Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
La commission Desbois, Galli, Duprez a-t-elle trouvé un terrain ?
Je ne m’amuse pas énormément à Luchon, au con-traire !
– 928 –
Embrasse ta mère et fais-moi le plaisir de me répondre.
Ton.
Bagnères-de-Luchon, Haute-Garonne.
Rue de la Cité, 8, Maison Bonnette.
À LA PRINCESSE MATHILDE
Mardi 16 [juillet 1872].
Rue de la Cité 8, maison Bonnette
Bagnères-de-Luchon, Haute-Garonne.
Princesse,
Si vous ne vous amusez pas plus à Saint-Gratien que moi à Luchon, je vous plains sincèrement. La Banalité mo-derne, dans ce qu’elle a de plus exaspérant, fleurit au milieu des montagnes. Je suis profondément irrité par la vue de mes semblables, par la gaieté du Public. Et puis votre ami est maintenant trop vieux pour les déplacements. Ce que j’ai de mieux à faire, c’est de ne plus quitter ma solitude.
Je suis arrivé ici avec de grands projets de travail. Ils ont eu le sort de tous les projets, c’est-à-dire qu’ils ont raté. Je n’ai rien lu qu’un roman de Dickens, et quelques chapitres d’Hérodote. Quant à écrire, le cœur n’y est pas. – Je passe la plupart de mon temps à dormir. – On dirait que je veux lut-
– 929 – ter avec les marmottes de la contrée. Par passe-temps, je me soigne, c’est-à-dire que je prends des bains, des douches et des verres d’eau. Le Dr Lambron, le médecin d’ici, m’a con-seillé de moins fumer, afin de diminuer mon irritabilité ner-veuse. Je doute de l’efficacité du remède. Ce qu’il y a de sûr, c’est que mon état commence à m’inquiéter. J’ai peur de de-venir comme Jules de Goncourt ? Quels pauvres écorchés que tous ces gens de lettres !
J’ai lu dans un journal que Théo avait une mission en Italie. – Qu’est-ce que cela veut dire ? L’honorable Turgan, que j’ai rencontré en chemin de fer, m’a dit l’avoir trouvé très mal, il y a une quinzaine de jours.
J’ai su par Harrisse, que mon ami Troubat voulait se conduire envers Mme Sand comme il s’est conduit d’abord envers vous, c’est-à-dire garder des lettres. Quel pauvre homme ! J’ai bien pensé à vous, hier, en lisant des fragments de la brochure de Dumas. – Car il n’y a que vous, Princesse, pour le lire. Jamais je n’oublierai le talent que vous avez montré en articulant la préface de La Princesse Georges. Mais pourquoi écrire de semblables banalités ! Quel est son but ?
En fait de distractions littéraires, je fais des visites fré-quentes à une ménagerie de bêtes féroces, qui se trouve à 20 pas de mes fenêtres. Étant couché dans mon lit, j’entends les rugissements d’un lion. C’est très agréable. Le pitre de l’établissement m’a dit hier, en me montrant un ours : « Il est depuis 29 ans dans l’administration. » Je trouve le mot ad-ministration bien gentil.
– 930 –
Adieu, chère et adorable Princesse. Dans les premiers jours du mois d’août, vers le 10, j’espère vous aller baiser les deux mains, et vous assurer que je suis toujours
Votre vieux fidèle.
Vous ai-je dit que j’avais fini mon bouquin, dont le sous-titre peut être celui-ci : Le Comble de l’insanité.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 19 juillet [18]72.
Cher vieux troubadour,
Nous aussi nous partons, mais sans savoir encore où nous allons. Ça m’est bien égal. Je voulais mener ma nichée en Suisse. Ils aiment mieux aller dans le sens opposé, vers l’Océan. Va pour l’Océan, pourvu que l’on voyage et qu’on se baigne, je suis folle de joie. Décidément nos deux vieilles troubadoureries sont deux antinomies. Ce qui t’ennuie m’amuse. J’aime le mouvement, le bruit, et même les choses ennuyeuses des voyages trouvent grâce devant moi, dès qu’elles font partie des voyages. Je suis bien plus sensible à ce qui dérange le calme de la vie sédentaire qu’à ce qui est dérangement normal et obligatoire dans la vie de locomo-tion. Je suis absolument comme mes petites-filles qui sont ivres d’avance et sans savoir pourquoi. Mais c’est curieux de voir comme les enfants, tout en aimant le changement, vou-draient emporter leur milieu, leurs jouets d’habitude à tra-
– 931 – vers le monde extérieur. Aurore fait les malles de ses pou-pées, et Gabrielle, qui préfère les bêtes, prétend emmener ses lapins, son petit chien et un petit cochon qu’elle protège en attendant qu’elle le mange. Such is life.
Je crois que malgré ta mauvaise humeur, ce voyage te fera du bien. Il te force à reposer ton cerveau, et s’il faut fu-mer moins, la belle affaire ! La santé avant tout. J’espère que ta nièce te force à remuer un peu ; elle est ton enfant, elle doit avoir de l’autorité sur toi ou le monde serait renversé.
Je ne peux te renseigner sur le libraire dont tu as besoin pour louer des livres. Je m’adresse pour ces choses-là à Ma-rio Proth et je ne sais pas où il trouve. Quand tu retourneras à Paris, dis-lui de ma part de te renseigner. C’est un garçon dévoué, obligeant au possible. Il demeure rue Visconti 2. Il me semble que Charles-Edmond aussi te renseignerait très bien, Troubat aussi.
Et à propos de Troubat, j’ai peut-être eu tort de te mettre en méfiance contre lui. Je crois plutôt que le cerveau est fortement endommagé. Dans tous les cas, charger un fonctionnaire de la maison Lévy de surveiller tes intérêts dans cette maison, c’est un rêve ! J’ai placé un mien ami chez Lévy et il m’avait juré de connaître mes comptes. J’ai dû renoncer à cela. Je le mettais dans l’alternative de me laisser tromper ou de perdre sa place dont il avait absolu-ment besoin. Troubat n’a pas moins besoin de la sienne. Au reste je sais que Lévy est très dur en affaires, mais je ne crois pas du tout qu’il soit malhonnête quand il a signé. Tu t’étonnes que les paroles ne soient pas des contrats. Tu es bien naïf. En affaires il n’y a que des écrits. Nous sommes des Don Quichotte, mon vieux troubadour, il faut nous rési-
– 932 – gner à être bernés par les aubergistes. La vie est faite comme cela et qui ne veut pas être trompé doit aller vivre au désert. Ce n’est pas vivre que de s’abstenir de tout le mal de ce bas monde. Il faut avaler l’amer et le sucré.
Pour ton Saint Antoine, si tu me le permets, à mon pre-mier voyage à Paris, j’aviserai à te trouver un éditeur ou une revue. Mais il faudrait en causer ensemble et me le lire. Pourquoi ne viendrais-tu pas chez nous au mois de sep-tembre ? J’y serai jusqu’à l’hiver.
Tu me demandes ce que je fais maintenant. J’ai fait de-puis Paris un article sur Mademoiselle Flaugergues, qui paraî-tra dans L’Opinion nationale avec un travail de ladite ; un feuilleton pour Le Temps sur Victor Hugo, Bouilhet, Leconte de Lisle et Pauline Viardot. Je désire que tu sois content de ce que je dis de ton ami. J’ai fait un second conte fantastique pour la Revue des Deux Mondes, un conte pour les enfants ; j’ai écrit une centaine de lettres, la plupart pour réparer les sottises ou alléger la misère des imbéciles de ma connais-sance. La paresse est la lèpre de ce temps-ci, et la vie se passe à travailler pour ceux qui ne travaillent pas. Je ne me plains pas, je me porte bien ! Je plonge tous les jours dans l’Indre et dans sa cascade glacée mes 68 ans et ma coque-luche. Quand je ne serai plus utile et agréable aux autres, je désire m’en aller tranquillement sans dire ouf ! ou, tout au moins, en ne disant que cela, contre la pauvre espèce hu-maine qui ne vaut pas grand-chose, mais dont je fais partie, ne valant peut-être pas grand-chose non plus.
Je t’aime et je t’embrasse. Ma famille t’en envoie autant, le bon Plauchut compris. Il vient courir avec nous. Quand
– 933 – nous serons pour quelques jours, quelque part, je te l’écrirai pour avoir de tes nouvelles.
G. SAND.
À PHILIPPE LEPARFAIT
Bagnères-de-Luchon, Haute-Garonne.
Rue de la Cité, 8. Maison Bonnette,
mardi 23 [juillet 1872].
Mon cher Bonhomme
Tu n’as pas compris un seul mot de ma dernière lettre.
Je te disais d’écrire à Claye, pour savoir ce que Lévy lui avait répondu, quand Claye lui a parlé du papier signé par toi et moi. Le silence de Claye m’étonne ?
Tu ne peux pas devoir trois mille francs, puisque la moi-tié de l’édition était vendue au mois de mai. Il faudrait savoir [de] combien tu es redevable maintenant à Lévy.
Je serai de retour à Paris vers le 8 ou le 10. – Et peut-être y resterai-je pour m’occuper du placement du Sexe faible, auquel je travaille sans discontinuer.
Il ne faut pas plus compter sur d’Osmoy que s’il n’existait pas, et je voudrais en finir, en finir ! nom de Dieu !!!
– 934 –
Je supplie Duprez de s’occuper d’un terrain. Ils sont trois pour cela. Fais-moi le plaisir d’aller chez Duprez et chez Gal-li et de stimuler leur zèle.
Ton père avait dit qu’il s’occupait du médaillon. Où en est-ce ? Terminons quelque chose, au nom du ciel !
La besogne que je fais sur Le Sexe faible n’est ni facile ni gaie. Mais le scénario sera, dans 15 jours, assez complet pour que l’on comprenne admirablement la pièce. Il n’y aura peut-être plus que 5 ou 6 scènes à écrire, et tout le 1er acte.
Si je ne m’arrête pas à Paris en revenant d’ici, ce sera pour le mois de novembre.
À toi, je t’embrasse.
Ton.
À LÉONIE BRAINNE
Bagnères-de-Luchon (Haute-Garonne).
Rue de la Cité, 8. Maison Bonnette.
Samedi 27 [juillet 1872].
Quel amour de lettre que la vôtre, ma chère amie ! et comme j’ai envie de vous embrasser à pleins bras pour vous en remercier.
– 935 –
Et d’abord mille félicitations pour vos succès argento-littéraires. – Mais il ne faut pas que la soif de l’or vous pousse trop loin. Ne fatiguez pas la belle personne que chérit saint Polycarpe.
Il espère vous revoir bientôt. Car vers le 7 ou le 8 août, il sera de retour à Paris. Et je ne veux pas me confiner de nou-veau dans ma solitude, sans vous avoir présenté mes res-pects. À peine arrivé là-bas, je vous enverrai un petit mot ou j’irai moi-même rue Mosnier.
Comment ? votre gamin ne se rétablit pas plus vite que ça ! Je vous engage fortement à lui faire passer le plus de temps que vous pourrez en pleine campagne ou au bord de la mer.
Voici des détails sur votre « cher petit ».
Il s’est abonné à un cabinet de lecture et il lit des choses abjectes, du Pigault-Lebrun et du Paul de Kock. (Je me re-trempe dans les classiques, comme vous voyez !) Ces lec-tures, après m’avoir fait rire pendant cinq minutes, me fe-raient pleurer, si je les prolongeais ! D’amères réflexions m’abreuvent en songeant à ce qu’on appelle la gloire litté-raire. Ce qui nous semble idiot a été trouvé sublime. Où est le vrai, alors ?
Autre distraction : je vais voir de temps à autre une mé-nagerie de bêtes féroces ! 3e volupté, j’ai de temps à autre un dialogue avec Amédée Achard, lequel s’ennuie encore plus que moi à Luchon.
– 936 –
Depuis avant-hier seulement je suis accoutumé « à ces lieux », car nous avons fait une excursion qui m’a amusé. – Et le sentiment du voyage m’est revenu ! C’était sur la fron-tière d’Espagne. Je me suis senti hors des bourgeois, hors du faux, hors de toutes les charogneries modernes. – Et j’aurais très volontiers continué ma route à pied jusqu’à Madrid.
Tel est le caractère de l’Excessif. Vous savez qu’il lui faut en toute chose de l’entraînement.
Mme Lepic m’a écrit un très aimable billet pour m’inviter à venir à Rabodanges dans la seconde quinzaine d’août, ou au mois d’octobre. – J’ai choisi le mois d’octobre. Et vous, quels sont là-dessus vos projets ? mais nous avons le temps d’en reparler.
Vous embrasserez bien pour moi l’autre ange, n’est-ce pas ? Ma nièce me charge de… auprès de vous, etc. (ces phrases banales m’ennuient à écrire) ! Mais ce qui ne m’ennuie pas, chère belle, c’est de vous dire que je suis tout à vous
SAINT POLYCARPE (qui en songeant
à vous ne pense plus au ciel !).
Vous serez revenue à Paris vers le 8, n’est-ce pas, dans 15 jours ? Si vous deviez retarder votre retour, je resterais deux ou trois jours de plus pour vous attendre.
– 937 –
À LA BARONNE JULES CLOQUET
Bagnères-de-Luchon, rue de la Cité, 8 (Haute-Garonne).
[27 juillet 1872.]
Ma chère Baronne,
Votre bonne lettre en date du 20 ne m’est parvenue qu’hier, après un long détour, et je m’empresse d’y répondre.
Merci d’abord pour votre cordiale invitation ; certaine-ment j’irai vous faire une visite à Saint-Germain, si vous y êtes encore vers la fin ou le milieu de septembre.
Voilà déjà près d’un mois que je suis ici avec ma nièce Caroline. Elle avait besoin des eaux et, son mari ne pouvant l’accompagner, c’est moi qui fais l’office de cavalier ou de duègne. Elle me charge de la rappeler à votre souvenir ainsi qu’à celui de votre « cher Jules ». Je pense à lui extrême-ment, car je me souviens des vacances de l’année 1840 ! Tout ce que je revois me remet en mémoire sa compagnie et sa personne.
Le temps est très chaud. – Nous sortons fort peu. – Et nous ne sommes pas, ma compagne et moi, d’une gaieté ex-cessive. – Pour fuir l’oisiveté, je tâche de travailler. – Mais je n’ai pas grand cœur au travail. Il me faudra du temps pour me remettre de tous les deuils que j’ai subis depuis trois ans !
Adieu, chère Madame. – Embrassez pour moi le bon M. Cloquet, et croyez à la sincérité de mon attachement.
– 938 –
Votre très humble et dévoué.
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Saint-Valéry-sur-Somme .
Maison Ruhaut.
Mardi, 30 juillet 1872.
Où êtes-vous dans ce moment, mon cher ami, et que devenez-vous jusqu’à l’hiver ? Écrivez-moi un mot, je vous prie. – Quant à moi, voici quinze jours que je suis dans le pe-tit trou d’où je vous écris – et je m’y trouverais parfaitement bien, n’était la maudite goutte qui me tient par la patte plus obstinément que jamais. – Elle m’a happé il y a 6 semaines à Moscou, et ne me lâche pas. – J’ai eu trois ou quatre re-chutes, j’ai marché à l’aide de béquilles – puis avec deux cannes – avec une – et me voilà de nouveau à peu près im-mobile. – La vieillesse est une vilaine chose, n’en déplaise à M. Cicéron.
Je suis ici avec la famille Viardot ; j’ai une très gentille chambre où rien ne m’empêche de travailler… mais voilà ! Cela ne vient pas. – Il y a de la rouille sur les ressorts.
Et Antoine – que fait-il ? Donnez-moi de ses nouvelles.
Cet emprunt de 9, 12, 15 milliards me fait l’effet d’une grosse salve d’artillerie. Vous êtes nés pour étonner le monde, vous autres diables de Français, d’une façon ou d’une autre.
– 939 –
Je suis grand-père depuis le 18 ; ma fille est accouchée d’une fille que l’on a nommée Jeanne, et que je vais aller baptiser vers la fin d’août. Je devrai passer et repasser par Paris. Si vous étiez à Croisset à cette époque, je pousserais bien jusque chez vous.
Allons – portez-vous bien et au revoir ! Je vous secoue la main rudement.
Votre
Iv. TOURGUENEFF.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Bagnères-de-Luchon] samedi [3 août 1872].
Princesse,
Je commençais à trouver que vous m’oubliiez un peu. Il m’ennuyait de n’avoir pas de vos nouvelles, et j’allais vous écrire, quand j’ai reçu votre aimable billet du 29.
Mon temps de bains, dieu merci, touche à sa fin. – Et dans huit jours j’espère bien que nous serons à Paris. Je me propose d’aller vous demander à dîner, dimanche.
Il faut que je m’en retourne à Croisset pour mes affaires, qui du reste prennent une assez bonne tournure. – Et je ne resterai pas longtemps à Paris. Je profiterai de ce petit sé-jour pour tâcher de placer Le Sexe faible, une pièce de mon
– 940 – pauvre Bouilhet, que j’ai rarrangée. Mais je n’ai aucun es-poir. N’importe, je ferai ce que je dois. Et puis, bonsoir !
J’ai lu L’Homme-Femme, et mon opinion est absolument la vôtre. Je trouve ce livre d’une médiocrité profonde. Aussi a-t-il un grand succès.
Ce que vous me dites de mon vieux Théo m’afflige pro-fondément. Tous mes amis s’en vont ! Quand les imiterai-je ?
Ma nièce est très sensible à votre bon souvenir. Elle me charge de présenter ses respects à Votre Altesse.
Je vous baise les deux mains, le plus longtemps que vous le permettrez, Princesse, et suis
Votre vieux Fidèle.
Vous m’avez appelé ainsi. C’est un titre dont je suis fier. – Et je m’en décore.
***
– 941 –
À IVAN TOURGUENEFF
Bagnères-de-Luchon,
Haute-Garonne.
5 août [1872] lundi.
Mon cher Tourgueneff,
Je serai revenu à Paris, vendredi prochain ; et trois ou quatre jours après, je serai à Croisset où je vous attends.
Il faut que je m’absente dans les premiers jours de sep-tembre. – Donc, ne venez pas au-delà du 25, au plus tard. J’ai à vous lire la fin de Saint Antoine (que j’ai peur d’avoir bâclée), et à vous parler d’un tas de choses. – Moi aussi, je ne me sens pas en train ! Je suis dans « un état de séche-resse », comme disent les mystiques. La « grâce » me manque.
On cause mal à Paris. Le bruit de la rue et le voisinage des Autres enlèvent toute quiétude. Venez donc dans ma ca-bane. Nous y serons complètement seuls, et nous taillerons une jolie bavette.
Voulez-vous présenter mes respects à Mme Viardot ? Quant à vous, je vous embrasse.
Votre
Ne vous avisez pas de soigner votre goutte, pauvre cher ami. Tous les remèdes sont dangereux. Il n’y en a qu’un au-quel j’aie confiance et il est atroce. Je vous le dirai. – Mes bénédictions sur la tête de Mlle Jeanne.
– 942 –
À LÉONIE BRAINNE
[Paris,] jeudi, 6 heures du soir.
[15 août 1872.]
Pauvre chère amie,
Votre lettre me bouleverse ! Écrivez-moi un mot, je n’en demande pas plus, pour me dire que vous n’avez plus d’inquiétude.
En arrivant à Rouen mardi j’irai rue de la Ferme savoir de vos nouvelles. Est-ce parce que je vous aime que vous êtes affligée ? Le sort s’acharne à tout ce qui m’entoure de près ou de loin.
Embrassez votre pauvre petit malade pour moi, et croyez à l’attachement de
votre
GVE FLAUBERT
qui vous baise les deux mains bien tendrement.
– 943 –
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset,] lundi 19 août [1872].
Votre lettre du 8 m’a été renvoyée de Croisset à Ba-gnères-de-Luchon. – Et je suis revenu ici avant-hier. Voilà la cause de mon retard épistolaire. Maintenant, causons.
Et d’abord, chère Madame, ou plutôt chère amie, vous avez raison de croire que je ne vous oublie pas. Je songe à vous profondément et avec une intensité indicible. N’êtes-vous pas liée à ce qu’il y a de meilleur dans mon passé ? Votre souvenir n’amène à ma pensée que des choses char-mantes…
Puisque vous devez aller à Paris cet hiver, faites-moi sa-voir ce voyage-là un peu d’avance et je me rendrai près de vous tout de suite ! Nous en aurons à nous dire, et je vous li-rai tout ce que j’ai fait depuis l’époque immémoriale où nous nous sommes quittés.
Je suis si dégoûté de tout que je ne veux pas maintenant publier. À quoi bon ? Pourquoi ? Je vais commencer un livre qui va m’occuper pendant plusieurs années. Quand il sera fini, si les temps sont plus prospères, je le ferai paraître en même temps que Saint Antoine. C’est l’histoire de ces deux bonshommes qui copient, une espèce d’encyclopédie cri-tique en farce. Vous devez en avoir une idée ? Pour cela, il va me falloir étudier beaucoup de choses que j’ignore : la chimie, la médecine, l’agriculture. Je suis maintenant dans la médecine. – Mais il faut être fou et triplement frénétique pour entreprendre un pareil bouquin ! Tant pis, à la grâce de Dieu ! Et fût-il un chef-d’œuvre (et surtout si c’est un chef-
– 944 – d’œuvre), il n’aura pas le succès de L’Homme-Femme. Ah ! moi aussi, je savoure ces infections. C’est à vous dégoûter de l’adultère ! chose bien gentille en soi, pourtant ! Quels plats lieux communs, quelle crasse ignorance ! Et Girardin qui ouvre le bec ! et Mme Olympe Audouard, habituée à ouvrir autre chose, et qui fait sa partie dans le concert. Rien ne me semble plus comique que tous ces cocus faisant dorer leurs cornes et les exhibant aux populations. Mais pardon ! il me semble que mon langage devient grossier.
Que dites-vous des trois farceurs qui ont engueulé M. Thiers ? Je trouve ça très comique et j’envie ces MM. Je voudrais être dans leur peau. Ils doivent être bien gais. Ce sont peut-être de simples idiots ? Autre face du problème.
Pendant que j’étais à Luchon (où je faisais le métier de duègne vis-à-vis de ma nièce, son mari n’ayant pu l’y con-duire) j’ai lu, devinez quoi ? Du Pigault-Lebrun et du Paul de Kock. Ces lectures m’ont plongé dans une atroce mélanco-lie ! Qu’est-ce que la gloire littéraire ? M. de Voltaire avait raison, la vie est une froide plaisanterie, trop froide et pas assez plaisante ! J’en ai, quant à moi, plein le dos, révérence parler.
Mon pauvre Théo est au plus bas. – Encore un !
Adieu, bon courage, tant que vous le pourrez. C’est gen-til de m’avoir donné l’espérance de vous voir cet hiver. Ne me trompez pas, hein ? Et d’ici là, de temps à autre, des lettres.
En vous baisant les deux mains je suis tout à vous.
– 945 –
Gve.
À RAOUL-DUVAL
[Croisset, 20 août 1872 ?]
Mon cher Ami,
Je vous PRIE de prendre en considération la note sui-vante. – Et de tâcher de faire avoir de l’argent au pauvre Feydeau qui est dans une position digne de pitié.
Paralysé, deux enfants ! – et beaucoup d’huissiers.
Merci d’avance et tout à vous.
Mardi.
[Voici la note jointe à la lettre qu’on vient de lire. Elle est de la main de Flaubert :]
M. ERNEST FEYDEAU
ayant été frappé de paralysie, fut inscrit, sous l’Empire, au budget du ministère des Beaux-Arts pour une pension an-nuelle de cinq mille francs.
– 946 –
Le gouvernement de septembre supprima cette pension.
M. Thiers envoya à M. Feydeau quatre mille francs le 31 décembre dernier.
Est-ce comme acompte sur la pension restituée ? Dans ce cas-là, M. Feydeau demanderait à toucher les trois autres mille francs échus et à recevoir l’assurance que les termes de la pension lui seront à l’avenir régulièrement payés ?
La position de M. Feydeau mérite le plus grand intérêt.
À GEORGE SAND
Croisset, jeudi [22 août 1872].
Chère maître,
Dans la lettre que j’ai reçue de vous à Luchon il y a un mois, vous me disiez que vous faisiez vos paquets, et puis c’est tout. Plus de nouvelles. « Je me suis laissé conter » comme disait ce bon Brantôme, que vous étiez à Cabourg ? Quand en revenez-vous ? où irez-vous ensuite ? à Paris ou à Nohant ? problème.
Quant à moi je ne serai pas à Croisset du 1er au 20 ou 25 septembre. Il faut que je vagabonde un peu pour mes af-faires. Je passerai par Paris. Donc écrivez-moi rue Murillo 4.
– 947 –
J’aurais bien envie de vous voir. 1° pour vous voir, puis pour vous lire Saint Antoine, puis pour vous parler d’un autre livre plus important, etc., etc., et pour causer de mille autres choses, longuement, seul à seul.
D’ici là, je vous embrasse à deux bras et sur les deux joues.
Votre vieux troubadour.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] jeudi soir, 6 h 1/2 [22 août 1872].
Me voilà revenu dans ma solitude, mon pauvre loulou ! Et je songe à toi. Je me rappelle tout notre voyage, dans ses plus petits détails. Comme c’est déjà loin ! et comme je re-grette ta gentille société !
La mienne était par moments bien rébarbative. J’ai ap-pris à Paris que plusieurs personnes (entre autres Gustave Moreau, le peintre) étaient affectées de la même maladie que moi, c’est-à-dire l’insupportation de la foule. C’est une affection commune depuis « nos désastres », à ce qu’il pa-raît.
Aujourd’hui, je me suis promené dans le jardin, par un temps splendide et triste. Et j’ai lu de la philosophie médi-cale. – Car je commence mes grandes lectures pour Bouvard et Pécuchet. Je t’avouerai que le plan, que j’ai relu hier soir
– 948 – après mon dîner, m’a semblé superbe, mais c’est une entre-prise écrasante et épouvantable. Tu n’as pas dû y com-prendre grand-chose, d’après ce que je t’en ai dit. – Et après avoir relu mes quatre pages de scénario, j’ai eu le regret de t’en avoir parlé.
Ah ! pauvre Caro, le rêve pour moi ce serait de vivre ici ensemble, que la scierie n’est-elle au Mont-Riboudet. Mais je t’ennuierais trop. Il faut que les jeunes habitent avec les jeunes !
Mes quatre jours passés à Paris n’ont pas été suffisants pour mes recherches de livres et de renseignements. – Mais j’en ai assez pour m’occuper pendant un mois.
J’ai vu Carvalho, le directeur du Vaudeville, qui m’a rappelé que je lui avais rendu un service quand il était au Théâtre-Lyrique. Je dois lui lire Le Sexe faible quand je re-viendrai à Paris.
Mlle Julie a été fort contente de me revoir. Et voudrait bien voir « sa Caroline ». Je lui ai conseillé la patience.
Aucune nouvelle locale à t’apprendre, et tu ne m’as pas donné la moindre nouvelle de Putzel ! Comment oublier un petit être aussi intéressant !
Il y a aujourd’hui trois semaines, à cette heure-ci, nous revenions de Bozo ! Que fait maintenant Dancos ? Où est Barrier ? Marie bougonne-t-elle ? etc.
Adieu, pauvre chère nièce : – J’espère que tu vas te re-mettre à la peinture ? Écris un peu moins de lettres, afin
– 949 – d’occuper ta plume à des choses plus sérieuses. – Ou plutôt, quand les envies épistolaires te prendront, pense à ta vieille nounou, qui te bécote.
Je t’aurais écrit dès hier soir : – Mais Ernest t’aura don-né de mes nouvelles.
LE SUCRIER EST RENTRÉ !
Impossible d’en faire un pareil à Paris ! C’est là ce qu’on appelle « a misfortune ».
À PHILIPPE LEPARFAIT
Croisset, jeudi soir [22 août 1872].
Mon Bon.
Me voilà revenu. Honore-moi de ta visite !
J’ai vu ton père dimanche dernier. Il allait fort bien.
Le médaillon de Carrier-Belleuse me semble excellent.
A-t-on enfin trouvé un terrain ? Je me suis occupé du Vaudeville. – Et j’ai rendez-vous avec Carvalho pour la fin de septembre.
– 950 –
Tout à vous.
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset,] lundi [26 août 1872].
Pauvre chère Amie,
Je commençais à trouver le temps bien long, quand votre lettre d’hier est venue augmenter mes inquiétudes. Comme je vous plains ! comme je vous plains ! j’aime à croire qu’Axenfeld a voulu vous effrayer. Il appartient à l’école positiviste , laquelle n’est pas tendre. Quoi qu’il en soit, partez au plus vite, et restez là-bas le plus longtemps pos-sible si vous voyez que les Eaux-Bonnes font du bien à votre cher enfant.
Jamais je n’ai plus regretté de n’être pas riche ! Comme je vous sens gênée, je voudrais pouvoir louer, pour vous seule, un grand wagon, afin de vous faciliter le voyage. – Et que vous trouviez là-bas un appartement splendide avec des esclaves attentifs. – Que ne puis-je aussi (cela serait plus fa-cile) faire vos articles dans votre papier !
Dès que vous serez arrivée, donnez-moi de vos nou-velles.
En vertu de nos affinités sans doute, moi aussi, j’ai mal au bec ! et il faudra un de ces jours que j’aille chez Collignon pour faire inspecter ce qui me reste de molaires.
– 951 –
Je ne fais que penser à votre gamin ! Il traverse un âge critique. Il s’en tirera. Pour supporter plus facilement sa mauvaise humeur, dites-vous : 1° qu’il souffre physique-ment, et 2° qu’il a « du vague à l’âme ». À son âge j’étais bien vigoureux. Mais j’avais une mélancolie si effroyable que j’en frissonne encore, rien qu’en y songeant.
Comme vous allez vous ennuyer là-bas ! À quoi passe-rez-vous votre temps ?
Écrivez-moi le plus souvent possible, pour vous occu-per.
On me fera parvenir vos lettres si je m’absente.
Bon courage, pauvre chère amie.
Et mille tendresses de votre
Gve.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] lundi, 5 h[eures, 26 août 1872].
Mon pauvre Loulou,
Il faut d’abord que je t’embrasse (car je m’ennuie de toi énormément), puis il me semble que j’ai pas mal de choses à te dire.
– 952 –
1° Le jardinier mettra demain matin au chemin de fer un panier pour toi. – Mais l’envoi sera peu important, car il n’y a pas grand-chose dans ton jardin. – Ce qui n’empêche pas la cupidité des voleurs, car la nuit on passe par-dessus le mur et l’on casse le treillage, d’où terreur de Mlle Julie.
2° Je viens d’avoir la visite de Laporte qui m’a invité à déjeuner pour jeudi prochain avec le terrible Raoul-Duval.
Ce matin j’ai eu la visite de Philippe.
J’ai reçu une lettre lamentable de Mme Brainne. Son fils est très malade. – Elle va l’emmener aux Eaux-Bonnes, et elle me paraît pleine d’inquiétude ou plutôt de désespoir. Il lui a fallu trouver de l’argent, et elle ne sait pas comment faire avec son journal. Elle a peur de perdre sa place. Il y a des gens peut-être plus à plaindre que nous, ma petite dame ?
À propos de malheur, je ne t’ai pas dit que Feydeau m’avait fait la confidence entière des siens. – Ils sont com-plets. Et, quant à lui, je le trouve très stoïque et beaucoup plus honnête que je ne croyais. Il m’a navré, le pauvre gar-çon !
J’ai commencé mes études de médecine. Fortin m’a prê-té des livres. Quant à la chimie, que je comprends beaucoup moins bien, ou plutôt pas du tout, je l’ajourne. Mais il faut être enragé, et triplement phrénétique pour entreprendre un pareil livre ! Enfin, à la grâce de Dieu !
Je ne sais trop que te conseiller pour faire suite à Héro-dote. Le mieux serait de lire maintenant Eschyle dans la
– 953 – trad[uction] de Leconte de Lisle. – Puis des trad[uctions] de Thucydide et de Démosthène, et le plus de Plutarque pos-sible.
Comme manuel d’histoire, pour te reconnaître dans les faits, je te conseille Thirwall (en anglais) que je possède.
Tu m’as fait rire avec l’embêtement que te cause l’odieux môme de ton amie Jeanne !
Je te loue d’avoir engagé ton mari à faire le voyage d’Elbeuf. Il faut toujours être gentleman ! jusqu’au moment où l’on casse la gueule aux gens.
Si vous allez chez Achille Dupont la semaine prochaine, viendrez-vous jusqu’ici ? Je n’ose l’espérer.
J’ai commencé à prendre des bains froids, mais qui me semblent trop froids. Aussi n’en prendrai-je pas beaucoup.
Voilà une lettre bien décousue, et écrite avec une ab-sence complète de coquetterie littéraire. Ne [me] méprise pas pour cela, mon Caro, et aime toujours
VIEUX, qui t’embrasse bien fort.
– 954 –
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset, jeudi [29 août 1872].
Je vous ai attendu ici depuis 15 jours, mon cher ami ! Pas de Tourgueneff ! et pas de lettres ! Avez-vous eu une re-prise de goutte ?
Vous deviez venir ici en allant baptiser ou en revenant de baptiser votre petit-fils.
Il faut que je vagabonde pour mes affaires jusqu’au 20 septembre environ. Je passerai par Paris. Donc écrivez-moi rue Murillo, 4, afin que j’aie votre lettre plus prompte-ment. Celle que je vous ai adressée à Saint-Valéry a peut-être été perdue.
Quelle immense quantité de choses j’ai à vous dire !
Et comme j’ai envie de vous embrasser !
Votre.
Je compte sur vous ici pour le mois d’octobre. Arrangez-vous d’avance pour y rester longtemps. Je vous montrerai des choses drôles.
– 955 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 31 août [18]72.
Mon vieux troubadour,
Nous voilà revenus chez nous, après un mois passé en effet à Cabourg, où le hasard nous a plantés plus que l’intention. Nous avons pris de beaux bains de mer, tous, Plauchut y compris, nous avons souvent parlé de toi avec Mme Pasca qui était notre voisine de table et de chambre. Nous avons rapporté des santés superbes et nous sommes contents de retrouver notre vieux Nohant, après avoir été contents de le quitter un peu pour changer d’air.
J’ai repris mon travail ordinaire et je continue mes bains dans la rivière, mais personne ne veut m’y suivre, elle est trop froide. Qui est-ce qui croirait qu’avec mon air et mon âge tranquille, j’aime encore les excès ?
Ma passion dominante, en somme, c’est mon Aurore. Ma vie est suspendue à la sienne. Elle a été si gentille en voyage, si gaie, si reconnaissante des amusements qu’on lui donnait, si attentive à ce qu’elle a vu et curieuse de tout avec tant d’intelligence, que c’est une société véritable et une so-ciété sympathique à toute heure. Ah ! que je suis peu litté-raire ! méprise-moi, mais aime-moi toujours.
Je ne sais pas si je te trouverai encore à Paris quand j’irai pour ma pièce. Je n’ai pas fixé avec l’Odéon l’époque de la représentation. J’attends Duquesnel pour la lecture dé-finitive. Et puis, j’attends Pauline Viardot vers le
– 956 –
20 septembre et j’espère aussi Tourgueneff. Est-ce que tu ne viendras pas aussi ? ce serait si bon et si complet.
Dans cet espoir que je ne veux pas abandonner, je t’aime et t’embrasse de toute mon âme, et mes enfants se joignent à moi pour t’aimer et t’appeler.
G. SAND.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche [1er septembre 1872].
Mon pauvre Caro,
Je n’irai pas à Dieppe, maintenant. Je préfère y aller plus tard. Il faut bien que je m’habitue à vivre dans la soli-tude ! – et d’ailleurs j’aime mieux aller te voir quand Juliet sera retournée en Angleterre. Je ne sais encore si elle ira à Dieppe avant ou après son séjour à Paris ? Peut-être la ver-ras-tu cette semaine ?
Je crois qu’elle sera à Paris dimanche prochain ? Donc je partirais d’ici samedi. En disant à tout le monde que je vais chez la Princesse. Je descendrai chez moi rue Murillo. – Et je laisse Émile ici.
Il faudrait que ton mari m’envoyât, cette semaine, mille francs. Rien ne m’embête plus que de lui demander perpé-tuellement de l’argent ! mais comment faire ? Il me tarde que
– 957 – tout soit arrangé, pour que je touche mes minces échéances, à époques fixes, sans importuner, de temps à autre, ce brave Ernest.
N.B. Autre commission pour lui : il pleut dans la chambre de notre pauvre vieille. Pendant que nous étions à Luchon, le plafond a été traversé. Et le même accident s’est renouvelé cette semaine. Il est donc indispensable que l’on fasse, une fois pour toutes, une bonne réparation au toit, avant l’hiver. – Autrement tout serait perdu dans la chambre. Et des frais considérables s’ensuivraient.
Parlons de choses plus amusantes (transition à l’espagnole).
Qu’as-tu donc fait, mercredi dernier, pour séduire le ménage Raoul-Duval ? Ils m’ont fait hier sur toi tant de compliments que j’en étais gêné. Jamais la petite mère Du-val ne m’avait tant parlé. Son enthousiasme la rendait pro-lixe.
J’ai été hier à Rouen pour me faire astiquer le bec par Collignon (qui n’y a rien trouvé du tout), et j’ai profité de mon voyage pour aller faire une visite au petit Baudry, le-quel m’a ému de pitié. Il est dans un état moral déplorable. Je l’ai invité à dîner pour aujourd’hui. Jeudi prochain j’aurai Laporte, Lapierre, Fortin et peut-être Georges Pouchet.
À propos de Laporte, j’ai vu chez lui, jeudi dernier, mon chien, qui n’est pas du tout frisé comme je m’y attendais. C’est un simple lévrier, couleur gris de fer, mais qui sera très grand. J’hésite à le prendre, d’autant plus que maintenant j’ai peur de la rage. Cette sotte idée est un des symptômes
– 958 – de mon ramollissement. Je crois pourtant que je passerai par-dessus ?
Je lis toujours des bouquins médicaux, et mes bonshommes se précisent. Pendant trois ou quatre mois en-core je ne vais pas sortir de la médecine. Mais j’aurai besoin (comme pour toutes les autres sciences) d’une foule de ren-seignements que je ne puis avoir ici. Il faudra donc cet hiver, et probablement l’autre, que je sois à Paris, pendant assez longtemps. – Et l’idée de l’argent revient à la tra-verse !………… (ces points sont pour indiquer la rêverie).
J’imagine que vous avez passé un joli petit dimanche à Pissy ! Enfin, en voilà pour longtemps ! Hier, sur le bateau de [La] Bouille, je me suis trouvé avec un de tes anciens amis, Édouard Play : il m’a paru absolument imbécile. – C’est une chose étrange comme il y a maintenant des gens bêtes !
Mlle Julie me demande sans cesse « quand tu vien-dras » ; elle a l’air de s’ennuyer beaucoup. Mon serviteur juge à propos de se laisser pousser la barbe, ce qui le rend hideux. Voilà des nouvelles bien intéressantes.
Faut-il que je sois vertueux pour résister aux séductions que tu m’offres, Mme Lapierre, Frankline et Mme Roquère ! C’est comme ça pourtant ! Tu n’as pas besoin de moi puisque tu as « de la compagnie ». Ton vieux Bedollard, ton vieux
PIS-ALLER
t’embrasse.
***
– 959 –
Quels livres veux-tu que je t’envoie ? et comment te les envoyer ? Tu trouveras à Dieppe beaucoup de ceux que je t’ai indiqués (dans la collection Charpentier).
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] jeudi [5 septembre 1872].
Rien ne peut me faire plus de plaisir que te savoir en meilleure santé, pauvre loulou ! Est-ce Luchon qui t’a raf-fermie ? Laisse-moi le croire. Ça me flatte. J’ai été bien maussade pendant tout ce temps-là. Je t’aurais souhaité un compagnon plus aimable, et surtout plus sociable. Mais je crois que tu ne pouvais pas en avoir de plus hygiénique.
Reprends courage, pauvre fille, continue à peindre avec cette bonne Frankline. Il me semble que sa compagnie doit te faire du bien.
Franchement, si tu m’avais eu en tiers, je vous aurais gênées. Il faut que les amis soient libres. – Et puis, j’aime mieux aller te voir quand tu n’auras personne. Alors tu seras tout à moi.
Juliet viendra chez toi quand elle aura quitté Paris. – Où elle arrive dimanche. Je pars d’ici samedi matin.
Aujourd’hui je reçois ! J’attends à dîner Laporte, La-pierre et Fortin. Ta spirituelle tante Achille, qui tâche d’arracher tout ce qu’elle voit, a pris en journée Alphonse, le vieux bonhomme de Canteleu, si bien qu’Émile a fait venir
– 960 – de Rouen un de ses amis pour servir à table. – Ne trouves-tu pas superbe d’aller jusqu’à Canteleu chercher des gens de journées ? Quel singulier besoin d’imitation ! Il y a là un point psychologique très drôle et très profond.
À propos de serviteurs, je suis très content du jardinier. Lui et sa femme ont l’air de bonnes gens.
Voilà quinze jours que je n’arrête pas de lire de la méde-cine. – Ce qui redouble mon mépris pour les médecins ! En-core quatre ou cinq mois et je saurai quelque chose.
J’ai vu quelqu’un que la peur de la misère tourmente plus que moi : c’est le petit Baudry. Son frère n’avait pas exagéré en me disant que cette manie-là tournait à la dé-mence. Il cherche Raoul-Duval pour lui vendre ses collec-tions, afin de se faire de l’argent ! Ses collections !… Il m’a parlé de la lettre que tu lui as écrite de Luchon, avec des larmes d’attendrissement !
Adieu, pauvre loulou. – Remercie Ernest de son envoi. – S’il vient ici pendant mon absence, je le prie derechef d’aviser au plafond. Embrasse-le de ma part (pas le plafond).
J’attends une lettre de toi à Paris vers le milieu de la semaine prochaine.
Comme je pense à toi, et comme je te regrette quand je me promène solitairement dans le jardin !
Encore un bon baiser, pauvre chère fille !
Ta vieille nounou.
– 961 –
À LÉONIE BRAINNE
[Paris,] samedi 7 septembre [1872],
rue Murillo, 4.
Pauvre chère amie, comme je vous plains et comme je pense à vous ! d’abord parce que je vous aime, et puis, en ma qualité de romancier, j’ai l’habitude de me mettre facile-ment dans la peau et le cœur des autres. Je sens donc tout ce que vous sentez et je partage vos inquiétudes. Il ne faut pas les exagérer, cependant. Vous voyez bien que votre Henri va mieux depuis qu’il est aux Eaux. J’ai voulu savoir par moi-même ce qu’Axenfeld en pensait, et pas plus tard qu’hier au soir j’ai eu avec lui une longue conférence. Il m’a parlé comme à un confrère et voici le fond de son opinion.
Axenfeld ne pense pas que notre malade ait des tuber-cules au poumon. Si le sommet en est irrité, cela vient de sa pleurésie mal guérie. C’est la suite d’une affection aiguë et non l’effet d’un état constitutionnel. – Mais il croit qu’il faut de grandes précautions d’ici à longtemps. Le séjour des Eaux-Bonnes était urgent.
Je lui ai communiqué une idée, que m’avait donnée La-pierre, et qu’il trouve excellente. Coûte que coûte, Henri doit aller vivre dans un pays chaud, « le plus chaud possible » (mot d’Axenfeld). Donc, n’y aurait-il pas moyen de changer sa bourse du collège de Rouen contre une bourse du collège d’Alger ? Ce sera difficile puisque sa bourse est une bourse communale. Mais il faudra faire ça tout de même. Le bon Li-zot arrangera la chose. Axenfeld tient beaucoup à ce moyen de guérison, qui est même, selon lui, indispensable. Songez
– 962 – que l’hiver va revenir. Remettre Henri à Rouen me paraît in-sensé.
Méditez ce conseil, ma chère amie, et voyez ce que vous devez faire dès maintenant.
Quant à moi, je suis venu à Paris pour des recherches de documents et de livres relatifs à un nouveau bouquin que je médite, pour faire recopier Saint Antoine, et pour aller chez la Princesse.
Si vous me répondez d’ici à une douzaine de jours, écri-vez-moi donc rue Murillo.
Je sais que l’autre géranium a dîné samedi dernier chez Caro à Neuville.
Rien de neuf touchant les choses publiques, on est au calme plat.
La mère Sand m’a écrit qu’elle avait fréquenté à Ca-bourg Mme Pasca. Voilà tout.
Et puis je baise sur les deux joues votre belle et bonne mine. – Continuez à être vaillante, pauvre chérie ! et donnez de vos nouvelles
au cher Petit.
Combien de temps pensez-vous rester encore aux Eaux-Bonnes ?
– 963 –
Le plus longtemps que vous y resterez sera le meilleur, je crois ?
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] dimanche matin [8 septembre 1872].
Je commençais à trouver le temps long sans nouvelles de mon pauvre loulou ! Enfin, j’ai reçu ta bonne lettre hier, ma chérie ! Et elle m’a fait plaisir, car il me semble que tu vas mieux et que tu t’amuses dans la société de Frankline. Je compatis à vos mésaventures d’artistes. Mais pourquoi ne te livres-tu pas au genre maritime ? Tu n’as encore rien tenté dans cette branche. Essaie.
Moi, je suis effrayé de ce que j’ai à faire pour Bouvard et Pécuchet. Je lis des catalogues de livres que j’annote. Il va falloir que j’en loue beaucoup et que j’en achète pas mal. – Et, à ce propos, préviens Ernest que, dans une douzaine de jours sans doute, je lui redemanderai de l’argent, 500 ou 1 000 francs ? Je fais copier aussi Saint Antoine. – Que je remporterai à Croisset, bien entendu. Mais B. et P. m’épouvantent ! J’ai déjà consulté des gens spéciaux pour différents points scientifiques. – Mais je ne suis pas au bout de mes courses, ni de mes tracas. – Enfin, à la grâce de Dieu !
Tout à l’heure je viens de recevoir une lettre de Tour-gueneff, qui est toujours abîmé par la goutte. Il se propose de venir me voir à Croisset vers le 10 octobre. Ce sera un prétexte légitime pour ne pas aller chez Mme Perrot. Car tous
– 964 – ces trimbalements-là me dérangent et me coûtent de l’argent. – Quand la pauvre Juliet m’aura quitté, j’irai trois ou quatre jours à Saint-Gratien. – Et puis je rentrerai dans mon ermitage pour longtemps.
Cependant, j’irai voir un peu ma pauvre nièce, dont il m’ennuie beaucoup, malgré la compagnie que j’ai mainte-nant. – Nous parlons de toi, mon loulou, plus de vingt fois par jour.
Pourquoi les Dieppois tiennent-ils à distance Mme Lapierre ? Ta tante les a-t-elle fascinés ? Sont-ce ses chapeaux qui la déshonorent ?
Quel être que on ! En voilà un que je méprise profondé-ment ! Il faut tout faire en vue de sa propre considération à soi et pisser sur la tête de on. Moi, je les trouve charmants l’un et l’autre, le mari et la femme. – Voilà tout ce que j’ai à en dire. Mais ils ne sont pas riches, mais Monsieur est jour-naliste, mais Madame est très jolie !
Laporte, avec qui j’ai fait le voyage de Rouen à Paris, m’a dit que mon chien devenait superbe. Il me l’amènera dès que je serai revenu à Croisset.
N.B. – J’ai découvert le prénom de Barrier. Il s’appelle Saint-Ange ! Est-ce assez énorme ? Saint-Ange Barrier.
Ne me laisse pas plus de huit jours sans lettre comme la dernière fois, et aime toujours
Ta Nounou.
qui te bécotte.
– 965 –
À EDMOND LAPORTE
[Paris,] dimanche matin, 8 septembre [1872].
Rue Murillo, 4.
Mon cher Ami,
Pour une foule de raisons mystiques, appelez le lévrier du nom de Julio et amenez-le-moi dans trois semaines. Je serai revenu à Croisset et je vous y attends, pour passer quelques moments ensemble.
Prévenez-moi la veille par un mot, ou plutôt je vous en enverrai un dès que je serai rengainé dans ma boîte.
D’ici là, tout à vous.
Je dis Julio par un J quoique un I serait peut-être plus archéologique ?
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Paris,] rue Murillo, 4,
mercredi soir [11 ? septembre 1872].
Claye m’écrit pour me demander si je veux enfin le payer ! Donc Lévy me fait cette petite farce de ne pas lui
– 966 – avoir parlé de notre billet. – Quels en sont les termes précis ? Envoie-moi ce renseignement poste par poste.
J’en ai assez, de tes Affaires ! j’en ai assez mon cher bonhomme !
À toi.
À IVAN TOURGUENEFF
13 septembre [1872].
J’aurais bien voulu vous accompagner, mon cher ami, et faire avec vous le voyage de Nohant. – Mais il faut que je rentre à Croisset.
Je vous y attends vers le 10 ou le 12 octobre, comme vous me l’annoncez. Arrangez-vous d’avance pour y rester longtemps.
J’ai besoin de vous exposer très en détail le plan d’un livre et puis de vous voir, et de causer d’une foule de choses.
Je serai revenu à Croisset vers le 20, et n’en bougerai.
Je vous embrasse
Votre
Mes respects très humbles à Mme Viardot.
– 967 –
Comme je vous plains de souffrir sans cesse, mon pauvre cher ami. Donnez-moi de temps à autre de vos nou-velles.
Quelle jolie littérature que celle de L’Homme-Femme ! Oh !…
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] samedi soir [14 septembre 1872].
Mon pauvre Loulou,
Je pense que dans huit jours ma chère compagne (ce n’est pas de toi que je parle) viendra te voir dans « ta déli-cieuse villa », puis le train-train ordinaire de ma solitude re-commencera !…
Quand penses-tu avoir Flavie ? Combien de temps Mme Heuzey restera-t-elle à Neuville ? Avant que tu ne viennes à Croisset (car je compte sur une petite visite d’une dizaine de jours au mois d’octobre), je pourrais bien aller passer un dimanche chez toi ? J’imagine qu’aujourd’hui tu as été à Croisset ? Mlle Julie a dû être bien contente !
Ce matin, on a fini de copier Saint Antoine. La tête des copistes était inimaginable d’ahurissement et de fatigue. Ils m’ont déclaré qu’ils en étaient malades et « que c’était trop fort pour eux ».
– 968 –
À propos de littérature, je suis en train de me fâcher, je crois, avec mon ami Feydeau. Il a écrit un roman inimagi-nable comme obscénité et bêtise ! et comme je me suis per-mis de lui dire en marge du ms. mon opinion, il m’a écrit que j’étais un imbécile. Naturellement je lui ai répondu de la même encre. Ledit Feydeau arrive à me dégoûter profondé-ment. Je ne suis pas bégueule, mais je trouve que l’on doit avant tout respecter l’art. – Et quand je ne vois dans un livre que l’envie de faire du scandale, je m’indigne ! Tu ne peux avoir une idée de la chose. C’est à en vomir ! Et la forme est pitoyable. J’ai peur que mon ami ne soit une franche ca-naille ? Je ne te cache pas que cette petite histoire m’a attris-té. Les Bons sont partis.
Ce matin, je suis retourné chez Carrier-Belleuse pour le médaillon qui doit être sur le tombeau de Bouilhet. Au lieu de m’en faire faire un plâtre, ce sculpteur m’a proposé une terre cuite. Je l’aurai dans une quinzaine de jours.
Dès que je serai revenu à Croisset, Laporte m’amènera mon chien pour lequel Juliet m’a fait cadeau d’un collier su-perbe.
Un de ces soirs, j’aurai rendez-vous avec Carvalho pour lui lire Le Sexe faible.
Qu’ai-je encore à te dire ? Ah ! j’oubliais le plus utile. C’est de prier Ernest de m’envoyer pour mercredi ou jeudi la somme de mille francs. Après quoi je le laisserai tranquille pour quelque temps.
Je suppose que les affaires ne vont pas mal, puisqu’il était si en train et si facétieux avec ses hôtes ?
– 969 –
Je récolte çà et là des indications pour Bouvard et Pécu-chet ; mais quel travail !
Adieu, pauvre chérie ! Comme il y a longtemps que je ne t’ai vue ! Et comme j’ai envie de bécotter ta chère, gentille mine !
Ta vieille Nounou.
GVE.
Penses-tu à « Brutussss » : au Parc Arnatiron, Barrier, Sarte, cette bonne Marie, etc., et à mes accès de rébarbara-tisme ?
Sérieusement, je crois que Luchon m’a fait du bien à la santé ! Et toi, pauvre Loulou ? Parle-moi de ta chère per-sonne.
À GEORGE SAND
[Paris,] rue Murillo 4.
Dimanche 15 septembre [1872].
Non, chère maître, je n’irai pas à Nohant, maintenant, parce que j’ai déjà beaucoup vagabondé cet été. Voilà trois mois bientôt que je n’ai guère vécu dans mon domicile. Il faut que j’y rentre.
– 970 –
Comme j’ai envie de vous y voir, un peu longuement ! pour causer d’un tas de choses qu’on ne peut dire par lettres. Je voudrais d’abord vous lire Saint Antoine, puis, vous parler d’un autre bouquin, que je vais entreprendre et qui va me demander cinq ans, au moins !
Quand votre pièce de l’Odéon entre-t-elle en répétition ? Quand venez-vous à Paris ? Il me semble que vous pourriez bien me réserver deux ou trois jours, au milieu de vos af-faires théâtrales ?
J’ai peur que vous n’ayez des désagréments avec l’aimable Duquesnel ? Il est en procès avec Sarah Bernhardt. Joli début ! Les pensionnaires dudit en verront d’autres, je le connois !
Un de ces jours (puisque nous parlons de théâtre), je vais lire à Carvalho Le Sexe faible, une comédie en prose de Bouilhet, que j’ai un peu retouchée. Mais je n’ai aucun es-poir. Jamais du reste, la publicité ne m’a été plus indiffé-rente. Le succès de L’Homme-Femme (et de ses satellites) m’a donné le coup de grâce, comme démoralisation ! Et j’ai, tout à l’heure, passé devant l’affiche du Vaudeville où j’ai lu : « Rabagas, 224e représentation » !
Tout cela me renforce dans… la Religion. Vous compre-nez ce que je veux dire.
Votre troubadour commence à étudier les théories mé-dicales. – Ce qui est bien amusant. Après cela je passerai à d’autres exercices, préparatoires.
– 971 –
Le bon Tourgueneff ira vous voir bientôt. Je regrette sa compagnie. Et le séjour là-bas.
Embrassez pour moi tous les vôtres, chère maître, et ar-rangez-vous pour que nous puissions nous voir pendant quelque temps, seuls et tranquilles.
Tout à vous, encore.
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Paris,] mardi 17 septembre [1872].
Mon cher Philippe,
Le médaillon en bronze, – que j’ai vu hier et que je trouve très bien, – te sera adressé très prochainement.
Dans une quinzaine je recevrai à Rouen trois terres cuites, une pour moi, une pour toi, une pour d’Osmoy.
Mais ce n’est pas pour cela que je t’écris. Voici l’histoire, voici l’histoire.
L’éditeur Charpentier veut devenir le mien, et racheter à Lévy tous ses droits sur mes œuvres. On me conseille d’écouter ses propositions. Mais, pour cela, il faut que je sois complètement libre vis-à-vis du fils de Jacob. Je voudrais en même temps faire acheter à Charpentier ce qui reste de Der-nières chansons et m’entendre avec lui pour une édition
– 972 – complète des œuvres de Bouilhet. Cet hiver Charpentier m’avait sollicité indirectement. Il revient à la charge. C’est très sérieux.
Donc, mon cher Monsieur, fais-moi le plaisir de me dire précisément à quelle époque tu ne devras plus rien au Lévy, afin que je puisse prendre avec Charpentier un arrangement net.
Quant au Vaudeville, voilà deux fois que j’y vais sans pouvoir mettre la main sur Carvalho. J’y retournerai ce soir, et je serais étonné si je retournais à Croisset sans lui avoir lu Le Sexe faible.
Retourne chez Gally de ma part. Et que la Commission du terrain fasse quelque chose, ô mon Dieu !
Embrasse ta mère pour moi. Ton F.G.
Réponds-moi tout de suite. Je serai revenu à Paris vers jeudi ou vendredi de la semaine prochaine.
À LÉONIE BRAINNE
Croisset, lundi 23 septembre [1872].
Le cher Petit, ayant suffisamment goûté Saint-Gratien, étant repu de Paris, et se voyant à court de monacos, est re-
– 973 – venu chez lui, depuis avant-hier. Voilà, ma chère belle, ce qui vous explique pourquoi c’est ma lettre et non ma per-sonne que vous trouvez à votre retour.
Votre dernière m’a fait bien plaisir. Elle était pleine d’espoir. On sentait que vous commenciez à re-respirer !
Il me tarde de savoir comment vous avez laissé votre gamin ? va-t-il rester à Pau ? quelle décision prenez-vous, etc ? Pour le faire changer de collège, il faudra peut-être que vous veniez voir le Préfet, et alors on pourra se contempler.
Quelle triste vie vous menez depuis quatre mois ! que de chagrins et de dérangements ! je voudrais bien baiser ces beaux yeux qui s’emplissent de larmes, – si facilement.
Si vous aviez été à Paris il y a quinze jours je vous aurais prêté un joli manuscrit qui vous aurait causé quelque distrac-tion. C’est un roman du sieur Feydeau tellement lubrique et indécent qu’aucun éditeur n’a consenti à le prendre ! On ne va pas plus loin ! si même on y va.