Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
M. Chouillon est parti chercher sa, ou ses filles. Peut-être Caro reviendra-t-elle avec lui ?
Depuis dimanche nous n’avons plus de Prussiens à Croisset, ils sont à Dieppedalle. Ceux des campagnes re-fluent dans Rouen. Vont-ils y rester ?
On dit qu’on se bat dans Paris. C’est le commencement du 5e acte. Je regrette que les Prussiens n’aient pas détruit
– 464 – complètement la capitale. J’aimerais mieux qu’il n’y eût plus qu’une grande place noire. À quoi bon vivre, maintenant !
Je me suis retiré le ruban rouge, et ceux qui continuent à le porter me semblent de fiers impudents. Car les mots honneur et français sont incompatibles.
Quand donc serai-je crevé !
Mais je vous emmerde.
Adieu.
Gve.
Le voyage de Rouen à Dieppe ne sera pas commode pour ma mère. – Mais elle le fera malgré tout. – Ne nous an-noncez le retour de Caro que lorsque vous en serez bien sûr.
Je conduirai ma mère à Neuville. Mais je n’y resterai pas longtemps, afin de ne pas vous fatiguer par mon intolérable compagnie. Je me suis si à charge à moi-même que je dois assommer les autres ! Mon frère depuis trois jours est pire que moi.
***
On va maintenant de Rouen à Paris.
– 465 –
À EDMOND DE GONCOURT
[Rouen, 1er février 1871.]
Êtes-vous tué ?
Comme j’ai pensé à vous, depuis quatre mois !
Il m’est impossible de bouger de Rouen, à cause de ma mère. Dès que ma nièce sera revenue d’Angleterre je ferai le voyage de Paris.
Envoyez-moi de vos nouvelles et de celles de nos amis, de Théo particulièrement.
À vous, je vous embrasse.
Quai du Havre, 9.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Rouen] quai du Havre, 9.
Mercredi, 1er [février 1871].
Vivez-vous encore ?
Moi, je suis mourant de chagrin.
– 466 –
Mais je n’ai pas le droit de vous parler de mes souf-frances, car les vôtres ont dû dépasser tout ! J’ai à peine la force de vous demander de vos nouvelles. Amitiés à M. Roger.
Il m’est impossible de bouger de Rouen.
À ERNEST COMMANVILLE
[Rouen,] vendredi (3 heures), 3 février [1871].
Mon cher Ernest,
Je sais (par M. Brière) que Dieppe est plein de Prussiens.
Vous devez en avoir chez vous ?
D’après votre lettre du 30, Caro doit maintenant être re-venue (puisque vous lui aviez dit de prendre le premier pa-quebot de Newhaven, qui marche depuis plusieurs jours). Mais peut-être lui avez-vous donné contrordre ? Enfin qu’y a-t-il et que décidez-vous ?
Nous sommes prêts à partir. – Et ma mère est arrivée au paroxysme de l’impatience. J’ai peine à la retenir. Si elle pouvait s’en aller toute seule, elle ferait le voyage à pied !
Si les Prussiens sont chez vous, voulez-vous que j’aille chercher Caro, que je vous ramènerais le surlendemain. Car
– 467 – je pense que vous ne voudrez pas bouger de Dieppe tant qu’ils y seront.
Nous pouvons bien, ma mère et moi, nous installer dans un hôtel pour quelques jours, si Neuville est plein de Prus-siens.
J’ai eu hier une belle venette. On m’avait dit que les troupes françaises ne voulaient pas s’en aller de Dieppe, et qu’on s’y battait.
Les deux fils Pouchet sont arrivés de Paris, en bonne santé.
Lapierre a failli aller en prison et en est quitte pour 2 mille francs.
Répondez-moi poste pour poste, mais j’espère que d’ici à dimanche j’aurai de vous une lettre pour nous dire « Arri-vez. »
Pourvu que vous n’ayez pas écrit à Caro de rester là-bas jusqu’à la paix définitive !
À vous.
Gve.
Croisset est (maintenant) dégagé.
– 468 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 4 février [18]71.
Tu ne reçois donc pas mes lettres ? Écris-moi, je t’en prie, un seul mot : Je me porte bien. Nous sommes si in-quiets !
À Paris ils vont tous bien.
Nous t’embrassons.
G. SAND.
À RAOUL-DUVAL
[Rouen ?] samedi soir, minuit [7 février 1871].
Mon cher Ami,
Voici ce que je voulais vous dire :
Je vous considère tellement et je vous crois un avenir politique tellement beau que je regarde comme une bonne fortune pour vous votre démission de candidat.
La prochaine Chambre sera, quoi qu’elle fasse, maudite. Si elle vote la résistance on lui reprochera son entêtement ; si elle se déclare pour la paix on l’accusera de lâcheté. Reste
– 469 – un troisième terme le plébiscite. Mais le plébiscite ne sera pas adopté. – On ne peut rien faire d’efficace maintenant.
Les conservateurs de Rouen, en vous méconnaissant, se discréditent eux-mêmes, puisque vous avez été leur repré-sentant actif. Sans s’en douter, ils donnent raison à leurs ad-versaires.
Vous avez le beau rôle. Gardez-le.
Tout cela nous prouve que bourgeois et socialistes sont à fourrer dans le même sac. La France succombe sous son immense bêtise. Je crois cette maladie irrémédiable et j’en meurs de chagrin.
Quant à vous, cher ami,
1° Pourquoi n’avez-vous pas le chic de Rouen ?
2° Pourquoi êtes-vous riche ?
3° Pourquoi êtes-vous intelligent ?
4° Pourquoi êtes-vous brave ?
5° Pourquoi avez-vous des culottes de tricot ?
6° Pourquoi n’êtes-vous pas un pignouf ?
Tant pis ! c’est bien fait !
Mille félicitations derechef et tout à vous.
– 470 –
Je me demande présentement qui est-ce qui succédera au Comte de Paris ?
Notez que l’Empire ne nous a rien appris, puisque la France rêve encore un Sauveur.
Ceux qui ne veulent pas de Sauveur croient à la puis-sance d’une abstraction, à la magie mystique d’un mot. C’est là ce qui a fait la présente république, idolâtrée d’un côté, et néant de l’autre. Voilà notre bilan, le tout ayant, pour subs-tratum, le péché capital appelé l’Envie, lequel est la base de la démocratie. – Ah ! si la France s’en guérissait !…
À GEORGE SAND
Neuville près Dieppe.
Mercredi 15 février [1871].
Chère Maître,
Je reçois votre lettre du 4, à l’instant. Je n’en ai pas reçu d’autres. – Celle-ci vous parviendra-t-elle ? j’en doute ?
Je vis encore. – Mais je n’en vaux pas mieux. – Cepen-dant je n’ai aucun malheur personnel à déplorer.
Mille tendresses pour vous et les vôtres.
– 471 –
Le vieux troubadour.
Je vous écrirai, dès qu’on pourra s’écrire, et espérons que nous nous retrouverons bientôt à Paris, quoique le pauvre Paris !…
***
À LÉONIE BRAINNE
Chez M. Commanville, Neuville, Dieppe.
Samedi soir, 18 [février 1871].
Je n’ai rien à vous dire, si ce n’est que je m’ennuie de vous et qu’un petit bout de votre écriture me ferait grand plaisir.
Vous savez sans doute que nous avons été, ici, forte-ment menacés du pillage. Ces messieurs (tous charmants) ont saccagé la maison de quatre conseillers municipaux ! Il a fallu encore une fois ré-inhumer les choses auxquelles on te-nait !
Nous avons su, ce matin, qu’on nous faisait grâce de la contribution de guerre ! – Et la poste arrêtée hier remarche, jusqu’au moment où on la ré-arrêtera.
– 472 –
Décidément, Rouen me paraît une forte ville ! La clé-mence de Guillaume est-elle due à la députation dont R[aoul]-Duval faisait partie ? Allons-nous avoir bientôt la tranquillité ! Pourra-t-on revivre ?
La vue de ma petite nièce m’a fait du bien, et j’ai re-commencé (ou plutôt, j’ai taché de recommencer) à travail-ler. Mais la caboche est encore bien faible.
Ma mère et moi nous parlons souvent de nos bons amis de la rue de la Ferme. – Que serions-nous devenus sans eux, pendant cet abominable hiver ! J’espère les revoir, dès que la paix sera faite.
En attendant ce plaisir-là, je baise, Madame, les deux côtés de votre jolie mine, si vous voulez bien le permettre, et suis sincèrement et sans blague aucune
Tout à vous.
Gve.
Déposez-moi aux pieds de Mme Lapierre.
***
P.-S. Demandez donc à son mari si c’est réellement à 4 heures ou à 4 h 1/2 qu’on a battu le rappel ?
– 473 –
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Neuville, près Dieppe,] samedi soir [18 février 1871].
Je ne vous ai pas écrit parce que nous avons été du 5 décembre au 1er février complètement bloqués, comme dans une ville assiégée. Il était difficile de voyager dans un rayon de cinq lieues. On a été pendant un mois sans pouvoir correspondre de Rouen à Dieppe !
Vous dire ce que j’ai souffert est impossible ; tous les chagrins que j’ai eus dans ma vie, en les accumulant les uns sur les autres, n’égalent pas celui-là. Je passais mes nuits à râler dans mon lit comme un agonisant ; j’ai cru par mo-ments mourir et je l’ai fortement souhaité, je vous le jure. Je ne sais pas comment je ne suis pas devenu fou ! Je n’en re-viendrai pas ! à moins de perdre la mémoire de ces abomi-nables jours.
J’ai été chassé de Croisset par les Prussiens qui, pendant quarante-cinq jours, ont occupé tous les appartements. Ils étaient dix, dont trois officiers, sans compter six chevaux. À Rouen, où nous nous étions réfugiés ma mère et moi, nous en avons eu quatre ! Le conseil municipal, dont mon frère fait partie, a délibéré sous les balles de l’aimable peuple. – On a même cru, dans la ville, pendant une heure, que mon frère était tué.
Ici à Dieppe (où j’ai amené ma mère depuis que sa pe-tite-fille est revenue d’Angleterre) nous avons été cette se-maine menacés du pillage, et ces messieurs ont saccagé les maisons de quatre conseillers municipaux. Il a failli, de nou-veau, enfermer dans la terre les objets précieux ! Pendant ce
– 474 – temps-là, nous étions menacés à Croisset d’un sort pareil. Mais tout ce qui se passe depuis l’armistice n’est rien. Le pire a été les premiers temps de l’occupation. Tout ce que vous avez lu n’en donne aucune idée. – Je fais des efforts pour n’y plus penser. Cela m’est impossible.
J’ai eu une lettre d’Edmond de Goncourt qui me donne des nouvelles de Théo (tous deux vont bien).
Dumas, que je vois souvent, m’a donné des vôtres, dès que je suis arrivé ici, c’est-à-dire il y a dix jours. Son conseil est bon. N’essayez pas de revenir à Paris, maintenant. Ce se-rait imprudent.
Nous nous réjouissons tous les deux à l’idée d’aller bien-tôt vous faire une petite visite. Comme vous revoir me dé-tendra le cœur !
J’imagine que la paix sera signée d’ici à cinq ou six jours ? Voilà le père Thiers, président de la République, maintenant ! La gardera-t-il, ou la livrera-t-il aux Orléans ? Ah ! que mon époque m’ennuie !
Il me semble que cette guerre dure depuis cinquante ans ! que toute ma vie jusqu’à elle n’a été qu’un songe, et qu’on aura toujours les Prussiens sur le dos.
J’ai voulu me remettre au travail, mais j’ai encore la tête trop faible. Ma meilleure occupation, c’est de rêver au passé, où votre figure fait, pour moi, une grande lumière douce.
Patience, et courage ! Peut-être que dans quelques mois nous causerons de tout cela rue de C[ourcelles].
– 475 –
À vous fortement et tendrement.
G.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 22 février [1871].
J’ai reçu ta lettre du 15 ce matin ; quelle épine cruelle elle m’ôte du cœur ! On devient fou d’inquiétude à présent, quand on ne reçoit pas de réponse. Espérons que bientôt nous pourrons causer et nous raconter « l’absence ».
J’ai eu aussi la chance de ne perdre aucun des mes amis jeunes et vieux. Voilà tout ce qu’on peut se dire de bon. Je ne regrette pas cette république-ci ; elle a été la plus ratée de toutes, la plus malheureuse à Paris, la plus inepte en pro-vince. D’ailleurs je l’aurais aimée que je ne regretterais rien, pourvu que cette odieuse guerre finisse !
Nous t’aimons et nous t’embrassons tendrement.
Je ne me hâterai pas d’aller à Paris, il est pestilentiel pour quelque temps encore.
À toi.
– 476 –
À LÉONIE BRAINNE
Neuville près Dieppe, chez M. Commanville.
Lundi soir, 27 février [1871].
Votre lettre si charmante mériterait une réponse… soi-gnée ! – Mais je suis si énervé que j’ai à peine la force de vous écrire ! Le télégramme parvenu ce matin à Dieppe est incompréhensible. Nous ne savons pas si l’armistice est pro-longé jusqu’au 2 ou jusqu’au 12 !
En attendant, ces MM. démolissent le parapet de la je-tée, pour y établir des canons.
J’ai peur qu’on ne se flanque à Bordeaux de fortes ca-lottes et qu’on n’y détruise l’ouvrage de Thiers ?
Le voyage de Paris ne me paraît pas encore si facile ! puisqu’il faut pour l’effectuer : 1° un permis prussien et 2° se priver de ses bagages. – Donc, ma belle amie (et chère Ma-dame), il nous faut attendre encore quelque temps.
J’ai lu le plaidoyer de Duval. – C’est un morceau ! et Rouen est vengé.
Je tâche de travailler un peu. – Impossible et je ne suis pas plus gai que cet hiver !
Remerciez bien Lapierre de sa bonne lettre.
Dites-moi, tout de suite, ce que vous devenez.
– 477 –
Je vous baise les deux mains, très longuement, et suis entièrement
Votre Gve.
Vous savez (ou ne savez pas) que je r’ai six Prussiens à Croisset !
Et à la rue de la Ferme, y en a-t-il ?
« L’ami Fl. » présente à Mme Lapierre ses respects avec les tendresses de la casquette de loutre !
Dès que mon logis sera libre et que nous aurons une so-lution quelconque, je reviendrai.
À LÉONIE BRAINNE
[Dieppe, 4 mars 1871.]
Je ne trouve pas ça gentil d’oublier « l’ami Fl. », il vous a écrit, au commencement de cette semaine. Vous n’avez donc pas reçu sa lettre ? Êtes-vous malade ou partie vers Pa-ris ? – Sans lui !
Pour quitter la tournure indirecte qui est trop noble, je vous dirai que je serais maintenant à Rouen, si je ne restais à Dieppe jusqu’à jeudi ou vendredi pour garder ma nièce et
– 478 – ma mère, car nous avons encore des Prussiens ici, et mon neveu est en voyage. Dès qu’il sera revenu, vous me verrez accourir, pour vous dire de vive voix
Que je suis tout à vous.
Gve.
Samedi 4 mars 71.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Dieppe,] samedi 4 mars [1871].
Eh bien ? c’est fini ! La honte est bue ! mais pas digérée. Comme j’ai pensé à vous mercredi ! et comme j’ai souffert ! Toute la journée j’ai vu les faisceaux des Prussiens briller au soleil dans l’avenue des Champs-Élysées. Et j’entendais leur musique, leur odieuse musique, sonner sous l’Arc de Triomphe ! L’homme qui dort aux Invalides devait s’en re-tourner, de rage, dans son tombeau !
Dans quel monde nous allons entrer ! Dumas, que j’ai vu hier (et qui doit être avec vous maintenant), m’a dit que Pa-ris était inhabitable !
Il faut, pourtant, que j’y aille, afin d’avoir des habits, car je suis presque en guenilles. Puis, j’irai vous voir. Mais les chemins de fer me paraissent peu commodes, et je revien-drai ici, probablement, pour prendre la voie de mer.
– 479 –
Je m’étonne de tout ce qu’on peut souffrir sans mourir. Personne n’est plus ravagé que moi par cette catastrophe. Je suis comme Rachel « Je ne veux pas être consolé. » Je tâ-cherai de m’habituer au Désespoir-Fixe.
Et voilà le soleil qui brille comme en plein été ! Quelle ironie ! et comme la nature se moque de nous !
Quand Giraud sera revenu près de vous, dites-lui bien que je le plains avec tout ce qui me reste de larmes !
À bientôt, n’est-ce pas ? Et plus que jamais et toujours, croyez, je vous prie, à l’affection profonde de votre
Gve.
À CLAUDIUS POPELIN
[Dieppe, 4 mars 1871.]
Mon cher Popelin,
Vos lettres me sont enfin parvenues ! J’ai vu hier Du-mas, qui m’a donné de vos nouvelles. Il m’a appris la mort du fils de Giraud. Pauvre homme ! quel coup !
Il y a huit ou dix jours, je lui avais adressé une lettre pour la Princesse. L’a-t-elle reçue ?
Voudrez-vous lui transmettre le billet ci-inclus ?
– 480 –
J’espère vous embrasser dans quelques jours.
Tout à vous.
Samedi 4 mars.
À FRÉDÉRIC FOVARD
[Dieppe,] vendredi 10 mars [1871].
Donne-moi donc de tes nouvelles ! et de celles de Maxime ? Où est-il ?
Je suis encore en vie ! mais j’ai cru mourir de chagrin ! Quelle année !
Tu me verras peut-être à Paris dans une quinzaine ?
Réponds-moi à Croisset.
Tout à toi.
Vendredi 10 mars.
– 481 –
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Dieppe,] vendredi 10 mars [1871].
Eh bien, la honte est bue ! Mais non digérée, n’est-ce pas ? […]
À ALEXANDRE DUMAS FILS
[Dieppe,] vendredi soir, 11 heures [10 mars 1871].
Mon cher Ami,
Encore un accroc !
J’apprends à l’instant que j’ai 40 Prussiens (vous lisez bien, c’est quarante). Ils y séjourneront jusqu’à dimanche soir. Or, comme j’ai besoin d’aller dans ce lieu empesté (et d’y rester quatre ou cinq heures) avant de me mettre en route, je ne partirai de Dieppe que lundi !
Donc, faites le voyage de Bruxelles sans moi, car je n’ose plus vous prier de m’attendre. Je vous ferais droguer jusqu’à mercredi, puisque je ne serais prêt à partir de Rouen que ce jour-là.
Tout à vous et mille excuses.
– 482 –
À MARIE RÉGNIER
Dieppe, 11 mars 1871.
Chère Madame,
Votre lettre datée de Rennes, 17 février, m’est arrivée ici, après beaucoup de détours et de retards. Voilà pourquoi je ne vous ai pas répondu plus vite. Et puis, j’étais tellement accablé (je le suis encore) que je n’avais pas la force de prendre une plume. Je ne crois pas que personne ait été, plus que moi, désespéré par cette guerre. Comment n’en suis-je pas mort de rage et de chagrin !
J’étais comme Rachel, je ne « voulais pas être consolé » et je passais mes nuits assis dans mon lit, à râler comme un moribond. J’en veux à mon époque de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle. Quelle barbarie ! quelle reculade ! Je n’étais guère progressiste et humanitaire cepen-dant ! N’importe, j’avais des illusions ! Et je ne croyais pas voir arriver la Fin du monde. Car c’est cela ! nous assistons à la fin du monde latin. Adieu tout ce que nous aimons ! Paga-nisme, christianisme, muflisme. Telles sont les trois grandes évolutions de l’humanité. Il est désagréable de se trouver dans la dernière. Ah ! nous allons en voir de propres ! Le fiel m’étouffe . Voilà le résumé.
Quant à mes pénates dont vous vous informez et qui me sont devenus odieux, ils ont été souillés pendant quarante-cinq jours par dix Prussiens, sans compter quatre chevaux, plus par six autres pendant six jours, et actuellement il n’y en a chez moi rien que quarante. Oui, quatre fois dix ! Vous avez bien lu !
– 483 –
Je m’étais réfugié à Rouen, dans un appartement à ma nièce, où j’en ai six, etc.
Mais tout cela n’est rien comparativement à ce que vous avez souffert. Je sais que ces messieurs se sont amusés avec vos robes. On n’est pas plus drôle. Pauvre Mantes !
Ce n’est pas parce que Paris est devenu « un foyer pesti-lentiel » que je n’y vais pas, car de cela je me fiche profon-dément. Mais le chemin de fer ne prend pas encore les ba-gages et je ne puis retourner dans ma mansarde rien qu’avec un simple sac de nuit. Répondez-moi à Croisset ; on me fera parvenir votre lettre. J’adresse celle-ci à Mantes, où vous devez être revenue.
À GEORGE SAND
Dieppe, 11 mars [1871].
Chère Maître,
Quand se reverra-t-on ? Paris ne m’a pas l’air drôle ? Ah ! dans quel monde nous allons entrer ! Paganisme, Chris-tianisme, Muflisme voilà les trois grandes évolutions de l’humanité. Il est triste de se trouver au début de la troi-sième.
Je ne vous dirai pas tout ce que j’ai souffert depuis le mois de septembre ! Comment n’en suis-je pas crevé ? voilà ce qui m’étonne. Personne n’a été plus désespéré que moi. Pourquoi cela ? J’ai eu de mauvais moments dans ma vie,
– 484 – j’ai subi de grandes pertes, j’ai beaucoup pleuré, j’ai ravalé beaucoup d’angoisses. Eh bien, toutes ces douleurs accumu-lées ne sont rien, je dis rien [du] tout, en comparaison de celle-là. – Et je n’en reviens pas ! Je ne me console pas ! Je n’ai aucune espérance.
Je ne me croyais pas progressiste et humanitaire, ce-pendant. N’importe, j’avais des illusions ! Quelle barbarie ! Quelle reculade ! J’en veux à mes contemporains de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle ! Le fiel m’étouffe ! Ces officiers qui cassent des glaces en gants blancs, qui savent le sanscrit et qui se ruent sur le cham-pagne, qui vous volent votre montre et vous envoient en-suite leur carte de visite, cette guerre pour de l’argent, ces civilisés sauvages me font plus horreur que les cannibales. – Et tout le monde va les imiter, va être soldat ! La Russie en a maintenant 4 millions. Toute l’Europe portera l’uniforme. Si nous prenons notre revanche, elle sera ultra-féroce, et notez qu’on ne va penser qu’à cela, à se venger de l’Allemagne ! Le gouvernement, quel qu’il soit, ne pourra se maintenir qu’en spéculant sur cette passion. Le meurtre en grand va être le but de tous nos efforts, l’idéal de la France !
Je caresse le rêve suivant : aller vivre au soleil, dans un pays tranquille.
Attendons-nous à des hypocrisies nouvelles : déclama-tions sur la vertu, diatribes sur la corruption, austérité d’habits, etc. Cuistrerie complète !
***
– 485 –
J’ai actuellement à Croisset quarante Prussiens. Dès que mon pauvre logis (que j’ai en horreur maintenant) sera vidé et nettoyé, j’y retournerai ; puis j’irai sans doute à Paris, malgré son insalubrité. Mais de cela je me fiche profondé-ment !
Amitiés aux vôtres, et tout à vous.
Votre vieux troubadour
Gve.
peu gai !
À JEANNE DE TOURBEY
Dieppe, 12 mars [1871].
Flaubert explique qu’il n’a pas écrit depuis un long mo-ment parce qu’à l’arrivée des Prussiens chez lui il a brûlé beaucoup de papiers parmi lesquels l’adresse de Jeanne de Tourbey à Londres, où elle s’était réfugiée. Elle éprouve un deuil cruel par la mort d’Ernest Baroche, Flaubert y prend part. « J’ai bien pensé à vous et à la perte affreuse que vous avez faite ! L’idée de votre douleur s’ajoutait à mon chagrin qui a été excessif. Je m’étonne de ce qu’on peut endurer sans mourir ! » Pour lui, il s’est réfugié à Rouen, puis à Dieppe : « Mon pauvre Croisset a encore 40 Prussiens. » Aussi « le fiel m’étouffe ». Il verra son amie dans une quin-zaine de jours, et lui dit ainsi adieu : « Je vous embrasse bien tendrement et suis (comme vous m’appeliez dans des temps plus gais)
– 486 –
Votre vieux fidèle. »
À SA MÈRE
[Rouen,] mercredi, 3 heures [15 mars 1871].
Chère bonne Vieille,
J’ai trouvé Rouen encore fort agité par les suites des drapeaux noirs. – Mais aujourd’hui ça se calme.
Un télégramme de Dumas que je reçois à l’instant me prie de l’attendre jusqu’à vendredi matin. (Donc je vais m’embêter demain toute la journée !) Je lui ai répondu que je partirai vendredi matin, coûte que coûte, car des retards indéfinis M’EXASPÈRENT.
Achille allait partir pour Bolbec, quand je suis arrivé chez lui, ce matin. – J’ai déjeuné avec sa femme et sa fille. Ils vont tous bien. Mais M. ton fils aîné « est fort désa-gréable », et ne me cède en rien comme rébarbatif, à ce que m’ont dit ses dames.
J’ai été à Croisset où j’ai fait tout ce que j’avais à faire. Il est maintenant inhabitable ainsi que Rouen !
Je dîne ce soir chez le père Pouchet.
Georges m’a appris une bien triste nouvelle : Mme Husson est folle !
– 487 –
Embrasse bien fort Caro pour moi, suis ses conseils. Sois obéissante. Je lui écrirai probablement demain.
Deux bons baisers sur ta vieille mine mélancolique.
Ton fils le sheik.
Amitiés à Ernest et à Putzel.
À ALFRED MAURY ?
Croisset près Rouen [16 mars 1871].
Mon cher Ami,
Votre lettre m’a fait bien du plaisir. De ce côté-là c’est une inquiétude de moins.
Je ne sais pas comment je ne suis pas mort de rage et de chagrin, cet hiver ! Les Parisiens qui ont beaucoup souffert ne se doutent pas de ce que c’est que l’invasion. Avoir ces cocos-là chez soi dépasse toute douleur.
Nous nous raconterons (prochainement je l’espère) nos impressions prussiennes et vous verrez que je n’ai pas été épargné.
– 488 –
Ma santé physique est rétablie, mais le moral reste pro-fondément attaqué, et je ne crois pas qu’il revienne.
Oui ! j’avais des illusions ! je ne croyais pas à tant de sottise et de férocité. J’en veux à mon époque de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle ! Quelle recu-lade !
Dans quelque temps l’Europe entière portera l’uniforme ! Tout le monde sera soldat ! Que veut dire le mot : Progrès ?
Nous allons entrer dans un ordre de choses hideux, où toute délicatesse d’esprit sera impossible. Paganisme, chris-tianisme, muflisme, voilà les trois grandes évolutions de l’humanité. Nous touchons à la dernière.
Ici, à Rouen, nous n’en avons pas fini. On s’y flanque des coups de sabre et des coups de couteau très proprement. L’histoire des drapeaux noirs (que vous savez, sans doute, par les journaux) a exaspéré les Prussiens, et le bon Rouen-nais tourne à l’Espagnol. Depuis hier, cependant, on se calme.
Je sais que Baudry va bien. Vous me verrez probable-ment dans une quinzaine de jours.
D’ici là, je vous serre les deux mains bien fort et suis tout à vous.
– 489 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] jeudi, 4 heures du soir [16 mars 1871].
Ma chère Caro,
Au lieu de partir ce matin, je ne pars que ce soir, Dumas n’étant arrivé qu’à midi. Et au lieu de nous en aller par Amiens, nous allons coucher à Paris, d’où nous repartirons à 9 heures du matin demain. La ligne de Rouen à Amiens est occupée par les Prussiens, encombrée de leurs troupes et nous n’arriverions à Bruxelles qu’après-demain soir, peut-être ?
Ils se conduisent abominablement à Rouen et je ne vous engage pas à y faire un long séjour, ni surtout à vous prome-ner le soir dans les rues.
Émile a reçu ce matin ta lettre. Écrivez-moi à Bruxelles, à l’hôtel Bellevue, ou chez M. Giraud, rue d’Arlon, 15 (pour remettre à M. G.). Je suis impatient de savoir comment vous aurez fait votre voyage, et comment se sera passé votre sé-jour à Rouen, surtout à cause de notre pauvre vieille.
Dumas m’a dit que les Prussiens quittaient Dieppe de-main, définitivement. Il est fâcheux que tu ne puisses pas y rester un peu plus longtemps.
Adieu, pauvre chère Caro.
Embrasse ta grand-mère pour moi.
Deux bons baisers sur ta gentille mine.
– 490 –
Ton vieux sheik.
En vous écrivant samedi matin de Bruxelles, vous ne pouvez pas avoir la lettre à Rouen avant lundi. Tâche de faire comprendre ça à notre vieille.
À FRÉDÉRIC FOVARD
Croisset [16 ? mars 1871].
Tu ne peux pas me donner des nouvelles de nos amis, par hasard ?
J’ai envoyé dimanche dernier un petit mot à Maxime pour avoir des nouvelles de lui et de Mme Husson.
Jusqu’à présent pas de réponse ! Où sont-ils ?
J’ai peur qu’il ne leur soit arrivé quelque désagrément.
Je t’embrasse.
Ton
Croisset, vendredi soir.
– 491 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 17 mars [1871].
J’ai reçu hier ta lettre du 11.
Nous avons tous souffert par l’esprit plus qu’en aucun autre temps de notre vie et nous souffrirons toujours de cette blessure. Il est évident que l’instinct sauvage tend à prendre le dessus. Mais j’en crains un pire, c’est l’instinct égoïste et lâche ; c’est l’ignoble corruption des faux pa-triotes, des ultra-républicains qui crient à la vengeance et qui se cachent ; bon prétexte pour les bourgeois qui veulent une forte réaction. Je crains que nous ne soyons même pas vin-dicatifs, tant ces fanfaronnades doublées de poltronnerie nous dégoûteront et nous pousseront à vivre au jour le jour comme sous la Restauration, subissant tout et ne demandant qu’à nous reposer. Il se fera plus tard un réveil. Je n’y serai plus, et toi, tu seras vieux ! Aller vivre au soleil dans un pays tranquille ? Où ? Quel pays va être tranquille dans cette lutte de la barbarie contre la civilisation, lutte qui va devenir uni-verselle ? Le soleil lui-même n’est-il pas un mythe ? Ou il se cache ou il vous calcine, et c’est ainsi de tout sur cette mal-heureuse planète, aimons-la quand même et habituons-nous à y souffrir.
J’ai écrit jour par jour mes impressions et mes réflexions durant la crise. La Revue des Deux Mondes publie ce journal. Si tu le lis, tu verras que partout la vie a été déchirée à fond, même dans les pays où la guerre n’a pas pénétré. Tu verras aussi que je n’ai pas gobé, quoique très gobeuse, la blague des partis. Mais je ne sais pas si tu es de mon avis, que la li-berté pleine et entière, nous sauverait de ces désastres et nous remettrait dans la voie du progrès possible. Les abus de
– 492 – liberté ne me font pas peur par eux-mêmes mais ceux qu’ils effraient penchent toujours vers les abus de pouvoir. À l’heure qu’il est, M. Thiers semble le comprendre : mais pourra-t-il et saura-t-il garder le principe par lequel il est de-venu arbitre de ce grand problème ?
Quoi qu’il arrive, aimons-nous, et ne me laisse ignorer rien de ce qui te concerne. J’ai le cœur gonflé et un souvenir de toi le dégonfle un peu d’une perpétuelle inquiétude. J’ai peur que ces immondes hôtes n’aient dévasté Croisset, car ils continuent malgré la paix, à se rendre partout odieux et dégoûtants. Ah ! que je voudrais avoir cinq milliards pour les chasser ! je ne demanderais pas à les ravoir.
Viens donc chez nous, on y est tranquille. Matériellement on l’a toujours été. On s’efforce de reprendre le travail. On se résigne, que faire de mieux ? Tu y es aimé, on y vit tou-jours en s’aimant. Nous tenons nos Lambert que nous garde-rons le plus longtemps possible. Tous nos enfants sont reve-nus de la guerre sains et saufs. Tu vivrais là en paix et pou-vant travailler, car il le faut, qu’on soit en train ou non ! La saison va être charmante. Paris se calmera pendant ce temps-là. Tu cherches un coin paisible. Il est sous ta main, avec des cœurs qui sont à toi !
Je t’embrasse mille fois pour moi et toute ma nichée. Les petites sont superbes, le petit des Lambert charmant.
G. S.
– 493 –
À SA MÈRE
Samedi [18 mars 1871].
[Bruxelles,] rue d’Arlon, 15. Chez M. Giraud.
Chère Vieille,
Nous sommes arrivés, ici, hier au soir, non sans peine, et très fatigués de nous être trimballés. – Mais aujourd’hui nous sommes délassés.
Écris-moi à l’adresse ci-dessus. Je suis bien impatient de savoir comment tu as supporté ton voyage, et de savoir ce qui se passe à Rouen. Combien de jours y restez-vous ?
À tout hasard je vous écrirai encore demain ou après-demain à Rouen. Il est probable que je partirai d’ici dès que j’aurai reçu ta réponse. Ménage-toi bien, chère vieille, et [tâche] surtout d’être raisonnable.
Embrasse Caro pour moi.
Deux bons baisers sur ta chère vieille mine. Ton vieux fils
Gve.
– 494 –
À SA NIÈCE CAROLINE
M. G. Fl., rue d’Arlon, 15, Bruxelles,
dimanche, 2 heures [19 mars 1871].
Ma chère Caro,
Nous apprenons ce matin qu’on se bat à Paris. Est-ce bien vrai ?
J’ai peur que vous ne vous trouviez pris dans la ba-garre ?
J’ai envoyé à Rouen hier un télégramme vous annon-çant mon arrivée, et le soir je vous ai écrit.
Comme je compte partir d’ici pour Londres mardi matin, ou mardi soir, envoie-moi par le télégraphe un mot pour me dire ce que vous devenez. La dépêche doit aller par l’Angleterre.
Je me porte très bien et t’embrasse très fort.
Ton vieux,
Gve.
– 495 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Bruxelles,] dimanche, 3 heures [19 mars 1871].
Êtes-vous à Paris ? et êtes-vous tranquilles ! Je ne suis pas sans inquiétude, à cause de l’émeute et de notre pauvre vieille mère.
Je voudrais que vous fussiez restés à Dieppe. Car Rouen ne m’avait pas l’air non plus bien tranquille.
Écrivez-moi par le télégraphe pour me dire ce que vous devenez. Il faut que la dépêche passe par l’Angleterre.
Je pars pour Londres mardi. Donc, répondez-moi tout de suite :
rue d’Arlon, 15, Bruxelles.
Je vais très bien et vous embrasse tous.
À SA NIÈCE CAROLINE
Bruxelles, lundi 20 [mars 1871].
Chez M. Giraud, rue d’Arlon, 15.
J’espère que vous n’avez pas fait la bêtise d’aller à Paris, d’où il nous arrive des nouvelles déplorables.
– 496 –
Je ne sais pas ce qui se passe à Rouen. Comment vous en tirez-vous ? Tu n’as donc pas reçu un télégramme que je vous ai envoyé avant-hier, par la voie d’Angleterre ? Je vous ai écrit plusieurs lettres. – J’envoie un télégramme à La-pierre pour avoir de vos nouvelles.
Comme je pense que je reviendrai plus facilement à Rouen, par Newhaven que par Paris, je partirai pour Londres mercredi, à moins que d’ici là je n’aie de vous un mot qui me rappelle. Comment se porte notre pauvre vieille ?
Je t’embrasse bien fort.
Ton vieux,
Gve.
À SA NIÈCE CAROLINE
Bruxelles, mardi soir, 4 heures [21 mars 1871].
Chère Caro,
Où êtes-vous ? à Dieppe, à Rouen, ou à Paris ? J’espère que ton mari n’aura pas fait l’imprudence de vous mener à Paris ? J’ai télégraphié deux fois à Rouen (par la voie d’Angleterre qu’on m’a dit être la plus sûre) et n’ai reçu en-core aucune nouvelle. Je vous ai écrit tous les jours, et dans tous les endroits où vous pouviez être. – Rien !
Je regrette beaucoup d’être parti ! Aujourd’hui on ne peut pas rentrer dans Paris, et à la frontière française
– 497 – l’autorité républicaine vous cherche des chicanes. Donc je m’embarque demain à Ostende pour Londres, d’où je compte revenir par Newhaven.
Les Prussiens sont-ils rentrés dans Dieppe et à Crois-set ? Que faire ? et où aller, une fois revenu en France ?
Comment va notre pauvre vieille ?
J’ai reçu hier sa lettre de vendredi, mais à ce moment vous ne saviez rien de Paris.
Tout n’est donc pas fini ! On sera éternellement inquiet et embêté ?
Et les affaires d’Ernest ? Comment s’arrangent-elles avec l’émeute ?
Si je n’avais promis, positivement, à Juliet d’aller la voir, je reviendrais immédiatement à Dieppe, sans m’arrêter à Londres. – Tant j’ai envie de savoir ce que vous devenez.
Nous revoilà dans les mêmes tracas que cet hiver.
Adieu, pauvre chérie. Je t’embrasse bien fort ainsi que maman.
Ton vieux sheik,
Gve.
Écris-moi chez Juliet.
– 498 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Londres,] jeudi, 4 heures [23 mars 1871].
Ma chère Caro,
Je suis arrivé ce matin à Londres, non sans difficulté, et là j’y ai appris par ta lettre de mardi adressée à Juliet que vous vous étiez décidées sagement à retourner à Dieppe.
Tu m’y reverras lundi, mon intention étant de revenir par Newhaven.
Tâche donc de me répondre tout de suite : Hatchett’s Hotel, Dover Street, London W.
Je voudrais savoir s’il y a des Prussiens à Croisset ? Car où aller maintenant ? Je crois cependant que l’agitation de Paris touche à sa fin ? Peut-être pourrons-nous y aller dans quelque temps.
Je t’envoie deux bons bécots.
Embrasse mère pour moi.
Ton vieux sheik d’oncle.
Juliette t’embrasse.
– 499 –
Je vous ai envoyé force lettres et télégrammes. J’ai reçu une lettre de maman et une de toi !
À SA NIÈCE CAROLINE
Londres, samedi soir [25 mars 1871].
Ma chère Caro,
J’ai reçu, tout à l’heure, ta lettre de jeudi qui me rassure beaucoup. Comme je suis content que vous soyez revenus à Dieppe !
Je comptais partir demain soir et être près de vous lun-di. Mais le paquebot de Newhaven ne part pas le dimanche. Donc mon séjour ici est retardé de 24 heures et je ne compte pas arriver à Dieppe avant mardi matin. Il est inutile que tu m’envoies Anselme, si Mercier promet d’avoir une de ses voitures sur le quai quand je débarquerai.
Il me semble que Paris reste dans le même état ? Au-jourd’hui on n’a reçu à l’ambassade de France (où je vais tous les jours) aucun journal de Paris. Mais nous savons par un voyageur parti hier soir à 5 heures des Champs-Élysées, que tout était calme. Je n’y comprends goutte !
J’avais pensé à m’en aller par Calais, Boulogne, Amiens et Clères. – Mais je n’arriverais à Dieppe que lundi soir au plus tôt. Et peut-être serais-je arrêté en route par un convoi de Prussiens ? Le plus sûr, je crois, est de prendre le chemin le plus court.
– 500 –
Comme il me tarde d’être installé quelque part et tra-vaillant !
Adieu, pauvre chérie, ou plutôt à bientôt.
Embrasse ta grand-mère pour moi et tâche de la faire patienter jusqu’à mardi matin.
Mes félicitations à ton époux de ce qu’il a échappé aux balles de « nos frères ».
Je t’embrasse bien fort.
Ton vieux sheik.
Juliet t’envoie mille tendresses. Tout le monde chez elle m’a parlé de Putzel, avec admiration et amour !
À MADAME JULES CLOQUET
[Neuville, 30 mars 1871.]
Vous êtes adorablement bonne, chère madame Cloquet, et je vous remercie bien de tout ce que vous faites pour ma bonne femme.
– 501 –
Ma mère est revenue d’Ouville, et je vais demain m’en retourner à Croisset, qui cependant n’est pas encore agréable à habiter.
Caroline est au milieu de son installation dieppoise. Voi-là toutes les nouvelles de la famille.
Je compte toujours mener ma mère à Paris dans les premiers jours du mois prochain. Mais vous n’y serez plus ?
Achille me charge de rappeler à M. Cloquet sa promesse d’oiseaux.
Et moi je charge Mme la baronne d’embrasser M. le ba-ron.
Je suis tout à vous, chère Madame, et vous baise les deux mains.
Jeudi.
À EDMA ROGER DES GENETTES
Neuville [près Dieppe], 30 mars 1871.
Il y a quinze jours je comptais être maintenant à Paris, mais « nos frères » en ont disposé autrement.
Je suis parti de Dieppe pour Bruxelles, croyant ne pas revoir les casques à pointe, car je devais retrouver ma fa-
– 502 – mille dans la nouvelle Athènes, qui me semble descendre au-dessous du Dahomey ; mais j’ai su à Bruxelles que Paris était inhabitable. Ma mère et ma nièce sont revenues de Rouen à Dieppe ; j’y suis depuis avant-hier et samedi prochain je se-rai à Croisset, où je me résigne à rentrer. Vous seriez donc bien aimable, chère Madame, de m’y adresser un petit mot pour me dire ce que vous devenez. La tâche du général est lourde. Sera-t-il obéi ? Là est tout le problème pour le mo-ment. Car l’Internationale ne fait que commencer et elle ré-ussira, pas comme elle l’espère ni comme le redoutent les bourgeois ; mais l’avenir (et quel avenir !) est de ce côté. À moins qu’une forte réaction cléricale et monarchique ne triomphe. Ce qui est également possible.
Ces misérables-là déplacent la haine ! On ne pense plus aux Prussiens. Encore un peu, et on va les aimer ! Aucune honte ne nous manquera.
Comme je suis las, comme je voudrais m’en aller vivre dans un endroit où je n’entendrais plus parler de rien !
Adieu, chère Madame, je n’ose vous dire à bientôt.
À LA PRINCESSE MATHILDE
Dieppe, vendredi 31 mars [1871].
Demain enfin, je me résigne à rentrer dans mon pauvre logis où je vais tâcher de travailler pour oublier la France. – J’y attendrai que Paris soit tranquille !
– 503 –
J’ai appris ce matin que ces MM. de l’Hôtel de Ville s’étaient emparés de la Poste. Aussi ne suis-je pas bien sûr que cette lettre vous parvienne ? Ils me paraissent si bêtes que leur règne ne sera pas long !
Mon retour a été pénible. J’ai eu de Newhaven à Dieppe un temps abominable ; j’en suis encore fatigué.
J’ai passé près de vous quatre jours bien bons, les seuls bons que j’aie eus depuis huit mois ! Je vous ai trouvée plus vaillante et mieux portante que je ne l’espérais. Conservez-vous pour nous. Un temps viendra où nous nous retrouve-rons peut-être tous ensemble dans le cher endroit que nous regrettons ?
Si rien n’est changé pour vous d’ici au milieu de l’été, je vous re-ferai une visite, qui cette fois sera plus longue. Où aller pour être bien, si ce n’est près de vous ?
J’ai reçu les lettres renvoyées ici. Mes souvenirs à vos compagnons, et croyez, je vous prie, à l’inaltérable affection de votre tout dévoué.
α
***
– 504 –
À GEORGE SAND
Neuville près Dieppe, vendredi 31 mars [1871].
En réponse à la vôtre du 17 mars.
Chère Maître,
Demain, enfin, je me résigne à rentrer dans Croisset. C’est dur ! mais il le faut ! Je vais tâcher de reprendre mon pauvre Saint Antoine et d’oublier la France !
Ma mère reste ici chez sa petite-fille, jusqu’à ce qu’on sache où aller, sans crainte de Prussiens ni d’émeute.
Il y a quelques jours, je suis parti d’ici avec Dumas pour Bruxelles, d’où je comptais revenir directement à Paris. – Mais « la nouvelle Athènes » me semble dépasser le Daho-mey en férocité et en bêtise !
Est-ce la fin de la Blague ? En aura-t-on fini avec la mé-taphysique creuse et les idées reçues ? Car tout le mal vient de notre gigantesque ignorance. Ce qui devrait être étudié est cru sans discussion. Au lieu de regarder, on affirme !
Il faut que la Révolution française cesse d’être un dogme et qu’elle rentre dans la Science, comme le reste des choses humaines. Si on eût été plus savant, on n’aurait pas cru qu’une formule mystique est capable de faire des armées, et qu’il suffit du mot République pour vaincre un million d’hommes bien disciplinés. On aurait laissé Badinguet sur le trône, exprès pour faire la paix, quitte à le mettre au bagne ensuite. Si on eût été plus savant, on aurait su ce qu’avaient été les volontaires de 92, et la retraite de Brunswick gagnée
– 505 –
à prix d’argent par Danton et Westermann. Mais non ! tou-jours les rengaines ! toujours la blague ! Voilà maintenant la Commune de Paris qui en revient au pur Moyen Âge ! C’est carré ! La question des loyers, particulièrement, est splen-dide. Le gouvernement se mêle maintenant de Droit naturel et intervient dans les contrats entre particuliers. Elle affirme qu’on ne doit pas ce qu’on doit, et qu’un service ne se paie pas par un autre service. – C’est énorme d’ineptie et d’injustice.
Beaucoup de conservateurs qui, par amour de l’ordre, voulaient conserver la République, vont regretter Badin-guet ! Et appellent dans leur cœur les Prussiens. – Les gens de l’Hôtel de Ville ont déplacé la Haine. C’est de cela que je leur en veux. Il me semble qu’on n’a jamais été plus bas.
Nous sommes ballottés entre la société de Saint-Vincent-de-Paul et l’Internationale. Mais cette dernière fait trop de bêtises pour avoir la vie longue. J’admets qu’elle batte les troupes de Versailles et renverse le gouvernement, les Prussiens entreront dans Paris et « l’ordre régnera à Var-sovie ». Si, au contraire, elle est vaincue, la réaction sera fu-rieuse, et toute liberté étranglée.
Que dire des Socialistes qui imitent les procédés de Ba-dinguet ; et de Guillaume : réquisitions, suppressions de journaux, exécutions capitales sans jugement, etc. ? Ah ! quelle immorale bête que la foule ! Et qu’il est humiliant d’être homme !
Je vous embrasse bien fort.
– 506 –
Votre vieux troubadour,
Gve.
À SA MÈRE
Croisset, samedi soir, 5 heures [1er avril 1871].
Chère Vieille,
Tu dois, à l’heure qu’il est, avoir reçu un télégramme de moi.
Ta future femme de chambre, au moment de s’embarquer en chemin de fer, a été prise d’une forte indis-position. Son mari est venu la chercher et l’a emmenée dans son pays, à Pont-Audemer. Elle avait promis d’écrire à Mme Née pour donner de ses nouvelles, ce qu’elle n’a pas en-core fait. Mme Née m’a demandé s’il fallait en attendre ou si elle devait te chercher une autre suivante, question à la-quelle je n’ai su que répondre. J’ai dit que tu lui écrirais ta décision.
Rien de neuf à l’Hôtel-Dieu. J’ai trouvé Rouen très in-quiet des événements de Paris.
Il y a des Prussiens à Canteleu, à Bapaume et à Dieppedalle. – On ne croit pas qu’il en revienne à Croisset, mais ce n’est pas sûr.
Ma chambre et mon cabinet sont très propres. Je suis tout étonné de m’y revoir.
– 507 –
Fortin vient de me faire une visite. Je me suis acheté un chapeau. Voilà les nouvelles.
Porte-toi bien, pauvre chère vieille, et tâche d’être de bonne humeur. Embrasse Caro pour moi, ainsi qu’Ernest et l’enfant, l’inéluctable Putzel.
Deux bons baisers sur ta bonne vieille mine mélanco-lique.
Ton vieux fils, le sheik.
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, mercredi, 2 heures [5 avril 1871].
Ma chère Caro,
Contrairement à mon attente, je me trouve très bien à Croisset. Et je ne pense pas plus aux Prussiens que s’ils n’y étaient pas venus ! Il m’a semblé très doux de me retrouver au milieu de mon vieux cabinet et de revoir toutes mes pe-tites affaires ! Mes matelas ont été rebattus, et je dors comme un loir. – Dès samedi soir, je me suis remis au tra-vail ; et si rien ne me dérange, j’aurai fini mes Hérésies à la fin de ce mois. – Enfin, pauvre chérie, il ne me manque rien, que la présence de ceux, ou plutôt de celles que j’aime, petit groupe où vous occupez le premier rang, ma belle dame.
– 508 –
J’avais la boule complètement perdue, quand nous nous sommes retrouvés au commencement de février. – Mais, grâce à toi, à ta gentille société et à ton bon intérieur, je me suis remis peu à peu, et maintenant j’attends le jour où tu reviendras ici (pour un mois, j’espère). Le jardin va devenir très beau. Les bourgeons poussent. Il y a des primevères partout. – Quel calme ! J’en suis tout étourdi.
J’ai passé la journée de dimanche dans un abrutisse-ment singulier, plein de douceurs. Je revoyais le temps où mon pauvre Bouilhet entrait, le dimanche matin, avec son cahier de vers sous le bras, quand le père Parain circulait par la maison, en portant le journal sur sa hanche, et que toi, pauvre loulou, tu courais au milieu du gazon couverte d’un tablier blanc. – Je deviens trop sheik ! je m’enfonce à plaisir dans le passé, comme un vieux ! Parlons donc du présent.
Ton mari doit être soulagé ? On vient d’administrer à « nos frères » une raclée sérieuse ! Je serais bien surpris que la Commune prolongeât son existence au-delà de la semaine prochaine ?
L’assassinat de Pasquier m’a ému. Je le connaissais beaucoup : c’était un ami intime de Florimont, un camarade de ton oncle Achille, un élève du père Cloquet, et un cousin germain de Mme Lepic.
Ta grand-mère a-t-elle enfin une femme de chambre ? La sœur d’Émile (celle qui est à Déville) en connaît une, qu’elle recommande. Elle a servi chez un sieur Lelièvre pharmacien ! Puisque Lelièvre est pharmacien, pourquoi n’y aurait-il pas des pharmaciens parmi les lièvres ?
– 509 –
Duval le pêcheur m’a apporté, ce matin, cent francs, en donnant congé de sa maison pour la Saint-Michel prochain, ou prochaine ?
Quoi encore ? Il passe beaucoup de bateaux sur la ri-vière. – On dit que les Prussiens quitteront le département le 14 de ce mois. – Mais j’attends qu’ils soient partis pour tout à fait, avant d’entreprendre aucune réparation dans le logis.
Ton mari m’avait l’air bien tourmenté par ses affaires, quand je suis parti ? Par contrecoup, elles m’inquiètent. Je serais bien content de savoir que ses soucis diminuent. Il me semble que maintenant la fin du trouble général n’est pas éloignée ?
Comment va ta grand-mère ? Le dentiste de Dieppe est-il parvenu à la soulager ? Embrasse-la bien fort pour moi.
Mes tendresses à Putzel ! Il m’en ennuie, ainsi que de ses parents.
À toi.
Adieu, pauvre Caro ; tu ne diras pas que cette fois je me borne à écrire un simple billet.
Deux bécots de nourrice sur tes bonnes joues qui don-nent envie de les manger.
À toi, ton vieil oncle en baudruche.
– 510 –
À SA MÈRE
Croisset, jeudi, 5 heures [6 avril 1871].
Chère Vieille,
Émile revient de Déville, à l’instant même. Il a vu la femme de chambre que lui avait recommandée sa sœur.
Elle a, m’a-t-il [dit], une figure agréable et une bonne te-nue. La mère Filhâtre la connaît beaucoup. Sa famille est de Bapaume et on en dit du bien.
Mais avant de partir pour Dieppe, il faut qu’elle donne ses huit jours à ses maîtres. Réponds-moi donc immédiate-ment par le télégraphe s’il faut la retenir. Car elle viendra demain se présenter chez moi.
Il n’a pas été question de gages. Car je ne sais combien tu veux donner. Émile croit qu’elle te conviendra.
Pour plus de sûreté, écris-moi en même temps une lettre.
Il faut donc que tu patientes encore une huitaine de jours.
J’ai été hier à Rouen. Achille était à Elbeuf et Mme Achille sortie pour faire des visites. Mais j’ai rencontré Juliette dans la rue. – J’irai dîner à l’Hôtel-Dieu la semaine prochaine.
– 511 –
J’ai dîné chez les dames Lepic et Perrot, très agréable-ment, après avoir vu le philosophe Baudry.
On croit que l’insurrection de Paris touche à sa fin. – Les affaires ont l’air de reprendre à Rouen, car le port est plein de bateaux.
En cas que les socialistes ne veuillent, quand les Prus-siens seront partis, faire un mouvement pour imiter Paris, la Mairie prépare en sous-main une défense formidable. – Du reste les bons Prussiens ne s’en vont pas, du tout ! Il se pour-rait même qu’ils revinssent à Croisset ? – Quand tout cela sera-t-il fini, mon Dieu !
En attendant, je travaille comme un homme, bien que mon voyage d’hier, à Rouen, m’ait dérangé. – Je l’ai fait en compagnie de Mme Écorcheville qui m’a paru excessivement bête.
Voilà tout.
Embrasse bien Caro pour moi et qu’elle te le rende.
Ton vieux fils.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche de Pasques, 6 heures du soir [9 avril 1871].
Mon Loulou,
– 512 –
Ta grand-mère m’écrit, tous les jours, pour me répéter qu’elle va revenir à Rouen.
Que dois-je croire ? et que dois-je faire ? Elle pourrait, à la rigueur, coucher dans sa chambre de Croisset, bien qu’il vaudrait mieux y faire remettre dès maintenant un papier neuf, si l’on était sûr que les Prussiens ne revinssent point.
Quant à aller sur le Port, cette perspective me sourit peu, puisque maintenant je suis réinstallé dans mon cabinet et que je recommence, Dieu merci, à travailler. – Ta grand-mère ne resterait pas à Rouen pendant que je serais à Crois-set ! Quelle pauvre bonne femme pour n’être jamais en re-pos ! Elle me dit dans ses lettres qu’elle « a peur de vous dé-ranger ». Si tu crois que ses dents lui font trop de mal, je pourrais bien aller chez Collignon voir s’il voudrait faire le voyage de Dieppe ? Ou bien tu pourrais (encore une fois !) l’amener à Rouen ?
La future femme de chambre m’a formellement promis qu’elle serait libre de demain en huit. Ainsi, tranquillise-la.
Depuis mon retour ici, je n’ai eu qu’une visite, c’est tout à l’heure, celle de la famille Lapierre au grand complet. La-pierre (qui est revenu de Paris hier soir) croit que d’ici à deux jours on en aura fini avec les Communaux. On doit, au-jourd’hui, tourner Montmartre et peut-être entrer dans Pa-ris ?
Il a assisté au combat de dimanche, et a vu, à Versailles, d’Osmoy qui se porte comme un charme. Ledit d’Osmoy est du nombre des députés qui se mêlent aux soldats, sur le champ de bataille, pour les encourager. Du reste, les bons
– 513 – tourlourous sont enragés contre nos frères et ne leur font aucun quartier.
Adieu, pauvre chérie. Es-tu de meilleure humeur ? Ta dernière lettre était faite pour me remplir de fatuité !…
Deux bons baisers sur ta fraîche mine.
Ton vieux,
Gve.
***
Décide avec Ernest ce que je dois faire maintenant à Croisset. Je crois que c’est rien ?
À SA MÈRE
[Croisset,] samedi soir [15 avril 1871].
Chère Vieille,
Un ami de Mme Lebret (M. d’Hotel ou d’Autel) est venu hier me demander si tu voulais lui louer ta petite maison, pour six mois. Comme 150 francs me paraît une somme ridi-cule, j’ai répondu que tu ne la louerais que pour un an, et, qu’au reste, j’allais t’écrire. Réponds-moi ce qu’il faut dire.
Le père Lequesne te propose une vache. Je ne sais pas le prix. À qui faut-il s’adresser pour avoir un bon avis ?
– 514 –
Ta femme de chambre viendra ici lundi matin, ou di-manche soir pour avoir ton adresse. En tout cas, elle sera à Dieppe lundi.
J’ai dîné hier chez Mme Lapierre. J’aurai probablement demain la visite des dames Perrot. – Guy de Maupassant est venu hier pendant que j’étais à Rouen. J’avais eu le matin à déjeuner le philosophe Baudry. – Et nous avions beaucoup philosophé ensemble.
La visite de notre chère Caro m’a fait bien plaisir. – Mais elle a été trop courte.
Je continue à travailler comme un ange.
On rebat les matelas de deux lits et Sénard a fini ses ré-parations.
Voilà toutes les nouvelles.
Tâche de n’être pas trop mélancolique, écoute les bonnes exhortations de ta petite-fille, et les semonces de ton petit-fils.
Je t’embrasse bien fort.
Ton vieux fils.
– 515 –
J’ai vu récemment l’Horloger ! Il ne m’a pas parlé « du temps » ! mais des troubles de Paris. Il est pour l’ordre. Oh ! tout à fait pour l’ordre.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mardi soir, 6 heures [18 avril 1871].
Trois jours sans lettres ! Il me semble que la correspon-dance entre Neuville et Croisset se ralentit. Car je n’ai pas eu de vos nouvelles depuis samedi matin.
Je m’attendais à avoir, ce matin, un mot de notre vieille, me disant ce qu’elle pense de sa nouvelle femme de chambre, c’est-à-dire comment elle l’a trouvée.
J’ai eu dimanche la visite de IX personnes à la fois ! Raoul-Duval et ses trois enfants ; Mme Perrot avec sa fille et sa petite-fille ; Mme Brainne avec son gamin et le sieur Des-bois du Mont-de-Piété. – Les enfants ont couru dans les cours et fait des bouquets d’herbes sauvages. Ma maison est si peu bien montée que j’ai été obligé pour leur collation d’emprunter un pot de confitures au jardinier. Toute la so-ciété, néanmoins, a eu l’air très satisfait de sa petite prome-nade.
La mère Lebret a vendu son mobilier, et m’a apporté 225 francs.
On a saisi mon brave ami Bataille. Les poursuites sont dirigées par un mosieu de Paris, auquel il ne doit que
– 516 –