Correspondance - Tome IV

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 24/35

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Correspondance - Tome IV

George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.

Mon cher Maître,

Je tenais à avoir des nouvelles de Monsieur votre fils, que je savais gravement malade.

Donc, mardi dernier, vers 9 heures du soir, je me suis présenté à Auteuil devant votre porte. Elle était close, et un gardien de l’ordre public m’affirma que « Monsieur Hugo Victor (sic) était couché » !

Mais le mois prochain, j’aurai le plaisir d’accepter cette bonne invitation à laquelle maintenant, je ne puis me rendre. – Et puis, cet hiver, n’est-ce pas, vous serez à Paris ?

D’ici là, cher Maître, je vous embrasse et vous prie de me croire, ex imo,

Tout à vous.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] vendredi [12 septembre 1873].

Tu peux voir par la lettre ci-jointe comment il se fait que le Moscove ne sera pas à Dieppe dimanche prochain.

 

– 1204 –

J’irais bien, tout de même ! mais je pense : qu’il vaut mieux avancer mon premier acte, et puis qu’en allant chez toi vers le commencement d’octobre cela coupe mieux mon temps, c’est-à-dire la privation où je suis de mon pauvre Loulou.

Je travaille beaucoup. – Me voilà emballé ! Monsieur s’est couché ce matin à 5 heures.

Je vais t’envoyer des cerneaux. – Mais ils tournent en noix, déjà.

Émile, lundi prochain, est garçon d’honneur à la noce du fils Leroux avec Mlle Allais. J’irai peut-être, ce jour-là, dîner à Rouen chez Lapierre ?

Merci des 500 francs.

J’espère que miss Marianne ne sera pas partie quand j’irai à Dieppe. Ce sera tout au commencement d’octobre.

Je suis bien aise, mon chéri, que ma dernière lettre t’ait amusée. – Que n’était-ce ma personne !

Un bon bécot sur les deux joues.

Ton vieux.

 

Il faut s’occuper du quai. Autrement, nous ne serons pas des personnes calées !

– 1205 –

***

 

À GEORGES CHARPENTIER

Dimanche, 14 septembre [1873].

Mon cher Ami,

Raçon m’a envoyé ce matin deux paquets d’épreuves que j’ai corrigées tout de suite. Je les lui renvoie.

Il faudrait que vous prépariez la petite note historique qui doit précéder le réquisitoire de Pinard et le plaidoyer de Sénard.

Est-ce bien utile, cette note ? Ne serait-il pas mieux de mettre tout simplement : « Huitième Chambre de…, etc. » (voir la Gazette des tribunaux, pour la date) puis d’étaler sans aucun préambule l’œuvre du sieur Pinard ?

Cependant il faudrait dire clairement que la Revue de Pa-ris m’avait fait des suppressions ! (nos de décembre) :

J’ai passé une heure à rechercher encore mon assigna-tion ! Je l’ai, j’en suis sûr ! Mais où est-elle ? Je ferai une troi-sième tentative, après quoi j’y renonce.

Il faudra dans les deux discours Pinard et Sénard, faire des références pour les pages, – qu’on puisse voir de suite,

 

– 1206 – dans le volume, les endroits qui étaient incriminés dans les numéros de la Revue.

Cela sera imprimé en plus petit texte au bas de la page.

Je n’ai fait aucune correction au titre, mais « édition nouvelle » ne me paraît pas suffisant, pour vous. Dans l’intérêt de la vente, ne faudrait-il pas indiquer quelque chose de plus ?

Et si on faisait pour les cent premiers exemplaires une couverture différente, et qui tirât l’œil un peu plus que la couverture ordinaire de votre Bibliothèque ? Qu’en dites-vous ?

Je vous prie, mon cher ami, de me mettre aux pieds de Mme Charpentier et de me croire vôtre.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi, 4 h[eures, 17 septembre 1873].

Tu as parfaitement deviné ma conduite. Lundi, j’ai été dîner chez Lapierre, où il n’y avait avec moi que M. le Préfet. – Puis, le soir, est venu Houzeau, le professeur de chimie.

Ce jour-là, lundi, la noce de M. Leroux a bien tiré cent coups de fusil ! et les salves ont recommencé le lendemain ! C’était, au dire d’Émile, « tout à fait très bien ». Huit fiacres ! et l’on avait tué six poules.

– 1207 –

Moi, je continue toujours mon Candidat, dont je ne suis pas mécontent, quoique (j’en ai peur) il y aura bien des re-touches à faire ? Mais ça m’amuse énormément. Et en somme, je mène une bonne vie, seul, dans mon domicile, sans personne qui m’embête, et poursuivant la même idée du matin jusqu’au soir, et même quelquefois pendant toute la nuit. – Je me suis un peu calmé, toutefois, car la semaine dernière mon exaltation allait trop loin !

Que [me] manque-t-il ? ma pauvre nièce ! pour lui faire part de mes élucubrations. Si Tourgueneff n’est pas à Crois-set, le 1er octobre, je décampe pour aller la voir. Car il y a trop longtemps que je n’ai pas eu ce plaisir. – Je t’avouerai que le Moscove commence à me dégoûter par sa mollasse-rie ! Je suis sûr qu’il a envie de venir, mais les Viardot l’entraînent ailleurs ; et il n’ose pas affronter leur courroux.

Je t’engage à aller chez les Regenat. – Précisément à cause de ta cousine Juliette. D’ailleurs, un peu de chasse fe-ra [du] bien à Ernest. Il a besoin de se reposer.

Dans les intervalles de l’art dramatique je me bourre d’un tas d’œuvres édifiantes, peu fortes à tous les points de vue. Mgr Dupanloup a cependant du bon. Je lis de lui un trai-té sur l’éducation. – Et à la fin du mois j’aurai avalé (et anno-té) 20 volumes que je renverrai à Mlle Cardinal.

Le citoyen Émangard n’en trouve, pas moins, que « je ne fais rien ». C’est à moi-même qu’il l’a dit.

Adieu, chère fille. Deux bons baisers. Ton vieux.

NOUNOU.

– 1208 –

À GEORGES CHARPENTIER

[Croisset, 17 septembre 1873.]

Mon assignation doit se trouver chez l’huissier du tribu-nal. Le greffe a beau être brûlé, on doit retrouver une copie de ladite assignation, 1° chez l’huissier de la 8e chambre, et 2° dans les journaux de droit du mois de janvier 1857. Voilà du moins ce que m’a affirmé, hier, un ancien magistrat.

Tout à vous, cher ami.

Votre.

17 septembre, mercredi.

Il me tarde de voir les appendices imprimés.

Renvoyez-moi, avec les épreuves, ceux (unique) des plaidoiries.

 

À AGENOR BARDOUX

Croisset, près Rouen, jeudi [automne 1873].

Mon cher Ami,

J’attends, de jour en jour, une lettre de vos deux Sei-gneuries m’annonçant votre arrivée dans ma cabane. Quand sera-ce ? Le terrible d’Osmoy n’a pas répondu à ma dernière

– 1209 –

épître, de même qu’il n’a pas envoyé de billets pour la Chambre à ma nièce, rue de Clichy, 55. Je lui pardonne ces deux crimes, à condition que tu me l’amènes illico. Pourquoi pas ?

Je t’embrasse. À toi.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, après le 21 septembre 1873.]

Pourquoi es-tu exaspéré des pèlerinages ? La bêtise uni-verselle n’est pas une chose surprenante. Puisque les gens d’ordre croient qu’il faut les amulettes pour préserver des in-cendies, et que la Droite considère le bonhomme Thiers comme un rouge – ainsi qu’elle a fait pour Lamartine et pour Cavaignac – courbe la tête. Soumets-toi et va à confesse ; tu seras un exemple. Ça moralisera les masses.

Quant à tes Mémoires d’une demoiselle, tu n’as pas com-pris mes critiques. Je ne disais pas qu’il y avait trop de foli-chonneries, mais qu’il n’y avait que cela. C’est bien différent. Tout peut passer, mais il faut faire à ce tout un entourage, une sauce.

Pour ce qui est de Saint Antoine, je ne m’en occupe nul-lement. Ce livre maintenant n’existe plus pour moi. Quand le publierai-je ? Je l’ignore.

 

– 1210 –

Je suis tout entier à des lectures édifiantes, je me bourre à en vomir des œuvres de Mgr Dupanloup et de celles des jé-suites modernes, sans compter le reste ; le tout en vue du livre que je commencerai enfin l’été prochain. Le soir, pour me délasser, je compose une grande comédie politique dont je viens de finir le premier acte. Mais aucun gouvernement ne la laissera jouer, parce que j’y roule tous les partis dans la merde ! étant un homme juste.

Je ferai une apparition à Paris lors de la première de Sardou. Puis j’y reviendrai pour mes répétitions, ne sais quand.

Mon unique compagnie est un lévrier superbe qui dort sur mon divan et bâille devant mon feu. Telle est, mon bon-homme, l’existence de ton vieux qui t’embrasse.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi, 6 h[eures, 24 septembre 1873].

Mon Loulou,

Je ne te cache pas que le Moscove m’embête avec ses retards continuels. Et son mutisme, car je n’entends point parler de lui. Bref, je ne remettrai pas ma visite à Dieppe au-delà de la fin de la semaine prochaine. – Ça fera deux mois passés sans voir ma pauvre fille. C’est trop bête !

Je ne te cache pas non plus que prendre l’air, ne serait-ce qu’un jour, me ferait du bien, car depuis que je suis reve-

– 1211 – nu ici, j’ai travaillé d’une façon insensée. Sache que j’ai fini le 1er acte du Candidat, dimanche dernier, à 3 h 1/2 du ma-tin ! Maintenant j’expédie un tas de livres assommants ! Je suis écœuré par les élucubrations de MM. les Jésuites. – Et je m’en bourre ! Je m’en gorge ! à en crever. – Mais je veux en avoir fini cette semaine, pour les renvoyer à Mlle Cardinal et me mettre dimanche ou lundi prochain à préparer mon second acte.

Si je continue de ce train-là, j’aurai certainement fini en janvier, et peut-être avant ? Il faut que l’été prochain je commence enfin B[ouvard] et P[écuchet] !

Dimanche dernier j’ai eu à dîner M. et Mme Lapierre et Houzeau, le professeur de chimie. – Je tiens à soigner La-pierre, à cause des renseignements qu’il peut me donner sur les élections. Et j’ai besoin de Houzeau pour B (ouvard) et P (écuchet).

Pas d’autres nouvelles, mon Loulou. Comme il a fait beau hier ! Moi aussi, Madame, j’ai admiré la Nature. Et j’avais bien envie de m’en aller… je ne sais où… de sortir enfin, pour jouir du beau temps. Mais, après un tour de ter-rasse, je suis remonté dans mon cabinet afin de relever des notes dans le Christianisme de l’abbé Senac, aumônier du collège Rollin ! Voilà !

Ce que tu me dis du jeune Roquigny m’a fait rire. Un précepteur ! ah ! ce sera du beau ! Pauvre garçon (c’est du précepteur que je parle). Comme je le plains… Tout cela fi-nira par tourner très mal, j’en ai peur, ou plutôt je m’en moque profondément.

 

– 1212 –

La présence de ce grigou de Baudry a, je crois, empêché ton mari de me narrer quelques potins de famille ? À bientôt ce plaisir. Adieu, pauvre chat. Tu ne m’as pas l’air de mener une vie très active ? ni très intelligente ? Pardon du mot. Que lis-tu ? que fais-tu ? Il me semble que tu ne profites pas beaucoup de la paix des champs, pour te recueillir dans le si-lence du cabinet ?

Et la peinture ? que devient-elle ?

Adieu, mon Caro. Deux bons baisers sur chaque joue.

NOUNOU.

Il n’y a plus de choléra. – À Croisset.

À propos de choléra, comme tu recevras dimanche la vi-site de Censier, prends garde ! Ne t’approche pas de trop près.

Amitiés à Miss Marianne.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset, 25 septembre 1873 ?]

Ah ! enfin !!!

 

– 1213 –

Donc, je vous attends la semaine prochaine, à condition, toutefois, que vous ne vous en irez pas trop vite. Prenez vos précautions d’avance.

Moi aussi, j’ai bien des choses à vous dire.

Nous verrons si « Gautier d’Aulnay est un gentilhomme sans foi et sans honneur » (Tour de Nesle).

Je vous embrasse, en brûlant d’impatience.

Votre

Jeudi.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] mardi soir 30 [septembre 1873].

Comme il y a longtemps que nous n’avons correspondu, Princesse ! J’attendais toujours, pour vous écrire, que je susse l’époque de mon prochain retour à Paris. Carvalho doit m’y appeler, mais je n’entends pas parler de lui. – Et d’ici à ma visite dans le bon Saint-Gratien (ce qui aura lieu, je pense, dans une quinzaine), je voudrais bien savoir comment vous allez, ce que vous devenez ?

Moi, je n’ai pas perdu mon temps. Car j’ai beaucoup travaillé. – Et puis, je me suis occupé de « mes affaires », qui

 

– 1214 – prennent une assez bonne tournure. – Mais cela est peu im-portant.

Je sais que le Prince Napoléon est à Paris, et j’ai vu de sa prose imprimée. Qu’en pensez-vous ? Je crois qu’il va trop vite ?

Quand la Fusion sera coulée, sera-t-on un peu tran-quille ? ô mon Dieu !

Comme le temps est doux ! Ici, chez moi, c’est char-mant. Il faudra pourtant, Princesse, qu’un jour vous vous dé-cidiez à faire ce voyage, et que vous honoriez ma cabane de votre présence ! Serais-je assez content de vous recevoir !

Je continue à y vivre, en philosophe. Quand je me suis un peu promené dans mon jardin, escorté de mon lévrier qui gambade, et que j’ai bien roulé les feuilles mortes sous mes pieds et un tas de souvenirs dans ma vieille cervelle, je se-coue la tristesse qui m’envahit et je remonte à mon ouvrage. Voilà.

Ce mois-ci, j’ai lu beaucoup de livres des Révérends Pères Jésuites, lesquels ne sont pas forts, quoi qu’on dise ; et puis j’ai fait le 1er acte d’une comédie politique, qu’aucun gouvernement ne laissera jouer.

Mais de cela, je me console d’avance.

À bientôt donc ! et croyez, chère Princesse, que je suis toujours votre vieux fidèle et dévoué.

 

– 1215 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi matin, 1er octobre [1873].

Mon pauvre Chat,

Je ne crois pas qu’il faille se tourmenter beaucoup de ce que pourrait faire ton père ? Il est dans une position à être coulant, car il a tout intérêt à te ménager. – Et je crois aussi que le notaire a des scrupules exagérés. Ces messieurs-là ne cherchent dans les affaires qu’à en retarder la solution. Axiome : les avoués les embrouillent et les notaires les arrê-tent. – Sans compter que leur science n’est pas énorme, ton mari en sait quelque chose !

J’ai enfin reçu, hier, une lettre du Moscove qui m’annonce sa venue pour demain, jeudi, par l’express de l’après-midi. Je ne sais pas combien de temps il restera ici, ni si nous irons chez toi, ensemble.

J’ai écrit à Carvalho pour lui demander s’il était toujours dans l’intention de venir causer du scénario du Candidat, et quand est-ce que L’Oncle Sam passerait.

J’espère dans ma prochaine lettre te communiquer toutes ces réponses, d’où dépend ma petite visite chez ma pauvre fille.

Je suis en plein dans mon 2e acte. Un bon tiers est for-tement esquissé.

Quelle dinde que ton ancienne amie Mme Play ! Hier, je l’ai rencontrée devant notre boîte aux lettres. Je l’ai saluée,

– 1216 – et j’allais lui parler en bon voisin, mais elle a pris, tout de suite, un tel air, que j’ai rengainé ma politesse !

C’est bien là le genre soi-disant convenable des dames de Rouen !

J’en verrai une autre, demain ! car avant d’aller à la ren-contre du Moscove, je me présenterai à l’Hôtel-Dieu, pour savoir s’il faut que j’y amène mamzelle Julie.

Adieu, pauvre chérie. Tâche de reprendre ta bonne pe-tite vie paisible.

Vieux t’embrasse.

Il fait une chaleur à vomir !

Émile m’a fait hier un aveu : il a une grande envie de voir la scierie de M. Commanville ! C’est un désir violent !

Je lui ai promis que je lui accorderais cette volupté, et il m’en a remercié avec effusion. (Je ne plaisante pas du tout.)

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] dimanche [5 octobre 1873].

Mon Moscove m’a quitté ce matin, parce qu’il faut qu’il soit ce soir au dîner des Viardot, où il doit y avoir (mystère) un fiancé !

– 1217 –

Tu l’as tout à fait séduit, mon loulou ! Car à plusieurs reprises il m’a parlé de mon « adorable nièce », « de ma charmante nièce », « ravissante femme »,… etc., etc., enfin le Moscove t’adore ! ce qui me fait bien plaisir, car c’est un homme exquis. Tu ne t’imagines pas ce qu’il sait ! Il m’a ré-pété, par cœur, des morceaux des tragédies de Voltaire ! et de Luce de Lancival ! Il connaît, je crois, toutes les littéra-tures jusque dans leurs bas-fonds ! Et si modeste avec tout cela ! si bonhomme, si vache ! Depuis que je lui ai écrit qu’il était une « poire molle », on ne l’appelle plus que « poire molle » chez les Viardot ! Nouvel exemple de mon génie, pour inventer des surnoms. – Je l’ai mené vendredi à Ju-mièges ! Mais tout le reste du temps, nous n’avons pas arrê-té de parler. – Et franchement j’en ai la poitrine défoncée ! Ah ! voilà trois journées tistiques !

Je lui ai lu Le Sexe faible, la Féerie et le 1er acte du Can-didat, avec le scénario d’icelui.

C’est Le Candidat qu’il aime le mieux. – Il ne doute pas du succès du Sexe faible. Quant à la Féerie, il m’a fait une cri-tique pratique, que je mettrai à profit. Le Pot-au-feu lui a fait pousser des rugissements d’enthousiasme ! Il prétend que ça écrase tout le reste ! Mais il croit que Le Candidat sera une forte pièce ! Ce jugement m’encourage beaucoup. – Et dès demain je m’y remets.

Ce soir, je vais dîner chez Lapierre. – J’irai donc à Neu-ville vers la fin de l’autre semaine, c’est-à-dire dans une pe-tite quinzaine. J’espère de là aller à Paris pour L’Oncle Sam. Jusqu’à présent, aucune nouvelle de Carvalho ! La mère Sand m’a répondu pour me remercier de la biographie de Cruchard qui l’a fort divertie.

– 1218 –

Ce matin, j’ai eu la visite inattendue de Guy de Maupas-sant avec Louis Le Poittevin.

Je viens d’écrire à ton mari, pour le prier de m’envoyer mille francs.

J’ai été jeudi à l’Hôtel-Dieu, mais Achille n’y sera de re-tour que le 10. – Donc, il me faudra y aller dans une huitaine. Cette pauvre Julie me fait pitié, tant elle a peur de l’opération et de l’hôpital.

Te voilà donc en pleine campagne, mon pauvre Caro, au milieu des bons paysans, dans tes terres. Vas-tu y répandre des bienfaits ! moraliser les classes pauvres ! instruire les en-fants ! etc., etc. ; enfin être assez châtelaine et ange du Ha-meau !

« Mme Commanville ou la Madone de Pissy, romance ! Pa-roles de M. Amédée Achard, musique de M. Madoulé, vi-gnette de M. Melotte ! Se vend au profit des pauvres ! »

Je ne me figure pas, du tout, quelles peuvent être tes occupations dans ton manoir ? As-tu, au moins, emporté ta boîte à couleurs, pour te livrer à des études tistiques ? Par ce temps d’automne les feuilles sont bien jolies à peindre. Il est vrai que Pissy manque de sites. N’importe, tu trouveras peut-être quelque recoin convenable.

Le Moscove a contemplé tes panneaux et trouve que tu as « le sentiment de la couleur ».

Adieu, ma pauvre chère fille.

– 1219 –

Deux bons gros baisers de

NOUNOU.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] jeudi soir, 16 [octobre 1873].

Il m’ennuie de ne pas voir mon vieux Laporte. Quand aurai-je cette joye ?

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] vendredi soir [17 ? octobre 1873].

Mon cher Ami,

Vous êtes invité par Mme Brainne et par Mme Lapierre à venir dimanche prochain (après-demain) dîner à Croisset chez votre

GVE FLAUBERT.

Ainsi à dimanche vers 6 heures et demie, n’est-ce pas, mon grand ?

 

– 1220 –

À SA NIÈCE CAROLINE

Saint-Gratien, lundi matin [27 octobre 1873].

Mon pauvre Loulou,

Je compte être rentré à Croisset mercredi soir. Arrange-toi donc pour que j’y trouve une lettre de ma chère fille.

Jeudi soir, après t’avoir quittée, j’ai été dîner au café Riche où j’ai rencontré d’Osmoy qui m’a paru gigantesque ! Jamais je n’ai vu un homme plus spirituel et plus crâne. Il était au milieu de députés de la gauche et, bien entendu, on ne parlait que Politique. Nous sommes restés ensemble jusqu’à une heure du matin.

La Fusion m’a l’air bien endommagée ? Raoul-Duval vient d’écrire une lettre à Rouher où il se déclare contre la monarchie. J’espère de plus en plus qu’elle sera enfoncée. Tâche de lire les brochures de Cathelineau et de Mgr de Sé-gur, et tu verras ce que c’est que ce parti-là.

M. Giraud, la Princesse et M. Popelin m’ont demandé des nouvelles de ma « belle nièce » que j’embrasse très fort.

D’Osmoy trouve que Carvalho a raison et qu’il faut commencer par Le Candidat.

Adieu, pauvre fille chérie.

Ton vieux CRUCHARD.

 

– 1221 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi [30 octobre 1873].

Mon Loulou,

Je suis arrivé ici hier à 11 heures, très éreinté par mon voyage en chemin de fer !!! Afin de moins m’ennuyer en wa-gon et d’y dormir, je m’étais absolument privé de sommeil dans la nuit de mardi à mercredi. Malgré cela, je n’ai pas fermé l’œil, et j’ai eu jusqu’à hier soir 10 heures (heure à la-quelle je me suis couché) un abominable mal de tête, à crier ! Il m’est impossible maintenant d’aller en chemin de fer ! C’est une maladie qui devient gênante ! Heureusement que j’en ai maintenant pour deux grands mois avant de re-voir une gare. – Car je ne retournerai pas à Paris avant la fin du Candidat. Si, après L’Oncle Sam, Le Candidat n’est pas terminé et bien terminé, Carvalho jouera Le Sexe faible sans aucun changement. C’est convenu.

Mais tout le monde se range à l’avis de Carvalho. – Sur-tout d’Osmoy. Ce grand patriote viendra me faire une visite, après que le grand événement sera passé.

J’ai vu, la semaine dernière, beaucoup de monde, énor-mément de monde. – Et ma conclusion est que : on a peur de la monarchie. En admettant qu’elle passe, ce ne sera qu’à une majorité de 5 à 6 voix. Or, comme d’ici au Jour de l’An, il y aura 13 élections radicales, la Chambre renverserait le roi. Ce serait charmant ! De plus, l’armée est républicaine et bonapartiste. Messieurs les militaires se flanqueraient des coups de fusil, etc. Bref, ce serait déplorable ! Mais Henri V (qui jusqu’à présent n’a fait aucune concession, quoi qu’on

– 1222 – dise) sera enfoncé et nous aurons dès le lendemain un minis-tère Centre gauche.

Il y a des jours où je brûle d’être journaliste, pour épan-cher ma bile, ou plutôt pour dire ce qui me semble la justice.

La légitimité n’est pas plus viable que la Commune. – Ce sont deux âneries historiques.

Au reste, je me suis assez amusé dans la contemplation de la sottise humaine pendant huit jours. Le meilleur a été pour moi la soirée passée avec d’Osmoy. Il était bien beau au milieu de ses collègues. – Bien spirituel et très carré.

La Princesse a été très gentille. – Mon Moscove s’est in-formé de l’époque de ton retour à Paris, afin de se précipiter chez toi, pour te faire une visite.

Si vous voulez vous mettre en route vers le 10, vous viendrez ici vers la fin de la semaine prochaine, n’est-ce pas ?

Comme ton époux n’aime pas qu’on lui parle des af-faires du ménage, j’ai pris sur moi d’autoriser le jardinier à remplacer 20 arbres dans les cours.

***

Dis de ma part à Mme Winter tout ce que tu pourras trouver de plus aimable.

Ta vieille Nounou t’embrasse bien fort.

– 1223 –

Quelle est l’adresse de Mme du Paty, pour que je lui en-voie une carte ?

À propos du mariage, notre ami Bardoux a épousé une femme très riche. On m’a dit 800 000 francs !

La brochure de Ségur est intitulée Vive le roi ! Je la pos-sède. C’est à se tordre de rire. On la croirait écrite par un homme du XIIe siècle.

 

À LAURE DE MAUPASSANT

Croisset, 30 octobre 1873.

Ma chère Laure,

Je vais répondre bien mal à ta lettre du 10, car je suis maintenant surchargé de besogne ; le temps me manque pour causer avec toi d’une manière convenable.

Il me sera impossible d’aller te faire une visite à Étretat avant le printemps prochain et je regrette bien que tu ne me donnes pas l’exemple en venant ici à Croisset.

Ton fils a raison de m’aimer, car j’éprouve pour lui une véritable amitié. Il est spirituel, lettré, charmant, et puis c’est ton fils, c’est le neveu de mon pauvre Alfred.

Le premier ouvrage que je mettrai sous presse portera en tête le nom de ton frère, car dans ma pensée La Tentation

– 1224 – de Saint Antoine a toujours été dédiée « à Alfred Le Poitte-vin ». Je lui avais parlé de ce livre six mois avant sa mort. J’en ai fini avec cette œuvre qui m’a occupé à diverses re-prises pendant vingt-cinq ans ! Et à défaut de lui, j’aurais voulu t’en lire le manuscrit a toi, ma chère Laure. Du reste je ne sais pas quand je le publierai. Les temps ne sont point propices.

Adieu, ma chère et vieille amie. Excuse mon laconisme et crois-moi toujours à toi.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

Croisset, jeudi 30 octobre [1873].

Chère Madame,

Je rentre chez moi après dix jours passés à Paris et mon opinion est que : ils seront enfoncés. Nous n’aurons pas de monarque, dieu merci. C’est-à-dire qu’on ne brûlera pas les églises et qu’on ne tuera pas les pauvres curés. – Conclusion infaillible de la Légitimité remise en honneur. Tâchez donc de vous procurer la brochure de Cathelineau et celle de Mgr de Ségur. Vous verrez le fond de ces gens-là ! qui sont des gens du XIIe siècle.

J’oublie de vous féliciter à propos de votre frère. Où demeure-t-il ?

 

– 1225 –

Et le procès Bazaine ? C’est du propre, hein ? Me mépri-serez-vous comme innocent et juvénile si je vous avoue que l’acte d’accusation de M. Rivière m’a fait pleurer ? Oui ! cela m’a suffoqué, étouffé, comme si une montagne d’ordures me fût tombée sur la bouche. Je ne croyais pas qu’on pût être immoral à ce point-là ! Il n’y a pas, en histoire, de plus grand crime. – Et c’est un crime sans grandeur ! Pauvre Troppmann ! tu avais au moins une excuse, toi ! Si tu as as-sassiné des enfants, c’est que tu venais de voyager avec eux pendant toute une journée et peut-être que leur bruit dans le wagon t’avait agacé les nerfs ? Mais lui, l’Homme de Metz, quel coquin et quel imbécile ! Il y a là un monsieur qui est bien joli, le sieur Régnier !

Que dites-vous de Villemessant allant chercher son Roy ? n’est-ce pas gigantesque ?

Ce n’est pas pour le Roi que j’ai été à Paris, mais pour Carvalho, qui n’a rien de royal. Ledit sieur, après 6 mois de réflexion, voulait me faire fondre en un acte l’acte second et l’acte troisième du Sexe faible. Je l’ai envoyé promener car-rément et il a fini par m’avouer « que j’avais raison ». Le fond de l’histoire est qu’il désire jouer d’abord Le Candidat, mais Le Candidat n’est pas fini ; et si L’Oncle Sam expire avant sa terminaison, il jouera Le Sexe faible. En travaillant bien, je pense avoir terminé Le Candidat au jour de l’An ? Donc, je vais dialoguer encore pendant deux grands mois, le mieux et le plus vite possible. Après quoi je reviendrai aux choses sérieuses. Le style théâtral me fait l’effet d’eau de Seltz : c’est agréable au commencement, puis cela agace.

J’ai vu à Saint-Gratien quelqu’un qui vous chérit : Mme Guyon. Nous avons causé de vous pendant très long-

– 1226 – temps. Je ne connaissais pas Mme Guyon. Elle m’a plu ex-trêmement.

J’espère bien que vous ne serez pas à Paris avant le mois de janvier ? D’ici là, je ne bouge de ma chaumière. – Écrivez-moi de temps à autre. Et ne m’en voulez pas si mes réponses sont tardives et laconiques, car j’ai un vigoureux coup de collier à donner. Mais soyez généreuse. Faites-moi des cadeaux, envoyez-moi des épîtres.

Je vous baise les deux mains bien fort.

Votre

Mes amitiés à M. Roger, dont les poiriers sont plus spiri-tuels et plus fructueux que ces Messieurs les Droitiers.

 

À GEORGE SAND

Croisset, jeudi [30 octobre 1873].

Quoi qu’il advienne, le catholicisme en recevra un ter-rible coup. Et si j’étais dévot je passerais mon temps à répé-ter devant un crucifix : « Gardez-nous la République, ô mon Dieu ! »

Mais on a peur de la monarchie, à cause d’elle-même, et à cause de la réaction qui s’ensuivrait. L’opinion publique est absolument contre elle. Les rapports de MM. les Préfets sont inquiétants, l’armée est divisée en bonapartistes et en répu-

– 1227 – blicains, et le haut commerce de Paris s’est prononcé contre Henri V. Voilà les renseignements que je rapporte de Paris où j’ai passé dix jours. Bref, chère Maître, je crois, mainte-nant, qu’ils seront enfoncés. Amen !

Je vous conseille de lire la brochure de Cathelineau et celle de Ségur. C’est curieux ! On voit le fond nettement. Ces gens-là se croient au e XII siècle.

Quant à Cruchard, Carvalho lui a demandé des change-ments qu’il a refusés (vous savez que Cruchard, quelquefois, n’est pas commode). Ledit Carvalho a fini par reconnaître qu’il était impossible de rien changer au Sexe faible sans dé-naturer l’idée même de la pièce. Mais il demande à jouer d’abord Le Candidat, qui n’est pas fait et qui l’enthousiasme, naturellement. Puis, quand la chose sera terminée, revue et corrigée, il n’en voudra peut-être plus. Bref, après L’Oncle Sam, si Le Candidat est terminé, il le jouera. Sinon, ce sera Le Sexe faible. Au reste, je m’en moque, tant j’ai envie de me mettre à mon roman, qui m’occupera plusieurs années. – Et puis le style théâtral commence à m’agacer. Ces petites phrases courtes, ce pétillement continu m’irrite à la manière de l’eau de Seltz qui d’abord fait plaisir, et qui ne tarde pas à vous sembler de l’eau pourrie. – D’ici au mois de janvier, je vais donc dialoguer le mieux possible, après quoi, bonsoir ; je reviens à des choses sérieuses.

J’ai vu notre cher Moscove, qui a la gravelle, qui a mal à l’estomac, et qui m’inquiète. Il n’est pas solide, notre ami. Je crois aussi qu’il n’est pas stoïque ?

 

– 1228 –

Je me suis présenté chez le prince Napoléon, mais il était sorti. – Et j’ai entendu causer politique ! immensément. Oh ! que la Bêtise humaine est vaste et infinie !

Je suis content de vous avoir un peu divertie avec la biographie de Cruchard. Mais, je la trouve hybride et le ca-ractère de Cruchard ne se tient pas ? Un homme si fin dans la Direction n’a pas autant de préoccupations littéraires. L’archéologie est de trop. Elle appartient à un autre genre d’ecclésiastique ? C’est peut-être une transition qui manque ? Telle est mon humble critique.

On avait dit dans un courrier de théâtres que vous étiez à Paris. J’ai eu une fausse joie, chère bon maître que j’adore et que j’embrasse.

Votre vieux

Amitiés à tous les vôtres, et de bons baisers aux char-mantes petites.

 

À MARIE RÉGNIER

Croisset, jeudi soir [30 octobre 1873].

Madame et chère Confrère,

En rentrant chez moi, ce matin, après une absence de dix jours, je trouve votre lettre et m’empresse de vous ré-pondre.

– 1229 –

Carvalho, que j’ai quitté hier à 11 heures du soir, avait commencé la lecture de votre manuscrit et en paraissait très content. Il m’a promis de le lire avec attention et nous en causerons lorsqu’il viendra ici, dans un petit mois. Je ne doute pas du résultat, qui sera heureux. Mais il faudra, je crois, condenser le tout.

Quant à moi, quant au Sexe faible, ledit Carvalho est re-froidi et aime mieux jouer d’abord une autre pièce de votre serviteur (seul !) laquelle pièce n’est pas encore finie, mais peut l’être vers le Jour de l’An.

La monarchie, grâces aux dieux, me paraît enfoncée ! Cependant il ne faut pas chanter victoire avant de voir les morts par terre.

À propos des morts, j’apprends à l’instant même que cette nuit, pendant que l’Opéra brûlait, mon pauvre Feydeau a quitté ce monde. Tant mieux pour lui, du reste.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] 4 novembre,

fête de la Saint-Charles et de la Sainte-Caroline,

mardi, 2 heures [1873].

Eh bien, moi, mon loulou, j’en suis enchanté parce que : en ma qualité de libre penseur, je ne veux pas qu’on brûle les églises et qu’on tue les curés, ce que l’on s’apprêtait à faire, en Bourgogne, au dire du maire de Reims à moi-même, et dans le Midi, comme me l’a assuré Mme Espinasse. – L’Est

– 1230 – se serait soulevé pour le père Thiers, la Provence pour Gam-betta, et l’armée se serait administré des coups de fusil, etc., etc. Bref, c’était déplorable, affreux ! D’ailleurs, au bout de six semaines, la Chambre eût déposé le sieur Chambord, chose bien facile avec le renfort survenu à la gauche par les 14 députés qui sont à nommer et qui eussent été ultra-radicaux.

Je ne sais pas où ton mari avait puisé ses renseigne-ments quand il m’assurait que le monde des affaires deman-dait Henri V ? Quand je suis arrivé à Paris, j’ai appris que le Président du tribunal de commerce, le doyen des notaires et M. André, un des régents de la Banque, avaient fait près de Mac-Mahon une démarche officielle contre la Monarchie, et je n’ai vu que des gens effrayés par cette perspective !

Faut-il être assez ignorant en histoire pour croire encore à l’efficacité d’un homme, pour attendre un Messie, un Sau-veur ! Vive le bon Dieu et à bas les Dieux ! Est-ce qu’on peut prendre tout un peuple à rebrousse-poil ! nier 80 ans de dé-veloppement démocratique, et revenir aux chartes oc-troyées !

Ce qu’il y a de comique, c’est la colère des partisans de Chambord contre ledit sieur ! On est tellement bête de ce cô-té-là, qu’on ignore le principe même du prétendu droit divin que l’on veut défendre. – Et tout en prêchant pour lui, on le renverse. – J’avoue que j’ai un poids de moins sur la poi-trine. N’importe ! le petit-fils de saint Louis est un honnête homme ! Et il nous a épargné de grands désastres.

Maintenant, ils veulent faire de M. de Joinville un lieu-tenant général du royaume ! Mais c’est vieux jeu. Assez !

– 1231 –

Et assez de politique, n’est-ce pas ?

J’aurai fini mon 3e acte demain, ou peut-être cette nuit ? Monsieur s’est couché à 4 heures, après avoir hurlé dans le silence du cabinet depuis 9 heures du soir, sans discontinuer. – Je crois que j’aurai terminé le 4e à la fin du mois, et le 5e vers Noël ? Ensuite, advienne que pourra ! Et je ne suis pas près de refaire du théâtre. – C’est bon pour les gens qui n’aiment pas le style, en soi.

Samedi, j’ai eu la visite de Guy de Maupassant et de Louis Le Poittevin. – Dimanche, Guilbert a apporté le buste. Je le trouve très joli, comme sculpture, mais les yeux et le bout du nez me déplaisent. – On ne retrouve notre pauvre vieille que partiellement. Cependant le profil, à la lumière surtout, est très ressemblant.

Guilbert ne m’a pas encore donné sa note. – Mais cela ne tardera pas ? Quand vous viendrez ici (la semaine pro-chaine sans doute ?), qu’Ernest m’apporte mille francs. S.V.P.

Là-dessus, ma pauvre chérie, je vais faire « mon to-lette », il en est temps. Puis me remettre à ma « scène d’amour ». Après quoi, Monsieur prendra un bain, dînera et regueulera nuitamment comme un | qu’il est !

Je ferai observer à la belle dame Commanville qu’elle m’envoie depuis quelque temps des épîtres bien courtes ! Je l’embrasse très fort.

Sa Nounou

 

– 1232 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant, 10 novembre 1873.]

lundi

Ton pauvre vieux troubadour au sortir d’un cruel accès de rhumatisme, pendant lequel il n’a pu ni se coucher ni manger, ni s’habiller tout seul, est enfin debout. Il a passé par le mal de foie, la jaunisse, l’urticaire, la fièvre, enfin il était bon à jeter à la borne.

Le voilà debout, très faible, mais pouvant écrire quelques lignes et dire avec toi amen aux dictatures catho-liques enfoncées ; ce n’est pas même catholiques qu’il fau-drait dire, ces gens-là ne le sont pas. Ce ne sont que des clé-ricaux.

Je vois aujourd’hui dans les feuilles, qu’on a joué L’Oncle Sam. On dit que c’est mauvais, mais cela peut bien être un succès quand même. Je te vois bien ajourné, et Carvalho me semble aussi capricieux, aussi insaisissable que les autres di-recteurs de théâtre.

Tout Nohant t’embrasse et moi, je t’embrasse plus en-core, mais je ne peux pas écrire davantage.

G. SAND.

Bon travail ? Quand pourrai-je m’y mettre, moi ? je suis chiffe.

 

– 1233 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

Croisset, mercredi 12 [novembre 1873].

J’attendais pour vous écrire, Princesse, que nous puis-sions nous réjouir ensemble de l’issue des événements. Mais nos Souverains ne se décident pas à nous donner un gou-vernement définitif, ou plus ou moins définitif ? L’important est que nous soyons délivrés du cauchemar de la Monar-chie ! Dieu merci, nous le sommes. Donc, hosannah ! En ce qui vous concerne personnellement, j’en suis ravi, car la première chose des Cléricaux (l’histoire est là pour nous ren-seigner) eût été une proscription en masse, où vous auriez pu être comprise ? Ils sont si bêtes, et si lâches, que j’en tremblais d’avance.

Depuis que j’ai quitté le cher Saint-Gratien, où j’ai passé les trois meilleurs jours de mon année, j’ai travaillé comme un enragé à ma comédie politique qui sera finie, je l’espère, dans un petit mois. Donc vers le milieu de décembre je serai revenu à Paris, et vous re-verrai plus souvent.

Il me tarde d’être sorti de l’Art dramatique. Ce travail fiévreux et pressé me tord les nerfs comme des cordes à vio-lon. – J’ai peur, par moments, que l’instrument n’éclate.

Quand je suis parti de Paris, l’Opéra achevait de brûler, et le pauvre Feydeau se mourait. Je n’ai pas été (bien qu’aient dit les feuilles) à son enterrement, parce que je suis rassasié de funérailles. – Ma présence n’eût fait de plaisir à personne, et je suis resté chez moi. Cet ami-là est le moins regrettable de tous ceux que j’ai perdus depuis quatre ans. – Mais enfin il avait été mon ami ! Je l’avais connu très intelli-

– 1234 – gent, très agréable, et propre. Et puis, c’est encore un de moins !

Rien n’est bête comme ce genre de réflexions à la Prud’homme, et je vous en demande pardon. D’où vient, ce-pendant, qu’on ne peut pas s’empêcher de les faire ? D’ailleurs, s’il fallait dire toujours des choses spirituelles, on ne dirait rien ou presque rien.

Quand retournez-vous à Paris ? Bientôt sans doute ?

Je me suis présenté rue de l’Arcade chez le Prince. Mais il était sorti.

Je vous baise les deux mains, Princesse, ou plutôt ma chère Princesse (style Blanchard, je crois ; n’importe, il est juste), et suis entièrement vôtre.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] vendredi, 1 heure [14 novembre 1873].

Mon pauvre Chat,

Moi aussi, je n’étais pas bien gai, avant-hier au soir, après votre départ ! J’ai voulu me remonter à force de tra-vail ; si bien que je me suis endormi à 7 heures du matin ! Ma vie, au fond, n’est pas toujours bien drôle, malgré la litté-rature. L’élément tendre y fait trop défaut !

 

– 1235 –

Hier a paru, dans L’Événement, une petite réclame pour la première comédie de M[onsieur] Fl[aubert], qui me semble venir de Carvalho. On dit qu’elle passera après L’Oncle Sam, « mais quand ? » ; ce qui veut dire que L’Oncle Sam n’a pas un grand succès.

J’aurai, je crois, fini dans 15 jours ou trois semaines. – Un peu avant la terminaison j’écrirai à d’Osmoy de venir, puis j’appellerai Carvalho.

Il a fait, hier, un temps splendide ! et je te regrettais bien, ma pauvre fille !

J’attends tout à l’heure la visite de Laporte. Il m’a écrit ce matin pour me l’annoncer.

La Profession de foi du sieur Desgenetais (qu’il a eu la bonté de m’adresser ainsi qu’à mon domestique) a l’air co-piée sur celle de Rousselin : c’est l’inverse.

Mme Doche, et une actrice de l’Odéon, Mlle Déborah, m’ont re-écrit. Il y a du nouveau là-bas ?

Maintenant, parlons de toi. Je comprends très bien ce que veut dire M. Blot. Il a peut-être raison ? L’important, maintenant, c’est que tu puisses faire ton voyage, avec de bonnes chances pour ta chétive, sous-entendu, Santé.

Comment ! « dans six semaines, ou deux mois » nous nous reverrions ! Je croyais que vous deviez être revenus entre Noël et le Jour de l’An.

 

– 1236 –

Quoi qu’il en soit, mes chers enfants, je vous souhaite bonne santé, bonne humeur et réussite d’affaires !

Écris le plus souvent que tu pourras à ton pauvre vieil oncle.

Encore un bacio avant de monter en wagon.

 

À GEORGE SAND

[Croisset,] samedi soir 15 novembre [1873].

Je n’aime pas à vous savoir souffrante, à l’approche d’un hiver qui menace d’être rude.

Permettez-moi un conseil. Allez dans quelque endroit chaud. Coûte que coûte. Lâchez tout pour votre santé.

Vos bains de rivière ont fort bien pu vous donner ces rhumatismes ? Mon frère vient de se guérir des siens, par un mois de séjour à Aix en Savoie.

Est-ce le foie qui est le plus malade, allez à Vichy. – On s’y soigne tout aussi bien en hiver qu’en été. – Pas trop de philosophie, chère maître ! Pensez à vous, ou plutôt à nous.

Je viens de finir mon 4e acte. Et j’aurai tout terminé dans 15 jours. Mais je ne dors plus. « Macbeth a tué le som-meil. »

 

– 1237 –

Votre vieux

Troubadour

vous embrasse.

Que Maurice m’écrive si cela vous fatigue.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Nuit de lundi, 1 heure, 17 novembre [1873].

Sommes-nous assez loin l’un de l’autre, mon pauvre chat ! Quel ruban de chemin de fer, sans compter les lieues marines !

Aujourd’hui vous devez être à Hambourg ? Je n’aurai pas de télégramme avant jeudi ? et, d’après mes calculs, peut-être pas de lettres avant 8 jours ! Il me tarde bien de savoir comment s’est effectué le voyage, si tu n’es pas fati-guée, si tu n’as pas froid, etc. Le temps était rude samedi soir, et j’ai bien pensé à vous !

Hier j’ai été voter à Bapeaume. Cela m’a fait une petite promenade qui a rafraîchi ma tête trop échauffée. – Si bien que cette nuit j’ai pu dormir, et 8 heures de bon sommeil m’ont retapé. Le Candidat marche d’un train effroyable : je l’aurai fini, sans aucun doute, avant huit jours. À la fin de cette semaine, j’appellerai d’Osmoy et, s’il tarde à venir, je demanderai tout de suite le sieur Carvalho. – Une petite ré-clame pour moi, dans L’Événement, me fait présumer que L’Oncle Sam n’aura pas la vie très longue ?

– 1238 –

Le général Valazé a été élu à une majorité écrasante, plus de 40 mille voix, sur le sieur Desgenetais, dont l’enfoncement m’est agréable, je ne sais pourquoi. Mais les autorités de Croisset, les gens du grand parti de l’ordre, les sieurs Lecœur et Poutrel le défendaient ; ce dernier est même venu prêcher en sa faveur notre jardinier, qui est resté sourd à la corruption. Enfin la manufacture est aplatie. Taïeb.

Samedi j’ai reçu la visite de Laporte. Il s’est occupé d’un époux pour Miss Putzel. Il a été chez plusieurs marchands de chiens et chez un acteur des Variétés (Cowper), où on lui avait dit qu’il trouverait des mâles idoines. – Enfin, le plus célèbre chienneur de Paris, M. Butler, lui a répondu qu’il at-tendait d’Allemagne des jeunes gens, où tout au moins un jeune homme, pour les dames de la race de Putzel qui en ont besoin.

Tu vois que ce bon Laporte ne t’avait pas oubliée. Il viendra déjeuner ici, dimanche. – Ce jour-là, sans doute, j’irai dîner chez Lapierre, et je profiterai de ma sortie pour rendre la visite du général Merle.

Je ne vois pas d’autre nouvelle à te narrer, chère Caro. Ma vie est aussi monotone que la vôtre est maintenant acci-dentée. Il fait maintenant une nuit noire comme de l’encre. Tout a l’air figé dans un mutisme absolu. Pas de vent ! Pas une étoile ! Ma lampe brûle et je n’entends, de temps à autre, que le craquement de mon feu. Je suis très rouge, un peu oppressé et j’ai soif. Voilà.

La chaufferette m’est arrivée. Quel monument ! Elle a causé la stupéfaction de mes gens. M. Sénard va la vernir, et

– 1239 – je ferai « des embarras avec ! » Tu serais bien gentille de m’écrire souvent et longuement si cela se peut. Donne-moi, non seulement des nouvelles de vos santés, mais encore des Affaires !

Adieu, mes chers enfants.

Ton vieil oncle t’embrasse tendrement.

Le 12 du mois prochain il aura 52 ans. Pense à lui.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset,] nuit de lundi [17 novembre 1873].

Mes compliments pour la nomination du Frère !

Je suis dans le coup de feu de la fin ! au milieu du cin-quième acte. – Battements de cœur et fièvre. Mais ça va très bien.

Et je vous baise les deux mains.

Tout à vous.

 

– 1240 –

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris,] 48, rue de Douai.

Mercredi, 19 nov[embre 18]73.

Eh bien, cher ami, depuis hier vous avez la dictature mi-litaire. Vous êtes, comme on l’a dit, Macmahonnien. Il m’avait toujours semblé qu’être tout simplement Français valait mieux ; mais je peux me tromper.

Le seul bon côté de tout cela, c’est que rien ne doit plus vous empêcher de publier Antoine, puisqu’on nous promet la paix, la reprise des affaires, et pendant 7 ans. Je suis allé avant-hier à Versailles et j’en suis revenu tout dégoûté et at-tristé.

Au diable la politique ! Je suis fort content de voir que vous travaillez ferme et que votre comédie avance à pas de géant. Celle de Sardou (que je n’ai pas vue du reste) fait plus de bruit que de besogne. Je ne crois pas qu’elle ait les 200 représentations de Rabagas. La vôtre pourrait arriver plus tôt.

Ma santé s’est remise, je suis un peu tourmenté par une toux nerveuse, mais il faut bien qu’on ait quelque chose.

Je ne quitte pas Paris avant la fin de janvier. À bientôt, j’espère. Tout le monde va bien.

Je vous embrasse

Votre vieux

Iv. TOURGUENEFF.

– 1241 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] samedi soir, 22 novembre [1873].

Chère Caro,

Reçois d’abord mille remerciements pour ta lettre de Hambourg et pour le télégramme de Malmoe. De plus, Davi-ron m’a envoyé, ce matin, votre adresse à Stockholm.

Jusqu’à présent le voyage m’a l’air de te faire du bien ! J’attends, bien entendu, une très longue lettre pour me con-firmer les bonnes nouvelles et me donner une masse de dé-tails, surtout. Je ne suppose pas que tu aies grand-chose à faire, à moins que « la Société » ne prenne tous tes loisirs. – Enfin, pense à Vieux. – Recommandation inutile, je le sais. N’importe !

Eh bien, moi, j’ai fini Le Candidat ! Oui, Madame ! et je crois que le Ve acte n’est pas le plus mauvais ? Mais je suis bien éreinté. – Et je me soigne. Aujourd’hui j’ai fait une très longue course à pied. Demain, je me donne absolument va-cance. Mardi, sel de Glauber, mardi prochain re-promenade, mercredi re-bain. Il était temps que je m’arrête, ou arrêtasse. Le plancher des appartements commençait à remuer sous moi comme le pont d’un navire, et j’avais en permanence une violente oppression. Je connais cela, qui veut dire : « as-sez ! »

Dès que j’ai eu fini, j’ai écrit à d’Osmoy (comme nous en étions convenus) et pour que ma lettre lui arrive plus vite, j’en ai écrit une autre à Mme d’Osmoy. – Pas de réponse de-puis deux jours ! Je lui enverrai un télégramme lundi, et s’il

– 1242 – ne me répond ou qu’il ne puisse pas venir tout de suite, j’appellerai Carvalho. J’aurais voulu cependant lire d’abord Le Candidat à d’Osmoy ! Enfin ! il faut prendre les gens comme ils sont !

Croirais-tu que je n’y pense plus, à ma pièce ! et que si je suivais mon instinct, je ne m’occuperais pas de la faire jouer ? Je l’ai recopiée. Je n’y vois plus rien à faire ! C’est fi-ni. Tournons-nous d’un autre côté ! ou plutôt je ne demande qu’à dormir ; car j’ai la tête fatiguée comme si on m’avait donné des coups de bâton sur icelle. Le sommeil « fuit ma paupière ». À force d’exercice, j’espère le rappeler.

Tu auras vu, par les journaux, que nous avons le maré-chal Mac Mahon pour 7 ans ! Je ne crois pas que cette solu-tion hypocrite fasse du bien « aux Affaires ». Les mêmes gens qui, depuis deux ans, gémissent sur le Provisoire, vien-nent de le décréter pour 7 ans. Quelle logique !

Jusqu’au vote des lois constitutionnelles, on ne peut rien prévoir.

Ce qui me paraît sûr, c’est que la République va se cons-tituer définitivement, par une transition lente ?

Le Moscove m’a écrit pour me dire (encore) qu’il fallait cet hiver publier Saint Antoine, puisque l’on va être tran-quille, pendant quelque temps. À propos de Saint Antoine, j’ai lu aujourd’hui un livre sur lui (c’est-à-dire ayant le même titre), par M. Hello, conseiller à la Cour d’appel de Paris. De-vine quel en peut être le but ? Le voici : 1° faire admettre dans les us des fidèles un pèlerinage à Vienne, en Dauphiné,

 

– 1243 – où reposent les reliques du Saint, et 2° choisir Henri V pour nous régénérer ! Là, vraiment, n’est-ce pas beau !

Une lettre venant de Dieppe, et que je crois de Mme Levert, est arrivée ici pour toi, avant-hier ? Que veux-tu que j’en fasse ?

À quelle distance ne te trouves-tu pas de « tes élèves » ! maintenant. Il me semble que la sensible Marguerite doit faire « un journal » où se trouve l’opposition du Nord et du Midi. Moi en Provence. Elle en Suède, etc.

Tâche de n’y pas perdre le bout du nez. Dans les pays froids, cela peut vous arriver ! Vois-tu ton état, s’il restait dans ton mouchoir ? Soignez-vous bien, mes chers enfants, et revenez-moi gaillards et satisfaits.

Julie m’a chargé de dire « à Mme Commanville pour la rassurer » que sa nièce la reprendrait, cet hiver, volontiers. Néanmoins elle frissonne déjà à l’idée de mon départ. Je ne suis pas pressé de l’effectuer. – Et si Carvalho n’a pas besoin de moi, je resterai ici peut-être jusqu’à votre retour.

Le temps a été très froid pendant deux jours, puis s’est radouci tout à coup. – Comment se comportent les bronches de ton époux dans la zone polaire ? Et toi, ma pauvre fille, les migraines ? Mon Dieu, comme je voudrais te voir ! C’est bien ennuyeux de ne pouvoir se figurer nettement les en-droits où se trouvent ceux qu’on aime.

Adieu, pauvre chat ! Tu vois que mon existence conti-nue à être peu variée. Je vais reprendre les lectures pour

 

– 1244 –

B[ouvard] et P[écuchet] jusqu’au moment des répétitions. Et puis, à la grâce de Dieu !

Ta vieille Nounou t’embrasse de toutes ses forces.

***

Je demande la description de l’effet produit à la Bourse de Stockholm, par l’arrivée inattendue de M. C[ommanville]. Tableau.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi soir 26 novembre [1873].

J’ai reçu tantôt à 2 h. 1/2 un télégramme de vous qui me demande de mes nouvelles. Mais, mon pauvre chat, voi-là la 3e (et même, je crois, 4e) lettre que je vous adresse ! La 1re était « poste restante » et la seconde à « l’hôtel de Kung-Karl ». Peut-être n’ai-je pas mis suffisamment de timbres ? car le facteur m’a dit, dimanche, en prenant ma lettre, qu’il fallait 12 sols ! Les autres n’en avaient que huit. Je suis bien fâché, ma chérie, de te donner de l’inquiétude. Il me semble pourtant que ce n’est pas ma faute ? Au moins, as-tu reçu le télégramme d’aujourd’hui ?

Je vois avec plaisir que le voyage ne t’a pas fatiguée ! Quelle gaillarde ! Aller au musée, tout de suite, en débar-quant (quelle conduite d’|) Et tu es bien gentille ! tu n’oublies pas Vieux ! Un bon baiser pour te récompenser.

– 1245 –

J’ai fini Le Candidat, comme tu sais. Et j’ai écrit à d’Osmoy qu’il vienne en entendre la lecture. – Sa réponse m’est arrivée, deux jours après, m’annonçant sa présence ici pour mardi (hier). – À 7 heures du soir télégramme m’annonçant qu’il ne peut venir d’ici à deux jours ! Alors j’ai télégraphié à Carvalho que je l’attendais. Ledit Carvalho m’a répondu qu’il viendrait vendredi ou lundi. – Au reste, qu’il me ferait savoir demain le jour précis de son arrivée. Ainsi, ma prochaine lettre te dira le résultat de cette lecture. – Grande affaire ! Advienne que pourra, après tout ! Je me suis remis à mes lectures pour Bouvard et Pécuchet, et même au-jourd’hui j’ai avalé un volume et demi de l’abbé Bautain, La Chrétienne, qui m’a très intéressé. Cet homme-là connaît le monde de Paris à fond.

Dimanche, j’ai fait chez Lapierre la connaissance de Mme Pressy que je trouve une personne très bien. Elle m’a appris le mariage de Madoulé avec une des filles Levesque. Il n’est sorte de bêtises que je n’aie dites à ce dîner. – Et je crois que j’ai été très loin ! – mais la société était indulgente. La cause de ma gaieté était d’être débarrassé du Candidat ! Le matin j’avais eu à déjeuner Laporte, qui m’a conduit à Rouen dans son tilbury.

Demain je dîne chez Houzeau, le professeur de chimie. Il a dîné ici, il y a deux mois. Échange de politesses.

Quoi de neuf à te dire ? ma foi, rien ! Lundi Monsieur s’est purgé. Monsieur se soigne, et recommence à dormir. Mais, franchement, j’en avais assez !

En fait de politique, nous allons être, pour quelque temps, dans le calme. Raoul-Duval, depuis qu’il a voté à plu-

– 1246 – sieurs reprises contre la droite, a « reconquis sa populari-té » ! Il est sûr maintenant d’être réélu.

Ce soir, au Gymnase, Ire représentation de Monsieur Al-phonse, comédie en 3 actes d’Alexandre Dumas. On s’attend à un très grand succès.

L’Événement de dimanche annonçait que Carvalho était présentement chez moi, pour entendre la pièce qui doit suc-céder à L’Oncle Sam.

On a vu passer à Croisset Mr. Roquigny fils dans sa voi-ture qu’il conduisait lui-même, avec son domestique. Il faut, décidément, que son grand-père soit idiot ! Quelle manière d’élever un gamin !

J’ai reçu la note de Guilbert : Mille francs en tout (ce qui n’est pas cher), et immédiatement j’ai écrit à Daviron pour qu’il envoyât mille francs à Paris.

Depuis plusieurs jours, il fait chaud et extrêmement hu-mide. Les murs suintent. – On est dans le brouillard et dans l’eau. Aujourd’hui, cependant, le soleil s’est remontré. – À l’heure qu’il est, minuit, je travaille la fenêtre ouverte ; la nuit est noire et tranquille, et je laisse mourir mon feu. – Et toi, pauvre loulou, as-tu froid ? Comment vas-tu ? et la toux d’Ernest ? et ses affaires ? et « tes succès de société » ? Écris-moi très longuement, si tu en as le temps. Il y a aujourd’hui 15 jours que tu m’as quitté. J’espère que dans un mois nous ne serons pas loin de nous revoir.

Continuer : partie 25 sur 35