Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
Je ne relis pas cette lettre allégorico-métaphysique ; je ne sais pas trop ce que j’ai écrit, je sais que je vous embrasse et vous dis : à bientôt.
Votre
Iv. TOURGUENEFF.
– 1018 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] samedi soir, 6 h[eures, 9 novembre 1872].
Mon Loulou,
Vieux continue à n’être pas gai. Il est comme Macbeth, « il a tué le sommeil ». Pourquoi ? Ce qu’il y a de drôle, c’est que Fortin est dans le même état que moi. La faute en est-elle à l’air de Croisset ? Il m’est impossible de fermer l’œil avant 5 h du matin. Aussi, j’en reste toute la journée énervé et mélancolieux.
Au milieu de mes tristes songeries, le maudit argent re-vient. Je suis effrayé par ma dépense ! Mes déboursés pour le cidre m’épouvantent. J’en ai payé depuis 8 jours pour plus de 500 fr[ancs]. Sur les mille fr[ancs] qu’Ernest m’a envoyés, il y a quinze jours, il ne m’en reste que 200. Tu peux donc lui dire de m’en envoyer 1 000 quand il voudra.
J’attends mardi avec impatience pour savoir si le voyage de Dantzig se fera et, par conséquent, quand est-ce que tu viendras ici. – J’ai bien envie, en t’attendant, d’aller te faire une petite visite samedi prochain.
J’ai reçu ce matin une lettre exquise du bon Tourgue-neff.
Je continue toujours à lire et à prendre des notes pour Bouvard et Pécuchet qui se dessinent de plus en plus. Mais quel travail j’ai entrepris ! C’est écrasant !
– 1019 –
Fais de ma part des compliments très aimables à la gen-tille compagnie que tu as maintenant.
Je me dépêche de plier ma lettre. Car le bateau va pas-ser. Donc, bien vite, deux bons gros baisers
de NOUNOU
Sur tes joues fraîches.
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset,] mercredi 13 [novembre 1872].
Votre dernière lettre m’a attendri, mon bon Tourgue-neff. Merci de vos exhortations ! Mais, hélas ! mon mal est, j’en ai peur, incurable. Outre mes causes personnelles de chagrin (la mort, en trois ans, de presque tous ceux que j’aimais) l’état social m’accable. – Oui ! c’est ainsi. Ça peut être bête. Mais c’est comme ça.
La Bêtise publique me submerge. Depuis 1870, je suis devenu patriote. En voyant crever mon pays, je sens que je l’aimais. La Prusse peut démonter ses fusils. Pas n’est besoin d’elle pour nous faire mourir.
La Bourgeoisie est tellement ahurie qu’elle n’a plus même l’instinct de se défendre. – Et ce qui lui succédera sera pire ! J’ai la tristesse qu’avaient les patriciens romains au IVe siècle. Je sens monter du fond du sol une irrémédiable Bar-barie. – J’espère être crevé avant qu’elle n’ait tout emporté. Mais en attendant, ce n’est pas drôle. Jamais les intérêts de
– 1020 – l’esprit n’ont moins compté. Jamais la haine de toute gran-deur, le dédain du Beau, l’exécration de la littérature enfin n’a été si manifeste.
J’ai toujours tâché de vivre dans une tour d’ivoire. Mais une marée de merde en bat les murs, à la faire crouler. Il ne s’agit pas de politique, mais de l’état mental de la France. Avez-vous lu la circulaire de Simon contenant une réforme de l’instruction publique ? Le paragraphe destiné aux exer-cices corporels est plus long que celui qui concerne la littéra-ture française. Voilà un petit symptôme significatif.
Enfin, mon cher ami, si vous n’habitiez pas Paris, je ren-drais immédiatement à son propriétaire le logement que j’y loue. L’espoir de vous y voir quelquefois est la seule consi-dération qui me fait le garder.
Je ne peux plus causer avec qui que ce soit sans me mettre en colère. Et tout ce que je lis de contemporain me fait bondir. Joli état ! – ce qui ne m’empêche pas de préparer un bouquin où je tâcherai de cracher ma bile. Je voudrais bien en causer avec vous. Je ne me laisse donc pas abattre, comme vous voyez. Si je ne travaillais pas, je n’aurais plus qu’à piquer une tête dans la rivière avec une pierre au cou. – 1870 a rendu beaucoup de gens fous, ou imbéciles, ou enra-gés. Je suis dans cette dernière catégorie. C’est là le vrai.
L’excellente Mme Sand est probablement ennuyée de ma mauvaise humeur ? Je n’entends plus parler d’elle. Quand se joue sa pièce ? N’est-ce pas au commencement de dé-cembre ? – C’est à cette époque-là que j’espère vous faire une visite.
– 1021 –
D’ici là, tâchez de supporter votre goutte, pauvre cher ami ; et croyez bien que je vous aime. Votre
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mercredi, 6 heures [13 novembre 1872].
Loulou,
Le fameux voyage est-il décidé, enfin ?
Quand viens-tu à Croisset ? Réponds-moi sur ce point tout de suite, parce que, si tu devais venir la semaine pro-chaine vers le 20, par exemple, je n’irais pas samedi à Dieppe. – Mais si tu n’honores de ta présence nos tristes bords qu’à la fin de ce mois, samedi prochain je m’embarquerai en wagon, chose grave, tant le moindre dé-placement m’est devenu odieux ! Et puis, je trouve que tu ne me gâtes pas, tu m’écris de courts billets. Voilà tout.
Je t’embrasse, tout de même.
Ton vieux bonhomme d’oncle rébarbatif.
– 1022 –
AU PROFESSEUR JULES CLOQUET
Croisset, 15 novembre [1872].
Cher monsieur Cloquet,
Je vous prie de me rendre le service suivant : il s’agit de l’élection de Berthelot à l’Académie des sciences. Si vous n’avez pas promis votre voix à quelqu’un, je vous la de-mande pour lui comme un service personnel. – C’est un homme des plus forts et un très brave homme que j’aime beaucoup. En l’obligeant vous m’obligerez infiniment.
Comme voilà longtemps que nous ne nous sommes vus, cher bon ami ! Cet été, j’ai été chez vous deux fois sans vous rencontrer. À mon troisième voyage, toutes vos fenêtres étaient closes. – Comment va Mme Cloquet ? Moi, je ne suis pas des plus gais ; ma santé reste bonne, mais je tourne au noir.
J’espère vous voir au commencement du mois prochain. – En attendant ce plaisir-là, je vous embrasse et vous prie de présenter mes respects affectueux à Mme Cloquet.
Votre dévoué.
– 1023 –
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset,] mercredi soir [15 ? novembre 1872].
Je n’en sais rien, mon bon. Peut-être au commencement de décembre irai-je passer à Paris quinze jours, pour revenir ici jusqu’au commencement de février ? Peut-être ne parti-rai-je de Croisset qu’à cette époque ? Cela dépendra de mes affaires. Du reste, cette grave question sera décidée d’ici à une quinzaine de jours.
Comme renseignements sur Théo, adresse-toi à Olivier de Gourjault, un ami de son fils, qui connaît à fond toute la partie bibliographique.
Quant à la biographie, prends des renseignements au-près de ses sœurs et d’Arsène Houssaye.
Il y a une Étude de Sainte-Beuve. Mais tu la connais sans doute.
Fais bien sentir qu’il a été exploité et tyrannisé dans tous les journaux où il a écrit ; Girardin, Turgan et Dalloz ont été des tortionnaires pour notre pauvre vieux, que nous pleurons. Moi, je ne me console pas de sa perte. Depuis que je sais que je ne le verrai plus, j’ai un redoublement d’amertume qui me submerge.
Un homme de génie, un poète qui n’a pas de rentes et qui n’est d’aucun parti politique étant donné, il est forcé, pour vivre, d’écrire dans les journaux ; or, voilà ce qui lui ar-riva. C’est là, selon moi, le sens dans lequel tu dois faire ton étude. Quand on écrit la biographie d’un ami, on doit la faire
– 1024 – au point de vue de sa vengeance. Je finirais par un petit re-merciement à l’adresse du sieur Vacquerie.
Soigne cela. Ne te presse pas. Sois grave et impitoyable.
J’espère te voir bientôt. Et attendant, je t’embrasse.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mardi, 4 heures [19 novembre 1872].
Encore une déception ! Il faut attendre jusqu’à samedi avant de voir et d’avoir ma fameuse nièce, et elle ne me dit pas combien de temps elle me restera. – Ni de ce qui est du voyage de Dantzig. J’imagine qu’il n’aura pas lieu ?
Quant à ta lettre financière, quel en était le but ? tu ne te trompes pas en supposant qu’elle m’a attristé ! Pas n’est be-soin de me remettre ma misère sous les yeux. J’y songe as-sez !
Espères-tu que tes observations changeront mon tempé-rament. Crois-tu que je puisse surveiller la dépense de mon domestique ! Le suicide est doux à côté d’un pareil horizon ; il n’y a rien à faire qu’à gémir et se résigner.
J’ai encore mon logement de Paris, pour 2 ans et demi. Après quoi je le rendrai, forcément. – Et puis ce sera tout. Ma vie est abominablement aride, sans plaisir, sans distrac-tion, sans épanchement. Or je ne pousserai pas l’ascétisme
– 1025 – jusqu’à m’inquiéter de ma cuisine. C’est assez de tristesse comme ça ! Bonsoir ! n’en parlons plus.
Donc à samedi, mon Loulou. Je t’embrasse bien fort.
Ta vieille Nounou.
GVE.
J’ai peur que Julio dans ses caresses n’écrase Putzel. D’un coup de patte il est capable de lui casser la colonne !
À LA BARONNE LEPIC ?
[Croisset, vers le 20 novembre 1872.]
Je suis si maussade maintenant que je ne veux infliger ma société à qui que ce soit.
La lecture quotidienne du Nouvelliste contribue à me rendre enragé ! et je ne vous cache pas que l’entêtement de la droite va finir par faire de moi, oui, vous lisez bien, un Rouge ! non par sympathie pour les brutes composant cet aimable parti, mais par dégoût des autres.
On n’a pas voulu des bons Constitutionnels de 89. La droite d’alors considérait Lafayette et Mirabeau comme des fléaux ; on a eu la Gironde ! La Gironde a été plus haïe par les royalistes que ne le fut Marat lui-même. Donc, on a dé-
– 1026 – moli la Gironde mais au profit de la Montagne, – ainsi de suite – et le cercle recommence.
Bref, je ne comprends goutte aux prétendus Conserva-teurs qui me semblent poussés par un esprit de vertige et qui font le jeu de leurs ennemis.
Voulez-vous que je vous apprenne quelque chose : c’est que les bons Rouennais (eux-mêmes !) trouvent que notre ami va trop loin ! beaucoup trop loin. Je ne justifie pas, je constate. Quant à moi, ne vous en déplaise, ô belle dame, j’aurais voté comme d’Osmoy (avec Naquet et Gambetta : qu’importe ?). J’aurais mérité votre « pouah ». Enfin, j’admire le message du père Thiers, bien que ce vieux Prud-homme me soit peu sympathique.
Voilà où j’en suis maintenant ! Ce n’est pas dire que je sois gai. J’imagine que nous reverrons d’ici peu des choses abominables, et je voudrais être parti de ce monde avant de les revoir.
Je parle très sérieusement. La Commune ne m’a pas au-tant fait désespérer de la France que ce qui est maintenant. Les convulsions d’un fou furieux sont moins hideuses que le bavachage d’un vieillard idiot.
Et quelle hypocrisie ! Pas un parti n’ose attaquer en face ce qu’il redoute et tout le monde plie les reins devant la plus ignominieuse bêtise qu’on ait rêvée, je veux dire le Suffrage universel, notre « souverain à tous », comme dit le Prince Napoléon.
– 1027 –
En voilà assez ! – et je vous demande pardon de ce dé-bordement qui est un prétexte honnête pour me mettre à vos genoux, – croyant bien que mon péché ne me sera pas re-mis, ce qui fait que j’y reste (à vos genoux)… en vous priant de me croire jusqu’au jour où nous serons guillotinés en-semble – douce perspective,
Votre tout dévoué.
P.-S. – Vous avez raison, il ne faut parler politique qu’avec les gens de son opinion… et encore ! Le seul moyen de convertir quelqu’un est de savoir d’avance qu’il est de votre avis.
À LA PRINCESSE MATHILDE
Jeudi [21 ? novembre 1872].
Princesse,
Cette histoire du Prince Napoléon m’a bien contrarié pour vous. – De toutes les façons. J’ai toujours peur qu’il n’en rejaillisse quelque chose sur votre tranquillité et qu’on ne vous inquiète. Rassurez-moi à cet égard.
Je ne comprends pas le sens d’une pareille mesure en-vers le Prince. Elle est odieuse de bêtise !
– 1028 –
Quant à sa protestation, qui est fort juste au fond, j’en blâme le dernier paragraphe. Et ce salut qu’il adresse au Suf-frage universel. Tel est mon humble sentiment là-dessus.
Si vous restez à Saint-Gratien quelque temps encore, j’irai peut-être vous y faire une visite. – Car j’ai rendez-vous avec la Direction de la Gaîté, au commencement du mois prochain, pour lui lire l’éternelle Féerie. – Dont je me moque, étant pour le quart d’heure dans un tout autre cou-rant d’idées.
Comme je comprends bien tout ce que vous dites sur la rue de Courcelles ! Je ne passe jamais par là sans que mon cœur ne soit remué. – Et vous avez raison. Il ne faut rien ou-blier, ni bienfait ni offense. Cette égalité entre le bien et le mal, le beau et le laid, cette douceur niaise, ce bénissage universel est une des pertes de notre époque. La Haine est une vertu.
J’espère que vos blessés sont tout à fait rétablis ?
Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis, vous le savez, votre vieux dévoué.
À RAOUL-DUVAL
Croisset, jeudi 21 [novembre 1872 ?].
Certainement, ça me va !
– 1029 –
Donc, je vous attends pour dîner mardi prochain. – Ar-rangez-vous pour arriver de bonne heure et ne partir que tard.
Tout à vous, mon cher vieux.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 22 novembre [18]72.
Je ne pense pas aller à Paris avant février. Ma pièce est retardée, par suite de la difficulté de trouver l’interprète principal. J’en suis aise, car quitter Nohant, mes occupations et les promenades si belles en ce temps-ci, ne me souriait point ; quel automne chaud et bienfaisant pour les vieux ! Nous avons, à deux heures d’ici, des bois absolument dé-serts où, au lendemain de la pluie, il fait aussi sec que dans une chambre et où il y a encore des fleurs pour moi et des insectes pour Maurice. Les petites filles courent comme des lapins dans des bruyères plus hautes qu’elles. Mon Dieu, que la vie est bonne quand tout ce qu’on aime est vivant et grouillant ; tu es mon seul point noir dans ma vie du cœur, parce que tu es triste et ne veux plus regarder le soleil. Quant à ceux dont je ne me soucie pas, je ne me soucie pas davantage des malices ou des bêtises qu’ils peuvent me faire ou se faire à eux-mêmes. Ils passeront comme passe la pluie. La chose éternelle, c’est le sentiment du beau dans un bon cœur. Tu as l’un et l’autre, sacredié ! tu n’as pas le droit de n’être pas heureux. Peut-être eût-il fallu dans ta vie l’emboîtement du sentiment féminin dont tu dis avoir fait fi. Je sais que le féminin ne vaut rien, mais peut-être pour être
– 1030 – heureux faut-il avoir été malheureux. Je l’ai été, moi, et j’en sais long ; mais j’oublie si bien !
Enfin, triste ou gai, je t’aime et je t’attends toujours, bien que tu ne parles jamais de venir nous voir et que tu en re-jettes l’occasion avec empressement ; on t’aime chez nous quand même, on n’est pas assez littéraire pour toi, chez nous, je le sais, mais on aime et ça emploie la vie.
Est-ce que Saint Antoine est fini, que tu parles d’un ou-vrage de grande envergure, ou si c’est le Saint Antoine qui va déployer ses ailes sur l’univers entier, il le peut, le sujet est immense.
Je t’embrasse ; dirai-je encore « mon vieux troubadour » quand tu es résolu à tourner au vieux bénédictin ? Alors moi je reste troubadour, il n’y a pas à dire.
G. SAND.
Je t’envoie deux romans pour ta collection de moi, tu n’es pas obligé de les lire en ce moment si tu es plongé dans le sérieux.
À GEORGE SAND
[Croisset, lundi soir 25 novembre 1872, 11 heures.]
Ceci est pour la chère maman :
– 1031 –
Le facteur, tantôt, à 5 h, m’a apporté vos deux volumes. Je vais commencer Nanon tout de suite. Car j’en suis fort cu-rieux.
Et ne vous inquiétez plus de votre troubadour (qui de-vient un sot animal, franchement). Mais j’espère me re-mettre. J’ai passé, plusieurs fois déjà, par des périodes sombres ; et j’en suis sorti. Tout s’use, l’ennui, comme le reste.
Je m’étais mal expliqué. Je n’ai pas dit que je méprisais « le sentiment féminin », mais que la femme, matériellement parlant, n’avait jamais été dans mes habitudes, ce qui est tout différent. J’ai aimé plus que personne – phrase pré-somptueuse qui signifie « tout comme un autre, et peut-être même plus que le premier venu ». Toutes les tendresses me sont connues. « Les orages du cœur » m’ont versé « leur pluie ». Et puis le hasard, la force des choses fait que la soli-tude s’est peu à peu agrandie autour de moi, et maintenant, je suis seul, absolument seul.
Je n’ai pas assez de rentes pour prendre une femme à moi, ni même pour vivre à Paris pendant six mois de l’année. Il m’est donc impossible de changer d’existence.
Comme j’envie votre fils ! Comme sa vie est douce, ré-gulière et saine !
Il est bien probable que j’attendrai votre arrivée à Paris pour m’y transporter.
Comment ! je ne vous avais pas dit que Saint Antoine était fini depuis le mois de juin dernier ? Ce que je rêve, pour
– 1032 – le moment, est une chose plus considérable. Et qui aura la prétention d’être comique. Ce serait trop [long] à vous expli-quer, avec la plume. Nous en causerons face à face.
Adieu, chère bon maître adorable. – À vous avec ses meilleures tendresses,
votre vieux
toujours H indigné comme saint Polycarpe.
Connaissez-vous, dans l’histoire universelle en y com-prenant celle des Botocudos, quelque chose de plus bête que la Droite de l’Assemblée nationale ? Ces MM. qui ne veulent pas du simple et vain mot République, qui trouvent Thiers « trop avancé » ! ô, profondeur ! problème ! rêverie !
À LÉONIE BRAINNE
Croisset, mardi [26 ? novembre 1872].
Non ! ma chère belle (et bonne), je ne vous en ai pas voulu le moins du monde, pour votre silence. Je vous savais très occupée. – Et, quand on a écrit toute la journée, un simple billet le soir est parfois une chose impossible. Voilà ce que ne comprennent pas les infects bourgeois contre les-quels je suis de plus en plus (si c’est possible) enragé.
– 1033 –
Cela m’a fait plaisir d’apprendre qu’on avait calé devant vous. Il faut toujours être raide, autant qu’en peut. – Et si on vous donne un soufflet, en rendre quatre. Ce n’est pas évan-gélique, mais c’est pratique.
« Le cher Petit » continue à n’être pas gai. Pourquoi ? Tous les amis disparus, la bêtise publique, la cinquantaine, la solitude et quelques soucis d’argent, voilà les causes, sans doute ? – Je lis des choses très dures, je regarde la pluie tomber et je fais la conversation avec mon chien, et puis le lendemain c’est la même chose, et le surlendemain encore la même chose. Bref, je deviens un sot animal, et je suis une bien « mauvaise connaissance », pauvre chère belle.
Je ne sais pas encore quand j’irai à Paris ? ce sera le mois prochain, sans doute ? Si Boullet m’appelait pour lire la Féerie, je me précipiterais vers Lutèce. Mais je n’ai, de ce cô-té-là, aucun espoir, je vous l’avoue.
Dimanche dernier nous avons fait chez R.-Duval un dî-ner qui, grâce à Lapierre, a été folâtre. J’ai trouvé le bon Li-zot bien officiel comme idées, et l’aimable général me paraît de moins en moins offensif. Quelle belle chose que les bonnes manières ! Dans le commerce ordinaire de la vie cela remplace tout.
Elles me forceront (les bonnes façons) de transmettre votre invitation à Laporte. J’en suis vexé, mais il faut en prendre son parti. Je m’exécuterai.
Et cessez de railler le pauvre festin que je vous ai offert ! Ah ! que n’ai-je des palais vénitiens pour vous y recevoir…
– 1034 –
Là-dessus, rêverie infinie se terminant, comme toujours, par un gémissement échappé de la poitrine de saint Polycarpe.
La seule idée gaie qui me soit venue, depuis votre dé-part, m’a été fournie par mon médecin Fortin. Mais c’est une anecdote tellement obscène que vous me traiteriez d’immonde porc si je vous l’écrivais. Il faudra vous conten-ter de l’ouïr. Elle donne espoir pour la régénération de la France.
Quand vous écrirez à Mme Pasca, envoyez-lui de ma part un tas de gentillesses,
Et pour vous, chère belle,
Tout vôtre
GVE.
Comme vous m’avez serré le cœur cet été, quand je vous voyais si inquiète de votre fils. – Et j’éprouve mainte-nant comme un soulagement physique à vous savoir affran-chie de toute angoisse.
Encore un baiser, et des meilleurs.
– 1035 –
À GEORGE SAND
[Croisset,] mardi soir, 11 heures [26 novembre 1872].
Chère maître,
Voilà une nuit et un jour que je passe avec vous. J’avais fini Nanon à 4 h du matin. Et Francia à 3 h de l’après-midi. Tout cela me danse encore dans la tête. Je vais tâcher de re-cueillir mes idées, pour vous parler de ces deux excellents livres. Ils m’ont fait du bien. – Merci donc, chère bon maître. Oui, ç’a été comme une large bouffée d’air ; et après avoir été attendri je me sens ranimé.
Dans Nanon j’ai d’abord été charmé par le style, par mille choses simples et fortes qui sont comprises dans la trame de l’œuvre et qui la constituent, telles que celle-ci : « Comme la somme me parut énorme, la bête me sembla belle », etc. Et puis je n’ai plus fait attention à rien, j’ai été empoigné, comme le plus vulgaire des lecteurs (je ne crois pas cependant que le vulgaire puisse admirer autant que moi). Bref c’est au Mouton que l’enchantement a commencé. Quelle merveille que les cent premières pages ! La vie des moines, les premières relations d’Émilien et de Nanon, la peur que causent les Brigands. Et l’incarcération du P. Fructueux, qui pouvait être poncive et qui ne l’est nulle-ment. Quelle page que la page 113 ! Et comme c’était diffi-cile de rester dans la mesure !
« À partir de ce jour-là, je sentis du bonheur dans tout et comme une joie d’être au monde » !…….
– 1036 –
J’aime bien votre avocat Cortejoux avec sa colère mon-tée, puis la façon dont il reçoit Nanon. Mais ce qui me paraît tout bonnement sublime : c’est la saoulerie de Dumont quand il s’agit de délivrer Émilien. Je ne connais rien de plus pathé-tique et de plus grand. – J’en avais le cœur serré et j’ai crié deux ou trois fois malgré moi : « Nom de Dieu, comme c’est beau ! »
La Roche aux Fades est une idylle exquise. On voudrait partager la vie de ces trois braves gens.
Je trouve que l’intérêt baisse un peu quand Nanon se met en tête de devenir riche ? Elle devient trop forte, trop in-telligente ?
Je n’aime pas non plus l’épisode des voleurs. – La ren-trée d’Émilien avec son bras amputé m’a re-ému, et j’ai ver-sé un pleur sur la dernière page, au portrait de la Marquise de Franqueville, vieille.
Je vous soumets les doutes suivants. Émilien me semble bien fort en philosophie politique ? À cette époque-là y avait[-il] des gens voyant d’aussi haut que lui ? Même objec-tion pour le Prieur, que je trouve d’ailleurs charmant, au mi-lieu du livre surtout ; mais comme tout cela est bien amené, enchaîné, entraînant, charmant ! Quel être vous faites !!! quelle puissance !
Je vous donne sur les deux joues deux bécots de nour-rice et je passe à Francia !
Autre style, mais non moins bon. Et d’abord j’admire énormément votre Dodore. Voilà la première fois qu’on fait
– 1037 – un gamin de Paris vrai. Il n’est ni trop généreux, ni trop cra-pule, ni trop vaudevilliste. – Le dialogue avec sa sœur quand il consent à ce qu’elle devienne une femme entretenue est un joli tour de force. – Votre Mme de Thièvre avec son ca-chemire qu’elle fait jouer sur ses grasses épaules, est-elle as-sez Restauration !
Et l’oncle qui veut souffler au neveu sa grisette ! Et An-toine, le bon gros ferblantier si poli au théâtre ! Le Russe est un simple, un homme Naturel, ce qui n’est pas facile à faire.
Quand j’ai vu Francia lui enfoncer son poignard dans le cœur, j’ai d’abord froncé le sourcil, craignant que ce ne fût une vengeance classique, qui dénaturât le charmant carac-tère de cette bonne fille ? Mais pas du tout ! je me trompais. Cet assassinat inconscient complète votre héroïne.
Ce qui me frappe dans ce livre-là c’est qu’il est très spiri-tuel et très juste. On est en plein dans l’époque.
Je vous remercie du fond du cœur pour cette double lec-ture. Elle m’a détendu. Tout n’est donc pas mort ! il y a en-core du Beau et du Bon dans le monde. Vous m’édifiez et vous m’émerveillez ! voilà.
Deux livres comme ceux-là me semblent des événe-ments plus importants que le mariage civil de Rochefort ! par exemple. Mais je vais me remettre à rugir contre mon époque, ce qui devient souverainement idiot. J’aime mieux songer à vous, et vous dire que je vous chéris et vous em-brasse.
Votre vieux
– 1038 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 27 novembre [18]72.
Maurice est tout heureux et très fier de la lettre que tu lui as écrite, il n’y a personne qui puisse lui faire autant de plaisir et dont l’encouragement compte plus pour lui. Je t’en remercie aussi, moi, car je pense comme lui.
Comment, tu as fini Saint Antoine ? Eh bien, faut-il s’occuper de l’éditeur, puisque tu ne t’en occupes pas ? Tu ne peux pas garder cela en portefeuille. Tu ne veux pas de Lévy, mais il y en a d’autres. Dis un mot et j’agirai comme pour moi.
Tu me promets d’être guéri plus tard. Mais en attendant, tu ne veux rien faire pour te secouer. Viens donc me lire Saint Antoine et nous parlerons de la publication. Qu’est-ce que c’est que de venir de Croisset ici pour un homme ? Si tu ne veux pas venir quand nous sommes en gaieté et en fête, viens pendant qu’il fait doux et que je suis seule.
Toute la famille t’embrasse.
Ton vieux troubadour
G. SAND.
– 1039 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 29 novembre [18]72.
Tu me gâtes. Je n’osais pas t’envoyer ces romans qui étaient sous bande à ton adresse depuis huit jours. Je crai-gnais de te déranger d’un courant d’idées et de t’ennuyer. Tu as tout lâché pour lire Maurice d’abord et puis moi. Nous au-rions des remords, si nous n’étions pas des égoïstes, bien contents d’avoir un lecteur qui en vaut dix mille. Cela fait grand bien, car Maurice et moi, nous travaillons dans le dé-sert, ne sachant jamais que l’un par l’autre si c’est réussi ou gâché, échangeant nos critiques, et n’ayant pas de rapports avec les jugeurs patentés. Michel ne nous dit jamais qu’au bout d’un an ou deux si ça s’est vendu. Quant à Buloz, quand c’est à lui que nous avons affaire, il nous déclare invariable-ment que c’est mauvais ou médiocre. Il n’y a que Charles-Edmond qui nous encourage en demandant de la copie. Nous écrivons sans préoccupation du public ; ce n’est peut-être pas mauvais, mais chez nous il y a excès. Aussi un en-couragement de toi nous rend le courage, qui ne nous quitte pas, mais qui est souvent un courage triste, tandis que tu nous le fais brillant et gai, et sain à respirer.
J’ai donc bien fait de ne pas jeter Nanon au feu, comme j’étais prête à le faire quand Charles-Edmond est venu me dire que c’était très bien et qu’il le voulait pour son journal.
Je te remercie donc et je te rends tes bons baisers, pour Francia surtout, que Buloz n’a inséré qu’en rechignant et faute de mieux. Tu vois que je ne suis pas gâtée. Mais je ne me fâche jamais de tout ça et je n’en parle pas. C’est comme cela et c’est tout simple. Du moment que la littérature est
– 1040 – une marchandise, le vendeur qui l’exploite n’apprécie que le client qui achète, et si le client déprécie l’objet, le vendeur déclare à l’auteur que sa marchandise ne plaît pas. La répu-blique des lettres n’est qu’une foire où on vend des livres. Ne pas faire de concession à l’éditeur est notre seule vertu, gar-dons-la et vivons en paix, même avec lui quand il rechigne, et reconnaissons aussi que ce n’est pas lui le coupable. Il au-rait du goût si le public en avait.
Voilà mon sac vidé et n’en parlons que pour aviser à Saint Antoine, tout en nous disant que les éditeurs seront bêtes. Lévy ne l’est pourtant pas, mais tu t’es fâché avec lui. Je voudrais parler de tout cela avec toi. Veux-tu venir ? ou remettre à mon voyage à Paris ? Mais quand irai-je ? je ne sais pas. Je crains un peu les bronchites l’hiver, et ne me dé-place que quand il le faut absolument, par devoir d’État.
Je ne crois pas qu’on joue Mademoiselle La Quintinie. Les censeurs ont déclaré que c’était un chef-d’œuvre de la plus haute et de la plus saine moralité , mais qu’ils ne pou-vaient pas prendre sur eux d’en autoriser la représentation. Il faut que cela aille plus haut, c’est-à-dire au ministre, qui ren-verra au général Ladmirault. C’est à mourir de rire. Mais je ne consens pas à tout cela, et j’aime mieux qu’on se tienne tranquille jusqu’à nouvel ordre. Si le nouvel ordre est la mo-narchie cléricale, nous en verrons bien d’autres. Pour mon compte, ça m’est égal qu’on m’empêche, mais pour l’avenir de notre génération ?
– 1041 –
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] samedi [30 novembre 1872].
Ce que je deviens, Princesse ! Rien de bon.
L’isolement qui se fait autour de moi, le découragement littéraire, le dégoût que m’inspirent mes contemporains, les nerfs qui se tendent trop, la cinquantaine sonnée et les in-quiétudes d’avenir, voilà mon bilan. Je ne suis pas gai, voilà tout ce que je peux dire.
J’avais l’intention d’aller, au commencement de dé-cembre, passer quelques jours à Paris, puis de revenir ici. Mais ce serait trop triste de rentrer seul dans cette maison. J’aime mieux attendre encore six semaines, pour ne revenir ici qu’au mois de mai. – Je ne me console pas de la mort de mon pauvre Théo ! Lui et Bouilhet partis, je ne vois plus pour qui écrire. – Je sens que je suis un Fossile, un individu qui n’a plus de raison d’être dans le monde, maintenant. Mais parlons de vous, Princesse, c’est meilleur.
Vous me paraissez toujours sereine et vaillante ; ne changez pas. La mélancolie est le plus abominable des vices pour soi, et pour les autres.
Votre installation de la rue de Berri avance-t-elle ? En êtes-vous contente ?
Tourgueneff, après m’avoir fait attendre sa visite de se-maine en semaine pendant deux mois, m’a déclaré qu’il ne viendrait pas parce qu’il est dans son lit, cloué par la goutte. Il a voulu aller à Saumur, au baptême de sa petite-fille et « a
– 1042 – hurlé de douleur » pendant deux jours. Le pauvre garçon me paraît être, d’après ses lettres, dans un état lamentable.
Mme Sand est à Nohant. Elle m’a envoyé la semaine der-nière deux livres d’elle, Nanon et Francia, que j’ai lus avec plaisir. Elle fait tout ce qu’elle peut pour me remonter le mo-ral, et m’invite beaucoup à aller chez elle. – Mais je suis, pour le moment, un trop sot et triste animal. Ce serait de la cruauté que d’infliger ma compagnie à ceux que j’aime.
J’ai reçu de Judith Catulle-Mendès une très gentille lettre. Elle me paraît bien triste.
On m’a dit que sa mère (Ernesta Grisi) était dans une misère abjecte, ce que je crois vrai.
Avez-vous chez vous à Saint-Gratien les nouveaux époux ? Le spectacle du bonheur des autres est quelquefois bien doux, d’autres fois bien amer, c’est selon.
Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis vôtre.
À GEORGE SAND
[Croisset, 4 décembre 1872.]
mercredi 3
Chère maître,
– 1043 –
Je relève une phrase dans votre dernière lettre. C’est à propos de Lévy qui ne vous dit jamais rien de vos œuvres et de Buloz qui les débine avec suavité. « L’éditeur aurait du goût si le public en avait. » Oui, si le Public le forçait à en avoir, mais c’est demander l’impossible. Seulement nous pouvons exiger que l’éditeur soit poli, et que pour mieux nous exploiter, il ne nous mente pas en face, impunément. Ils ont des idées littéraires, croyez-le bien, ainsi que MM. les directeurs de théâtre. Les uns et les autres prétendent s’y connaître . Et leur esthétique se mêlant à leur mercantilisme, ça fait un joli résultat !
Pourquoi Lévy, qui a gagné, et qui tous les jours encore gagne beaucoup d’argent avec vous et avec le père Dumas (je ne prends en exemple que ces deux-là), les dénigre-t-il tant qu’il peut ? Votre dernier livre est toujours inférieur au précédent ! que je sois pendu si ce n’est pas vrai ! Il admire bien plus Ponsard et Octave Feuillet ! Lévy est académique. Je lui ai fait gagner plus d’argent que Cuvillier-Fleury, n’est-ce pas ? Eh bien, faites un parallèle entre nous deux, et vous verrez comme vous serez reçue. Vous n’ignorez pas qu’il a refusé ma copie ; il n’a pas voulu vendre de Dernières chan-sons plus de 1 200 exemplaires. Et les 800 qui restent sont dans le grenier à foin de ma nièce, rue de Clichy ! C’est très étroit de ma part, j’en conviens. Mais j’avoue que ce procédé m’a simplement enragé. Il me semble que ma Prose pouvait être plus respectée par un homme à qui j’ai fait gagner quelques sous. – Les éditeurs n’ont jamais à faire qu’à des enfants. Ils en abusent. Voilà tout le mystère.
Comme je ne veux plus re-parler audit Michel, c’est mon neveu Commanville qui va me remplacer pour liquider ma position. Je vais lui payer l’impression de Dernières chan-
– 1044 – sons, 1 500 fr. environ, et puis, je me débarrasserai de toute relation [avec] lui.
Pourquoi publier (par l’abominable temps qui court) ? Est-ce pour gagner de l’argent ? quelle dérision ! Comme si l’argent était la récompense du travail ! et pouvait l’être ! Ce-la sera, quand on aura détruit la Spéculation. D’ici là, non ! Et puis, comment mesurer le Travail, comment estimer l’Effort ? Reste donc la Valeur commerciale de l’œuvre. Il faudrait pour cela supprimer tout intermédiaire entre le Pro-ducteur et l’acheteur. – Et quand même cette question en soi est insoluble. Car j’écris (je parle d’un auteur qui se respecte) non pour le lecteur d’aujourd’hui mais pour tous les lecteurs qui pourront se présenter, tant que la langue vivra. Ma mar-chandise ne peut donc être consommée maintenant, car elle n’est pas faite exclusivement pour mes contemporains. Mon service reste donc indéfini, et par conséquent im-payable.
Pourquoi donc publier ? Est-ce pour être compris, ap-plaudi ? Mais vous-même, vous, grand George Sand, vous avouez votre solitude.
Y a-t-il maintenant, je ne dis pas de l’admiration ou de la sympathie, mais l’apparence d’un peu d’attention pour les œuvres d’art ? Quel est le critique qui lise le livre dont il ait à rendre compte ?
Dans dix ans, on ne saura peut-être plus faire une paire de souliers. – Tant on devient effroyablement stupide ! Tout cela est pour vous dire que jusqu’à des temps meilleurs (auxquels je ne crois pas) je garde Saint Antoine dans un bas d’armoire. Si je le fais paraître, j’aime mieux que ce soit en même temps qu’un autre livre tout différent. J’en travaille
– 1045 – un, maintenant, qui pourra lui faire pendant. Conclusion : le plus sage est de se tenir tranquille.
Pourquoi Duquesnel ne va-t-il pas trouver le général Ladmirault, Jules Simon, Thiers ? Il me semble que cette démarche le regarde. Quelle belle chose que la Censure ! Rassurons-nous : elle existera toujours ! parce qu’elle a tou-jours existé. Notre ami Alex. Dumas fils, pour faire un agréable paradoxe, n’a-t-il pas vanté ses bienfaits, dans la préface de La Dame aux camélias ?
Et vous voulez que je ne sois pas triste ! J’imagine que nous re-verrons prochainement des choses abominables grâce à l’entêtement inepte de la Droite. Les bons Nor-mands, qui sont les gens les plus conservateurs du monde, inclinent vers la Gauche, très fortement !
Si l’on consultait maintenant la bourgeoisie, elle ferait le père Thiers roi de France. Thiers ôté, elle se jetterait dans les bras de Gambetta. – Et j’ai peur qu’elle ne s’y jette bien-tôt ?
Je me console en songeant que jeudi prochain j’aurai 51 ans !
Si vous ne devez pas venir à Paris au mois de février, j’irai vous voir à la fin de janvier, avant de rentrer au parc Monceau. Je me le promets.
La Princesse m’a écrit pour me demander si vous étiez à Nohant. Elle veut vous écrire.
– 1046 –
Ma nièce Caroline à qui je viens de faire lire Nanon, en est ravie. Ce qui l’a frappée, c’est « la jeunesse » du livre. Le jugement me paraît vrai. C’est un bouquin. Ainsi que Francia qui, bien que plus simple, est peut-être encore plus réussi, plus irréprochable comme œuvre.
J’ai lu, cette semaine, L’Illustre Docteur Mathéus d’Erckmann-Chatrian. Est-ce assez pignouf ! voilà deux co-cos qui ont l’âme dégoûtamment plébéienne.
Adieu, chère bon maître.
Votre vieux Troubadour
vous embrasse.
Je pense toujours à Théo. Je ne me console pas de cette perte.
À EDMA ROGER DES GENETTES
Mercredi soir [4 décembre 1872].
Un mot seulement, chère Madame. Il y a bien des choses changées dans mon programme. – Rassurez-moi.
Faut-il absolument que vous vous en retourniez à Ville-nauxe le 20 décembre ? pourquoi (ma question est bien in-discrète) ne restez-vous pas à Paris une bonne partie de l’hiver ?
– 1047 –
Y reviendrez-vous au printemps, avant le mois de mai ?
Je suis sûr que la campagne ne vous vaut rien. – Je parle sincèrement : la solitude exaspère les nerfs.
Un mot de réponse, n’est-ce pas, et en vous baisant les deux mains, je suis tout à vous.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 8 décembre [18]72.
Eh bien, alors, si tu es dans l’idéal de la chose, si tu as un livre d’avenir dans la pensée, si tu accomplis une tâche de confiance et de conviction, plus de colère et plus de tris-tesse. Soyons logiques. Je suis arrivée, moi, à un état philo-sophique d’une sérénité très satisfaisante et je n’ai rien sur-fait en te disant que toutes les misères qu’on peut me faire, ou toute l’indifférence qu’on peut me témoigner ne me tou-chent réellement plus et ne m’empêchent pas, non seule-ment d’être heureuse en dehors de la littérature, mais encore d’être littéraire avec plaisir et de travailler avec joie. Tu as été content de mes deux romans ? Je suis payée. Je crois qu’ils sont bien, et le silence qui a envahi ma vie (il faut dire que je l’ai cherché) est plein d’une bonne voix qui me parle et me suffit. Je n’ai pas monté aussi haut que toi dans mon ambition. Tu veux écrire pour tous les temps. Moi je crois que dans cinquante ans je serai parfaitement oubliée et peut-être durement méconnue. C’est la loi des choses qui ne sont pas de premier ordre et je ne me suis jamais crue de premier ordre. Mon idée a été plutôt d’agir sur mes contemporains,
– 1048 – ne fût-ce que sur quelques-uns, et de leur faire partager mon idéal de douceur et de poésie J’ai atteint ce but jusqu’à un certain point, j’ai fait du moins pour cela tout mon possible, je le fais encore et ma récompense est d’en approcher tou-jours un peu plus.
Voilà pour moi ; mais, pour toi, le but est plus vaste, je le vois bien, et le succès plus lointain. Alors, tu devrais te mettre plus d’accord avec toi-même en étant encore plus calme et plus content que moi. Tes colères d’un moment sont bonnes. Elles sont le résultat d’un tempérament géné-reux et comme elles ne sont ni méchantes, ni haineuses, je les aime ! Mais ta tristesse, tes semaines de spleen, je ne les comprends pas et je te les reproche. J’ai cru, je crois encore à trop d’isolement, à trop de détachement des liens de la vie.
Tu as de puissantes raisons pour me répondre, si puis-santes qu’elles devraient te donner la victoire. Fouille-toi et réponds-moi, ne fut-ce que pour dissiper les craintes que j’ai souvent sur ton compte, je ne veux pas que tu te consumes. Tu as cinquante ans, mon fils aussi ou à peu près. Il est dans la force de l’âge, dans son meilleur développement, toi de même si tu ne chauffes pas trop le four aux idées. Pourquoi dis-tu souvent que tu voudrais être mort ? Tu ne crois donc pas à ton œuvre ? Tu te laisses donc influencer par ceci ou cela des choses présentes ? C’est possible, nous ne sommes pas des Dieux et quelque chose en nous, quelque chose de faible et d’inconséquent trouble parfois notre théodicée. Mais la victoire devient chaque jour plus facile quand on est sûr d’aimer la logique et la vérité. Elle arrive même à préve-nir, à vaincre d’avance les sujets d’humeur, de dépit ou de découragement.
– 1049 –
Tout cela me paraît facile quand il s’agit de la gouverne de nous-mêmes : les sujets de grande tristesse sont ailleurs, dans le spectacle de l’histoire qui se déroule autour de nous. Cette lutte éternelle de la barbarie contre la civilisation est d’une grande amertume pour ceux qui ont dépouillé l’élément barbare et qui se trouvent en avant de leur époque. Mais dans cette grande douleur, dans ces secrètes colères, il y a un grand stimulant qui justement nous relève en nous inspirant le besoin de réagir. Sans cela, je confesse que, pour mon compte, j’abandonnerais tout.
J’ai eu assez de compliments dans ma vie, du temps où l’on s’occupait de littérature. Je les ai toujours redoutés quand ils me venaient des inconnus, ils me faisaient trop douter de moi. De l’argent, j’en ai gagné de quoi me faire riche. Si je ne le suis pas, c’est que je n’ai pas tenu à l’être, j’ai assez de ce que Lévy fait pour moi (Lévy qui vaut mieux que tu ne dis). Ce que j’aimerais, ce serait de me livrer abso-lument à la botanique, ce serait pour moi le paradis sur la terre. Mais il ne faut pas, cela ne servirait qu’à moi, et si le chagrin est bon à quelque chose, c’est à nous défendre de l’égoïsme. Donc, il ne faut pas maudire ni mépriser la vie. Il ne faut pas l’user volontairement. Tu es épris de la justice, commence par être juste envers toi-même, tu te dois de te conserver et de te développer.
Écoute-moi ; je t’aime tendrement, je pense à toi tous les jours et à tout propos, en travaillant je pense à toi. J’ai conquis certains biens intellectuels que tu mérites mieux que moi et dont tu dois faire un plus long usage. Pense aussi que mon esprit est souvent près du tien et qu’il te veut une longue vie et une inspiration féconde en jouissances vraies.
– 1050 –
Tu promets de venir, c’est joie et fête pour mon cœur et dans la famille.
Ton vieux troubadour.
Il faut me raconter toute l’inconduite de Michel. S’il a eu des torts, je tâcherai qu’il les répare.
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 48, rue de Douai.
Mercredi 11 déc[embre] [18]72.
Eh bien ! Voilà la mi-décembre qui arrive – et pas de Flaubert. Malheureusement je ne suis pas comme Mahomet, je ne puis aller à la montagne ; je ne puis pas aller du tout, car voici quinze jours que je ne quitte pas la chambre, et Dieu sait combien cela durera encore ! – Ma goutte est pour le moins aussi obstinée que l’Assemblée de Versailles, et je crois qu’elle durera encore quand l’autre se sera déjà – ou aura été – dissoute. – Voyons, un bon petit effort, et venez à Paris. – Écrivez-moi en tout cas si vous avez l’intention de le faire et quand ? – Personne ne vient, c’est désolant. Mme Sand reste assez à Nohant. Mais je ne désespère pas et vous dis au revoir. En attendant, je vous embrasse.
Votre
Iv. TOURGUENEFF.
– 1051 –
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Croisset,] jeudi 12 décembre [1872].
J’avais envoyé, avant-hier, Émile à Rouen pour te prier de venir. Il m’a dit que « tu avais vu Lévy » ? je suis curieux de connaître le résultat de la visite.
Je te dirai pourquoi je n’ai pas été à Paris. Mon voyage est remis au milieu de janvier. – Mais je peux payer l’enfant de Jacob dès maintenant. Mme Sand veut qu’il me fasse des excuses pour nous réconcilier. – Vas-y voir !
À l’enterrement du père Pouchet, Desbois m’a dit que Gally avait découvert un second terrain près la gare d’Amiens. – Quel en est le prix ?
Fais-moi le plaisir d’aller chez Caudron et de lui dire que je voudrais lui parler.
Je t’attends samedi ou lundi.
À toi, mon bon.
GVE.
– 1052 –
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset,] jeudi 12 décembre [1872].
(Anniversaire de ma naissance ! c’est-à-dire que votre ami prend ses 51 ans ! Espérons que je n’en ai pas encore autant à avaler !)
Non ! je ne suis pas libre. – Pas si libre que vous le croyez. Maintenant du moins. Il faut remettre l’entrevue dont je me faisais d’avance une joie, à un peu plus tard.
Répondez-moi bien franchement si vous pouvez me rece-voir à Villenauxe chez vous, au printemps ? cela vous gêne-t-il ? y voyez-vous un inconvénient quelconque ? Faudrait-il apporter Saint Antoine ? êtes-vous sûre d’avance que vos nerfs n’en souffriront pas ? c’est un lourd morceau, je vous en préviens.
Le général m’a dit que la moindre émotion vous faisait beaucoup de mal. – Plaignez un homme qui est fortement embêté par les Affaires ! et ne doutez pas de votre
GVE.
À GEORGE SAND
[Croisset,] 12 décembre [1872].
Chère bon maître,
– 1053 –
Ne vous inquiétez pas de Lévy ! et n’en parlons plus. Il n’est pas digne d’occuper notre pensée une minute ; il m’a profondément blessé dans un endroit sensible : le souvenir de mon pauvre Bouilhet. Cela est irréparable. Je ne suis pas chrétien, et l’hypocrisie du pardon m’est impossible. – Je n’ai qu’à ne plus le fréquenter. Voilà tout. Je désire même ne le jamais revoir. Amen.
Et ne prenez pas au sérieux les exagérations de mon ire. N’allez pas croire que je compte « sur la Postérité pour me venger de l’indifférence de mes contemporains ». J’ai voulu dire seulement ceci : quand on ne s’adresse pas à la Foule, il est juste que la Foule ne vous paye pas. – C’est de l’Économie Politique. Or je maintiens qu’une œuvre d’art (digne de ce nom et faite avec conscience) est inappréciable, n’a pas de valeur commerciale, ne peut pas se payer. Con-clusion : si l’artiste n’a pas de rentes, il doit crever de faim ! ce qui est charmant.
Et on parle de l’indépendance des lettres ! On trouve que l’Écrivain, parce qu’il ne reçoit plus de pension des Grands, est bien plus libre, bien plus noble. Toute sa no-blesse sociale maintenant consiste à être l’égal d’un Épicier. Quel progrès ! Quant à moi, vous me dites : « Soyons lo-giques », mais c’est là le difficile.
Je ne suis pas sûr du tout d’écrire de bonnes choses, ni que le livre que je rêve maintenant puisse être bien fait. – Ce qui ne m’empêche pas de l’entreprendre. Je crois que l’idée en est originale, rien de plus. Et puis comme j’espère cracher là-dedans le fiel qui m’étouffe, c’est-à-dire émettre quelques vérités, j’espère par ce moyen me purger et être ensuite plus
– 1054 –
Olympien. – Qualité qui me manque absolument. Ah ! comme je voudrais m’admirer !
J’entre aujourd’hui dans ma 52e année, et je tiens à vous embrasser aujourd’hui. C’est ce que je fais tendrement, puisque vous m’aimez si bien.
Votre vieux troubadour.
Encore un deuil. J’ai conduit l’enterrement du père Pou-chet, lundi dernier. Je soutenais son fils Georges qui sanglo-tait à se briser les côtes.
La vie de ce bonhomme a été très belle, et je l’ai pleuré.
Je ne sors plus des enterrements ! c’est à en devenir croque-morts !
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset, 12 décembre 1872.]
Mon cher ami,
J’avais d’abord projeté d’aller passer à Paris une quin-zaine au commencement de ce mois, puis de revenir ici jusqu’à la fin de janvier. Mais à présent les trimbalages en chemin de fer me sont odieux, et pour m’épargner ces allées et venues, j’ai préféré en finir tout de suite avec mes Af-faires !!! – et avancer l’époque de ma saison d’hiver. – Donc
– 1055 – vous ne [me] verrez pas avant le 15 janvier. – Quand je vous aurai embrassé, j’irai voir Mme Sand, qui m’a l’air de ne pas vouloir venir à Paris cet hiver, puisqu’on ne jouera pas sa pièce. – La censure l’a interdite. Je trouve cela gigantesque ! – Ah ! nous allons bien ! Mais où s’arrêtera le débordement de la Stupidité publique ?…
Pauvre cher ami, comme ça m’embête de vous savoir toujours souffrant ! Vous m’avez l’air de vous ennuyer assez congruement ? Ma société, pour le quart d’heure, ne serait pas bien récréative ! Je tourne au Funèbre.
J’ai bien envie de causer avec vous longuement ! – Et surtout de vous parler du Bouquin que je médite. Il va me demander des lectures considérables. Mais quand j’aurai ex-pectoré mon fiel, je serai peut-être plus tranquille ?
Le Nouvelliste de Rouen a reproduit votre Roi Lear de la Steppe, au commencement de novembre. C’était une galan-terie du rédacteur en chef qui savait que vous deviez venir, à ce moment-là, chez moi.
Dans six semaines environ, on se verra donc, enfin !
Tibissimi.
12 décembre, anniversaire de ma naissance. Votre ami prend 51 ans. – Et ne souhaite pas voir ce nombre doublé, contrairement aux vœux qui sont toujours formulés dans les chansons hyménéo-pochardes qu’on chante aux repas de noces :
– 1056 –
Puissions-nous dans cent ans
Répéter tous gaiement
Aimez Aimée }ter
Aimez Aimée
Aimée est le nom de la jeune personne dont on trouve que l’auteur (qui est un des membres de la compagnie) « a très bien profité ». – Charmant ! charmant !
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] vendredi soir [13 décembre 1872].
Mon cher Ami,
J’ai changé mon programme. Je pars de Croisset pour Paris (où je resterai jusqu’au printemps) dimanche soir.
Venez donc chercher votre fils Julio dimanche, à 11 heures, nous déjeunerions ensemble.
Si par hasard vous deviez vous en aller « vers la capi-tale » lundi, j’attendrais jusqu’à lundi pour faire la route en votre compagnie.
Tout à vous.
– 1057 –
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset,] dimanche soir [29 décembre 1872].
Rien de neuf dans ma vie, mon cher vieux. Je la passe uniformément au milieu de mes livres et dans la compagnie de mon chien. J’avale des pages imprimées et je prends des notes pour un bouquin où je tâcherai de vomir ma bile sur mes contemporains. Mais ce dégueulage me demandera plu-sieurs années.
Les temps ne sont point propices à la littérature. Aussi n’ai-je aucune hâte de publier. D’ailleurs, c’est trop cher pour mes moyens. Dernières chansons, de mon pauvre Bouil-het, va me coûter d’ici à la fin de cette présente année la lé-gère somme de 2 000 francs, si ce n’est 2 500 ! Lévy est gi-gantesque de rapacité et de mauvaise foi. Je te donnerai sur tout cela des détails édifiants.
Tu me verras vers le 30 janvier, peut-être avant. J’irai passer une semaine à Nohant chez Mme Sand, puis je resterai à Paris jusqu’au mois de mai.
Que dis-tu de l’histoire de Robin ! n’est-ce pas énorme ? Toi non plus, mon bonhomme, tu ne seras pas du jury, ni moi non plus, ce dont je me fous profondément.
Tout cela nous prépare encore de beaux jours ! Les libé-raux voteront avec les rouges, et nous entrerons (pour long-temps cette fois) dans l’horrible. Il faudra en remercier la Droite de l’Assemblée. Amen !
J’ai pris 51 ans le 12 de ce mois ; c’est une consolation.
– 1058 –
Que 1873 te soit léger.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] dimanche soir [29 décembre 1872].
Que devenez-vous ? Il m’ennuie de n’avoir pas de vos nouvelles, Princesse ! Êtes-vous revenue à Paris ?
Donnez-moi, je vous prie, le numéro de votre nouvelle maison dans la rue de Berri.
Quant à moi, je continue à n’être pas d’une gaieté folle. – Cependant je travaille beaucoup, et le temps s’écoule, ce qui est le principal. C’est peut-être un signe de décadence, mais la politique m’inquiète de plus en plus. La droite s’y prend si bien que beaucoup de bourgeois fort modérés, aux prochaines élections, voteront avec les Rouges. – Alors nous entrerons dans l’Horrible, et ce sera pour longtemps !
En fait d’horreurs, on a assassiné un enfant et une jeune fille, dans mon village, la nuit, à un quart de lieue de chez moi. Croiriez-vous, Princesse, que les maîtres de pension de Rouen ont conduit en promenade « leurs jeunes élèves » sur le théâtre du crime, pour voir la flaque de sang. Voilà à quel point de bêtise nous en sommes.
Bêtise d’un autre genre, et que vous savez peut-être : la pièce de Mme Sand est arrêtée depuis deux mois par la cen-sure du général Ladmirault ! L’auteur se refuse, bien enten-
– 1059 – du, à faire des démarches auprès des grands (!) pour qu’on lève cette interdiction.
J’ai eu, indirectement, de vos nouvelles par quelqu’un qui vous a vue au mariage de Mlle Vimercati. – On m’a dit qu’elle était rayonnante.
Que devient de Goncourt ?
J’espère vous voir, enfin, un peu après le Jour de l’An.
Que 1874 vous soit léger ! Princesse. Cette année-là, comme les précédentes, je serai, soyez-en sûre, entièrement vôtre.
À JEANNE DE LOYNES
[Paris,] jeudi soir, 6 heures [1872 ?].
Tourgueneff demeure rue de Douai, 50.
Écrivez-lui. Il m’a d’ailleurs promis de venir mardi.
D’ici là, je compte vous faire une petite visite samedi.
Donc à bientôt, chère belle amie.
Votre
***
– 1060 –
À JEANNE DE LOYNES
[Paris, hiver 1872-1873 ?]
Ma chère belle amie,
Un petit billet, je vous prie, pour me dire comment vous allez ! J’ai l’air de vous oublier. Il n’en est rien. Mais je suis accablé par mes lectures, et dérangé de mon travail le plus sottement du monde. Tous les jours je veux vous aller voir – et à l’heure où vous êtes chez vous, je me trouve empêché.