Correspondance - Tome IV

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 32/35

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Correspondance - Tome IV

George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.

– 1585 –

Le présent est atroce et l’avenir lamentable. Enfin, c’est un bouleversement complet de mon existence. J’avais cru jusqu’à présent que la mort est le pire des maux ! Eh bien non ! ce qu’on peut endurer de plus affreux, c’est de voir l’humiliation et la décadence de ceux qu’on aime. J’avais tout sacrifié depuis ma jeunesse à la tranquillité de mon es-prit. Elle est détruite, à tout jamais. – Et il ne me reste rien, – rien à quoi je puisse me raccrocher. Car je me sens vidé, fini. – Et je crois que jamais je ne serai capable d’écrire deux lignes de suite. Je me suis roidi contre le malheur. Tous les jours, je me fais des sermons et je veux travailler. Impos-sible ! et je n’en retombe que plus las et plus meurtri. Ah ! si une bonne attaque pouvait m’emporter, quelle simplifica-tion !

Non seulement je suis inquiet de mon avenir matériel, mais ce qui est plus important, l’avenir intellectuel me semble impossible !

Dans une quinzaine de jours, il est probable que je m’en irai à Concarneau, où je resterai avec Georges Pouchet le plus longtemps que je le pourrai. Peut-être que le change-ment de milieu me fera du bien. L’air de la mer rafraîchira peut-être ma pauvre cervelle endommagée. J’ai tant besoin d’une fontaine de jouvence ! rappelez-vous tout ce qui m’a accablé depuis six ans, ajoutez-y ce qui m’arrive, et vous conviendrez qu’il y a de quoi écraser un homme robuste.

Une seule chose serait capable de me faire du bien. Ce serait de trouver un sujet de livre passionnant. Que ne puis-je m’enthousiasmer pour une idée de roman, quelconque. Mais la Foi n’y est plus, j’ai reçu un coup mortel. Reste à sa-voir combien de temps je vais être à en crever. Voilà le vrai.

– 1586 –

Votre vieil ami.

GVE.

Ma seule occupation agréable est de me rouler dans mes souvenirs. Je me réfugie dans le Passé et il me submerge.

 

À GEORGE SAND

[Croisset,] mercredi 18 août [1875].

Chère bon maître,

Je ne vous écrivais pas, parce que j’avais des choses trop tristes à vous dire ! Depuis un an je sentais venir un grand malheur quelconque. Mon spleen n’avait pas d’autre cause. Maintenant c’est fait. – Ma pauvre nièce est complè-tement ruinée, et moi je le suis aux trois quarts. – En admet-tant les choses au mieux il nous restera à peine de quoi vivre, chétivement.

Depuis ma jeunesse j’ai tout sacrifié à ma tranquillité d’esprit. Elle est maintenant perdue à tout jamais. Vous sa-vez que je ne suis pas un poseur. Eh bien je souhaite crever le plus vite possible car je suis fini, vidé et plus vieux que si j’avais cent ans. Il me faudrait m’enthousiasmer pour une idée, pour un sujet de livre. Mais la Foi n’y est plus. Et tout travail m’est devenu impossible.

 

– 1587 –

Ainsi je suis non seulement inquiet de mon avenir maté-riel, mais l’avenir littéraire me paraît anéanti.

Ce qui serait sage ce serait de chercher, dès maintenant, une place, une occupation lucrative mais à quoi suis-je bon ? Et puis notez que j’ai 54 ans, et qu’à cet âge-là, on ne change pas d’habitudes, on ne refait pas sa vie !

Je me suis roidi contre le malheur. J’ai voulu être stoïque. Tous les jours je fais de grands efforts pour travail-ler. Impossible ! impossible. Ma pauvre cervelle est broyée.

Comme j’ai besoin de sortir d’ici (car voilà quatre mois, que j’y agonise avec ma pauvre nièce) il est probable que dans une quinzaine, je m’en irai à Concarneau, où je resterai le plus longtemps possible, dans la compagnie de Georges Pouchet qui travaille à la pisciculture de Coste. L’air de la mer me fera peut-être du bien. Et je reviendrai plus fort ?

J’ai peur d’être obligé de quitter Croisset ? ce serait le coup de grâce !

Embrassez pour moi les chères petites, et à vous toutes mes tendresses.

Votre vieux troubadour bien embêté.

 

– 1588 –

GEORGE SAND À AGÉNOR BARDOUX ?

Nohant, 20 août [18]75.

Indre, La Châtre.

Monsieur et cher maître,

L’abattement et la désespérance de notre ami G. Flaubert m’effraient beaucoup. Vous savez peut-être que sa nièce Mme Commanville a éprouvé de grands revers de fortune et, comme leurs intérêts étaient communs à plu-sieurs égards, la situation de Flaubert se trouve compromise, entamée, menacée très sérieusement. Sans doute il vous a écrit tout cela, mais devant la lettre que je reçois aujourd’hui j’ai besoin de vous demander s’il n’y a pas moyen de le sau-ver. Je ne suis pas pratique, je n’ai pas la moindre idée de ce que pourrait être pour lui ce qu’il appelle un emploi lucratif. Peut-être aurez-vous dans l’esprit un moyen de lui trouver cet emploi. Malgré le découragement avec lequel il exprime cette velléité, je crois que si l’emploi était trouvé, il regarde-rait comme un devoir de l’accepter. Et je crois aussi que le salut pour lui, serait dans un travail forcé, dans une obliga-tion à remplir, dans un devoir enfin, charge et bienfait qu’il a trop ignorés dans sa vie.

Cher Monsieur, si je puis quelque chose auprès de qui que ce soit, dites-le-moi. Je suis navrée de sa tristesse et l’avenir m’inquiète beaucoup. Quand on voit un homme de sa trempe manquer de courage, on craint un mal profond. Pardonnez[-moi] de vous appeler à son secours, mais il vous aime tant que j’ai naturellement toute confiance en vous et toute espérance.

 

– 1589 –

Croyez à mes sentiments bien profonds de dévouement.

GEORGE SAND.

 

À RAOUL-DUVAL

Croisset, samedi matin 28 [août 1875].

Mon cher Ami,

Je vous ai écrit mardi dernier pour avoir avec vous une entrevue. Mon billet ne vous sera pas, sans doute, parvenu ? Je voulais vous demander un service. Lisez la note ci-incluse et vous comprendrez la chose.

Il s’agit de garantir ma nièce [illisible] près Faucon pour une rente de 2 500 francs, soit 25 000 francs. La requête sera présentée au Tribunal le 13 septembre. Donc, si la permis-sion de vendre les biens est accordée, la garantie vous serait rendue immédiatement. Voilà la position, cher ami.

Si vous pouvez nous en tirer, mille remerciements d’avance. Dans le cas contraire, je n’en suis pas moins, et plus que jamais,

Tout à vous.

 

– 1590 –

Je pars dans quelques instants pour Deauville. On me fait, relativement à mon dernier coin de terre, des offres avantageuses.

 

[La note incluse est ainsi rédigée :]

Pour terminer avec M. Faucon, il reste à lui faire un ver-sement de 50 000 francs5, qu’il consent à recevoir par annui-tés en huit ou dix ans. Mme Commanville se propose de de-mander au Président du Tribunal civil l’autorisation de vendre un titre de rentes de pareille somme. Si cette autori-sation lui est refusée, elle peut s’engager à laisser 5 000 francs sur ses revenus chaque année ; le régime dotal ne lui permettant pas de prendre légalement cet engagement, M. Faucon demande une garantie, soit par bonne signature, soit par dépôt de titres, que cet engagement sera respecté.

 

À AGÉNOR BARDOUX

Croisset, près Rouen, 29 août [1875].

Mon cher Ami,

Je ne saurais te dire combien j’ai été ému jusqu’au fond du cœur par la démarche dont Raoul-Duval m’a parlé, et

 

5 La moitié est garantie par le bon Laporte depuis que cette

petite note a été rédigée.

– 1591 – dont vous êtes tous les deux complices. – On n’est pas meil-leur que vous l’êtes ! Avoir pris l’initiative d’un pareil service en redouble le prix.

Mais, mon cher ami, je t’en fais juge toi-même : à ma place, tu ne l’accepterais pas. Le désastre qui m’atteint n’a rien qui intéresse le public. C’était à moi de mieux gérer mes affaires, et je trouve que le budget ne doit pas me nourrir. Pense donc que cette pension serait publiée, imprimée, et peut-être attaquée dans la Presse et à la Tribune ! Qu’aurais-je, qu’aurions-nous à répondre ? D’autres jouissent de la même faveur, c’est vrai, mais ce qu’on passe aux autres m’est interdit. – Et puis, Dieu merci, je n’en suis pas encore là !

Cependant, comme ma vie va être très étroite, si tu peux me dénicher dans une bibliothèque une place de 3 ou 4 mille francs avec le logement (comme il y en a à la Mazarine ou à l’Arsenal), je crois que ça me ferait du bien ! Mais une pa-reille trouvaille me paraît presque impossible ? On peut y songer d’avance, et prendre ses précautions.

Comme je n’en puis plus, comme je crève de chagrin, je vais me réfugier à Concarneau, jusqu’à la fin d’octobre, dans la compagnie de Georges Pouchet, qui fait, là-bas, des expé-riences sur les poissons.

Depuis quatre mois, moi et ma pauvre nièce, nous avons mené une vie infernale ! Je crois que la faillite sera évitée. L’honneur sera sauf. Mais rien de plus.

Ainsi donc, mon cher ami, c’est bien entendu : ne de-mande pour moi aucune pension. Car, franchement, je ne

– 1592 – puis l’accepter. Mais si tu trouvais une sinécure avantageuse, c’est différent.

Merci encore une fois de ce que tu as fait pour moi.

Je t’embrasse

Ton

Je t’aurais écrit immédiatement après la visite de R. Duval, mais je te savais absent de Paris.

 

À RAOUL-DUVAL

Croisset, 31 août [1875].

Mon cher Ami,

Votre lettre en date du 30 est en réponse à la mienne de mardi dernier, mais samedi je vous en ai écrit une autre, qui (j’en ai peur) est perdue, car il n’y avait personne à votre lo-gement de la rue Verte et mon domestique a été obligé de la laisser à une voisine ; celle-ci vous parviendra-t-elle ?

Dans ma lettre de samedi je vous demandais un service, cher ami, un grand service, comptant sur votre dévouement.

Pour empêcher la faillite de mon neveu, pour terminer avec Faucon, il restait, il y a huit jours, à faire un versement de 50 000 francs qu’il consentait à recevoir par annuités en huit ou dix ans.

– 1593 –

Mme Commanville a demandé au Président du Tribunal l’autorisation de vendre un titre de rente de pareille somme. Si cette autorisation lui est refusée, elle peut s’engager à laisser 5 000 francs sur ses revenus chaque année. Mais, le régime dotal ne lui permettant pas de prendre légalement cet engagement, M. Faucon demande une garantie sur bonne signature que cet engagement sera respecté.

Notre ami Laporte, vendredi dernier, a garanti ma nièce pour la moitié de la somme – 25 000 –, reste donc à trouver un autre garant pour 25 000 francs. C’est ce service que je vous demande, cher ami.

La requête sera portée au Tribunal le 11 septembre ; si on y fait droit, on vous rendrait immédiatement votre signa-ture. Voilà la situation, cher ami.

Hier, j’ai vendu ma ferme à M. Delahante ; mais vu les circonstances, je ne m’en trouverai guère plus riche qu’avant.

Vous comprendrez facilement que j’attends votre ré-ponse avec impatience – et quelle qu’elle soit, soyez-en bien persuadé, cher ami, je suis toujours et plus que jamais

Votre très affectionné et reconnaissant

Vendredi.

Votre cuisinière ayant affirmé mardi que la veille elle vous avait envoyé ma lettre de samedi, – et connaissant votre exactitude, j’ai gardé par-devers moi la présente lettre,

 

– 1594 – je la rouvre pour vous dire, cher ami, que j’attends toujours votre réponse…

Re-à vous.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Croisset, 2 ? septembre 1875.]

Non ! je ne suis pas malade ! mais je suis broyé. Il m’est impossible de me tenir debout et il me semble que mon crâne est complètement vidé.

Les affaires surchargent mon chagrin. – Je crois que je dormirais bien dans le jour. Mais le jour il faut s’occuper de ce que je déteste le plus au monde, les intérêts matériels !

J’espère qu’on verra sa belle amie avant une quinzaine. – Merci de sa gentille lettre.

Le cher petit la serre dans ses bras.

Jeudi, 4 heures.

 

– 1595 –

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] vendredi 3 septembre [1875].

Mon bon Vieux,

Faucon a consenti à ce qu’on lui demandait. La faillite n’aura pas lieu. – Grâce à vous.

J’ai vendu à M. Delahante ma ferme de Deauville pour 2 cents mille francs, ce qui me permet de sauver mon pauvre neveu.

Le pire est donc passé ! Il me tarde de vous voir pour vous donner des explications. Après quoi je partirai vers Concarneau.

Donc, mon bon, dès que vous serez rentré à Couronne, venez ici pour que vous embrasse

Votre

 

[De la main de Mme Commanville :]

Ne manquez pas de venir à Croisset, lors même que mon oncle serait parti.

J’ai bien envie de vous serrer la main, et suis heureuse de vous compter parmi les vrais amis.

 

– 1596 –

Adieu, ou mieux à bientôt.

C[AROLI]NE COMMANVILLE.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

Croisset, 3 septembre [1875].

Princesse,

Votre aimable billet d’hier m’a fait du bien au cœur. Mais je ne profiterai pas de votre bonne invitation, parce que je suis encore triste et trop souffrant. Il faut épargner ses amis ; je ne veux pas vous infliger la gêne de ma sombre personne.

Je ne sais pas comment je ne suis pas mort de chagrin, depuis quatre mois ! Ce que j’ai souffert est inimaginable ! D’hier seulement les choses sont arrangées. L’honneur sera sauf. Quant à la ruine, elle sera pour moi moins considérable que je ne l’avais cru, parce que j’ai vendu très avantageuse-ment ma ferme de Deauville. – L’avenir, malgré cela, est fort triste. Je suis attaqué dans les moelles. J’ai reçu un coup dont j’aurai du mal à revenir, si jamais j’en reviens ?

Comme il me faut un grand changement de milieu et d’habitude, dans une dizaine de jours, je m’en irai à Concar-neau où je me propose de rester jusqu’au mois de novembre. L’air salé de la mer me redonnera peut-être un peu d’énergie ! J’ai la tête fatiguée comme si l’on m’avait donné

– 1597 – dessus des coups de bâton, avec crampes d’estomac, maux de nerfs, et impossibilité radicale d’un travail quelconque.

J’espère que vous me reverrez plus convenable. – D’ici là, je vous donnerai de mes nouvelles, afin d’avoir des vôtres, Princesse. Car je suis, vous le savez, votre vieux (bien vieux) fidèle serviteur et dévoué.

 

À RAOUL-DUVAL

Croisset, lundi 6 septembre [1875].

Mon cher Ami,

À ma place, vous eussiez fait comme moi. J’en suis sûr. Il s’agissait avant tout d’éviter la faillite. Ma nièce et moi, nous prenons les engagements que nous pouvons tenir. Ma situation personnelle est du reste moins mauvaise que vous ne le croyez. Je vous expliquerai tout cela quand vous me ferez le plaisir de venir me voir.

Donc, mon cher ami, je profite de votre dévouement en vous disant un grand merci. Envoyez-moi une lettre, adres-sée à Faucon et dans laquelle vous vous engagerez à garan-tir ma nièce pour 25 000 francs, soit 2 500 francs de rente pendant dix ans. Cette lettre, je la remettrai moi-même et je pense qu’elle suffira. Dans le cas contraire je vous enverrais l’acte à signer.

 

– 1598 –

Je n’ai pas besoin de vous prier de vous hâter. Car je suis bien anxieux d’écarter à tout jamais l’horrible poids qui m’oppresse.

Je vous serre la main, en vous remerciant de nouveau, du fond du cœur.

Votre

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 7 septembre [18]75.

Tu te désoles, tu te décourages. Tu me désoles aussi. C’est égal, j’aime mieux que tu te plaignes que de te taire, cher ami, et je veux que tu ne cesses pas de m’écrire.

J’ai de gros chagrins aussi et souvent. Mes vieux amis meurent avant moi. Un des plus chers, celui qui avait élevé Maurice et que j’attendais pour m’aider à élever mes petites-filles, vient de mourir presque subitement. C’est une douleur profonde. La vie est une suite de coups dans le cœur. Mais le devoir est là, il faut marcher et faire sa tâche sans contrister ceux qui souffrent avec nous.

Je te demande absolument de vouloir, et de ne pas être indifférent aux peines que nous partageons avec toi. Dis-nous que le calme s’est fait et que l’horizon s’est éclairci.

Nous t’aimons, triste ou gai. Donne de tes nouvelles.

– 1599 –

G. SAND.

 

À RAOUL-DUVAL

[Croisset,] jeudi matin 9 [septembre 1875].

Mon cher Ami,

J’ai reçu hier au soir, votre lettre pour Faucon. Je ne puis, ou, plutôt, ma nièce et moi, nous ne pouvons que vous en remercier du fond du cœur.

Vous m’avez rendu là un vrai service que je n’oublierai pas.

Je suis bien malade, cher ami, et dans deux ou trois jours, je vais me réfugier à Concarneau où je tâcherai de res-ter le plus longtemps possible.

Je vous embrasse.

Votre

 

– 1600 –

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset, 12 septembre 1875.]

Merci pour vos deux dernières lettres. Elles méritaient une réponse plus prompte. Mais la force physique me fait dé-faut et il me semble constamment que je vais mourir. – Il n’en est rien, hélas !

Cependant les affaires semblent s’arranger ? demain, je pars pour Deauville où je vais vendre mon dernier lopin de terre !

Ma nièce et moi, nous avons donné tout, – tout ce que nous pouvions donner.

Quant à l’avenir, c’est la nuit noire. À la fin de la se-maine, je serai à Concarneau et de là, quand je serai un peu remis, je vous écrirai plus longuement.

Remerciez pour moi M. Roger. Il m’a écrit quelques lignes qui m’ont été au cœur.

Tout à vous, chère Madame.

Votre vieil ami.

Croisset, dimanche 12 septembre.

 

– 1601 –

À GEORGE SAND

[Croisset,] 12 [septembre 1875].

Chère bon Maître,

Je ne puis vous écrire longuement, comme je le devrais, mais la force physique me manque.

Je pars demain matin pour Deauville où je vais vendre le dernier lopin de terre qui me reste, afin d’éviter la faillite de mon neveu ! De là, j’irai à Concarneau, où je vais tâcher de me ressusciter. Y parviendrai-je, j’en doute.

Dès que je serai un peu remis, je vous enverrai de mes nouvelles.

Vous aussi, vous avez eu de gros chagrins ! je vous plains d’autant plus que j’en suis surchargé !

Ah ! si je pouvais m’en aller de ce monde, quel soulage-ment !

Je vous embrasse avec ce qui me reste de forces.

Votre

Croisset, dimanche 12 septembre.

 

– 1602 –

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset, 12 septembre 1875.]

Ne m’en voulez pas, mon cher ami, si j’ai été longtemps sans vous écrire. Ma vie est tellement atroce que je suis phy-siquement écrasé.

Demain je pars pour Deauville, où je vais vendre mon dernier lopin de terre. Grâce à cela, la faillite de mon neveu sera, je crois, évitée. – Puis, à la fin de la semaine, je serai à Concarneau. Et de là je vous enverrai de mes nouvelles.

Je pense bien à vous et vous embrasse.

Votre vieux.

Dimanche.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] dimanche soir 12 septembre [1875].

Mon bon cher Vieux,

Demain je repars pour Deauville afin d’y terminer notre affaire.

J’aurais voulu vous embrasser. Mais Delahante en a dé-cidé autrement, puisqu’il m’a donné rendez-vous mardi.

– 1603 –

Dès que je serai un peu remis, je vous écrirai de Con-carneau.

Ma nièce reste à Croisset jusqu’à la fin du mois. Elle compte bien sur votre visite.

Tout à vous, mon cher Laporte.

Ex imo

Votre

 

À AGÉNOR BARDOUX

Croisset, 13 septembre [1875].

Comme tu es bon, mon cher Bardoux ! Voilà, première-ment, ce que j’ai à te dire. Ce que tu fais pour moi m’attendrit, mais ne m’étonne pas.

Ta lettre m’arrive au moment de mon départ pour Deauville. Je vais y vendre, à de très bonnes conditions, une ferme, dont le prix empêchera la faillite de mon neveu. – Ses affaires prennent une meilleure tournure. De Deauville, j’irai à Concarneau me remettre un peu. Car je suis bien bas, mon pauvre ami ! Puis, dès le commencement de novembre, je serai à Paris.

Mais parlons de ce que tu fais pour moi. Ne te presse pas. Car j’ai peur de mal agir envers toi, par la suite.

– 1604 –

Si la place que l’on m’offrira était à la Bibliothèque na-tionale, où le travail est atroce, si elle exigeait ma présence à Paris toute l’année, ou si les émoluments étaient au-dessous de 3 ou 4 mille francs, je n’aurais aucun bénéfice à l’accepter. Car cela n’amènerait pas dans ma position une amélioration suffisante. – Le séjour forcé à Paris toute l’année m’entraînerait à plus de dépenses et je n’y gagnerais rien. En un mot, mon cher ami, ce qui me conviendrait, c’est une sinécure, ou approchant. Tu vois que je te parle carré-ment. – Tu vas dire que je suis bien difficile. C’est vrai. Mais j’aime mieux ne te rien cacher.

Si quelquefois tu me faisais obtenir une place qui ne me convienne point, je la refuserais, ce qui serait bien mal re-connaître ta bonne amitié.

Comme il n’y a pas « péril dans la demeure », continue à tendre tes filets, observe, informe-toi, guette. – Dans six se-maines, je serai à Paris. J’irai te voir et nous causerons sé-rieusement. Mais d’ici là n’arrête rien. S’il se présentait ce-pendant une circonstance extraordinaire, fais-m’en part tout de suite.

J’aurais voulu te répondre d’une façon plus catégorique. Mais je ne sais pas encore ce qui résultera pour moi, défini-tivement, du désastre de Commanville, et jusqu’à quel point je serai ruiné ? Ce qu’il y a de sûr, c’est que notre vie à tous les trois va être bien étroite. – Et que trois ou quatre mille francs de rentes, de plus, me feraient du bien, pourvu que je puisse continuer à passer quatre mois de l’année à Croisset. – Et que je n’aie pas des occupations qui m’empêchent de travailler.

 

– 1605 –

Tu vois que je t’ouvre « le fond du sac » comme à un ami, et non à un Protecteur. Tu as assez de cœur pour com-prendre tout ce qui se passe dans le mien.

Ma nièce me charge de ses amitiés et moi je t’embrasse.

 

Je t’écrirai de Concarneau pour te donner mon adresse.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Concarneau, hôtel Sergent, samedi 3 heures.

[18 septembre 1875.]

Ma chère Fille,

Tu as dû recevoir de moi un télégramme jeudi dès mon arrivée. J’en attends un d’Ernest aujourd’hui. Il m’avait promis de m’en envoyer un pour me dire que la liquidation était déclarée !?

La poste arrive ici à 3 h 1/2, et le départ a lieu à 8 heures du matin. Pour que j’aie tes lettres le lendemain, il faut que tu les mettes à la boîte par le bateau de 9 heures ; les miennes ne t’arriveront guère qu’à trois jours de date.

Je voulais t’envoyer une description de l’endroit où je me trouve, mais je tremble de plus en plus. J’ai beaucoup de mal à écrire, matériellement. Et les sanglots m’étouffent. Il

– 1606 – faut que je m’arrête. Quand donc cela finira-t-il ? Ah ! le cha-grin me submerge, ma pauvre enfant. – Mon cœur est plein, et pourtant je ne trouve rien à te dire.

Mes compagnons Pennetier et Pouchet sont fort ai-mables. Nous prenons tous les jours des bains de mer en-semble.

4 heures.

Ta lettre de jeudi m’arrive et me fait beaucoup de bien. Pauvre Caro, comment peux-tu me recommander de ne pas penser à toi ! Je ne fais que ça, malheureusement.

Je crois cependant que Concarneau me fera du bien, ou du moins je veux l’espérer.

Ma faiblesse nerveuse m’étonne moi-même. – Et m’humilie. Mais enfin je ne t’afflige plus par le spectacle de ma tristesse. Tu as assez de la tienne, pauvre enfant.

Oui, les deux jours passés à Deauville ont été durs, mais je me suis bien conduit : j’ai eu la force de dissimuler ce que j’éprouvais. – Beaucoup de choses que je revois ici réveillent les souvenirs de mon voyage de Bretagne et ne me rendent pas gai…

Je me fais des raisonnements ; je me dis que l’avenir se-ra peut-être bon. Mais j’ai un fond de désespoir qui me re-monte à la gorge bien vite. – Ah ! que je voudrais écraser mon cœur sous mes talons. – Voyons ! calmons-nous.

 

– 1607 –

Ton époux n’est pas fort sur les itinéraires. Il s’était trompé pour le bateau de Trouville, et il a manqué me faire passer en route, pour venir ici, vingt-quatre heures de plus qu’il [ne] le fallait. J’ai été de Lisieux au Mans où j’ai pris le train de Brest, à 1 heure de nuit. À Redon, j’ai pris le chemin de Lorient, et je me suis arrêté à Rosporden à 10 heures du matin ; j’en suis reparti à 2 heures et à 3 heures j’étais ici. – La vue des bonnets de femmes m’a fait plaisir, et je me suis retrouvé dans une auberge du bon vieux temps avec une sensation de rafraîchissement. Cela vous sort de la banalité des hôtels et de l’éternel garçon en habit noir couvert de taches. – J’ai passé la nuit de mercredi à regarder la lune. Elle courait aussi vite que le wagon, derrière les arbres qui bordaient la route. Heureusement, je n’avais personne à côté de moi. Tout mon voyage s’est passé sans désagrément, mais non sans fatigue, car je suis arrivé ici brisé et crevant de sommeil et de faim.

Mme Sergent est au niveau de sa réputation. J’ai une très jolie chambre donnant sur le bassin. Ah ! si je pouvais me remettre au travail ! Mais tant que la liquidation ne sera pas finie, tant que je ne saurai pas à quoi m’en tenir sur ce qui nous restera, je n’aurai aucune liberté d’esprit. – Il y a de l’espoir, et un grand espoir, du côté de M. Delahante. Si cette affaire-là réussissait (l’achat de la scierie par une com-pagnie de chemin de fer), ce serait bien bon !

J’écrirai à Ernest un de ces jours. – Ne le décourage pas, le pauvre garçon ! Car il n’a pas d’autre conduite à tenir que de remonter son établissement.

Plus tu m’écriras souvent, plus tu me feras plaisir.

 

– 1608 –

Adieu, mon pauvre Caro. Je t’embrasse bien tendre-ment.

Ton Vieux

GVE.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Concarneau,] mardi, 4 heures [21 septembre 1875].

Ta lettre de dimanche m’arrive, mon Caro. Tu vois quel temps il nous faut pour correspondre. Comme je tremble ! Je suis obligé de m’arrêter à chaque lettre : c’est le résultat de mes petites émotions.

Depuis samedi, j’ai attendu anxieusement le télégramme promis par Ernest. – Et, si je n’avais pas eu ta lettre de tout à l’heure, je t’en aurais envoyé un. Je ne serai complètement rassuré que lorsque la liquidation sera ouverte. – Encore une semaine à attendre ! J’ai beau faire de grands efforts pour ne pas songer à l’avenir, cela m’est impossible. Je me demande sans cesse : « Comment vivrons-nous ? puisque tous nos re-venus, et au-delà, sont engagés ? » Cette préoccupation me ronge comme un cancer. Tu me dis de ne pas songer au Pas-sé. À quoi veux-tu que je songe ? À l’Avenir ! Il est si triste qu’il m’épouvante.

Ah ! si la liquidation pouvait se faire vivement et que mon ami Delahante se montât le bourrichon pour la scierie et qu’il l’achetât un bon prix, quel soulagement ! Enfin je

 

– 1609 – sens que je resterai dans un triste état tant que nous n’aurons pas de solution.

Relativement, cependant, je me sens beaucoup mieux, je n’ai plus d’étouffements et les accès de larmes sont plus rares. – Je dors et mange bien. Mes compagnons (qui sont fort aimables) prétendent que j’ai déjà engraissé. Tous les jours, je prends un bain de mer. – Hier nous avons été voir un Pardon aux environs (à Pont-Aven). Aujourd’hui j’ai pas-sé tout l’après-midi au Vivier, où j’ai vu deux homards chan-ger de carapace.

Mais je ne serai tranquille que quand Pourpoint aura donné sa signature. D’ici là il m’est impossible de penser à quoi que ce soit d’un peu mieux.

Pauvre Laporte ! Comme il est gentil ! quel bon ami ! Je suis fâché que tu aies bousculé Fortin. Je ne voudrais pas que tu l’aies blessé. Si tu juges que tu as été trop loin, je t’engage à réparer ta rudesse. Tu en as quelquefois, mon lou-lou. Prends garde, « tu es sur une pente ».

Tantôt, à midi, Pouchet et moi, nous avons envoyé à M. et Mme Sabatier un petit mot d’affection par le télégraphe. – Il leur sera parvenu avant la visite que tu dois leur avoir faite. – Et de cette manière-là tu auras su de mes nouvelles.

Concarneau est un charmant pays. Quelles bonnes va-cances j’y passerais si j’avais l’esprit libre et le cœur desser-ré ! Tout m’y rappelle le Trouville du bon vieux temps.

Si je n’avais pas de difficulté matérielle à écrire, je t’en ferais une description. Quand mes pauvres nerfs seront-ils

– 1610 – un peu raffermis ? Ah ! ton pauvre vieux bonhomme d’oncle est bien démoli, ma chère enfant. Ma lettre ne partira que demain matin, à 8 heures, et ne doit pas t’arriver avant après-demain jeudi, dans l’après-midi ? Ainsi je ne puis avoir de réponse à cette lettre avant dimanche, à 4 heures du soir ! Dis-moi si je ne me trompe pas dans mon calcul.

Julio s’est-il consolé de mon absence ? Donne-lui un baiser sur le front, de ma part.

As-tu repris la peinture ?

J’ai rêvé de Croisset toute la nuit dernière.

Ma pensée ne vous quitte pas.

Adieu, pauvre chat, je t’embrasse tendrement.

ton Vieux

Dès que Pourpoint aura signé, un télégramme !

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Concarneau,] samedi, 3 heures [25 septembre 1875].

Sera-ce aujourd’hui que je vais avoir une lettre de ma pauvre fille ? Et ce soir ou demain aurai-je un télégramme m’annonçant qu’on en a fini avec Pourpoint ?

 

– 1611 –

J’ai beau regarder les poissons du Vivier, puis la mer, et me promener, et me baigner tous les jours, la préoccupation de l’avenir ne me quitte pas ! Quel cauchemar. Ah ! ton pauvre mari n’était pas né pour faire mon bonheur. Mais n’en parlons plus : à quoi bon ? Je t’assure que je suis bien raisonnable. J’ai même essayé de commencer quelque chose, de court, car j’ai écrit (en trois jours !) une demi-page du plan de La Légende de saint Julien l’Hospitalier. Si tu veux la connaître, prends l’Essai sur la peinture sur verre, de Lan-glois. – Enfin je me calme, à la surface du moins. Mais le fond reste bien noir.

Je mène une petite vie douce et abrutissante. Coucher avant 10 heures, lever vers 8 ou 9. – Je ne fais rien du tout, et mon oisiveté ne me pèse plus. J’arrive souvent à ne plus songer à rien. Ce sont les meilleurs moments.

Mes fenêtres donnent sur une place au-delà de laquelle se trouve le bassin. Les fortifications du vieux Concarneau (un mur crénelé avec deux tours et un pont-levis) s’étendent par-derrière. – Je vois tout le quai en enfilade, et les petits bateaux qui pêchent la sardine. Tantôt, j’ai passé une heure à les regarder rentrer, puis j’ai fait un somme sur mon lit. Le réveil n’est jamais gai. Quand la réalité me reprend, quel pincement !

Pennetier nous a quittés avant-hier et je reste seul avec le bon Pouchet, que j’envie profondément. Comme il est d’aplomb ! Moi, je me sens déraciné et roulant au hasard comme une algue morte.

Mais je veux me forcer à écrire Saint Julien. Je ferai cela comme un pensum, pour voir ce qui en résultera.

– 1612 –

Le séjour de Concarneau a pour moi deux inconvé-nients : l’odeur de la sardine qui vous empoisonne, et la toux, le graillonnement horrible d’un voisin qui habite une chambre près de la mienne. – Quant à ma santé physique, elle est très bonne. – J’ai cependant eu, pendant deux jours, la semaine dernière, une violente colique. – C’était une pe-tite épidémie qui régnait dans le pays.

Il va être bientôt 4 heures. J’attends la poste pour conti-nuer mon épître.

 

5 heures.

Ta lettre de jeudi m’arrive à l’instant. Tu as bien fait de garder celle de Guyot. Je te remercie même de ne pas me l’avoir envoyée.

Pauvre loulou, tu m’as l’air bien dolente et fatiguée ? C’est le résultat de la jolie vie que nous avons menée depuis cinq mois ! Tu as raison, je crois que tu seras moins triste à Paris. Mais comment va se passer l’hiver ? Problème.

Que dis-tu d’un M. Spoll, qui me croit propriétaire ! du château d’Ouville et qui m’y a adressé une lettre pour me demander de collaborer au Tour de France, publication qui doit faire pendant à celle du Tour du Monde ? Une autre lettre que tu m’as renvoyée, et que j’ai reçue hier, était de Burty. Je te dis cela pour continuer notre communisme, pauvre chérie.

 

– 1613 –

Mon compagnon vient me chercher pour prendre notre bain : c’est l’heure. Mais le temps me semble bien rafraîchi, et la marée est trop basse. Je crois que je vais caler.

 

6 heures et demie.

En effet, j’ai calé. Il faisait trop frais. Mais j’ai joui d’un coucher de soleil splendide. Un vrai Claude Lorrain. Que n’étais-tu là, pauvre fille, toi qui admires tant la nature ! Je me figurais ta gentille personne installée, près de moi, sur la plage, devant un chevalet et barbouillant bien vite les nuages, pour les saisir dans leur bon moment.

J’espère avoir demain un télégramme, ou peut-être mardi une lettre. En tout cas je compte sur la réponse de celle-ci mercredi.

M. Delahante a-t-il écrit à ton mari ? Quand viendra-t-il [voir] la scierie ? Embrasse Ernest pour moi. – Et Julio aussi. – Et toi aussi, ou plutôt et toi d’abord.

Adieu, ma pauvre enfant.

Ton vieux qui te chérit.

 

– 1614 –

À SA NIÈCE CAROLINE

Concarneau, dimanche, 5 heures

[26 septembre 1875].

Ta lettre d’hier (samedi matin) ne m’étonne pas trop. – Mais je la voudrais plus explicite. Qu’y a-t-il donc ? depuis 8 jours je me doutais bien qu’une anicroche était survenue ? Je me rassure par cette ligne : « il n’y a pas d’inquiétude à avoir ». N’importe ! je voudrais bien savoir quand ce sera fi-ni ? donne-moi des détails.

Je te remercie bien de ton petit mot, car j’étais dans l’inquiétude.

Voilà la pluie qui tombe, et je reste seul dans ma petite chambre d’auberge à tâcher de rêvasser l’histoire de saint Julien l’Hospitalier. Ce n’est pas à lui que je pense, mais à ma pauvre fille que j’embrasse tendrement.

Ton vieil oncle.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Concarneau,] jeudi, 6 heures du soir

[30 septembre 1875].

Pas de lettre ? J’en attendais une en réponse de la mienne de dimanche, qui demandait des explications sur Pourpoint. Est-ce demain ou samedi que j’aurai un télé-

– 1615 – gramme m’annonçant que c’est fini ? Voilà 15 jours que je l’attends !

Mon compagnon Pouchet m’a quitté depuis lundi matin et ne reviendra que ce soir. – De sorte que je me suis passa-blement ennuyé pendant 4 jours. Cette solitude ne m’a pas été bonne. Je viens même de déchirer une lettre à toi où je m’épanchais trop.

Aujourd’hui, d’ailleurs, il fait de l’orage et j’ai mal à la tête. Enfin, ça ne va pas.

Lis dans la Légende dorée l’histoire de saint Julien l’Hospitalier. Tu l’as mal comprise dans Langlois (où elle est pourtant bien racontée) ?

Tu peux reprendre les Buffon. Mets aussi de côté pour l’emporter à Paris les Légendes pieuses du Moyen Âge de Maury. C’est un petit in-8° broché en bleu qui se trouve en face des Buffon.

Malgré tes conseils, je ne peux pas arriver à l’« endurcissement », ma chère fille. Ma sensibilité est surex-citée ; j’ai les nerfs et le cerveau malades, très malades, je le sens… Allons ! bon ! voilà que je vais recommencer à me plaindre, bien que je ne veuille pas t’affliger. – Je me borne à relever ta comparaison du « rocher ». Apprends donc que les vieux granits deviennent quelquefois des couches d’argile. J’en ai vu ici des exemples que Pouchet m’a montrés. – Mais tu es jeune, tu as de la force, et tu ne peux me comprendre, malgré toute ta tendresse.

Tu ne m’as pas parlé du mariage de Frankline ?

– 1616 –

Ma lettre est-elle assez bête, hein ? Elle me ressemble. « Le style, c’est l’homme même. » Mais je t’écris aujourd’hui parce que, autrement, tu n’aurais pas de mes nouvelles avant lundi. – Comme aujourd’hui je suis très noir, je m’arrête là, me bornant à t’embrasser bien tendrement.

Ton Vieux.

 

Comment va Ernest ? sa toux ?

 

À LÉONIE BRAINNE

Concarneau, hôtel Sergent.

Samedi, 6 heures, 2 octobre [1875].

Et d’abord, ma chère belle, je n’ai pas été à Paris. Ainsi je ne mérite aucun reproche, car je suis venu ici directement de Deauville par Lisieux et Le Mans.

Vous ne me parlez pas de vous, dans votre lettre ? La-pierre m’a dit que vous étiez très triste ; est-ce vrai ? Il a été excellent pour nous ce bon Lapierre. Il s’est montré un véri-table ami.

Quant à moi, que voulez-vous que je vous dise, ma chère amie ? Je suis un « homme de la décadence », ni chré-

– 1617 – tien, ni stoïque et nullement fait pour les luttes de l’existence. J’avais arrangé ma vie pour avoir la tranquillité d’esprit, sacrifiant tout dans ce but-là, refoulant mes sens, et faisant taire mon cœur. Je reconnais maintenant que je me suis trompé ; les prévisions les plus sages n’ont servi à rien et je me trouve ruiné, écrasé, abruti.

Et puis, notez que j’ai bientôt 54 ans. À cet âge-là, les habitudes sont tyranniques et on ne refait pas sa vie.

Pour faire de l’art, il faut avoir un insouci des choses matérielles, qui va me manquer désormais ! Mon cerveau est surchargé par des préoccupations basses. Je me sens déchu ! enfin, votre ami est un homme fini !

Et je vous assure que je fais des efforts pour sortir de là ! La semaine prochaine je me mettrai même à écrire un petit conte. Mais la Foi n’y est plus. On ne résiste pas à des coups pareils.

Ici, cependant, je vais mieux qu’à Croisset. Savez-vous que ma pauvre nièce et moi nous avons passé cinq mois, dans l’état des gens qui sont traduits en cour d’assises, c’est-à-dire dans une angoisse mortelle et incessante. Chaque jour n’était qu’un long supplice. Enfin, hier seulement, la liquida-tion est signée. L’honneur sera sauf, mais rien que cela. Votre ami Delahante a été très gentil avec moi. Ce ménage est fort aimable.

Mes jours sont employés à manger et à dormir. Je me gorge de homards et de salicoques. – Je fais de petites pro-menades au bord de la mer, en devisant avec l’ami Georges qui me donne des leçons d’histoire naturelle, – et nous ne

– 1618 – nous disputons pas sur la politique. Quel piocheur ! comme je l’envie !

Vous m’avez fait une surprise bien aimable en m’envoyant votre portrait. Il est là, devant moi, et je le con-temple. Ce sont bien vos yeux, spirituels et doux, cette fière chevelure relevée sur les tempes, et ces belles grasses épaules qui donnent envie d’en manger. La dentelle qui est du côté droit ressemble à une fleur noire tombée sur du marbre. Cependant, comme il faut toujours faire des cri-tiques, je trouve que la figure est un peu plus ronde que dans le modèle ? N’importe ! cette petite carte-là est faite pour inspirer les sentiments les plus vifs, et en la considérant de-rechef, ce matin, dans mon lit, je me suis aperçu que j’étais encore un homme.

À quelle époque du mois de novembre pensez-vous par-tir pour Alger ? Nous autres nous ne serons guère à Paris avant le 8 ou le 10 novembre. Je redoute ce séjour, cet hi-ver ! qu’y vais-je faire ? que deviendrai-je ? À la grâce de Dieu, après tout ! que ne suis-je insouciant, égoïste, léger ! Le fardeau de l’existence serait moins lourd.

Je voudrais bien vous embrasser avant votre départ. Amitiés à votre fils. – Et à Mme Pasca, et à vous mes ten-dresses.

GVE.

 

– 1619 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Concarneau,] samedi, 6 heures, 2 octobre [1875].

Le télégramme d’Ernest m’a fait grand plaisir, comme tu peux le croire, ma chère Caro ! Les retards (jusqu’à présent inexpliqués) de Pourpoint m’avaient mis « martel en tête ». J’avais peur encore de la faillite ! Elle est donc évitée, Dieu soit loué. Maintenant il faut attendre pour savoir ce que la liquidation donnera ! Mais en attendant comment pourrons-nous vivre, tous nos revenus étant engagés ? N’importe ! nous pouvons respirer. Le plus grand malheur (dans notre malheur) est évité.

Je m’étonne de n’avoir pas reçu de lettre de toi, au-jourd’hui. Probablement que j’en aurai une longue demain.

Pouchet est revenu hier. – Et aujourd’hui il m’a donné deux leçons d’histoire naturelle en disséquant devant moi, avant le déjeuner, une raie et, après le déjeuner, un mol-lusque hideux qu’on appelle « lièvre de mer ». Après quoi, j’ai fait un somme de deux heures sur mon lit, car je m’étais fort empiffré avec du tourteau, et Monsieur était complète-ment abruti. L’ordinaire de l’auberge Sergent est surabon-dant : il y a à tous les repas 7 ou 8 plats, parmi lesquels figu-rent toujours de la salicoque et du homard. Si ton pauvre mari était ici, comme il se régalerait !

Le temps est devenu froid. Il faut mettre les habits d’hiver, et nous ne nous baignons plus.

 

– 1620 –

Et toi, pauvre fille, comment vas-tu ? Tu m’écris des lettres tendres et morales, mais sans aucun détail sur ton existence. As-tu repris ta chère peinture ? etc.

Demain, j’écrirai plusieurs lettres ; puis, lundi, je veux me mettre à écrire Saint Julien l’Hospitalier.

Que va faire Ernest, maintenant ? Il ferait bien de se re-poser un peu. – Pourvu qu’aucun de vous deux ne tombe malade, après toutes ces émotions ! Je ne t’ai pas dit que je suis un traitement pour mon front. Mais, jusqu’à présent, je ne m’aperçois pas qu’il y ait grand changement.

Je t’embrasse bien fort.

Ton vieil oncle qui t’aime.

 

À EDMOND LAPORTE

Concarneau, hôtel Sergent.

Samedi, 6 heures, 2 octobre [1875].

Comment allez-vous, mon bon cher vieux ? Pensez-vous à votre géant, qui pense à vous ?

Bien que plus calme, je ne suis pas encore fort gai.

D’hier seulement la liquidation est signée, et jusque-là je n’étais pas sans inquiétude. Enfin c’est fini, reste à savoir comment vivre ? Mais vous connaissez aussi bien mes cha-

– 1621 – grins puisque vous les avez partagés. Il est donc inutile que je vous en re-embête de nouveau.

Je mène ici une petite existence paisible et idiote. Je me gorge de salicoques et de homards, je me promène au bord de la mer, je pionce sur mon lit après le déjeuner, je me couche dès neuf heures du soir, et je devise avec le bon Pou-chet qui dissèque devant moi pour mon instruction des pois-sons et des mollusques. Il m’a montré aujourd’hui les or-ganes génitaux d’une raie.

Mes travaux littéraires se bornent à la lecture du Siècle et du Temps. La semaine prochaine cependant, je veux me mettre à écrire un petit conte pour voir si je suis encore ca-pable de faire une phrase ? Sérieusement, j’en doute. Je crois vous avoir parlé de saint Julien l’Hospitalier. C’est cette his-toire-là que je me propose de coucher par écrit. Ce n’est rien du tout et je n’y attache aucune importance.

Vous qui goûtez les bonnes conversations de table d’hôte, si vous étiez ici, vous pourriez vous satisfaire. J’ai des voisins qui ne parlent absolument que chasses et sar-dines. Ces conversations se continuent dans le café et durent jusqu’à dix heures du soir. Avant-hier, j’ai vu durer l’examen d’un fusil pendant deux heures. Un de ces messieurs venait de l’acheter, et tout le monde l’a manié et épaulé. À un mo-ment la servante est entrée. Alors on l’a couchée en joue. « Je vais te tuer. » C’était charmant.

Ils sont ici une société de sardineurs qui passent réguliè-rement au moins six heures par jour au café. La bêtise hu-maine est un gouffre sans fond, et l’océan que j’aperçois de ma fenêtre me paraît bien petit à côté.

– 1622 –

Renseignement sur le cimetière de Concarneau :

Les gens pieux déposent au bord des tombes des vases d’eau bénite que l’on recouvre avec des coquilles. J’ai vu parmi ces vases, un pot à l’eau, un bol à café au lait et un moutardier. C’est derrière le cimetière qu’ont lieu les ren-contres obscènes. On ne m’y rencontrera pas, pour bien des raisons. Les femmes sont atroces, et mon Laporte serait obligé de…………… ! Cependant les grands bonnets et les collerettes plissées, donnent à quelques-unes un aspect mo-nacal qui ne manque pas de grâce.

Votre patriotisme apprendra avec plaisir que sur « ces bords » on est, contrairement aux idées reçues, libre-penseur et républicain. On y déteste « Badinguet ». À propos, vous avez vu de près notre « Bayard ». Est-il vrai que R.-Duval se fâche avec les Bonapartistes ?

Voilà l’automne arrivé, c’est-à-dire le vent et la pluie. Les baignades dans l’eau salée sont finies. Seriez-vous un homme assez brave pour venir jusqu’ici me faire une visite ? Je n’ose pas vous en prier et je n’y compte pas, car le voyage est bien long ? Cependant ?…

Nous comptons rester ici jusqu’au 8 ou 10 novembre. Rien ne m’appelle à Paris, et d’avance je redoute l’hiver que je vais y passer.

Écrivez-moi.

Je vous embrasse bien fort. Votre géant qui vous aime.

 

– 1623 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

Dimanche 3 octobre [1875].

Concarneau, Finistère,

hôtel Sergent.

Vous ne croyez pas que je puisse vous oublier, Prin-cesse ? Mais, à présent, j’hésite toujours à vous écrire. Car j’ai peur de vous ennuyer par mes chagrins. Je ne veux pas vous en donner le détail. Sachez seulement qu’ils sont con-sidérables. Je ne m’en relèverai pas. Je me sens atteint presque dans les moelles et je me regarde comme un homme mort. Voilà le vrai. L’honneur est sauf, mais c’est tout, et l’honneur ne suffit pas pour vivre !

Ici, cependant, je vais mieux qu’à Croisset, je suis plus calme. La vie que je mène est celle d’une brute. Je dors, je mange, je me promène au bord de la mer, j’écoute les dis-cours idiots de mes compagnons de table d’hôte. G. Pouchet dissèque devant moi des mollusques et me donne des expli-cations auxquelles je tâche de m’intéresser… et puis, je rê-vasse, je rumine mes souvenirs et mes chagrins, et la jour-née se passe !

Avant-hier, j’ai rencontré ici M. Armand Baschet, qui faisait son petit tour de Bretagne. Il venait de passer quelques jours chez ses amis les Panckoucke. Naturellement, nous avons parlé de la Princesse Mathilde.

Si je n’ai pas accepté votre bonne invitation d’aller à Saint-Gratien, c’est que j’avais peur d’y être trop triste, et d’assombrir vous et les vôtres par ma fâcheuse figure. Quand on est malheureux, il faut être pudique et ne pas se

– 1624 – montrer. – Popelin m’a écrit une bonne lettre. Voulez-vous le remercier pour moi ? Je ne sais pas où se trouve maintenant de Goncourt ? Il m’a dit qu’il s’était remis à la besogne, qu’il avait commencé un grand roman. Heureux est-il, s’il peut travailler !

Connaissez-vous un certain M. Chauveau, qui habite un château dans les environs, et qui a épousé une dame russe fort riche ? On prétend (ou il prétend) qu’il a été employé aux Tuileries ?

J’aime à croire que vous allez bien, Princesse, et que vous êtes heureuse. Tel est le souhait de votre très affec-tionné et fidèle

 

qui vous baise les mains.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

Concarneau, Finistère, dimanche 3 octobre [1875].

Voilà 15 jours que je suis ici et, sans être d’une gaieté fo-lâtre, je me calme un peu. Le pire de la situation, c’est que je me sens mortellement atteint. Pour faire de l’Art, il faut un insouci que je n’ai plus. Je ne suis ni chrétien, ni stoïque. J’ai bientôt 54 ans. À cet âge-là on ne refait pas sa vie, on ne

– 1625 – change pas d’habitudes. L’Avenir ne m’offre rien de bon et le Passé me dévore, et je ne pense qu’aux jours écoulés et aux gens qui ne peuvent revenir. Signe de vieillesse et de déca-dence. Quant à la littérature, je ne crois plus en moi, je me trouve vide, ce qui est une découverte peu consolante. – Bouvard et Pécuchet étaient trop difficiles, j’y renonce ; je cherche un autre roman, sans rien découvrir. En attendant, je vais me mettre à écrire la légende de Saint Julien l’Hospitalier, uniquement pour m’occuper à quelque chose, pour voir si je peux faire encore une phrase, ce dont je doute. Ce sera très court, une trentaine de pages peut-être. Puis, si je n’ai rien trouvé, et que j’aille mieux, je reprendrai Bouvard et Pécuchet.

Je me lève à 9 heures, je me couche à 10, je m’empiffre de homard, je fais la sieste sur mon lit, et je me promène au bord de la mer en roulant mes souvenirs. De temps à autre, mon compagnon, Georges Pouchet, dissèque devant moi un poisson ou un mollusque. Aujourd’hui il m’a fait l’autopsie d’un serpent à sonnettes. Heureux les gens qui s’occupent des sciences ! Cela ne vous lâche pas son homme comme la littérature. Ah ! saprelotte, la vie est lourde !

En d’autres circonstances, ce pays m’aurait charmé, mais la nature n’est pas toujours bonne à contempler. Elle nous renfonce dans le sentiment de notre néant et de notre impuissance. J’ai des voisins de table qui sont des mortels heureux, de petits bourgeois du pays se livrant à la pêche de la sardine ; ils ne parlent absolument que chasse et sardines ! et passent tous les jours au moins six heures au café ! Ce qu’ils disent est inénarrable !

Quel gouffre que la bêtise humaine !

– 1626 –

Que lisez-vous ? Comment supportez-vous vos tristes journées ? Quand viendrez-vous à Paris ? Moi, je n’y serai pas avant le 8 ou 10 novembre probablement.

Présentez mes bonnes amitiés à M. Roger et recevez un baiser sur chaque main de la part de votre vieil ami.

G.

 

À GEORGE SAND

Concarneau (Finistère), hôtel Sergent.

Dimanche 3 octobre [1875].

Chère Maître,

J’hésite toujours à vous écrire, maintenant. Car j’ai peur de vous fatiguer avec mes plaintes. Un homme qui pleure son argent n’ayant rien d’intéressant. Mais que vous dire ? je ne suis ni stoïque, ni chrétien. Et je me sens profondément bouleversé ! J’ai reçu sur la tête un coup, dont je ne revien-drai pas. Le malheur n’est bon à rien, bien que les hypocrites prétendent le contraire.

Mon neveu a mangé la moitié de ma petite fortune. Pour l’empêcher de faire faillite j’ai compromis tout le reste. Et je ne sais pas maintenant comment je vais vivre ? on ne peut rien me demander de plus.

Quant à faire le fier, après cela, et à me consoler avec les mots « dévouement », « devoir », « sacrifice », non ! non !

– 1627 –

J’ai été habitué à une grande indépendance d’esprit, à une insouciance complète de la vie matérielle. – Or à mon âge on ne refait pas sa vie. On ne change pas d’habitudes. J’ai le cœur broyé et l’imagination aplatie. Voilà mon bilan.

Je cherche un sujet de roman, sans rien découvrir qui me plaise. Car j’ai abandonné mes deux bonshommes. Les reprendrai-je ? j’en doute. Je suis devenu très timide, très paresseux, une vache stérile, une brute. Cependant, pour m’occuper à quelque chose, je vais tâcher de « coucher par écrit » la légende de saint Julien l’Hospitalier. Ce sera très court, une trentaine de pages, peut-être ?

Je me couche à 10 heures, je me lève à 9. Je me gorge de homards et je me promène au bord de la mer, en rumi-nant mes souvenirs et mes chagrins, en déplorant ma vie gâ-chée, puis le lendemain, ça recommence ! Mon compagnon G. Pouchet dissèque devant moi des mollusques, et me donne des explications auxquelles je tâche de m’intéresser. – Je mange à table d’hôte et j’écoute les bourgeois du pays parler chasse et sardines. Ces messieurs passent régulière-ment six heures par jour au café. Je les envie, car ils ont l’air heureux. Je lis régulièrement Le Siècle et Le Temps ! fortes lectures. Mais tout cela ne fait pas mon bonheur.

J’ai lu dans une feuille qu’on va reprendre aux Français, une pièce de vous. Est-ce vrai ? Dans ce cas-là viendrez-vous à Paris, cet hiver ? quand serait-ce ? Moi, je n’y serai pas avant le milieu de novembre. Rien ne m’y appelle, au contraire. Je redoute l’hiver prochain, qui ne sera pas drôle pour ma nièce et pour moi. Peut-être sera-t-elle obligée de vendre Croisset ? peut-être serai-je forcé de chercher une place ! oui, une place pour vivre. Il faut voir ce que la liqui-

– 1628 – dation donnera. – Allons ! voilà que je vous reparle de ces maudites affaires ! Pardonnez-moi cette inconvenance. Et aimez toujours

 

votre vieux troubadour

bien démoli

 

Embrassez bien fort pour moi les chères petites. – Ah ! si j’avais une petite-fille (à moi) à embrasser ! Maurice est dans le vrai. Il a bien arrangé sa vie. Que n’ai-je fait comme lui !

 

À IVAN TOURGUENEFF

Concarneau (Finistère). Hôtel Sergent.

Dimanche 3 octobre [1875].

Comment allez-vous, mon grand Tourgueneff ? Et comment va-t-on autour de vous ?

Moi, je me calme un peu. Ce n’est pas dire que je sois gai, mais mon chagrin est moins aigu ; et comme la faillite de mon pauvre neveu est définitivement évitée, j’ai le cœur moins serré. Reste à savoir comment nous allons vivre main-tenant, et si je pourrai sauver quelques épaves de ma for-tune. Malgré tous les raisonnements que je me suis faits et les résolutions que je veux prendre, je sens que je suis un homme fini, mon bon ! J’ai reçu sur la tête un coup violent qui m’a écrasé la cervelle, voilà la vérité.

 

– 1629 –

J’ai abandonné B. et P, dont je ne pouvais plus me tirer (le reprendrai-je plus tard ? problème) ; et pour m’occuper à quelque chose, je vais tâcher d’écrire un petit conte, une lé-gende qui se trouve peinte sur les vitraux de la cathédrale de Rouen. Ce sera très court, une trentaine de pages tout au plus. Ça ne monte [pas] du tout le coco, mais c’est pour m’occuper et pour voir si je peux encore faire une phrase, – ce dont je doute.

Je me lève à neuf heures, je m’empiffre de homard, je fais la sieste sur mon lit, je me promène au bord de la mer, et je me couche à dix heures. Je ne lis rien. Je vis comme une huître. De temps à autre, mon compagnon, Georges Pouchet, dissèque devant moi un poisson ou un mollusque. Et puis c’est tout. Et je songe au passé, à mon enfance, à ma jeunesse, à tout ce qui ne reviendra plus. Je me roule dans une mélancolie sans bornes ; et le lendemain, ça recom-mence. Quand l’esprit ne se tourne plus naturellement vers l’avenir, on est devenu un vieux. C’est là que j’en suis.

Continuer : partie 33 sur 35