Correspondance - Tome IV

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 15/35

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Correspondance - Tome IV

George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.

Je pense les avertir demain soir, n’est-ce pas ? C’est bien pour lundi ?

 

Tout à vous

Votre

 

Samedi 4 heures.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris,] samedi soir [13 janvier 1872].

Ma chère et belle Amie,

Je commence à respirer, et j’espère bien à la fin de la semaine ne plus m’occuper des autres, mais de moi ! c’est-à-dire que l’on se verra – enfin !

 

– 769 –

J’ai encore à finir l’impression de Dernières chansons et d’Aïssé et à envoyer rue Saint-Étienne-des-Cordeliers ma lettre au Conseil municipal de Rouen ! – petit morceau qui me fera chérir de nos infects compatriotes.

Autre histoire : Pierre Berton m’a demandé pour Mlle Delaporte le rôle d’Aïssé ? ne vous l’ai-je pas promis pour Mme Pasca ?

Ni l’une ni l’autre ne sont précisément faites pour le jouer. — Réfléchissez ! que faut-il que je fasse ? Je me laisse-rai conduire par vous, ce qui peut fournir le sujet d’un joli tableau allégorique : « L’âge mûr conduit par la Beauté »

que j’embrasse

Gve.

 

À RAOUL-DUVAL

[Paris,] dimanche [14 janvier 1872].

Mon cher Ami,

1° Quels sont les intérêts locaux que la Municipalité de Rouen laisse en souffrance, tels que : docks, chemins de fer, ponts, etc. Vous devez savoir cela mieux que personne. J’aurais besoin de ce renseignement immédiatement.

2° Mme Lepic a dû vous demander pour moi, si vous ne connaissez pas quelles sont en France : 1. les statues éle-vées, dans ces derniers temps, à des célébrités de

– 770 –

XVe ordre ; 2. quels sont, à votre connaissance, les grands hommes qui en manquent.

Montaigne et Montesquieu en ont-ils une à Bordeaux ? Chateaubriand à Saint-Malo ?

Aïssé, Dernières chansons et ma Lettre au Conseil munici-pal de Rouen paraîtront à la fin de la semaine. Le Temps m’a demandé ma lettre, mais il me faut pour cela la permission de Lapierre.

Tout à vous.

 

Venez donc un de ces matins, avant d’aller à la Chambre.

 

À EDMOND DE GONCOURT

[Paris, 14 janvier 1872 ?]

Mon cher ami,

Oui, cher ami. Demain à 7 heures chez Adolphe, on s’empiffrera et on gueulera littérature.

 

Tout à vous

 

– 771 –

Dimanche, 6 heures du soir.

 

À MICHEL LÉVY

[Paris,] dimanche soir [14 janvier 1872].

J’ai bien des choses à vous dire […]

 

À PHILIPPE LEPARFAIT

[Paris,] lundi [15 ? janvier 1872].

Tu as très bien fait de t’opposer au couronnement du buste sur la scène. Ce genre de cérémonie est bête.

Henri de Bornier a publié un bon article dans Le Nord, d’aujourd’hui lundi.

Pas de réponse pour Le Cœur à droite. Je me suis re-occupé aujourd’hui du Château des cœurs.

Quand tu viendras ici, n’oublie pas de remporter le por-trait du père Clogenson.

Aucune nouvelle de d’Osmoy ! Cela tourne à la démence pure et simple. Il n’a pas paru, depuis un mois, à la Chambre !

 

– 772 –

Je te reconduirai jusqu’à Mantes, quand tu t’en retour-neras à Rouen.

Donne-moi quelques détails sur la manière dont Aïssé est jouée.

Embrasse ta mère pour moi.

Ton.

 

À MICHEL LÉVY

[Paris, mi-janvier 1872.]

Pourquoi pas en in-8°[… ; il s’agit d’Aïssé]

 

À MICHEL LÉVY

[Paris,] mercredi, 4 heures [17 janvier 1872].

Mon cher Michel,

Lapierre doit aujourd’hui imprimer ma Lettre au Conseil Municipal de Rouen […]

 

– 773 –

À LÉONIE BRAINNE

[Paris, 17 janvier 1872.]

Puisque ça vous [fait] plaisir, très chère et de plus en plus belle amie, Aïssé appartient à Mme Pasca. Tant pis pour Mlle Delaporte !

J’ai envoyé hier au soir à Lapierre ma Lettre au Conseil municipal de Rouen. Le Figaro et Le Temps demandent, d’avance, à la reproduire.

Les Dernières chansons paraîtront vendredi ou samedi. Et Aïssé lundi, sans doute ?

Alors, tout sera, enfin, fini ! – et vous recevrez de longues et nombreuses visites de

GVE.

qui vous aime.

 

Mercredi soir.

 

– 774 –

À PAUL DALLOZ

[Paris,] Odéon, mercredi soir [17 ? janvier 1872].

Rue Murillo, 4.

Mon cher Ami,

1° Vous avez dû recevoir ce soir un télégramme de moi pour vous dire que je ne puis vous donner le manuscrit avant après-demain matin.

2° Voici la petite note dont vous m’avez promis de tenir compte. Rédigez-la comme vous l’entendrez.

3° Je vous prie de faire dire dans le feuilleton sur Aïssé quelque chose d’aimable sur les acteurs et particulièrement sur Sarah Bernhardt.

Et de rappeler que Bouilhet et moi nous avons fait une grande Féerie intitulée Le Château des cœurs, œuvre refusée à tous les théâtres qui pouvaient la jouer.

Mille remerciements d’avance.

Et tout à vous

À vendredi matin !

 

– 775 –

À MICHEL LÉVY

[Paris,] jeudi 6 heures [18 janvier 1872].

Je n’ai pu m’occuper des affiches des Dernières chansons […]

 

À LOUISE PRADIER

[Paris,] jeudi 11 heures du soir [18 janvier 1872].

J’ai mis moi-même à la poste, hier, une loge de 6 places pour samedi à ton adresse. Il y avait aussi sous la même en-veloppe quelques entrées (à ce qu’il me semble).

Si le billet est perdu, fais-le-moi savoir. Je t’en redonne-rai un la semaine prochaine.

En tout cas, voici encore des entrées, tu n’auras que la date à écrire.

 

Ton

 

J’ignore l’adresse de John. Voici un mot pour lui.

 

Mille tendresses de

 

Samedi.

– 776 –

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 48, rue de Douai.

Vendredi, 19 janvier 1872.

Ma goutte m’a lâché de nouveau, mon cher ami – je suis désolé de tous ces contretemps bêtes, et de vous avoir don-né tout ce mal inutile, mais sac à papier ! il faut pourtant que cela se fasse.

Quel jour voulez-vous :

 

mardi,

mercredi

ou

samedi

 

de la semaine suivante ? Et si je ne suis pas mort (comme le prétend le Times), je me ferai porter chez vous plutôt que…

Enfin ! j’attends la réponse.

Votre

Iv. TOURGUENEFF.

 

– 777 –

À PAUL DALLOZ

[Paris,] vendredi, 10 heures [19 ? janvier 1872].

Rue Murillo, 4.

Mon cher Ami,

Voici le manuscrit d’Aïssé. Je vous prie d’en AVOIR SOIN parce qu’il doit me servir pour l’impression du volume, où je rétablirai tous les passages supprimés à la représentation.

Lévy trouve que la publication dans Le Moniteur lui fera quelque tort. Comme c’est pour moi une affaire d’argent (car je tiens à en procurer le plus possible à l’héritier de Bouilhet, qui est digne de la plus grande considération), je vous de-mande carrément, pour la publication d’Aïssé dans Le Moni-teur, la somme de deux mille francs, ce qui remet chaque vers à un [peu] moins de 20 sols.

Je compte sur une réponse favorable et suis tout à vous.

 

P.-S. – Je voulais aller vous voir ce matin, mais je suis accablé de besogne !

 

– 778 –

À EDMOND DE GONCOURT

[Paris, 19 janvier 1872.]

Mon cher vieux,

Ne manquez pas de venir dimanche chercher votre exemplaire de Dernières chansons.

Venez de bonne heure. Je ne dîne pas chez moi. – Et suis obligé de sortir vers 5 heures.

À vous

GVE.

 

Vendredi soir.

 

À PHILIPPE LEPARFAIT

[Paris,] samedi matin [20 ? janvier 1872].

Mon cher Philippe,

Voici où en sont les choses.

 

– 779 –

Ruy Blas ne passera pas avant samedi prochain, peut-être jeudi ; on jouera Aïssé demain et lundi, et peut-être en-core deux ou trois fois, si Ruy Blas n’est pas prêt.

Je me suis traîné hier à l’Odéon, très souffrant encore de mon angine. On applaudissait plus que jamais et les acteurs ne lâchaient nullement la pièce, mais ils avaient fort peu de monde. La Presse nous a porté, dès le premier jour, un coup mortel.

Je m’occupe d’avoir des articles pour Dernières chansons et mes lettres et mes courses recommencent. Je crois que j’en aurai dans tous les grands journaux.

La Lettre au Conseil municipal a fait beaucoup de bruit pendant trois jours. J’ignore ce qui se passe à Rouen, le sieur Caudron n’ayant pas répondu à mes épîtres. Lapierre a dû le chercher, l’appeler pour lui faire faire une lettre dans Le Fi-garo.

Il m’a été impossible de mettre en branle le député Bar-doux, que j’avais chargé de m’obtenir au ministère de l’Intérieur une autorisation pour vendre ma brochure dans la salle de l’Odéon. Quant à d’Osmoy il m’a fait dire à deux re-prises « qu’il m’écrirait un de ces jours ».

Aïssé paraît demain. Les petites places continuent à donner.

Ruy Blas ne peut pas être joué avant le 12 ou le 15. – A cause des décors.

 

– 780 –

Pierre Allais se plaint ; on s’étonne de n’avoir pas Der-nières chansons ?

Je t’embrasse.

Ton

GVE.

 

À MICHEL LÉVY

[Paris, vers le 20 janvier 1872.]

Je n’ai pas d’autres épreuves […]

 

À MICHEL LÉVY

[Paris, vers le 20 janvier 1872.]

Pour M. Lévy. Quand paraît Dernières chansons ? […]

 

– 781 –

À MICHEL LÉVY

[Paris, vers le 20 janvier 1872.]

Pour la correction. Je crois que Marivaux s’écrit avec un e ?

 

À GEORGE SAND

[Paris,] dimanche après-midi 21 [janvier 1872].

Enfin ! j’ai un moment de tranquillité et je puis vous écrire. Mais j’ai tant de choses à vous dégoiser que je ne m’y reconnais plus.

1° votre petite lettre du 4 janvier qui m’est arrivée le matin même de la 1re d’Aïssé, m’a touché jusqu’aux larmes, chère maître bien aimé. Il n’y a que vous pour avoir de ces délicatesses.

La Première a été splendide. – Et puis, c’est tout. Le len-demain, salle à peu près vide. La Presse s’est montrée, en général, stupide et ignoble. On m’a accusé d’avoir voulu faire une réclame en intercalant une tirade incendiaire ! Je passe pour un Rouge !). (sic !). Vous voyez où on en est !

La Direction de l’Odéon n’a rien fait pour la pièce ! au contraire ! Le jour de la Première c’est moi qui ai apporté de mes mains les accessoires du Ier acte ! Et à la 3e représentation, je conduisais les figurants.

– 782 –

Pendant tout le temps des répétitions, ils ont fait annon-cer dans les journaux la reprise de Ruy Blas ; etc. etc. Ils m’ont forcé à étrangler La Baronne tout comme Ruy Blas étranglera Aïssé. Bref, l’héritier de Bouilhet gagnera fort peu d’argent. L’honneur est sauf, c’est tout.

J’ai imprimé Dernières chansons. Vous recevrez ce vo-lume en même temps qu’Aïssé et qu’une Lettre de moi, au Conseil municipal de Rouen. Cette petite élucubration a paru tellement violente au Nouvelliste de Rouen qu’il n’a pas osé l’imprimer. Mais elle paraîtra, mercredi, dans Le Temps. Puis à Rouen, en brochure.

Quelle sotte vie j’ai menée depuis deux mois et demi ! Comment n’en suis-je pas crevé ! Mes plus longues nuits n’ont pas dépassé cinq heures ! Que de courses ! que de lettres ! Et quelles colères, rentrées, malheureusement ! En-fin depuis trois jours, je dors tout mon saoul, et j’en suis abruti.

J’ai assisté avec Dumas à la Première du Roi Carotte. On n’imagine pas une infection pareille ! C’est plus bête et plus vide que la plus mauvaise des féeries de Clairville. Le public a été absolument de mon avis. Pour faire une œuvre pareille, il faut être un vrai coquin.

Ce bon Offenbach a eu un re-four à l’Opéra-Comique avec Fantasio. Arriverait-on à haïr la Blague ? ce serait un jo-li progrès dans la voie du Bien !

Tourgueneff est à Paris depuis le commencement de dé-cembre. Chaque semaine nous prenons un rendez-vous pour lire Saint Antoine et dîner ensemble. Mais il survient toujours

– 783 – des empêchements, et nous ne nous voyons pas. – Je suis plus que jamais harassé par l’existence, et dégoûté de tout. Ce qui n’empêche pas que jamais je ne me suis senti plus robuste. Expliquez-moi ça !

J’ai eu de vos nouvelles par Charles-Edmond. Com-ment ! est-ce que vous ne viendrez pas d’ici au mois d’avril ? Quand se verra-t-on ? Ah ! comme j’ai eu besoin de vous, tous ces temps-ci, chère maître ! Comme vous m’avez man-qué ! Il n’y a qu’à vous que j’aurais pu dire un tas de choses !

Je vous embrasse bien fort, en vous envoyant toutes mes tendresses.

Gve.

 

À PHILIPPE LEPARFAIT

[Paris,] dimanche soir [21 janvier 1872].

Mon joli Coco,

C’est à moi de te retourner ton aimable mot : « êtes-vous mort ? » As-tu reçu le ballot de Lévy ? Il a dû t’arriver mercredi. Et les exemplaires, sont-ils expédiés ?

Lapierre revient à Rouen mardi soir. D’ici là nous régle-rons ensemble les personnes à qui il convient de donner des exemplaires de la Lettre. J’en ai fait, à Paris, aujourd’hui, une large distribution.

– 784 –

Beaucoup de journaux l’ont reproduite. – Decorde est connu.

Pour Guérard, à qui j’ai envoyé un exemplaire du vo-lume et ma brochure, il n’a pas daigné me faire savoir s’il les avait reçus.

Les amis de Bouilhet sont admirables de dévouement et exquis comme bonnes manières. J’en excepte Rohaut.

Autre histoire. Il y a un semblant de revif pour La Féerie. Lévy me conseille d’attendre la reconstruction très pro-chaine de la Porte Saint-Martin. D’autre part j’ai de forts ap-puis du côté de Boulet.

Je ne compte sur rien, mais il ne faut pas s’endormir !… Ah ! si j’avais quelqu’un pour m’aider !!!…

Lapierre doit venir à Paris dans une quinzaine de jours ; donne-lui le manuscrit que tu détiens.

Si tu viens avant lui, apporte-le.

Embrasse ta mère pour moi.

Ton.

 

– 785 –

À MICHEL LÉVY

[Paris,] lundi [22 janvier 1872].

Mon cher Michel,

On m’a promis des articles pour Dernières chansons […]

 

À GEORGE SAND

[Paris,] mardi soir [23 janvier 1872].

Vous recevrez très prochainement Dernières chansons, Aïssé et ma Lettre au Conseil municipal de Rouen, qui doit pa-raître demain dans Le Temps, avant de paraître en brochure.

J’ai oublié de vous prévenir de ceci, chère maître : c’est que j’ai usé de votre nom. Je vous ai compromise, en vous ci-tant parmi les illustres qui ont souscrit pour le monument de Bouilhet. J’ai trouvé que ça faisait bien dans la phrase. Un ef-fet de style étant chose sacrée, ne me démentez pas !

 

Aujourd’hui je me suis remis à mes lectures métaphy-siques pour Saint Antoine. Samedi prochain j’en lis 130 pages, tout ce qui est fait, à Tourgueneff. Que n’êtes-vous là !

Je vous embrasse.

– 786 –

Votre vieux

 

À MICHEL LÉVY

[Paris,] mardi midi [24 janvier 1872].

Mon cher Michel,

Voici la liste des envois de Dernières chansons […]

 

À AGÉNOR BARDOUX

[Paris, 25 janvier ? 1872.]

Cher vieux,

Je compte toujours sur toi samedi à 11 heures.

Mais ce n’est pas pour cela que je t’écris. Si par hasard le sieur d’Osmoy était à son poste, c’est-à-dire à Versailles, dis-lui que Mme Lepic le prie de se trouver samedi prochain, après-demain à 1 heure chez le duc d’Albufera, place Ven-dôme 15 ou 17. Cela est très important pour Janvier et pour d’Osmoy lui-même.

Penses-tu à Feydeau ?

À dimanche !

– 787 –

Ton

Jeudi soir.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant,] 25 janvier [18]72.

Tu as très bien fait de m’inscrire, et même je veux con-tribuer. Porte-moi pour la somme que tu voudras et dis-le-moi pour que je te la fasse remettre.

J’ai lu ta préface (dans Le Temps) dont la fin est très belle et touchante. Mais je vois que ce pauvre ami était comme toi indécoléreux, et, à l’âge que tu as maintenant, j’aimerais te voir moins irrité, moins occupé de la bêtise des autres. Pour moi c’est du temps perdu comme de se récrier sur l’ennui de la pluie et des mouches. Le public à qui l’on dit tant qu’il est bête, se fâche et n’en devient que plus bête, car fâché ou irrité, on devient sublime si on est intelligent, idiot si on est bête.

Après ça peut-être que cette indignation chronique est un besoin de ton organisation. Moi elle me tuerait. J’ai un immense besoin d’être calme pour réfléchir et chercher. En ce moment je fais de l’utile au risque de tes anathèmes. Je cherche à rendre clairs les débuts de l’enfant dans la vie cul-tivée, persuadée que la première étude imprime son mou-vement sur toutes les autres et que la pédagogie nous en-seigne toujours midi à 14 heures. Bref, je m’applique à un abécédaire. Ne me dévore pas !

– 788 –

J’ai un seul regret de Paris : c’est de ne pas être en tiers avec Tourgueneff quand tu liras ton Saint Antoine. Pour tout le reste, Paris ne m’appelle point. Mon cœur y a des affec-tions que je ne veux pas froisser en me trouvant en désac-cord avec les idées. Il est impossible qu’on ne se lasse pas de cet esprit de parti ou de secte qui fait qu’on n’est plus fran-çais, ni homme, ni soi-même. On n’a pas de pays, on est d’une Église ; on fait ce qu’on l’on [sic] blâme, pour ne pas manquer à la discipline de l’école. Moi je ne peux pas me disputer avec ceux que j’aime et je ne sais [pas] mentir. J’aime mieux me taire. On me trouverait froide ou stupide ; autant rester chez soi.

Tu ne me parles pas de ta mère ; est-elle à Paris avec sa petite-fille ? J’espère que ton silence veut dire qu’elles vont bien. Ici tout passe l’hiver à merveille. Les enfants sont ex-cellents et ne donnent que de la joie. Après le funèbre hiver de 70-71, on ne doit se plaindre de rien.

Peut-on vivre paisible, diras-tu, quand le genre humain est si absurde ? Je me soumets, en me disant que je suis peut-être aussi absurde que lui et qu’il est temps d’arriver à me corriger.

Je t’embrasse pour moi et pour tous les miens.

G. SAND.

 

– 789 –

À CHARLES-EDMOND CHOJECKI

[Paris, 26 janvier 1872.]

Ma petite vieille,

Pouvez-vous m’envoyer deux billets d’introduction pour les séances du Sénat. C’est pour ma nièce qui aime les mo-mies (étant mon élève).

Je vous ferai observer, ma biche, que vous êtes un co-chon : 1° parce que je ne vous vois jamais, 2° parce que je vous ai demandé plusieurs fois sur quelles bases s’était re-constitué le dîner Magny ! Je n’ai pas été aux deux agapes où j’étais convoqué par la raison que la 1re fois j’étais pris et la seconde fois je n’étais pas à Paris. Voilà, mon bon.

À vous

Rue Murillo, 4, parc Monceau,

vendredi 28 [sic pour 26]

 

À ALFRED BAUDRY

[Croisset,] vendredi soir [26 janvier 1872].

Mon cher vieux,

Je suis bien aise de voir que ma Lettre vous ait plu.

 

– 790 –

Quand elle a été imprimée, un regret m’a pris. Mais si j’avais gardé le silence, j’aurais eu un remords et on m’eût traité de jean-foutre – avec raison ? Elle est un peu brutale, et manque de délicatesse. Mais j’ai voulu me faire com-prendre de tout le monde. Avant tout, il fallait être clair.

Je comptais vous voir dimanche prochain (j’allais vous écrire pour ce), et vous donner votre exemplaire de Dernières chansons. Pourquoi ne venez-vous pas ?

Malgré mes nombreuses et irritantes occupations, j’ai bien pensé à vous, depuis que je sais votre pauvre maman malade. Plus qu’aucun autre, je vous plains, vous, et surtout votre frère.

Elle n’est pas vieille (comme la mienne), et elle est d’un tempérament robuste. Ne vous désespérez pas.

J’ignore ce qu’Achille en pense.

Quand vous aurai-je dans ma salle à manger ?

Tout à vous.

 

– 791 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant, 26 janvier 1872.]

Vendredi.

J’ai écrit par mégarde

sur un cahier.

 

Je n’étais pas au courant de toute cette affaire de Rouen et je comprends à présent ta colère. Mais tu es trop colère, c’est-à-dire trop bon, et trop bon pour eux. Avec un homme amer et vindicatif, ces butors seraient moins rancuneux et moins hardis. Vous les avez toujours brutalisés, Bouilhet et toi, à présent ils se vengent sur le mort et sur le vivant. Ah oui, c’est bien cela et pas autre chose.

Je te prêchais hier le calme du dédain. Je vois que ce n’est pas le moment. Mais tu n’es pas méchant, les hommes forts ne sont pas cruels ; avec une mauvaise canaille à leurs trousses, ils n’auraient pas osé ce qu’ils osent, ces bons mes-sieurs de Rouen !

Je reçois les Chansons, demain je lirai ta préface tout au long.

Je t’embrasse.

 

– 792 –

À HENRI DE BORNIER

[Paris, 28 janvier 1872.]

Mon cher poète,

Vous êtes bien aimable, et bien bon.

J’écris à LÉVY de vous envoyer ce qu’il vous faut pour faire votre article.

Voulez-vous venir, ou plutôt pouvez-vous venir chez moi mardi prochain dans l’après-midi ?

Sinon, j’irai vous voir à l’Arsenal, vers la fin de semaine.

Mille remerciements d’avance et tout à vous.

Dimanche matin.

 

À MICHEL LÉVY

[Paris, 28 janvier 1872.]

Mon cher Michel,

Voici une lettre [… de Henri de Bornier]

 

– 793 –

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Paris,] dimanche soir [28 janvier 1872].

Je suis content que la Préface vous ait plu. Demain vous recevrez un autre morceau de moi, dans un genre différent. J’ai peut-être eu tort de l’écrire ? Mais le silence eût été de la lâcheté. – Et puis tant pis ! J’ai expectoré ma bile. Ça me soulage.

Depuis deux mois et demi, j’ai mené une vie atroce. – Mes plus longues nuits du 25 novembre au 8 janvier ont été de 5 heures. – Car personne ne m’a aidé et ma besogne a été rude.

J’ai imprimé Dernières chansons et Aïssé. J’ai écrit une Lettre au Conseil municipal de Rouen , et j’ai monté seul, abso-lument seul, Aïssé ! À la 3e représentation, c’est encore moi qui conduisais les figurants ! Et, le jour de la Première, j’ai porté de mes mains les accessoires du Ier acte. C’est vous dire quelle jolie administration c’est que l’Odéon. Il m’a fallu (pour qu’elle ne fût pas tout à fait honteuse) donner des ré-pétitions particulières à Mlle Colombier ! J’ai manqué tuer le souffleur, etc., etc. Ah ! c’était joli ! et pendant huit jours j’ai pataugé dans la neige, du parc Monceau à l’Odéon, car les voitures ne marchaient pas.

J’étais quelquefois si fatigué que, rentré chez moi, je me mettais à pleurer comme un enfant. Quand j’avais corrigé mes épreuves, à minuit, je commençais ma vaste correspon-dance. Comment n’en suis-je pas crevé ? Voilà ce qui m’étonne.

 

– 794 –

Enfin, me voilà quitte, et avant-hier j’ai recommencé mes lectures à la Bibliothèque. Si nul embarras ne me sur-vient, j’espère avoir fini Saint Antoine cet été.

D’après le petit aperçu de mes occupations, vous voyez, chère Madame, que je n’ai guère eu le temps de vous écrire. Quant à vous oublier, est-ce possible !

Aïssé paraît demain. Vous la recevrez très prochaine-ment.

Comme votre lettre est triste, et bonne !

Je vous baise les deux mains et suis,

votre très affectionné

Gve.

 

À GEORGE SAND

[Paris,] dimanche soir [28 janvier 1872].

Non ! chère maître ! ce n’est pas vrai. Bouilhet n’a ja-mais blessé les bourgeois de Rouen. Personne n’était plus doux envers eux, je dis même plus couard, pour exprimer toute la vérité. Quant à moi je m’en suis écarté. Voilà tout mon crime.

Je trouve par hasard aujourd’hui même dans les Mé-moires du géant de Nadar, un paragraphe sur moi et les

– 795 –

Rouennais, qui est de la plus extrême exactitude. Puisque vous possédez ce livre-là, voyez vers la p. 100 ?

Si j’avais gardé le silence, on m’aurait accusé d’être un lâche. J’ai protesté naïvement, c’est-à-dire brutalement. Et j’ai bien fait. Le résultat a été celui-ci : maintenant on me craint à Rouen, et je passe pour un homme sérieux parce que j’ai cité des chiffres (sic) !

Je crois qu’on ne doit jamais commencer l’attaque. Mais quand on riposte, il faut tâcher de tuer net son ennemi. Tel est mon système. La franchise fait partie de la Loyauté. Pourquoi serait-elle moins entière dans le blâme que dans l’éloge ?

Nous périssons par l’indulgence, par la clémence, par la Vacherie, et (j’en reviens à mon éternel refrain) par le manque de Justice !

Je n’ai d’ailleurs insulté personne. Je m’en suis tenu à des généralités. Quant à M. Decorde, mes intentions sont de bonne guerre. – Mais assez parlé de tous ces imbéciles !

J’ai passé hier une bonne journée avec Tourgueneff, à qui j’ai lu les 115 pages de Saint Antoine qui sont écrites. – Après quoi, je lui ai lu à peu près la moitié de Dernières chan-sons. Quel auditeur ! et quel critique ! Il m’a ébloui par la profondeur et la netteté de son jugement. Ah ! si tous ceux qui se mêlent de juger les livres avaient pu l’entendre, quelle leçon ! Rien ne lui échappe. Au bout d’une pièce de cent vers, il se rappelle une épithète faible ! Il m’a donné pour Saint Antoine deux ou trois conseils de détail exquis.

 

– 796 –

J’ai recommencé avant-hier mes lectures, et quand j’aurai expédié tous les exemplaires de ma Lettre, je repren-drai mon train-train ordinaire.

Charles-Edmond m’a dit que le roman de vous qu’il doit publier dans Le Temps, est une merveille. Cela se peut bien.

Ma mère se porte bien. Mais son caractère devient into-lérable ! Ma pauvre nièce ne sait plus qu’en faire, ni com-ment s’y prendre !

Embrassez les vôtres pour moi, et à vous, chère bon maître, trop bon, ex imo.

 

Vous me jugez donc bien bête, puisque vous croyez que je vais vous blâmer à propos de votre abécédaire. J’ai l’esprit assez philosophique pour ne pas savoir qu’une pareille chose est une œuvre très sérieuse.

La méthode est tout ce qu’il y a de plus haut dans la cri-tique puisqu’elle donne le moyen de créer.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 28 janvier [18]72.

Ta préface est splendide et le livre est divin ! Tiens, j’ai fait un vers sans le savoir. Dieu me le pardonne !

– 797 –

Oui, tu as raison : Il n’était pas de second ordre, celui-là, et les ordres ne se décrètent pas, surtout dans un temps où la critique défait tout et ne fait rien. Tout ton cœur est dans ce simple et discret récit de sa vie. Je vois bien, à présent, pourquoi il est mort si jeune, il est mort d’avoir trop vécu dans l’esprit. Je t’en prie, ne t’absorbe pas tant dans la litté-rature et l’érudition. Change de place, agite-toi, aie des maî-tresses, ou des femmes, comme tu voudras, et pendant ces phases, ne travaille pas, car il ne faut pas brûler la chandelle par les deux bouts, mais il faut changer le bout qu’on allume.

À mon vieux âge, je me précipite encore dans des tor-rents de farniente ; les amusements les plus enfantins, les plus bêtes, me suffisent, à moi, et je reviens plus lucide de mes accès d’imbécillité.

C’est une grande perte pour l’art que cette mort préma-turée. Dans dix ans, il n’y aura plus un seul poète. Ta préface est belle et bonne. Il y a des pages qui sont des modèles et il est bien vrai que le bourgeois lira ça en n’y trouvant rien de remarquable. Ah ! si on n’avait pas le petit sanctuaire, la pa-godine intérieure, où, sans rien dire à personne, on se réfugie pour contempler et rêver le beau et le vrai, il faudrait dire : à quoi bon ?

Je t’embrasse bien fort.

Ton vieux troubadour.

 

– 798 –

À AGÉNOR BARDOUX

[Paris,] lundi [29 ? janvier 1872].

Je te trouve simplement sublime !

Je hurle contre toi parce que je ne te vois pas !… et tu me demandes : « Quand veux-tu que je vienne te voir ! » Mais, toujours, mon joli coco ! Toujours ! quand il te plaira.

Si l’autorisation tarde pour la brochure, elle sera inutile.

Je n’ai pu m’en occuper moi-même, parce que, depuis 8 jours, une angine violente me retient au logis.

Tâche d’avoir des articles pour Dernières chansons ; j’en aurai dans Les Débats, Le Moniteur, Le Constitutionnel, Le Bien public, La Cloche, Le XIXe Siècle. Occupe-toi des autres jour-naux.

Quand te verrai-je, nom de Dieu ! toi et d’Osmoy ?

ton Gve.

 

À EDMOND DE GONCOURT

[Paris,] lundi soir [29 janvier 1872 ?].

Non ! – ne venez pas demain.

 

– 799 –

Je vous verrai mercredi chez la P[rince]sse.

Je ne sais pas ce que vous voulez dire avec « la Presse de Rouen ». N’ayant entendu parler de rien.

À vous, cher vieux.

 

À PHILIPPE LEPARFAIT

[Paris,] lundi soir [29 janvier 1872].

Non ! je n’ai pas envoyé d’exemplaires sur papier de Hollande à Achille et à Deschamps, mais tu avais les exem-plaires ordinaires pour l’un et pour l’autre.

Cet envoi extraordinaire n’étant pas bien pressé, je m’en suis abstenu.

J’ai reçu le manuscrit du Château des cœurs en bon état.

Il y a eu, cette semaine, un très bon article de Coppée dans Le Moniteur. Banville et Mme Sand m’en ont promis un. Je n’ai pu me procurer celui de La Rounat. J’en aurai encore d’autres.

Tâche de te procurer Les Débats de lundi dernier (il y a huit jours), pour voir la fin de l’article de Janin où il traite les conseillers municipaux « d’insectes ».

 

– 800 –

R. Deslandes s’est chargé du Cœur à droite pour le théâtre de Cluny.

R. Félin prétend que la Porte-Saint-Martin peut ouvrir cet hiver ! Alors ?…

Impossible de savoir où gîte d’Osmoy !

Bardoux prétend qu’il ne sera pas renommé député, vu son inexactitude.

J’ai vu cette semaine quatre députés et aucun n’a pu me donner de lui la moindre nouvelle !

Il y a dans sa chambre, à Versailles, un tas de lettres non décachetées montant à la hauteur d’un mètre, environ ! Voi-là tout ce que je sais.

Quand j’aurai absolument besoin de lui et que je serai riche, je mettrai la police à ses trousses pour le découvrir. Mais quant à lui écrire ou lui donner rendez-vous, zut !

Sur ce, mon bon, je t’embrasse.

Ton.

 

Ne devais-tu pas venir à Paris vers la fin de ce mois, toi ou Caudron ?

 

– 801 –

Dis-moi comment Aïssé a été pris par les Rouennais ; dé-tails sur la représentation. Je n’ai plus mal à la gorge, mais la voix est encore bien endommagée.

 

À MICHEL LÉVY

[Paris, 30 janvier 1872.]

Mon cher ami,

Dès que vous aurez des Aïssé […]

 

À CHARLES CHAUTARD

[Paris,] 1er février [1872].

Rue Murillo, 4, parc Monceau.

Monsieur,

Votre lettre m’a fait grand plaisir, et je vous en remercie cordialement.

Je déposerai mon offrande chez le libraire Frank, ou chez mon ami Blanchemain.

C’est un grand honneur pour moi que de faire partie de votre société de patronage.

 

– 802 –

Je suis donc, de toutes les façons, Monsieur, votre obli-gé.

Et je vous prie de recevoir l’assurance de mes senti-ments les plus distingués.

 

À MICHEL LÉVY

[Paris, début février 1872.]

J’attends 30 exemplaires d’Aïssé […].

 

À ERNEST FEYDEAU

[Paris, 7 février 1872.]

Infect impérialiste

 

Je ne vais pas te voir

1° parce que j’ai une grippe abominable

et

2° parce que tes opinions politiques me dégoûtent.

– 803 –

Dès que je serai rétabli, j’irai chez toi pour T’ASSASSINER !

Tremble !!!

Vive Marat !

SON OMBRE.

Mercredi soir.

 

À ALFRED BAUDRY

[Croisset, 8 février 1872.]

Mon petit père,

1° Comment va Mme Baudry ?

2° Venez donc prendre à Croisset un exemplaire de Der-nières chansons sur papier de Hollande et une gravure avant la lettre – deux raretés auxquelles vous avez droit.

J’ai besoin d’aller dimanche chez M. Deschamps. Vou-lez-vous m’accompagner dans l’après-midi ? et venir déjeu-ner dimanche.

R.S.V.P.

tout à vous

– 804 –

Jeudi matin.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris,] vendredi soir, 8 heures [9 février 1872].

« Le cher petit » ne va pas bien du tout. – Il a une angine assez violente, et l’intérieur de la gorge dans un état horri-blement malpropre.

J’ai beaucoup de mal à parler. – J’ai des glandes autour du cou, je suis ignoble. Je ne veux pas qu’on me voie !

Je jouis de tous ces avantages depuis mardi matin, et j’espérais en être quitte demain. – Mais non ! hélas !

Je vous donnerai de mes nouvelles dimanche soir.

Vous ne partez pas pour Rouen avant mercredi, n’est-ce pas ?

Mille tendresses.

G.

 

– 805 –

À MICHEL LÉVY

[Paris,] vendredi soir [9 février 1872].

Mon cher ami,

Voilà quatre fois que je vous demande les exemplaires d’Aïssé […].

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Paris,] samedi matin [10 février 1872 ?].

Mon cher grand Tourgueneff,

Tenez-vous prêt, pour vendredi prochain, à dîner chez une belle dame de mes amies, où vous vous trouverez avec des gens qui vous admirent : Théophile Gautier, Renan, de Goncourt, etc.

Je compte toujours sur une petite visite de vous, demain vers 4 heures.

Tout à vous.

 

– 806 –

À RAOUL-DUVAL

[Paris, 11 février 1872.]

Pour l’affaire de Feydeau, il ne faut pas s’adresser à Si-mon, mais à Mosieu Thiers en personne. Car de lui seul la chose dépend.

Qui peut donc lui demander ce service ?

J’ai à votre disposition un des 25 exemplaires sur papier de Hollande de Dernières chansons et une épreuve avant la lettre du portrait de Bouilhet. – Car vous méritez tous les honneurs.

Moi, je ne sais pas si j’ai mérité une angine. Mais j’en ai une corsée !

Je m’ennuie de vous. Pourquoi ne vous vois-je plus, mon cher vieux ?

Votre.

Dimanche matin.

 

À MICHEL LÉVY

[Paris, 11 février 1872.]

Mon cher Ami,

– 807 –

Je vous présente un écrivain brésilien, M. Arthur de Oli-veira, qui a déjà traduit la moitié de Madame Bovary et qui demande votre autorisation pour en publier une traduction portugaise au Brésil.

Je lui ai donné la mienne et je compte sur la vôtre.

Tout à vous.

Dimanche, 11 février [18]72.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 12 février 1872.]

Je crois qu’Aïssé sera jouée aujourd’hui pour la dernière fois ? peut-être la jouera-t-on encore mercredi ou jeudi ?

En tout cas voici les places. Si tu les avais envoyé cher-cher, tu les aurais eues plus tôt.

Fais acheter Les Débats de ce matin lundi et lis la fin de l’article de Janin ; tu verras comment il traite les conseillers municipaux de Rouen.

Je vais écrire à ta tante Achille car, hier, je n’ai pas eu le temps. (T.S.V.P.)

À bientôt, ton vieux qui t’embrasse.

 

– 808 –

SHEIK.

Lundi.

 

Mme Lepic ira à Versailles pour M. de La Chaussée, je lui écris de se hâter.

 

[Au dos de la lettre on lit :]

Ma lettre à ta tante est faite. Je lui déclare que je m’oppose formellement à son idée d’avoir à Croisset une re-ligieuse, ou dame quelconque, qui serait la maîtresse de la maison.

Si cela doit être, je notifie que je fous mon camp, pour aller vivre quelque part où je serai chez moi.

Ce serait charmant ! ta tante viendrait tous les jours à Croisset potiner avec cette dame ! farfouiller dans les ar-moires et surveiller la dépense ! – ah ! non, par exemple ! non !

Ils diront à l’Hôtel-Dieu tout ce qu’ils voudront. – Mais cela ne sera pas.

 

– 809 –

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 48, rue de Douai.

Lundi [12 février 1872].

Mon cher ami,

Je m’aperçois que votre invitation est pour vendredi. – Mme Viardot a des soirées musicales le vendredi, où je ne puis manquer.

Je veux seulement vous dire qu’il faut que je sois à la maison un 1/4 heure avant 10 heures. J’espère que cela ne dérangera rien.

Mille amitiés.

Votre vieux

Iv. TOURGUENEFF.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Paris,] mercredi matin [14 février 1872].

Mon cher Grand,

Ci-inclus un billet de la princesse Mathilde, me deman-dant : 1° si je crois que vous vous souvenez d’elle, et 2° si vous voudriez venir chez elle dîner.

 

– 810 –

À ces deux questions, j’ai répondu audacieusement que : oui. – De plus, j’ai donné votre adresse requise.

Quant à vendredi, rien de changé. Vous vous en irez un peu plus tôt, voilà tout.

J’irai vous prendre à six heures.

Tout à vous.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris, 15 février 1872.]

Votre lettre est bien bonne, ma chère et belle amie. Pour y répondre congrûment il faudrait se recueillir mieux que dans « le silence du cabinet », dans le silence du cœur ! Mais pour cela, le temps me manque, car je ne veux pas retarder ma réponse. Or, je suis ce matin harcelé d’occupations.

Je vais tout à l’heure déjeuner chez Mme Lepic, ce soir je dîne avec le bon Cordier, – et j’ai une foule de courses à faire aujourd’hui.

Mon angine est passée, mais j’ai des rhumatismes dans le dos qui me font souffrir assez violemment. Je n’en conti-nue pas moins à faire à la Bibliothèque ex-impériale des séances de 4 et 5 heures, ce qui n’est pas gai, au milieu du bruit, et avec une cravate !

 

– 811 –

On se reverra donc la semaine prochaine, dans cinq ou six jours. Le 20 ! c’est mardi ! Je compte vous voir mercredi. – Un petit mot d’ici là, n’est-ce pas ?

Amitiés à toute la famille et à vous.

Gve.

Jeudi matin.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] jeudi, 10 heures [15 février 1872].

Mon Caro,

J’irai demain vous faire une visite vers 5 [h] 1/2, avant d’aller prendre Tourgueneff pour dîner ensemble chez Mme de Tourbey.

Je suis éreinté. J’ai des rhumatismes dans le dos et mes longues séances quotidiennes à la Bibliothèque ne sont pas bonnes.

Mme Lepic a dû écrire hier à Hartung, le chef du person-nel, pour M. de La Chaussée.

Je vais aujourd’hui faire des courses pour des articles ! Les autres, les éternels autres, commencent à m’embêter fortement ! Croirais-tu qu’on me prie de faire des démarches

– 812 – relatives à l’adoption d’un nouvel engin de guerre ! c’est trop fort !

Dis à Ernest qu’il te laisse demain de l’argent pour moi. – Ça m’ennuie bien d’être toujours à lui demander de l’argent ! Mais pourtant je ne vois que lui qui puisse m’en donner puisqu’il détient tout, ou à peu près tout ce que je possède.

J’ai maintenant besoin de 500 francs, et au 1er mars de mille.

Pense-t-il qu’il faudrait faire repeindre à Croisset ? et payer une note de mille francs due à Vinet.

Ta tante Achille n’aura peut-être pas été contente de ma lettre. Ma foi, tant pis ! On m’ennuie trop.

 

Adieu, pauvre Loulou.

Je te bécotte.

À demain.

Ton vieux.

G.

 

– 813 –

À THÉOPHILE GAUTIER

[Paris,] jeudi matin [15 février 1872].

Cher vieux Maître,

J’ai oublié hier de te dire cette phrase : « Tu serais bien gentil de faire un article sur Dernières chansons. » Je n’avais peut-être pas besoin de le dire ?

Voilà ! Sur ce, je t’embrasse.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 15 février 1872.]

Chère bon Maître,

Pouvez-vous faire pour Le Temps un article sur Dernières chansons ? cela m’obligerait beaucoup. Voilà !

J’ai été malade toute la semaine dernière. J’avais la gorge dans un état hideux. Mais j’ai beaucoup dormi, et je re-suis à flot. J’ai recommencé mes lectures pour Saint An-toine.

Je vous embrasse comme je vous aime, c’est-à-dire très fort.

 

– 814 –

Il me semble que Dernières chansons peut prêter à un bel article. – À une oraison funèbre de la Poésie. Elle ne périra pas. Mais l’éclipse sera longue ! et nous entrons dans ses té-nèbres.

Voyez si le cœur vous en dit. – Et répondez-moi par un petit mot.

 

À MICHEL LÉVY

[Paris, 15 ? février 1872.]

Mon cher Michel,

Voici une lettre que je vous prie de prendre en considé-ration. Bornier est un poète […]

 

À THÉOPHILE GAUTIER

[Paris,] jeudi soir [15 février 1872].

Sacré nom de Dieu ! Je m’aperçois, cher maître, que je ne t’ai pas invité pour demain vendredi.

C’est ce que j’aurais fait si j’avais pu aller lundi chez Magny, mais j’étais malade, de la gorge.

 

– 815 –

Donc viens demain, je t’en supplie. Tu te trouveras avec des amis. Ne rends pas vaine la course de mon portier et présente-toi chez moi demain à 6 heures et demie.

Ton.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Paris, vers le 15 février 1872 ?]

Mon cher vieux,

Mon ami Bardoux a parlé pour toi à M. Thiers, qu’il a trouvé très bien disposé.

Il s’agit d’obtenir de Simon un décret, ce qui est beau-coup plus difficile. Bardoux doit faire une démarche avec Cordier pour obtenir ce décret.

Ne crois pas que je t’oublie. Tu es pour moi un remords, parce que je ne puis pas trouver le temps d’aller te voir à 5 heures ; mais très prochainement tu me verras.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 17 février [18]72.

Mon troubadour,

– 816 –

Je pense à ce que tu m’as demandé et je le ferai ; mais cette semaine, il faut que je me repose. J’ai trop fait la folle au carnaval avec mes petites-filles et mes petits-neveux.

Je t’embrasse pour moi et toute ma couvée.

G. SAND

 

À AGÉNOR BARDOUX

[Paris,] lundi soir [19 ? février 1872].

Cher vieux,

N’oublie pas

1° Feydeau

2° Rohaut,

et 3° que je t’attends dimanche matin à 11 heures pour dé-jeuner. Il se pourrait que samedi soir je sois pris ? Donc, ne viens pas dîner chez moi samedi soir.

4° : informe-toi de droite et de gauche pour découvrir des amis intimes du Directeur général des Ponts et Chaus-sées.

C’est relativement au buste de B[ouilhet]. Je t’expliquerai la chose.

– 817 –

À dimanche, n’est-ce pas ?

Un mot de réponse,

et tout à toi.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris,] lundi soir, 7 heures et quart [19 février 1872].

Je ne fais que recevoir à l’instant même votre lettre de dimanche. Pourquoi ce retard ? ma chère belle amie ? Mon carrosse, mon « char numéroté », comme disait C. Delavigne, m’attend pour me conduire à la Première de Ruy Blas. Donc, j’ai bien peu de temps à moi pour vous dire… tout ce que [vous] savez. – Et puis que : il ne faut pas compter sur moi mercredi parce[que] j’ai, dans l’après-midi, 4 rendez-vous. – La faute en est à Lapierre qui m’a dit que vous ne seriez pas revenue avant jeudi ou vendredi !

Mais, mercredi, je passerai chez vous entre 5 et 6 heures.

D’ici là, comme toujours,

Tout à vous.

Gve.

 

– 818 –

À CHARLES-EDMOND CHOJECKI

[Paris,] mardi soir [20 février 1872].

Mon cher vieux,

Madame Sand m’a écrit hier qu’elle ferait cette semaine un article sur Dernières chansons.

Donc, c’est chose bien convenue, ne vous en occupez plus. Je voulais vous demander un service. Pouvez-vous pla-cer dans votre journal un brave garçon qui s’appelle dans les petits journaux Jules Dementhe et de son vrai nom Jules Ro-haut ? Je vous le recommande comme un homme très intel-ligent, probe et pouvant tout faire, depuis les échos jusqu’à la satire en vers ; il est très au courant de la trituration des feuilles.

En lui donnant actuellement de quoi vivre vous m’obligeriez.

Tout à vous, mon bon.

P.-S. – Ma recommandation n’est pas banale !

 

À AGÉNOR BARDOUX

[Paris,] mercredi 21 [février 1872 ?].

Mon cher ami,

– 819 –

Je viens te rappeler ta promesse : il y a maintenant au ministère de l’Agriculture une demande de croix d’honneur pour M. Jules Godefroy, agriculteur. La demande est faite par le Préfet de Seine-et-Oise et par M. Lefebvre-Pontalis, dépu-té.

Si tu passais au Ministère, ou que tu écrivisses un mot pour donner le coup de pouce à l’affaire, tu m’obligerais.

Je suis actuellement très souffrant. Et je n’ose sortir.

Mais un de ces jours tu me verras, et nous tâcherons de dîner ensemble, avant mon départ, qui aura lieu dans une quinzaine.

Ton

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris, 22 février 1872 ?]

Mon vieux Flaubert, j’ai oublié hier de vous prévenir de ne pas dire à ou devant Viardot que j’ai dîné chez la Prin-cesse, il a une grande haine pour l’Empire – (je vous dirai pourquoi un jour) et il serait affligé de savoir que je fré-quente ses ennemis. Mme Viardot sait – elle – où j’ai été. – On vous attend ce soir. – Il n’y aura personne que moi.

Au revoir.

 

– 820 –

Votre fidèle

Iv. T.

Jeudi.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 26 février 1872.]

Lundi soir.

Comme il y a longtemps que je ne vous ai écrit, chère maître ! J’ai tant de choses à vous dire que je ne sais par où commencer ! Mais comme c’est bête de vivre ainsi séparés, quand on s’aime !

Avez-vous dit à Paris un éternel adieu ? ne vous y ver-rai-je plus ? Viendrez-vous cet été, à Croisset, entendre Saint Antoine ?

Moi, je ne puis aller à Nohant parce que mon temps, vu l’étroitesse de ma bourse, est calculé ; or j’ai encore pour un bon mois de lectures et de recherches à Paris. Après quoi, je débarrasse ma pauvre nièce de la société de sa grand-mère, qui est devenue insociable, intolérable ; quelle décadence ! et comme c’est triste de sentir l’impiété s’élever dans notre cœur ! (Nous sommes à la recherche d’une dame de compa-gnie ! ce n’est pas facile à trouver !) Donc, vers Pâques je se-rai revenu à Croisset et je me remettrai à la copie. Je com-mence à avoir envie d’écrire.

 

– 821 –

Présentement je lis le soir la Critique de la raison pure de Kant, traduite par Barni, et je repasse mon Spinoza. Dans la journée je m’amuse à feuilleter des belluaires du Moyen Âge, à chercher dans les « Auteurs » tout ce qu’il y a de plus ba-roque comme animaux. Je suis au milieu des monstres fan-tastiques. Quand j’aurai, à peu près, épuisé la matière, j’irai au Museum rêvasser devant les monstres réels. – Et puis les recherches pour le bon Saint Antoine seront finies !

Vous m’avez, dans votre avant-dernière lettre, témoigné des inquiétudes sur ma santé. Rassurez-vous ! jamais je n’ai été plus convaincu qu’elle était robuste. – La vie que j’ai me-née cet hiver était faite pour tuer trois rhinocéros. Ce qui n’empêche pas que je me porte fort bien. Il faut que le four-reau soit solide ! car la lame est bien aiguisée. Mais tout se convertit en tristesse ! L’action, quelle qu’elle soit, me dé-goûte de l’existence ! J’ai mis à profit vos conseils : je me suis distrait. Mais ça m’amuse médiocrement. Décidément il n’y a que la sacro-sainte littérature qui m’intéresse.

Ma préface aux Dernières chansons a suscité chez Mme Colet une fureur pindarique. J’ai reçu d’elle une lettre anonyme, en vers, où elle me représente comme un charla-tan qui bat la grosse caisse sur la tombe de son ami, un pied-plat qui fait des turpitudes devant la critique, après avoir « adulé César » ! Triste exemple des passions, comme dirait Prudhomme.

À propos de César, je ne puis croire, quoi qu’on die, à son retour prochain ! Malgré mon pessimisme nous n’en sommes pas là ! Cependant si l’on consultait le dieu appelé Suffrage universel, qui sait ?… Ah ! nous sommes bas, bien bas !

– 822 –

J’ai vu Ruy Blas, pitoyablement joué, sauf par Sarah. Mélingue est un égoutier somnambule, et les autres sont aussi ennuyeux. Le père Hugo s’étant plaint amicalement de n’avoir pas reçu ma visite, j’ai cru devoir lui en faire une. – Et je l’ai trouvé… charmant ! Je répète le mot. Pas du tout grand homme, pas du tout pontife ! Cette découverte, qui m’a fort surpris, m’a fait grand bien. – Car j’ai la bosse de la vénération. Et j’aime à aimer ce que j’admire. – Cela est une allusion personnelle à vous, chère bon maître.

J’ai fait la connaissance de Mme Viardot, que je trouve une nature curieuse. C’est Tourgueneff qui m’a mené chez elle. Je comprends son goût (à lui), et son goût, à elle.

Que faites-vous, maintenant ? qu’écrivez-vous ? Quand paraîtra votre article dans Le Temps ?

Embrassez très fort vos petites-filles pour moi, et à vous mes meilleures, mes plus hautes tendresses.

 

Votre

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant, 28-29 février 1872.]

Mercredi à jeudi, 3 h du matin.

Ah ! mon cher vieux, que j’ai passé douze tristes jours ! Maurice a été très malade. Toujours ces affreuses angynes [sic] qui d’abord ne paraissent rien et qui se compliquent d’abcès et tendent à devenir coineuses [sic]. Il n’a pas été en

– 823 – danger, mais toujours en danger de danger, et des souf-frances cruelles, extinction de voix, impossibilité d’avaler, toutes les angoisses attachées aux violents maux de gorge que tu connais bien, puisque tu sors d’en prendre. Chez lui ce mal tend toujours au pire et la muqueuse a été si souvent le siège du même mal qu’elle manque d’énergie pour réagir. Avec cela peu ou point de fièvre, presque toujours debout, et l’abattement moral d’un homme habitué à une action conti-nuelle du corps et de l’esprit, à qui l’esprit et le corps défen-dent d’agir. Nous l’avons si bien soigné que le voilà, je crois, hors d’affaire, bien que ce matin, j’aie eu encore des craintes et demandé le docteur Favre, notre sauveur ordinaire.

Dans la journée je lui ai parlé, pour le distraire, de tes recherches sur les monstres ; il s’est fait apporter ses cartons pour y chercher ce qu’il pouvait avoir à ton service ; mais il n’a trouvé que de pures fantaisies de son cru. Je les ai trou-vées, moi, si originales et si drôles, que je l’ai encouragé à te les envoyer. Elles ne te serviront de rien, si ce n’est à pouffer de rire, dans tes heures de récréation.

J’espère que nous allons revivre sans rechutes nou-velles. Il est l’âme et la vie de la maison. Quand il s’abat, nous sommes mortes, mère, femme et filles. Aurore dit qu’elle voudrait être bien malade à la place de son père. Nous nous aimons passionnément nous cinq, et la sacro-sainte littérature, comme tu l’appelles, n’est que secondaire pour moi dans la vie. J’ai toujours aimé quelqu’un plus qu’elle, et ma famille plus que ce quelqu’un.

Pourquoi donc ta pauvre petite mère est-elle ainsi irri-table et désespérée, au beau milieu d’une vieillesse que j’ai vue si verte encore et si gracieuse ? Est-ce la surdité subite ?

– 824 –

Y avait-il manque absolu de philosophie et de patience avant les infirmités ? J’en souffre avec toi, parce que je comprends ce que tu en souffres.

Une autre vieillesse qui se fait pire, puisqu’elle se fait méchante, c’est celle de Mme Colet. Je croyais que toute sa haine était contre moi, et cela me semblait un coin de folie, car jamais je n’ai rien fait, rien dit contre elle, même après ce pot de chambre de bouquin où elle a excrété toute sa fureur sans cause. Qu’a-t-elle contre toi, à présent que la passion est à l’état de légende ? Strange, strange ! Et à propos de Bouil-het ? elle le haïssait donc, lui aussi, ce pauvre poète ? c’est une folle.

Tu penses bien que je n’ai pu écrire une panse d’a, de-puis ces douze jours. Je vais, j’espère, me remettre à la be-sogne, dès que j’aurai fini mon roman, qui est resté une patte en l’air aux dernières pages. Il va commencer à paraître et il n’est pas fini d’écrire. Je veille pourtant toutes les nuits jusqu’au jour ; mais je n’ai pas eu l’esprit assez tranquille pour me distraire de mon malade.

Bonsoir, cher bon ami de mon cœur. Mon Dieu, ne tra-vaille et ne veille pas trop, puisque toi aussi tu as des maux de gorge. C’est un mal cruel, et perfide. Nous t’aimons et nous t’embrassons tous. Aurore est charmante, elle apprend tout ce qu’on veut, on ne sait comment, sans avoir l’air de s’en apercevoir elle-même.

Quelle femme veux-tu pour tenir compagnie à ta mère ? Je connais peut-être ce qu’il te faut. Doit-elle causer et faire la lecture ? il me semble que la surdité s’y oppose. Ne s’agit-

 

– 825 – il que de soins matériels et d’assiduité continue ? Quelles sont les conditions exigées et quelle rétribution ?

Explique-moi comment, pourquoi le père Hugo n’a pas reçu une seule visite après Ruy Blas ? Est-ce que Gautier, Saint-Victor, ses fidèles, le négligent ? s’est-on brouillé sur la politique ?

 

À THÉOPHILE GAUTIER

[Paris,] dimanche soir [février-mars 1872].

Il m’est impossible d’aller dîner chez toi mercredi. Mais, si j’ai compris les explications de mon Mameluk, tu viendras jeudi ? Est-ce convenu ?

En cas de silence, je t’attends ; ne me réponds pas et viens.

À bientôt, vieux maître.

 

À THÉOPHILE GAUTIER

[Paris, février-mars 1872.]

Vieux Maître,

Voici une petite note que je te prie de considérer.

– 826 –

Si tu peux dire quelque bien des peinturlureurs en ques-tion, tu obligeras des amis à moi.

Je t’embrasse.

 

Jeudi matin.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 1er mars 1872.]

Pauvre Loulou !

Combien je suis peiné de te voir toujours souffrante !

Mme Sand me propose une dame de compagnie en me demandant quels sont les appointements ?

Écris-moi là-dessus, que je lui réponde. Lundi j’irai au jardin des Plantes, G. Pouchet étant revenu. – Puis, le soir, je dînerai chez toi.

Je t’embrasse.

ton vieux Chanoine

 

– 827 –

J’ai prêté le volume d’Achard. Voici celui de Zola.

 

À GEORGE SAND

[Paris,] dimanche soir [3 mars 1872].

Chère Maître,

J’ai reçu les dessins fantastiques. – Qui m’ont diverti. Peut-être y a-t-il un symbole profond caché dans le dessin de Maurice ? mais je ne l’ai pas découvert… rêverie ! Il y a deux très jolis monstres : 1° un fœtus en forme de ballon et à quatre pattes ; 2° une tête de mort emmanchée à un ver in-testinal.

Maurice n’est pas si malade que vous le dites, puisqu’il s’amuse ainsi ? Je comprends néanmoins que ces éternels maux de gorge vous tourmentent ! Ne sont-ils pas le résultat d’un mauvais régime ? Je blâme la cigarette. Pourquoi ne pas fumer dans de longues pipes en bois ? C’est ce qui irrite le moins.

Nous n’avons pas encore découvert une dame de com-pagnie. Cela me paraît difficile. Il nous faudrait une personne pouvant faire la lecture, et qui fût très douce. On la charge-rait aussi de tenir un peu le ménage. Mais sa principale oc-cupation serait de causer. Ma pauvre mère en est arrivée à ne pouvoir supporter la solitude pendant une minute ! Cette dame n’aurait pas grands soins corporels à lui donner, puisque ma mère garderait sa femme de chambre. Les ap-pointements seraient, d’abord, de 800 fr., puis, de mille, si on

– 828 – en était content. Il nous faudrait quelqu’un d’aimable, avant tout. – Et de parfaitement probe. Les principes religieux ne sont pas réclamés ! Le reste est laissé à votre perspicacité, chère maître ! Voilà tout.

Je suis inquiet de Théo. Je trouve qu’il vieillit étrange-ment. Il doit être très malade, d’une maladie de cœur, sans doute ? Encore un qui s’apprête à me quitter !…

Non ! la Littérature n’est pas ce que j’aime le plus au monde. Je me suis mal expliqué (dans ma dernière lettre). Je vous parlais de distractions, et de rien de plus. – Je ne suis pas si cuistre que de préférer des phrases à des Êtres. – Plus je vais, plus ma sensibilité s’exaspère. Mais le dessus est so-lide et la machine continue. – Et puis, après la guerre de Prusse, il n’y a plus de grand embêtement possible.

Continuer : partie 16 sur 35