Correspondance - Tome IV

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 33/35

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Correspondance - Tome IV

George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.

En d’autres temps, le pays où je me trouve m’eût char-mé. Mais le spectacle de la nature n’est pas si bon qu’on le dit pour les agités. Il ne fait que vous renfoncer dans la con-viction de votre néant et de votre impuissance.

Je m’aperçois que ma lettre n’est pas folâtre. N’importe, elle vous prouvera que je pense à vous.

Comment va la santé ? Et cette goutte ? Vous devez être revenu à Paris, maintenant ? Écrivez-moi longuement. Vous me ferez plaisir.

Je vous embrasse.

– 1630 –

Votre vieux démoli

 

À JEANNE DE LOYNES

Concarneau, Finistère, mardi 5 [octobre 1875].

Hôtel Sergent.

Mais oui, ma chère amie. C’est vrai. Daudet ne vous a pas trompée.

J’ai fait une très grande perte d’argent. Peut-être retrou-verais-je plus tard quelques épaves ? Mais actuellement, la situation n’est pas drôle. – Et je ne la supporte pas avec le stoïcisme que vous m’attribuez.

J’avais tout sacrifié dans la vie à ma tranquillité d’esprit. Cette sagesse a été vaine. C’est là surtout ce qui m’afflige.

J’espère qu’avec le temps le coup que j’ai reçu se fera moins sentir ? N’importe. J’ai le cœur rempli d’une amer-tume infinie et dont le goût ne s’en ira pas. – Et puis, je ne suis plus jeune, ma chère belle. À mon âge, on ne refait pas sa vie. Les habitudes sont tyranniques, et on souffre terri-blement par une foule de choses médiocres.

Je vous raconterai tout cela, dans un mois, quand je se-rai revenu à Paris.

Pour me calmer un peu, je me suis réfugié au fond de la Bretagne. Où je ne fais rien, bien entendu ! Mais je me pro-

– 1631 – mène sur la plage, en rêvassant, et je me couche de bonne heure.

Comment vous remercier de votre lettre, ma chère, ma bien chère amie ! Des paroles aussi tendres que celles-là sont une espèce de bienfait, un vrai service, savez-vous ! Je vous en suis reconnaissant, jusqu’au fond de ma sensibilité, laquelle est grande, hélas !

Et je vous embrasse, à deux bras, fortement, comme je vous aime.

Votre vieux fidèle

GVE.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Concarneau,] jeudi, 2 heures [7 octobre 1875].

Mon pauvre Loulou,

Si je n’avais pas eu peur de t’ennuyer par la fréquence de mes épîtres, je t’aurais répondu tout de suite dimanche soir, pour te remercier du petit brin de clématite. Cette at-tention m’a été au cœur, et j’ai pleuré bien doucement en songeant à notre pauvre vieille. Tu ne pouvais pas imaginer quelque chose qui me fût plus agréable.

Tu me parais « sublime » de résolution et de sagesse. J’approuve tes beaux plans de travail. Que ne puis-je t’imiter ! Cependant j’ai écrit à peu près une page de Saint

– 1632 –

Julien l’Hospitalier ; mais le fond du bonhomme continue à n’être pas gai.

Je vais vous envoyer, tantôt ou demain, une lettre à ton mari, pour lui adresser quelques questions d’affaires. – Car tu ne m’en parles jamais, et l’avenir, quoi que je fasse, me tourmente. Ça me revient de temps à autre, comme un mal de dents.

Croirais-tu que, presque toutes les nuits, je rêve Crois-set, ou quelques-uns de mes amis morts ? Cette nuit, ç’a été Feydeau. Le passé me dévore, et tu me parles de « vie nou-velle » à commencer. Mais, ma pauvre enfant, à mon âge, on ne recommence pas : on achève, ou plutôt on dégringole.

Hier, j’ai fait une promenade en bateau, charmante. La mer était comme un lac, la température chaude et le soleil splendide. Pendant deux heures de suite, je me suis oublié, Dieu merci ! J’ai passé beaucoup de temps, couché à plat ventre sur l’herbe d’un îlot, à regarder les vagues rebondir dans les rochers, et les mouettes voler dans le ciel. La rade était couverte de petits bateaux qui s’en revenaient de pê-cher des sardines et le croissant de la lune est apparu, blan-chissant tout un côté de l’horizon. – Comme cela te ferait (ou plutôt vous ferait) du bien (à tous les deux) de venir passer ici quelques jours ? On n’y a jamais froid ; c’est un climat méridional, sans doute à cause du Gulf stream qui chauffe le rivage ? Les grenadiers et les camélias poussent en pleine terre, comme aux îles Borromées. – Et on porte encore les vêtements d’été !

Ce doit être lundi que vous vendez le mobilier de Pissy ? Après quoi, vous ne serez pas longtemps, sans doute, à vous

– 1633 – diriger sur Paris ? Comment l’hiver va-t-il se passer ? Dis à Émile qu’il n’oublie pas de remporter ma pelisse.

Pouchet ne s’en ira pas d’ici avant le 8 ou le 10 novembre. S’il y passait un mois de plus ou tout l’hiver, je resterais avec lui, car je redoute le séjour de la capitale.

Tu as donc toujours tes affreuses migraines, ma pauvre Caro !

Je ne fermerai ma lettre qu’à 5 heures, après la poste. – Car peut-être en aurai-je une de toi.

Un bon baiser sur chaque joue.

ton vieux

GVE.

5 heures.

Il faut que je t’embrasse bien fort pour la bonne lettre que je reçois. Elle est bien intime, charmante et douce. Enfin, elle te ressemble.

Tâchons de nous habituer à notre sort, sans perdre l’espoir qu’il changera.

Encore un bon baiser, pauvre chère fille.

 

– 1634 –

À ERNEST COMMANVILLE

[Concarneau,] jeudi [7 octobre 1875].

Mon cher Ernest,

Je n’ai pas besoin de vous féliciter sur la nomination d’un liquidateur. Elle m’a fait autant de plaisir qu’à vous, vous pensez bien. Maintenant, qu’allons-nous devenir ? Voi-là la question que je me pose sans cesse.

Tous nos revenus (c’est-à-dire ceux de votre femme et les miens) sont engagés, et présentement il ne nous reste pas un sou de rente. Loin de là ! Ce que nous devons payer an-nuellement (selon mes petits calculs) dépasse de 4 mille francs ce que nous avons à recevoir. Il fallait éviter la faillite, avant tout. Très bien ! Mais nous avons promis plus que nous ne pouvons tenir. – Je n’avais pas songé que Faucon toucherait l’intérêt de son hypothèque sur Deauville !

Il ne nous reste donc que votre travail pour subvenir à nos dépenses communes ! sera-t-il suffisant ? voilà le pro-blème. Enfin, que dois-je faire vis-à-vis de Bardoux ?

J’ai une répugnance extrême à accepter une place, à n’être plus indépendant. Une fonction rétribuée me semble (quelle qu’elle soit) une déchéance. – Cependant, il faut vivre, hélas ! et peut-être me repentirai-je plus tard de l’occasion manquée. Bardoux peut quitter le ministère avec son patron, peu de temps après la rentrée des Chambres. – Jamais je ne retrouverai un protecteur pareil. Que dois-je faire ? je suis bien perplexe.

 

– 1635 –

Que me conseillez-vous ?

Notre seul espoir d’avenir consiste dans ce bon Dela-hante ? mais avant que son chemin de fer soit concédé et qu’il vous ait acheté vos terrains, il se passera du temps. D’ici là que devenir ?

Enfin, dites-moi vos projets, quelle tournure prend la li-quidation, etc. ?

Il me semble bien difficile de garder le pauvre Croisset ? Sa vente serait pour moi le coup de grâce.

Je ferais peut-être mieux de me préparer à le recevoir ?

Votre femme m’écrit des lettres très gentilles et pleines de moralité, mais je ne sais rien de ce qui s’est passé, relati-vement à vos affaires, depuis notre séparation. J’imagine que vous avez eu encore des angoisses dues à Pourpoint ? pourquoi cela ?

Dites-moi combien me doit l’Espagnol, ou plutôt faites-moi une petite note que je lui enverrai, après l’avoir trans-crite en beau style.

Réfléchissez bien à tout ce que je vous demande, et ré-pondez-moi, d’une manière positive s’il est possible, c’est-à-dire sans vous monter, ni sans vous dévisser le coco.

Et cette gorge ? Comment va-t-elle ? Pouchet a la plus grande confiance en M. Guéneau de Mussy. Allez le voir dès que vous serez à Paris.

– 1636 –

Je vous embrasse.

Votre

GVE.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 8 octobre [18]75.

Allons, allons ! la santé revient malgré toi puisque tu dors de longues nuits. L’air de la mer te force à vivre et tu as fait un progrès, tu as renoncé à un sujet de travail qui n’aurait pas eu de succès. Fais quelque chose de plus terre à terre et qui aille à tout le monde.

Dis-moi donc ce que l’on vendrait Croisset si on était obligé de le vendre. Est-ce une maison et jardin, ou y a-t-il une ferme, des terres ? Si ce n’était pas au-dessus de mes moyens, je l’achèterais et tu y passerais ta vie durant. Je n’ai pas d’argent, mais je tâcherais de déplacer un petit capital. Réponds-moi sérieusement je t’en prie ; si je puis le faire, ce sera fait.

J’ai été malade tout l’été, c’est-à-dire que j’ai toujours souffert, mais j’ai travaillé d’autant plus pour n’y pas songer. On doit reprendre en effet Villemer et Victorine au Théâtre-Français. Mais il n’y a encore rien à l’étude, j’ignore à quel moment de l’automne ou de l’hiver je devrai aller à Paris. Je t’y trouverai dispos et courageux, n’est-ce pas ? Si tu as fait par bonté et dévouement, comme je le crois, un grand sacri-

– 1637 – fice à ta nièce qui, en somme, est ta véritable fille, tu n’en sauras plus rien et tu recommenceras ta vie comme un jeune homme. Est-ce qu’on est vieux quand on ne veut pas l’être ? Reste à la mer, le plus longtemps possible. L’important c’est de recrépir la machine corporelle.

Il fait chez nous chaud comme en plein été. J’espère que tu auras encore du soleil là-bas. Apprends la vie, du mol-lusque ! ce sont des êtres mieux doués qu’on ne pense et j’aimerais bien à me promener avec Georges Pouchet, moi ! L’histoire naturelle est la source inépuisable des occupations agréables pour ceux même qui n’y cherchent que l’agrément et si tu y mordais, tu serais sauvé. Mais de toutes façons, tu te sauveras, car tu es quelqu’un et tu ne peux pas te détra-quer comme un simple épicier ruiné.

Nous t’embrassons tous du meilleur de nos cœurs.

G. SAND.

 

À GEORGE SAND

[Concarneau,] lundi [11 octobre 1875].

Ah ! chère maître ! quel cœur est le vôtre ! votre lettre m’a attendri jusqu’aux larmes. Vous êtes adorable, tout bon-nement ! Quel remerciement vous envoyer ? J’ai envie de vous embrasser bien fort. Voilà tout.

Eh bien, voici où en sont les choses. Mon neveu m’a mangé la moitié de ma fortune et avec le reste, j’ai acheté à

– 1638 – un de ses créanciers qui voulait le mettre en faillite une créance qui peut, après la liquidation, me redonner à peu près ce que j’ai risqué. D’ici là, nous pouvons vivre.

Croisset appartient à ma nièce. Nous sommes bien déci-dés à ne le vendre qu’à la dernière extrémité. Cela vaut cent mille francs (soit 5 mille fr. de rentes), et ne rapporte rien du tout, car l’entretien en est dispendieux. Ce qui peut revenir des cours et des jardins est contrebalancé par les gages du jardinier et les réparations des murs.

Ma nièce qui est mariée sous le régime dotal ne peut vendre aucune terre, sans la remplacer immédiatement par un autre bien foncier, ou meuble. – Ainsi, dans le cas échéant elle ne peut me donner Croisset.

Pour secourir son mari, elle a engagé tous ses revenus, seul moyen qui fût à sa disposition.

Vous voyez que la question est compliquée. Car j’ai be-soin pour vivre de 6 ou 7 mille fr. par an (au plus bas), et de Croisset.

Les six ou sept mille fr. je les rattraperai peut-être, à la fin de l’hiver. – Quant à Croisset, nous verrons à nous déci-der plus tard. Tel est l’état des choses. Ce sera un gros cha-grin pour moi s’il faut quitter cette vieille maison où j’ai de si tendres souvenirs. Et votre bonne volonté sera impuissante, j’en ai peur. – Comme rien ne presse maintenant, j’aime mieux n’y pas songer. – J’écarte lâchement ou plutôt je vou-drais écarter de ma pensée toute idée d’avenir ! et « d’affaires » ! En ai-je eu par-dessus le dos, depuis cinq mois, mon dieu ! mon dieu !

– 1639 –

Je continue à travailler un peu, et je me promène, mais voilà le froid et la pluie. Cependant je ne serai pas rentré à Paris avant le 8 ou le 10 novembre.

Vous m’approuvez d’avoir abandonné mon chien de roman. Il était au-dessus de mes forces, je le reconnais. Et cette découverte me donne un renfoncement de plus. – J’ai beau me roidir contre le sort, je me sens très faible.

Merci encore une fois, chère bon maître, je vous aime bien, vous le savez.

Votre vieux

CRUCHARD

de plus en plus bedolle.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Concarneau,] lundi soir [11 octobre 1875].

Un mot seulement, pauvre loulou. J’ignore ton adresse, ou plutôt notre adresse à Paris. Quel est le numéro ? Mais tu seras sans doute partie quand cette lettre arrivera au pauvre Croisset.

Lis ce que la mère Sand m’écrit sur lui (Croisset) : « Si ce n’était pas au-dessus de mes moyens, je l’achèterais et tu y passerais ta vie durant. Je n’ai pas d’argent, mais je tâche-rais de placer un petit capital. Réponds-moi sérieusement, je t’en prie ; si je puis le faire, ce sera fait. »

– 1640 –

Hein ? Qu’en dis-tu ?

***

Ça m’ennuie de te savoir toujours assaillie de mi-graines ! Il faut aller voir un médecin ; mais je crois que le seul remède serait une meilleure fortune.

Je me suis hier promené pendant 3 heures. Aujourd’hui, il pleut et il fait froid. – J’ai travaillé tout l’après-midi, pour faire six lignes ! Mais je n’en suis plus à me désespérer ! Es-pérons que la « surface » (comme tu dis) deviendra décente.

Un bon baiser sur chaque joue.

VIEUX.

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Bougival, Les Frênes.

Lundi, 11 oct[obre 18]75.

La vue de votre écriture, mon bon vieux Flaubert, m’a fait le plus grand plaisir, et la lecture de votre lettre encore plus : vous revenez sur l’eau, et vous faites – j’allais dire des plans littéraires !! – enfin, vous vous amusez à penser que vous allez travailler. – C’est bien, ça, et je suis sûr que vous nous donnerez trente pages.

 

– 1641 –

Les Frênes.

Vendredi, 15 oct[obre 18]75

J’en étais là de ma lettre, mon bon ami, quand quelque chose est venu l’interrompre, et voilà que je la retrouve dans mon buvard à ma grande surprise : je la croyais partie de-puis longtemps. Je me traite de grand imbécile, et je re-prends.

Je dis donc que je suis très content de l’idée des trente pages ! Je viens aussi de promettre à mon éditeur russe un récit de 30 pages (2 feuilles d’impression) pour le 26 novembre – dernière date ! – et je n’ai pas encore le pre-mier mot dans la tête. – Mon grand roman étant un peu ren-voyé aux calendes grecques – plus encore que B. et P. – mon éditeur me demande avec des cris d’aigle quelque chose ! – et me voilà engagé. – Voyons qui de nous deux arrivera premier.

Hélas oui ! Nous sommes vieux tous les deux, mon bon ami ; c’est indiscutable. Tâchons au moins de nous amuser comme des vieux. – À propos, avez-vous lu dans La Répu-blique française (du 10 et du 11) un feuilleton intitulé « Le Suicide d’un enfant » – et signé : X. ? – Cela m’a frappé. Il est évident que l’homme qui a écrit cela appartient à votre école ; s’il est jeune, il a de l’avenir. Tâchez de vous procurer cette chose et dites-moi votre avis.

Ici tout le monde va bien. – Moi, j’ai été assez violem-ment pincé par une cystite – c’est ainsi, je crois, que cela s’appelle – une inflammation de la vessie ; j’ai eu deux vi-laines nuits, je suis resté trois jours dans mon lit, enfin cela s’est à peu près dissipé. – Ce sont là de ces petits « memen-

– 1642 – to », de ces cartes de visite que Mme La Mort nous envoie, pour que nous ne l’oubliions pas.

Nous restons ici encore jusqu’au 1er novembre ; le temps est doux, gris, humide, – pas désagréable. – Je ne pourrai pas habiter ma nouvelle maison cette année-ci, mais j’y viens de temps en temps, j’y écris mes lettres, comme celle-ci p[ar] e[xemple]. – Il fait un bon feu dans la cheminée, et pourtant j’ai froid dans le dos.

Il y a eu aussi un bien joli feuilleton de Mme Sand dans Le Temps (écrit en 1829 ! quand elle avait 25 ans) – vous de-vez l’avoir lu. – Zola a fait dans sa revue russe un magnifique article sur les Goncourt. – Cela va faire traduire leurs ro-mans.

Écrivez-moi la date – probable – de votre retour à Crois-set. – Vous ne resterez plus longtemps au bord de la mer, j’imagine ? et vous viendrez à Paris, malgré tout ? Vos amis se proposent de se grouper autour de vous, de façon à vous tenir chaud.

En attendant, faites mes meilleures amitiés à Mme Commanville. – Vous, je vous embrasse, et je suis

votre vieux fidèle

Iv. TOURGUENEFF.

 

– 1643 –

À ERNEST COMMANVILLE

[Concarneau,] jeudi matin [14 octobre 1875].

Mon cher Ami,

Voici le papier pour Prieur. Je n’y comprends goutte. N’importe !

Ce que vous me dites me rassure, pour le présent, mais l’avenir est encore bien ténébreux et je suis comme vous, il m’inquiète.

Quant à Bardoux, avant de lui répondre d’une manière décisive, je veux savoir ce qu’il me propose. Pour prendre une résolution quelconque, j’attends donc que je l’aie vu, moi-même, à Paris, où je serai rentré vers le 7 ou le 8 novembre.

Je me promets dès mon retour de talonner vertement l’Espagnol.

Êtes-vous débarrassé de Guyot ?

Bon courage, mon pauvre ami. Il va vous en falloir pour faire la commission. Soignez votre santé ! Vous avez besoin d’être fort physiquement, afin de pouvoir porter la vie.

J’ai recommencé à travailler. J’ai même écrit trois pages de ma petite historiette. J’ai appris, hier, l’anatomie du ho-mard, mais tout cela ne suffit pas à mon bonheur !…

 

– 1644 –

Embrassez votre femme pour moi.

(Et Putzel aussi, dont je n’ai eu aucune nouvelle.)

Votre vieil oncle qui vous aime.

 

J’aurai besoin d’argent dans une quinzaine. 500 francs.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

Concarneau [14 octobre 1875].

Merci pour votre charmante petite (trop petite) lettre du 9 courant, chère Madame ou plutôt chère amie. Vous avez de bonnes paroles qui m’ont été au fond du cœur. – Et je re-doute moins l’hiver qui va venir, puisque je sais que je vous verrai.

Quand arrivez-vous à Paris ? Moi, j’y serai sans doute vers le 8 ou 10 novembre. Mon adresse est rue du Faubourg-Saint-Honoré, 240.

Malgré toutes mes résolutions, ma Légende n’est guère avancée. Il me prend de temps à autre des prostrations, où je me sens si anéanti qu’il me semble que je vais crever. C’est la digestion de toutes les coupes d’amertume avalées depuis six mois ! La fin de ma vie n’est pas drôle.

 

– 1645 –

Dans mes moments de désœuvrement (et ils sont nom-breux) je lis quelques passages d’un Saint-Simon qu’on m’a prêté et, pour la millième fois, les contes de ce polisson de Voltaire, et puis régulièrement Le Siècle (!), Le Temps et Le Phare de la Loire. – Car ici, contrairement aux idées reçues sur la catholique Bretagne, on est très radical et libre pen-seur.

Des deux sonnets de Mme Colet, celui que je trouve le meilleur, c’est le premier ; les quatre derniers vers me sem-blent même fort bons.

La pluie tombe à vrac et je reste au coin de mon feu, dans ma chambre d’auberge, à rêvasser pendant que mon compagnon dissèque des petites bêtes dans son laboratoire. Il m’a montré l’intérieur de plusieurs poissons et mol-lusques ; c’est curieux, mais insuffisant à ma félicité. Quelle bonne existence que celle des savants et comme je les en-vie !

Amitiés à M. Roger. Je vous baise les deux mains.

Votre vieux fidèle et affectionné

Écrivez-moi, hein ?

 

– 1646 –

À CLAUDIUS POPELIN

[Concarneau, mi-octobre 1875.]

Mon cher Popelin,

J’ai reçu ici votre somptueux volume, un peu abîmé sur la couverture par son voyage de Croisset à Concarneau. – N’importe ! rien de grave dans l’accident. Et je me suis rué dessus. Je l’ai lu, immédiatement, ce qui n’est pas long. Puis je l’ai relu.

J’y admire surtout la Préface, la pièce sur César Borgia et cette autre ayant pour titre « Au bois ». Et tout le texte m’a été fort agréable, vous devez en être sûr, puisque nous sentons et pensons de même.

J’aurais dû vous remercier pour votre bonne lettre, d’il y a un mois, et plus ? Mais que vous dire, mon cher ami ? Je suis bien triste, bien brisé. Mon meilleur espoir est de parve-nir à garder les apparences. Y arriverai-je ?

Nous nous verrons dans un mois. Car je serai revenu à Paris vers le milieu de novembre. Pensez à moi, quelquefois.

Votre vieux qui vous aime.

Mettez-moi aux pieds de la Princesse. La place est bonne.

 

– 1647 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Concarneau,] dimanche, 5 heures [17 octobre 1875].

Eh bien ! ma pauvre fille, commences-tu à te reconnaître un peu dans ton logement ? Combien de kilogrammes de poussière as-tu avalés ? Il me semble que tu dois te donner bien du mal, avec un personnel aussi restreint et voulant faire des économies sur l’emménagement ? C’est tout au plus si mon appartement sera prêt quand j’arriverai ? ce qui aura lieu vers le 6 ou le 8 novembre. – Car mon compagnon quittera Concarneau vers cette date. – J’ai peur de m’ennuyer en restant seul, si bien que je partirai avec lui.

Il a plu beaucoup cette semaine ; aussi les promenades n’ont pas été nombreuses. Cependant j’en ai fait une, jeudi, que j’ose qualifier de gigantesque, car j’ai marché pendant quatre heures.

Le petit Julien l’Hospitalier n’avance guère. Il m’occupe un peu ; c’est là le principal. Enfin je ne croupis plus dans l’oisiveté qui me dévorait ; mais j’aurais besoin de quelques livres sur le Moyen Âge ! Et puis, ce n’est pas commode à écrire, cette histoire-là ! Je persévère néanmoins, je suis ver-tueux.

J’ai reçu hier une bonne lettre du vieux Tourgueneff, qui me charge de te faire ses compliments. Quel charmant homme ! Lui et la mère Sand m’ont écrit, depuis six mois, des phrases qui m’ont touché.

Comme j’envie G. Pouchet ! En voilà un qui travaille et qui est heureux ! Tandis qu’il passe ses journées, courbé sur

– 1648 – son microscope, dans son laboratoire, ton Vieux rêvasse tris-tement au coin du feu, dans une chambre d’auberge. À l’heure qu’il est, les gamins jouent aux billes sous mes fe-nêtres, et un bruit de sabots retentit. Le ciel est grisâtre ; la nuit peu à peu descend. Mlle Charlotte m’apporte deux bou-gies.

Un mot m’a fait bien plaisir dans ta lettre d’hier, pauvre chat : « J’ai confiance dans l’avenir. » Ah ! si tu pouvais me communiquer un peu de cet espoir ! Car j’ai beau faire, je re-tombe toujours sur des idées tristes. – Et je me sens le cœur serré. Comment dépouiller le vieil homme ? Comment ra-jeunir ? Quelle boisson prendre pour se fortifier ?

N’importe ! je crois que tu me trouveras moins acca-blant que cet été ! Le contretemps de ton départ, mercredi, a été le couronnement de la saison, n’est-ce pas ? L’inexactitude des cochers de Rouen est un problème.

Tu ne me dis pas dans quels termes tu as quitté Fortin ?

Où gîte Mlle Julie ? etc., etc ? Enfin, chère fille, si tu n’es pas trop fatiguée par le remuement de tes meubles, écris-moi le plus prolixement possible. – Quand se remet-on à la peinture ?

Je t’embrasse bien fort.

VIEUX.

 

– 1649 –

À EDMOND LAPORTE

Concarneau [mardi 19 octobre 1875].

Mon bon cher Vieux,

Comme mon compagnon doit être à Paris vers le 5 ou le 6 novembre et que, lui parti, je n’aurais plus personne à qui parler, et que présentement la solitude ne me vaut rien, je ne resterai pas à Concarneau au-delà des premiers jours du mois prochain. Donc, mon bon, tâchez d’être dans la capi-tale vers cette époque-là, pour qu’on s’embrasse. Et puis, j’ai besoin de vous pour vous demander un conseil sur ma con-duite à tenir. Je vous dirai ça. Ce n’est pas pressé, mais je serai bien aise d’avoir votre avis.

Je vais mieux, bien que je ne sois pas encore très crâne. Quelquefois des prostrations me surviennent où il me semble que je vais crever, tant je me sens anéanti. C’est la digestion de toutes les coupes d’amertume que j’ai avalées cet été. Cependant j’ai écrit à peu près dix pages de mon Saint Julien. Je lis un peu de Saint-Simon et je relis pour la millième fois les Contes de M. de Voltaire ! Et puis je fais à mon compagnon des conférences sur le Vieux. Il y mord et se propose de se lancer dans cette lecture.

Le temps devient abominable, et les grains se succèdent si fréquemment que je suis obligé de rester presque toute la journée dans ma chambre d’auberge au coin du feu. Hier nous avons voulu faire une promenade en mer et nous avons été saucés.

 

– 1650 –

Vous ai-je dit que, contrairement aux idées reçues, la ca-tholique Bretagne ne me semble pas du tout catholique. Ici, à Concarneau, les pêcheurs vont à la mer le dimanche.

Détail de mœurs : un citoyen vient d’être condamné par la cour de Quimper aux travaux forcés pour avoir violé ses trois filles et son fils âgé de seize ans. Quel tempérament, hein ! Ce n’est pas nous qui ferions ça ! Du moins ce n’est pas moi !

Merci de vos détails sur notre Bayard, et merci pour votre lettre tout entière. Elle m’a fait bien plaisir, mon cher vieux.

L’adresse de notre nouveau logement est 240, rue du Faubourg-Saint-Honoré. On vous y verra bientôt, n’est-ce pas. D’ici là, comme toujours

Tout à vous.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Concarneau,] jeudi [21 octobre 1875].

La pluie tombe à seaux ! Décidément, Concarneau n’est pas l’Égypte. Voilà quinze jours que je suis très souvent obli-gé de garder le logis, à cause du mauvais temps. – Nous n’avons pu faire qu’une promenade cette semaine. Hier, nous en avons essayé d’une en mer, et nous avons été trem-pés. Cette mouillade, jointe à un mal de ventre, m’avait as-sombri et je suis resté pendant tout le reste de la journée

– 1651 – couché sur mon lit et dans un piètre état nervoso-moral. Mais ce matin, après une nuit de 9 heures, me revoilà retapé, provisoirement. Car j’ai souvent des rechutes, pauvre loulou. C’est à cela que je m’aperçois de mon âge. L’énergie du fond me manque.

N’importe ! le séjour de Concarneau m’aura été bon ; et puis la société de G. Pouchet est très saine : tu n’imagines pas quel bon garçon ça fait ! S’il restait ici tout l’hiver, j’y resterais. Mais, lui parti, je n’aurais plus personne à qui cau-ser. Or je redoute la solitude. Elle m’est bien funeste, main-tenant. Tu me reverras donc vers le 5 ou le 6 de novembre. Je ne sais pas encore le jour fixe.

Pour me consoler de mon prochain départ, je me dis que j’ai besoin de quelques livres sur le Moyen Âge – ce qui est vrai, – et qu’il m’ennuie de ma pauvre fille, ce qui est encore plus vrai.

Je suis ravi que tu te plaises dans ton nouveau loge-ment. Serai-je comme toi ? Tu ne me dis pas si l’on entend trop le bruit des voitures ? Voilà ce que je redoute par-dessus tout ! Et j’ai peur de regretter le parc Monceau. Mais qu’est-ce que je ne regrette pas !

Je comprends le mal que Julie a eu à quitter Croisset ! Quand on devient vieux, les habitudes sont d’une tyrannie dont tu n’as pas l’idée, pauvre enfant. Tout ce qui s’en va, tout ce que l’on quitte a le caractère de l’irrévocable ! Et on sent la mort marcher sur vous. Si à la ruine intérieure, que l’on sent très bien, des ruines du dehors s’ajoutent, on est tout simplement écrasé.

 

– 1652 –

Malgré mes résolutions, Saint Julien n’avance pas vite. Dans mes moments de désœuvrement je lis quelques pas-sages d’un Saint-Simon qu’on m’a prêté. – Et je relis pour la centième fois les contes de M. de Voltaire et puis Le Siècle, Le Temps, et Le Phare de la Loire régulièrement. Ici, on est très radical et libre penseur (ce qui contrarie les idées reçues sur la Bretagne). Quand je dis « on est », j’entends parler de cinq ou six petits bourgeois qui viennent au café. Quels pa-resseux ! quelles existences ! Je finirai peut-être par les imi-ter. Ce serait peut-être ce qui serait le plus sage. Avec six mille livres de rentes, on peut vivre, ici, toute l’année, très bien ! Mais les aurai-je, ces 6 mille francs de rentes ? Atten-dons la fin de la liquidation ! Et espérons en Delahante.

Lapierre a écrit à Pouchet que Girard était réconcilié avec la Compagnie de l’Ouest.

Ernest a-t-il été voir M. Guéneau de Mussy ? Et toi, es-tu retournée chez M. Blot ? À quand le bon atelier, consola-teur ?

Je ne vois plus rien à te dire, pauvre loup. Je vais écrire quelques petites lettres, une entre autres à Mme Régnier, de Mantes, qui m’en a adressé une, charmante et très cordiale. – Et une autre au bon Laporte. Je suivrai ton conseil. Je lui demanderai son avis relativement à La Place ! Mais cette perspective me répugne bien ! Moi, qui suis né si fier, rece-voir de l’argent du public, être commandé, avoir un maître ! Enfin nous verrons.

Je t’embrasse bien tendrement.

 

– 1653 –

ton pauvre

VIEUX.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Concarneau,] jeudi [21 octobre 1875].

Parbleu ! c’est vous qui aurez fini vos trente pages avant que je ne sois à la dixième. Car, malgré mes résolutions et des efforts de volonté inouïs, je n’avance guère. J’ai des re-chutes de découragement, mon bon vieux, des accès de fa-tigue, où il me semble que je vais crever. C’est la digestion de toutes les coupes d’amertume que j’ai avalées depuis six mois. Ah ! j’en ai eu ! j’en ai eu ! Quant à l’avenir, je n’y veux plus penser (mais j’y pense). Peut-être sera-t-il moins mau-vais que je crois ? En tout cas, on ne revient pas de si loin ; et au fond, je suis bien malade. J’espère parvenir à la dé-cence, c’est-à-dire à ne pas être intolérable aux autres ; mais voilà tout.

J’ai lu, sur votre recommandation, « Le Suicide d’un en-fant ». Je ne sais qu’en penser. Évidemment, c’est puissant, mais l’écriture est bien insuffisante. Quoique les touches énergiques soient accumulées, je trouve qu’on ne voit pas nettement les personnages. Le héros, le suicidé, est trop gro-tesque. L’auteur a oublié une chose capitale, à savoir la peur qu’un cadavre cause aux enfants. Tout cela n’empêche pas que cette petite œuvre ne soit très remarquable. Ça res-semble à du Zola.

 

– 1654 –

Dans mes moments de désœuvrement, et ils sont nom-breux (car la pluie étant fréquente il me faut passer des jours entiers dans ma chambre d’auberge, au coin de mon feu), je lis du Saint-Simon et relis les contes de M. de Voltaire, puis Le Siècle et Le Temps et Le Phare de la Loire ; car ici on est radical et libre penseur. Je regarde mon compagnon dissé-quer des poissons. Tout cela me fait passer le temps, mais ne m’emplit point le cœur d’une joie délirante. Ah ! qu’un peu de bonheur me ferait du bien !

Il y a pourtant des choses qui consolent. L’autre jour, à Quimper, on a condamné aux travaux forcés un particulier de Brest qui avait violé ses trois filles et son fils âgé de seize ans. Quel tempérament ! Ce n’est pas nous qui sommes ca-pables de ces traits de santé.

Je m’en retournerai d’ici à Paris directement, dans la première semaine de novembre.

Ma nièce est installée dans notre nouveau logement (car maintenant je vais vivre avec elle) 240, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Donc, à bientôt, mon très cher vieux.

Votre G. F. qui vous embrasse.

 

– 1655 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Concarneau,] lundi matin, 8 heures.

[25 octobre 1875.]

Chère Fille,

Voici du nouveau : Pouchet est obligé d’être à Paris le 3 ou le 5, c’est-à-dire mercredi ou vendredi de la semaine pro-chaine.

J’ai peur de m’ennuyer en restant seul ici. Donc je parti-rai avec lui. Mais, comme je vois que tu te donnes beaucoup de mal pour arranger mon gîte, si j’arrive avant qu’il ne soit tout à fait prêt, tu ne jouiras pas de la surprise que tu voulais me faire, et peut-être, d’autre part, serais-je pendant quelques jours mal installé. Dans ce cas-là, j’aimerais mieux rester ici quelques jours de plus. Je trouverais bien à m’occuper. Réponds-moi donc ce qu’il faut que je fasse.

Ta lettre de jeudi est charmante, mon Caro. Je suis bien content de voir que tu te plais dans ton nouveau logement et que tu ne regrettes pas la rue de Clichy. – Et que tout y est bien, depuis l’humeur du portier jusqu’aux W.-C. de miss Putzel.

Malgré les migraines, ton moral est vaillant. Je tâcherai de t’imiter !

À peine si j’ai le temps de porter cette lettre à la poste.

 

– 1656 –

Comme il faisait très beau, hier, nous avons fait une longue excursion et sommes rentrés tard. – Mais aujourd’hui la pluie va recommencer.

Un bon baiser de ta pauvre vieille

NOUNOU.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Concarneau,] jeudi matin, 8 heures

[28 octobre 1875].

Eh bien, mon loulou, tu me verras plus tôt que nous ne le croyions. Pouchet doit être à Paris le 2 au matin. Pour ne pas faire tout seul un autre long voyage (et passant par-dessus le manque de rideaux), je partirai avec lui. – Nous se-rons à Paris le lundi 1er vers 11 heures du soir. Mais comme il y a loin de la gare au logis ne compte pas sur moi avant minuit. – Au reste, nous ne savons pas encore très bien comment nous nous en irons. – Garde-moi quelque chose à manger.

La poste me presse, et mon ventre aussi, car monsieur s’est purgé ce matin, n’étant pas très content de sa santé physique. Mais ta vue me fera du bien, chère fille. – Cette courte phrase de ta dernière lettre : « mon mari a de l’espoir », m’en donne à moi-même.

Allons adieu, à bientôt. Je t’embrasse très fort.

 

– 1657 –

NOUNOU.

 

À AGÉNOR BARDOUX

[Paris,] 240 rue du Faubourg-Saint-Honoré,

mercredi matin [3 novembre 1875].

Me voilà revenu, mon cher ami !

Comment nous voir ? Tu dois être bien occupé. Donne-moi un rendez-vous où et quand tu voudras.

Ma nièce m’a dit que tu pouvais venir à Paris le soir.

Si tu veux te risquer à prendre un mauvais dîner, arrive vers 7 heures le jour qu’il te plaira. – D’ici à trois ou quatre jours, je ne bougerai pas.

Je t’embrasse.

Ton

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Paris,] jeudi soir [4 novembre 1875].

Mon petit Père,

 

– 1658 –

Il est bien convenu, n’est-ce pas, que vous déjeunez chez moi TOUS LES DIMANCHES de cet hiver.

Donc à dimanche et à vous.

 

À HENRI DE BORNIER

[Paris, 6 novembre 1875.]

Mon cher poète,

Voici ma liste (avec prière de ne pas l’égarer).

Voyez, je vous prie, si vous avez quelques-unes de ces pièces, et d’autres d’ejusdem farinae ? L’idéal serait de faire une histoire de France d’après les données de la Porte-Saint-Martin !

À mercredi prochain, vers midi. – Si vous ne pouviez pas me recevoir ce jour-là, soyez assez bon pour m’en prévenir.

Merci d’avance,

et tout à vous

240, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Samedi matin.

 

– 1659 –

À EDMOND DE GONCOURT

[Paris,] samedi [6 novembre 1875].

Me voilà revenu, mon cher ami.

Si vous voulez venir me voir demain dans l’après-midi, vous me feriez plaisir.

Je loge maintenant rue du Faubourg-Saint-Honoré, 240.

Tout à vous.

 

À ÉMILE ZOLA

[Paris, 6 novembre 1875.]

Me voilà revenu, mon cher ami !

Si vous voulez venir me voir demain dans l’après-midi, vous me ferez plaisir.

Je loge maintenant dans le faubourg Saint-Honoré, 240.

Tout à vous

 

– 1660 –

À AGÉNOR BARDOUX

[Paris,] dimanche, 2 heures [7 novembre 1875].

Mon cher ami,

Si quelquefois tu devais venir chez moi demain soir, aie l’obligeance de m’en prévenir par un mot. Je suis obligé de sortir. Mais je lâcherais tout pour toi, bien entendu.

En tout cas, je te prie de me dire où et quand nous pour-rons nous voir prochainement.

Tout à toi.

240, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

 

À GEORGE SAND

[Paris,] 240 rue du Faubourg-Saint-Honoré,

dimanche [14 novembre 1875].

Chère Maître,

J’ai lu hier, dans un journal, que l’on répétait ou allait répéter aux Français, Victorine.

Vous allez donc venir à Paris ? comme il me tarde de vous embrasser !

 

– 1661 –

Je suis ici depuis huit jours, et j’ai recommencé à tra-vailler. Je n’en suis pas plus gai. Cependant les jours s’écoulent d’une façon moins douloureuse. Mais le bon-homme est fini, j’en ai peur.

Un petit mot de réponse pour me dire quand on se ver-ra.

Votre vieux

CRUCHARD.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 15 novembre [18]75.

Te voilà donc à Paris et tu as quitté le logement de la rue Murillo ? Tu travailles ? bon espoir et bon courage, le bonhomme se relèvera.

Je sais qu’on répète Victorine aux Français, mais j’ignore si j’irai voir cette reprise. J’ai été si malade tout l’été et je souffre encore si souvent des entrailles que je ne sais pas si la force de me déplacer en hiver me reviendra à point. Nous verrons bien. L’espoir de te trouver là-bas me donnera du courage, ce n’est pas là ce qui me manquera. Mais je suis bien détraquée depuis que j’ai passé ma septantaine, et je ne sais pas encore si je prendrai le dessus. Je ne peux plus mar-cher, moi qui aimais tant à me servir de mes pattes, sans ris-quer d’atroces douleurs. Je patiente avec ces misères. Je travaille d’autant plus et je fais de l’aquarelle à mes heures

– 1662 – de récréation. Aurore me console et me charme. J’aurais bien voulu vivre assez pour la marier. Mais Dieu dispose et il faut accepter la mort et la vie comme il l’entend.

Enfin, c’est pour te dire que j’irai t’embrasser si la chose n’est pas absolument impossible. Tu me liras ce que tu as commencé. En attendant donne-moi de tes nouvelles car je ne me déplacerai que pour les dernières répétitions. Je con-nais mon personnel, je sais qu’ils feront tous bien, selon leurs moyens, et que d’ailleurs Perrin les surveillera.

Nous te bigeons tous bien tendrement et nous t’aimons, Cruchard ou non.

GEORGE SAND.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Paris,] 240, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

[28 novembre 1875.]

« Je n’arriverai à Paris que dans les premiers jours de décembre. »

Nous y voilà bientôt. Quand vous verrai-je ? un mot et je me précipite vers votre logis.

Ah ! j’en ai à vous conter, et de pas drôles !

D’ici là, je vous baise les mains,

– 1663 –

Et suis votre

GVE.

Dimanche soir.

 

À X***

[Paris, 30 novembre 1875.]

Mon cher ami,

Je profite sans vergogne de votre bonne volonté. Pou-vez-vous m’envoyer pour dimanche prochain une loge aux Italiens afin de voir Rossi dans Othello.

Je dis une loge, car nous sommes trois. – À défaut de loge, trois balcons ?

Un petit mot de réponse, n’est-ce pas ?

Et tout à vous

Mardi 30 novembre.

 

– 1664 –

À X***

[Paris,] mardi soir, 30 [novembre 1875 ?].

240, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Mon cher Ami,

Seriez-vous assez bon pour me donner l’adresse de M. de Pauville ?

C’est avenue de Wagram ? mais impossible de trouver le numéro ! et son nom n’est pas dans le Bottin.

Merci d’avance et tout à vous.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris,] jeudi, 9 décembre [1875].

Ah ! enfin voilà une lettre de vous, chère belle ! du reste j’avais eu, par Mme Raoul-Duval, des nouvelles de votre grâce. Et je savais qu’elle avait été fortement secouée sur le paquebot, puis que les autans avaient disparu et que, dans tout le reste du voyage, Amphitrite s’était montrée clémente. Quel style ! mais je voudrais vous amuser un peu, car vous m’avez l’air bien ennuyée, ma pauvre amie !

Je ne suis pas plus gai que vous, encore moins, j’imagine ? ce n’est rien à côté de ce que j’étais il y a quelques mois. L’apparence vaut mieux, je suis moins la-

– 1665 – mentable à voir ! mais le fond manque d’azur. Toutes les fois que je me couche, je fais cette courte prière à la grande Force qui nous régit : « Ah ! si je pouvais ne pas me réveil-ler ! et crever tout doucement sans m’en apercevoir, quelle chance », voilà le vrai.

Et au milieu de tout cela, je travaille ! mon petit conte moyenâgeux avance, piano, et dans une quinzaine j’espère être arrivé à la fin de la 1re partie. Mes amis ornent mes sa-lons, le dimanche, et Daudet, particulièrement, continue à en faire les délices. Tous les mercredis je dîne chez la bonne Princesse. Je devise avec les autres comme par le passé et on me « trouve bien ». Amen !

Quoi qu’il advienne par la suite, je n’en reviendrai pas. Je me sens irrémédiablement usé. – J’ai beau ne pas vouloir songer à l’avenir, j’y songe sans cesse. C’est comme un ai-mable cancer qui me ronge sans relâche. – Les plaintes ne servent à rien ; n’importe, ça soulage, et dans le silence du cabinet je m’y livre abondamment.

Parlons d’autre chose, n’est-ce pas ? mais que vous di-rais-je ? J’ai été voir M. et Mme Delahante que j’ai trouvés plus aimables que jamais. Il en est de même pour les Duval. Mais leur fille aînée devient gênante d’affabilité. – Quelle drôle de jeune personne.

Malgré mon amour pour le père Hugo, j’ajourne de jour en jour à retourner chez lui, tant sa manie de politique m’écœure, – et puis, il faut sortir le soir, ce qui me coûte beaucoup, maintenant. La moindre action me répugne et le peu d’énergie qui me reste, je l’emploie : 1° à vivre et 2° à écrire. Au-delà, je ne puis plus rien. – Nous avons eu pen-

– 1666 – dant quinze jours un froid horrible, agrémenté d’un vent du Nord qui vous cassait la gueule en quatre. Depuis que la neige est fondue, ma poitrine se desserre, et l’humeur est moins sombre.

Comme il faut se distraire, j’ai été voir Rossi dans Othel-lo. Mais on a trop éreinté le texte. Les Italiens ont autant que les Français de ce prétendu bon goût qui est de l’idiotisme. Ah ! la bêtise, quel gouffre ! ce qui n’empêche pas Rossi d’être un grand comédien. Nous n’avons pas à Paris son équivalent. À propos de cabots, on a fait à Déjazet des funé-railles inouïes ! La foule « encombrait les portiques », comme on dit en tragédie. Mais j’imagine que vous lisez Le Figaro jusque sur « le rivage du Maure » (Béranger) et que vous savez mieux que moi, ce qui se passe dans nos murs.

La nomination des 75 sénateurs par eux-mêmes amuse beaucoup le public. Ces gaillards-là ne se doutent pas, dans leur cynisme, qu’ils instituent l’anarchie. – Au reste, je m’en moque profondément, mais nous reverrons des choses… graves, comptez là-dessus.

Le bruit court que L’Étrangère de l’immense Dumas pourrait bien remporter une veste, et que la réception d’icelle n’a pas eu lieu comme on le prétend.

Savez-vous qui va être Secrétaire perpétuel de l’Académie française, quand le père Patin va avoir dévissé son billard ? qui ? Camille Doucet ! Celle-là est roide ! et on me re-fait la Scie commencée l’hiver dernier par M. de Sacy. C’est-à-dire que plusieurs (Zola et Daudet, entre autres) me prêchent pour que je me présente à l’Académie ! Mais j’ai

 

– 1667 – des principes, moi, et je ne m’exposerai pas à un pareil ridi-cule.

Je voudrais être à votre place, sous un ciel bleu, au bord de la mer, avec la vue des maisons blanches et des palmiers. Il me semble que cela me rajeunirait ? Tout m’assomme tel-lement que je voudrais m’enfuir bien loin, oublier tout et re-commencer une autre vie ! vous n’imaginez pas comme je me sens l’esprit dégradé par la préoccupation des Affaires ! Quelque chose de sale pesant sur moi, m’humilie.

Que ne suis-je couché la tête à l’ombre et les pieds au soleil sur un bon lit de sable !… et si votre belle personne se trouvait là près de moi… quel complément au paysage.

Une chose m’a fait plaisir dans votre lettre, c’est que vous êtes contente de la santé d’Henry. Soignez la vôtre et prenez votre exil en patience, si vous le pouvez.

Le 12 de ce présent mois, dans trois jours, j’aurai 54 ans ! sujet de rêverie.

Allons, adieu ! je vous baise sur les deux lustres que vous appelez vos yeux, et puis, ailleurs, parbleu (avec votre permission) et suis très fortement votre

GVE.

Ma nièce vous écrira très prochainement.

Votre lettre datée du 2 ne m’est arrivée que le 8 (hier au soir).

– 1668 –

À EDMOND LAPORTE

[Paris,] samedi soir, 11 décembre [1875].

Ça m’embête ce que vous me dites de votre santé, mon pauvre vieux.

Anémique ? Pas possible ! Le mot est à la mode, ne le prenez pas trop au sérieux ! Malgré cela, soignez-vous, et dès que vous le pourrez, venez passer à Paris le plus de temps qu’il vous sera possible. Le séjour continuel de Grand-Couronne doit finir par vous étioler ?

L’abstention du tabac me paraît une imbécillité, quoi qu’on die. À en croire nos Diafoirus modernes, l’humanité était exempte de maladies avant l’alcool et le tabac. Et toutes les infirmités proviennent de ces deux consolateurs.

Quant aux Dames… là-dessus consultez vos reins. La consultation que vous donnerait le Garçon serait bien diffé-rente !

Je vais tâcher d’y rêver.

Tout cela est pour vous dire qu’il faut me donner de vos nouvelles, dans quelques jours, avant votre voyage de Noël.

Ma nièce, mon neveu et mon serviteur Émile ont été peinés en apprenant que M. Laporte n’allait pas bien.

À bientôt mon cher ami.

 

– 1669 –

Je vous embrasse.

Votre

C’est demain matin que votre Géant prend 54 ans !!!!

***

Les Affaires me semblent (je dis me semblent ?) prendre une assez bonne tournure.

 

À GEORGE SAND

[Paris,] 240, rue du Faubourg-Saint-Honoré,

jeudi, 16 décembre [1875].

Ça va un peu mieux ; et j’en profite pour vous écrire, chère bon maître, adorable.

Mettons de l’ordre dans notre causerie. 1° les affaires (les exécrables affaires) ne prennent pas une mauvaise tour-nure. Le liquidateur de Commanville va arrêter la liquida-tion, et proposer un arrangement à ses créanciers. Il est pro-bable que ceux-ci l’accepteront (?). Si on lui laisse son usine et ses terrains qui ont une grande valeur, il pourra se re-mettre à travailler. – Mais pour cela il faut qu’il trouve des capitaux. Son intention est de former une société par ac-tions. Toute la difficulté consiste à avoir un Président. Le reste viendrait de soi-même. C’est très facile, ou très difficile à faire. Il suffit de connaître quelqu’un dans la haute finance.

– 1670 –

L’affaire peut être résolue et arrangée en 24 heures. Mais nous ne connaissons personne dans ce monde-là ? et vous ?

L’avenir reste donc bien incertain. Mais je n’y veux pas songer. Car j’en deviendrais fou, j’ai manqué de l’être, cet été. Je vous parle très sérieusement.

Ma pauvre nièce qui avait été la plus vaillante de nous trois est maintenant comme saignée à blanc. Son état ané-mique m’inquiète. Je secoue tant que je peux les idées noires, et je travaille, quand même.

Vous savez que j’ai quitté mon grand roman, pour écrire une petite bêtise moyenâgeuse, qui n’aura pas plus de 30 pages ! Cela me met dans un milieu plus propre que le monde moderne et me fait du bien. – Puis, je cherche un ro-man contemporain, mais je balance entre plusieurs em-bryons d’idées. Je voudrais faire quelque chose de serré et de violent. Le fil du collier (c’est-à-dire le principal) me manque encore.

Extérieurement, mon existence n’est guère changée. Je vois les mêmes gens. Je reçois les mêmes visites. Mes fi-dèles du dimanche sont d’abord le grand Tourgueneff qui est plus gentil que jamais, Zola, Alph. Daudet et Goncourt. Vous ne m’avez jamais parlé des deux premiers. Que pensez-vous de leurs livres ?

Je ne lis rien du tout, sauf Shakespeare que j’ai repris d’un bout à l’autre. Cela vous retrempe, et vous remet de l’air dans les poumons comme si on était sur une haute mon-tagne. Tout paraît médiocre à côté de ce prodigieux bon-homme.

– 1671 –

Comme je sors très peu, je n’ai pas encore vu le père Hugo. Ce soir pourtant je vais me résigner à passer des bottes, pour aller lui présenter mes hommages. Sa personne me plaît infiniment, mais sa Cour !… miséricorde !

On parle beaucoup du livre de Taine qui vient de pa-raître et que je ne connais pas encore. Les élections sénato-riales sont un sujet de divertissement pour le public – dont je fais partie. Il a dû se passer dans les couloirs de l’Assemblée des dialogues inouïs, de grotesque et de bassesse. Le XIXe siècle est destiné à voir périr toutes les religions. Amen ! Je n’en pleure aucune.

Pas de nouvelles de votre Victorine ? Il court sur L’Étrangère les bruits les plus contradictoires. La réception n’a pas été enthousiaste, comme l’ont prétendu les feuilles ; auteur : Delaunay. Augier s’est fâché avec la Comédie-Française. À l’Odéon, un ours vivant va paraître sur les planches. Voilà tout ce que je sais de la littérature.

Quand nous verrons-nous ? Moi, je ne peux pas aller à Nohant ! Mais, vous, avez-vous donc abandonné Paris pour toujours ?

Amitiés à tous les vôtres. Embrassez bien pour moi vos chères petites, et à vous

votre vieux troubadour

qui vous aime

 

– 1672 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant,] 18 et 19 décembre [18]75.

Enfin, je retrouve mon vieux troubadour qui m’était un sujet de chagrin et d’inquiétude sérieuse. Te voilà sur pied, espérant dans les chances toutes naturelles des événements extérieurs et retrouvant en toi-même la force de les conjurer quels qu’ils soient, par le travail.

Qu’est-ce que tu appelles quelqu’un dans la haute fi-nance ? Je n’en sais rien, moi, je suis liée avec Victor Borie. Il me rendra service s’il y voit son intérêt. Faut-il lui écrire ?

Tu vas donc te remettre à la pioche ? Moi aussi, car de-puis Flamarande, je n’ai fait que peloter en attendant partie. J’ai été si malade tout l’été. Mais mon bizarre et excellent ami Favre m’a guérie merveilleusement et je renouvelle mon bail.

Que ferons-nous ? Toi à coup sûr, tu vas faire de la déso-lation et moi de la consolation. Je ne sais à quoi tiennent nos destinées. Tu les regardes passer, tu les critiques, tu t’abstiens littérairement de les apprécier. Tu te bornes à les peindre en cachant ton sentiment personnel avec grand soin, par système. Pourtant on le voit bien à travers ton récit et tu rends plus tristes les gens qui te lisent. Moi je voudrais les rendre moins malheureux. Je ne puis oublier que ma victoire personnelle sur le désespoir a été l’ouvrage de ma volonté et d’une nouvelle manière de comprendre qui est tout l’opposé de celle que j’avais autrefois.

 

– 1673 –

Je sais que tu blâmes l’intervention de la doctrine per-sonnelle dans la littérature. As-tu raison ? N’est-ce pas plutôt manque de conviction que principe d’esthétique ? On ne peut pas avoir une philosophie dans l’âme sans qu’elle se fasse jour. Je n’ai pas de conseils littéraires à te donner, je n’ai pas de jugement à formuler sur les écrivains tes amis dont tu me parles. J’ai dit moi-même aux Goncourt toute ma pensée. Quant aux autres, je crois fermement qu’ils ont plus d’étude et de talent que moi. Seulement je crois qu’il leur manque et à toi surtout, une vue bien arrêtée et bien éten-due sur la vie. L’art n’est pas seulement de la peinture. La vraie peinture est, d’ailleurs, pleine de l’âme qui pousse la brosse. L’art n’est pas seulement de la critique et de la satire. Critique et satire ne peignent qu’une face du vrai. Je veux voir l’homme tel qu’il est. Il n’est pas bon ou mauvais. Il est bon et mauvais. Mais il est quelque chose encore, la nuance, la nuance qui est pour moi le but de l’art. Étant bon et mau-vais, il a une force intérieure qui le conduit à être très mau-vais et peu bon, ou très bon et peu mauvais.

Il me semble que ton école ne se préoccupe pas du fond des choses et qu’elle s’arrête trop à la surface. À force de chercher la forme, elle fait trop bon marché du fond. Elle s’adresse aux lettrés. Mais il n’y a pas de lettrés proprement dits. On est homme avant tout. On veut trouver l’homme au fond de toute histoire et de tout fait. Ç’a été le défaut de L’Éducation sentimentale , à laquelle j’ai tant réfléchi depuis, me demandant pourquoi tant d’humeur contre un ouvrage si bien fait et si solide. Ce défaut c’était l’absence d’action des personnages sur eux-mêmes. Ils subissaient le fait et ne s’en emparaient jamais. Eh bien, je crois que le principal intérêt d’une histoire, c’est ce que tu n’as pas voulu faire. À ta place j’essaierais le contraire. Tu te renourris pour le moment de Shakespeare et bien tu fais. C’est celui-là qui met des

– 1674 – hommes aux prises avec les faits, remarque que par eux, soit en bien, soit en mal, le fait est toujours vaincu. Ils l’écrasent, ou ils s’écrasent avec lui.

La politique est une comédie en ce moment, nous avions eu la tragédie, finirons-nous par l’opéra ou par l’opérette ? Je lis consciencieusement mon journal tous les matins, mais hors ce moment-là, il m’est impossible d’y pen-ser et de m’y intéresser. C’est que tout cela est absolument vide d’un idéal quelconque et que je ne puis m’intéresser à aucun des personnages qui font cette cuisine. Tous sont es-claves du fait, parce qu’ils sont nés esclaves d’eux-mêmes.

Mes chères petites vont bien. Aurore est un brin de fille superbe, une belle âme droite dans un corps solide. L’autre est la grâce et la gentillesse. Je suis toujours un précepteur assidu et patient et il me reste peu de temps pour écrire de mon état, vu que je ne peux plus veiller après minuit, et que je veux passer toute ma soirée en famille. Mais ce manque de temps me stimule et me fait trouver un vrai plaisir à pio-cher. C’est comme un fruit défendu que je savoure en ca-chette.

Continuer : partie 34 sur 35