse-le de ma part. Il est bien gentil. Et il me semble qu’il aime fortement sa petite femme pour laisser ainsi « les affaires » !
À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
Croisset, 8 juillet 1870.
Chère Demoiselle,
J’ai reçu votre lettre du 2 juillet et votre petit volume de chroniques. Mais je vous demanderai la permission de ne vous en parler que dans ma prochaine lettre, parce que je n’ai pas eu le temps de le lire jusqu’à présent. Je suis en train d’arranger les affaires de mon pauvre Bouilhet, dont je publierai cet automne un livre de poésies et dont je ferai jouer une pièce en cinq actes.
Je ne suis pas plus gai que vous, car l’année a été, pour moi, atroce. J’ai enterré presque tous mes amis ou du moins les plus intimes. En voici la liste : Bouilhet, Sainte-Beuve, Jules de Goncourt, Duplan, le secrétaire de Cernuschi, et ce n’est pas tout ! mon entourage intellectuel n’existe plus. Je me trouve seul comme en plein désert.
– 350 –
Pour ne pas me laisser aller à la tristesse, je me suis rai-di tant que j’ai pu et je recommence à travailler. La vie n’est supportable qu’avec une ivresse quelconque. Il faut se répé-ter le mot de Goethe : « Par-delà les tombes, en avant ! »
Je me suis remis à une vieille toquade dont je vous ai parlé, je crois. C’est une Tentation de saint Antoine. C’est-à-dire une exposition dramatique du monde alexandrin au IVe siècle. Rien n’est plus curieux que cette époque-là. Je crois que ce livre vous intéressera à cause du milieu qu’il repré-sente. Mais je ne suis pas prêt de l’avoir fini. C’est une be-sogne qui me demandera bien deux ans. Je voudrais m’y perdre tout entier, pour ne plus songer à mes misères et à mes chagrins.
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
Angers, ce 10 juillet [18]70.
Je viens, cher Monsieur, de recevoir votre lettre. Je comprends et partage mieux que personne les sentiments douloureux que vous éprouvez. Il n’est point au monde de douleur comparable à celle causée par la perte d’un ami. Tous les autres chagrins ne sont rien, si l’on songe à ce dé-sert intellectuel qui se fait autour de soi, lorsqu’on n’a plus personne qui comprenne et partage vos sentiments et vos pensées, et combien cela est rare, on ne le trouve pas deux fois. J’admire votre courage de pouvoir travailler ; pour moi, l’inquiétude et la douleur me rendent tout travail impossible.
– 351 –
Il faut pouvoir penser et en même temps oublier pour pou-voir écrire. J’en reviens à mes Chroniques, et je viens vous prier de vouloir bien recommander mon volume, ou le faire recommander dans le plus grand nombre possible de jour-naux, cela doit vous être facile. Il est pénible de demander un service, je n’en ai pas l’habitude, mais à vous dont je connais l’excellent cœur, je ne crains pas de demander ce léger service. J’ai fait imprimer à Château-Gontier, pour obéir aux prières de mes compatriotes ; l’impression me coûte 500 francs pour 300 volumes, ce n’est pas l’argent que je regrette, mais il me serait pénible de voir mon livre aussi enterré, aussi ignoré que son auteur. Obligez-moi donc de le recommander et je suis sûre que si vous y aviez songé, vous auriez prévenu ma demande. Je me réjouis de lire votre nouvel ouvrage, si j’existe jusque-là. Si le travail est long, tant mieux, le plus grand plaisir que cause une œuvre, c’est d’y travailler, on voudrait l’achever et lorsque la dernière page est écrite on regrette d’avoir fini.
Adieu, cher Monsieur, je pense bien à vous, ne m’oubliez pas trop et croyez à l’inaltérable affection avec la-quelle je suis
M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de jeudi, 2 heures [14 juillet 1870].
Chère Caro,
– 352 –
Tu es bien gentille de nous écrire aussi souvent, mais tu devrais nous dire le jour exact de ton retour. Il ne doit pas être fort éloigné ? Ce sera, d’après mes calculs, du 25 au 28 ? Nous aurions une grande déception si tu le retardais ! Et je ne sais pas ce que je ferais de ta grand-mère. Elle va bien, cependant, et son moral est bon, quoiqu’elle s’ennuie de toi considérablement.
D’Osmoy a été content de ma Préface. Je n’y veux plus penser. Je suis tout à Saint Antoine et j’espère à la fin de cette semaine en avoir écrit quatre pages.
En fait de nouvelles, je n’ai rien de curieux à te dire. Avant-hier soir, visite du citoyen Raoul-Duval, avec trois chevaux, quatre chiens et deux jeunes filles. Cela faisait un joli embarras dans le jardin, mais ta bonne-maman s’en est amusée. Pour rester avec elle, j’ai refusé d’aller, aujourd’hui, dîner chez Lapierre. – Dimanche prochain nous aurons le sieur Desprez (d’Honfleur) et sa petite famille.
Je suis encore terrifié par la laideur de la mère Lebret. – Je l’ai regardée hier au crépuscule, comme elle était assise sur le banc, devant le salon. Un jour verdâtre l’éclairait. Elle m’a paru épouvantable, et, en plus, d’une stupidité mirifique. – Mais ce matin, apparition et rognonnements de L’Horloger ! Je ne m’en lasse pas.
J’ai rarement vu une aussi belle nuit que celle qu’il fait maintenant ! La lune brille à travers le tulipier ; les bateaux qui passent font des ombres noires sur la Seine endormie, les arbres se mirent dans son eau, un bruit d’avirons coupe le si-lence à temps égaux : c’est d’une douceur sans pareille ; il serait temps de se coucher, néanmoins.
– 353 –
Ah ! pauvre loulou, tu ne trouves pas les bourgeois qui t’entourent ruisselants de poésie ? Je crois bien ! Plus tu iras et plus tu seras convaincue qu’on ne peut causer qu’avec très peu de monde. Le nombre des imbéciles me paraît, à moi, augmenter de jour en jour. Presque tous les gens qu’on connaît sont intolérables de lourdeur et d’ignorance. On va et revient du mastoc au futile.
***
Fait politique : Le Progrès de Rouen a cessé de paraître aujourd’hui, faute de fonds.
***
Tu remercieras Ernest d’avoir pensé à mon loyer. C’était moins de 400 francs. Je ne sais pas la somme exacte, parce qu’il y avait 60 francs à déduire que me doit mon proprié-taire. – Comment ? Le bon Grimbert n’a plus votre con-fiance ?
Et cette santé, pauvre chat ? Tu ne vas pas, j’espère, commencer une troisième saison de bains.
Allons, adieu. Je t’embrasse bien fort.
Ton vieil oncle.
– 354 –
À FRÉDÉRIC BAUDRY
[Croisset,] vendredi soir [22 juillet 1870].
Mon cher Bonhomme,
Ce n’est pas pour vous parler de la guerre que je vous écris, mais pour vous demander un renseignement archéolo-gique.
Savez-vous quelle était, du temps de Constantin, la forme des livres ? Était-ce des volumes ou des rouleaux ? Il me semble qu’on a publié dernièrement un ouvrage sur les bibliothèques de l’Antiquité ?
Mon saint Antoine lit les Saintes Écritures, mais dans quoi les lit-il ? Voilà la question.
Vous seriez bien gentil de m’instruire là-dessus le plus promptement qu’il vous sera possible.
Je suis écœuré par le spectacle de mes compatriotes. L’enthousiasme guerrier me navre. Pourquoi se bat-on ?
1° Parce que le Français est un coco envieux.
2° Parce que l’état naturel de l’homme est la sauvage-rie : Homo homini lupus.
3° Parce qu’il y a dans la guerre un élément mystique (inanalysable) qui transporte les foules.
– 355 –
Le Congrès de la Paix, le progrès, l’humanité, la civilisa-tion, tout cela me paraît avoir le dessous pour le quart d’heure.
En revenons-nous aux guerres de races ? J’en ai peur !
J’ai assez de moi, des autres, et de tout !
Adieu, mon bon vieux, ne m’oubliez pas.
Le vostre.
Ne devez-vous pas venir à La Neuville au mois de sep-tembre ?
À GEORGE SAND
Croisset, vendredi soir [22 juillet 1870].
Que devenez-vous, chère Maître, vous et les vôtres ?
Moi, je suis écœuré, navré par la bêtise de mes compa-triotes. L’irrémédiable barbarie de l’Humanité m’emplit d’une tristesse noire. Cet enthousiasme, qui n’a pour mobile aucune idée, me donne envie de crever pour ne plus le voir.
Le bon Français veut se battre : 1° parce qu’il est jaloux de la Prusse ; 2° parce que l’état naturel de l’homme est la sauvagerie ; 3° parce que la guerre contient en soi un élé-ment mystique, qui transporte les foules.
– 356 –
En sommes-nous revenus aux guerres de races ? J’en ai peur. L’effroyable boucherie qui se prépare n’a pas même un prétexte. – C’est l’envie de se battre, pour se battre.
Je pleure les ponts coupés, les tunnels défoncés, tout ce travail humain perdu, enfin une négation si radicale !
Le Congrès de la Paix a tort, pour le moment. – La civi-lisation me paraît loin ? Hobbes avait raison : Homo homini lupus !
Le bourgeois d’ici ne tient plus. Il trouve que la Prusse était trop insolente, il veut « se venger ». Vous avez vu qu’un monsieur a proposé à la Chambre le pillage du Duché de Bade ! Ah ! que ne puis-je vivre chez les Bédouins !
J’ai commencé Saint Antoine. – Et ça marcherait peut-être assez bien si je ne pensais pas à la guerre. Et vous ?
Ma mère est à Dieppe chez Caroline, je suis seul, à Croisset, pour longtemps. – Il y fait une jolie petite chaleur. Mais je barbote dans la Seine comme un marsouin.
Et je vous embrasse très fort, chère bon Maître.
À JEANNE DE TOURBEY
[Croisset,] vendredi soir [22 juillet ? 1870].
Chère belle Amie,
– 357 –
Vous l’avez deviné ; je ne suis pas, pour le moment, d’une humeur très folâtre. J’ai par-dessus mes chagrins per-sonnels l’inquiétude publique, ou plutôt j’éprouve un im-mense dégoût à voir l’irrémédiable sauvagerie de l’Humanité.
Comme c’est triste, et comme c’est bête !
Je pense aux ruisseaux de larmes qui vont couler, à toutes ces ruines qu’on va faire !
À force de volonté, j’étais parvenu à me remettre au tra-vail. – Mais la guerre me trouble. J’en suis ahuri. J’ai du mal à me recueillir. – Que ne puis-je aller vivre quelque part où l’on n’entende plus parler de quoi que ce soit.
J’ai appris ce matin par un journal anglais que Paradol s’est tué. Est-ce vrai ?
Quelle abominable année, ma chère amie ! – L’hiver qui se prépare sera, probablement, bien gentil !
Je vous souhaite de broyer moins de noir que moi. – Mais vous ne me parlez pas de votre santé ? La mienne ré-siste, malgré tout ! Je la retrempe dans les flots de la Seine, car tous les soirs, avant mon dîner, je barbote comme un marsouin. C’est ma seule distraction.
Puisque vous ne bougez pas de Paris, j’espère vous voir au mois d’août. D’ici là je vous baise les deux mains bien longuement. Et… (ma foi, oui !) bien tendrement, puisque je suis
– 358 –
Votre vieux
À ERNEST COMMANVILLE
[Croisset, 24 juillet 1870.]
Mon cher Neveu,
Voici ce qui m’arrive : le sieur Duplan, marchand de ta-pis, m’a écrit hier une lettre pathétique où il me supplie de lui envoyer de l’argent avant la fin de ce mois. – Et mes autres créanciers l’imitent ! Bref, je suis harcelé et embêté.
Donc vous seriez bien gentil de m’envoyer de quoi payer mes dettes, – pour en finir. Il me faudrait quinze cents francs, maintenant, et quinze cents autres, dans les premiers jours d’août. En tout, 3 mille francs.
Vous allez dire que votre brave oncle mange son saint-frusquin. C’est vrai ! Mais qu’y faire ? Cette année a été pour moi désastreuse de toutes les façons. Espérons que les autres seront plus douces et moins coûteuses.
J’ai reçu, ce matin, une lettre de ma mère. – On m’y parle de tout le monde, sauf de Putzel, embrassez-la de ma part ainsi que les autres.
Tout à vous, mon brave.
– 359 –
Sacré nom de Dieu ! qu’y fait chaud !
***
Dimanche matin, 24 juillet.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 26 juillet [1870].
Je trouve cette guerre infâme, cette Marseillaise autori-sée un sacrilège. Les hommes sont des brutes féroces et va-niteuses. Nous sommes dans le deux fois moins de Pascal. Quand viendra le plus que jamais ?
Nous avons ici des 40 et 45 degrés de chaleur à l’ombre. On incendie les forêts : autre stupidité barbare. Les loups viennent se promener dans notre cour où nous les chassons la nuit, Maurice avec un revolver, moi avec une lanterne. Les arbres quittent leurs feuilles et peut-être la vie. L’eau à boire va nous manquer. Les récoltes sont à peu près nulles, mais nous avons la guerre, quelle chance ! L’agriculture pé-rit, la famine menace, la misère couve en attendant qu’elle se change en Jacquerie. Mais nous battrons les Prussiens. Malbrough s’en va-t-en guerre !
Tu disais avec raison que pour travailler, il fallait une certaine allégresse. Où la trouver par ce temps maudit ? Heureusement nous n’avons personne de malade à la mai-
– 360 – son. Quand je vois Maurice et Lina agir, Aurore et Gabrielle jouer, je n’ose pas me plaindre de crainte de perdre tout.
Je t’aime, mon cher vieux, nous t’aimons tous.
Ton troubadour,
G. SAND.
À ERNEST COMMANVILLE
[Croisset, 27 juillet 1870.]
Mon cher Ernest,
Je dois à Duplan 1 800 francs. – Sa facture est à Paris.
Quoique je ne comprenne pas très bien ce que vous me dites, je lui écris de s’adresser à vous pour avoir de l’argent. – Est-ce là ce qu’il fallait faire ?
Ledit Duplan m’a l’air extrêmement pressé. – Et je crois qu’il aurait mieux aimé que je lui envoyasse, illico, 1 500 francs comme j’en avais l’intention ? mais je vous obéis.
Quand j’irai à Dieppe vers la fin de la semaine pro-chaine, je prendrai le reste.
Merci et tout à vous.
Mercredi matin.
– 361 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de jeudi [28 juillet 1870].
Mon pauvre Loulou,
Je voulais t’écrire tantôt avant le dîner ; mais j’ai reçu à ce moment-là la visite de Bataille et de son épouse, accom-pagnée de ses deux enfants. – Nous n’avons parlé que de la guerre, bien entendu. Je vois que tout le monde est inquiet, moi-même, bien que je sois peu patriote, je me sens le cœur tout serré. L’angoisse publique me gagne, et s’ajoutant à mes motifs personnels d’embêtement, ça ne laisse pas que de faire un joli petit total. Toi aussi, ma chère Caro, tu me pa-rais un peu sombre ? Est-ce que ton mari a de sérieuses in-quiétudes relativement à ses affaires ? Ou bien est-ce toi, seulement, qui te préoccupes outre mesure ? Je crois que, de toute façon, j’ai mangé (comme on dit) mon pain blanc le premier. L’avenir ne m’apparaît point sous des couleurs de rose. Si je te savais absolument heureuse, au moins ! ce se-rait une consolation, car tu es bien la personne de la terre que j’aime le mieux, ma chère Caro. – Comme je regrette ta gentille compagnie ! Songe donc que je n’en ai plus, mainte-nant, aucune ! Voilà que je vais m’attendrir comme une bête ! Causons d’autre chose !
De quoi ? Du bon Saint Antoine ? Eh bien, il va doucet-tement. J’espère en avoir écrit 14 ou 15 pages au milieu de la semaine prochaine. – Alors j’irai te faire une petite visite.
Tâche de secouer ta grand-mère. Il faut ne pas la plaindre, et l’empêcher de penser à elle-même, continuelle-ment.
– 362 –
J’ai reçu une lettre lamentable de Mme Sand. Il y a une telle misère dans son pays, qu’elle redoute une jacquerie. Les loups viennent la nuit jusque sous ses fenêtres, poussés par la soif. – Et elle leur fait la chasse avec son fils.
Il y a des tableaux plus gais, tels que la vue de l’Horloger, dont j’ai joui ce matin.
Je m’aperçois que cet imbécile-là occupe une place dans mon existence ; car il est certain que je suis joyeux quand je l’aperçois. Ô puissance de la Bêtise !
Je pense qu’Ernest m’a envoyé quelque argent à Du-plan, le marchand d’étoffes.
Embrasse ta grand-mère pour moi.
Deux bécots sur tes bonnes joues.
Ton vieil oncle.
À EDMA ROGER DES GENETTES
Croisset, dimanche [31 juillet 1870].
Chère Madame,
J’ai été, il y a huit jours, chez le Général, pour lui sou-haiter victoire et bon retour ; mais il était déjà parti. Savez-vous, à ce propos, que des conscrits sont venus lui faire une
– 363 – ovation, dont il n’a pu jouir, car il était décampé ? Comme je vous plains ! Que vous devez être inquiète ! J’ai bien pensé à vous tous ces temps-ci. Voilà pourquoi je vous écris.
Je ne sais pas si je vais blesser votre patriotisme, mais je suis navré par le spectacle de mes compatriotes. L’irrémédiable barbarie de l’humanité m’emplit d’une tris-tesse noire. Je pleure les ponts coupés, les chemins de fer abîmés, tant de travail perdu ! sans compter les morts, qui vont être nombreux ! Je ne vois pas une idée dans cette guerre. On se bat pour le plaisir de se battre ; je n’y com-prends rien. Le bourgeois (oui ! l’odieux bourgeois de Rouen, le cotonnier) est d’une férocité impossible à décrire. Il trouve que la Prusse l’a joué ! que Bismarck a été insolent envers lui ! Il ne se tient plus…, c’est à donner le vertige.
La guerre contient en soi un élément mystique inanaly-sable : c’est le seul côté par lequel les foules voient l’idéal.
Mon travail se ressent de cette commotion universelle. Au lieu de songer à Saint Antoine, je pense trop aux horreurs qui se préparent, et je suis ici complètement seul, ruminant mon passé comme un vieillard, ce qui n’est pas d’une foli-chonnerie extrême.
Êtes-vous plus gaie que moi ? Moins encore peut-être ? – Et votre santé ?
Mes bons souvenirs à votre mari.
Je vous baise les deux mains, chère Madame, et suis à vous.
– 364 –
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, lundi, 5 heures du soir [1er août 1870].
Merci de tes conseils, ma chère Caro, mais, Dieu merci, je les crois inutiles. Il y a cependant dans ta lettre apportée par le frère de Daviron deux ou trois expressions qui me mettent la puce à l’oreille ?
Comme ton mari doit être en courses continuellement, tu serais bien aimable de venir nous faire une visite, ne se-rait-elle que de quelques heures. La semaine ne se passera pas sans qu’on te voie, n’est-ce pas ?
Ta grand-mère va très bien.
Les habitants de Nogent me paraissent en proie à une horrible venette ; et l’automate est dévissé, complètement.
Nous avons eu ce matin à déjeuner le petit Baudry et Philippe.
Plus j’y songe, plus je trouve que j’ai besoin de te parler, pour convenir ensemble d’un tas de choses.
Ne te presse pas, car tu recevras de moi, mercredi ma-tin, une lettre qui te donnera des nouvelles de Paris.
Adieu, pauvre loulou. Bon courage ! Je t’embrasse.
Ton vieil oncle qui se ronge de son inaction.
– 365 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mardi, 6 heures [2 août 1870].
Rien de neuf chez moi. – Nous venons d’apprendre la dépêche de Verdun. Mais nous n’osons encore y croire.
Ce qui me ronge, ma chère Caro, c’est mon inaction for-cée. Si elle dure quelque temps encore, je crois que j’éclaterai.
J’ai eu, hier, un bel accès de fureur, causé par une plai-santerie du jeune Baudry. – J’ai même hésité à aller à Rouen tout exprès pour lui flanquer des calottes. Je te conterai cela.
L’impassibilité de ta grand-mère est sublime. Je n’ai que mon voisin Fortin qui me comprenne. Il vient me voir plu-sieurs fois par jour, car sa femme l’exaspère par son calme. – Nous irons ce soir à Rouen ensemble pour avoir les nou-velles.
Donne-nous des tiennes et surtout de celles des affaires d’Ernest.
Le père Cottard a des hallucinations. Il croit que les Prussiens se livrent sur son épouse à des actes de la plus complète immoralité, et il veut étrangler cette même épouse qu’il prend pour les Prussiens.
Le docteur Morel est venu le voir tout à l’heure.
Je trouve cette petite anecdote pleine de charme.
– 366 –
Mais si ça dure comme ça quelque temps, tout le monde perdra la boule !
Adieu, pauvre chérie, je t’embrasse bien fort.
Ton vieil oncle qui t’aime.
J’ai bien envie de te voir.
À GEORGE SAND
[Croisset, 3 août 1870.]
Comment ! chère Maître ? vous aussi, démoralisée, triste ? Que vont devenir les faibles, alors ?
Moi, j’ai le cœur serré, d’une façon qui m’étonne. – Et je roule dans une mélancolie sans fond, malgré le travail, mal-gré le bon Saint Antoine qui devait me distraire. Est-ce la suite de mes chagrins réitérés ? C’est possible. Mais la guerre y est pour beaucoup. Il me semble que nous entrons dans le noir ?
Voilà donc l’homme naturel ! Faites des théories mainte-nant ! Vantez le Progrès, les lumières, le bon sens des masses, et la douceur du peuple français. Je vous assure qu’ici, on se ferait assommer si on s’avisait de prêcher la Paix.
– 367 –
Quoi qu’il advienne, nous sommes reculés pour long-temps.
Les guerres de races vont peut-être recommencer ? On verra, avant un siècle, plusieurs millions d’hommes s’entretuer en une séance ? Tout l’Orient contre toute l’Europe, l’ancien monde contre le nouveau ! Pourquoi pas ? Les grands travaux collectifs comme l’isthme de Suez sont peut-être, sous une autre forme, des ébauches et des prépa-rations de ces conflits monstrueux dont nous n’avons pas l’idée ?
Peut-être, aussi, que la Prusse va se recevoir une forte raclée, qui entrait dans les desseins de la Providence, pour rétablir l’équilibre européen ? Ce pays-là tendait à s’hypertrophier, comme la France l’a fait sous Louis XIV et Napoléon. Les autres organes s’en trouvent gênés. De là un trouble universel. – Des saignées formidables seraient-elles utiles ?
Ah ! lettrés que nous sommes ! L’humanité est loin de notre idéal ! Et notre immense erreur, notre erreur funeste, c’est de la croire pareille à nous, et de vouloir la traiter en conséquence.
Le respect, le fétichisme qu’on a pour le Suffrage univer-sel, me révolte plus que l’infaillibilité du Pape (lequel vient de rater joliment son effet, par parenthèse. Pauvre vieux !). Croyez-vous que si la France, au lieu d’être gouvernée, en somme, par la foule, était au pouvoir des Mandarins, nous en serions là ? Si, au lieu d’avoir voulu éclairer les basses classes, on se fût occupé d’instruire les hautes, vous n’auriez
– 368 – pas vu M. de Kératry proposer le pillage du duché de Baden, mesure que le public trouve très juste.
Étudiez-vous Prudhomme, par ces temps-ci ? Il est gi-gantesque ! Il admire Le Rhin de Musset, et demande si Mus-set « a fait autre chose » ? Voilà Musset passé poète-national ! et dégotant Béranger ! Quelle immense bouffonne-rie que… tout !
Mais une bouffonnerie peu gaie.
La misère s’annonce bien. Tout le monde est dans la gêne, à commencer par moi ! Mais nous étions, peut-être, trop habitués au confortable et à la tranquillité. Nous nous enfoncions dans la matière ? Il faut revenir à la grande tradi-tion, ne plus tenir à la Vie, au Bonheur, à l’argent, ni à rien ; être ce qu’étaient nos grands-pères, des personnes légères, gazeuses.
Autrefois, on passait son existence à crever de faim. La même perspective pointe à l’horizon. – C’est abominable ce que vous me dites sur le pauvre Nohant ! La campagne, ici, a moins souffert que chez vous.
Je m’en vais après-demain à Dieppe, où ma mère est chez sa petite-fille. Elle vieillit et s’affaiblît d’une façon ef-frayante. – De ce côté-là, aussi, l’avenir, pour moi n’est pas drôle.
Je serai lundi à Paris. Écrivez-moi donc rue Murillo, 4, où je resterai une huitaine, environ. Il faut que je sache ce que va devenir Aïssé et le volume de vers de Bouilhet. – Ça
– 369 – me force à revoir cet excellent Michel Lévy – et nous autres, quand nous reverrons-nous ?
Amitiés à tout le monde et à vous mes tendresses.
Croisset, mercredi 3 août.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, dimanche soir [7 août 1870].
Es-tu à Paris, au milieu de cette tourmente ? Quelle le-çon reçoivent les peuples qui veulent des maîtres absolus ! France et Prusse s’égorgeant pour des questions qu’elles ne comprennent pas ! Nous voilà dans les grands désastres, et que de larmes au bout de tout cela, quand même nous se-rions vainqueurs ! On ne voit que de pauvres paysans pleu-rant leurs enfants qui partent. La mobile nous emmène ceux qui nous restaient, et comme on les traite pour commencer ! Quel désordre, quel désarroi dans cette administration mili-taire qui absorbait tout et devait tout avaler ! Cette horrible expérience va-t-elle enfin prouver au monde que la guerre doit être supprimée ou que la civilisation doit périr ?
Nous en sommes ici, ce soir, à savoir que nous sommes battus. Peut-être demain saurons-nous que nous avons bat-tu, et de l’un comme de l’autre que restera-t-il de bon et d’utile ?
– 370 –
Il a enfin plu ici, avec un orage effroyable qui a tout bri-sé. Le paysan laboure et refait ses prairies, piochant tou-jours, triste ou gai. Il est bête, dit-on : non, il est enfant dans la prospérité, homme dans le désastre, plus homme que nous qui nous plaignons ; lui, ne dit rien et, pendant qu’on tue, il sème, réparant toujours d’un côté ce qu’on détruit de l’autre. Nous allons tâcher de faire comme lui et de chercher une source jaillissante à 50 ou 100 mètres sous terre. L’ingénieur est ici et Maurice lui enseigne la géologie du sol. Nous tâchons de fouiller les entrailles de la terre pour ou-blier ce qui se passe dessus. Mais on ne peut se distraire de cette consternation !
Écris-moi où tu es. Je t’envoie ceci au jour dit, rue Mu-rillo. Nous t’aimons et nous t’embrassons tous.
G. SAND.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] mardi, 3 heures [9 août 1870].
Pas de nouvelles de l’armée ! Je viens de la place de la Concorde. Tout est tranquille. Mais la venette des Parisiens n’a pas de nom ! J’en suis indigné.
Les bruits les plus contradictoires circulent. Ce qu’il y a de sûr, c’est que tout le monde perd la boule. Et que nous sommes dans un affreux gâchis.
– 371 –
J’ai été chez vous tout à l’heure. Je sais que vous êtes repartis hier, au soir.
En fait de conseils je n’en ai qu’un à vous donner : de la Prudence !
Tout à vous et à bientôt.
Dès que j’aurai une vraie nouvelle, vous la saurez.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant,] 15 août, soir [1870].
Je t’ai écrit à Paris selon ton indication, le 8. Tu n’y es donc pas ? C’est probable. Au milieu d’un tel désarroi publier Bouilhet, un poète, ce n’est pas le moment.
J’ai le cœur faible, moi, il y a toujours une femme dans la peau du vieux troubadour. Cette boucherie humaine met mon pauvre cœur en loques. Je tremble aussi pour tous mes enfants et amis qui vont peut-être se faire hacher. Et, au mi-lieu de tout cela, pourtant mon âme se relève et a des élans de foi. Ces leçons féroces qu’il nous faut pour comprendre notre imbécillité doivent nous servir. Nous faisons peut-être notre dernier retour vers les errements du vieux monde. Il y a des principes nets et clairs pour tous aujourd’hui, qui doi-vent se dégager de cette tourmente. Rien n’est inutile dans
– 372 – l’ordre matériel de l’univers. L’ordre moral ne peut échapper à la loi. Le mal engendre le bien. Je te dis que nous sommes dans le deux fois moins de Pascal pour arriver au plus que ja-mais ! C’est toute la mathématique que je comprends.
J’ai fini un roman au milieu de cette tourmente, me hâ-tant pour n’être pas brisée avant la fin. Je suis lasse comme si je m’étais battue avec nos pauvres soldats.
Je t’embrasse. Dis-moi où tu es, ce que tu penses.
Nous t’aimons tous.
G. SAND.
La belle Saint-Napoléon que voilà !
À EDMA ROGER DES GENETTES
Croisset, mercredi [17 août 1870].
Avez-vous des nouvelles du Général ?
J’ai su avant-hier qu’il s’était tiré des premiers engage-ments.
Comme je pense aux inquiétudes que vous devez avoir !