Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
Ma vie continue à se passer sans le moindre épisode. Ma seule distraction m’est fournie par Julio, qui joue avec
– 1247 – son petit d’une manière attendrissante (à propos as-tu des nouvelles de Putzel ?) L’autre jour, quand il a reconnu La-porte, il s’est mis à trembler de tous ses membres, à sauter, à japper, et à pleurer. Nous en étions si émus que nous en sommes restés béants. On aurait dit une personne humaine.
Mes compliments sur tes talents d’allemand. Voilà ce que c’est que d’avoir une « belle éducation ». T’amuses-tu au musée ? Rapporte-moi des tableaux pour orner mon domi-cile, et surtout rapporte-toi en bel et bon état. Je vous em-brasse tendrement tous les deux, mes chers enfants.
Encore un bon baiser sur chaque joue de ma pauvre nièce.
Son vieil oncle.
Je suis curieux de savoir si mes lettres, à la fin, te par-viennent. Il y en aura eu d’égarées dans vos changements d’hôtel.
À RAOUL-DUVAL
[Croisset, 27 novembre 1873.]
Mon cher ami,
Je vous attends dimanche prochain pour dîner, avec nos amis de la rue de la Ferme.
– 1248 –
C’est convenu, n’est-ce pas ?
Tout à vous.
Jeudi matin, Croisset.
À RAOUL-DUVAL
[Croisset, 30 novembre 1873.]
Merci, mon cher ami ! mais je ne peux pas aller chez vous ce soir, parce que j’ai promis à Carvalho (qui est venu hier ici) de lui donner demain mon 3e acte, modifié. Je passe toute la journée, et passerai probablement toute la nuit à cette besogne, pour qu’il n’en soit plus question. Car elle m’embête au-delà de toute expression !
Mes amitiés à Daudet.
Excusez-moi, et tout à vous.
Dimanche.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mardi 2 décembre [1873].
Chère Caro,
– 1249 –
J’entre en répétition le 20 de ce mois ! peut-être le 25 ; en tout cas, avant le Jour de l’An. Nous causerons tout à l’heure « théâtres » mais d’abord, permets-moi, mon loulou, de te vi-tupérer sur ton étourderie :
1° En partant, vous me dites de vous écrire poste res-tante, ce que je fais. Et l’idée ne vous vient pas d’aller voir à la poste s’il y a des lettres !
2° Dans ta lettre du 21 novembre, tu me préviens qu’il faut t’écrire hôtel Rydberg ;
3° La veille, Daviron m’avait bien recommandé, de votre part, de vous écrire à Kung-Karl. – J’ai écrit à Kung-Karl. Puis au Rydberg.
Et 4° Dans ton épître du 25 (reçue hier), tu me dis de t’écrire au Kung-Karl. Ah ! loulou, loulou ! sont-ce les dîners des bons Suédois ou le froid qui te bouche la mémoire ? Bref, tu vois, mon pauvre chat, que je suis bien innocent si tu n’as pas plus régulièrement des lettres de ton Vieux factice.
Je suis bien content de voir que ta santé est bonne, et que tu te sens plus robuste.
Maintenant je commence mes narrations dramatur-giques. Carvalho est arrivé samedi à 4 heures. – Embrassade suivant les us des gens de théâtre. À 5 heures moins dix mi-nutes, a commencé la lecture du Candidat, qu’il n’a inter-rompue que par des éloges. Ce qui l’a le plus frappé, c’est le 5e acte, et, dans cet acte, une scène où Rousselin a des sen-timents religieux, ou plutôt superstitieux. – Nous avons dîné à 8 heures et nous nous sommes couchés à deux.
– 1250 –
Le lendemain, nous avons repris la pièce, et alors ont commencé les critiques : elles m’ont exaspéré, non pas qu’elles ne fussent, pour la plupart, très judicieuses, mais l’idée de retravailler le même sujet me causait un sentiment de révolte et de douleur indicible. – Note que notre discus-sion a duré tout le dimanche, jusqu’à 2 heures du matin ! et que ce jour-là j’avais les Lapierre à dîner ! Ah ! je me suis peu diverti ! Pour dire le vrai, il y a peu de jours dans ma vie ou j’aie autant souffert. Je parle très sérieusement, et Dieu sait combien je me suis contenu ! Carvalho, accoutumé à des gens plus commodes (parce qu’ils sont moins conscien-cieux), en était tout ébahi. Et, franchement, il est patient !
Les changements qu’il me demandait, à l’heure qu’il est, sont faits, sauf un. – Donc, ce n’était ni long ni difficile. N’importe ! ça m’a bouleversé. Il y a un point sur lequel je n’ai pas cédé. Il voudrait que je profitasse « de mon style » pour faire deux ou trois gueulades violentes. Ainsi, à propos de Julien, une tirade contre les petits journaux de Paris. Bref, le bon Carvalho demande du scandale. Nenni ! je ne me li-vrerai pas aux tirades qu’il demande, parce que je trouve ce-la facile et canaille. C’est en dehors de mon sujet ! C’est anti-esthétique ! Je n’en ferai rien !
En résumé, le 2e et le 3e actes sont fondus en un seul (je n’ai enlevé qu’une scène), et la pièce aura 4 actes. L’Oncle Sam ne dépassera pas les premiers jours de février. Carvalho voulait même me remmener avec lui à Paris. Toutes mes corrections seront faites demain ou après-demain.
Donc, vers la fin de la semaine prochaine, je fermerai Croisset et irai là-bas. – Je suis, d’avance, énervé de tout ce que je vais subir ! et je regrette, maintenant, d’avoir compo-
– 1251 – sé une pièce ! On devrait faire de l’Art exclusivement pour soi : on n’en aurait que les jouissances. Mais, dès qu’on veut faire sortir son œuvre du « silence du cabinet », on souffre trop, surtout quand on est, comme moi, un véritable écor-ché. Le moindre contact me déchire. Je suis, plus que ja-mais, irascible, intolérant, insociable, exagéré, Saint-Polycarpien. Ce n’est pas à mon âge qu’on se corrige !
Mme d’Osmoy m’a écrit pour me dire que son mari était malade et qu’il est couché. Il ne sort de son lit qu’aux heures de la Chambre. Si cela est vrai, je lui pardonne. Mais il m’a bien manqué tous ces jours-ci, où j’aurais eu le plus grand besoin de ses conseils. – Enfin, à la grâce de Dieu !
Carvalho croit que la censure ne me tourmentera pas ? Je ne partage pas sa confiance.
Allez-vous rester à Christiania jusqu’à votre départ de la Suède ?
Aujourd’hui, à Rouen, conférence de Timothée Trimm ! J’avais envie d’y aller, mais mon temps sera mieux employé « au salon de Flore ».
Écris-moi donc à Croisset. Tu es bien gentille, mon Ca-ro, de m’envoyer souvent de tes nouvelles, et de te porter bien. Conserve ces deux bonnes habitudes. Adieu, mes chers enfants, je vous embrasse.
Encore deux baisers de nourrice sur chaque joue.
Ton vieil oncle.
– 1252 –
Vous serez revenus au Jour de l’An, n’est-ce pas ?
À LAURE DE MAUPASSANT
[Croisset, 2 décembre 1873,]
Ma Chère Laure,
Je n’ai pas besoin d’avoir recours à Du Camp ; je con-nais M. Dumesnil, qui est un fort aimable homme, et j’irai le voir dès que je serai à Paris.
Écris donc à ton fils de venir me trouver dimanche pro-chain. Tu penses bien que je ferai pour ton cher Guy tout ce que je pourrai à cause de toi, à cause d’Alfred et à cause de lui, car c’est un charmant garçon que j’aime beaucoup.
Nous aurions bien voulu te posséder ici pendant quelques jours. Comme nous aurions causé du vieux temps !
Tu m’affliges avec cet appauvrissement du sang dont tu me parles. Est-ce bien vrai ? N’as-tu pas fait trop d’exercice ? trop marché ?
Tâche de venir à Paris cet hiver ; il me semble que nous avons bien des choses à nous dire.
Au revoir, ma chère Laure, et compte toujours sur ton vieux camarade qui t’embrasse.
– 1253 –
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset,] nuit de mardi, 2 décembre [1873].
Ouf ! c’est fini. – Et j’entre en répétition le 20 de ce mois, à moins que… ? à moins que ?… Peut-on jamais savoir ?
Carvalho a passé ici 48 heures et m’a quitté hier. Depuis lors, j’ai exécuté les retouches qu’il désirait, et je n’y travaille plus.
Aucun succès ne pourra me payer de l’embêtement, de l’irritation, de l’exaspération que m’a causés ledit sieur Car-valho par ses critiques. Notez qu’elles étaient raisonnables ! Mais je suis trop nerveux pour renouveler de pareils exer-cices. Palpitations, tremblements, étreintes à la gorge, etc. Oh ! rien n’y manque. Je préfère me livrer à des œuvres plus longues, plus sérieuses et plus calmes.
À l’heure qu’il est, je ne sais pas comment j’ai la force de vous écrire. C’est uniquement pour vous remercier de vos deux adorables lettres, restées sans réponse (celle du 27 et celle du 28 novembre).
Je serai à Paris dans une quinzaine. – N’y venez pas avant. D’ici là, je vous baise les deux mains très longuement.
Votre fidèle.
Amitiés à M. Roger.
– 1254 –
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] dimanche soir [mercredi] 3 décembre [1873].
Excusez-moi, Princesse, de n’avoir pas répondu plus tôt à votre bonne petite épître du 20 novembre. Mais j’ai tant travaillé qu’il faut être indulgente. Bref, j’ai fini Le Candidat. Carvalho est venu en entendre la lecture ici, dimanche, et il en a paru content ? Je dois entrer en répétition vers la fin de ce mois.
Mais sait-on jamais ce qui peut advenir dans le monde des théâtres ! À la grâce de Dieu !. N’importe ! je ne suis pas près de recommencer des exercices pareils. – Et je regrette même de m’y être livré. Il faut pour cela être jeune et moins névropathe que je ne suis.
Quoi qu’il en soit, avant 15 jours, vers la fin de la se-maine prochaine probablement, j’aurai le plaisir de vous voir. Si j’entrevois pour mon hiver une série d’embêtements, je m’en console en songeant que je passerai de bonnes heures près de vous.
La Politique m’a l’air de se calmer ? Nous allons être pour quelque temps au plat fixe, jusqu’à un nouveau trem-blement. Le ministère ne m’a pas l’air d’avoir la vie longue. Mon deuil en est fait d’avance. Quelle jolie page l’académicien Beulé vient d’ajouter à sa biographie ! Le Pou-voir aura servi à lui donner un ridicule ineffable. – Rien de plus.
À propos d’académiciens, que dit-on ? Renan ferait une pièce sur le roi Salomon ! Je n’en crois rien !
– 1255 –
Avez-vous fait votre tournée de théâtres ? Avez-vous vu Monsieur Alphonse ? Est-ce vraiment aussi bon qu’on le pré-tend ? Mais vous n’êtes pas un juge commode ! Et j’ai re-marqué, Princesse, que vous n’avez pas toujours pour les œuvres la même bienveillance que vous avez pour les per-sonnes.
Gardez-moi la vôtre, car je suis – moi – votre vieux fi-dèle et dévoué.
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset,] mercredi soir, 3 décembre [1873].
J’ai fini Le Candidat ! Carvalho est venu en entendre la lecture dimanche, et j’entre en répétition le 20 de ce mois.
Mais… mais… Enfin, mon cher vieux, je suis vaguement inquiet et d’avance embêté de tout ce que je vais éprouver. Ne faites jamais de théâtre ! Une journée comme celle que j’ai subie dimanche, n’est comparable à rien. Je n’ai pas les nerfs assez robustes pour vivre dans ce monde-là !
Bref, vous me verrez avant une quinzaine. Donc ne par-tez pas si vite. Est-ce que sérieusement vous allez vous mettre en route pour la Russie juste au beau milieu du froid (si le froid peut avoir un milieu) ?
En relisant votre lettre du 19 novembre, je m’aperçois que vous ne devez pas quitter « nos bords » avant la fin de
– 1256 – janvier. – Tant mieux. On aura le temps de se voir un peu ! Je suis bien impatient de vous lire ma pièce.
Carvalho désire que j’y intercale de grosses violences, des tirades contre… je ne sais quoi, les petits journaux par exemple, – ce à quoi je me suis refusé carrément, parce que je trouve cela facile, canaille et anti-esthétique, indigne de moi pour dire le mot.
Le bon Carvalho, accoutumé à des gens qui mettent à leur ouvrage moins de conscience qu’un bottier n’en met au sien, ne comprend goutte à mes susceptibilités. Je suis sûr qu’il est parti de chez moi me croyant aux trois quarts fou. En effet, je ne suis pas « raisonnable » ; je ne fais pas « comme tout le monde ». De là, épatement et scandale.
Oh ! l’Action ! Du moment que je m’en mêle, il m’en cuit. Et puis il y a une maxime d’Épictète, qu’il faudrait se rappeler : « Si tu cherches à plaire, te voilà déchu. »
Si vous n’avez rien de mieux à faire, envoyez-moi un autographe. Vous serez bien gentil.
Je vous embrasse comme je vous aime, très fortement.
Votre
Ma nièce est en Suède avec son mari. Elle sera à Paris vers le Jour de l’An.
– 1257 –
Respects et amitiés chez vous.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] vendredi soir, 8 heures [5 décembre 1873].
Mon pauvre Chat,
Lis la petite bande bleue ci-incluse, je viens de la rece-voir ; et tu verras si je dois être occupé ! Je vais donc faire bien vite mes paquets, en laissant Émile pour : fermer la maison, attendre qu’on vienne prendre mamzelle Julie et conduire Julio chez Laporte.
Dès demain matin, je file.
Ça m’a l’air sérieux cette fois ?
Merci des deux photographies ! Je t’écrirai dans deux ou trois jours. Adresse toutes tes lettres rue Murillo.
Mille baisers de ta vieille Nounou qui va voir son lait bien agité.
– 1258 –
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] nuit de vendredi, 1 heure [5 décembre 1873].
Mon cher Ami,
Tantôt à 7 heures du soir, j’ai reçu un télégramme de Carvalho ainsi conçu : « Avez-vous fini ? Venez. Commen-çons immédiatement répétitions. » Donc, j’ai fait mon pa-quet en toute hâte et ne pourrai point aller un de ces jours déjeuner chez vous !
Je vous renvoie notre fils Julio. Venez me voir rue Mu-rillo à votre prochain voyage.
Je vous embrasse. À bientôt, n’est-ce pas ?
Votre
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 48, rue de Douai, samedi.
6 décembre 1873.
Mon cher ami, si je ne vous ai pas répondu sur-le-champ, c’est que j’ai été absent pendant trois jours – chez ma fille –. Je suis très content d’apprendre que vous avez fini votre pièce, et pas étonné du tout de tous les plis et replis de Carvalho. Vous en verrez bien d’autres, et vous devez à pré-sent aciérer (du mot : acier) vos nerfs – comme disent les Al-
– 1259 – lemands – précisément parce que votre pièce ne ressemble pas à tout ce qu’on a déjà fait. Le tout est de traverser toutes ces anxiétés d’accouchement avec le plus de calme possible.
Je me réjouis fort de vous voir bientôt, je ne quitte Paris que dans deux mois, ou même plus tard.
Je n’ai pas encore vu L’Oncle Sam – mais j’ai vu Mon-sieur Alphonse de Dumas. C’est une machine fortement char-pentée, et en somme fort remarquable et empoignante, quoiqu’il y ait un rôle de jeune fille de 11 ans qui donne des nausées, et quoiqu’on y rencontre des phrases dans le genre de :
« Ô cœur humain, profond comme le ciel, mystérieux comme la mer (ou la mort !) » – ou bien :
« Créature de Dieu, être vibrant, où veux-tu que je prenne la force de te punir ? » – ou bien encore :
« À quoi était occupée la bonté de Dieu, quand elle a créé cet homme ? »
Est-ce assez niais, hein ?
Tout le monde va bien ici ; je suis allé frapper à la porte de Mme Commanville et j’ai appris qu’elle était à Stockholm. Il faut pourtant revenir à Paris !
À bientôt, n’est-ce pas ? Je vous embrasse.
Votre vieux
IV. TOURGUENEFF.
– 1260 –
À LÉONIE BRAINNE
[7 décembre 1873.]
Ma belle Amie,
Comment allez-vous ?
Je n’ai pas eu le temps hier d’aller chez vous. – Et au-jourd’hui je ne peux pas sortir parce qu’il faut que je revoie la copie de ma pièce.
C’est jeudi, ou peut-être même mercredi, que je fais la lecture aux acteurs !
Quant à moi ça va mieux. – Je re-dors.
Mille tendresses de
SAINT POLYCARPE.
À GEORGES CHARPENTIER
[Paris, 7 ? décembre 1873.]
Mon cher Ami,
Je n’ai pas le temps d’aller vous voir, parce que je suis dans la révision du Candidat dont je dois faire la lecture aux
– 1261 – acteurs jeudi. Mais vous seriez bien aimable de venir un de ces matins chez votre
Il me semble que nous avons pas mal de choses à nous dire.
Lemerre me demande à publier le procès à la suite de son second volume ; je lui ai écrit de venir me trouver et je l’engagerai à ne pas insérer cet appendice.
À GEORGE SAND
Paris, lundi 8 [décembre 1873].
Chère Maître,
J’ai su hier par l’Américain Harrisse
(L’Américain farouche est un monstre sauvage
qui mord en frémissant le frein de l’esclavage
M. de Voltaire – Alzire)
que vous alliez tout à fait bien.
Donc allez-vous venir à Paris pour les répétitions de Vil-lemer ?
– 1262 –
Moi, je lis jeudi prochain Le Candidat, aux acteurs du Vaudeville. Et j’entrerai en répétition tout de suite.
CRUCHARD,
qui vous embrasse, va être bien agité ! lui qui d’habitude ne sort pas du recueillement de la sacristie !
Écrivez-moi si vous avez le temps.
Un bon baiser à vos chères petites.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 9 décembre [1873].
[…] Te voilà lancé dans les émotions et les continuelles déceptions du théâtre. Eh bien, tant mieux, tu auras de rudes ennuis, et tel que je te connais, des colères bleues […]. Je t’aime, mon Cruchard, nous t’aimons tous ici, tiens-nous au courant je t’en prie. Ton vieux troubadour
G. SAND.
– 1263 –
À SA NIÈCE CAROLINE
Paris, jeudi soir, 10 heures, 11 décembre [1873].
Mon Loulou,
Tantôt, à 5 heures, je t’ai expédié un télégramme te di-sant que la lecture du Candidat avait parfaitement réussi. – Ce serait gentil de recevoir, avant de me coucher, la réponse à mon télégramme ! Vais-je l’avoir ?
D’abord et avant d’entrer dans les détails de ma vie dramatique, causons de toi ou plutôt de vous. – On m’a ren-voyé hier, de Croisset, ta lettre du 6. Je vois que les voyages te font du bien « sous tous les rapports », et je me réjouis de savoir qu’Ernest est content de ses affaires. J’ai oublié de vous dire que Tavernier avait dit à Laporte qu’il l’estimait beaucoup et le regardait comme « un homme très sérieux » Parenthèse : Laporte n’a point pour son ami Tavernier les mêmes sentiments. Car il le considère comme un pur imbé-cile. Je peux te donner des nouvelles de Putzel. Maria me l’a amenée hier. La jolie petite bête va très bien. – Et je compte, dimanche prochain, en orner mes salons, afin de briller à tes dépens.
Maintenant revenons au Vaudeville. J’ai commencé la lecture, calme comme un dieu et tranquille comme Baptiste. Pour se donner du ton, Monsieur s’était coulé dans le cornet une douzaine d’huîtres, un bon beefsteak et une demie de Chambertin avec un verre d’eau-de-vie et un de chartreuse.
J’ai lu sur le théâtre, à la lueur de deux carcels et devant mes 26 acteurs. Dès la seconde page, rires de l’auditoire et
– 1264 – tout le 1er acte a extrêmement amusé. – L’effet a faibli au se-cond acte. Mais le troisième (le salon de Flore) n’a été qu’un éclat de rire, on m’interrompait à chaque mot. – Et le 4e a « enlevé tous les suffrages ». La scène du mendiant (que tu ne connais pas) a été trouvée sublime, et le mot de la fin : « Je vous en réponds » a paru exquis de comique. En un mot, ils croient tous à un grand succès.
Cependant (car il y a toujours un cependant), peut-être vais-je faire encore des corrections ? Je me suis aperçu, au-jourd’hui, que décidément Carvalho s’y connaît. Ses obser-vations concordent avec celles de d’Osmoy et du bon Tour-gueneff qui a passé, avant-hier mardi, toute la journée chez moi. Il est revenu le soir après son dîner et ne s’en est allé qu’à 1 heure du matin ! Il n’y a que les gens de génie pour avoir de ces complaisances.
Carvalho ne veut pas qu’on puisse m’empoigner sur quoi que ce soit ; il demande une chose parfaite. Il a peut-être raison au point de vue de la réussite ? mais j’ai peur que mon œuvre y perde en ampleur. Enfin, lundi prochain nous arrêterons tout décidément.
La pièce sera demain à la Censure. Et nous n’avons au-cune crainte. D’ailleurs, j’ai pris des mesures politiques.
Et puis, je crois que je vais lâcher Saint Antoine. Ah !
Charpentier commence à imprimer Salammbô ! Tu vois, chérie, que je ne m’endors pas.
Enfin j’ai très bon espoir ! Est-ce que la chance va tour-ner ?
– 1265 –
Qu’ai-je vu dans le cabinet de Carvalho, immédiatement après ma lecture ? « Tout-Paris » lequel s’est, tout de suite et beaucoup, informé de Mme Commanville.
Maintenant, je déclare que je tombe sur les bottes ! J’éprouve le besoin de me reposer pendant quelque temps.
J’ai lu, tantôt, comme un Ange ! Pas d’enrouement, pas d’émotion (il n’en avait pas été de même l’autre dimanche, à Croisset), et je suis « adoré de ces dames ». Ah ! on me fait des politesses ! J’ai une petite mère Rousselin qui est bien jolie, trop jolie pour le rôle ; quant à son talent, problème ? Voilà tout ce que j’ai à te dire, mon pauvre chat.
En sortant du bureau télégraphique du Grand-Hôtel, j’ai rencontré Cernuschi. Demain je déjeune chez lui, après quoi il me montrera ses curiosités japonaises.
Je n’ai encore fait aucune visite. – Mais demain et après-demain je vais me répandre. – Bien que demain soir je re-prenne les lectures pour Bouvard et Pécuchet. Ce qui est plus sérieux que le théâtre.
Je ne me monte pas du tout le bourrichon, mais en somme je suis content.
Allons, encore une quinzaine, et je reverrai « ma pauvre fille » que j’aime tant et que je bécotte bien tendrement
son vieux GVE.
– 1266 –
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] 12 [décembre] 1873.
Anniversaire de ma naissance.
Le 52e a sonné.
Chère Madame,
Votre vieil ami a lu hier aux comédiens du Vaudeville Le Candidat, qui a paru leur faire un GRAND EFFET. Le Ier acte a visiblement amusé. Au milieu du second acte, l’intérêt a fai-bli. Mais le 3e était à chaque minute interrompu par les éclats de rire et les bravos, et le 4e a « enlevé tous les suf-frages ».
Mon manuscrit est maintenant à la Censure, et les répé-titions commencent la semaine prochaine. Je me torture la cervelle pour découvrir le moyen d’alléger le second acte ! Il est trop tard, j’en ai peur ?
De plus, Charpentier prend demain Saint Antoine, lequel paraîtra après le Quatre-vingt-treize du père Hugo. Je quitte ce vieux compagnon avec tristesse. Cependant il faut faire une fin !
Écrivez-moi. Je crève de fatigue, mais je suis très gail-lard.
Pas la moindre émotion pendant la lecture, qui avait lieu sur la scène. Je m’étais coulé dans le cornet une bouteille de chambertin et 2 forts petits verres. J’ai lu comme un Ange !
Un baiser sur chaque main, et à vous.
– 1267 –
Vôtre
Rue Murillo, 4.
À GUSTAVE TOUDOUZE
Paris, 13 décembre 1873.
Rue Murillo, 4. Parc Monceau.
Monsieur,
J’ai l’habitude de lire immédiatement tous les livres que l’on me fait l’honneur de m’envoyer. Mais je suis, mainte-nant, surchargé de besogne. Donc, je vous demande quelques jours de répit. Dès que je connaîtrai votre volume je me pré-senterai chez vous pour en causer.
D’ici là, je vous prie de me croire
Votre très humble
À SA NIÈCE CAROLINE
Paris, lundi soir, 15 décembre [1873].
Mon pauvre Caro,
– 1268 –
Je me réjouis à l’idée de savoir que, dans une huitaine, tu ne seras pas, nous ne serons pas, bien loin du moment où je reverrai et bécoterai ta bonne et gentille mine.
Dès que ceci te parviendra, tu serais bien aimable de m’envoyer un télégramme : 1° pour me dire comment s’est passée la traversée, et 2° le jour et l’heure de votre retour.
Mais d’ici là, j’attends une lettre en réponse à mon télé-gramme de jeudi dernier 11 et à ma lettre de vendredi 12.
Rien de nouveau. Le Vaudeville continue à être char-mant pour moi. Je sais par mon « élève » Guy de Maupas-sant, qui est le camarade d’un des actionnaires ou comman-ditaires de l’établissement, que ces messieurs « fondent sur la pièce de grandes espérances ». On s’est débarrassé de Barrière, qui voulait me couper l’herbe sous le pied.
Aujourd’hui, le manuscrit a été définitivement arrêté et les rôles sont à copier. – Dans une huitaine, M. Vieux sera sur les planches. Voilà, mon loulou.
Autre histoire : j’ai vendu Saint Antoine à Charpentier, à d’excellentes conditions ! Je te les expliquerai.
La traduction dudit bouquin dans une revue russe me rapportera près de 3 mille francs ! Cela, c’est une gentillesse du Moscove. – Et j’ai d’autres « tours dans mon sac ». Enfin je crois que je vais devenir pratique !!!!!!!! Pourvu que je ne devienne [pas] idiot ! ce qui en est souvent la conséquence.
Mais comme le père Hugo va faire paraître d’ici à un mois un roman en trois volumes intitulé Quatre-vingt-treize, il
– 1269 – nous faudra attendre pour paraître que ce livre-là ait produit son effet. – On va néanmoins l’imprimer tout de suite.
Tu vois, ma chère fille, que je ne m’endors pas ! Mon plus grand souci est maintenant de trouver un Amoureux (pour le rôle de Julien), ce qui ne me paraît point facile. Les jeunes acteurs d’à présent ne comprennent rien à la Poésie et à la Passion. De mon temps on en aurait trouvé à remuer à la pelle !
Ce matin, j’ai déjeuné chez Mme Carvalho, et demain j’irai la voir dans L’Ambassadrice.
Elle m’a appris que le port de Pouzaille était une affaire décidée.
Embrasse pour moi ton mari, et qu’il te le rende.
Votre vieux bonhomme d’oncle.
Ta nounou. – Qui t’aime
Il fait bien froid. Le vent vous coupe la margoulette.
À HIPPOLYTE TAINE
Paris, 4, rue Murillo,
vendredi matin [19 ? décembre 1873].
Mon cher Ami,
– 1270 –
Si nous ne mangeons pas ensemble, jamais nous ne nous verrons !
Donc voulez-vous venir déjeuner chez moi dimanche prochain ?
Une fatalité s’attache au mardi. Voilà plusieurs mardis qu’il m’a été impossible d’aller chez vous – et mardi pro-chain je suis pris par le baptême du jeune Charpentier.
Donc à dimanche, n’est-ce pas ? un mot de réponse pour me dire oui.
Et d’ici là tout à vous.
À GUSTAVE TOUDOUZE
Paris, vendredi soir [19 ? décembre 1873].
Rue Murillo, 4.
J’ai lu votre livre, mon cher confrère, et je voudrais bien en causer avec vous.
Venez donc un de ces matins, ou le dimanche dans l’après-midi, comme il vous plaira.
Je vous serre la main très affectueusement.
Et suis votre
– 1271 –
Je ne vais pas chez vous parce que je ne sais à quelle heure vous trouver.
À HIPPOLYTE TAINE ?
[Paris,] 4, rue Murillo (parc Monceau),
samedi, 1 heure [20 décembre ? 1873].
Mon cher Ami,
Un doute philosophique m’a assailli ce matin à mon ré-veil. Je ne sais pas si je vous ai dit que demain (dimanche) vous deviez rester chez moi, à dîner avec Edmond de Gon-court et le bon d’Osmoy.
Quoi qu’il en soit, je compte sur vous !
Venez de bonne heure pour vous en aller très tard. Si vous tenez à faire la connaissance de Tourgueneff, je vous préviens qu’il sera là dans l’après-midi vers 4 heures.
Ainsi, c’est conclu. À demain,
et tout à vous,
Votre
– 1272 –
À GEORGE SAND
[Paris,] mercredi [31 décembre 1873].
Puisque j’ai un moment de tranquillité j’en profite pour causer un peu avec vous, chère bon maître ! Et d’abord em-brassez de ma part tous les vôtres, et recevez, tous, mes souhaits de bonne année !
Voici maintenant ce qu’il advient de votre P. Cruchard.
Cruchard est très occupé, mais serein (ou serin ?). Et fort calme, ce qui étonne tout le monde. Oui, c’est comme ça ! pas d’indignation ! pas de bouillonnements ! Les répétitions du Candidat sont commencées, et la chose paraîtra sur les planches au commencement de février. Carvalho m’en a l’air très content ? néanmoins, il a tenu à me faire fondre deux actes en un seul. – Ce qui rend le premier acte d’une lon-gueur démesurée ! J’ai exécuté ce travail, en deux jours. Et là, Cruchard a été beau ! Il a dormi 7 heures en tout, depuis jeudi matin (jour de Noël) jusqu’à samedi. Et il ne s’en porte que mieux.
Pour compléter mon caractère ecclésiastique, savez-vous ce que je vais faire ? je vais être parrain. La petite mère Charpentier, dans son enthousiasme pour Saint Antoine, est venue me prier d’appeler Antoine l’enfant qu’elle va mettre au monde ! J’ai refusé d’infliger à ce jeune chrétien le nom d’un homme si agité. Mais j’ai dû accepter l’honneur qu’on me faisait ! bien qu’il m’en coûte, ou m’en coûtera ! Voyez-vous ma vieille trombine près des fonts baptismaux, à côté du poupon, de la nourrice et des parents ! Ô Civilisation, voi-là de tes coups ! Belles manières, telles sont vos exigences !
– 1273 –
J’ai été dimanche à l’enterrement civil de François-Victor Hugo. (Quelle foule ! et pas un cri, pas le plus petit désordre ! Des journées comme celle-là sont mauvaises pour le catholicisme. – Le pauvre père Hugo (que je n’ai pu me re-tenir d’embrasser) était bien brisé, mais Stoïque. Que dites-vous du Figaro qui lui a reproché d’avoir à l’enterrement de son fils, « un chapeau mou » !…
Quant à la Politique, calme plat. Le procès Bazaine est de l’histoire ancienne. Rien ne peint mieux la démoralisation contemporaine que la grâce octroyée à ce misérable ! D’ailleurs le droit de grâce (si l’on sort de la théologie) est un déni de justice. De quel droit, un Homme peut-il empêcher l’accomplissement de la Loi ? Les Bonapartistes auraient dû le lâcher ; mais pas du tout ; ils l’ont défendu aigrement, en haine du 4 septembre ! Pourquoi tous les Partis se regardent-ils comme solidaires des coquins qui les exploitent ? c’est que tous les partis sont exécrables, bêtes, injustes, aveugles ! Exemple : l’histoire du sieur Azor (quel nom !). Il a volé les ecclésiastiques. N’importe ! les cléricaux se considèrent comme atteints.
À propos d’Église, j’ai lu, entièrement (ce que je n’avais jamais fait), l’Essai sur l’indifférence du citoyen Lamennais. Je connais maintenant, et à fond, tous ces immenses farceurs, qui ont eu sur le 19e siècle une influence désastreuse. Établir que le critérium de la certitude est dans le sens commun, au-trement dit dans la Mode et la Coutume, n’était-ce pas pré-parer la voie au Suffrage universel, qui est, selon moi, la Honte de l’esprit humain !
Je viens de lire, aussi, La Chrétienne de l’abbé Bautain. Livre curieux pour un romancier. Cela sent son époque, son
– 1274 –
Paris moderne. Pour me décrasser, j’ai avalé un volume de Garcin de Tassy sur La Littérature hindoustanie. Là-dedans, au moins, on respire.
Vous voyez que votre Cruchard n’est pas complètement abruti par le théâtre. Du reste, je n’ai pas à me plaindre du Vaudeville. Tout le monde y est poli, et exact ! quelle diffé-rence avec l’Odéon !
Notre ami Chennevières est maintenant notre supérieur puisque les théâtres se trouvent dans son compartiment. La gent artiste est enchantée de sa nomination.
Je vois le Moscove tous les dimanches. Il va très bien ; et je l’aime de plus en plus.
Saint Antoine sera imprimé, en placards, à la fin de jan-vier.
Adieu, chère maître ! Quand nous reverrons-nous ? No-hant est bien loin ! et je vais être, tout cet hiver, bien occu-pé !
Que 1874 vous soit léger !
Votre vieux
G.
qui vous aime.
– 1275 –
À EDMA ROGER DES GENETTES
[1873 ?]
Hier, le général est venu me voir ; il conte à merveille, comme sa sœur. Il a aussi de votre regard et je l’en aime da-vantage. Il m’a conté des histoires très gaillardes : j’ai riposté et nous nous sommes quittés contents l’un de l’autre.
Votre dernière lettre était charmante, mais si triste !… et pourtant vous êtes une vaillante. Comme vous, pauvre amie, je trouve la vie bien lourde. Si au moins elle était tolérable ! Mon ambition maintenant ne va pas plus loin.
Mme X*** est une poseuse, qui croit savoir ce qu’elle ne sait point. C’est toujours un danger pour une femme d’esprit de donner de bons dîners. On la juge sur ses menus, et les affamés la traitent de grand écrivain. Il en faut rabattre : elle a le sentiment de la nature, elle a des paysages réussis, mais de là au style, à l’Art, il y a un abîme. On ne sait pas assez tout le mal que donne une phrase bien faite. Mais quelle joie quand tout y est ! c’est-à-dire la couleur, le relief et l’harmonie. Vous me parliez l’autre jour du Banquet des Mercenaires. Je peux me vanter de l’avoir pioché ce cha-pitre-là, mais aussi vous avez eu un cri de satisfaction que j’entends encore. Ah ! ce logement du boulevard du Temple, il a connu de grands régals littéraires !
– 1276 –
À LÉONIE BRAINNE
Paris, lundi soir 11 h [5 janvier 1874].
Ma chère belle,
J’avais cru, ce matin, pouvoir vous saisir avant votre départ ! Vaine espérance ! Je suis arrivé au haut de votre es-calier, soufflant inutilement.
Votre saint Polycarpe (très peu polycarpé, j’étonne Car-valho par ma douceur) est l’homme le plus occupé de la terre. Il a tous les jours répétition de midi à 5 heures. – Puis, après son dîner, il corrige les épreuves de Saint Antoine et il continuera cette existence pendant six semaines.
Je meurs d’envie de vous voir cependant, mais com-ment faire ? À vous d’aviser. Je ne vois d’autre moyen que celui-ci : venez me faire une visite le soir, ou dîner avec votre ami, en prévenant la veille.
Demain (mardi) il faut que je sois à 10 heures du matin, chez Charpentier. Le soir je resterai chez moi. Mercredi je dîne chez la Princesse. Jeudi ou samedi j’irai voir Monsieur Alphonse. Vendredi j’ai Carvalho à dîner. Voilà le pro-gramme de cette semaine. Celui de la semaine prochaine se-ra plus simple.
Je pourrai peut-être aller déjeuner chez vous jeudi, à 11 heures moins le quart. Je dis peut-être ? ne m’attendez pas.
À vous, chérie, le moins décemment possible.
– 1277 –
Votre
GVE.
Ce qui serait gentil, ce serait de trouver tantôt à mon re-tour chez moi un petit mot de vous ! Encore mille ten-dresses !
AU BARON LARREY
[Paris,] mercredi matin [7 janvier 1874].
Cher Monsieur Larrey,
Je renvoie aujourd’hui à M. Cloquet la thèse que vous avez [eu] la bonté de m’apporter chez moi.
Comment vous remercier de cette aimable attention !
Si je n’étais dramatiquement et typographiquement si oc-cupé, j’irais vous serrer les mains, et vous prier, de vive voix, de me croire, cher Docteur,
Tout à vous.
– 1278 –
À ERNEST RENAN
[Paris,] mercredi matin [7 janvier 1874].
Voici votre volume, mon cher Renan. Je vous en remer-cie, car il m’a fort intéressé.
Pouvez-vous me donner le suivant ?
Je suis en répétition, toute la journée et le soir je corrige les épreuves de Saint Antoine. C’est pourquoi je ne vais pas chez vous. Mais j’espère vous voir un de ces mercredis chez la Princesse.
D’ici là, comme toujours
Tout à vous.
À LÉON CARVALHO
[Paris,] vendredi, 4 heures du matin [9 ? janvier 1874].
Mon Bourreau,
Comme vous avez l’habitude de me couper la parole avant que je n’aie desserré les lèvres, je me permets de vous adresser par écrit les observations ci-dessous, que vous mé-diterez « dans le silence du cabinet ».
– 1279 –
I. Depuis hier au soir, je pressure, sans discontinuer, ma pauvre cervelle, afin d’arranger la scène finale du IIIe acte, sans femme.
Impossible… et voici pourquoi :
Il faut : 1° qu’on voie l’accord subit de Murel et de Julien, entente qui se fait par des apartés, tandis que les deux femmes sont avec Rousselin. 2° Murel profite de l’occasion pour demander Louise officiellement. Il l’a déjà tant de fois demandée que cette demande doit différer des autres, être plus forte, plus évidente. 3° Il est indispensable de montrer l’amour de Louise ; autrement sa résistance, au IVe acte, n’aurait pas de sens et serait sans préparation. 4° Quant à l’inconvenance qu’il y a à faire cette demande dans un lieu public, elle est relevée par Mme Rousselin elle-même. 5° La présence des femmes au salon de Flore ? Mais Louise dit que c’est une ruse d’elle, pour parler à Murel ! 6° Il faut montrer que me M Rousselin a réussi, et qu’elle mène son mari par le nez. On ne la verra plus, c’est bien le moins qu’elle paraisse une dernière fois. 7° Raison majeure : sans femme, l’acte est triste comme peinture. Je suis, pour ma part, écœuré par cette masse de vilains costumes, cette quantité d’hommes ; un peu de robes délassera la vue. On a fait pendant cet acte assez de vacarme, tout ne doit pas être subordonné au mou-vement ou à ce qui passe pour tel. Sacrifions aux Grâces !
Enfin, mon cher ami, je ne trouve pas moyen de changer la scène en question. Ce que j’ai fait n’est pas bon, mais ce que vous me proposez est pire. De cela, j’en suis sûr.
Je vais aujourd’hui tâcher de mettre en scène, moi-même, cette fin d’acte. Nous verrons ce qui en résultera.
– 1280 –
Vous conviendrez que vous n’avez pas même essayé de voir ce qu’elle donnerait.
Sur cette partie, je n’ai pas besoin de vous dire que Goudry et Saint-Germain partagent mon avis. Quant à De-lannoy, c’est vous qui l’avez corrompu, gros malin ; j’ai vu votre dialogue avec lui.
Autre guitare :
II. Delannoy, qui a la rage des changements, n’a pas songé que, dans son second monologue du IIIe, Rousselin doit parler de Gruchet (son ennemi) et de Félicité (dont il est tant de fois question et qu’on reverra au IVe acte). Donc, après le mot « carrière politique », il ferait bien (maintenant) d’ajouter : « Cette infamie-là doit venir de Gruchet, sa bonne est sans cesse à rôder autour de ma maison » ; puis, tout ce qu’il voudra.
Bref, mon cher ami, je suis à bout de forces, et je ne change plus rien ! Assez ! tout a des bornes !
N.B. – Si vous trouvez encore des modifications de texte à établir, je vous prie de me communiquer vos idées là-dessus, tranquillement, posément, chez vous ou chez moi, en tête-à-tête, mais non plus à brûle-pourpoint et en plein théâtre, endroit où la discussion est impossible et où votre violence me clôt le bec.
– 1281 –
III. Je suis sorti du théâtre dans l’état d’un monsieur qui vient de recevoir sur le crâne une volée de coups de canne. Ce n’était pas tout ! En bas, sous la porte, le costumier m’a arrêté, et je fus violemment saisi par la hideur de cet homme ! Car le Vaudeville doit me faire éprouver tous les sentiments, y compris « l’Épouvante » !
Comme cette épouvante m’avait glacé (cré nom de D… qu’il est laid ! quelle dentition !) je suis arrivé à la Censure avec une physionomie et un caractère tout nouveaux. Les sieurs de Bauplan et Hallays ne m’ont pas reconnu. L’ombre de Flaubert a proféré quelques sons… confus… et a tout ac-cordé, tout concédé, par lassitude, dégoût, avachissement, et pour en finir. Ah ! c’est une jolie école de démoralisation que le théâtre !
Donc l’affaire de la Censure est terminée.
Je me résume : 1° Il faut que nous nous entendions pour les costumes, ou plutôt parlez-lui, vous-même ; seul, je n’oserais !
2° Tâchons de mettre en scène la fin du IIIe acte, telle qu’elle est.
3° Faites vos efforts pour venir demain, dimanche.
Il est temps d’aller se coucher, je crève.
À vous, mon bon (quoique – ou plutôt parce que – vous me faites subir de rudes étamines).
– 1282 –
Votre.
Je me recommande toujours à Mme Carvalho.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris, 10 ? janvier 1874.]
Oui, c’est moi, je ne vous oublie pas, malgré vos soup-çons que je devine, et je vous prouverai avant la fin d’avril que je ne blague jamais, et qu’il fallait être « naïve », c’est-à-dire croire à la bonne foi de ma proposition. Je la réitère : pouvez-vous m’héberger pendant vingt-quatre heures ? Vou-lez-vous que je vous apporte Saint Antoine et le plan du ro-man que j’entreprends ? Pourrez-vous, sans fatigue pour vos nerfs, supporter ces violentes lectures ? Sinon, j’arriverai or-né de mes seules grâces naturelles, et j’irai loger à l’auberge.
Comment allez-vous ? Comment traînez-vous le boulet de l’existence ? Le général, que j’ai vu plusieurs fois cet au-tomne, m’a dit que vous étiez stoïque et Mme Plessy, lundi dernier, vous a citée en exemple, comme un merveilleux ré-sultat du culte des lettres. J’avais envie de lui sauter au cou, devant le monde, à cause de cette bonne parole.
Je ne compare pas mes misères aux vôtres, pauvre chère Madame, mais je ne suis pas gai. Je deviens même atrocement lugubre. Pourquoi ? Ah ! à cause de « tout ». Je passe de l’exaspération à la prostration, puis je remonte de
– 1283 – l’anéantissement à la rage, si bien que la moyenne de ma température est l’embêtement.
Je ne vois guère plus de monde à Paris que je n’en voyais à Croisset. Qui voir ? Qui fréquenter ? Je puis dire comme Hernani : « Tous mes amis sont morts », et je n’ai pas de dona Sol pour essuyer sur moi la pluie de l’orage.
Dans ces derniers temps, j’ai pris cependant un certain plaisir à envoyer promener messieurs les éditeurs, qui mon-tent mes quatre étages, auxquels je ne réponds rien de défi-nitif, et qui reviennent en grimaçant comme des chats-tigres pour me subtiliser ma pauvre copie. Mais je suis bien décidé à ne rien publier. Ils ne comprennent goutte à ma conduite. Ça m’amuse et je venge les pauvres.
À LA BARONNE LEPIC
Paris, nuit de mercredi [14 ? janvier 1874].
Hélas, chère Madame, je ne pourrai vendredi me rendre à vos agapes fraternelles, parce que : le soir je corrige des épreuves.
Mais, dans une huitaine de jours, je serai un peu plus tranquille, alors je vous demanderai ce repas que je refuse.
Le dernier que j’ai pris chez vous était si agréable que j’en désire un autre dans les mêmes conditions. Pas de bour-geois ! pas de mufles (en admettant que vous en connais-
– 1284 – siez) ! Rien que les exquises maîtresses de la maison et votre ami grossier, avec le bon Duval : d’ici là, un long baiser sur chacune de vos mains, mille tendres respects à Mme Perrot, et tout à vous, chère Madame.
À GEORGES CHARPENTIER
[Paris,] samedi soir, minuit [17 ? janvier 1874].
Mon cher Ami,
Vous êtes beau comme un ange !!!
J’ai reçu ce soir la fin des premières épreuves de Saint Antoine.
Faites-moi le plaisir (si vous n’avez rien de mieux à faire), de venir aujourd’hui dimanche chez moi. Je vous at-tendrai jusqu’à 6 heures du soir et nous réglerons tout. J’ai à moi tout l’après-midi, et nous aurons le temps de causer tranquillement.
Je désire d’autant plus vous voir que demain, lundi, je recevrai à 10 heures du matin la visite du sieur Michaelis ! Vous voyez qu’il y a urgence.
Tout à vous.
Tous les jours de la semaine prochaine, dès 11 heures, je serai pris par mes répétitions.
– 1285 –
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] vendredi matin [6 février 1874].
Impossible de vous donner un manuscrit !
Le seul qui soit lisible est retourné à la censure, pour que ladite (ou plutôt maudite) censure puisse le confronter avec le sien !
Me sera-t-il possible aujourd’hui d’aller vous faire mes adieux ! j’en doute, car après ma répétition je dois aller : 1° chez Charpentier, 2° à l’imprimerie, et 3° chez Tourgue-neff pour ma traduction russe ! Et la répétition sera longue. Les costumes ne sont pas encore réglés !
Il est temps que ça finisse !!!
Je regrette bien que vous n’ayez pas profité de votre sé-jour à Paris pour prendre une consultation sérieuse ! Je suis jaloux des poires vers lesquelles vous retournez.
Tâchez de revenir promptement. – Et tout à vous, chère Madame.
– 1286 –
À GEORGE SAND
[Paris,] samedi soir 7 février [1874].
J’ai enfin un moment à moi, chère maître, donc causons un petit peu.
J’ai su par Tourgueneff que vous alliez maintenant très bien. Voilà l’important. Or, je vais vous donner des nouvelles de cet excellent P. Cruchard.
J’ai, hier, signé le dernier bon à tirer de Saint Antoine. Mais le susdit bouquin ne paraîtra pas avant le 1er avril (comme poisson ?) à cause des traductions. C’est fini, je n’y pense plus ! Saint Antoine est réduit, pour moi, à l’état de souvenir ! Cependant, je ne vous cache point que j’ai eu un quart d’heure de grande tristesse lorsque j’ai contemplé la première épreuve. Il en coûte de se séparer d’un vieux com-pagnon !
Quant au Candidat, il sera joué, je pense, du 20 au 25 de ce mois. Comme cette pièce m’a coûté très peu d’efforts et que je n’y attache pas grande importance, je suis assez calme sur le résultat.
Le départ de Carvalho m’a contrarié et inquiété pendant quelques jours. Mais son successeur Cormon est plein de zèle. Je n’ai jusqu’à présent qu’à me louer de lui, comme de tous les autres du reste. Les gens du Vaudeville sont char-mants. Votre vieux troubadour que vous vous figurez agité et continuellement furieux est doux comme un mouton, et même débonnaire ! J’ai fait, d’abord, tous les changements qu’on a voulus. Puis on a reconnu qu’ils étaient imbéciles, et
– 1287 – on a rétabli le texte primitif. Mais j’ai, de moi-même, enlevé ce qui me semblait trop long. – Et ça va bien, très bien, De-lannoy et Saint-Germain ont des binettes excellentes et jouent comme des anges. Je crois que ça ira.
Une chose m’embête. La Censure a abîmé un rôle de pe-tit gandin légitimiste, de sorte que la pièce, conçue dans un esprit d’impartialité stricte, doit maintenant flatter les Réac-tionnaires ? effet qui me désole ; car je ne veux complaire aux passions politiques de qui que ce soit, ayant comme [vous] savez la haine essentielle de tout dogmatisme, de tout parti.
Eh bien, le bon Alexandre (Dumas) a fait le plongeon ! Le voilà de l’Académie ! Je le trouve bien modeste.
Il faut l’être pour se trouver honoré par les Honneurs.
Avez-vous lu sa préface de Faust ? triste ! triste ! Affir-mer que Goethe n’est pas « un grand homme » je trouve cela fort ! Et je cherche le but, la cause d’une pareille assertion, le motif enfin qui a pu le pousser à une impudence aussi inepte !
Problème… Il y a peut-être là-dessous du Dupanloup ? qui sait ?
À propos de religion, vous ignorez sans doute que le mois prochain on me verra au pied des autels. La petite mère Charpentier est venue me prier d’être le parrain de son dernier produit. Il a fallu en passer par là, sous peine de pi-gnouflisme.
– 1288 –
Adieu, chère bon maître. – Embrassez pour moi toute la famille, grands et petites.
Et à vous, du fond du cœur.
Votre vieux
GVE.
À ALFRED BAUDRY ?
[Paris,] lundi soir [10 février 1874].
Ah ! mon bon, vous me demandez une chose que je n’ose vous promettre, c’est de songer, à vous prévenir la veille.
Vous savez bien qu’il y a toujours des retards, et que ra-rement une 1re a lieu au jour indiqué.
Consultez Le Figaro ou L’Événement. Si je vous oubliais, je vous enverrai un mot par télégraphe.
Vous pensez bien, mon brave, que je commence à être légèrement ahuri.
Votre billet de fauteuil d’orchestre sera chez moi. – Et jusqu’à 6 heures du soir vous pouvez venir l’y prendre.
Cette « solennité » aura lieu, je crois, le 23 ou le 25.
– 1289 –
***
Saint Antoine est imprimé et paraîtra comme poisson le 1er avril.
Je vous embrasse.
À ALEXANDRE DUMAS FILS ?
[Paris,] lundi soir [10 février 1874].
Parbleu ! Vous êtes des premiers sur ma liste, mon cher confrère ! Je n’avais pas attendu votre aimable requête pour vous y coucher.
Quant à vous fournir deux places, je n’ose vous les pro-mettre ? On n’en donnera fort peu. – Et je suis accablé de demandes.
Comptez bien, cependant, que je ferai tout ce qui dé-pendra de moi, pour vous contenter.
Venez chercher la chose la veille de la 1re chez moi. C’est plus sûr.
Ce sera, je crois, pour lundi 23 ou mercredi 25. Les feuilles, du reste, vous l’apprendront.
tout à vous.
– 1290 –
1re représentation du Candidat.
À RAOUL-DUVAL
Paris, le vendredi midi [13 février 1874].
C’est demain, à midi un quart, qu’a lieu la répétition de-vant les Censeurs !!! Donc je compte sur vous, mon bon. Car vous me rendrez, par votre présence, un grand service.
Si vous voyez Cordier amenez-le.
Tout à vous.
Pas de Versailles, quoi qu’il y ait, n’est-ce pas ?
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Noh[ant], 13 février [18]74.
Tout va bien et tu es content, mon troubadour. Alors nous sommes heureux ici de ton contentement et nous fai-sons des vœux pour le succès. Et nous attendons avec impa-tience Saint Antoine pour le relire.
Maurice a eu une grippe qui le reprend tous les deux jours. Lina et moi nous allons bien. Les petites supérieure-ment. Aurore apprend tout avec une facilité et une docilité
– 1291 – admirables. C’est ma vie et mon idéal que cette enfant. Je ne jouis plus que de son progrès. Tout mon passé, tout ce que j’ai pu acquérir ou produire, n’a plus de valeur à mes yeux que celle qui peut lui profiter. Si j’ai eu en partage une cer-taine dose d’intelligence et de bonté, c’est pour qu’elle puisse en avoir une plus grande.
Tu n’as pas d’enfant. Sois donc un littérateur, un artiste, un maître. C’est logique, c’est ta compensation, ton bonheur et ta force. Aussi dis-nous bien que tu marches en avant. Ce-la nous semble capital dans ta vie.
Et porte-toi bien. Je crois que ces répétitions qui te font aller et venir te sont bonnes.
Nous t’embrassons tous bien tendrement.
G. SAND.
À HIPPOLYTE TAINE
[Paris,] jeudi matin [19 février 1874].
Mon cher Taine,
Un abominable rhume m’empêchera de me rendre sa-medi à votre invitation.
Je suis à plaindre et non à excuser. Présentez tous mes respects à Mme votre mère.
– 1292 –
Pourquoi n’êtes-vous pas venu à Magny lundi dernier ?
Je compte sur vous dimanche.
Ex imo.
Une bonne poignée de main de ma part à About.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] dimanche soir [22 février 1874],
rue de Murillo 4 et non 14 !
Si vous n’avez pas de manuscrit, c’est qu’il n’en existe pas de lisible (j’ai cependant payé comme frais de copie 163 francs). Bref le souffleur ou plutôt la souffleuse peut seule s’y reconnaître, et tous les jours je la supplie de me faire un manuscrit lisible !
MM. les censeurs sont revenus, hier, sur Le Candidat et, après avoir assisté à la 1re des répétitions générales, ont donné leur visa. Donc de ce côté plus d’inquiétudes ! Mais ma pièce a été (je l’ai appris par Chennevières) « une grosse affaire », et si le gouvernement n’avait pas craint un joli en-gueulement de votre ami, on l’eût interdite. Il est vrai que c’est parce que c’était moi qu’on était si mal disposé. Je serai
– 1293 – toujours suspect à tous les gouvernements sans en attaquer aucun, et cela m’honore.
Ma 1re aura lieu samedi prochain, ou lundi, ou mercredi. Je n’y comprends plus rien ! L’audition de la moindre de mes phrases me donne la nausée, et ce que j’entends de bê-tises est inconcevable. Et des conseils !… Pas n’est besoin de vous dire que je n’en écoute aucun.
Je suis harcelé par les demandes de places ; j’ai une grippe abominable, je tousse, je mouche, je crache et j’éternue sans discontinuer, avec accompagnement de fièvre la nuit. De plus un joli bouton fleurit au milieu de mon front entre deux plaques rouges. Bref, je deviens extrêmement laid et je me dégoûte moi-même. Avec tout cela l’appétit se maintient et l’humeur est gaillarde. Je crois que je me con-duirai bien le jour de la première.
J’ai donné le dernier bon à tirer de Saint Antoine, il y a plus de douze jours. Vous recevrez mon bouquin, comme poisson, le 1er avril et une copie du Candidat dès que j’en au-rai une. Pourquoi n’êtes-vous pas là ? ce serait plus simple.
Croyez, chère Madame, à mon inaltérable affection.
– 1294 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] lundi [23 février 1874].
Oui, ma chérie, j’irai dîner demain chez toi ; ce sera ma première sortie depuis vendredi soir. – Ma grippe a été abo-minable samedi et hier. Aujourd’hui je vais mieux.
Le Candidat est arrêté par la grippe de Delannoy ! Il a dit à Émile (qui vient d’aller chez lui) qu’il espérait reprendre les répétitions mercredi ou jeudi. – Je n’en sais pas plus ! La pièce se désapprend. C’est déplorable.
Autre histoire. La Censure de S.M. l’Empereur de toutes les Russies a arrêté la traduction de Saint Antoine comme at-tentatoire à la Religion, et interdit même la vente de l’édition française, ce qui me fait perdre 2 mille francs que m’aurait donnés la Revue de Saint-Petersbourg et peut-être encore 2 ou 3 que j’aurais eus tant de la traduction en volume que de l’édition française.
Enfin il faut être philosophe.
Est-ce le rhume ou l’oisiveté ? mais depuis samedi je suis triste à crever.
Demain je passerai quelques bons moments avec ma pauvre fille.
Sa Nounou.
– 1295 –
Préviens Commanville qu’à la fin de la semaine, ou même avant, j’aurai besoin d’argent. Qu’il me donne mille francs, si faire se peut.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] nuit de jeudi à vendredi [26-27 février 1874].
Je viens de relire encore une fois Le Candidat pour vous ! et franchement c’est une preuve de tendresse ! soit dit, sans me vanter ! On m’a remis enfin le manuscrit, tantôt ; il est corrigé, ficelé et étiqueté. Donc vous le recevrez presque en même temps ou en même temps que ceci. – Dès que vous l’aurez lu, renvoyez-le-moi, je vous prie.
C’est lundi, mercredi ou jeudi qu’aura lieu la 1re. Elle a été retardée par les recettes de L’Oncle Sam qui devaient descendre au-dessous de 1 500 francs. – Et puis par la grippe de Delaunay.
Je l’ai mêmement (la grippe). Voilà bientôt quinze jours que je tousse, crache, mouche et souffle d’une façon hi-deuse.
La Censure russe a formellement interdit Saint Antoine ! Ni la traduction ni l’édition française ne pourront paraître sur les terres des Scythes ! pour cause de religion !!!