Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
C’est une perte de 5 à 6 mille francs au moins.
– 1296 –
J’ai beau ne faire toujours que de l’Art, je gêne tous les gouvernements ! Le Candidat n’aurait point passé sans la protection de mon ami Chennevières (sic).
On exècre le style, voilà le vrai. « On » veut dire tout Pouvoir, quel qu’il soit.
Néanmoins, le bon Saint Antoine paraîtra dans la se-maine de Pâques. Vous aurez, bien entendu, chère Madame, un des premiers exemplaires.
Amitiés à M. Roger.
Je vous baise les deux mains et suis vôtre
GVE.
Je crois que je serai très bien joué.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] samedi soir [28 février 1874].
Mon Loulou,
La 1re est décidée pour vendredi, et la répétition générale pour mercredi. – Mais, d’ici là, il y aura encore du change-ment. Je pourrais bien n’être joué que samedi ou lundi. À la grâce de Dieu, du reste ! Je ne pense plus du tout au Candi-
– 1297 – dat ! Tel est mon caractère. C’est une idée usée dans mon cerveau. – Tant mieux ! je n’en serai que plus calme.
Mais ce qui m’exaspère, ce sont les gens qui me deman-dent des places ! Il y a des âmes sans pitié ! J’en cognois qui m’ont écrit jusqu’à 6 lettres pour avoir un balcon ! Mon pauvre Bouilhet avait l’idée d’un livre intitulé Les Gladiateurs modernes. Je comprends maintenant la profondeur de son idée. Il faut que nous amusions, dussions-nous en crever !
Il me sera impossible de donner (même en location) le quart des places que j’ai promises. Bonsoir !
Je ne sais pas pourquoi je t’écris, ce soir ? Car je n’ai rien à te dire : par besoin de causer, sans doute ! Nous nous voyons si peu ! Et je te ferai observer, à ce propos, que tu ne viens jamais me faire de visites ! tandis que tu vas chez un tas d’imbéciles, soit dit sans t’offenser.
Probablement que lundi, vers 4 heures du soir, je passe-rai chez toi ? en revenant de chez Charpentier, où je resterai tout l’après-midi à relire Saint Antoine. Nous avons laissé échapper des fautes. – C’est mardi qu’on m’a promis mes places.
Mon rhume dure toujours. Je suis très fatigué, doux et mélancolieux.
Ta vieille Nounou
t’embrasse.
– 1298 –
À GEORGE SAND
[Paris,] samedi soir [28 février 1874].
Chère Maître,
La 1re du Candidat est fixée à vendredi prochain à moins que ce ne soit samedi. Ou peut-être lundi 9 ? Elle a été retar-dée par une indisposition de Delannoy. Et par L’Oncle Sam. Car il fallait attendre que ledit Sam fût descendu au-dessous de 1 500 fr. !
Je crois que ma pièce sera très bien jouée ? voilà tout. Car pour le reste, je n’ai aucune idée. Et je suis fort calme sur le résultat, indifférence qui m’étonne beaucoup.
Si je n’étais harcelé par des gens qui me demandent des places, j’oublierais absolument que je vais bientôt compa-raître sur les planches, et me livrer, malgré mon grand âge, aux risées de la populace. Est-ce stoïcisme ou fatigue ?
J’ai eu (et j’ai encore) la grippe. D’où résulte pour votre Cruchard une lassitude générale, accompagnée d’une vio-lente (ou plutôt profonde) mélancolie. Tout en crachant et toussant au coin de mon feu je rumine ma jeunesse. Je songe à tous mes morts, je me roule dans le Noir ! Est-ce le résultat de trop d’activité depuis huit mois, ou l’absence ra-dicale de l’élément femme dans ma vie, mais jamais je ne me suis senti plus abandonné, plus vide et plus meurtri. – Ce que vous me dites (dans votre dernière lettre) de vos chères petites m’a remué jusqu’au fond de l’âme ! Pourquoi n’ai-je pas cela ! j’étais né avec toutes les tendresses ! pourtant.
– 1299 –
Mais on ne fait pas sa destinée. On la subit ! J’ai été lâche dans ma jeunesse. J’ai eu peur de la Vie ! Tout se paye.
Causons d’autre chose. Ce sera plus gai.
S.M. l’empereur de toutes les Russies n’aime point les Muses. La Censure de l’« autocrate du Nord » a formelle-ment défendu la traduction de Saint Antoine et les épreuves m’en sont revenues de Saint-Pétersbourg, dimanche dernier. L’édition française sera, mêmement, interdite. C’est pour moi une perte d’argent assez grave. Il s’en est fallu de très peu que la Censure française n’empêchât ma pièce. L’ami Chennevières m’a donné un bon coup d’épaule. – Sans lui, je ne serais pas joué. Cruchard déplaît au Temporel. Est-ce drôle cette haine naïve de l’Autorité, de tout gouvernement, quel qu’il soit, contre l’Art !
Avez-vous lu le 93 du père Hugo ? J’aime mieux ce livre-là que ses deux derniers. Il y a de bien belles choses dans le 1er volume. Mais tous les personnages parlent en Hugo. Il n’a pas le don de faire des bonshommes vrais.
Je lis maintenant des livres d’hygiène. Oh ! que c’est comique ! quel aplomb que celui des médecins ! quel toupet ! quels ânes, pour la plupart ! Je viens de finir La Gaule poé-tique du sieur Marchangy (l’ennemi de Béranger !). Ce bou-quin m’a donné des accès de rire. Pour me retremper dans quelque chose de fort, j’ai relu l’immense, le sacro-saint, l’incomparable Aristophane ! Voilà un homme, celui-là ! Quel monde que celui où de pareilles œuvres se produi-saient…
– 1300 –
Mardi prochain je suis invité de signer le contrat de Mlle Viardot. Le bon Tourgueneff m’a l’air très content de ce mariage.
J’ai vu le Prince Napoléon. – Qui m’a paru maigri et bruni. Il m’a demandé de vos nouvelles. Nous avons peu causé de politique, Dieu merci.
Je vous baise sur les deux joues, tendrement.
Votre vieux
À GEORGES CHARPENTIER
[Paris, février-mars 1874.]
Mon cher Ami,
N’oubliez pas de m’envoyer demain, avec les épreuves, le guide-âne pour les corrections typographiques.
Et donnez-moi des nouvelles de mon filleul et de sa maman.
Toutes mes amitiés au papa.
Son.
Jeudi matin.
– 1301 –
À EDMOND LAPORTE
[Paris,] lundi soir [2 mars 1874].
Mon cher Ami,
C’est samedi qu’a lieu ma première.
La dernière répétition générale est vendredi à 1 heure.
Je compte vous voir chez moi samedi matin, mais si vous arriviez à Paris et qu’il vous fût agréable d’aller à la ré-pétition, voici votre entrée.
Un baiser de ma part à Julio.
Il m’en ennuie énormément.
À HENRY HARRISSE
[Paris, 3 mars 1874.]
Je vous présente M. John Pradier, le fils du célèbre sta-tuaire.
Je m’intéresse beaucoup à lui et si vous pouvez l’obliger dans l’affaire dont il va vous entretenir, je vous en serai très reconnaissant.
– 1302 –
Tout à vous
Votre
Mardi 4 (sic) mars.
À RAOUL-DUVAL
[Paris, 6 mars 1874.]
Mon cher Ami,
C’est vendredi vers 1 heure, je crois, qu’a lieu ma répéti-tion. La 1re est pour samedi. Voici votre entrée.
Laissez entrer à la répétition générale du Candidat M. Raoul-Duval.
6 mars.
À LÉONIE BRAINNE.
[Paris, 6 mars 1874.]
Non, c’est mardi la répétition et mercredi la première.
J’ai sérieusement peur de crever de rage.
À vous, que j’ai envie de manger.
– 1303 –
GVE.
Vendredi soir.
À GEORGES CHARPENTIER
[Paris, 6 mars 1874.]
Encore un renfoncement !!
Je suis remis à Mercredi. (La répétition est pour mardi.)
Venez me voir dimanche, je vous donnerai ce que j’aurai pu arracher (comme places).
À vous.
Vendredi soir.
À EDMOND LAPORTE
[Paris,] vendredi soir [6 mars 1874].
Ma première n’a lieu que mercredi 11. La répétition gé-nérale mardi.
C’est à grand-peine que j’ai pu vous faire inscrire pour deux strapontins.
– 1304 –
Je crève de rage.
À EDMA-ROGER DES GENETTES
[Paris, 6 mars 1874.]
Chère Madame,
J’ai enfin trois places pour la 1re de lundi. Je n’ose les confier à la poste, mais seriez-vous assez bonne pour les faire prendre demain matin chez moi. – De midi à 2 heures. Excusez, je vous prie, le sans-gêne du procédé. Mais je suis tellement ahuri que je ne sais trop ce que je fais.
Ne m’en croyez pas moins votre tout dévoué et très humble.
Vendredi soir, 5 h. 1/2.
À RAOUL-DUVAL
[Paris, 7 mars 1874.]
Voici, cher ami, ce que j’ai pris pour vous.
Vous seriez bien aimable de venir demain me faire une visite dans l’après-midi.
– 1305 –
Tout à vous.
Samedi matin.
À MARGUERITE CHARPENTIER
[Paris, 7 ou 8 mars 1874.]
Chère Madame,
Je reçois votre pancarte japonaise au moment où je ve-nais de vous prévenir que ma première n’a lieu que mercre-di 11.
Je suis écœuré par tous ces retards ! et je vous présente mes excuses.
C’est à grand-peine que j’ai pu vous avoir une loge ; elle est de quatre places. Je n’en ai qu’une et il n’y a pas eu loca-tion.
Probablement que d’ici à mercredi je vous prierai d’y re-cevoir deux belles dames.
Donc à mardi, une heure précise.
En vous baisant les mains, je suis, Madame,
Votre.
– 1306 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris, 8 mars 1874.]
J’ai tant de choses à te dire que j’irai ce soir dîner chez toi à 6 h. 1/2, car c’est le jour de musique.
Réponds à Mme Charpentier que sans doute la soirée se-ra retardée, ce dont je suis désolé, etc.
Puis invite-la de ta part à une place (la sienne) dans ta loge.
Car il m’a été impossible d’en avoir une pour elle.
Tu as 5 places qu’il faut ainsi répartir : M. et Mme Commanville, Mme Charpentier, Mme Roquière (j’aimerais mieux que ce fût Mme Sandeau ou Mme Viardot qui n’en auront pas).
La 5e place sera pour M. Roquière (qui pourrait bien al-ler au diable !).
Enfin à tantôt.
Ton
Ernest peut dès maintenant retirer à la location 2 orchestres au nom de Landry.
– 1307 –
Je m’en suis collé pour 228 francs.
J’ai payé un orchestre 40 francs.
Ils en vaudront plus de 100, mercredi.
À IVAN TOURGUENEFF
[Paris, 8 mars 1874.]
Mon bon Vieux,
La première a lieu mercredi, et la répétition générale mardi à midi et demi.
Jusqu’à présent, je n’ai pas de loge pour vous. (Oh ! quelle histoire que celle des places !) Mais j’ai trois fauteuils d’orchestre. Ma nièce n’a qu’une loge de secondes.
Je m’en suis collé pour 228 francs ; et ceux que j’aime ne seront pas placés ou le seront mal.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant, 10 mars 1874.]
Nos deux petites cruellement grippées m’ont pris tout mon temps, mais je suis, dans les journaux, la marche de ta
– 1308 – pièce. J’irais t’applaudir, mon Cruchard chéri, si je pouvais quitter ces chères petites malades. C’est donc mercredi qu’on te juge. Le jury peut être bon, ou bête, on ne sait ja-mais !
Je me suis remise aussi à la pioche après m’être reposée du long roman publié par la Revue et qui a du succès. Je te l’enverrai quand il sera en volume.
Toi, donne-moi vite des nouvelles, jeudi. Je n’ai pas be-soin de te dire que le succès et l’insuccès ne prouvent rien, et que c’est un billet à la loterie. Il est agréable de réussir ; il doit être, pour un esprit philosophique, peu désolant d’échouer. Moi, sans rien savoir de la pièce, je crois à un succès du premier jour. Pour le succès de durée, c’est tou-jours l’inconnu et l’imprévu au jour le jour.
Nous t’embrassons tous bien tendrement.
G. SAND.
À GEORGE SAND
[Paris,] jeudi, 1 heure [12 mars 1874].
Chère Maître,
Pour être un Four, c’en est un ! Ceux qui veulent me flat-ter prétendent que la pièce remontera devant le vrai public, mais je n’en crois rien !
– 1309 –
Mieux que personne je connais les défauts de ma pièce. Si Carvalho ne m’avait point, durant un mois, blasé dessus avec des corrections imbéciles (que j’ai enlevées) j’aurais fait des retouches ou plutôt des changements qui eussent peut-être modifié l’issue finale. Mais j’en étais tellement écœuré que pour un million je n’aurais pas changé une ligne. Bref je suis enfoncé.
Il faut dire aussi que la salle était détestable. Tous gan-dins et boursiers qui ne comprenaient pas le sens matériel des mots. On a pris en blague des choses poétiques. Un poète dit : « C’est que je suis de 1830, j’ai appris à lire dans Hernani et j’aurais voulu être Lara. » Là-dessus, une salve de rires ironiques ! etc.
Et puis, j’ai dupé le public à cause du titre. Il s’attendait à un autre Rabagas ! Les conservateurs ont été fâchés de ce que je n’attaquais pas les républicains. De même les com-munards eussent souhaité quelques injures aux légitimistes.
Mes acteurs ont supérieurement joué, Saint-Germain entre autres. Delannoy qui porte toute la pièce est désolé. Et je ne sais comment faire pour adoucir sa douleur.
Quand à Cruchard, il est calme, très calme ! Il avait très bien dîné avant la représentation et après la représentation il a encore mieux soupé. Menu : 2 douzaines d’Ostende, une bouteille de champagne frappé, 3 tranches de roastbeef, une salade de truffes, café et pousse-café.
La religion et l’Estomac soutiennent Cruchard.
– 1310 –
J’avoue qu’il m’eût été agréable de gagner quelque ar-gent. – Mais comme ma chute n’est ni une affaire d’art ni une affaire de sentiment, je m’en bats l’œil profondément.
Je me dis : « Enfin c’est fini ! » et j’éprouve comme un sentiment de délivrance.
Le pire de tout c’est le potin des billets ! Notez que j’ai eu 12 orchestres et une loge (Le Figaro avait 18 orchestres et 3 loges). Je n’ai même pas vu le chef de claque. On dirait que l’administration du Vaudeville s’était arrangée pour me faire tomber. – Son rêve est accompli.
Je n’ai pas donné le quart des places dont j’avais besoin. Et j’en ai acheté beaucoup – pour des gens qui me débi-naient éloquemment, dans les corridors. Les bravos de quelques dévoués étaient étouffés tout de suite par des « chuts ». Quand on a prononcé mon nom à la fin, il y a eu des applaudissements (pour l’homme mais non pour l’œuvre), avec accompagnement de deux jolis coups de sif-flet partant du Paradis. Voilà la vérité.
La petite presse de ce matin est polie. – Je ne peux pas lui en demander davantage.
Adieu, chère bon maître. Ne me plaignez pas. – Car je ne me trouve pas à plaindre. Moi aussi, j’ai eu comme vos pe-tites une affreuse grippe. – Mais ça va mieux.
Et je vous embrasse trétous.
Votre vieux
– 1311 –
Un beau mot de mon domestique en me remettant ce matin votre lettre. Comme il connaît votre écriture, il m’a dit, en soupirant : « Ah ! la meilleure n’était pas là, hier soir. »
Ce qui est bien mon avis.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant, samedi 14 mars 1874.]
J’ai passé environ vingt-cinq fois par l’épreuve, la pire est l’écœurement dont tu parles. On ne voit jamais sa pièce, on ne l’entend pas, on ne la connaît plus, elle vous devient indifférente. De là vient la philosophie avec laquelle les au-teurs qui par hasard sont artistes acceptent le verdict quel qu’il soit.
J’avais déjà des nouvelles de ta représentation. Le pu-blic n’était pas bon. Le sujet avait trop d’actualité pour plaire. On n’aime pas à se voir tel qu’on est. Il n’y a plus de milieu au théâtre entre l’idéal et la polissonnerie. Il y a un public pour les deux extrêmes. L’étude des mœurs choque les mauvaises mœurs, et comme il n’y en a peut-être plus d’autres, on appelle ennuyeux, ce qui est désagréable. Enfin ! tu ne t’en affliges pas et c’est ce qu’il faut jusqu’à la re-vanche.
Je ne sais rien de ta pièce, sinon qu’elle était pleine de talent supérieur (c’est Saint-Germain qui m’écrivait ça der-nièrement, mais qu’il n’espérait pas qu’elle fût au goût du
– 1312 – moment). Tu me l’enverras imprimée, et je te dirai si c’est Cruchard ou le public qui se trompe. Vois ta seconde et ta troisième. Sache si les diverses couches de public ont des différences d’appréciations dont tu puisses te rendre compte.
Pour les billets donnés à tout le monde excepté à l’auteur, c’est toujours comme ça pour moi. Nous sommes trop débonnaires, et pour les amis qui trahissent, c’est comme ça pour tout le monde.
Je t’embrasse et je t’aime. Prends vite ta revanche, je ne suis pas en peine de l’avenir.
Tendresses de nous tous. Dis à ton larbin qu’il a raison et qu’il est un brave garçon. Les petites vont mieux. Je tra-vaille.
À GEORGE SAND
[Paris,] dimanche [15 mars 1874].
Comme il aurait fallu lutter et que Cruchard a en horreur l’action, j’ai retiré ma pièce sur 5 mille fr. de location ! tant pis ! je ne veux pas qu’on siffle mes acteurs ! Le soir de la seconde, quand j’ai vu Delannoy rentrer dans la coulisse avec les yeux humides, je me suis trouvé criminel et me suis dit : « assez ! » (trois personnes m’attendrissent : Delannoy, Tourgueneff et mon domestique !). Bref c’est fini. J’imprime ma pièce, vous la recevrez vers la fin de la semaine.
– 1313 –
Tous les partis m’éreintent ! Le Figaro et Le Rappel. C’est complet ! Des gens que j’ai obligés de ma bourse ou de mes démarches me traitent de crétin, comme Monselet entre autres, qui a demandé dans son journal à faire l’article contre moi. Ce qui m’est bien indifférent ! jamais je n’ai eu moins de nerfs. Mon stoïcisme (ou orgueil) m’étonne moi-même ! Et quand j’en cherche la cause je me demande si vous, chère maître, vous n’en êtes pas une des causes.
Je me rappelle la 1re de Villemer qui fut un triomphe, et la 1re des Don Juan de village qui fut une défaite. Vous ne sa-vez pas combien je vous ai admirée, ces deux fois-là ! La hauteur de votre caractère (chose plus rare encore que le génie) m’édifia ! Et je formulai, en moi-même, cette prière : « Oh ! que je voudrais être comme Elle, en pareille occa-sion. » Qui sait ? votre exemple m’a peut-être soutenu ? Par-don de la comparaison !
Enfin, je m’en bats l’œil profondément. Voilà le vrai.
Mais j’avoue que je regrette les mille francs que j’aurais pu gagner. Mon petit pot au lait est brisé. Je voulais renou-veler le mobilier de Croisset, bernique !
Ma répétition générale a été funeste. Tous les reporters de Paris ! On a pris tout en blague ! Je vous soulignerai dans votre exemplaire les passages que l’on a empoignés.
Avant-hier et hier, on ne les empoignait plus – Tant pis ! il est trop tard. La superbe de Cruchard l’a peut-être emporté.
Et on a fait des articles sur mes domiciles, sur mes pan-toufles et sur mon chien ! Les chroniqueurs ont décrit mon
– 1314 – appartement où ils ont vu « aux murs, des tableaux et des bronzes ». Or il n’y a rien du tout sur mes murs ! Je sais qu’un critique a été indigné que je ne lui aie pas fait de vi-site ! Un intermédiaire est venu me le dire ce matin ! en ajou-tant « Que voulez-vous que je lui réponde ? – Merde. – Mais MM. Dumas, Sardou et même Victor Hugo ne sont pas comme vous. – Oh ! je le sais bien ! – Alors ne vous étonnez pas ! etc. »
Adieu, chère bon maître adoré. Amitiés aux vôtres, bai-sers aux chères petites et à vous toutes mes tendresses.
P.-S. Pourriez-vous me donner une copie ou l’original de la biographie de Cruchard ? Je n’ai aucun brouillon et j’ai envie de la relire, pour me retremper dans mon idéal ?
À GEORGES CHARPENTIER
[Paris, 16 ? mars 1874.]
Oui ; c’est cornu et non connu.
Eh bien ! et les épreuves du Candidat ? je les ai atten-dues toute la journée. Quand les aurai-je ?
Cette incertitude m’empêche de bouger de chez moi, où je n’ai rien à faire.
– 1315 –
Il faut se hâter.
Lundi soir, 7 h.
À ALPHONSE DAUDET
[Paris, 17 mars 1874.]
Mon cher ami,
Vous m’avez rendu un tel service en me rappelant à l’Orgueil que je ne sais comment vous exprimer ma recon-naissance. Mais voici deux anecdotes qui vous feront plaisir.
1 – Haugel, ou Heugel, un des administrateurs du Vau-deville m’a sifflé ! à ce que soutient Peragallo.
2 – Villemessant a particulièrement recommandé que l’on m’éreintât (et la seconde note dans Le Figaro est de lui-même), parce que « Flaubert est un républicain ». Adrien Marx était là, et l’a dit à Charpentier. – Là-dessus, rêvez.
3 – L’éreintement dans Le Rappel est de mon ami Meu-rice ! Etc., etc.
***
Voulez-vous venir dimanche prochain déjeuner, ou dî-ner, à votre choix chez
– 1316 –
votre
Mardi soir.
À GEORGES CHARPENTIER
[Paris,] mercredi, 1 h 1/2 [18 mars 1874].
Eh bien ! Je ne trouve pas ça gentil. Je vous excuse à cause de votre rhume, mais je suis indigné ! avec plusieurs H aspirés. […] En s’y prenant bien, Le Candidat aurait pu être imprimé en trois jours ! Nous en mettons dix ! ce qui est ab-surde – et désastreux […].
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] 10 heures [fin mars 1874].
M. Guilbert me demande le buste pour l’exposer au Sa-lon. C’est le dernier jour. Je n’y vois pas d’inconvénient ; et toi ?
Ton GVE.
10 heures.
– 1317 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris, mars-avril 1874.]
Ma Chérie,
J’irai, demain mardi, dîner chez toi. Préviens-moi si tu ne pouvais me recevoir.
Ce matin j’ai eu ce signe de décadence : l’envie d’aller à la campagne. Veux-tu, pendant qu’Ernest sera en Angleterre, que nous allions un jour voir le musée de Saint-Germain ?
Je désirerais que, avant de partir, ton époux me laissât quelque argent, car je n’ai plus le sou ! Ça coûte, des essais comme celui que je viens de faire.
Adieu, pauvre chat,
ton vieux G.
Qui s’est rengorgé cette nuit, à propos des éloges qu’on lui faisait de Mme Commanville !
Lundi, 1 h.
– 1318 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant,] 3 avril [18]74.
Nous avons lu Le Candidat et nous allons relire Antoine. Pour celui-ci, je n’en suis pas en peine, c’est un chef-d’œuvre. Je suis moins contente du Candidat. Ce n’est pas vu par toi, spectateur, assistant à une action et voulant y prendre intérêt. Le sujet est écœurant, trop réel pour la scène et traité avec trop d’amour de la réalité. Le théâtre est un optique où un rosier réel ne fait point d’effet, il y faut un rosier peint. Et encore, un beau rosier de maître n’y ferait pas plus d’effet. Il faut la peinture à la colle, une espèce de tricherie. Et de même pour la pièce. À la lecture la pièce n’est pas gaie. Elle est triste au contraire. C’est si vrai que ça ne fait pas rire, et comme on ne s’intéresse à aucun des per-sonnages, on ne s’intéresse pas à l’action. Ce n’est pas à dire que tu ne puisses pas et ne doives pas faire du théâtre. Je crois au contraire que tu en feras et très bien. C’est difficile, bien plus difficile, cent fois plus difficile que la littérature à lire. Sur vingt essais, à moins d’être Molière et d’avoir un mi-lieu bien net à peindre, on en rate dix-huit. Ça ne fait rien. On est philosophe, tu en as fait l’épreuve, on s’habitue vite à ce combat à bout portant, et on continue jusqu’à ce qu’on ait touché l’adversaire, le public, la bête. Si c’était aisé, si on ré-ussissait à tout coup, il n’y aurait pas de mérite à accepter cette lutte diabolique d’un seul contre tous.
Tu vois, mon chéri, je te dis ce que je pense. Tu peux être sûr de ma candeur quand je t’approuve sans restriction. Je n’ai pas lu les journaux qui parlent de toi. Ce qu’ils pen-sent m’est égal pour toi comme pour moi-même. Les juge-ments individuels ne prouvent rien. L’épreuve du théâtre est
– 1319 – faite sur l’être collectif, et pour lire ta pièce, je me suis mise dans la peau de tous. Tu aurais eu un succès, j’aurais été contente du succès, mais pas de la pièce. Certes elle a, au point de vue de la façon, le talent qui ne peut pas ne pas y être. Mais c’est de la belle bâtisse employée à faire une mai-son qui ne pose pas sur le terrain où tu la mets. L’architecte s’est trompé de place. Le sujet est possible en charge, M. Prudhomme, ou en tragique, Richard d’Arlington. Tu le fais exact, l’art du théâtre disparaît. C’est cela qui est de la pho-tographie. N’en fait pas qui veut dans la perfection, mais ce n’est plus de l’art. Et toi, si artiste ! Recommençons et fons mieux ! comme dit le paysan.
Je fais une pièce en ce moment, et je la trouve excel-lente. Elle ne sera pas plus tôt devant le quinquet de la répé-tition qu’elle me paraîtra détestable, et il y a autant de chances pour sa valeur que pour sa nullité. On ne sait jamais soi-même ce qu’on fait et ce qu’on vaut, nos meilleurs amis ne le savent pas non plus. Empoignés à la lecture ils sont dé-sempoignés à la représentation. Ils ne trahissent pas pour cela. Ils sont surpris par un effet nouveau. Ils veulent ap-plaudir et leurs mains retombent. L’électricité n’y est plus. L’auteur s’est trompé, eux aussi. Qu’est-ce que ça fait ? Quand l’auteur est un artiste et un artiste comme toi, il éprouve le désir de recommencer et il s’éclaire de son expé-rience. J’aimerais mieux te voir recommencer tout de suite que de te voir fourré dans tes deux bonshommes. Je crains d’après ce que tu m’as dit du sujet, que ce soit encore du trop vrai, du trop bien observé et du trop bien rendu. Tu as ces qualités-là au premier chef ; et tu en as d’autres, des fa-cultés d’intuition, de grande vision, de vraie puissance qui sont bien autrement supérieures. Tu as, je le remarque, tra-vaillé tantôt avec les unes, tantôt avec les autres, étonnant le
– 1320 – public par ce contraste extraordinaire. Il s’agirait de mêler le réel et le poétique, le vrai et le fictif. Est-ce que l’art complet n’est pas le mélange de ces deux ordres de manifestation ? Tu as deux publics, un pour Madame Bovary, un pour Sa-lammbô. Mets-les donc ensemble dans une salle et force-les à être contents l’un et l’autre.
Bonsoir mon troubadour, je t’aime et je t’embrasse, nous t’embrassons tous.
G. SAND.
À JOSÉ-MARIA DE HEREDIA
[Paris, début avril 1874.]
L’envoi de mes gants sous faveur bleue est d’un homme doublement chic, tel, enfin, que je vous avais jugé à pre-mière vue. Certainement j’irai vous revoir tant que vous ne serez pas guéri, et après, j’espère. En attendant, voici un Saint Antoine . L’auteur et ses œuvres sont à vous, mon cher ami.
– 1321 –
À LÉONIE BRAINNE
[Paris,] lundi, 4 heures [6 avril 1874].
Que je sois pendu si je ne viens pas de relire 5 à 6 fois votre charmante, votre exquise lettre, ma chère amie !
Moi aussi j’éprouve le besoin de vous embrasser. Or, je passerai demain chez vous vers 5 heures. – Si je ne vous trouve pas je repasserai mercredi, sinon jeudi, à la même heure.
Je [ne] vous donne point de rendez-vous chez moi de-main ni après-demain, parce que ces deux après-midi-là me sont pris.
Mille tendresses de Saint Polycarpe.
T.S.V.P.
Rien n’est plus bête que du papier à lettre de petit for-mat ! on ne dit pas le quart de ce qu’on veut dire.
Eh bien, votre excessif (je crois que Saint Antoine peut me valoir cette qualification), votre excessif, dis-je (tournure de style légère), a toujours mal à la mâchoire. – De plus, il a eu fortement mal à la gorge.
Mon bouquin va très bien : 2 mille exemplaires ont été vendus depuis mercredi.
– 1322 –
***
Je garde chez moi l’exemplaire de Lapierre.
***
Ah ! on est jaloux de la belle Alice, tant mieux !
C’est une tactique de ma part. Suis-je assez roué !
Encore un baiser, et mettez-le, chérie, où il vous plaira, toutes les places de vous étant bonnes.
À GEORGE SAND
[Paris,] mercredi 8 [avril 1874].
Chère Maître,
Merci de votre longue lettre sur Le Candidat. Voici maintenant les critiques que j’ajoute aux vôtres.
Il fallait baisser le rideau après la réunion électorale et mettre au commencement du IVe acte toute la moitié du IIIe.
2° enlever la lettre anonyme qui fait double emploi, puisqu’Arabelle apprend à Rousselin que sa femme a un amant.
– 1323 –
3° intervertir l’ordre des scènes du IVe acte, c’est-à-dire commencer par l’annonce du rendez-vous de Mme R[ousselin] avec Julien, et faire Rousselin un peu plus jaloux. Les soins de son élection le détournent de son envie d’aller pincer sa femme. – Les exploiteurs ne sont pas assez développés. Il en aurait fallu 10 au lieu de 3 ! Puis il donne sa fille. C’est là la fin. – Et au moment où il s’aperçoit de sa canaillerie, il est nommé. Alors son rêve est accompli. Mais il n’en ressent aucune joie.
De cette façon-là, il y aurait eu progression et moralité.
Je crois, quoi que vous en disiez, que le sujet était bon. Mais je l’ai raté. – Pas un des critiques ne m’a montré en quoi. – Moi, je le sais. Et cela me console. Que dites-vous de La Rounat qui dans son feuilleton m’engage « au nom de notre vieille amitié » à ne pas faire imprimer ma pièce, tant il la trouve « bête et mal écrite ». Suit un parallèle entre moi et Gondinet.
Une des choses les plus comiques de ce temps c’est l’Arcane théâtral ! On dirait que l’art du théâtre dépasse les bornes de l’intelligence humaine et que c’est un mystère ré-servé à ceux qui écrivent comme les cochers de fiacre. La question du succès immédiat prime toutes les autres. C’est l’école de la démoralisation ! Si ma pièce avait été soutenue par la direction elle aurait pu faire de l’argent comme une autre. En eût-elle été meilleure ? Vous savez que je n’ai pas eu un billet, que je n’ai pas vu le chef de claque et que j’ai été sifflé par un des administrateurs (sic).
Votre ami Saint-Germain m’a tellement débiné, avant, pendant et après mes 4 représentations, que je me suis abs-
– 1324 – tenu de lui envoyer ma brochure. – Procédé qui l’a choqué. Je me demande pourquoi, puisqu’il a trouvé que le public faisait bien de m’empoigner sur des phrases que je trouve excellentes. Charpentier l’a presque mis à la porte de sa li-brairie, tant il allait loin dans ses diatribes contre votre ami. – Je vous prie de croire, que de cela je me bats l’œil, profon-dément. Mais il ne faut pas être trop nigaud et savoir à qui on s’adresse.
Puisque nous en sommes aux potins, les commis du sieur Lévy soutiennent aux chalands que « Mme Sand trouve La Tentation de saint Antoine détestable ». Mais il y a des chalands qui se révoltent et qui nient le fait comme Tourgue-neff ! – car, c’est à lui, Tourgueneff, qu’on a soutenu ledit propos !
La Tentation ne s’en porte pas plus mal. Le premier ti-rage à 2 mille exemplaires est épuisé. Demain le second sera livré. J’ai été déchiré dans les petits journaux, et exalté par deux ou trois personnes. – En somme, rien de sérieux n’a encore paru, et, je crois, ne paraîtra ? Renan n’écrit plus (dit-il), dans Les Débats, et Taine est occupé de son installation à Annecy !
Je suis exécré par les sieurs Villemessant et Buloz qui fe-ront tout leur possible pour m’être désagréables. Villemes-sant me reproche de ne pas m’être « fait tuer par les Prus-siens » ! Tout cela est à vomir !
Et vous voulez que je ne remarque pas la Sottise hu-maine ! et que je me prive du plaisir de la peindre ! Mais le Comique est la seule consolation de la Vertu. – Il y a, d’ailleurs, une manière de le prendre qui est haute. C’est ce
– 1325 – que je vais tâcher de faire dans mes deux bonshommes. Ne craignez pas que ce soit trop réaliste ! J’ai peur au contraire que ça ne paraisse impossible, tant je pousserai l’idée à ou-trance. Ce petit travail que je commencerai dans 6 semaines me demandera quatre ou cinq ans ! il aura ça de bon.
Adieu, chère bon maître. Amitiés aux vôtres, et à vous toutes les tendresses
de
CRUCHARD.
À ÉMILE ZOLA
[Paris, 8 avril 1874.]
Convenu ! pour vendredi à 7 heures, au restaurant de la place de l’Opéra-Comique.
Tourgueneff et Goncourt m’ont répondu.
Rien encore de Daudet, à qui je réécris pour la 3e fois.
Tout à vous, mon vieux solide.
Mercredi.
– 1326 –
À GEORGES CHARPENTIER
[Paris,] jeudi [9 ? avril 1874].
Mon cher Ami,
M. de Forges , rue d’Aumale, 11 (le père d’Anastasie), me demande un Candidat. Je n’en ai plus un. Voulez-vous lui en envoyer un ? Le dernier exemplaire qui me restait est parti avant-hier pour New York, à l’adresse de Weinschenk, qui veut le faire jouer sur ces rives lointaines.
Embrassez pour moi tout votre monde.
À vous.
Nom d’un nom, quel froid !
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant,] 10 avril [1874].
Ceux qui disent que je ne trouve pas Saint Antoine beau et excellent en ont menti, je n’ai pas besoin de te le dire. Je te demande un peu comment j’aurais été faire mes confi-dences aux commis de Lévy que je ne connais pas ! Je me souviens, quant à Lévy, de lui avoir dit ici, l’été dernier, que je trouvais la chose superbe et de premier numéro.
– 1327 –
Je t’aurais déjà fait un article, si je n’avais refusé à Meu-rice, ces jours derniers, d’en faire un pour le Quatrevingt-Treize de V. H[ugo]. J’ai dit que j’étais malade. Le fait est que je ne sais pas faire d’articles, et que j’en ai tant fait pour Hugo que j’ai épuisé mon sujet. Je me demande pourquoi il n’en a jamais fait pour moi, car enfin je ne suis pas plus journaliste que lui, et j’aurais plus besoin de son appui qu’il n’a du mien.
En somme, les articles ne servent à rien, à présent, pas plus que les amis au théâtre. Je te l’ai dit, c’est la lutte d’un contre tous, et le mystère, s’il y en a un, c’est de provoquer un courant électrique. Le sujet importe donc beaucoup au théâtre. Dans un roman on a le temps d’amener à soi le lec-teur. Quelle différence ! Je ne dis pas comme toi qu’il n’y a rien de mystérieux. Si fait, c’est très mystérieux par un côté : c’est qu’on ne peut pas juger son effet d’avance et que les plus malins se trompent dix fois sur quinze. Tu dis toi-même que tu t’es trompé. Je travaille en ce moment à une pièce. Il m’est impossible de savoir si je ne me trompe pas. Et quand le saurai-je ! le lendemain de la première représentation si je la fais représenter, ce qui n’est pas sûr. Il n’y a d’amusant que le travail qui n’a encore été lu à personne. Tout le reste est corvée, et métier, chose horrible !
Moque-toi donc de tous ces potins. Les plus coupables sont ceux qui te les rapportent. Je trouve bien étrange qu’on dise tant contre toi à tes amis. On ne me dit jamais rien, à moi, on sait que je ne laisserais pas dire.
Sois vaillant et content puisque Saint Antoine va bien et se vend supérieurement. Que l’on t’éreinte dans tel ou tel journal, qu’est-ce que ça fait ? Jadis ça faisait quelque chose.
– 1328 –
À présent rien. Le public n’est plus le public d’autrefois et le journalisme n’a plus la moindre influence littéraire. Tout le monde est critique et fait son opinion soi-même. On ne me fait jamais d’articles pour mes romans. Je ne m’en aperçois pas.
Je t’embrasse et nous t’aimons.
Ton vieux
troubadour.
À LOUISE PRADIER
[Paris,] vendredi 17 avril [18]74.
Votre lettre, ma chère amie, m’a fait à la fois plaisir et peine. J’ai été bien content de voir que vous pensiez à moi, – mais fort chagrin d’apprendre le mauvais état de votre santé.
Puisque vous avez un secrétaire, priez-le de me donner les plus amples détails.
Où êtes-vous ? est-ce chez Thérèse ? Moi, je suis bien éreinté et cet été, dès que les neiges des Alpes seront fon-dues, j’irai en Suisse pour me refaire, en Suisse. J’ai cet hiver fait jouer une pièce (qui a été un four complet) et publié un livre qui est un très grand succès.
Mille tendresses de votre vieil ami
– 1329 –
Rue Murillo, 4. – Parc Monceau.
Je serai à Croisset dans un mois.
À EDMOND LAPORTE
[Paris, lundi] 20 avril [1874].
4, rue Murillo, Parc Monceau.
Mon cher Ami,
Donnez-moi, je vous prie, l’adresse de Jules Cabanon, pour que je puisse lui envoyer ma carte, à l’occasion de la mort de Mme Dibbon.
Pourquoi ne vous ai-je pas vu de tout l’hiver ? Comment se porte Julio.
Je compte être revenu à Croisset vers le 15 mai.
Tout à vous.
– 1330 –
À EDMOND LAPORTE
[Paris, vers le 25 avril 1874.]
Mon cher Vieux,
Nous avons été bien fâchés de ne pas vous avoir mer-credi.
J’espère vous embrasser dans quinze jours ou trois se-maines, car je serai à Croisset vers le milieu de mai.
Dites-moi où demeure l’ouvrier qui fait les étagères chi-noises. J’ai oublié son adresse.
Votre
GVE FLAUBERT.
Qui continue à être roulé dans la fange par les follicu-laires, mais, de cela, je me fous profondément. Saint Antoine leur casse la gueule, et le mieux, c’est que ça se vend ! deux mille exemplaires ont été enlevés en trois semaines. La deu-xième édition a paru samedi dernier. On cherche du papier pour la troisième.
– 1331 –
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] vendredi soir 1er mai [18]74.
Quel amour de lettre ! et comme elle m’a été au cœur ! Je n’en repousse que la première ligne : « Vous m’oubliez ! » Vous n’en croyez rien, avouez-le ! Quelque chose d’intime et de persistant doit vous dire que je songe à vous… sans cesse, oui, tous les jours ! Et je maudis cette idée d’habiter si loin, à Villenauxe ! Comme s’il n’y avait pas moyen d’avoir des jardins à la porte de Paris. – Quel dommage ou plutôt quel désastre de ne pouvoir être ensemble plus souvent ! Je vous ferais de longues visites et vous m’écouteriez parler, je lirais la réponse dans vos yeux ! Vous qui êtes si stoïque, prêchez-moi la philosophie, là-dessus du moins.
J’en aurais besoin (si j’avais moins d’orgueil) pour sup-porter toutes les critiques que l’on m’éructe. La symphonie est complète ! Aucun des journaux ne manque à sa mission ! Aujourd’hui c’est le bon Saint-René Taillandier. Lisez son élucubration ; il y a de quoi rire. Mon Dieu ! sont-ils bêtes ! quels ânes ! Et je sens, en dessous, de la haine contre ma personne. Pourquoi ? et à qui ai-je fait du mal ? Tout peut s’expliquer par un mot : je gêne ; et je gêne encore moins par ma plume que par mon caractère, mon isolement (naturel et systématique) étant une marque de dédain.
J’ai eu, dans Le Bien public, un article d’énergumène. Un jeune homme dont j’ignorais l’existence, M. Drumont, m’a mis, tout bonnement, au-dessus de Goethe, appréciation qui prouve plus d’enthousiasme que d’esprit. À part celui-là (car je ne compte pas quelques alinéas bienveillants), j’ai été gé-néralement honni, bafoué par la Presse. Saint-Victor (dévoué
– 1332 –
à Lévy) ne m’a même pas accusé réception de mon volume et je sais qu’il me déchire. Le père Hugo (que je vois assez souvent et qui est un charmant homme) m’a écrit une « belle » lettre et m’a fait de vive voix quelques compli-ments. Tous les Parnassiens sont exaltés, ainsi que beau-coup de musiciens. Pourquoi les musiciens plus que les peintres ? Problème !
Votre ami, le père Didon, est, à ce qu’il paraît, au nombre de mes admirateurs. – Il en est de même des profes-seurs de la Faculté de théologie de Strasbourg. – Quant à la réussite matérielle, elle est grande, et Charpentier se frotte les mains. – Mais la critique est pitoyable, odieuse de bêtise et de nullité. J’ai lu deux bons articles – anglais. J’attends ceux de l’Allemagne ? Lundi doit paraître dans Le National celui de Banville. Renan m’a dit qu’il s’y mettrait quand tous auraient fini. Assez causé de ces misères !
Le Quatre-vingt-treize du père Hugo me paraît au-dessus de ses derniers romans ; j’aime beaucoup la moitié du pre-mier volume, la marche dans le bois, le débarquement du marquis, et le massacre de la Saint-Barthélemy, ainsi que tous les paysages ; mais quels bonshommes en pain d’épice que ses bonshommes ! Tous parlent comme des acteurs. Le don de faire des êtres humains manque à ce génie. S’il avait eu ce don-là, Hugo aurait dépassé Shakespeare.
Dans une quinzaine je m’en retourne vers ma cabane, où je vais me mettre à écrire mes Deux Copistes. Présente-ment, je passe mes journées à la Bibliothèque. La semaine prochaine, j’irai à Clamart ouvrir des cadavres. Oui ! Ma-dame, voilà jusqu’où m’entraîne l’amour de la littérature. Vous voyez que je suis loin des idées saines où Taillandier
– 1333 – me conseille de me retremper ? Vous ai-je dit que cet été j’irais retremper mes nerfs à Saint-Moritz (car je suis pas mal éreinté) ? C’est d’après le conseil du docteur Hardy, qui m’appelle « une vieille femme hystérique ». – « Docteur, lui dis-je, vous êtes dans le vrai ! »
Un long baiser sur chaque main et à vous toujours.
vôtre
G.
Vous ne me parlez pas de votre santé ?
À GEORGE SAND
[Paris,] vendredi soir 1er mai [1874].
Chère Maître,
Ça va bien. Les injures s’accumulent ! C’est un concerto, une symphonie où tous s’acharnent dans leur instrument. J’ai été éreinté depuis Le Figaro jusqu’à la Revue des Deux Mondes, en passant par la Gazette de France et Le Constitu-tionnel . – Et ils n’ont pas fini ! Barbey d’Aurevilly m’a injurié personnellement, et le bon René-Saint-Taillandier (sic) qui me déclare « illisible », m’attribue des mots ridicules. Voilà pour ce qui est de l’imprimerie. Quant aux paroles, elles sont à l’avenant. Saint-Victor (est-ce servilité envers Michel Lé-vy ?) me déchire au dîner de Brébant, ainsi que cet excellent Charles-Edmond, etc. ! etc. ! En revanche, je suis admiré par les professeurs de la faculté de théologie de Strasbourg, par
– 1334 –
Renan, par le P. Didon, dominicain, et par la caissière de mon boucher ! sans compter quelques autres. Voilà le vrai.
Ce qui m’étonne c’est qu’il y a sous plusieurs de ces cri-tiques une haine contre moi, contre mon individu, un parti pris de dénigrement, dont je cherche la cause. Je ne me sens pas blessé. Mais cette avalanche de sottises m’attriste. On aime mieux inspirer de bons sentiments que de mauvais. – Au reste, je ne pense plus à Saint Antoine, bonsoir !
Je vais me mettre, cet été, à un autre livre du même tonneau. – Après quoi je reviendrai au roman pur et simple. J’en ai, en tête, deux ou trois que je voudrais bien écrire, avant de crever. Présentement, je passe mes jours à la bi-bliothèque, où j’amasse des notes. Dans une quinzaine je m’en retourne vers ma maison des champs. Au mois de juil-let, j’irai me décongestionner sur le haut d’une montagne, en Suisse, obéissant au conseil du docteur Hardy lequel m’appelle « une femme hystérique », mot que je trouve pro-fond.
Le bon Tourgueneff part la semaine prochaine pour la Russie. Ce voyage va interrompre forcément sa rage de ta-bleaux. Car notre ami ne sort plus de la salle des ventes ! C’est un homme passionné ! tant mieux pour lui. Un autre passionné c’est le jeune Plauchut ! Mais il l’est, lui, pour Terpsichore ! Quel danseur ! quel monsieur de salon ! Il a, dans les quadrilles, un sourire et un bras… exquis, indi-cibles !
Je vous ai bien regrettée chez Mme Viardot, il y a quinze jours. Elle a chanté de l’Iphigénie en Aulide ! Je ne saurais vous dire combien c’était beau, transportant, enfin sublime.
– 1335 –
Quel artiste que cette femme-là ! quelle artiste ! De pareilles émotions consolent de l’existence.
Eh bien, et vous, chère bon maître, cette pièce dont on parle, est-elle finie ? Vous allez retomber dans le Duquesnel ! Je vous plains ! Après avoir mis sur les planches de l’Odéon des chiens, il va peut-être vous demander d’y mettre des chevaux ! Voilà où nous en sommes ! Avez-vous admiré l’inqualifiable style de La Jeunesse de Louis XIV ? On est bien indulgent pour d’aucuns ! avouons-le !
Et toute la maison depuis Maurice jusqu’à Fadet com-ment va ?
Embrassez pour moi les chères petites et qu’elles vous le rendent, de ma part.
Votre vieux
CRUCHARD.
LAURE DE MAUPASSANT À GUSTAVE FLAUBERT
Étretat, le 3 mai 1874.
Je crois vraiment, mon cher Gustave, que j’ai laissé pas-ser tout un grand mois sans te remercier de tes livres, sans te dire à quel point ils ont été les bienvenus dans ma maison. Je te devrais peut-être des excuses, mais ma conscience est si tranquille que je me dispenserai de cette formalité ; je ne
– 1336 – parlerai même pas de ma santé, toujours assez chancelante cependant… Je me bornerai à rejeter la faute sur les vrais coupables, Saint Antoine et Le Candidat.
Avant d’écrire, j’ai voulu faire intime connaissance avec des personnages qui occupaient ma pensée depuis long-temps déjà. J’ai lu, j’ai relu, puis j’ai encore relu. J’ai suivi le vieux saint dans ces régions du rêve, où l’éblouissement succède à l’épouvante, où le charme de la couleur le dispute à la profondeur de la pensée. Te dire combien ces voyages prodigieux m’ont attachée, captivée, je ne le pourrais pas ; mais je te serre les deux mains bien fort, en reconnaissance des heures enchantées que tu m’as fait passer.
Puis, j’ai pu regagner la terre, et trouver un vrai plaisir à suivre l’analyse, hélas ! bien réelle, de scènes que nous avons tous contemplées, plus ou moins, depuis quelques an-nées. Comme ils sont vivants, comme ils sont de chair et d’os, tes personnages du Candidat ! Qu’il y ait des gens qui n’aiment pas à voir cela, je le conçois sans peine ; leurs pho-tographies leur paraissent trop ressemblantes.
Pendant les quelques jours que Guy a passés à Étretat, nous avons bien parlé de toi, mon vieux Gustave, et je sais combien tu te montres toujours excellent pour mon fils. Aus-si comme on t’aime, comme on croit en toi, comme le dis-ciple appartient au maître !
J’espère bien que tu nous donneras quelques jours cet été, et que tu viendras voir notre chère petite vallée. Il fau-dra t’entendre avec Guy et profiter d’un des congés du pauvre garçon. Il ne saurait se consoler de n’être point ici pour te faire les honneurs de nos rochers et son chagrin me
– 1337 – gâterait la joie que je me promets de ta bonne visite. Quant à dire non, tu n’y peux penser, car il te faudrait un cœur bien féroce. Adieu mon vieux, mon cher camarade, je t’embrasse bien cordialement, et Hervé te prie de ne pas oublier tout à fait l’écolier qui est en train de devenir un homme. En atten-dant, c’est toujours un bon et gentil garçon et j’espère que tu l’aimeras aussi. Encore une bonne poignée de main de ton amie d’enfance.
LAURE LE P. DE MAUPASSANT.
À EUGÈNE DELATTRE
[Paris,] rue Murillo, 4, parc Monceau,
lundi soir [4 ? mai 1874].
Mon cher Vieux,
Fais-moi le plaisir de me dire si tu peux venir chez moi déjeuner vendredi prochain ou samedi prochain.
Sinon, vieux, dimanche dans l’après-midi.
Mais nous serons plus seuls un des matins de cette se-maine (sauf le jeudi où je serai absent toute la journée).
J’accepte ta proposition d’article avec empressement.
Merci d’avance et tout à toi.
– 1338 –
R.S.V.P.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant,] 4 mai [1874].
Ils diront tout ce qu’ils voudront. Saint Antoine est un chef-d’œuvre, un livre magnifique. Moque-toi des critiques. Ils sont bouchés. Le siècle actuel n’aime pas le lyrisme, at-tendons la réaction, elle viendra pour toi, et splendide. Ré-jouis-toi des injures, ce sont de grandes promesses d’avenir.
Je travaille toujours ma pièce. Je ne sais pas du tout si elle vaut quelque chose et ne m’en tourmente point. On me le dira quand elle sera finie, et si elle ne paraît pas intéres-sante, je la remettrai au clou. Elle m’aura amusée six se-maines. C’est le plus clair de notre affaire à nous autres.
Plauchut fait les délices des salons ? Heureux vieillard ! toujours content de lui et des autres, ça le rend bon comme un ange. Je lui pardonne toutes ses grâces.
Tu as été heureux en écoutant la Diva Paulina, nous l’avons eue, avec Iphigénie, pendant 15 jours à Nohant, l’automne dernier. Ah oui, voilà du beau et du grand.
Tâche de venir nous voir avant d’aller à Croisset. Tu nous rendrais tous heureux. Nous t’aimons et tout mon cher monde t’embrasse d’un grand bon cœur.
– 1339 –
Ton vieux toujours troubadour
G. SAND.
À EDMOND LAPORTE
[Paris, 16 mai 1874.]
Mon vieux Bab,
Je compte être revenu à Croisset mercredi vers 4 heures.
Guidez-vous là-dessus.
Je suis tout mélancolieux en songeant que nous allons être quelque temps sans nous voir !
Hier, j’ai fini mes lectures ! – de bibliothèque.
Je vous embrasse.
Votre
GVE.
Samedi matin.
– 1340 –
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Berlin, hôtel de S[ain]t-Pétersbourg.
Dimanche, 17 mai 1874.
Mon cher ami,
Je vous envoie un article qui vient de paraître dans la National-Zeitung sur Antoine. C’est K. Frenzel qui l’a écrit et en somme il est assez favorable. – Mais pourquoi n’a-t-on pas envoyé les exemplaires demandés par moi à Julian Schmidt qui est le premier critique littéraire de l’Allemagne et à Louis Pietsch, qui en est le premier feuilletoniste ? Je les avais pourtant désignés sur ma liste, j’en suis absolument sûr. Faites réparer cet oubli au plus vite. – Je donne de nouveau les adresses :
Dr. Julian Schmidt, Kurfürstenstrasse, n° 70, Berlin.
Mr. Ludwig Pietsch, Landgrafenstrasse, n° 8. Berlin.
Je les ai vus tous les deux, et tous les deux se sont plaints de n’avoir rien reçu.
Je vous écris cette lettre encore à Paris, parce que je suppose que vous y êtes encore ; du reste, si vous n’y êtes plus, on vous l’enverra.
Je pars ce soir pour Pétersbourg ; j’y dîne après-demain, si rien ne m’arrive. – Mon adresse à S[ain]t-P[étersbourg] est à l’hôtel Demouth.
Je vous embrasse bien cordialement
– 1341 –
Votre vieux
Iv. TOURGUENEFF.
À GEORGES CHARPENTIER
Croisset, mercredi soir [20 mai 1874].
Mon cher Ami,
Tourgueneff m’a envoyé ce matin, de Berlin même, la Gazette nationale du 13 mai, n° 221, contenant sur Saint An-toine un article favorable.
Dans le tohu-bohu de mon arrivée ici, je viens de perdre la lettre dudit Tourgueneff ! Elle avait pour but de vous rap-peler à vous, ô Charpentier, que vous n’avez point envoyé d’exemplaires à deux critiques berlinois, dont Tourgueneff vous avait donné les adresses ; sont-elles aussi égarées ?
L’un est M. Schmidt ! et l’autre X*** très important, me souligne Tourgueneff. Viardot peut vous renseigner là-dessus ; il vous dira où écrire à Tourgueneff, et Tourgueneff vous répondra.
Je suis éreinté par deux jours de chemin de fer et de car-riole, et votre ami jouit pour le moment d’un mal de tête conditionné ! Dès que je serai remis, je commencerai l’analyse de Froehner pour votre Salammbô.
Faut-il être bête pour avoir égaré, ou brûlé, cette lettre du Moscove !
– 1342 –
Il a l’air de tenir beaucoup à ce que ces deux critiques allemands parlent de mon livre. L’un est le Sainte-Beuve de la Germanie.
Tout à vous et aux vôtres, cher ami.
Votre.
À GEORGES CHARPENTIER
Croisset, mardi 26 mai [1874].
Mon cher Georges,
Je vous demande la réponse aux nombreuses questions incluses dans mes trois lettres précédentes.
Et je bécotte Marcel, qui me paraît un homme plus sé-rieux que son père.
Tout à vous.
Je viens de lire l’article de Claveau. Foible ! foible !!
– 1343 –
À GEORGE SAND
Croisset, mardi 26 mai [1874].
Chère bon Maître,
Me voilà revenu dans ma solitude ! Mais je n’y resterai pas longtemps, car dans un petit mois j’irai passer une ving-taine de jours sur le Righi pour respirer un peu, me dépaffer, me dénévropathiser ! Voilà trop longtemps que je n’ai pris l’air. Je me sens fatigué. J’éprouve le besoin d’un peu de re-pos.
Après quoi, je me mettrai à mon grand bouquin qui me demandera, au moins, quatre ans ! Il aura ça de bon !
Le Sexe faible, reçu au Vaudeville par Carvalho, m’a été rendu par ledit Vaudeville, et rendu mêmement par Perrin, qui trouve la pièce scabreuse, et inconvenante. « Mettre un berceau et une nourrice sur la scène des Français ! y pensez-vous ! » Donc, j’ai porté la chose à Duquesnel. Qui ne m’a point encore (bien entendu) rendu de réponse.
Comme la Démoralisation que procure le théâtre s’étend loin ! Les bourgeois de Rouen, y compris mon frère, m’ont parlé de la chute du Candidat à voix basse (sic) et d’un air contrit, comme si j’avais passé en cour d’assises pour accu-sation de Faux. Ne pas réussir est un crime et la réussite est le critérium du Bien. Je trouve cela grotesque au suprême de-gré.
Expliquez-moi aussi pourquoi on met des matelas sous certaines chutes, et des épines sous d’autres ? Ah ! le monde
– 1344 – est drôle, et vouloir se régler d’après son opinion me semble chimérique.
À propos de théâtre, où en est votre pièce ? et quoi de décidé sur elle ?
Le bon Tourgueneff doit être maintenant à Saint-Pétersbourg ? Il m’a envoyé de Berlin un article favorable sur Saint Antoine. Ce n’est pas l’article qui m’a fait plaisir mais lui. Je l’ai beaucoup vu cet hiver. Et je l’aime de plus en plus.
J’ai aussi fréquenté le père Hugo, qui est (lorsque la ga-lerie politique lui manque) un charmant bonhomme.
Est-ce que la chute du ministère de Broglie ne vous a pas été agréable ? à moi, extrêmement ! Mais la suite ? Je suis encore assez jeune pour espérer que la prochaine Chambre nous amènera un changement en mieux. Cepen-dant ?… on est si bête ! on est si bête !
Ah ! saprelotte, comme j’ai envie de vous voir et de cau-ser avec vous, longuement. Tout est mal arrangé dans ce monde. Pourquoi ne pas vivre avec ceux qu’on aime ! L’abbaye de Thélème est un beau rêve ! mais rien qu’un rêve.
Embrassez bien fort pour moi les chères petites,
et tout à vous
– 1345 –
CRUCHARD4.