Correspondance - Tome IV

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 10/35

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Correspondance - Tome IV

George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.

60 mille francs ! Son boulanger et son boucher vont imiter le Parisien.

C’est bien gentil, mon pauvre loulou, les encourage-ments que tu me donnes sur Saint Antoine. Je commence à croire, en effet, que ça pourra être bon ? Quel dommage que nous ne soyons pas toujours ensemble ! J’aime tant ta com-pagnie, sans compter ta bonne mine que je bécotte.

Ton vieux

 

Comment va ta grand-mère ? est-elle un peu plus rai-sonnable ? pourquoi ne m’écrit-elle pas ?

L’issue de l’insurrection parisienne est retardée, parce qu’on emploie des moyens politiques pour éviter l’effusion du sang. Les Prussiens n’y entreront pas (dans Paris) : c’est un épouvantail de Thiers.

 

À SA MÈRE

[Croisset, 19 avril 1871.]

Chère Vieille,

Je t’attends vendredi par le train qui arrive à midi et demi. Nous irons tout de suite chez Collignon.

 

– 517 –

On arrange ta chambre de Croisset. Mais il est bien dif-ficile de la désinfecter. Je crois néanmoins que tu y seras mieux qu’à Rouen ! Mais comme tu vas t’ennuyer de « ta fameuse fille » !

Maintenant que nous allons re-vivre ensemble, vas-tu être gentille ?

Je t’embrasse.

Ton vieux fils.

 

Mercredi, 7 heures du soir.

 

À FÉLIX-ARCHIMÈDE POUCHET

[Croisset, 24 avril 1871.]

Mon cher Ami,

Je vous présente mon neveu M. Commanville, qui aurait besoin de renseignements scientifiques sur le bois de chêne.

Pouvez-vous lui indiquer ce qu’il faudrait lire ?

Merci d’avance

et tout à vous.

– 518 –

Je compte vous faire très prochainement une visite.

***

24 avril, Croisset.

 

À GEORGE SAND

Croisset, lundi soir, 2 heures [24 avril 1871].

Chère Maître,

Pourquoi pas de lettres ? Vous n’avez donc pas reçu les miennes envoyées de Dieppe ? Êtes-vous malade ? Vivez-vous encore ? Qu’est-ce que ça veut dire ? J’espère bien que vous (ni aucun des vôtres) n’êtes à Paris ? « capitale des arts, foyer de la civilisation, centre des belles manières et de l’urbanité » !

Savez-vous le pire de tout cela ? C’est qu’on s’y habitue. Oui ! on s’y fait. On s’accoutume à se passer de Paris, à ne plus s’en soucier, et presque à croire qu’il n’existe plus.

Pour moi, je ne suis pas comme les bourgeois ; je trouve que : après l’invasion, il n’y a plus de malheurs. La guerre de Prusse m’a fait l’effet d’un grand bouleversement de la na-ture, d’un de ces cataclysmes comme il en arrive tous les six

 

– 519 – mille ans ; tandis que l’insurrection de Paris est, à mes yeux, une chose très claire, et presque toute simple.

Quels rétrogrades ! quels sauvages ! comme ils ressem-blent aux gens de la Ligue ! et aux maillotins ! Pauvre France, qui ne se dégagera jamais du Moyen Âge ! qui se traîne encore sur l’idée gothique de la Commune, qui n’est autre que le municipe romain !

J’ai peur que la destruction de la Colonne Vendôme n’éparpille la graine d’un Troisième Empire !

Ah ! j’en ai gros sur le cœur, je vous le jure !

Et la petite réaction que nous allons avoir après cela ! Comme les bons ecclésiastiques vont re-fleurir !

Je me suis remis à Saint Antoine, et je travaille, violem-ment.

Ecrivez-moi donc !

Je vous embrasse bien fort.

Gve Fl.

 

– 520 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 24 avril 1871.]

Pourquoi n’ai-je pas de nouvelles de vous ? Vous n’avez donc pas reçu deux lettres de moi depuis que nous nous sommes vus ? Ont-elles été perdues ? Cela est bien possible, par l’aimable temps qui court.

J’espère mercredi prochain entendre parler de vous, par Mme Dubois de l’Estang dont j’ai reçu ce matin un petit mot pour m’avertir de son passage à Rouen, en revenant de Bruxelles. – Mais je m’ennuie trop de ne pas voir votre abo-minable et chère écriture !

L’état de Paris est toujours bien gentil, bien gentil ! Quelle reculade ! Quelle sauvagerie ! Le plus triste peut-être, c’est qu’on s’y habitue ! Oui, cela est cynique à dire, mais c’est vrai ! On finit par en prendre son parti, et par s’accoutumer à se passer de Paris, et presque à croire qu’il n’existe plus.

Quant à moi, la guerre de Prusse m’a fait verser tant de larmes et m’a rendu si désespéré que je suis maintenant fort blasé sur les émotions patriotiques. Il n’y a pas de malheur après l’invasion. Et je plains (ou j’envie) ceux qui sont plus furieux contre les soldats de Cluseret qu’ils ne l’ont été contre les traîneurs de sabre du bon Guillaume. Le plus grand crime de ces misérables-là (je parle des gens de la Commune), c’est d’avoir déplacé la haine. La France ne songe plus aux Prussiens ! Elle n’a même plus l’idée d’une revanche future ! Nous en sommes là !

 

– 521 –

Notre état mental est du domaine de la médecine. Tout le monde a une maladie du cerveau. À force de blaguer on est devenu très bête – bête et lâche. Pauvre, pauvre pays !

Pour n’y plus songer, j’ai repris mon travail avec fureur. Il m’a semblé doux de me retrouver chez moi, au milieu de mes livres, et je continue, comme autrefois, à tourner des phrases. Cela est aussi innocent et aussi utile que de tourner des ronds de serviette.

Où est le temps où je vous lisais mes élucubrations dans votre atelier ! Mon cœur se fond quand je me rappelle ces jours-là !…

Vous savez bien que je compte, au mois d’août, vous faire une visite plus longue. Ce sera mes vacances.

Je vous envoie l’assurance de sentiments – dont vous ne doutez pas – et suis toujours

tout à vous.

Gve.

Croisset près Rouen, lundi soir, 24.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

Croisset, jeudi [27 avril ? 1871].

Je ne vous ai pas écrit parce que je vous croyais enfer-mée dans Paris, où vous n’étiez pas une de mes moindres

– 522 – inquiétudes ; et je ne savais comment vous faire parvenir ma lettre.

C’est joli, ça va bien ! N’importe ! j’y vois clair, et je ne suis plus dans l’horrible état où j’ai râlé pendant six mois. Comment n’en suis-je pas devenu fou ? Contrairement à l’avis général, je ne trouve rien de pire que l’invasion prus-sienne. L’anéantissement complet de Paris par la Commune me ferait moins de peine que l’incendie d’un seul village par ces messieurs, qui « sont charmants », etc., etc. Ah ! les doc-teurs ès lettres se livrant à un pareil métier et obéissant à une pareille discipline, voilà qui est nouveau et impardon-nable ! C’est pour cela qu’il ne faut pas tant comparer les horreurs de cette invasion à celles qu’ont pu commettre les soldats de Napoléon Ier. À propos de ce vieux, je crains que la destruction de sa colonne éparpille dans l’air la graine d’un troisième empire, qui plus tard s’épanouira. Un fils de Plonplon fera dans une vingtaine d’années la restauration de la branche cadette. Quant au socialisme, il a raté une occa-sion unique et le voilà mort pour longtemps. Le mysticisme l’a perdu. Car tout ce qui se fait à Paris est renouvelé du Moyen Âge. La Commune, c’est la Ligue ! Pour échapper à tout cela, je me plonge en désespéré dans Saint Antoine et je travaille avec suite et vigueur. Si rien ne m’entrave, j’aurai fini ce livre avant un an.

Comment n’être pas malade ? Ce que vous me dites de votre santé ne m’étonne pas. Pauvres nerfs ! pauvres nerfs ! Mais souffrez-vous beaucoup ? Si vous le pouvez, écrivez-moi de longues lettres. Quant à aller à Bourbonne, essayez-en.

 

– 523 –

Allons, adieu. Quand nous reverrons-nous ? J’irai à Pa-ris-Dahomey dès qu’on pourra y entrer.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 28 avril [1871].

Non certes, je ne t’oublie pas, je suis triste, triste, c’est-à-dire que je m’étourdis, que je regarde le printemps, que je m’occupe et que je cause comme si de rien n’était ; mais je n’ai pas pu être seule un instant depuis cette laide aventure, sans tomber dans une désespérance amère ; je fais de grands efforts pour me défendre, je ne veux pas être découragée, je ne veux pas renier le passé et redouter l’avenir ! Mais c’est ma volonté, c’est mon raisonnement qui luttent contre une impression profonde, insurmontable quant à présent. Voilà pourquoi je ne voulais pas t’écrire avant de me sentir mieux, non pas que j’aie honte d’avoir des crises d’abattement, mais parce que je ne voudrais pas augmenter ta tristesse déjà si profonde en y ajoutant le poids de la mienne.

Pour moi l’ignoble expérience que Paris essaie ou subit ne prouve rien contre les lois de l’éternelle progression des hommes et des choses, et si j’ai quelques principes acquis dans l’esprit, bons ou mauvais, ils n’en sont ni ébranlés ni modifiés. Il y a longtemps que j’ai accepté la patience comme on accepte le temps qu’il fait, la durée de l’hiver, la vieillesse, l’insuccès sous toutes ses formes. Mais je crois que les gens de parti (sincères) doivent changer leurs for-mules ou s’apercevoir peut-être du vide de toute formule a priori.

– 524 –

Ce n’est pas là ce qui me rend triste. Quand un arbre est mort, il faut en planter deux autres. Mon chagrin vient d’une pure faiblesse de cœur que je ne sais pas vaincre. Je ne peux pas m’endormir sur la souffrance et même sur l’ignominie des autres. Je plains ceux qui font le mal ; tout en reconnais-sant qu’ils ne sont pas intéressants du tout, leur moral me navre. On plaint un oisillon tombé du nid, comment ne pas plaindre une masse de consciences tombées dans la boue ? On souffrait moins pendant le siège par les Prussiens. On aimait Paris malheureux malgré lui. On le plaint d’autant plus aujourd’hui qu’on ne peut plus l’aimer. Ceux qui n’aiment jamais se paient de le haïr mortellement. Que ré-pondre ? il ne faut peut-être rien répondre ! Le mépris de la France est peut-être le châtiment nécessaire de l’insigne lâ-cheté avec laquelle les Parisiens ont subi l’émeute et ses aventuriers. C’est une suite de l’acceptation des aventuriers de l’Empire. Autres félons, même couardise.

Mais je ne voulais pas te parler de cela, tu en rugis bien assez ! Il faudrait s’en distraire, car en y pensant trop, on se détache de ses propres membres, et on se laisse amputer avec trop de stoïcisme.

Tu ne me dis pas comment tu as retrouvé ton charmant nid de Croisset. Les Prussiens l’ont occupé ; l’ont-ils brisé, sali, volé ? Tes livres, tes bibelots, as-tu retrouvé tout cela ? Ont-ils respecté ton nom, ton atelier de travail ? Si tu repeux y travailler, la paix se fera dans ton esprit. Moi j’attends que le mien guérisse et je sais qu’il faut aider à ma propre guéri-son par une certaine foi souvent ébranlée, mais dont je me fais un devoir.

 

– 525 –

Dis-moi si le tulipier n’a pas gelé cet hiver et si les pi-voines sont belles. Je fais souvent en esprit le voyage, je re-vois ton jardin et ses alentours. Comme cela est loin, que de choses depuis ! On ne sait plus si on n’a pas cent ans.

Mes petites seules me ramènent à la notion du temps, elles grandissent, elles sont drôles et tendres, c’est par elles et les deux êtres qui me les ont données que je me sens en-core de ce monde, c’est par toi aussi, cher ami, dont je sens le cœur toujours bon et vivant. Que je voudrais te voir ! Mais on n’a plus le moyen d’aller et venir.

Nous t’embrassons tous et nous t’aimons.

G. SAND.

 

À ERNEST FEYDEAU

Croisset, 30 avril [1871].

Vis-tu encore ? Où es-tu ?

J’ai maintenant la conviction que plusieurs lettres écrites par moi et écrites à moi ont été perdues ou saisies. D’ailleurs, je ne peux expliquer autrement cet énorme trou dans notre correspondance.

Me voilà revenu à Croisset, depuis quinze jours, et j’y retravaille pour ne plus songer aux charogneries contempo-raines. Ah ! cher vieux, comme j’ai envie de te revoir et de causer avec toi ! Mais où nous revoir ? Paris m’a l’air d’être

– 526 – en train de « suivre Babylone ». En tout cas le Paris que nous aimions est fini !!! Au Paganisme a succédé le Christianisme. Nous entrons maintenant dans le Muflisme.

Donne-moi de tes nouvelles, de toi et des tiens. Je t’embrasse ou plutôt je vous embrasse.

 

À GEORGE SAND

Croisset, 30 avril [1871].

Chère Maître,

Je réponds, tout de suite, à vos questions sur ce qui me concerne personnellement. – Non ! les Prussiens n’ont pas saccagé mon logis. Ils ont chipé quelques petits objets sans importance, un nécessaire de toilette, un carton, des pipes, mais, en somme, ils n’ont pas fait de mal. Quant à mon cabi-net, il a été respecté. J’avais enterré une grande boîte pleine de lettres, et mis à l’abri mes volumineuses notes sur Saint Antoine. J’ai retrouvé tout cela intact.

Le pire de l’invasion, pour moi, c’est qu’elle a vieilli de dix ans ma pauvre bonne femme de mère ! Quel change-ment ! Elle ne peut plus marcher seule et elle est d’une fai-blesse navrante. Comme c’est triste de voir les êtres qu’on chérit se dégrader, peu à peu !

Et la mort de Mme Viardot, que j’ai apprise ce matin ! Je viens d’écrire à ce bon Tourgueneff. Il doit être accablé !

– 527 –

Pour ne plus songer aux misères publiques et aux miennes, je me suis replongé avec furie dans Saint Antoine, et si rien ne me dérange, et que je continue de ce train-là, je l’aurai fini l’hiver prochain. J’ai joliment envie de vous lire les 60 pages qui sont faites. – Quand on pourra re-circuler sur les chemins de fer, venez donc me voir un peu. Il y a longtemps que votre vieux troubadour vous attend ! Votre lettre de ce matin m’a attendri. Quel fier bonhomme vous faites, et quel immense cœur vous avez !

Je ne suis pas comme beaucoup de gens, que j’entends se désoler sur la guerre de Paris. Je la trouve, moi, plus tolé-rable que l’invasion, car, après l’invasion il n’y a plus de dé-sespoir possible, et voilà ce qui prouve, une fois de plus, notre avilissement. « Ah ! Dieu merci, les Prussiens sont là ! » est le cri universel des bourgeois. Je mets dans le même sac Messieurs les ouvriers, et qu’on foute le tout en-semble dans la rivière !

Ça en prend le chemin, d’ailleurs, et puis le calme renaî-tra. Nous allons devenir un grand pays plat et industriel comme la Belgique. La disparition de Paris (comme centre du gouvernement) rendra la France incolore et lourde. Elle n’aura plus de cœur, plus de centre, et, je crois, plus d’esprit ?

Quant à la Commune, qui est en train de râler, c’est la dernière manifestation du Moyen Âge. La dernière ? Espé-rons-le !

Je hais la démocratie (telle du moins qu’on l’entend en France), parce qu’elle s’appuie sur « la morale de l’évangile », qui est l’immoralité même, quoi qu’on dise,

– 528 – c’est-à-dire l’exaltation de la grâce au détriment de la justice, la négation du Droit, en un mot l’anti-sociabilité.

La Commune réhabilite les assassins, tout comme Jésus pardonnait aux larrons, et on pille les hôtels des riches, parce qu’on a appris à maudire Lazare, qui était, non pas un mauvais riche, mais simplement un riche. « La République est au-dessus de toute discussion » équivaut à cette croyance : « Le Pape est infaillible. » Toujours des formules ! toujours des Dieux !

L’avant-dernier Dieu, qui était le suffrage universel, vient de faire à ses adeptes une farce terrible en nommant « les assassins de Versailles ». À quoi faut-il donc croire ? À rien ! c’est le commencement de la sagesse. Il serait temps de se défaire « des Principes » et d’entrer dans la Science, dans l’Examen. La seule chose raisonnable (j’en reviens tou-jours là), c’est un gouvernement de mandarins, pourvu que les mandarins sachent quelque chose, et même qu’ils sa-chent beaucoup de choses. Le peuple est un éternel mineur, et il sera toujours (dans la hiérarchie des éléments sociaux) au dernier rang, puisqu’il est le nombre, la masse, l’illimité. Peu importe que beaucoup de paysans sachent lire et n’écoutent plus leur curé, mais il importe infiniment que beaucoup d’hommes, comme Renan ou Littré, puissent vivre, et soient écoutés. Notre salut n’est, maintenant, que dans une aristocratie légitime, j’entends par là une majorité qui se composera d’autres choses que de chiffres.

Si l’on eût été plus éclairé, s’il y avait eu à Paris plus de gens connaissant l’histoire, nous n’aurions subi ni Gambetta, ni la Prusse, ni la Commune. Comment faisaient les catho-liques pour conjurer un grand péril ? Ils se signaient, en se

– 529 – recommandant à Dieu et aux saints. Nous autres, qui sommes avancés, nous allions crier : « Vive la République ! » en évoquant le souvenir de 92 ; et on ne doutait pas de la ré-ussite, notez-le. Le Prussien n’existait plus. On s’embrassait de joie. Et on se retenait pour ne pas courir vers les défilés de l’Argonne, où il n’y a plus de défilés. – N’importe, c’est de tradition. J’ai un ami à Rouen qui a proposé à un club la fa-brication de piques, pour lutter contre des chassepots !

Ah ! qu’il eût été plus pratique de garder Badinguet, afin de l’envoyer au bagne une fois la paix faite ! L’Autriche ne s’est pas mise en révolution après Sadowa, ni l’Italie après Novare, ni la Russie après Sébastopol ! Mais les bons Fran-çais s’empressent de démolir leur maison, dès que le feu prend à la cheminée.

Enfin, il faut que je vous communique une idée… atroce : j’ai peur que la destruction de la colonne Vendôme ne nous sème la graine d’un 3e empire ? Qui sait, si dans vingt ans ou dans quarante ans, un fils de Plonplon ne sera pas notre maître ?

Pour le quart d’heure, Paris est complètement épilep-tique. C’est le résultat de la congestion que lui a donnée le siège. La France, du reste, vivait, depuis quelques années, dans un état mental extraordinaire. Le succès de La Lanterne et Troppmann en ont été des symptômes bien évidents.

Cette folie est la suite d’une trop grande bêtise. – Et cette bêtise vient d’un excès de blague, car, à force de men-tir, on était devenu idiot. On avait perdu toute notion du bien et du mal, du beau et du laid. Rappelez-vous la critique de ces dernières années. Quelle différence faisait-elle entre

– 530 – le sublime et le ridicule ? Quel irrespect ! quelle ignorance ! quel gâchis ! « Bouilli ou rôti, même chose ! » et en même temps quelle servilité envers l’opinion du jour, le plat à la mode !

Tout était faux : faux réalisme, fausse armée, faux cré-dit, et même fausses catins. On les appelait « marquises », de même que les grandes dames se traitaient familièrement de « cochonnettes ». Les filles qui restaient dans la tradition de Sophie Arnould, comme mon amie Lagier, faisaient hor-reur. Vous n’avez pas vu les respects de Saint-Victor pour la Païva. – Et cette fausseté (qui est peut-être une suite du ro-mantisme, prédominance de la Passion sur la forme et de l’inspiration sur la règle) s’appliquait surtout dans la manière de juger. On vantait une actrice, mais comme bonne mère de famille. On demandait à l’art d’être moral, à la philoso-phie d’être claire, au vice d’être décent et à la Science « de se ranger à la portée du peuple ».

Mais voilà une lettre bien longue. Quand je me mets à engueuler mes contemporains, je n’en finis plus.

Je vous embrasse bien fort.

Votre vieux

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] dimanche soir [30 avril 1871].

Mon pauvre Chéri,

– 531 –

Ta grand-mère me semble aller mieux. Elle est moins triste depuis deux jours. La consultation que ton oncle Achille lui a donnée jeudi a, je crois, rassuré son moral ?

Aujourd’hui nous avons eu toute la journée Julie, Juliette et Ernest (avec qui j’ai fait une partie de bouchon !) ; puis j’ai été à pied (!!!) à Bapeaume, pour déposer mon bulletin de vote, sur lequel j’avais effacé le nom du Pseudo. Si ce coco-là réunissait encore beaucoup de voix, il pourrait devenir notre maire, ce qui serait embêtant.

J’ai choisi, pour la cheminée de la chambre à deux lits, des petits pavés blancs. – Et hier, le philosophe Baudry est venu déjeuner. Voilà toutes les nouvelles.

Le citoyen Crépet (ex-préfet) voulait louer la maison de Mme Lebret pour y passer deux ou trois mois. Mais je crois qu’il a, déjà, changé d’idée ?

Le communal, communiste et commun Cordhomme est au secret. Sa femme fait des démarches pour qu’on le re-lâche, en promettant qu’il émigrera en Amérique. Avant-hier on a, également, incarcéré d’autres patriotes.

Quant à moi, je suis soûl de l’insurrection parisienne ! Je n’ai plus le courage de lire le journal. Ces continuelles hor-reurs me dégoûtent plus encore qu’elles ne m’attristent, et je me plonge de toutes mes forces dans le bon Saint Antoine. J’ai commencé ce soir la description d’un petit cimetière chrétien où les fidèles viennent pleurer les martyrs. Ce sera estrange.

 

– 532 –

Pauvre Caro ! Quel dommage que nous ne vivions pas ensemble ! J’aime tant causer avec toi ! Maintenant, d’ailleurs, je n’ai plus personne pour recevoir mes épanche-ments.

J’ai appris, ce matin, par les feuilles, la mort de Mme Viardot. Je plains beaucoup Tourgueneff et vais lui écrire immédiatement.

À propos d’écrire, ta dernière lettre à ta grand-mère était bien gentille. Premier prix de style épistolaire : Caro !

Comme ton époux a dû être éreinté de son voyage ! Je suis content de savoir qu’il a réussi dans ce qu’il voulait près du sylphe Winter.

Embrasse-le de ma part, ainsi que Putzel, bien entendu.

Deux bons baisers sur tes bonnes joues.

Ton vieux ganachon.

 

À IVAN TOURGUENEFF

Croisset près Rouen, 1er mai 1871.

J’apprends le malheur qui vous frappe, mon cher ami, et ma première pensée a été pour vous. Je vous aime trop pour essayer de vous écrire des phrases banales. Mais je suis bien triste et vous embrasse.

– 533 –

Quelle année ! Quelle année ! Où êtes-vous ? Qu’allez-vous devenir ? Où vivrez-vous maintenant ? Quels sont vos projets ? Donnez-moi de vos nouvelles si vous en avez la force et si ce papier vous arrive. Car vous savez que je vous aime et suis tout à vous.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] mercredi soir [3 mai 1871].

Je n’ai reçu que deux lettres, depuis que nous nous sommes vus. L’une, il y a huit jours, à la date du 22 avril, et l’autre, dimanche dernier, datée du 28. Je suis maintenant sûr, qu’on en a intercepté de part et d’autre, à moins qu’elles n’aient été tout simplement perdues par la poste ? Même histoire est arrivée à Mme Dubois de l’Estang, à ce que m’a dit sa mère, car elle, je ne l’ai pas vue. J’ai fait, à Rouen, un voyage inutile.

Puisque le gouvernement (ou la Commune, je n’en sais rien) a fourré son nez dans mes épîtres, je ne vois pas pour-quoi je me gênerais. Donc je vais reprendre mes habitudes et vous appeler, comme autrefois, par votre vrai nom. – Car, pour moi, vous êtes toujours une Altesse, et mieux que cela : « notre Princesse », comme disait Sainte-Beuve. C’est une appellation qui, parmi ceux que je connais, n’appartient qu’à vous. Elle est unique, comme le sentiment que je vous porte.

Je vous sens très triste, et je voudrais vous être bon à quelque chose. Le souvenir des heures que je passais près de vous, à Saint-Gratien et dans la rue de Courcelles, me tient

– 534 – au cœur d’une façon forte et charmante. Je revois tous ces endroits où vous alliez, veniez, en répandant, autour de vous, comme de la lumière et de la bonté. Dans ce moment-ci, j’ai une envie folle de vous baiser les mains.

Ah ! je comprends bien tout ce que vous me dites ! et je crois que personne ne le comprend mieux. – Moi aussi, pen-dant huit mois, j’ai étouffé de honte, de rage et de chagrin. J’ai passé des nuits, à pleurer comme un enfant. Je n’ai pas été très loin de me tuer. J’ai senti la folie qui me prenait, et j’ai eu les premiers symptômes, les premières atteintes d’un cancer. – Mais à force d’avoir fait bouillir mon fiel, je crois qu’il s’est pétrifié. Et je vous avoue que maintenant je suis devenu, pour les malheurs publics3, à peu près insensible. Le calus s’est fait par-dessus la plaie. Bonsoir ! Après l’invasion de la Prusse, j’ai tiré le drap mortuaire sur la face de la France. Qu’elle roule désormais dans la boue et le sang, peu importe, elle est finie. Quoi qu’il advienne, le gouvernement ne siégera plus à Paris. Dès lors Paris ne sera plus la Capitale et le Paris que nous aimions deviendra de l’histoire.

Nous n’y retrouverons jamais tout ce qui rendait la vie si douce. Je dis nous, car vous y reviendrez (on vous y fera re-venir, dès qu’il y aura un gouvernement assis, régulier). Mais peut-être regretterez-vous votre temps d’exil, tant [vous] y trouverez de ruines et de changements !

 

3 Quant aux malheurs particuliers, aux malheurs de ceux

que j’aime, c’est le contraire ! Ma sensibilité est exaspérée et l’idée de votre chagrin me désole.

– 535 –

Puisque vous me demandez des détails sur la vie que je mène, en voici : je suis tout seul à Croisset avec ma mère qui ne peut plus marcher, et qui s’affaiblit effroyablement ! J’ai, pour distraction unique, de voir, de temps à autre, passer sous mes fenêtres MM. les Prussiens faisant une promenade militaire, et comme occupation mon Saint Antoine, auquel je travaille sans désemparer. Cette œuvre extravagante m’empêche de songer aux horreurs de Paris. Quand nous trouvons le monde trop mauvais, il faut se réfugier dans un autre. Le vieux mot « la consolation des lettres » n’est pas un poncif !

À propos de lettres, que dites-vous de ce malheureux Troubat, qui est devenu le secrétaire, devinez de qui ? de Fé-lix Pyat ! Après l’avoir été de Sainte-Beuve ! quelle distance ! Comme c’est drôle, ces natures qui ont toujours besoin de s’accrocher à une autre, ces gens qui ne peuvent vivre qu’à l’état de Séide !

Mme Sand m’a écrit une lettre désespérée. Elle s’aperçoit que sa vieille idole était creuse, et sa foi républicaine me pa-raît complètement éteinte ! C’est un malheur qui ne m’arrivera pas.

Allons ! Adieu, bon courage ! Le sort a des retours ! Quand vous ne saurez que faire, écrivez-moi. Je pense à vous presque constamment, et suis plus que jamais, Prin-cesse, votre fidèle

Gve.

 

– 536 –

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Londres, 16, Beaumont Street,

Marylebone, 6 mai 1871.

Heureusement, mon cher ami, heureusement la nouvelle est complètement fausse ! Mme V[iardot] que je vois tous les jours n’est pas plus morte qu’elle n’a 54 ans. Si la nouvelle avait été vraie, je crois bien que je n’aurais pas pu vous ré-pondre… Maintenant je puis vous dire que votre lettre m’a bien profondément touché. – C’est une bien bonne chose de sentir qu’on a un ami véritable, et je vous remercie de m’avoir procuré ce sentiment-là.

Je suis ici depuis trois semaines – j’ai passé la fin de l’hiver et le commencement du printemps en Russie. Je reste ici jusqu’au 1er août, et puis je vais à Bade en traversant la France. – Je m’arrêterai à Paris, s’il y a encore un Paris dans ce temps-là, et j’espère bien vous voir. – Peut-être viendriez-vous à Bade, où nous vivrons, pendant peu de temps, cachés comme des taupes dans leurs trous, et vous pourriez vous y cacher avec nous. – Mais auparavant donnez-moi de vos nouvelles. Avez-vous jamais reçu une lettre, que je vous ai écrite au commencement de l’année ? Qu’avez-vous fait pendant tout cet affreux orage ? Êtes-vous resté tout le temps à Croisset ? Avez-vous pu, malgré toute votre force d’isolation et de concentration – avez-vous pu ne pas être secoué, comme ces brins de paille, qui tournaient d’une fa-çon si tristement effarée et inutile dans les portes ouvertes des granges ? Avez-vous travaillé, ou bien vous a-t-il suffi de traîner la vie – vide et lourde – d’un moment à l’autre ? Je ne suis pas Français, et pourtant je n’ai presque pas fait autre chose. – Ah nous avons de rudes moments à passer, nous

– 537 – autres, spectateurs nés. Que fait Antoine ? Il s’est incrusté dans mon esprit.

Je suis en Angleterre, non pour le plaisir d’y être, mais parce que mes amis, à peu près ruinés par cette guerre, y sont venus pour tâcher de gagner quelque argent. Les An-glais ont du bon pourtant, mais ils mènent tous, même les plus intelligents, une vie bien dure. Il faut s’y faire, comme à leur climat. Et puis, où aller ?

Que fait Mme Flaubert ? Rappelez-moi à son bon souve-nir. Avez-vous quelques nouvelles de Du Camp ? Il a disparu dans la tourmente, comme tant d’autres.

Écrivez-moi deux mots. – Encore une fois merci d’avoir cette affection pour moi. – Je vous embrasse de toute la force de la mienne.

Votre ami.

 

P.-S. Inutile de vous dire que je n’ai votre lettre qu’aujourd’hui même.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi 10 [mai 1871].

Pauvre cher Loulou,

– 538 –

J’espère que tu tiendras l’engagement que tu nous donnes dans ta lettre d’hier ! Et que, de dimanche en huit, tu viendras nous voir avec Ernest.

Je crois qu’il serait plus sage, pour établir les peintres dans la maison, d’attendre que nous n’y soyons plus ? L’insurrection de Paris aura un terme ! Alors, j’irai revoir cette malheureuse ville. Pendant ce temps-là ta grand-mère pourrait bien aller chez toi. Ce sera le moment de faire venir les peintres.

Les nouvelles de ce matin sont bonnes. Je n’ose tout à fait m’en réjouir ; nous avons été si souvent trompés ! Mais il me semble, pourtant, que nous touchons à la fin ?

En fait de nouvelles, le citoyen Eugène Crépet a loué pour six mois la maison de la mère Lebret. Jeudi, j’ai eu à déjeuner le philosophe Baudry, que j’avais fait venir exprès, afin qu’il m’expliquât un point de philosophie indienne que je croyais ne pas comprendre. Je le comprenais très bien. – Mais j’allais faire une balourdise de botanique énorme, car je me disposais à mettre dans l’Inde des végétaux qui appar-tiennent à l’Amérique ! Hier j’ai eu la visite de trois anges : Mme Lapierre, Mme Brainne et Mme Pasca (du Gymnase). Néanmoins, j’ai refusé d’aller dîner à Rouen, chez elles, sa-medi prochain. Ce sera assez d’y déjeuner chez Baudry.

Je ferai une visite, peu gaie, à Mme Perrot, la mère de Janvier. Voilà tout ce que j’ai à t’apprendre, mon pauvre lou-lou.

Ta grand-mère ne va pas mal. Je la trouve mieux qu’il y a un mois ? Croisset est charmant. Je suis content de Duval,

– 539 – le jardinier. – Tu sais que c’est moi qui tiens les comptes de la maison ! J’espère éblouir ton mari par ma « Balance du Commerce » !

Prie-le de demander à M. Delamarre, quand il le verra, des nouvelles de Mme Duret.

Adieu, ma chère Caro, je t’embrasse bien fort.

Ton vieux.

 

Tu avais raison : Mme Viardot n’est pas morte. Tourgue-neff m’a répondu une lettre fort gentille. Peux-tu me lire la seconde ligne de son adresse et me la recopier lisiblement ?

Ma pauvre Princesse m’a l’air de plus en plus désespé-rée. Elle a l’intention de quitter Bruxelles, d’ici à quelques semaines, et d’aller vivre en Italie.

 

À ERNEST FEYDEAU

Croisset, 10 mai [1871].

Cher Vieux,

Tu n’as donc pas reçu une lettre adressée par moi à Boulogne il y a quelque temps ? La tienne, en date du

 

– 540 –

1er mai, m’a fait bien plaisir puisqu’elle me prouve que tu vis encore.

J’allais m’en retourner à Paris quand a éclos comme une fleur la charmante insurrection qui l’ombrage. N… de D… ! quelle année !

Je suis ici depuis un mois, et j’ai commencé à travailler. Je refais La Tentation de saint Antoine.

Dès que Paris-Dahomey sera habitable, ou plutôt acces-sible, j’irai t’embrasser.

Ton vieux.

 

À MADAME JULES CLOQUET

Croisset, mardi, 4 heures [16 ? mai 1871].

Comme vous êtes bonne, chère madame Cloquet, de vous être occupée de mon protégé si vite, et si bien ! Je vous en remercie très sincèrement, étant d’ailleurs moins surpris que touché.

Puisque voilà la Paix, nos affaires doivent prendre une bonne tournure. Je vous assure que j’ai autant envie que vous de les voir réussir ! Je voudrais faire quelque chose qui vous fût agréable à vous et à « notre cher Jules », comme vous dites. Donnez-moi de temps à autre de ses nouvelles.

 

– 541 –

Vers la fin du mois d’août je ferai un petit voyage à Paris et j’espère réchauffer et avancer les choses.

Y serez-vous à cette époque ?

Ma mère me charge de mille amitiés pour vous deux.

Je vous baise les mains, chère madame, et suis

votre très affectionné.

 

Excusez-moi de ne pas vous envoyer ce petit mot à la maison de campagne où vous êtes présentement. Mais j’ai peur de lire l’adresse imparfaitement.

 

À ÉLISA SCHLÉSINGER

Croisset, lundi soir, 22 mai 1871.

Vous n’avez donc pas reçu une lettre de moi, il y a un mois, dès que j’ai su la mort de Maurice ?

Comme la vôtre m’a fait plaisir hier, vieille amie, tou-jours chère, oui, toujours ! Pardonnez à mon égoïsme, j’avais espéré un moment que vous reviendriez vivre en France avec votre fils (sans songer à vos petits-enfants), et j’espérais que la fin de ma vie se passerait non loin de vous. Quant à vous voir en Allemagne, c’est un pays où, volontairement, je

– 542 – ne mettrai jamais les pieds. J’ai assez vu d’Allemands cette année pour souhaiter n’en revoir aucun et je n’admets pas qu’un Français qui se respecte daigne se trouver pendant même une minute avec aucun de ces messieurs, si char-mants qu’ils puissent être. Ils ont nos pendules, notre argent et nos terres : qu’ils les gardent et qu’on n’en entende plus parler ! Je voulais vous écrire des tendresses, et voilà l’amertume qui déborde ! Ah ! c’est que j’ai souffert depuis dix mois, horriblement – souffert à devenir fou et à me tuer ! Je me suis remis au travail cependant ; je tâche de me griser avec de l’encre, comme d’autres se grisent avec de l’eau-de-vie, afin d’oublier les malheurs publics et mes tristesses par-ticulières. La plus grande, c’est la compagnie de ma pauvre maman. Comme elle vieillit ! comme elle s’affaiblit ! Dieu vous préserve d’assister à la dégradation de ceux que vous aimez !

Est-ce que c’est vrai ? Viendriez-vous en France au mois de septembre ? Il faudra m’avertir d’avance pour que je ne manque pas votre visite. Vous rappelez-vous la dernière ? Donc, au mois de septembre, n’est-ce pas ? D’ici là, je vous baise les deux mains bien longuement.

À vous toujours.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

Croisset, lundi soir, 21 [22 mai 1871].

Vous savez maintenant ce que signifiait mon télé-gramme. – Et vous devez comprendre quelle a été mon in-

– 543 – quiétude. C’est encore une amabilité des bons journaux. – Je me doutais bien que la nouvelle était fausse, et cependant une certaine angoisse m’oppressait. – La vue de votre chère écriture m’a enlevé un poids de dessus le cœur.

Eh bien, Princesse, vos sinistres prédictions se trouvent démenties. La Commune de Paris, loin de s’étendre à toute la France, en est à ses dernières convulsions, et dans une huitaine de jours, sans doute, on pourra rentrer dans cette ville maudite et adorée. – Je n’ai pas envie de la revoir, et d’ici à longtemps probablement, les séjours que j’y ferai se-ront courts. – J’ai bien envie de rendre mon petit logis à son propriétaire. Le voisinage de la rue de Courcelles me sera si pénible ! Mais d’ici au mois de janvier, qui sait ce qui arrive-ra ?

Je continue à travailler au milieu de la tristesse affreuse où me plonge, sans relâche, la compagnie de ma mère. Dieu vous préserve de voir la dégradation physique et morale de ceux qui vous sont chers ! Ah ! quelles amertumes j’ai ava-lées depuis deux ans !

Je me propose comme une grande joie d’aller vous faire une forte visite au mois de juillet ou au mois d’août. – Re-noncez, pour le moment, à votre voyage d’Italie. La Fortune est changeante. Attendez. Je ne veux vous donner aucun es-poir. Mais je voudrais vous retirer la Désespérance.

Savez-vous ce qui m’effraie pour l’avenir prochain de la France ? C’est la réaction qui va se faire. Peu importe le nom dont elle se couvrira, elle sera anti-libérale. La peur de la So-ciale va nous jeter dans un régime conservateur d’une bêtise renforcée. N’importe ! L’arrestation de Rochefort m’a causé

– 544 – un moment de gaieté. Ce n’est pas lui que je voudrais voir puni, ou plutôt je voudrais voir étouffés dans la boue, avec sa sotte personne, tous les crétins qui se pâmaient devant son style ! Quand je songe à la gigantesque stupidité de ma patrie, je me demande si elle a été suffisamment châtiée ?

J’ai rencontré par hasard le duc d’Albufera et Boittelle. – Je n’ai depuis longtemps aucune nouvelle de Mme Sand. Me garde-t-elle rancune à propos de mes lettres « désillusion-nantes » ! Je crois que non, cependant ? Je la calomnie.

Comme Thiers vient de nous rendre un très grand ser-vice, avant un mois, il sera l’homme le plus exécré de son pays. C’est dans l’ordre. Il se pourrait aussi qu’on prorogeât ses pouvoirs pour deux ans ? et dans ce cas-là, les amis se remueraient pour vous prouver que tous ne sont pas ou-blieux.

Donnez-moi de vos lignes fréquemment.

Je vous baise les deux mains et suis, Princesse, votre fi-dèle et dévoué.

Gve.

 

AU DOCTEUR JULES CLOQUET

Croisset, mercredi [24 mai 1871].

Mon bon Ami,

– 545 –

Il nous ennuyait de n’avoir pas eu de vos nouvelles de-puis le mois de septembre, et votre lettre datée de Saint-Germain (18) nous a fait grand plaisir.

L’abominable état de Paris me semble toucher à sa fin, et vous allez sans doute rentrer chez vous. J’espère vous y voir bientôt.

Que vous dirai-je, cher ami ? J’ai manqué mourir de cha-grin cet hiver. Personne, je crois, n’a été plus affligé que moi, et pendant deux mois, j’ai même cru avoir un cancer d’estomac, car j’avais des vomissements presque tous les jours.

Caroline était en Angleterre. J’avais emmené ma mère à Rouen, notre pauvre Croisset étant bourré de Prussiens de la cave au grenier. Achille se débattait au conseil municipal. Ah ! c’était joli !

Enfin, à l’armistice, Caroline est revenue de Londres. Alors j’ai conduit ma mère à Dieppe d’où je suis parti en mars pour aller voir ma pauvre Princesse à Bruxelles, et je devais revenir à Paris quand le second siège a commencé. Voilà en résumé le récit de ma triste existence depuis bientôt dix mois !

Je me suis remis à travailler, et je tâche de me griser avec de l’encre comme d’autres se grisent avec de l’eau-de-vie, afin d’oublier les malheurs publics et mes tristesses par-ticulières. – Ma pauvre mère est devenue si vieille ! elle est si faible, que sa compagnie est, pour moi, un sujet de chagrin permanent ! J’ai perdu depuis deux ans tous mes amis les

 

– 546 – plus intimes et je ne deviens pas gai. Il fallait que j’eusse un fond solide pour résister à des chocs si nombreux !

Ce matin, les nouvelles de Paris m’ont ôté un poids de dessus le cœur. Allons-nous enfin avoir un peu de tranquilli-té ? Va-t-on pouvoir vivre ?

À bientôt, je l’espère ! Nous vous embrassons tous, et moi surtout, cher vieil ami. – Car je suis vôtre.

Vous ne me parlez pas de la santé de Mme Cloquet ?

 

À CHARLES LAPIERRE

Confidentielle.

Croisset, 27 mai [1871].

Mon cher Lapierre,

C’est à vous seul que j’écris. Donc, je vais, sans gêne au-cune, vous déclarer tout ce que j’ai sur le cœur.

Votre feuille me paraît être « sur une pente » et même elle la descend si vite que votre numéro de ce matin m’a scandalisé.

Le paragraphe sur Hugo dépasse toute mesure. « La France a cru pouvoir le compter parmi ses plus puissants génies. » ; a cru est sublime ! Cela signifie : « Autrefois nous

– 547 – n’avions pas de goût, mais les révolutions nous ont éclairés en matière d’art et définitivement ce n’est qu’un pitre-poète ! et qui a eu le talent de se faire des rentes. » Vous en voulez donc à l’argent, maintenant ? Vous n’êtes donc plus rural ? À qui se fier ? « Avec des phrases sonores et des antithèses énormes » : faites-en de pareilles, mes bons ! Je vous trouve drôles, dans la rue Saint-Étienne-des-Tonneliers !

Mais Proudhon avait déjà dit qu’il faut plus de génie pour être batelier des bords du Rhône que pour faire Les Orientales et Augustine Brohan, pendant tout l’hiver de 1853, a prouvé, dans Le Figaro, que le susdit Hugo n’avait jamais eu le moindre talent. N’imitez pas ce paillasse et cette catin. – Dans l’intérêt de l’ordre public et du rétablissement de la morale, la première tentative à faire serait de parler de ce qu’on sait. Choisissons nos armes. Ne donnons pas raison à nos ennemis ; et quand vous voudrez attaquer la personnali-té d’un grand poète, ne l’attaquez pas comme poète ; autre-ment tous ceux qui se connaissent en poésie se détacheront de vous.

Les deux articles du docteur Morel m’avaient déjà navré comme ignorance, car il attribue à Saint-Simon et à Buchez précisément le contraire de ce qu’ils ont écrit.

Même objection pour Cernuschi et les sociétés coopéra-tives, ledit Cernuschi ayant fait contre les sociétés coopéra-tives un livre qui lui a valu l’amitié de Thiers et de Rouher (sic), etc., etc.

La politique peut devenir une science positive ? (La guerre l’est bien devenue !) Mais ceux qui s’en mêlent pren-nent un chemin tout opposé à celui de la Science. Jamais de

– 548 – doute ! Jamais d’examen ! Toujours l’invective ! Toujours la passion !

Quel résultat espérez-vous obtenir en frappant non sur vos ennemis, mais à côté ? Observez donc les nuances ! Dans les nuances seules est la vérité.

Et puis ne voyez-vous pas que vous flattez dans le Bour-geois ce qui vous horripile chez le démocrate ? je veux dire le petit péché capital appelé Envie.

L’Envie va démolir Thiers. Dans quinze jours ce sera un Rouge ! Il aura le sort de Lamartine et de Cavaignac ! D’avance, j’entends ces phrases : « Laissez-moi avec votre Thiers ! C’est un des leurs, tout de même ! Il a écrit un livre sur la Révolution ! C’est lui qui a fait les fortifications qui sont cause… ! »

Au lieu de la canaille des villes, vous aurez celle des campagnes ! Débarrassés de la Commune, vous jouirez de la Paroisse !…

Et le Comité-Taillet ne vous sauvera pas ! – malgré le style de son président, car l’oraison funèbre du père Chassan est un morceau, avouons-le ! Là, au moins, pas de sonorité, pas de métaphores ! – Ça ne rapporte aucune espèce de rentes ! –

En un mot, mon cher Lapierre, je suis épouvanté par la Réaction qui s’avance ! Sans vous en apercevoir, vous lui tendez, de loin, la main. Avec les meilleures intentions du monde, vous allez, peut-être, contribuer à des choses mau-vaises ?

– 549 –

***

Toute notion de justice étant dissoute, on se réjouit déjà à l’idée de voir guillotiner Rochefort ; pour moi, je m’en con-sole. Mais à ceux qui l’ont applaudi, à ceux qui l’ont fait, que direz-vous ? Vu la bêtise de la France, il mérite peut-être un acquittement solennel ?

Oui ! – car le premier qui m’a vanté La Lanterne, c’est un magistrat (le sieur Censier), et celui qui me l’a fait lire, c’est un ecclésiastique (le curé d’Ouville). Le président Benoist-Champy en faisait des lectures chez lui à ses soirées, etc., etc. Et tout l’entourage impérial, sans compter l’empereur lui-même, se pâmait devant ses ordures avec tant d’enthousiasme que le malheureux Octave Feuillet n’osait dire son avis, de peur de passer pour un courtisan et un ja-loux. Ainsi du reste !

Voilà trop de littérature, pardon ! Mais, comme vieux romantique, j’ai été ce matin exaspéré par votre journal. La sottise du père Hugo me fait bien assez de peine sans qu’on l’insulte dans son génie. Quand nos maîtres s’avilissent, il faut faire comme les enfants de Noé, voiler leur turpitude. – Gardons au moins le respect de ce qui fut grand ! N’ajoutons pas à nos ruines !

Adieu, ou plutôt à bientôt. Le fiel m’étouffe et le chagrin me ronge.

Je vous serre la main très fort.

 

– 550 –

À LÉONIE BRAINNE

[Croisset,] lundi soir, minuit [fin de mai ? 1871].

Votre souvenir m’accompagne, me charme, et me persé-cute.

Qu’ai-je trouvé dans la chambre de ma nièce où je suis forcé de coucher pour fuir l’odeur de la peinture ? Le Roi des montagnes qui vous est dédié.

Je songe à samedi dernier ! J’étais plus sérieux que vous ne croyez !

À vous, à vous.

Gve.

 

À ERNEST RENAN

[Paris,] mardi soir [6 juin 1871].

Mon cher Maître,

Quel jour de cette semaine allez-vous à la Bibliothèque ? Je voudrais y voir un manuscrit indiqué par Langlès dans une notice. Ce manuscrit turc est intitulé Orient du bonheur et source de la Souveraineté dans la Science des talismans par Iz-dy Mohammed, en 990 de l’hégire. Ce manuscrit contient

 

– 551 – des vignettes représentant les sept planètes, le phare d’Alexandrie, etc.

On n’a pu me le communiquer hier.

Dites-moi, je vous prie, le jour et l’heure où je puis me présenter. Ce me sera une occasion de vous souhaiter une fois de plus bon voyage, et de vous serrer les mains très af-fectueusement.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] jeudi matin, 9 heures [8 juin 1871].

Mon Loulou,

Je m’étonne beaucoup de n’avoir aucune nouvelle de vous. La faute en est à la poste, sans doute.

Hier, dans l’après-midi, je suis passé chez ton mari. Il était sorti. – Je ne sais pas si nous nous rencontrerons, car nous sommes en courses l’un et l’autre du matin au soir.

Je n’ai pu encore découvrir ni Chilly ni de Goncourt, et je m’en irai probablement sans avoir pu mettre la main des-sus.

Aujourd’hui je vais passer toute la journée à Versailles. Bien que la Bibliothèque impériale ne soit pas ouverte, j’y travaillerai demain de 11 heures à 4 heures. – On fait des re-

– 552 – cherches pour moi et je trouverai tout prêts les livres dont j’ai besoin.

À cause de Chilly, je resterai à Paris jusqu’à dimanche. – Donc, attendez-moi dimanche pour dîner. Tu pourras partir lundi.

Quel froid ! Quelle pluie ! L’air de Paris n’est nullement malsain. – Mais tu y verras de belles ruines. – C’est sinistre et merveilleux.

Je suis loin d’avoir tout vu, et je ne verrai pas tout. – Il faudrait flâner et prendre des notes pendant 15 jours.

Que dis-tu de mon ami Maury qui a maintenu le dra-peau tricolore sur les Archives. – Malgré la Commune !

Adieu, pauvre chérie. Quel dommage que tu ne restes pas à Croisset quand j’y serai !

Embrasse notre pauvre vieille pour moi.

Ton vieil oncle qui t’aime beaucoup.

9 h 1/4. Je reçois ton volumineux paquet. Merci.

Si tu n’as pas absolument besoin d’être à Paris samedi soir, je te prie d’attendre jusqu’à lundi. – Tu verras mes rai-sons.

La difficulté de se procurer des voitures fait perdre bien du temps. – Et la pluie ne discontinue pas.

– 553 –

À EDMOND DE GONCOURT

[Paris, 8 juin 1871.]

Mon cher Edmond,

J’ai bien envie de vous voir, mais j’ai peur si je vais à Auteuil de ne pas vous y rencontrer. Et tous mes moments sont comptés. Où serez-vous samedi prochain à partir de 4 heures ?

Je m’en retourne à Croisset dimanche matin.

Si vous n’avez aucun rendez-vous samedi soir, vous se-riez bien aimable de venir chez moi vers 4 heures. Nous dî-nerons ensemble et nous passerions la soirée.

Je vous embrasse.

 

4, rue Murillo. Parc Monceau.

Jeudi matin.

 

À AGÉNOR BARDOUX

[Paris,] vendredi matin [9 juin 1871].

Mon cher Vieux,

– 554 –

Voici ton billet. Tu peux en avoir besoin. Et je te le resti-tue.

Le spectacle d’hier m’a écœuré ! Quels êtres ! quels piètres monstres ! Mais quelle bonacité que celle des tour-lourous qui les jugent. Tes confrères, MM. les défenseurs, sont ineffables de sottise et de cynisme !

Vous avez manqué hier un rendez-vous chez Lepinette.

Quand nous reverrons-nous maintenant ?

Je compte sur vous deux à Croisset au mois d’octobre, et, d’ici là, je vous embrasse.

 

À MARIE RÉGNIER

Croisset, dimanche 11 [juin 1871].

Chère Madame,

En revenant de Paris aujourd’hui, je trouve chez moi votre lettre du 5. Elle est gentille et aimable au-delà de toute expression. Comment y répondre convenablement ?

Je suis accablé, moins par les ruines de Paris que par la gigantesque bêtise de ses habitants. C’est à désespérer de l’espèce humaine. À part notre ami d’Osmoy et Maury (le di-recteur des Archives), j’ai trouvé tout le monde fou, fou à lier.

– 555 –

Je vais tâcher de me remettre à mon Saint Antoine, afin d’oublier mes contemporains. Quant à publier ce livre, dont le sous-titre pourrait être « le comble de l’insanité », je n’y songe nullement, Dieu merci… Il faut, plus que jamais, son-ger à faire de l’Art pour soi, pour soi seul. Fermons notre porte et ne voyons personne.

J’ai cependant bien envie de vous voir et, au mois de juillet, quand je retournerai à Paris, je compte m’arrêter à Mantes, bien qu’il m’en coûtera beaucoup. J’aimerais mieux vous faire ma visite partout ailleurs.

Je vous baise les deux mains.

 

À GEORGE SAND

Croisset, dimanche soir, 10 juin [11 juin 1871].

Chère Maître,

Jamais je n’ai eu plus envie, plus besoin de vous voir que maintenant !

J’arrive de Paris, et je ne sais à qui parler. J’étouffe. – Je suis accablé ou plutôt écœuré.

L’odeur des cadavres me dégoûte moins que les miasmes d’égoïsme s’exhalant par toutes les bouches. La vue des ruines n’est rien auprès de l’immense bêtise pari-

 

– 556 – sienne ! À de très rares exceptions près, tout le monde m’a paru fou à lier.

Une moitié de la population a envie d’étrangler l’autre, qui lui porte le même intérêt. Cela se lit clairement dans les yeux des passants.

Et les Prussiens n’existent plus ! On les excuse et on les admire !!! Les gens « raisonnables » veulent se faire naturali-ser allemands.

Je vous assure que c’est à désespérer de l’espèce hu-maine.

J’irai à Versailles, jeudi. La Droite fait peur par ses ex-cès. Le vote sur les Orléans est une concession qu’on lui a faite, pour ne pas l’irriter et avoir le temps de se préparer contre elle.

Saviez-vous que Troubat avait fait des articles poussant au meurtre des otages ? On ne l’a pas arrêté néanmoins. – Et il m’a avoué qu’il avait été « imprudent » ; le mot est joli.

J’excepte de la folie générale Renan, qui m’a paru, au contraire, très philosophe, le bon Soulié, qui m’a chargé de vous dire mille choses tendres. La princesse Mathilde m’a plusieurs [fois] demandé de vos nouvelles. Elle perd la boule. Elle veut revenir à Saint-Gratien quand même.

J’ai recueilli une foule de détails horribles et inédits, dont je vous fais grâce.

 

– 557 –

Mon petit voyage à Paris m’a extrêmement troublé. – Et je vais avoir du mal à me remettre à la pioche.

Que dites-vous de mon ami Maury, qui a maintenu le drapeau tricolore sur les Archives tout le temps de la Com-mune ! Je crois peu de gens capables d’une pareille crânerie.

Les impérialistes sont la pire canaille du monde. De ce-la, je suis sûr. – Et j’en ai les preuves. C’est fantastique.

Quand l’histoire débrouillera l’incendie de Paris, elle y trouvera bien des éléments, parmi lesquels il y a, sans aucun doute : 1° la Prusse, et 2° les gens de Badinguet. On n’a plus aucune preuve écrite contre l’Empire. – Et Haussmann va se présenter hardiment aux élections de Paris.

Avez-vous lu, parmi les documents trouvés aux Tuileries en septembre dernier, un plan de roman par Isidore ? Quel scénario !

Adieu, donnez-moi donc de vos nouvelles !

Ma pauvre maman est un peu moins faible depuis quelques jours.

Je vous embrasse bien fort, ainsi que les vôtres.

Votre vieux troubadour.

 

– 558 –

Je vous ai écrit une très longue lettre il y a environ un mois.

 

À JEANNE DE TOURBEY

Croisset, dimanche soir [11 juin 1871].

Flaubert a revu Paris au lendemain de la Commune. Il n’a pu y rester que cinq jours, sa nièce devant quitter Crois-set : « Je n’ai pas voulu laisser seule ma pauvre vieille mère qui a vieilli de cent ans depuis six mois ! »

Flaubert exprime une fois de plus ici son éloignement pour la légèreté d’esprit des Parisiens : « Les ruines de Paris m’ont moins effrayé que l’incurable démence de ses habi-tants… Ce qui m’a le plus blessé, en ma qualité de rural, c’est qu’on a complètement oublié la Prusse. »

Il va se remettre au travail « pour tâcher d’oublier ses contemporains » ; il retournera à Paris dans le courant de juillet.

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Londres, 16, Beaumont Street,

Marylebone, ce 13 juin 1871.

Mon cher Ami,

– 559 –

Si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c’est que je n’en avais pas le courage. Ces événements de Paris m’ont stupé-fié. Je me suis tu comme on se tait en chemin de fer, quand on entre dans un tunnel : le tapage infernal vous remplit et vous ébranle la tête. – Maintenant qu’il a cessé à peu près, je viens vous dire que bien certainement je viendrai vous voir et entendre Antoine au mois d’août. – Ce sera entre le 15 et le 20. – J’ai reçu une invitation pour chasser le grouse en Écosse au commencement du mois d’août ; mais le 15 je se-rai libre et en rentrant à Bade je m’arrêterai à Paris, ou à Rouen, je veux dire au Croisset [sic], si vous y êtes. – Je suis fort content d’apprendre que vous en êtes à la moitié de votre livre ; vous ne risquez jamais rien en vous hâtant un peu : au contraire. – J’écouterai : les oreilles, les yeux, le cerveau tout grands ouverts. Je suis presque sûr que cela se-ra très beau.

Je ne vous appelle plus en Allemagne : je comprends votre répugnance d’y mettre les pieds. – Je ne veux pas vous dire non plus tout ce qui me traverse l’esprit à propos de la France : il faudrait pouvoir résumer tout cela en quelques mots, et c’est ce qui m’est impossible ; quand nous nous ver-rons, nous déciderons cette question très lentement et lon-guement ; le résultat ne sera pas gai, bien sûr. Je ne sais si c’est la Russie qui est chargée de vous venger, comme vous dites ; pour le moment l’Allemagne est bien forte, et elle le sera probablement aussi longtemps que nous vivrons…

Continuer : partie 11 sur 35