Correspondance - Tome IV

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 30/35

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Correspondance - Tome IV

George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.

Mais je te parle toujours comme un Cruchard philo-sophe et revenu de sa personnalité, à un Cruchard fanatique de littérature et ivre de production. Quand donc pourras-tu te dire : « Voici l’heure du repos. Savourons l’innocent plaisir de vivre pour vivre, de regarder avec étonnement l’agitation des autres et de ne leur donner de soi que l’excédent de son trop-plein ? » Il fait bon remâcher pour soi-même ce qu’on s’est assimilé dans la vie, parfois sans attention et sans dis-cernement.

Les vieilles amitiés nous soutiennent et tout à coup nous désolent. Je viens de perdre mon pauvre aveugle Duvernet que tu as vu chez nous et qui s’est éteint tout doucement sans s’en douter et sans souffrir. C’est encore un vide énorme autour de nous. Et mon neveu le substitut est nom-mé à Châteauroux. Sa mère l’a suivi. Nous voilà donc tout seuls de notre famille. Heureusement nous nous aimons tant

– 1482 – que nous pouvons vivre comme cela, mais non sans regret des absents. Plauchut nous a quittés hier pour revenir à Noël. Maurice est déjà à l’œuvre pour nous préparer une splendide représentation de marionnettes.

Et toi, si tu es à Paris, ne viendras-tu pas faire le réveil-lon avec nous ? Tu auras fini tes répétitions, tu auras eu un succès, tu seras peut-être en humeur de revenir à la vie ma-térielle en mangeant des truffes ?

Donne de tes nouvelles, ne sois plus malade, aime tou-jours ton vieux troubadour et les siens qui t’aiment aussi.

G. SAND.

 

À ÉMILE ZOLA

Croisset, mardi soir [10 novembre 1874].

Mon cher Ami,

Vous m’oubliez, car vous m’aviez promis de me donner des nouvelles de vos « Héritiers ».

Comment s’est passée la représentation de dimanche ?

Etc., etc. !

Tout à vous.

 

– 1483 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] samedi, 3 heures [14 novembre 1874].

Zola m’a écrit, hier, que je ferais bien de venir tout de suite à Paris, pour surveiller les engagements d’acteurs, avant ma lecture. Il me dit de prendre garde à Mlle Kléber, et de ne [pas] faire comme lui, c’est-à-dire de ne pas me laisser leurrer, berner. De plus, Jules Godefroy m’a écrit ce matin qu’il tenait à ma disposition les notes agricoles que je lui avais demandées. Troisièmement Laporte vient tout à l’heure d’envoyer chercher Julio !

Donc, ma chérie, je m’en irai lundi avec un « des cha-peaux » et je dînerai chez toi.

Mon intention était de t’écrire une vraie lettre pour ré-pondre aux choses gentilles que contenait la tienne. Mais à peine avais-je la plume en main que Nion est entré. Sa visite a duré près de 3 heures ! Il en est 6 maintenant. Du reste, elle ne m’a pas ennuyé, car il m’a conté des potins de Rouen assez drôles.

J’attends immédiatement le jeune Philippe. Laporte, dî-nant demain rue de la Ferme, reviendra pour déjeuner. J’emploierai mon après-midi à faire mes paquets. Jamais je n’ai été moins content de partir. Tantôt, quand j’ai vu Julio s’en aller, j’ai été pris d’un mouvement d’amertume incon-cevable. Ce trimbalage régulier de Paris à Croisset et de Croisset à Paris me devient lourd ! Et il faisait aujourd’hui un temps splendide. Je me suis promené pendant une heure sur la terrasse. Les feuilles des boules [de] neige étaient absolu-

 

– 1484 – ment pareilles à des feuilles d’or. Elles se détachaient sur le bleu du ciel avec une violence tistique.

Adieu, pauvre chat, à bientôt.

Je t’embrasse à deux bras bien tendrement.

Ta vieille ganache d’oncle.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset, samedi 14 novembre 1874.]

Très bien !

Vous me trouverez sur le bateau, ou plutôt je vous y trouverai à 6 heures et demie.

Julio qui……… ce matin n’a que le temps de………… Présentement on lui passe une ficelle au cou pour que votre larbin l’emmène.

À demain.

Votre

 

Je pars lundi. Zola m’a écrit hier que je ferais bien de venir promptement.

– 1485 –

À RAOUL-DUVAL

[Paris,] mardi soir, 11 heures [17 novembre 1874].

Mon cher Ami,

Voici le moment d’agir. Ma pièce Le Sexe faible a dû être déposée à la Censure aujourd’hui et j’aurai la réponse dans une huitaine. Je ne crains que la suppression d’un seul mot, le mot ministre. Si on l’enlève, la pièce n’existe plus. Bref, j’ai un ministre qui donne des places par l’influence d’une an-cienne amie et un vieux général qui finit par épouser sa ser-vante. Ce général peut être changé en amiral ? mais pour le Ministre, aucune correction n’est possible.

Donc, il faudrait que votre honorable cousin voulût bien dire à la Censure de me laisser tranquille.

Je ne suis nullement disposé à lutter et tout prêt à aban-donner la partie devant le premier obstacle.

Voyez ce que vous pouvez faire.

Je compte sur vous, et en vous remerciant d’avance, je suis

Votre

 

– 1486 –

À PHILIPPE LEPARFAIT

[Paris,] mardi soir, minuit, 17 novembre [1874].

Mon cher Ami,

Le Sexe faible a dû, aujourd’hui, être porté à la censure.

Weinschenk a peur pour le ministre, mais si on supprime le mot ministre, le rôle n’existe plus et la pièce devient in-compréhensible. Le général peut être un général suisse (suisse – oh très bien !) mais ministre est irréductible… c’est à prendre ou à laisser.

Écris à ton père ce que tu jugeras convenable.

Tu connais la question aussi bien que moi, et il s’agit de tes intérêts plus que des miens.

Si ton père et Beauplan nous soutiennent (et ils peuvent nous soutenir puisque les censeurs ne relèvent que d’eux, et d’un seul quoi qu’on en dise) nous sommes sauvés. Sinon, non.

En désespoir de cause, j’écris (encore une fois) à d’Osmoy ! et je préviens R.-Duval pour qu’il parle à son cou-sin Chabaud-Latour. Je ne puis faire davantage.

Je sais pertinemment que Weinschenk compte sur un grand succès d’argent.

 

– 1487 –

Le Sexe faible est son dernier enjeu et il fera tout ce que je voudrai. Mais si là encore on supprime le ministre, bon-soir !

Je ne cache point que je suis gorgé d’amertume et que je commence à en avoir assez et même à en avoir trop !

Il ne serait peut-être pas mal que tu fasses le voyage de Paris, Dimanche. Ça en vaut la peine. Au reste, c’est ton af-faire.

Je prévois que ton père ne va pas te répondre, moyen commode de se tirer des pas difficiles, et que Le Sexe faible sera arrêté par la censure ; mais ils s’en repentiront.

Je t’embrasse, ton

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 17-19 novembre 1874.]

Pas de lecture à Cluny par la raison que j’ai retiré ma pièce, les acteurs que j’aurais eus étaient trop pitoyables.

Le Sexe faible, à présent, est entre les mains de Peragallo qui va le porter à Montigny. Je n’ai de ce côté qu’un espoir fort médiocre. En tout cas, mieux vaut n’être pas joué du tout que grotesquement.

 

– 1488 –

Oui, ma chérie, j’irai demain dîner chez toi. D’ici là, je ne bouge, et dès ce soir je me remets à B. et P.

Je t’embrasse.

ton VIEUX.

 

À EDMOND LAPORTE

[Paris, 18 ? novembre 1874.]

Re-merci, mon cher vieux, pour les re-notes. Je crois que j’en avais assez quant aux arbres. Il m’en faudrait quelques-unes pour les fleurs !

Le Sexe faible commence à me donner de l’embêtement : 1° Il me faut composer toute une troupe, c’est-à-dire que mes quatre ou cinq personnages principaux me manquent, rien que ça. De plus, j’ai une venette abominable de la cen-sure. Ma lecture aux artistes aura lieu lundi prochain. J’ai bien fait de m’y prendre huit jours d’avance. Weinschenk a l’idée de prendre pour le rôle de la cocotte Mlle Reynolds du Palais-Royal. La connaissez-vous ?

À bientôt, n’est-ce pas. Je vous embrasse.

Votre

 

– 1489 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] jeudi soir [19 novembre 1874].

Mon Loulou,

Peux-tu me donner à dîner samedi ?

Émile portera chez toi des pantoufles neuves pour que tu leur fasses de belles rosettes.

Quel temps ! Je ne bouge pas de mon humble asile ! où je travaille beaucoup. Et je n’en suis pas plus gai.

Le Moscove ne pouvant aller ce soir à la Boule (je ne sais pourquoi), cette petite partie est remise à la semaine prochaine.

VIEUX t’embrasse.

 

À EDMOND LAPORTE

[Paris, 20 novembre 1874.]

Votre ami de Vouges est bien aimable décidément. Quant à lui écrire, que voulez-vous que je lui dise ? Si vous croyez qu’un billet de votre serviteur lui fera plaisir, dictez-le-moi, je ne sais sur quel ton lui parler. En tout cas, lors de votre prochain voyage à Paris, faites-moi faire sa connais-sance.

– 1490 –

Quant au Sexe faible, mon bon, je l’ai retiré de Cluny. La pièce eût été pitoyablement jouée, cela est sûr, et j’aurais eu un échec phénoménal, sans compter que les artistes de la-dite boîte ne sont pas assez riches pour avoir les robes qu’il fallait.

Montigny doit avoir maintenant ma pièce et j’attends sa réponse dans très peu de jours. Sur ce, je vous embrasse.

Votre

Dès que la Chambre sera re-ouverte, j’irai voir Nétien et je re-écrirai au Conseil municipal.

Vous savez que nous devons festiner ensemble chez Mme Brainne bientôt, n’est-ce pas ?

 

À PHILIPPE LEPARFAIT

[Paris,] vendredi soir [20 novembre 1874].

Mon Bon,

J’ai retiré ma pièce (ou plutôt notre pièce) de Cluny. Le personnel que m’offrait Weinschenk était impossible ! Je me préparais une chute carabinée. Zola, Daudet, Catulle Men-dès et Charpentier, auxquels je l’avais lue, étaient désespérés de me voir jouer sur de pareils tréteaux. Je me suis entêté, car je n’aime pas à reculer, mais après avoir vu Le Mangeur de fer, et Montigny refusant de me donner Lesueur, il a fallu

– 1491 – se rendre à l’évidence ! De plus W. et moi n’avions pas pen-sé que cette pièce exige pour les femmes de grands frais de toilette (5 actes, 5 robes). Or, les actrices de l’établissement n’ont pas le sol. Bref, je m’applaudis de ma décision, et tout le monde m’en félicite.

Mais, comme je ne lâche pas le morceau, Le Sexe faible est actuellement au Gymnase. J’attends la réponse de Mon-tigny !

Rien de décidé pour la Féerie. Peragallo pense que, si Tischer obtient la direction du Châtelet, il est homme à la prendre. Donc la Féerie reste dans les nuages.

Le conseil municipal étant renouvelé, je me propose de renouveler ma demande. – Et je vais immédiatement écrire à Deschamps pour qu’il me conseille sur ce que j’ai à faire.

La censure n’a pas encore rendu le manuscrit du Sexe faible. R.-Duval a été charmant dans cette affaire-là. Il m’a écrit trois fois, poste par poste, et m’a même envoyé une lettre de Chabaud-Latour. Quant à M. d’Osmoy, aucune nouvelle, bien entendu !…

Embrasse ta mère pour moi et qu’elle te le rende. Ton vieux (qui ose se dire) solide.

 

– 1492 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 22 novembre 1874.]

Non, mon loulou, je n’irai pas dîner chez toi demain, parce que je ne sais où j’irai en sortant de ma lecture et que d’ailleurs je serai éreinté, mais si tu passes dans mon quar-tier, vers 6 heures, informe-toi si je suis rentré. – Et daigne monter mes étages.

Aujourd’hui je me repose. Je n’irai pas à Saint-Gratien, voulant ménager mon galoubet pour demain.

Je crois que je me suis engagé dans une sotte affaire. Montigny, que j’ai vu hier, m’a refusé Lesueur. C’est le dé-but !

À bientôt, pauvre chat.

Ton

Dimanche 1 h.

Quel dommage que tu ne sois pas venue hier ! Il y avait un petit dîner, bien gentil ! Frais perdus !

 

– 1493 –

À ÉMILE ZOLA

[Paris, 23 novembre 1874.]

Mon cher Ami,

J’ai retiré ma pièce, W[einschenk] ayant lui-même re-connu qu’il ne pouvait la jouer.

Le Sexe faible est maintenant dans les mains de Peragal-lo, qui va le porter à Montigny, lequel n’en voudra pas.

N’importe ! Je me sens fortement soulagé.

Tout à vous.

À dimanche, n’est-ce pas ?

 

À GEORGES CHARPENTIER

[Paris,] lundi soir, 5 heures [23 novembre 1874].

Mon cher Ami,

1° Renan va se mettre tout de suite à faire l’article. Je lui ai dit que vous prépariez une édition de Saint Antoine et que la chose était pressée. Il doit me donner rendez-vous dans une huitaine pour me lire ce qu’il aura fait. Ce sera sous forme de lettre à moi adressée, et je ferai imprimer cela dans le journal qui me, ou plutôt vous conviendra.

– 1494 –

La promesse de Renan m’a l’air formelle.

N.B. Je lui ai parlé de La Conquête de Plassans ; vous fe-riez bien de la lui envoyer, de votre part, dans cinq ou six jours, pour lui rafraîchir la mémoire.

2° Le Sexe faible est retiré de Cluny et je l’ai porté chez Peragallo, qui va le porter chez Montigny.

Pas n’est besoin de vous dire que je n’ai aucun espoir de ce côté. Cependant, qui sait ?

J’aurai probablement une réponse avant la fin de la se-maine.

Tout à vous.

Vendredi, nous recauserons de tout cela.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 25 ? novembre 1874.]

Allons-nous vendredi à la Boule enfin ? Voilà assez long-temps que je roule ce projet !

Je n’aurai peut-être pas demain le temps d’aller te voir, avant de dîner chez Mme Husson ?

 

– 1495 –

Donne-moi les instructions pour vendredi. Je suis perdu dans les arbres fruitiers, et j’en ai un fort mal de tête. À part cela, je vais mieux.

Nous ne nous voyons plus du tout, mon pauvre chat.

Je t’embrasse.

VIEUX.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Paris, 25 novembre 1874.]

Qu’y a-t-il donc ? Êtes-vous plus malade ? Pourquoi ne vous vois-je point ? Pourquoi n’ai-je pas de vos nouvelles ?

Zola et Daudet veulent réorganiser nos agapes. Mais pour cela, il nous faut notre grand Tourgueneff.

J’ai retiré de Cluny Le Sexe faible qui est maintenant présenté au Gymnase. J’attends la réponse de Montigny.

Dites-moi donc ce que vous devenez.

Votre

Mercredi 3 h.

 

– 1496 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 2 décembre 1874.]

Mon Loulou,

Le dîner de Mme Brainne n’aura pas lieu demain jeudi, mais lundi. (Elle me paraît avoir bien du mal à l’organiser.) Donc ne compte pas sur moi lundi. Mais si tu es chez toi, vendredi, de 5 à 7, tu auras ma visite. Ce jour-là, je dîne chez le père Hugo.

Un bon bécot de ton

VIEUX.

Mercredi, 3 heures.

 

À GEORGES CHARPENTIER

[Paris,] mercredi, 4 heures [2 décembre 1874].

Mon cher Ami,

Renan vient de m’apporter son article. C’est une lettre, à moi adressée de Venise. Il y soutient avant tout l’Art pour l’Art. En somme, vous ne serez pas mécontent. Renan ne demande pas mieux que de la faire insérer dans Les Débats. Si cela vous convient, il en préviendra lui-même les Mes-sieurs de ladite feuille.

– 1497 –

Venez demain chercher la chose. Je ne bougerai pas de toute la journée.

Voilà plusieurs fois que Chennevières me demande une Salammbô avec dédicace. Comme il a été très gentil dans l’affaire de la Censure (je vous conterai cela), je ne vois pas de raison pour lui refuser cette faveur. Soyez donc assez gentil pour m’apporter un volume. Vous m’éviterez une course.

Rien de neuf du Gymnase. Aucune nouvelle.

Tout à vous, mon bon. Votre.

 

À GEORGE SAND

[Paris,] mercredi 2 décembre [1874].

J’ai des remords à votre endroit. Laisser si longtemps sans réponse une lettre pareille à votre dernière est un crime. J’attendais pour vous écrire que j’eusse à vous ap-prendre quelque chose de certain sur Le Sexe faible. Ce qu’il y a de certain, c’est que je l’ai retiré de Cluny, il y a huit jours. Le personnel que Weinschenk me proposait était odieux de bêtise. Et les engagements qu’il m’avait promis, il ne les a pas faits. Mais Dieu merci, je me suis retiré à temps. Actuellement ma pièce est présentée au Gymnase. Point de nouvelles, jusqu’à présent, du sieur Montigny.

Je me donne un mal de cinq cents diables pour mon bouquin, me demandant quelquefois si je ne suis pas fou de

– 1498 – l’avoir entrepris. Mais comme Thomas Diafoirus, je me roi-dis contre les difficultés, et j’avance, à pas de tortue, il est vrai. Outre les difficultés d’exécution qui sont effroyables il me faut apprendre un tas de choses que j’ignore. Dans un mois j’espère en avoir fini avec l’agriculture et le jardinage. Et je ne serai qu’aux deux tiers de mon premier chapitre !

À propos de livres, lisez donc Fromont et Risler de mon ami Daudet, et Les Diaboliques de mon ennemi Barbey d’Aurevilly. C’est à se tordre de rire. Cela tient peut-être à la perversité de mon esprit qui aime les choses malsaines, mais cet ouvrage m’a paru extrêmement amusant. On ne va pas plus loin dans le grotesque involontaire.

Calme plat, d’ailleurs. La France s’enfonce doucement comme un vaisseau pourri. Et l’espoir du sauvetage, même aux plus solides, paraît chimérique. Il faut être ici, à Paris, pour avoir une idée de l’abaissement universel, de la sottise, du gâtisme où nous pataugeons.

Le sentiment de cette agonie me pénètre. Et je suis triste à crever. Quand je ne me torture pas sur ma besogne, je gé-mis sur moi-même. Voilà le vrai. Dans mes loisirs, je ne fais pas autre chose que de songer à ceux qui sont morts. – Et je vais vous dire un mot bien prétentieux, personne ne me comprend ! J’appartiens à un autre monde. Les gens de mon métier sont si peu de mon métier ?

Il n’y a guère qu’avec V. Hugo que je peux causer de ce qui m’intéresse. Avant-hier, il m’a cité par cœur du Boileau et du Tacite. Cela m’a fait l’effet d’un cadeau, tant la chose est rare. D’ailleurs, les jours où il n’y a pas de politiciens chez lui, c’est un homme adorable.

– 1499 –

Quant au Moscove, il est continuellement étendu sur son divan, le pauvre garçon ! il souffre beaucoup. – Et n’est pas, non plus, facétieux.

Il y a un homme que j’envie par-dessus tous les autres. C’est votre fils. Que n’ai-je arrangé ma vie comme la sienne. Ah ! si j’avais ses deux amours de petites filles, quel rafraî-chissement ! Mais on n’est pas le maître de sa destinée. La force des choses vous pousse tout doucement sans qu’on s’en doute, et puis, un jour, on se trouve seul dans un trou. – En attendant le trou définitif.

Il me semble que je dois vous ennuyer avec mes éter-nelles jérémiades ? Je les arrête, en vous embrassant ten-drement.

Votre vieux

CRUCHARD.

Je ne pourrai pas aller à Nohant pour les fêtes de Noël. Eh bien, et vous ? ne deviez-vous pas venir à Paris, cet hi-ver ?

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 8 décembre [18]74.

Pauvre cher ami,

 

– 1500 –

Je t’aime d’autant plus que tu deviens plus malheureux. Comme tu te tourmentes et comme tu t’affectes de la vie ! car tout ce dont tu te plains, c’est la vie. Elle n’a jamais été meilleure pour personne et dans aucun temps. On la sent plus ou moins, on la comprend plus ou moins, et plus on est en avant de l’époque où l’on vit, plus on souffre. Nous pas-sons comme des ombres sur un fond de nuages que le soleil perce à peine et rarement, et nous crions sans cesse après ce soleil qui n’en peut mais. C’est à nous de déblayer nos nuages.

Tu aimes trop la littérature, elle te tuera et tu ne tueras pas la bêtise humaine. Pauvre chère bêtise, que je ne hais pas, moi, et que je regarde avec des yeux maternels. Car c’est une enfance et toute enfance est sacrée. Quelle haine tu lui as vouée, quelle guerre tu lui fais ! Tu as trop de savoir et d’intelligence, mon Cruchard, tu oublies qu’il y a quelque chose au-dessus de l’art, à savoir la sagesse, dont l’art, à son apogée, n’est jamais que l’expression. La sagesse comprend tout, le beau, le vrai, le bien, l’enthousiasme par conséquent. Elle nous apprend à voir hors de nous quelque chose de plus élevé que ce qui est en nous, et à nous l’assimiler peu à peu par la contemplation et l’admiration.

Mais je ne réussirai pas à te changer. Je ne réussirai même pas à te faire comprendre comment j’envisage et sai-sis le bonheur c’est-à-dire l’acceptation de la vie, quelle qu’elle soit ! Il y a une personne qui pourrait te modifier et te sauver, c’est le père Hugo, car il a un côté par lequel il est grand philosophe, tout en étant le grand artiste qu’il te faut et que je ne suis pas. Il faut le voir souvent. Je crois qu’il te calmera. Moi je n’ai plus assez d’orage en moi pour que tu me comprennes. Lui, je crois qu’il a gardé son foudre et qu’il

– 1501 – a tout de même acquis la douceur et la mansuétude de la vieillesse.

Vois-le, vois-le souvent et conte-lui tes peines qui sont grosses, je le vois bien, et qui tournent trop au spleen. Tu penses trop aux morts, tu les crois trop arrivés au repos. Ils n’en ont point. Ils sont comme nous, ils cherchent. Ils tra-vaillent à chercher.

Tout mon monde va bien et t’embrasse. Moi, je ne gué-ris pas, mais j’espère, guérie ou non, marcher encore pour élever mes petites-filles, et pour t’aimer, tant qu’il me restera un souffle.

G. SAND.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris, 14 décembre 1874.]

Nos deux lettres se croisent, symbolisme !

Oui, je vous attends mercredi à 11 heures et demie.

Votre Excessif,

S’embête excessivement. Il travaille trop et sa vie est mal arrangée. Il a eu samedi cinquante-trois ans, c’est une consolation et je vous embrasse très fort.

 

– 1502 –

G.

Lundi soir 7 heures.

 

À GEORGES CHARPENTIER

[Paris,] jeudi soir [1re quinzaine de décembre 1874].

Cher Ami,

Voilà deux fois que Renan me demande pourquoi vous n’êtes pas venu lui apporter son article. Après lui avoir té-moigné beaucoup d’impatience pour qu’il nous en fasse un, nous semblons maintenant n’en plus vouloir, puisque nous n’en usons pas.

Je serais désolé de le contrarier, même légèrement.

Allez donc chez lui, et faites paraître la chose ; ou don-nez-lui une raison quelconque pour excuser ce retard.

Je reste sur ma table à travailler comme plusieurs bœufs.

Mes tendresses à vos deux amours et à leur mère, s.v.p. – et tout à vous.

 

– 1503 –

À GEORGES CHARPENTIER

[Paris, 1re quinzaine de décembre 1874.]

Mon cher Ami,

J’ai vu hier Renan, auquel j’ai parlé de notre idée relati-vement à la fin de sa lettre.

Il m’a dit qu’il ne vous avait pas encore vu, ce qui m’a étonné. Je croyais la chose faite. Pourquoi ne l’est-elle pas ? Problème.

Demain, je me présenterai chez vous avant cinq heures.

Votre.

Jeudi.

Aucune nouvelle du Gymnase. Autre problème.

 

À ÉMILE ZOLA

[Paris, 17 décembre 1874.]

Mon cher ami,

Tourgueneff, de Goncourt et Daudet seront dimanche chez moi dans l’après-midi pour s’entendre avec vous sur le jour prochain de notre festival.

– 1504 –

Donc je vous convoque, et suis

Vôtre

Jeudi. Rien du Gymnase ! Problème !

 

À GEORGES CHARPENTIER

[Paris,] vendredi matin [18 décembre 1874].

Mon cher Georges,

1° Délivrez-moi de l’imbécile dont je vous envoie les autographes ci-joints. Est-il beau, avec « Mme Francheterre, sa parente » ?

2° Nous comptons, Mme Pasca et moi, aller déjeuner chez vous, non pas lundi, mais jeudi. Le moment de mon départ approche et je n’ai guère de libre que cette matinée-là.

3° Moi aussi j’ai eu des embêtements cet hiver. De plus B. et P. me conduisent tout doucement, ou plutôt durement, vers le séjour des ombres. J’en crèverai ! Néanmoins depuis quelques jours il y a du revif. Ah ! si j’avais fait les trois cha-pitres qui sont à venir !

4° Quant à Renan, je ne me souviens plus de ce qui vous contrariait dans la fin de son article. Mais, selon vous, c’était à refaire. Allez donc chez lui et entendez-vous tous les deux.

– 1505 –

Faites qu’il se dépêche. Quand à moi, vous comprenez que je ne puis insister derechef.

Je compte partir de Paris à la fin de la semaine pro-chaine, probablement dimanche.

Si jeudi ne convenait pas à Mme Charpentier, voulez-vous vendredi ou samedi ? Réponse s.v.p.

Votre.

 

À JULES TROUBAT

[Paris, 18 décembre 1874.]

Mon cher ami,

J’ai un renseignement important et urgent à vous deman-der.

Comme je ne peux me présenter à votre boutique, vou-lez-vous venir dimanche (après-demain) déjeuner chez moi ? Vous me rendrez service. Qui ne dit mot consent.

Tout à vous

Vendredi soir.

 

– 1506 –

À GEORGES CHARPENTIER

[Paris, décembre 1874, après le 25.]

Connaissez-vous un raseur plus embêtant que cet ani-mal-là ! J’ai reçu de lui une lettre de trois pages, pour se plaindre de ce que son ami n’avait pas trouvé son volume chez « sa parente, Mme Francheterre ».

Je n’ai pas pu aller aux Alsaciens. J’ai eu peur de la neige. Mais je prie Mme Charpentier de m’inscrire pour 20 francs.

Et Renan ? C’est-à-dire : et l’article ?

Tout à vous, cher ami.

 

À JEANNE DE LOYNES

Croisset, 28 [décembre 1874 ?].

« […] Je vous souhaite la Bonne Année, tout bêtement comme un bourgeois. » Il se plaint « qu’on oublie son vieil ami ». Il est dans le travail « jusque par-dessus la tête. […] et » vu la solennité du Jour de l’An « je baise toutes les places de votre jolie personne que vous abandonnez à mon amitié peu respectueuse… Car vous n’êtes pas encore res-pectable, ma belle amie, mais toujours enviable et désirée. […] »

 

– 1507 –

À LÉONIE BRAINNE

[Croisset,] mercredi, 5 heures [30 décembre 1874].

Votre lettre de ce matin m’a bouleversé, ma chère amie ! J’ai peur de vous irriter en vous disant qu’il y a peut-être de l’exagération dans vos inquiétudes ? Je voudrais être auprès de vous pour vous remonter un peu. Comme vous devez souffrir, vous ronger, vous embêter, seule dans cet hôtel avec vos tristes pensées ! Un joli Jour de l’An, n’est-ce pas ? Mais rappelez-vous que vous avez déjà passé par des affres semblables suivies de bons moments. Êtes-vous bien sûre que le climat de Nice soit aussi bon qu’on le prétend ? pour-quoi pas l’Algérie ? Ce qui a sauvé l’oncle pourrait bien sau-ver le neveu ?

Je ne sais que vous écrire. Depuis ce matin vous me hantez. Je vous embrasse. Voilà tout.

Il fait ici un froid horrible, atroce. Il a re-gelé par-dessus la neige, et le vent vous coupe en quatre. On n’a pour toute consolation que la Préface faite par Alex. Dumas à Manon Lescaut avec portrait de l’auteur. – Pas le portrait de l’abbé Prévost, non ! mais le portrait de Dumas ! cela est le comble. – Et on continue à parler d’Halanzier et de l’opéra ! où fuir ?

Votre Excessif ne va pas bien. J’ai supprimé le café, es-pérant par là me rendre un peu moins nerveux. – De sorte que je passe mon temps à rêver des demi-tasses.

Notre ami R. Deslandes vient d’être nommé directeur du Vaudeville. À propos de Vaudeville, il paraît que le sieur

 

– 1508 –

Fontaine a peur de vous ? pour avoir été rembarré de la belle façon par votre joli bec ?

J’écris à Henri, et j’insère dans ma lettre, selon votre dé-sir, un billet de 20 francs.

Donnez-moi de vos nouvelles. Ayez donc de l’espoir. Conservez tout votre courage et croyez bien à l’affection de votre vieux

POLYCARPE.

 

À HENRI BRAINNE

[Croisset,] 30 décembre [1874], 7 h[eures].

Mon cher Ami,

Tu es bien aimable d’avoir pensé à moi et de me tenir au courant de tes travaux littéraires.

Toutes les fois que tu voudras m’envoyer de semblables épîtres, elles seront les bienvenues. Tu as raison de vouloir connaître les choses avant de les décrire. Cette probité est l’indice d’un bon esprit. La tricherie dans l’Art, comme dans le monde, n’amène que de piètres résultats.

Pour être fort, il faut être honnête. Contemple tout ce qui peut te servir. Lis beaucoup, lis le plus possible. Enthou-

 

– 1509 – siasme-toi pour les grands, moque-toi des petits et va de l’avant.

Pense à ta santé. Fais tout ce qu’il faut pour devenir un gaillard robuste. Les lettres exigent un tempérament de for-geron. N’oublie pas ce prétexte (sic, pour précepte), mon bonhomme, et embrasse-moi.

Ton vieil ami.

 

À HIPPOLYTE TAINE

Lundi matin [1875].

Mon cher Taine,

Avez-vous pensé à parler de mon ami Georges Pouchet à M. Bertin ? Vous seriez bien aimable de vous en occuper cette semaine afin de me donner une réponse nette di-manche prochain.

À vous, ex imo.

 

À HIPPOLYTE TAINE

Vendredi [1875].

Mon cher Ami,

– 1510 –

N.B. J’ai peur que dans l’ahurissement du départ vous n’oubliiez de recommander G. Pouchet à votre ami Bertin.

C’est de lui seul, maintenant, que dépend cette nomina-tion à l’École normale pour la place de professeur d’histoire naturelle.

Bonne santé et bonne pioche.

Tout à vous.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Croisset, dimanche, 2 heures [3 janvier 1875].

Je n’ai pas encore reçu ta lettre de mercredi ! Le télé-gramme d’Ernest, parti de Paris hier à 3 heures et arrivé à Rouen à 6, ne m’est parvenu qu’à 10 !

L’absence de toute nouvelle m’a bien tourmenté pen-dant trois jours. Quand on a, comme ton vieil oncle, une sensibilité exaspérée et une imagination déplorable, on va loin dans les hypothèses funèbres. Espérons que demain ma-tin j’aurai de toi une autre lettre !

Il n’y a plus qu’une distribution par jour. Et le Furet ne marchant pas, la levée de la boîte se fait de midi à 4 heures, ad libitum.

 

– 1511 –

Je n’ai rien à t’apprendre, bien entendu, vivant toujours dans une austère [solitude]. Hier pourtant j’ai eu une visite : celle de Mme Brainne. Elle m’avait écrit mercredi dernier pour me souhaiter la bonne année, et je n’ai pas encore reçu sa lettre ! Jolie administration !

Dans huit ou dix jours je ne serai pas loin d’avoir fini mon chapitre !

Adieu, pauvre chat. Je t’embrasse bien tendrement.

VIEUX.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris, 4 janvier 1875.]

Chère Belle,

J’ai reçu de votre môme une lettre inqualifiable de beau-té ! Je la garde comme morceau !

J’aurais été vous la montrer sans l’horreur des frimas. – Et puis, à quelle heure vous rencontrer ? Vous sortez dès 3 heures et n’êtes jamais chez vous, vers six, qui est l’heure honnête.

Pourquoi ne venez-vous pas me faire de visites, puisque votre vie se passe en courses ?

 

– 1512 –

Jeudi vers 6 heures (le jeudi n’est-il pas votre jour ?) je me présenterai chez vous.

D’ici là, un large baiser où il vous plaira de le mettre.

POLYCARPE.

Lundi 1 heure.

 

À GEORGE SAND

[Paris,] mercredi 13 [janvier 1875].

Me pardonnez-vous mon long retard, chère Maître ? Mais il me semble que je dois vous ennuyer avec mes éter-nelles jérémiades ? Je rabâche comme un sheik ! je deviens trop bête ! j’assomme tout le monde. Bref, votre Cruchard est devenu un intolérable coco, à force d’être intolérant. – Et comme je n’y peux rien du tout, je dois par considération pour les autres, leur épargner les expansions de ma bile.

Depuis six mois principalement, je ne sais pas ce que j’ai. Mais je me sens profondément malade, sans pouvoir rien préciser de plus. – Et je connais beaucoup de gens qui sont dans le même état. Pourquoi ? nous souffrons peut-être du Mal de la France. Ici à Paris où bat son cœur, on le sent mieux qu’aux extrémités, en province.

Je vous assure qu’il y a maintenant chez tout le monde quelque chose de trouble et d’incompréhensible. Notre ami Renan est un des plus désespérés. Et le prince Napoléon

– 1513 – pense exactement comme lui. Ceux-là ont les nerfs solides, voilà tout. – Mais moi, je suis atteint d’une hypocondrie bien caractérisée. Il faudrait se résigner. Et je ne me résigne pas.

Je travaille le plus que je puis, afin de ne pas songer à moi. Mais comme j’ai entrepris un livre absurde par ses diffi-cultés d’exécution, le sentiment de mon impuissance ajoute à mon chagrin.

La seule chose qui m’a soutenu dans ces derniers temps c’est ma colère contre Halanzier et contre la scie de l’Opéra. Notez que je n’ai jamais vu ledit sieur. N’importe ! L’importance donnée à ce monsieur qui pendant un mois a été le plus grand personnage de l’Europe, m’exaspère. Du reste, l’inauguration de l’Opéra a été quelque chose de si-nistre. Reyer m’a dit qu’il avait cru voir une seconde entrée des Prussiens à Paris. – Ah ! ça va bien !

Le bon Moscove est toujours souffrant. – Et Mme Plessy se plaint de ce que vous [ne] venez jamais à Paris ! Moi aussi je m’en plains.

Ne me dites plus que « la Bêtise est sacrée comme toutes les enfances ». Car la Bêtise ne contient aucun germe. Et laissez-moi croire que les Morts ne « cherchent » plus et qu’ils se reposent. On est assez tourmenté sur la terre pour qu’on soit tranquille quand on est dessous.

Ah ! que je vous envie ! que je voudrais avoir votre Sé-rénité ! Sans compter le reste ! et vos deux chères petites que j’embrasse tendrement, ainsi que vous.

Votre vieille bedolle

– 1514 –

S[AIN]T POLYCARPE.

 

À EDMOND DE GONCOURT

[Paris] jeudi matin [14 janvier 1875].

Mon bon,

Je sais que vous allez mieux, puisque ce matin vous dé-jeuniez chez la Princesse.

Nos associés me demandent si vous pourrez lundi pro-chain être du banquet. Sinon, on le remettrait à l’autre lundi. Ce qui serait peut être plus prudent pour vous, à cause du retour nocturne.

Un mot de réponse avant dimanche, n’est-ce pas ?

Tout à vous.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 16 janvier [18]75.

Moi aussi, cher Cruchard, je t’embrasse au commence-ment de l’année et te la souhaite tolérable, puisque tu ne veux plus entendre parler du mythe bonheur. Tu admires ma sérénité, elle ne vient pas de mon fonds, mais de la nécessité

– 1515 – où je suis de ne plus penser qu’aux autres. Il n’est que temps, la vieillesse marche et la mort me pousse par les épaules. Je suis encore, sinon nécessaire, du moins extrê-mement utile aux miens, et j’irai tant que j’aurai un souffle, pensant, parlant, travaillant pour eux. Le devoir est le maître des maîtres. C’est le vrai Zeus des temps modernes, fils du Temps et devenu son maître. Il est celui qui vit et agit en dehors de toutes les agitations du monde. Il ne raisonne pas, il ne discute pas. Il examine sans effroi, il marche sans re-garder derrière lui. Cronos le stupide avalait des pierres. Zeus les brise avec la foudre, et la foudre, c’est la volonté. Je ne suis donc pas un philosophe. Mais un serviteur de Zeus qui ôte la moitié de leur âme aux esclaves, mais qui la laisse entière aux braves. Je n’ai plus le loisir de penser à moi, de rêver aux choses décourageantes, de désespérer de l’espèce humaine, de regarder mes douleurs et mes joies passées, et d’appeler la mort. Parbleu ! si on était égoïste, on la verrait venir avec joie. C’est si commode de dormir dans le néant, ou de s’éveiller à une vie meilleure ! car elle ouvre ces deux hypothèses ou pour mieux dire cette antithèse.

Mais pour qui doit travailler encore, elle ne doit pas être appelée avant l’heure où l’épuisement ouvrira les portes de la liberté. Il t’a manqué d’avoir des enfants. C’est la punition de ceux qui veulent être trop indépendants ; mais cette souf-france est encore une gloire pour ceux qui se vouent à Apol-lon. Ne te plains donc pas d’avoir à piocher et peins-nous ton martyre, il y a un beau livre à faire là-dessus.

Renan désespère, dis-tu. Moi je ne crois pas cela. Je crois qu’il souffre, comme tous ceux qui voient haut et loin, mais il doit avoir des forces en proportion de sa vue. Napo-léon V partage ses idées. Il fait bien s’il les partage toutes. Il

– 1516 – m’a écrit une très sage et bonne lettre. Il voit maintenant le salut relatif dans une république sage, et moi je la crois en-core possible. Elle sera très bourgeoise et peu idéale. Mais il faut bien commencer par le commencement. Nous autres ar-tistes nous n’avons point de patience. Nous voulons tout de suite l’abbaye de Thélème. Mais avant de dire : « Fais ce que veux », il faudra passer par « Fais ce que peux ».

Je t’aime et je t’embrasse de tout mon cœur, mon cher Polycarpe. Mes enfants grands et petits se joignent à moi. Pas de faiblesse, allons ! Nous devons tous l’exemple à nos amis, à nos proches, à nos concitoyens. Et moi, crois-tu donc que je n’ai pas besoin d’aide et de soutien dans ma longue tâche qui n’est pas finie ? N’aimes-tu plus personne, pas même ton vieux troubadour, qui toujours chante et pleure souvent, mais qui s’en cache comme font les chats pour mourir ?

 

À EDMOND DE GONCOURT

[Paris, 17 janvier 1875.]

Mon bon,

Daudet m’a écrit qu’il avait la grippe et ne pourrait se rendre demain à notre agape.

Zola et moi, nous pensons qu’il faut remettre la chose à l’autre lundi. Tourgueneff est prévenu.

Pourquoi ne vous a-t-on pas vu aujourd’hui ?

– 1517 –

Tout à vous

Dimanche, 6 heures.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris,] mercredi [20 janvier 1875].

Pauvre chère Belle,

Que n’étais-je là-bas, quand vous avez été malade ! Comme je vous aurais soignée ! et vous auriez vu quel joli infirmier je suis. – Comment n’êtes-vous pas morte de dé-sespoir dans cette chambre d’hôtel ! Répondez-moi tout de suite pour me dire que c’est fini. Reposez-vous à Toulon et puis revenez pour qu’on vous embrasse très fort.

Vous devez avoir, pourtant, le cœur desserré puisque votre fils s’en est tiré encore une fois. J’ai reçu ce matin une lettre de lui, fort aimable, mais qui n’atteint pas aux propor-tions gigantesques de la précédente.

Raymond Deslandes (le nouveau directeur du Vaude-ville) a été chez vous pour vous parler de Mme Pasca et vous prier de lui faire entendre raison. Il paraît qu’elle a des exi-gences terribles ! Raymond la trouve grisée par ses succès pétersbourgeois. – À propos de théâtre, vous êtes bien heu-reuse de ne pas subir la scie de l’Opéra ! dont l’inauguration a été quelque chose de lamentable ! pendant quinze jours Halanzier a été le plus grand personnage de l’Europe. Il me gêne. Et je demande nettement à ce qu’il soit guillotiné. Je

– 1518 – ne plaisante pas du tout. Ce monsieur symbolise pour moi la peste moderne, à savoir le Commun dont les races latines sont maintenant dévorées jusqu’à la moelle.

Halanzier, la Préface de Dumas, et Villemessant, sacré nom de dieu ! c’est trop !

Vous avez raison, votre comparaison est juste : je suis constamment sur le point d’éclater, et je crois même qu’il y a de fortes fêlures à la machine ? Tout cela ne dénote pas un grand esprit ! mais qu’y faire ?

Donc je vous bécote fiévreusement pour me calmer,

Et suis votre

G.

 

À ÉMILE ZOLA

[Paris, 20 janvier 1875.]

Je ne crois pas que ce soit bien grave, mais c’est fort embêtant ! Cent pulsations la minute, quintes de toux fré-quentes, mal de tête et abrutissement, avec une grande con-sommation de mouchoirs de poche. Voilà l’inventaire.

Nos pauvres dîners n’ont pas de chance.

 

– 1519 –

Je compte vous voir dimanche. D’ici-là, tout à vous, cher vieux.

Vôtre

Mercredi, 1 heure.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Paris, janvier 1875 ?]

Mon cher ami,

Cet été Mme Viardot et toute sa famille m’ont exprimé leur amour pour le cidre.

Donc, je me permets de leur en offrir une barrique qui vient de Croisset.

Émile, qui accompagne ladite liqueur, vous dira ce que vous devez en faire.

Comment allez-vous ? Moi ça ne va pas : je me sens ma-lade, sans pouvoir accuser aucun organe, et je suis d’une tristesse à crever.

Je vous embrasse.

 

– 1520 –

À ALPHONSE DAUDET

Mardi, 2 heures [9 février 1875].

Comment ! Votre père ! Mon pauvre ami, j’ai passé par là. C’est dur, et je vous plains.

Le billet de faire-part m’arrive à l’instant. Voilà pourquoi vous ne m’avez pas vu à vos côtés.

Je suis très souffrant. Dès que je pourrai sortir j’irai chez vous.

Je vous embrasse très tendrement.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant,] 20 février [1875].

Te voilà donc tout malade cher vieux ? Je n’en suis pas inquiète puisqu’il ne s’agit que de nerfs et de rhumatismes et que j’ai vécu 70 ans avec toute cette frapouille sur le corps, et que je suis encore valide. Mais je suis triste de te savoir ennuyé, souffrant et l’esprit tourné au noir comme on l’a né-cessairement quand on est malade. Je savais bien qu’un moment viendrait où on te prescrirait de marcher. Tout ton mal vient de l’absence d’exercice. Un homme de ta force et de ta complexion aurait dû vivre dans la gymnastique. Ne rechigne donc pas sur l’ordonnance très sage qui te con-damne à une heure de promenade chaque jour. Tu t’imagines que le travail de l’esprit n’est que dans le cerveau,

– 1521 – tu te trompes joliment. Il est aussi dans les jambes. Dis-moi que 15 jours de ce régime t’ont guéri. Ça va arriver j’en suis sûre.

Je t’aime et je t’embrasse en compagnie de ma nichée.

Ton vieux

Troubadour.

 

À JULES TROUBAT

[Paris, 22 février 1875.]

Mon cher ami,

Quel jour voulez-vous venir déjeuner chez moi, pour que nous causions de votre affaire ?

Si vous ne pouvez venir le matin, voulez-vous venir le soir ? À quelle heure sortez-vous de votre boutique ?

Tout à vous

Lundi soir.

 

– 1522 –

À EDMOND LAPORTE

[Paris, 24 ? février 1875.]

Merci pour le bouquin, cher ami : je crois qu’il faudra ar-rêter B. et P. à la cristallographie et à la théorie des équiva-lents ? Reste à trouver une transition naturelle pour les ame-ner à la médecine.

Je n’ai pas vu le jeune Guy dimanche. Il était à Bezons avec deux canotières ! qu’il se proposait de godiller forte-ment. – Ainsi je ne sais rien de sa Priapée.

Mon premier chapitre est terminé, et je n’en suis pas mécontent. Je prépare les quatre suivants et surtout le se-cond.

À bientôt. Votre

Mercredi soir.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Paris, 25 février 1875.]

Si vous ne me voyez pas, c’est que j’ai une grippe abo-minable . Quand finira-t-elle, je n’en sais rien. Mais comme il m’ennuie de vous, donnez-moi de vos nouvelles.

Voilà juste quinze jours que je n’ai mis le pied dehors.

– 1523 –

Que ne suis-je aux vôtres !

GVE.

Jeudi soir.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris,] jeudi soir, minuit [25 février 1875].

Eh bien, votre Excessif a été excessivement malade de la grippe. Voilà plus de quinze jours que je n’ai mis les pieds dehors, et ma prostration physique et morale était telle que je n’avais pas la force de vous écrire. Telle est la pure vérité, ma chère belle.

J’ai passé des nuits entières à tousser sans relâche. Au-jourd’hui seulement, ça va un peu mieux. Cette abominable toux m’ébranle la cervelle et les entrailles. Bref, vous ne pouvez pas imaginer un homme plus embêté, et plus las de sa propre (ou malpropre) personne. Dans tout cela, et c’est le pire, il m’est impossible de travailler, de sorte que je reste au coin de mon feu, solitairement, à gémir et à broyer un noir, près duquel l’ébène est couleur de rose.

Votre lettre m’apporte quelque chose de bon, puisque vous me dites qu’Henri va mieux et vous tout à fait bien. L’hiver n’a pas été gai, n’est-ce pas ? espérons que l’été sera plus jovial ! Mais je me répète comme vous « à quoi bon vivre » et l’existence commence à me peser rudement. Un signe de ma décrépitude, c’est que je me retourne sans cesse

– 1524 – vers le passé. Les souvenirs d’enfance me submergent. Et je m’en abreuve avec une joie amère.

L’établissement de la République (car nous y sommes, jusqu’à une nouvelle bêtise qui détruira celle-là), l’établissement de la République, dis-je, ne suffit pas à mon bonheur. Pourtant, on parle un peu moins d’Halanzier, c’est un soulagement.

Notre ami Deslandes ne veut pas jouer Le Sexe faible tel qu’il est. Il m’a demandé de si grands changements qu’il faudrait refaire toute la pièce ! Elle va donc redormir indéfi-niment dans mon tiroir. Tout ce qu’il blâme est justement ce qui avait enthousiasmé Carvalho. Travaillez donc d’après les idées de pareils polichinelles !!!

Mon petit ami Guy, dont vous me parlez, continue à ca-noter avec des canotières. La vue de cette vraie jeunesse me fait du bien, tous les dimanches. – Le troubadour nommé Laporte gîte toujours à Grand-Couronne. Je pense le voir dans quelques jours. Car voilà un mois qu’il n’est venu se ra-fraîchir dans la Capitale.

On y a (dans la Capitale) rencontré votre sœur et son lé-gitime. Pourquoi jamais ne viennent-ils me voir, lorsqu’ils y sont ?

Et nous deux ? Combien de temps serons-nous encore loin l’un de l’autre ? ce n’est donc pas à la fin de ce mois que vous reviendrez, puisque vous me dites « peut-être ».

Je vous embrasse à deux bras, très fortement.

 

– 1525 –

Votre GVE.

Une réflexion doit diminuer vos inquiétudes, quant à votre cher enfant. Il gagne du temps. Bientôt il sera tout à fait un homme, et le danger sera peut-être passé.

Comme j’ai songé à vous, depuis bientôt deux mois. – Car, moi, je connais votre cœur.

***

Et la belle Alice, quand revient-elle sur nos bords ?

 

À EDMOND LAPORTE

[Paris,] jeudi [4 mars ? 1875].

Quand nous reverrons-nous, mon cher vieux ?

J’ai eu une grippe abominable et je ne suis pas guéri. D’ailleurs ça ne va pas ! ça ne va pas !

À bientôt, j’espère.

Votre

 

– 1526 –

À EDMOND LAPORTE

[Paris,] samedi, 4 heures et demie [6 ? mars 1875].

Très bien, je me consolerai de l’absence de mon Bar-dache par l’idée que cette absence lui est utile.

Piochez ferme les Plans, nom de Dieu ! Je vous rendrai la lettre de Devouges qui est un bel autographe.

Popelin viendra me voir mardi et il restera, au plus, 24 heures. Je doute même qu’il couche ici ?

Écrivez-moi dès que vous aurez du neuf. Donc, mon bon, à mercredi ou à jeudi au plus tard.

Votre

Si vous avez un moment à Rouen, allez donc chez Brière pour son adhésion à [la] « délibération du 24 février ».

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris,] lundi 8 mars [1875].

Où êtes-vous ? On me dit qu’Henry est plus mal. Je meurs de vos inquiétudes, pauvre chère amie.

Moi je vais mieux physiquement, mais le moral laisse bien à désirer.

– 1527 –

Quand nous reverrons-nous ?

Je vous embrasse avec toutes mes tendresses.

GVE.

 

À JULES TROUBAT

[Paris,] lundi soir [8 mars 1875].

Mon cher Troubat,

La Compagnie transatlantique est une compagnie en dé-sarroi. Tous les jours on supprime des places. On en a refusé une dernièrement à Paul de Cassagnac. Bref, L. Tanval (?) m’a affirmé qu’il ne pouvait absolument rien pour moi, ou plutôt pour vous. Il a ajouté : « Je sais que c’est un homme honorable. » Voilà le résultat de ma visite.

J’en suis sorti marri, et j’ai pensé à autre chose. C’est-à-dire à un autre poste. J’ai donc été chez Mme de Tourbey et je l’ai priée de vous recommander dans son monde d’hommes d’affaires, à Girardin, Gentil (?), etc. Ai-je bien fait ? Se donnera-t-elle en tous cas ? [sic]. Venez me voir un de ces matins.

Et tout à vous

 

– 1528 –

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Paris, 12 mars 1875.]

Le jour de votre départ est-il fixé ? dites-le-moi, afin que je sache si je pourrai vous lire mes 40 pages ! Ma voix n’est pas revenue et d’ailleurs je suis malade. J’ai bel et bien une névrose, accompagnée de rhumatismes. Hier, je me suis fait examiner par deux médecins, et je vais prendre du bromure de potassium. C’est le commencement !

Depuis que nous nous sommes vus, je n’ai pris l’air que deux fois ; la première, je suis rentré pire qu’auparavant. – Et hier j’étais trop rompu pour aller chez vous.

Il n’est pas facile d’être philosophe.

Je vous baise les deux mains tendrement.

GVE.

Et l’Académie ! Ah non ! c’est trop.

Vendredi soir.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, vers le 15 mars 1875.]

Pauvre Chat !

– 1529 –

Tu es dans les Affres de l’Art !

Eh bien, voici ce que pense de toi ton professeur Bon-nat :

« Elle a du talent,

« Elle sait peindre,

« Oui, elle a du talent, c’est drôle ! »

Paroles dites à M. Anatole Delaforge ; qui me les a répé-tées.

Ah !

***

De plus, demande à Mme Brainne ce que Bonnat lui a dit de toi.

Enfin, pauvre loulou, il faut imiter Vieux et aller quand même.

Tu ne m’as pas dit ce qu’il en était de l’Opéra pour Frankline.

Je suis toujours très laid.

Ton Vieux

Oui ! lundi à dîner.

– 1530 –

À MONSIEUR X***

Croisset, près Rouen, 17 mars 1875.

Il m’est impossible, Monsieur, de vous accorder la per-mission que vous demandez, parce que j’ai, plusieurs fois dé-jà, refusé de laisser mettre Madame Bovary sur la scène. Je crois, d’ailleurs, l’idée malencontreuse. Madame Bovary n’est pas un sujet théâtral.

 

Agréez, je vous prie, toutes mes excuses et recevez une cordiale poignée de main de

Votre tout dévoué.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Paris,] jeudi [18 mars 1875 ?].

Je croyais que j’allais avoir de vraies nouvelles de mon vieux Tourgueneff, c’est-à-dire une gigantesque épître, en compensation de son silence prolongé depuis bientôt six mois. Mais non ! il m’oublie, ce n’est pas gentil.

Moi, je n’ai rien à lui dire. Ma vie est de moins en moins gaie. Elle est même abominablement triste, et je travaille comme trente-six millions de nègres.

 

– 1531 –

Nonobstant, j’embrasse ledit vieux avec tendresse.

Son

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Paris,] lundi soir [22 mars 1875 ?].

Mon cher ami,

Je crois que demain je dîne chez Mme Commanville. Ve-nez donc m’y prendre à 9 heures pour aller chez le père Hu-go. Répondez-moi pour que je sache si je dois vous attendre. Non ! ce n’est pas la peine. Je vous attendrai jusqu’à 9 heures et demie.

Votre

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 24 mars 1875.]

Mon Loulou,

Le bon Moscove, à qui j’ai dit que je t’avais prêté son Goethe, s’offre à t’aider dans la traduction de Prométhée, car il paraît que c’est difficile. – Arrange-toi avec lui. Il est à ta disposition.

– 1532 –

2° J’ai rencontré Bonnat, et je ne lui ai pas parlé de toi. Mais c’est lui qui m’en a parlé le premier :

« Dites-donc ! mais vous avez une nièce qui a du talent, vous ! »

Je te rapporterai la suite du dialogue, dont la fin a été celle-ci : « Quand je commence à ne plus pouvoir dormir, c’est alors que je commence à bien travailler. » Bref, il m’a parlé de toi avec de grands éloges…

Je n’ai soufflé mot de Mme Trelat, ni lui non plus.

Le pauvre « Tout-Paris » est en train de mourir. J’envoie Émile chercher de ses nouvelles.

Ma tache au front pâlit. – Mais le moral est toujours très bas (je n’en parle plus, par égard pour les autres. Voilà tout) ; cet hiver m’a cassé les reins. J’ai deux idées permanentes, deux incertitudes qui me rongent.

***

Demain, je retournerai chez M. Siredey, vendredi à 1 heure, j’aurai la visite du Moscove, et samedi George Pou-chet viendra dîner chez moi. J’ai à l’interroger sur la méde-cine.

Quand verrai-je ma Caro ? En tout cas, à lundi, un festi-val chez

VIEUX.

– 1533 –

Frankline en sera-t-elle ?

 

À LINA SAND

[Paris,] jeudi soir [25 mars 1875].

Chère Madame,

J’ai envoyé ce matin un télégramme à Maurice pour avoir des nouvelles de Madame Sand. On m’a dit hier qu’elle était très malade. Pourquoi Maurice ne m’a-t-il pas répon-du ?

J’ai été ce matin chez Plauchut, afin d’avoir des détails. Il est à la campagne, au Mans, de sorte que je reste dans une incertitude cruelle.

Soyez assez bonne pour me répondre immédiatement et me croire, chère Madame, votre très affectionné.

4, rue Murillo, parc Monceau.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant,] 25 mars [18]75.

Ne t’inquiète pas de moi, mon Polycarpe. Je n’ai rien de grave. Un peu de grippe et ce bras droit qui ne marche guère

– 1534 – mais dont l’électricité viendra à bout. On pense que c’est un effort. Je me tourmente de toi davantage, bien que tu sois dix fois fort comme moi, mais tu as le moral affecté tandis que le mien prend son parti de tout, lâchement si tu veux, mais c’est peut-être une philosophie, de savoir être lâche plutôt que fâché. Écris-moi donc, dis-moi que tu sors, que tu marches, que tu vas mieux.

J’ai fini de revoir les épreuves de flamarande. C’est le plus ennuyeux de la besogne. Je t’enverrai le livre en vo-lumes. Je sais que tu n’aimes pas à lire par petits morceaux.

Je suis un peu fatiguée, pourtant j’ai envie de recom-mencer autre chose. Tant qu’il ne fait pas chaud pour sortir, je m’ennuie de n’avoir pas quelque chose en train.

Dans le nid, tout va bien sauf quelques rhumes. Le prin-temps est si grinchu cette année ! Enfin le pâle soleil rede-viendra le cher Phébus-Apollo à la brillante crinière et tout ira bien.

Aurore devient si grande qu’on s’étonne de l’entendre rire et jouer comme un enfant. Toujours bonne et tendre, l’autre drôlette et facétieuse toujours.

Parle-nous de toi, et aime-nous toujours comme nous t’aimons.

Ton vieux

troubadour.

 

– 1535 –

À GEORGE SAND

[Paris,] 27 [mars 1875].

Samedi soir.

Chère Maître,

Je maudis une fois de plus la manie du dramatique et le plaisir qu’éprouvent certaines gens à annoncer les nouvelles considérables ! On m’avait dit que vous étiez très malade. Votre bonne écriture est venue me rassurer hier matin. Et ce matin j’ai reçu la lettre de Maurice. Donc, Dieu soit loué.

Que vous dire de moi ? Je ne suis pas roide. J’ai… je ne sais quoi. Le bromure de potassium m’a calmé, et donné un eczéma au milieu du front. Il se passe dans mon individu des choses anormales. Mon affaissement psychique doit tenir à quelque cause cachée ? Je me sens vieux, usé, écœuré de tout. – Et les autres m’ennuient comme moi-même.

Cependant je travaille, mais sans enthousiasme et comme on fait un pensum. – Et c’est peut-être le travail qui me rend malade, car j’ai entrepris un livre insensé ?

Continuer : partie 31 sur 35