Correspondance - Tome IV

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 4/35

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Correspondance - Tome IV

George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.

 

À MICHEL LÉVY

[Paris, vers le 4 décembre 1869.]

Merci, mon cher ami ! Vous êtes un brave […]

 

– 226 –

À NOËL PARFAIT

[Paris, 6 décembre 1869.]

Le brocheur s’est trompé […]

 

À GEORGE SAND

[Paris,] mardi, 4 heures [7 décembre 1869].

Chère Maître,

Votre vieux troubadour est trépigné d’une façon inouïe. Les gens qui ont reçu de moi un exemplaire de mon roman craignent de m’en parler. – Par peur de se compromettre ou par pitié pour moi. Les plus indulgents trouvent que je n’ai fait que des tableaux, et que la composition, le dessin man-quent absolument !

Saint-Victor, qui prône les livres d’Arsène Houssaye, ne veut pas faire d’article sur le mien, le trouvant trop mauvais. Voilà. Théo est absent, et personne (absolument personne) ne prend ma défense.

Donc, (vous devinez le reste) si vous voulez vous char-ger de ce rôle-là, vous m’obligerez. Voilà. Si ça vous embête, n’en faites rien. Pas de complaisances entre nous.

Autre histoire : hier Raphaël et Michel Lévy ont entendu la lecture de la Féerie. – Applaudissements, enthousiasme.

– 227 –

J’ai vu le moment où le traité allait être signé, séance te-nante. Raphaël a si bien compris la pièce, qu’il m’a fait deux ou trois critiques excellentes. Je l’ai trouvé, d’ailleurs, un charmant garçon. Il m’a demandé jusqu’à samedi pour me donner une réponse définitive.

Puis, tout à l’heure, lettre (fort polie) dudit Raphaël où il me déclare que la Féerie l’entraînerait à des dépenses trop considérables pour lui. Enfoncé derechef ! Il faut se tourner d’un autre côté.

Rien de neuf de l’Odéon.

Sarcey a re-publié un second article contre moi. Barbey d’Aurevilly prétend que je salis le ruisseau en m’y lavant (sic).

Tout cela ne me démonte nullement. Mais, nom de Dieu, comme on est bête !

Quand venez-vous à Paris ?

Je vous embrasse.

 

4, rue Murillo, parc Monceau.

 

– 228 –

À JULES DUPLAN

[Paris,] jeudi soir [9 décembre 1869].

Rengaine tes compliments, mon cher vieux !

Nous sommes enfoncés ! Raphaël, dès le lendemain, a reculé devant la dépense.

Cependant Lévy ne m’a pas l’air d’avoir perdu tout es-poir ? Je fais des corrections excellentes (profitant de ce que Raphaël m’a dit) : un tableau supprimé, et un autre plus cor-sé.

 

Tirons de cette honte un profit pour nous-mêmes.

 

À propos de honte, ce n’est plus Mme Sandeau qui me plaint, mais Maxime.

Sur 150 personnes environ, auxquelles j’ai envoyé mon livre, il y en a tout au plus trente qui m’ont accusé réception des exemplaires. Brillent par leur mutisme : Fovard, Mme Cornu, Renan, etc.

La Province renchérit sur Paris, – car le journal La Gi-ronde m’appelle « Prudhomme ».

Mais le plus beau, c’est M. Scherer :

Oh ! dans nos bouches !

 

– 229 –

Pour en revenir à la Féerie, elle sera reçue d’ici à un mois, ou imprimée dans trois, au plus tard. Telle est ma dé-cision.

L’ange nommé Mme de Metternich m’a fait, dimanche, les compliments les plus chouettes sur L’Éducation sentimen-tale. – J’ai été aussi très content de Viollet-Le-Duc.

À dimanche, pour déjeuner.

Nous serons seuls.

Je t’embrasse.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant,] jeudi, 2 h du matin [9 décembre 1869].

Mon camarade, c’est fait. L’article partira demain. Je l’adresse à… qui ? Réponse par télégramme. J’ai envie de l’envoyer à Girardin. Mais peut-être as-tu une meilleure idée, je ne sais pas bien l’importance et le crédit des divers jour-naux. Envoie-moi un nom propre et l’adresse par télé-gramme. J’ai celle de Girardin.

Je ne suis pas bien contente de ma prose. J’ai la fièvre et une espèce d’entorse depuis deux jours. Mais il faut se hâ-ter.

Je t’embrasse.

– 230 –

G. SAND.

 

À NOËL PARFAIT

[Paris, 10 décembre 1869.]

Donnez, je vous prie, un exemplaire […]

 

À GEORGE SAND

[Paris,] vendredi, 10 heures du soir [10 décembre 1869].

Chère Maître, bon comme du bon pain,

Je vous ai, tantôt, envoyé par le télégraphe ce mot : « À Girardin. » La Liberté insérera votre article, tout de suite. – Que dites-vous de mon ami Saint-Victor, qui a refusé d’en faire un, trouvant « le livre mauvais » ? Vous n’avez pas tant de conscience que cela, vous !

Je continue à être roulé dans la fange. La Gironde m’appelle Prudhomme. – Cela me paraît neuf.

Comment vous remercier ? J’éprouve le besoin de vous dire des tendresses. J’en ai tant dans le cœur qu’il ne m’en vient pas une au bout des doigts. Quelle bonne femme vous faites, et quel brave homme ! Sans compter le reste !

 

– 231 –

Je vous embrasse.

Votre vieux troubadour.

 

Soignez l’entorse, et la fièvre et donnez-moi des nou-velles de l’un[e] et de l’autre.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant, 10-11 décembre 1869.]

Vendr. à samedi dans la nuit.

J’ai refait aujourd’hui et ce soir mon article. Je me porte mieux, c’est un peu plus clair. J’attends demain ton télé-gramme. Si tu n’y mets pas ton veto j’enverrai l’article à Ul-bach qui, le 15 de ce mois, ouvre son journal, et qui m’a écrit ce matin pour me demander avec instance un article quel-conque. Ce premier numéro sera, je pense, beaucoup lu, et ce serait une bonne publicité. Lévy serait meilleur juge que nous de ce qu’il y a de plus utile à faire : consulte-le.

Tu sembles étonné de la malveillance. Tu es trop naïf. Tu ne sais pas combien ton livre est original, et ce qu’il doit froisser de personnalités par la force qu’il contient. Tu crois faire des choses qui passeront comme une lettre à la poste, ah bien oui !

 

– 232 –

J’ai insisté sur le dessin de ton livre. C’est ce que l’on comprend le moins et c’est ce qu’il y a de plus fort. J’ai es-sayé de faire comprendre aux simples comment ils doivent lire ; car ce sont les simples qui font les succès. Les malins ne veulent pas du succès des autres. Je ne me suis pas occu-pée des méchants ; ce serait leur faire trop d’honneur.

 

De la main de Lina :

Ma mère reçoit votre télégramme et envoie son manus-crit à Girardin.

LINA.

4 heures du soir.

 

À ALFRED DARCEL

[Paris,] mardi soir, 11 heures [14 décembre 1869].

Mon cher Ami,

On me remet, à l’instant seulement, votre analyse de L’Éducation sentimentale parue dans le Journal de Rouen, il y a douze jours.

Quand j’ai eu fini de la lire, mon cri intérieur a été : « Ah ! enfin ! en voilà un qui me fait des reproches justes ! »

– 233 –

Vous êtes le seul, oui le seul (selon moi) qui ait trouvé le dé-faut capital du livre. Toute l’avant-dernière colonne (« la ré-pétition du même procédé sent un peu le système,… l’artifice de la composition », etc.) est pleine de vérité. – Donc, je vous remercie bien sincèrement.

Quant aux idées socialistes de la Vatnaz, je vous jure (et je peux vous le prouver textes en main) qu’il n’y a aucune exagération. Tout cela a été imprimé en 48. En fait de bas-bleu, j’ai connu la fleur du panier et qui ne ressemblait nul-lement à la Vatnaz.

Il en est un de notre connaissance intime, que j’ai servi le plus possible, pour qui j’ai couru, que j’ai même défendu contre vous (je vous en fais mes excuses) et qui a jugé à propos : 1° de m’écrire deux lettres fort aigres où il n’est pas plus question d’art que de géométrie, et 2° de me vitupérer violemment dans La Voix des femmes. Mais « le Sacerdoce » avant tout ! Que l’ombre d’Eugénie Niboyet le bénisse !

Mon livre est pris, généralement, à rebours. Mais dans peu de temps il paraîtra tout simple.

Votre article m’a remis en tête un vers de Boileau… à propos de l’ami dont le crayon sûr va chercher

 

L’endroit que l’on sent faible et qu’on se veut cacher.

 

Merci encore une fois et tout à vous.

4, rue Murillo, parc Monceau.

 

– 234 –

À JULES DUPLAN

[Paris, 14 décembre 1869.]

Non, mon vieux d’Avaray, il n’y a, jusqu’à présent, rien de vrai dans la note du Gaulois. C’est le résultat des intrigues de mon collaborateur. Quelque chose de pareil doit être in-séré dans diverses feuilles.

Mais d’ici à peu de jours (ce matin j’ai été chez Lévy rien que pour ça), nous saurons le dernier mot du Raphaël.

À jeudi soir, n’est-ce pas, chez le Mouton.

Ton géant.

 

Mardi soir, minuit.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant,] 14 décembre [1869].

Je ne vois pas paraître mon article et il en paraît d’autres qui sont mauvais et injustes. Les ennemis sont tou-jours mieux servis que les amis. Et puis quand une grenouille commence à coasser, toutes les autres s’en mêlent. Un cer-tain respect violé, c’est à qui sautera sur les épaules de la statue. C’est toujours comme ça. Tu subis les inconvénients

– 235 – d’une manière qui n’est pas encore consacrée par la ran-gaine [sic] et c’est à qui se fera idiot pour ne pas com-prendre. L’impersonnalité absolue est discutable, et je ne l’accepte pas absolument. Mais j’admire que Saint-Victor qui l’a tant prêchée et qui a abîmé mon théâtre parce qu’il n’était pas impersonnel, t’abandonne au lieu de te défendre. La critique ne sait plus où elle en est, trop de théories !

Ne t’embarrasse pas de tout cela et va devant toi. N’aie pas de système et obéis à ton inspiration.

Voilà le beau temps, chez nous du moins et nous nous préparons à nos fêtes de Noël en famille, au coin du feu. J’ai dit à Plauchut de tâcher de t’enlever, nous l’attendons. Si tu ne peux venir avec lui, viens du moins faire le réveillon et te soustraire au Jour de l’An de Paris. C’est si ennuyeux ! Lina me charge de te dire qu’on t’autorisera à ne pas quitter ta robe de chambre et tes pantoufles. Il n’y a pas de dames, pas d’étrangers. Enfin tu nous rendras bien heureux et il y a longtemps que tu promets.

Je t’embrasse et suis encore plus en colère que toi de ces attaques, mais non démontée et si je t’avais là, nous nous remonterions si bien que tu repartirais de l’autre jambe tout de suite pour un nouveau roman.

Je t’embrasse.

Ton vieux troubadour.

G. SAND.

 

– 236 –

À GEORGE SAND

[Paris,] vendredi soir [17 décembre 1869].

Chère Maître,

J’espère que dans huit jours, à cette heure-ci, j’arriverai chez vous. Plauchut que j’ai vu hier doit se présenter à No-hant en même temps que ma lettre ?

Votre article n’a pas encore paru dans La Liberté. J’ai fait demander à Girardin « qu’est-ce que ça voulait dire ? » Pas de réponse ! La politique, je crois, est seule cause de ce retard. – À moins qu’il n’y ait contre mon malheureux livre une conjuration d’holbachique ?

Je vous assure qu’on en veut à la personne de votre vieux troubadour. Cela est manifeste dans les articles. Heu-reusement que je ne suis pas un homme sensible !

J’ai fini ce matin les corrections de la Féerie, qui m’ont exclusivement occupé depuis six semaines. Raphaël la re-fuse. Elle va rentrer dans un tiroir, et je reprends le bon Saint Antoine.

Je n’ai eu, cette semaine, que trois éreintements (c’est peu !). Lire celui de la Revue des Deux Mondes.

Une amie, Mlle Bosquet (qui a reçu, de moi, de vrais ser-vices) m’a écrit deux lettres fort aigres, et la seconde était accompagnée d’un article dans La Voix des femmes, où elle me déchire en plein. J’aime mieux la conduite de Saint-Victor, qui au moins, lui, s’abstient.

– 237 –

Tout cela ne me fait aucune peine, mais m’étonne gran-dement.

Je vous embrasse, chère Maître.

À bientôt,

Et tout à vous.

***

Mon intention est de partir vendredi prochain par le train de 9 heures.

 

À EUGÈNE DELATTRE

[Paris,] vendredi soir [17 décembre 1869].

Ah ! saprelotte ! ça m’embête ! parce que « la semaine prochaine » je serai à Nohant, chez Mme Sand.

Donc nous ne nous verrons qu’en 1870.

Pense à mon (ou plutôt à ton) article. J’ai besoin d’être défendu. On me trépigne violemment.

À toi.

Ton G. F.

 

– 238 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant,] 17 décembre [1869].

Plauchut nous écrit que tu promets de venir le 24. Viens donc le 23 au soir, pour être reposé dans la nuit du 24 au 25 et faire réveillon avec nous. Autrement tu arriveras de Paris fatigué et endormi, et nos bêtises ne t’amuseront pas. Tu viens chez des enfants, je t’en avertis, et comme tu es bon et tendre, tu aimes les enfants. Plauchut t’a-t-il dit d’apporter robe de chambre et pantoufles, parce que nous ne voulons pas te condamner à la toilette. J’ajoute que je compte que tu apporteras quelque manuscrit. La féerie refaite, Saint An-toine, ce qu’il y a de fait. J’espère bien que tu es en train de travailler. Les critiques sont un défi qui stimule. Ce pauvre René Taillandier est aussi cuistre que la Revue. Sont-ils as-sez pudiques, dans cette pyramide ? Je bisque un peu contre Girardin. Je sais bien que je n’ai pas de puissance dans les lettres, je ne suis pas assez lettrée pour ces messieurs ; mais le bon public me lit et m’écoute un peu quand même.

Si tu ne venais pas, nous serions désolés et tu serais un gros ingrat. Veux-tu que je t’envoie une voiture à Château-roux le 23 à 4 h ? J’ai peur que tu ne sois mal dans cette pa-tache qui fait le service, et il est si facile de t’épargner deux heures 1/2 de malaise !

Nous t’embrassons pleins d’espérance. Je travaille comme un bœuf pour avoir fini mon roman et n’y plus pen-ser une minute quand tu seras là.

 

– 239 –

À JULES DUPLAN

[Paris, 18 décembre 1869.]

Ne viens pas demain, dimanche, je suis obligé de m’absenter toute la journée.

Je passerai à ton établissement un de ces jours.

Tout à toi.

Samedi, 11 heures.

 

À RAOUL-DUVAL

[Paris,] samedi soir [18 décembre 1869].

Mon cher Ami,

Je ne comprends goutte à la déplorable anecdote que vous me contez, et j’avais déjà demandé l’explication à Rouen.

Il faut que mon frère n’ait pas compris le but de la con-férence Deschanel ? Mystère !

Quoi qu’il en soit, je vous remercie DOUBLEMENT du mal que vous vous donnez pour la mémoire de mon pauvre vieux compagnon.

 

– 240 –

N’oubliez pas mardi de me dire l’adresse de M. Desch[anel], afin que j’aille lui faire une visite de remer-ciement.

Je vous attends à 11 heures, mardi, pour déjeuner. C’est convenu.

Mille poignées de main et tout à vous.

 

À JEANNE DE TOURBEY

[Paris, 19 décembre 1869.]

Ma chère et belle Amie,

Je reçois ce matin une lettre de Mme Sand où elle me dit qu’elle « bisque un peu contre Girardin ». L’absence prolon-gée de son article l’étonne, et moi aussi. D’où vient ce mys-tère ?

À quelle heure faut-il, mardi, comparaître chez vous ?

Deux baisers sur vos mains sans pareilles.

 

Dimanche, 11 h 1/2.

 

– 241 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant,] dimanche [19 décembre 1869].

Les femmes s’en mêlent aussi ? Viens donc oublier cette persécution à nos cent mille lieux (sic) de la vie littéraire et parisienne ; ou plutôt, viens t’en réjouir, car ces grands éreintements sont l’inévitable consécration d’une grande va-leur. Dis-toi bien que ceux qui n’ont pas passé par là restent bons pour l’Académie.

Nos lettres se sont croisées. Je te priais, je te prie encore de ne pas venir la veille de Noël, mais l’avant-veille de Noël pour faire réveillon le lendemain soir. La veille, c’est-à-dire le 24, voici le programme. On dîne à 6 h juste, on fait l’arbre de Noël et les marionnettes pour les enfants afin qu’ils puis-sent se coucher à 9 h. Après ça on jabote, et on soupe à mi-nuit. Or la diligence arrive au plus tôt ici à 6 h 1/2, et on ne dînerait qu’à 7 h ce qui rendrait impossible la grande joie de nos petites trop attardées. Donc il faut partir jeudi 23 à 9 h du matin, afin qu’on se voie à l’aise, qu’on s’embrasse tous à loisir, et qu’on ne soit pas dérangé de la joie de ton arrivée par des fanfans impérieux et fous.

Il faut rester avec nous bien longtemps, bien longtemps ; on refera des folies pour le Jour de l’An, pour les Rois. C’est une maison bête, heureuse et c’est le temps de la récréation après le travail. Je finis ce soir ma tâche de l’année. Te voir, cher vieux ami bien aimé, serait ma récompense, ne me la refuse pas.

G. SAND.

 

– 242 –

Plauchut est à la chasse aujourd’hui avec le prince et ne viendra peut-être que mardi. Je lui écris de t’attendre jusqu’à jeudi, tu t’ennuieras moins en voyage.

Je viens d’écrire à Girardin et de me plaindre.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 20 décembre 1869.]

Convenu ! chère Maître. Je partirai pour Nohant jeudi par le train de 9 heures du matin. – Et j’apporterai la Féerie. – Afin de la gueuler sur vos planches.

Je vais de ce pas chez le bon Plauchut voir si nous par-tons ensemble.

Quant à rester longtemps dans votre bonne compagnie, cela me sera impossible. Il faut que je sois revenu à Paris mardi au soir.

Je vous embrasse bien fort.

Votre vieux troubadour.

Lundi, 10 heures du matin.

 

– 243 –

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Paris, 22 décembre 1869.]

J’ai été bien fâché, hier, chère Madame, de ne m’être pas trouvé chez moi. Remerciez, je vous prie, M. Roger d’être venu jusque dans des quartiers si lointains.

Je pars ce soir pour Nohant où je resterai une huitaine. Dès que les ennuyeuses fêtes du Jour de l’An seront passées, je me présenterai chez vous pour vous assurer une fois de plus, chère Madame, que je suis entièrement

Vôtre.

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

Rue Murillo, 4 (parc Monceau), 22 décembre [1869].

Merci de votre bon article, chère Demoiselle. J’ai bien besoin d’être un peu défendu, car je suis attaqué avec achar-nement. Mais il en sera, je l’espère, de L’Éducation sentimen-tale comme de la Bovary. On finira par en comprendre la moralité et trouver « cela tout simple ».

Quant au succès matériel, je n’ai pas à me plaindre, mon livre se vend extrêmement bien, malgré la politique.

Mille cordialités de votre tout dévoué.

 

– 244 –

22 décembre, midi.

 

À JULES DUPLAN

[Paris, 28 décembre 1869.]

Cher Bonhomme,

Ta lettre datée du 22 m’est arrivée avant-hier à Nohant.

Tu prendras dimanche prochain les articles que tu de-mandes.

Je suis arrivé à Paris ce soir, à 6 heures. En te la souhai-tant bonne et heureuse, mon pauvre vieux !

Ton.

Mardi, 10 heures du soir.

 

À HIPPOLYTE TAINE

[Paris,] mardi soir, 10 heures [28 décembre 1869].

Mon cher Ami,

Je trouve votre lettre datée de vendredi dernier – et je n’y comprends goutte.

– 245 –

Comment ? – est-ce que, deux ou trois jours après votre invitation, je ne vous ai pas écrit pour vous dire que je ne pouvais aller dîner chez vous parce que j’allais à Nohant chez Mme Sand ? – Je suis sûr de vous avoir écrit.

Mais par ce temps de Jour de l’An la poste bat la bre-loque !

En même temps que votre billet j’en reçois un de Du-plan, daté du 22 !

J’ai à vous remercier de votre volume que j’ai balafré de coups de crayon.

Mille excuses encore une fois et tout à vous.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Paris, 28-29 décembre 1869.]

Mon Bonhomme,

Je te préviens que j’ai été chez toi il y a une douzaine de jours. La maison était fermée et la sonnette cassée. J’ai vai-nement gueulé devant ta porte et en désespoir de cause jeté une carte de visite, qui doit être sous un buisson, à gauche.

Que deviens-tu ? etc.

 

– 246 –

Quant à moi, j’ai été fort occupé par les retouches de la féerie, que j’ai cru reçue un moment et qui est, derechef, re-fusée. Puis j’ai lu toutes les injures déversées sur mon bou-quin, lesquelles forment un joli tas.

Présentement, j’arrive de Nohant et dans peu de temps je retourne à Croisset pour un mois. J’espère t’aller voir d’ici mon départ.

Adieu, pauvre cher vieux. Bon courage.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 30 décembre 1869.]

J’ai fait un bon voyage, chère Maître, le pis a été le tra-jet du Jardin des Plantes à la rue de Clichy. Les rues de Paris étaient abominables, et j’étais gelé dans mon fiacre.

Pendant toute la route je n’ai pensé qu’à Nohant. Je ne peux pas vous dire combien je suis attendri de votre récep-tion. – Quels braves et aimables gens vous faites tous ! Mau-rice me semble l’homme heureux par excellence. Et je ne puis m’empêcher de l’envier, voilà !

Bécotez de ma part Mlle Lolo. – Dont je m’ennuie extrê-mement. Mes compliments à Coq-en-bois, et à tous « les chers lubriques » dont j’ai partagé les festins. Et puisque c’est le moment des souhaits de bonne année, je vous sou-haite à tous la même continuation, car je ne vois pas ce qui vous manque.

– 247 –

Tout ce que vous pourrez trouver de meilleur pour Mme Maurice, et à vous, chère Maître,

Mille tendresses de votre vieux troubadour.

Jeudi matin, 30 décembre.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 31 décembre 1869.]

Quoique l’usage soit bien gothique, il me semble conve-nable ?

Je vous souhaite donc, Princesse, une bonne année.

Que chacun de vos désirs se réalise, que rien de fâcheux ne vous survienne, que tout enfin vous agrée, depuis les ré-solutions de la Politique jusqu’à la température du ciel ! Soyez aussi heureuse que possible.

Quand arrive cette époque, on résume, involontaire-ment, ses douze mois, comme les négociants qui font leur inventaire. Moi, je retrouve votre nom à toutes les pages de mon grand livre, Princesse, du côté des bénéfices, bien en-tendu. Voilà une comparaison piètre, dont je vous demande excuse ; ce sera une sottise de plus à jeter dans les tas, avec les autres.

 

– 248 –

N’importe, parmi tous les hommages que l’on va vous rendre et les vœux que [l’on] va vous débiter, il n’en est pas de plus profonds et de plus sincères que les miens, Prin-cesse, car je suis

Complètement à vous.

Croisset, nuit du 31 décembre.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant,] 31 décembre [18]69.

Nous espérions avoir un mot de toi ce matin. Ce froid subit est si dur, je le redoutais pour ton voyage. Nous savons que tu es très bien arrivé à Châteauroux. Mais as-tu trouvé un coupé et n’as-tu pas souffert en route ? Rassure-nous. Nous avons été si heureux de t’avoir que nous serions déso-lés si tu devais payer cette escapade hivernale.

Tout va bien ici et tous s’adorent. C’est la fin de l’année. On t’envoie ta part des baisers qu’on se donne.

G. SAND.

 

– 249 –

À UNE ACTRICE

[Paris, 1869-1870.]

J’ai vu moi-même Roqueplan aujourd’hui (et hier j’avais été chez la Guimont).

Présentez-vous à son cabinet (au Châtelet) avec ma carte ci-incluse. Vous serez reçue.

Je lui ai bien entendu chanté votre éloge.

Je ne sais à quelle heure il faut se présenter.

Mille tendresses du vieux.

Vendredi, 5 heures.

 

À EUGÈNE DELATTRE

[Paris,] samedi matin [hiver 1869-1870].

Mon cher Vieux,

Tu es bien aimable de m’avoir, hier, apporté une carte pour ta conférence. Mais le dimanche est le seul jour de la semaine où ma porte soit ouverte, et, malgré mon envie, je ne puis laisser en plan les braves gens qui viendront me voir demain.

 

– 250 –

Quelle est la page de moi que ton éloquence et ton ami-tié commenteront ?

Tout à toi.

 

À FRÉDÉRIC FOVARD

Croisset, jeudi [hiver 1869-1870 ?].

Je n’ai rien à te dire, cher Ami, et aucune consolation à te donner. Je t’embrasse. Voilà tout.

À toi.

 

À GEORGE SAND

[Paris,] lundi matin [3 janvier 1870].

Chère Maître,

Je vous ai écrit jeudi dernier pour vous dire que j’avais fait un très bon voyage. Ma lettre, par ce temps de Jour de l’An, aura eu du retard. Je n’ai pas eu de coupé. Mais j’ai été seul dans mon wagon jusqu’à Orléans. – Je ne vous ai pas assez dit combien j’avais trouvé charmante l’hospitalité de Nohant. Ce sont les meilleurs [moments] de l’an 1869, qui n’a pas été doux pour moi !

 

– 251 –

On dit que vous avez retiré votre pièce de l’Odéon. D’autre part, on annonce L’Affranchi pour le 10 janvier. J’irai voir Duquesnel mercredi, afin de savoir où ils en sont. Et ce qu’ils veulent. – Mon départ pour Croisset est subordonné à la première de L’Affranchi, et à votre présence « dans nos murs ». Dieu merci, on en a fini avec Troppmann et nous avons un ministère ! Quel bonheur !

J’ai repris mes lectures sur Saint Antoine et la Féerie est remise de côté. Voilà ! Embrassez Lolo pour moi, et n’oubliez personne dans le rappel de mes tendresses, pas même Fadet !

Tout à vous, chère maître.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 6 janvier 1870.]

Chère Maître,

J’ai vu hier Chilly et Duquesnel. Ils m’ont dit que L’Affranchi passerait irrévocablement le 17 (de lundi pro-chain en huit). Et que votre pièce serait jouée dès qu’elle se-rait prête, c’est-à-dire vers le milieu de février, au plus tard. Ils m’ont l’air de compter de moins en moins sur L’Affranchi.

Je vais donc vous voir. – Dans une douzaine de jours ?

 

– 252 –

Mille tendresses de votre vieux troubadour qui vous embrasse.

Jeudi matin.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 9 janvier [18]70.

J’ai eu tant d’épreuves à corriger, que j’en suis abrutie. Il me fallait cela pour me consoler de ton départ, troubadour de mon cœur, et d’un autre départ, encore, celui de mon abruti de Plauchemar, et encore d’un autre départ, celui de mon petit-neveu Edme, mon préféré, celui qui jouait les ma-rionnettes avec Maurice. Il est reçu à l’enregistrement, et s’en va à Pithiviers, à moins que, par protection, nous n’obtenions qu’il fasse son surnumérariat à La Châtre. Con-nais-tu M. Roy, le chef suprême de cette administration des domaines ? Si, par hasard, la Princesse le connaissait et vou-lait lui faire dire un mot en faveur du jeune Simonnet ? Je se-rais heureuse de lui devoir cette joie de famille et cette éco-nomie pour la mère qui est pauvre. Il paraît que cela est très facile à obtenir et qu’aucun règlement ne s’y oppose. Mais il faut être appuyé, un mot de la Princesse, une ligne de M. Roy et nos pleurs se changeraient en joie. Cet enfant m’est très cher. Il est si aimant et si bon ! Il a été élevé avec peine, toujours souffrant, toujours dorloté sur nos genoux, et toujours tendre et mignon. Il a beaucoup d’intelligence et il travaille bien à La Châtre, où son receveur l’adore et le pleure aussi. Enfin, fais ce que tu pourras, si tu peux quoi que ce soit.

– 253 –

On continue à abîmer ton livre. Ça ne l’empêche pas d’être un beau et bon livre. Justice se fera plus tard, justice se fait toujours. Il n’est pas arrivé à son heure, apparem-ment ; ou plutôt, il y est trop arrivé. Il a trop constaté le dé-sarroi qui règne dans les esprits. Il a froissé la plaie vive. On s’y est trop reconnu.

Tout le monde t’adore ici, et on est trop pur de cons-cience pour se fâcher de la vérité ; nous parlons de toi tous les jours. Hier, Lina me disait qu’elle admirait beaucoup tout ce que tu fais, mais qu’elle préférait Salammbô à tes pein-tures modernes. Si tu avais été dans un coin, voici ce que tu aurais entendu d’elle, de moi et des autres.

Il est plus grand et plus gros que la moyenne des êtres. Son esprit est comme lui, hors des proportions communes. En cela, il a du Victor Hugo au moins autant que du Balzac mais il a le goût et le discernement qui manquent à Hugo, et il est artiste, ce que Balzac n’était pas. – C’est donc qu’il est plus que l’un et l’autre ? – Chi lo sa ? Il n’a pas encore donné toute sa voix. Le volume énorme de son cerveau le trouble. Il ne sait s’il sera poète ou réaliste, et comme il est l’un et l’autre, ça le gêne. – Il faut qu’il se débrouille dans ses rayonnements. Il voit tout et veut tout saisir à la fois. – Il n’est pas à la taille du public qui veut manger par petites bouchées, et que les gros morceaux étouffent. Mais le public ira à lui quand même, quand il aura compris. – Il ira même assez vite, si l’auteur descend à vouloir être bien compris. – Pour cela il faudra peut-être quelques concessions à la pa-resse de son intelligence. – Il y a à réfléchir avant d’oser donner ce conseil.

 

– 254 –

Voilà le résumé de ce qu’on a dit. Il n’est pas inutile de savoir l’opinion des bonnes gens et des jeunes gens. Les plus jeunes disent que L’Éducation sentimentale les a rendus tristes. Ils ne s’y sont pas reconnus, eux qui n’ont pas encore vécu. Mais ils ont des illusions, et disent : Pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si sympathique, veut-il nous décourager de vivre ? C’est mal raisonné, ce qu’ils disent, mais comme c’est instinctif, il faut peut-être en tenir compte.

Aurore parle de toi et berce toujours ton baby sur son cœur. Gabrielle appelle Polichinelle son petit, et ne veut pas dîner s’il n’est vis-à-vis d’elle. Elles sont toujours nos idoles, ces marmailles.

J’ai reçu hier, après ta lettre d’avant-hier, une lettre de Berton qui croit qu’on ne jouera L’Affranchi que du 18 au 20. Attends-moi puisque tu peux retarder un peu ton départ. Il fait trop mauvais pour aller à Croisset ; c’est toujours pour moi un effort de quitter mon cher nid pour aller faire mon triste état ; mais l’effort est moindre quand j’espère te trou-ver à Paris.

Je t’embrasse pour moi et pour toute la nichée.

G. SAND.

 

– 255 –

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, ce 10 janvier 1870.

Ne me remerciez pas, cher Monsieur, et ami, du compte rendu de votre si intéressant roman. Je n’ai pu exprimer que bien imparfaitement tout le bien que j’en pense et l’admiration méritée que m’inspire votre talent littéraire. Je ne suis pas étonnée de l’immense succès qu’obtient votre roman, il se distingue tant de tout ce qui se publie, qu’il est impossible que tous les gens de goût ne s’empressent de le regarder comme une œuvre supérieure et exceptionnelle. On vient seulement d’achever de me lire Pierre qui roule. C’est toujours l’œuvre admirable où se reconnaît G. Sand ! Que devient-elle, donnez-m’en des nouvelles et si vous la voyez, dites-lui de ne pas m’oublier ; je pense tant à elle. Je suis bien malheureuse, mes yeux me forcent à ni lire, ni écrire, et une douleur d’irritation dans le sein gauche dont je souffrais depuis bien des années s’est augmentée et me voilà presque privée de tout travail manuel. Je me désole et désespère, et je suis si triste que je ne songe qu’à mourir. Ce n’est pas un mal, mais quel mode d’existence m’attend au-delà ? Je suis catholique, mais ce qui se passe en ce moment a un certain air d’Inquisition qui m’est antipathique. Cher Monsieur, soyez heureux que Dieu vous conserve votre mère qui est à peu près de mon âge, car je commence ma 70e année ; je dicte pourtant un roman que je voudrais achever. Je vous envoie le numéro de la Comédie contenant mon article ; tout à vous.

M.-S. DE CHANTEPIE.

 

– 256 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 11 janvier [1870].

Plauchut m’écrit ce matin que ton roman a beaucoup de succès à Paris. Je suis contente de ne m’être pas trompée.

Je t’embrasse.

G. S.

 

À GEORGE SAND

[Paris,] mercredi après-midi [12 janvier 1870].

Chère Maître,

Votre commission était faite hier à une heure. La Prin-cesse a, devant moi, pris une petite note sur votre affaire pour s’en occuper immédiatement. Elle m’a paru très con-tente de pouvoir vous rendre service.

On ne parle que de la mort de Noir ! Le sentiment géné-ral est la Peur, pas autre chose.

Dans quelles tristes mœurs nous sommes plongés ! Il y a tant de bêtise dans l’air qu’on devient féroce. Je suis moins indigné que dégoûté ! Que dites-vous de ces messieurs qui viennent parlementer munis de pistolets et de cannes à

 

– 257 – dard ! Et de cet autre, de ce Prince qui vit au milieu d’un ar-senal et qui en use ? Joli ! Joli !

Quelle chouette lettre vous m’avez écrite avant-hier ! Mais votre amitié vous aveugle, chère bon maître. Je n’appartiens pas à la famille de ceux dont vous parlez. – Moi qui me connais, je sais ce qui me manque. Et il me manque énormément !

En perdant mon pauvre Bouilhet, j’ai perdu mon accou-cheur, celui qui voyait dans ma pensée plus clairement que moi-même. Sa mort m’a laissé un vide, dont je m’aperçois, chaque jour davantage.

À quoi bon faire des concessions ? Pourquoi se forcer ? Je suis bien résolu, au contraire, à écrire pour mon agrément personnel, et sans nulle contrainte. – Advienne que pourra ! J’ai bientôt cinquante ans. Il est temps de s’amuser, c’est-à-dire de se lâcher.

Je [ne] m’en irai pas de Paris avant votre arrivée. Donc, je compte sur vous dans une dizaine de jours, n’est-ce pas ?

Amitiés à tous « les chers lubriques », force bécots de nourrice à mes deux petites amies, etc., etc.

Et à vous, toutes les tendresses du vieux troubadour.

 

– 258 –

À LÉON DE SAINT-VALÉRY

[Paris,] 15 janvier [18]70.

Monsieur, ou plutôt cher Confrère,

Vous me demandez de vous répondre franchement à cette question : « Dois-je continuer à faire des romans ? »

Or, voici mon opinion : il faut toujours écrire, quand on en a envie. Nos contemporains (pas plus que nous-mêmes) ne savent ce qui restera de nos œuvres. Voltaire ne se dou-tait pas que le plus immortel de ses ouvrages était Candide. Il n’y a jamais eu de grands hommes, vivants. C’est la posté-rité qui les fait. – Donc travaillons, si le cœur nous en dit, si nous sentons que la vocation nous entraîne. Quant au succès matériel (grand ou petit, qui doit en résulter pour nous), il est impossible là-dessus de rien présager. Les plus malins (ceux qui prétendent connaître le public) sont, chaque jour, trompés.

Il n’en est pas de même de la réussite esthétique. Ici les préjugés ont une base. Un œil exercé ne peut se méprendre absolument. J’ai lu votre Âge de cuivre, avec grande atten-tion, et je vous dis hardiment : « Faites-en d’autres ! »

Je viens donc, sans plus d’ambages, vous exprimer tout ce que je pense.

Le grand monologue du commencement m’a fort sur-pris, parce que c’est, à peu de chose près, un monologue qui existe dans une Féerie de moi, faite en collaboration avec Louis Bouilhet. C’est vous dire qu’il m’a plu, n’est-ce pas ?

– 259 –

Tous vos caractères sont vrais. – Et vous voyez juste, ce qui est le principal. – Mais vous passez à côté de situations superbes dont vous ne tirez pas parti. Vous laissez vos dia-mants par terre, sans les enchâsser, ce qui est une mala-dresse. Les exemples me viendront tout à l’heure. Il y a trop, beaucoup trop de dialogues. Pourquoi ne pas vous servir plus souvent de la forme narrative et réserver le style direct pour les scènes principales ! Tous les entretiens de votre his-toire n’ont pas eu, dans la vie, la même valeur. Ils doivent donc être présentés différemment.

Si vous aviez mis à l’indirect tout ce qui se dit chez la portière, par exemple, les dialogues avec Laurence, sans y rien changer du tout, se trouvaient exhaussés.

Pourquoi parlez-vous en votre nom ? Pourquoi faites-vous des réflexions qui coupent le récit ? Je n’aime pas les locutions comme celle-ci : « Notre héros, lecteur », etc. Une réflexion morale ne vaut pas une analyse, et quand vous en faites, des analyses, elles sont excellentes, témoin celle qui termine le n° 3.

J’aurais voulu plus de développement aux endroits princi-paux. Ainsi la soirée chez Mme Linski est trop courte par rap-port à ce qui la précède et à ce qui la suit. L’épisode du bou-quet est une chose charmante, mais gâtée par l’éternel por-tier que je rencontre une fois de plus, et qui n’est pas neuf. – L’histoire de la symphonie est une petite merveille.

Mais après les désillusions de Paris, j’aurais voulu que le contraste fût plus accusé quand il revoit la campagne. Puis, qu’après un accès bucolique, l’ignominie bourgeoise fût éga-lement plus saillante. Tout ce que je dis est dans votre livre,

– 260 – mais les seconds plans mangent les premiers. Vous vous perdez dans les dialogues. La mort de l’oncle et son enter-rement catholique, parfaits. À quoi sert la conversation avec le médecin, lequel on ne reverra plus ? Mais une fois que nous sommes chez Alice, je n’ai plus que des éloges sans restriction. La 1re représentation, et l’Épilogue surtout, cette bonne Laurence qui revient, tout cela est réussi et amusant. J’ai été littéralement empoigné.

Si, à vos articles sur moi et à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, je ne vous jugeais pas homme d’esprit, et galant homme, cette épître, cher confrère, eût été plus courte et plus louangeuse.

Je vous serre cordialement la main et suis tout à vous.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant,] 15 janvier [18]70.

L’Affranchi est pour mardi. Je travaille vite pour finir mes corrections et je pars mardi matin. Viens dîner avec moi chez Magny à 6 h. Peux-tu ? Sinon, dois-je te garder place dans ma loge ? Un mot dans la journée de mardi, à mon do-micile. Tu ne seras pas forcé d’avaler toute la représentation si elle t’ennuie.

Je t’aime et je t’embrasse pour moi et la nichée. Merci pour Edme.

G. S.

– 261 –

À GEORGE SAND

[Paris, 17 janvier 1870.]

Chère Maître,

Je ne peux dîner avec vous demain mardi (et je suis pris mêmement mercredi, jeudi et vendredi. Mais réservez-moi samedi pour dîner chez moi avec le bon Plauchut).

Vous me verrez le soir à l’Odéon dans votre loge, ou au foyer. Il serait possible que je vous amenasse Tourgueneff ?

Il faut que je m’en retourne à Croisset. Mais je recule mon départ jusqu’à lundi.

Mille tendresses de votre vieux.

Lundi, 3 heures.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 19 janvier 1870.]

Chère Maître,

J’irai vous voir demain, jeudi, de 3 à 4 heures, en sortant de la Bibliothèque impériale.

D’ici là, je vous baise sur les deux joues.

– 262 –

Mercredi, 6 heures.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris,] mercredi soir [19 janvier 1870].

Cher Ami de mon cœur,

Je ne t’ai pas vu au théâtre. La pièce applaudie et sifflée, plus applaudie que sifflée. Berton très beau, Sarah très jolie, mais point d’intérêt dans les personnages et trop d’acteurs de second plan ; pas bons. Je ne crois pas que ce soit un succès.

Je vas mieux. Pourtant je ne suis pas assez vaillante pour aller chez toi samedi et revenir de si loin par ce grand froid. J’ai vu ce soir Théo, je lui ai dit de venir dîner avec nous deux samedi chez Magny. Dis-moi donc oui, c’est moi qui te donne à dîner, et nous aurons un cabinet sans bruit. Après nous fumerons chez moi.

Plauchut n’aurait pu aller chez toi. Il était invité chez le Prince.

Un mot si c’est non. Rien si c’est oui. Je désire donc que tu ne m’écrives pas. J’ai vu Tourgueneff et je lui ai dit tout ce que je pense de lui. Il était étonné comme un enfant. Nous avons dit du mal de toi.

– 263 –

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Bade, Thiergartenstrasse, 3.

Dimanche, 30 janv[ier 18]70.

Mon cher Ami,

Dans le premier numéro d’une revue russe qui paraît à Saint-Pétersbourg, et qui se nomme Le Messager russe (c’est comme qui dirait La Revue des Deux Mondes de la Russie), il y a un énorme article sur votre livre (ce n’est que la pre-mière partie). On l’analyse par le menu et l’on raconte tout le sujet. On loue beaucoup et l’auteur et son œuvre ; cet ar-ticle a pour titre : « La nouvelle société française ». Je vous dis tout cela parce que cela peut vous intéresser, quoique vous ayez un autre martel en tête à présent.

Je quitte Bade dans 4 à 5 jours. Je vais passer deux mois à Weimar (mon adresse est : g[ran]d-duché de Saxe-Weimar, Weimar, hôtel de Russie) et je passerai par Paris avant de rentrer en Russie au mois d’avril.

Donnez-moi de vos nouvelles. Travaillez-vous ferme ? Votre Antoine me revient souvent à l’esprit. Hier soir, en me couchant, j’ai relu la scène du « Club de l’intelligence » et l’Espagnol m’a fait rire tout haut.

Dites mille choses de ma part à Mme Sand, à Du Camp et tutti quanti ; je vous serre la main de toute la force de mon amitié.

 

– 264 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris, 5 février 1870.]

Je ne te vois pas. Tu passes à l’Odéon et quand on me dit que tu es là, je cours et ne te trouve plus. Dis-moi donc un jour où tu viendras manger ma côtelette.

Ton vieux troubadour éreinté qui t’aime.

 

À NOËL PARFAIT

[Paris, 7 février 1870.]

Mon cher Ami,

Tourgueneff m’écrit […]

 

À GEORGE SAND

[Paris,] nuit de samedi, 2 heures [12 février 1870].

Chère Maître,

Je viens d’apprendre à l’Odéon que vous étiez malade, et que votre médecin vous défendait de parler et de recevoir. J’aime à croire qu’il y a de l’exagération dans ce qu’on m’a dit ? Est-ce simplement une forte grippe ?

– 265 –

Donnez-moi ou faites-moi donner de vos nouvelles.

La représentation de ce soir a très bien marché. – Je suis exténué et je vais, enfin, rester au coin de mon feu – avec saint Épiphane !

Je vous embrasse.

Votre vieux troubadour.

 

À JULES TROUBAT

[Paris, 12 février 1870.]

Mon cher Ami,

1° Je suis exténué par une forte grippe et 2° par le mal que je me suis donné pour la représentation de ce soir à l’Odéon. Mais d’ici à samedi prochain tout cela, je l’espère, aura disparu. Donc, comptez sur moi (sauf avis contraire). À 2 heures samedi vous me verrez.

D’ici là tout à vous.

 

Nuit de samedi, 2 heures.

 

– 266 –

À IVAN TOURGUENEFF

[Paris,] 14 février [1870].

Rue Murillo, 4, parc Monceau.

Mon cher Ami,

Vous êtes bien bon de m’indiquer un journal où l’on fait l’éloge de mon malheureux livre ! Car je ne suis pas étouffé sous les roses. Vous m’aviez parlé aussi d’une revue berli-noise ? Je voudrais en savoir le titre. Tout cela pour Lévy, bien entendu.

Je trouve (je ne vous le cache pas) qu’on a été injuste envers moi. Rien n’est plus sot que de se prétendre incom-pris. C’est ce que je pense néanmoins. Habent sua fata libelli, comme dit Horace, – et Prudhomme.

Les études sur le bon M. Antoine (dont vous vous in-quiétez) ont été suspendues pendant quinze jours, passés exclusivement à organiser une représentation à l’Odéon, pour le monument de Bouilhet. Je suis le président de la commission de souscription, et j’ai dû, à tous les titres, m’occuper de la chose afin d’avoir le plus d’argent possible. Pendant deux semaines, et malgré une forte grippe, j’ai fait des courses dans Paris, sept heures de fiacre par jour ! et quel agacement nerveux ! Tout a bien marché, Dieu merci, et c’est fini !

On est venu de la part du théâtre de la Gaîté me deman-der ma féerie, Le Château des cœurs. Je la lirai dès que j’aurai le larynx débrouillé.

 

– 267 –

Et vous, cher et grand ami, que faites-vous ? Que rêvez-vous ? Qu’écrivez-vous ? Quand vous reviendrez à Paris, faites en sorte d’y rester plus longtemps !

Les moments que j’ai passés avec vous dernièrement ont été les seules bonnes heures que j’aie eues depuis huit mois ! Vous n’imaginez pas ma solitude intellectuelle ! c’est pourquoi je saute sur vous avec avidité, dès que votre per-sonne se présente.

Ma noble patrie devient de plus en plus stupide. La bê-tise générale influe sur les individus. Chacun se range, peu à peu, au niveau de tous.

Vous me semblez un homme heureux, vous, – et je vous porterais envie si je ne vous aimais fortement.

Je vous embrasse.

Votre

 

À MONSIEUR HUBERT ?

[Paris,] mardi 15 [février 1870].

Cher Monsieur,

Je prie M. Boulet de venir chez moi parce qu’il m’est impossible de sortir d’ici à quelques jours (j’ai un clou au vi-sage).

– 268 –

Autre raison : une lecture de trois heures est fatigante. Il me serait pénible de la faire autre part que chez moi. – J’indique à M. Boulet samedi prochain.

Ne m’avez-vous pas demandé à en être ? En ce cas-là, regardez-vous comme invité.

Alexandre Dumas ne désire-t-il pas entendre la chose ?

Un mot de réponse, je vous prie et croyez-moi, Mon-sieur,

Vôtre.

 

Rue Murillo, 4, parc Monceau.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 15 février 1870.]

Chère Maître,

Je vous ai écrit, dans la nuit de samedi, pour avoir de vos nouvelles. Pourquoi n’ai-je pas de réponse ? ça m’inquiète.

 

– 269 –

Je suis encore bien fatigué. – Ma grippe est passée. Mais j’ai un clou au milieu du visage qui me défigure complète-ment.

Je me chauffe, je roupille, et je pense à vous.

 

Mardi après-midi.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris,] mardi soir [15 février 1870].

Mon troubadour,

Nous sommes deux patraques. Moi j’ai eu une bronchite sérieuse et je sors de mon lit. Me voilà guérie, mais je ne sors pas encore de ma chambre. J’espère reprendre, dans deux jours, mon travail à l’Odéon.

Guéris-toi, ne sors pas, à moins que le dégel ne soit sé-rieux.

Ma pièce est pour le 22. J’espère bien te voir ce jour-là. Et, en attendant, je t’embrasse et je t’aime.

G. SAND.

 

– 270 –

À GEORGE SAND

[Paris,] jeudi, 3 heures [17 février 1870].

Parbleu ! certainement ! oui ! j’irai à la 1re de L’Autre. Quand même je devrais garder l’emplâtre qui me dégrade actuellement la trombine. Je suis hideux ! Mais je me repose, tout en me livrant à l’étude des gnostiques.

C’est un mauvais jour le 22, car c’est un mardi Mais ce sera sans doute mercredi ou jeudi. Dès que la chose sera ir-révocable, faites-le moi savoir.

Prenez garde au froid. Je vous embrasse comme je vous aime, chère bon maître, c’est-à-dire très fort.

 

À PHILIPPE LEPARFAIT

[Paris, 17 février 1870.]

Caudron et Malenfant qui sont revenus à Rouen lundi te donneront des détails.

Je suis accablé de fatigue. J’ai la grippe et un clou sous l’œil gauche.

Écris toi-même à d’Osmoy.

Je t’embrasse.

 

– 271 –

C’est samedi après-demain ou au commencement de la semaine prochaine que je dois dire la Féerie, à la Gaîté. Ces MM. de la direction sont venus chez moi me la demander.

 

À JULES TROUBAT

[Paris, 17 février 1870.]

Mon cher Ami,

Je suis désolé, mais j’ai un clou sous l’œil gauche qui me fait souffrir et me rend hideux. Sera-t-il passé samedi ? J’espère que oui, mais je n’en suis pas sûr.

Donc si vous ne me voyez pas, ne m’en voulez point et plaignez-moi.

Tout à vous.

 

Jeudi.

 

– 272 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] samedi, 9 h 1/4 [19 février 1870].

Merci de la Bible, mon loulou, et des billets de banque, aussi !

Quant à la Féerie, je suis ÉREINTÉ, mais non découragé ! Oh ! pas du tout ! Elle sera jouée, un jour ou l’autre ; et elle aura un grand succès ! Seulement, d’ici là, j’aurai encore bien des fatigues.

Grâce à l’ordonnance du père Cloquet, mon visage s’améliore.

Je n’irai demain ni chez la Princesse, ni chez Mme de Païva où j’étais convié à dîner.

J’ai fait dire à Mme Sand de me donner ou de me retenir deux balcons pour sa première. Et j’ai reçu d’Abbatucci, le conseiller d’État, le billet ci-joint, ce qui vous prouvera, ma belle dame, qu’on a pensé à vous. Ah ! – non ! on n’aime pas sa nièce ! C’est convenu.

Ton vieux rébarbaratif qui te bécotte.

Embrasse ta bonne-maman pour moi.

 

– 273 –

À JULES TROUBAT

[Paris, 19 février 1870.]

Impossible d’être des vôtres, cher Ami ! Non seulement j’ai un clou, mais tout un côté du visage enflammé, et de plus, re-grippe !

Plaignez-moi.

Tout à vous.

 

Samedi matin, 10 heures.

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Weimar, hôtel de Russie.

Ce 20 février [18]70.

Mon cher Ami,

L’article que M. Julian Schmidt écrit sur L’Éducation sen-timentale n’a pas encore paru dans les Preussische Jahrbücher ; dès qu’il sera publié je vous l’enverrai. – Si vous y tenez, je lui demanderai de vous envoyer son article sur Madame Bovary. – Il a paru l’année passée. – Le second nu-méro du Messager de l’Europe (russe) que je viens de rece-voir renferme la seconde et dernière moitié de l’article dont

– 274 – je vous ai parlé, et qui est plutôt un résumé très détaillé du roman. – On trouve également que la femme remplit une trop grande part dans la vie de Frédéric, et l’on se demande si tous les jeunes Français sont ainsi. – Oui, certainement, on a été injuste envers vous : mais c’est le moment de se raidir et de jeter à la tête des lecteurs un chef-d’œuvre. – Votre An-toine peut être ce pavé-là. Ne vous y attardez pas trop : c’est mon refrain. – Il ne faut pas non plus oublier qu’on mesure les gens d’après la mesure qu’ils ont donnée eux-mêmes, et vous portez la peine de votre passé. Vous avez de l’énergie, vous : El hombre debe ser feroz, dit un proverbe espagnol, et l’artiste surtout. Votre livre n’aurait-il empoigné qu’une di-zaine de gens ayant une certaine valeur, que c’est déjà assez. – Vous comprenez que je vous dis tout cela non pas pour vous consoler, mais pour vous exciter.

Je suis ici depuis une quinzaine de jours, et ma seule préoccupation est de me réchauffer. Les maisons sont mal bâties ici, et les poêles en fer ne valent rien. – Vous verrez une toute petite machine de moi dans le numéro de mars de la Revue des Deux Mondes. C’est bien peu de chose. Je tra-vaille à quelque chose de plus conséquent, c’est-à-dire que je me prépare à travailler.

J’irai à Paris avant de retourner en Russie : ce sera vers la fin d’avril. – J’y resterai bien une dizaine de jours, nous nous verrons souvent.

Si vous voyez Mme Sand, dites-lui mille bonnes choses de ma part. Saluez Du Camp et la famille Husson.

Je vous embrasse et vous dis : Courage ! Vous êtes Flaubert après tout.

– 275 –

Votre

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris,] dimanche soir [20 février 1870].

Je suis sortie aujourd’hui pour la première fois. Je vas mieux, sans être bien. Je suis tourmentée de n’avoir pas de nouvelles de cette lecture de la Féerie. Es-tu content ? ont-ils compris ?

L’Autre passera jeudi, vendredi au plus tard. Ton neveu et ta nièce iront-ils aux fauteuils de galerie ou de balcon ? Impossible d’avoir une loge. Si oui, un mot et je t’enverrai ces places, sur mon lot, qui comme toujours, ne sera pas brillant.

Ton vieux troubadour.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 21 février 1870.]

Chère Maître,

Je n’ai pas trop la tête à moi, à cause de tout ce qui m’arrive.

 

– 276 –

Jules Duplan, un ami très intime (mon plus intime avec Bouilhet), un bon vieux confident qui m’était dévoué comme un chien, est en train de mourir ou ne vaut guère mieux.

J’ai un joli eczéma sur la figure.

Mon domestique qui a un rhumatisme articulaire est couché dans ma salle à manger.

La Féerie a été, derechef, refusée, quoiqu’on la trouve « très bien ».

J’envoie votre lettre à ma nièce. Quant à moi, je ne sais pas si je pourrai aller à votre première.

Je suis physiquement brisé, broyé ! Et le moral est en-core pire.

Ayez l’obligeance de dire à Duquesnel que je le remer-cie. Je lui écrirai ou j’irai le voir dès que je le pourrai.

Je vous embrasse.

Tout à vous.

 

Je vous enverrai demain la réponse pour les places.

 

– 277 –

À GEORGE SAND

[Paris, 22 février 1870.]

Galerie ou balcon, peu importe, chère Maître.

N.B. – Si la représentation n’avait lieu que vendredi, n’envoyez aucun billet par la raison que ma nièce ne sera pas à Paris.

Elle me charge de vous remercier beaucoup.

Je vous embrasse.

 

Mon pauvre ami est de plus en plus mal. Je retourne près de lui.

Dans quel piètre état sont les nerfs de votre vieux trou-badour !

Mardi, 3 heures.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris, 22 février 1870.]

C’est pour vendredi. Donc je dispose des deux fauteuils que je destinais à ta nièce.

– 278 –

Si tu as un moment de répit et que tu entres à l’Odéon ce soir-là, tu me trouveras dans la loge de l’administration, avant-scène rez-de-chaussée.

J’ai le cœur gros de tout ce que tu me dis. Te voilà en-core dans le noir, dans le triste, dans le chagrin. Pauvre cher ami ! espérons encore que tu sauveras ton malade. Mais tu es malade aussi, et je me tourmente bien pour toi, j’en suis tout accablée ce soir, au reçu de ton billet, et n’ai plus le cœur à rien.

Un mot quand tu peux, pour me donner de tes nou-velles.

G. SAND.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 24 février 1870.]

Chère bon Maître,

Il me sera impossible d’aller demain à votre 1re.

Je prie Plauchut de venir samedi matin m’en donner des nouvelles.

Je vais me décider à mettre mon pauvre larbin dans une maison de santé, car dans peu de temps, si je continuais,

 

– 279 – c’est moi qu’il faudrait y mettre. Je ne peux plus monter les escaliers, mais dès que je serai seul, et tranquille, j’irai bien.

Mon petit Duplan est toujours extrêmement malade. Hier soir pourtant, on avait un peu d’espérance. La vie est décidément « une froide plaisanterie », comme disait M. de Voltaire.

Et vous ? la grippe est-elle tout à fait passée ? Comme j’ai envie de vous voir !

Bonne chance pour demain.

Je vous embrasse très fort.

Jeudi matin.

 

À JULES DUPLAN

[Paris, 1870 ?]

Pas n’est besoin, je pense, de te dire que je t’attends demain pour déjeuner.

Continuer : partie 5 sur 35