Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
Donnez-moi des nouvelles de Du Camp si vous en avez. – On m’a dit que Mme Husson était devenue folle, puis, qu’elle était morte : est-ce vrai ?
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Je me souviens que mon maître de natation (un Prus-sien aussi, celui-là) me criait toujours : « La bouche hors de l’eau, schwere Noth ! Aussi longtemps qu’on a la bouche hors de l’eau, on est un homme ! »
Vous êtes resté un homme tout ce temps-ci, parce que vous avez pu travailler : maintenant, ce sera plus facile.
Remerciez Mme Flaubert et votre nièce de leur bon sou-venir. – Quant à vous, je vous embrasse, et au revoir au mois d’août !
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mercredi soir [14 juin 1871].
Je ne m’amuse pas extraordinairement, ma chère Caro. – Et même, pour dire la vérité, je m’embête considérable-ment. Mon voyage à Paris m’a dévissé, et le travail ne va pas. Je n’ai pas de cœur à l’ouvrage. L’état mental de Paris, bien plus que ses ruines, m’a rempli d’une mélancolie noire.
J’ai eu, cependant, aujourd’hui, la compagnie de la mère Lebret qui a déjeuné et dîné avec nous ! dîné à 6 heures juste, si bien que j’ai faim maintenant ! – Ah ! la vie n’est pas tous les jours drôle !
Je te prie de me faire deux commissions :
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1° Vois, sur le boulevard Montmartre, 18, si le sieur Sui-reau, lampiste, existe encore, et demande-lui si je peux lui envoyer mes deux carcels éreintés par MM. les Prussiens, nos sauveurs.
2 °Fais-moi le plaisir de te transporter chez Benjamin Duprat, libraire, rue du Cloître-Saint-Benoît, 7, près le Col-lège de France, et demande-lui Le Lotus de la Bonne Loi, tra-duit, je crois, par Foucaux. Ce doit être un in-4° ? Si c’était trop cher, c’est-à-dire si ça dépassait 20 francs, je m’en pri-verais. Sinon, achète-le, et envoie-le moi par le chemin de fer. Je crois que le plus sûr est de l’adresser à Pilon ?
Je ne peux pas me débrouiller avec mes dieux de l’Inde ! J’aurais besoin, pour mon travail, d’être à Paris, afin de con-sulter un tas de livres, et de causer avec des savants spé-ciaux ! Monsieur est agacé !
Dis-moi ce que tu as fait relativement aux comptes de ta grand-mère : 1° As-tu additionné toutes les notes à payer ? En as-tu payé quelques-unes ? Je ne sais pas ce que je dois faire. 2° Quels sont les gages de ses deux bonnes ?
Ta grand-mère a été hier à Rouen, ce qui l’a un peu fati-guée. Cependant, elle ne va pas mal, et me semble moins triste qu’il y a quinze jours.
Sais-tu qu’Édouard Lebarbier ne peut pas rendre compte de l’argent des souscriptions patriotiques. Il a été obligé de vendre ses meubles, et il va probablement avoir un procès.
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On a enterré ce matin Mme Heuzey, la femme du conseil-ler. J’aurais peut-être dû aller à son enterrement ? Mais je suis gorgé d’enterrements ! Donc, j’ai gardé le logis.
Raoul-Duval est venu déjeuner à Croisset lundi. Je l’ai trouvé très calme et très raisonnable, chose rare. Hier, j’ai eu la visite de Georges Pouchet qui n’a nullement été arrêté, comme on l’avait dit. – Demain nous aurons à dîner ta déli-cieuse tante Achille. Voilà, ma chérie, toutes les nouvelles.
Je pense à toi, et je te regrette.
Ton vieux
oncle qui
t’embrasse.
***
Les prévisions de ton mari étaient justes quant au sieur Dumas : « Il vise à la députation !!! »
***
L’idée seule de mes contemporains me fatigue !
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant, 14 juin 1871.]
Tu as envie et besoin de me voir et tu ne viens pas ! Ce n’est pas bien, car moi aussi, et nous tous ici, nous soupirons
– 563 – après toi. Nous nous sommes quittés si gais, il y a 18 mois, et tant de choses atroces ont passé entre nous ! Se revoir, quand on y a survécu, serait la consolation due. Moi, je ne peux pas bouger, je n’ai pas le sou, et il faut que je travaille comme un nègre. Et puis, je n’ai pas vu un seul Prussien, et je voudrais garder mes yeux vierges de cette souillure. Ah ! mon ami, quelles années nous passons là ! C’est à n’en pas revenir, car l’espérance s’en va avec le reste.
Quel sera le contrecoup de cette infâme Commune ? Isidore, ou Henri V, ou le règne des incendiaires ramené par l’anarchie ? Moi qui ai tant de patience avec mon espèce et qui ai si longtemps vu en beau, je ne vois plus que ténèbres. Je jugeais les autres par moi-même. J’avais gagné beaucoup sur mon propre caractère, j’avais éteint les ébullitions inu-tiles et dangereuses, j’avais semé sur mes volcans de l’herbe et des fleurs qui venaient bien, et je me figurais que tout le monde peut s’éclairer, se corriger ou se contenir, que les an-nées passées sur moi et sur mes semblables ne pouvaient pas être perdues pour la raison et l’expérience. Et voilà que je m’éveille d’un rêve pour trouver une génération partagée entre le crétinisme et le delirium tremens. Tout est possible à présent !
C’est pourtant mal de désespérer. Je ferai un grand ef-fort, et peut-être me retrouverai-je équitable et patiente. Mais, à présent, je ne peux pas. Je suis aussi troublée que toi, et je n’ose ni parler, ni penser, ni écrire, tant je crains d’aviver les plaies béantes de toutes les âmes.
J’ai bien reçu ton autre lettre, et j’attendais le courage d’y répondre ; je ne voudrais faire que du bien à ceux que j’aime, à toi surtout qui sens si vivement. Je ne vaux rien en
– 564 – ce moment. J’ai une indignation qui me dévore et un dégoût qui m’assassine.
Je t’aime, voilà tout ce que je sais. Mes enfants t’en di-sent autant. Embrasse pour moi ta bonne petite mère.
G. SAND.
À EDMA ROGER DES GENETTES
Croisset, 17 juin [1871].
J’ai été bien marri, chère Madame, de ne pas vous ren-contrer chez vous la semaine dernière. J’avais cru que vous et M. Roger viendriez voir les ruines. Elles sont jolies, c’est coquet ! Mais il y a quelque chose de bien plus lamentable : c’est l’esprit des Parisiens. Tout le monde m’a semblé fou ; je n’exagère nullement. Il faut nous résigner à vivre entre le crétinisme et la démence furieuse. Charmant horizon ! On va recommencer à faire les mêmes sottises, à retourner dans le même cercle, à débagouler les mêmes inepties.
J’étais à Versailles le jour de l’abrogation des lois d’exil et j’ai vu beaucoup de monde. Le plus infâme des partis est celui de Badinguet ; de cela j’en suis sûr. Il me semble que le père Thiers se purifie. Celui-là, au moins, ne parle pas de principes, ne blague pas. Mais dans quinze jours ce sera un « rouge », comme Cavaignac. À propos de militaires, j’ai été bien content de l’éloge que Changarnier a fait de monsieur votre frère. Quand vous lui écrirez, voudrez-vous me rappe-
– 565 – ler à son souvenir ? J’ai une grande envie de lui serrer la main.
Que dites-vous de mon ami Maury, qui tout le temps de la Commune a maintenu le drapeau tricolore sur les Ar-chives ? Ce qui ne l’empêchait pas de continuer ses petits Mémoires « sur les Étrusques ». Il y a ainsi quelques philo-sophes. Je ne suis pas du nombre.
Croiriez-vous que beaucoup de « gens raisonnables » excusent les Prussiens, admirent les Prussiens, veulent se faire Prussiens, sans voir que l’incendie de Paris est le cin-quième acte de la tragédie et que toutes ces horreurs sont imitées de la Prusse et fort probablement suscitées par elle ? Du reste, un fait si considérable comporte en soi bien des éléments. Il y a de tout dans cette grande horreur. Il y a de l’envie, de l’hystérie, de l’iconoclaste et du Bismarck.
Depuis que j’en ai repu mes yeux j’ai bien du mal à tra-vailler. Donnez-moi de vos nouvelles, initiez-moi un peu à vos projets. Mais peut-on faire des projets ?
La Muse a passé trois jours dans la cave de Sainte-Beuve ! Il me semble que cette ligne-là va vous faire rêver.
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, samedi, 3 heures [17 juin 1871].
Mon pauvre Loulou,
– 566 –
Je suis attendri par le mal que tu t’es donné pour moi ! Le récit de ton excursion dans le logis de Mlle Duprat m’a fait rire. Comme Le Lotus de la Bonne Loi est trop cher, je m’en prive ! Mais j’écris à Renan (rue Vaneau, 29) de me le prêter. Envoie-le chercher chez son concierge mardi prochain. – Emballe-le proprement, de manière qu’il ne soit pas gâté, et expédie-le à Pilon. C’est, je crois, le plus sage.
J’expédierai à Suireau mes deux carcels. Ne t’en in-quiète plus. Merci encore pour cette seconde commission.
J’ai fait faire tantôt à ta grand-mère un tour de terrasse. Elle est décidément mieux qu’il y a quinze jours.
Je t’attends toujours vers le commencement de juillet. – Amitiés à Ernest. Je t’embrasse bien fort.
Ton vieux Gve.
À ERNEST RENAN
Croisset près Rouen, samedi 17 juin [1871].
Mon cher Ami,
J’ai refusé inconsidérément votre Lotus de la Bonne Loi, croyant que le Lalitavistara me suffirait. Il n’en est rien.
– 567 –
Donc, je vous prie de me le prêter. Pouvez-vous le des-cendre (dûment enveloppé) dans la loge de votre concierge, où ma nièce l’enverra prendre mardi prochain.
Je suis fort à sec quant aux renseignements sur les Dieux de la Perse et sur les Dieux de l’Inde. Connaissez-vous ou plutôt avez-vous quelque chose de précis (et de plastique) qui puisse me servir ?
J’espère au mois de juillet vous voir un peu plus lon-guement.
Merci d’avance, et tout à vous.
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset près Rouen, samedi 17 juin [1871].
C’est convenu, mon cher ami. Fort impatiemment, je vous attends ici, du 15 au 20 août. L’époque me convient. Du reste, toutes les époques me conviennent, pourvu que je vous voie.
Vous devez me trouver bien inepte avec ma haine contre la Prusse ? Je lui en veux surtout de cela : de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle. Mais qu’y faire ? Croyez-vous qu’à une autre époque des lettrés, des docteurs, se soient conduits comme des sauvages ?
– 568 –
J’ai passé, dans Paris, toute la semaine dernière. Il y a quelque chose de plus lamentable que ses ruines, c’est l’état mental de ses habitants. On navigue entre le crétinisme et la folie furieuse. Je n’exagère nullement.
Ah ! que je voudrais ne plus songer à la France, ni à mes contemporains, ni à l’humanité ! Tout cela me soulève le cœur de dégoût. Je suis triste jusque dans les moelles ; et depuis que j’ai revu Paris, j’ai grand mal à travailler.
Adieu, ou mieux à bientôt. En attendant ce plaisir-là, je vous embrasse.
Oui, Mme Husson est folle ! (monomanie du suicide). Je ne l’ai pas vue, mais j’ai vu Du Camp, qui m’a paru, lui aussi, avoir « le coco fêlé ». Gardez pour vous cette confidence, bien entendu.
Il y a dix-huit mois, la démence de la France m’est ap-parue clairement par deux symptômes : 1° le succès de La Lanterne ; 2° le succès de Troppmann.
Il y a de l’hystérie dans l’incendie de Paris. Sans comp-ter les autres éléments que je crois connaître.
– 569 –
À FRÉDÉRIC BAUDRY
[Croisset,] nuit de samedi [24 juin 1871].
Ô Bodhisattva ! Ô fils de famille ! Ô Bouddha accompli !
Comme une vieille cigogne, j’ai l’esprit triste et abattu, comme un vieil éléphant tombé dans un bourbier, je suis sans force.
Ma méditation est si véhémente que des sueurs sortent et coulent de mes aisselles.
J’aurais besoin, ô fils de famille, de la quatrième des plantes médicinales qui procure le bien-être dans quelque si-tuation que l’on soit.
J’ai lu le Lalitavistara, ô Bodhisattva, j’ai lu Le Lotus de la Bonne Loi, ô fils de famille !
Mais je passerais d’innombrables aubaines de myriades de Kotis de Kalpas.
Sans comprendre, sacré nom de Dieu, en quoi consiste Bouddha.
Je cherche sur moi si je n’ai pas les trente-deux qualités de l’imbécile.
Bref j’enverrai à la fin de la semaine prochaine chercher chez vous le Barthélemy-Saint-Hilaire.
– 570 –
Merci de la légende du cerf, mais ce qui me manque sur-tout, c’est la théologie du bouddhisme, la doctrine même de Bouddha.
Vous me verrez probablement vers la fin de juillet ou le commencement d’août.
Si vous rencontrez Renan, remerciez-le bien pour moi de son bouquin.
Il me semble que la politique s’apaise. Ah ! si l’on pou-vait s’habituer à vivre sans « principes », sans dogmes, quel progrès !
Voici deux lignes du Lotus de la Loi qui me rendent fou ! Il s’agit d’une maison hantée par les démons « saisissant des chiens par les pieds, ils les renversent à terre sur le dos, et leur serrant le gosier en grondant, ils se plaisent à les suffo-quer » ! Quelle image ! comme ça se voit ! Est-ce que ça ne vous donne envie d’en faire autant ?
Adieu, vieux Richi. Ô la loi ! à l’Assemblée. Ton disciple.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de samedi [24 juin 1871].
Rien de neuf, ma chère Caro ! Ta bonne-maman ne va pas mal, n’est pas trop triste. – Moi, je suis toujours dans le bouddhisme et je te remercie à ce propos, d’avoir été cher-
– 571 – cher Le Lotus de la Bonne Loi chez l’infâme Renan, auteur de l’incendie de Paris, selon Mme Stroehlin (sic).
Il est probable que dans quelques jours, vers la fin de la semaine, je te prierai d’aller me chercher un autre livre chez le père Baudry, qui est en train de déménager. Son nouveau logis est rue Bonaparte, 76. Mais le livre en question ne sera trouvable qu’à la fin de la semaine. Ainsi, ne te dérange pas encore.
Quand tu passeras devant Suireau, demande-lui si mes lampes sont prêtes, et donne-lui mon adresse, afin qu’il me les envoie par le chemin de fer.
Dis à Ernest que nous n’avons plus d’argent. Maman écrira demain à M. Desprès, car nous sommes fort à sec. – Mais j’ai peur qu’il ne tarde dans l’envoi des monacos, si toutefois il en a à nous envoyer.
Ta grand-mère a écrit hier à Flavie, pour l’inviter ainsi que Mme Vasse à venir ici, dès qu’elles quitteront Saint-Servan. Insiste pour qu’elles acceptent. Je serais bien aise d’avoir, pendant quelque temps, leur aimable compagnie. Tu sais que j’aime beaucoup Flavie. Je la trouve une « belle âme ».
Incline-toi devant ma perspicacité ! N’avais-je pas dit que Crépet viendrait te faire des visites – intéressées ? – Quel être ! quelle pauvre cervelle ! En voilà un qui ne suit pas la ligne droite. Qu’est-ce que Mme Villemard ? Ce serait bien comique si tu le mariais !
– 572 –
Les colleurs auront fini, lundi, de coller les papiers que tu as choisis. Et qui sont gentils. (Pouvait-il en être autre-ment ?)
Ma lettre manque complètement de transitions. – Et ne sent pas l’auteur. Donc, sans chercher aucune tournure fi-nale, ma belle dame et chère Caro, je t’embrasse sur tes deux bonnes joues.
Ton vieux ganachon.
J’ai écrit deux lettres à mes députés de Versailles pour savoir quand est-ce qu’ils viendront me faire une visite ? Pas de réponse !
La non-visite de Mme Laurent ne m’étonne nullement. La psychologie de la chose est bien simple. Elle se résume par ce petit mot, qui occupe une certaine place dans les relations particulières et qui est pour les trois quarts dans les Révolu-tions politiques :
l’Envie !
Si tu avais un logement de 1 200 francs, elle viendrait chez toi avec grand plaisir ! C’est comme ça.
« Vous êtes dur, dit Candide.
— C’est que j’ai vécu ! », dit Martin.
– 573 –
À ERNEST FEYDEAU
Croisset, jeudi [29 juin 1871].
Cher Vieux,
Où suis-je ? À Croisset. Ce que je fais ? J’écris mon Saint Antoine et, présentement, ayant besoin de connaître à fond les dieux de l’Inde, je lis Le Lotus de la Bonne Loi.
Il y a quinze jours, j’ai passé une semaine à Paris et j’y ai « visité les ruines » ; mais les ruines ne sont rien auprès de la fantastique bêtise des Parisiens. Elle est si inconcevable qu’on est tenté d’admirer la Commune. Non, la démence, la stupidité, le gâtisme, l’abjection mentale du peuple le plus spi-rituel de l’univers dépasse tous les rêves.
Ce qui m’a le plus épaté, en ma qualité de rural, c’est que, pour les bons Parisiens, la Prusse n’existe pas. Ils excu-sent messieurs les Prussiens, admirent les Prussiens, veulent devenir Prussiens. On a beau leur dire : « Mais nous autres provinciaux, nous avons subi tout cela. Ce qui vous révolte tant est une suite de l’invasion et une imitation de la guerre allemande : mort des otages, vols et incendies ; voilà huit mois que nous en jouissions. » Non, ça n’y fait rien. Roche-fort est plus important que Bismarck, et la perte du Palais de la Légion d’honneur plus considérable que celle de deux provinces.
Jamais, mon cher vieux, je n’ai eu des hommes un si co-lossal dégoût. Je voudrais noyer l’humanité sous mon vo-missement.
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Je n’ai vu à Paris que deux hommes ayant gardé leur raison : deux, pas plus : 1° Renan et 2° Maury, qui a mainte-nu le drapeau tricolore sur les Archives pendant tout le temps de la Commune. Je ne parle pas de d’Osmoy, qui tourne au héros. Non content d’avoir été capitaine de francs-tireurs, il a, depuis qu’il est député, pris du service dans l’armée active et s’est conduit de telle façon que Thiers a demandé à faire sa connaissance. D’après un rapport du mi-nistre de la Guerre, il haranguait les soldats dans la tranchée et faisait le coup de feu avec eux.
Je n’ai pas pu voir Théo. On m’a dit qu’il était très vieil-li, mais que son moral était bon. Le sieur Saint-Victor est en-tré au Moniteur de Dalloz.
Alexandre Dumas émaille les journaux de ses réflexions philosophiques.
La situation me paraît très bien résumée par un des membres de l’ambassade chinoise présente à Versailles : « Vous vous étonnez de tout ça. Mais je vous trouve drôles ! C’est l’ordre ! C’est la règle ! Ce qui vous étonne est juste-ment ce qui se passe chez nous. » Voilà comment le monde est fait. Le contraire est l’exception.
Je n’ai aucune haine contre les communeux, pour la rai-son que je ne hais pas les chiens enragés. Mais ce qui me reste sur le cœur, c’est l’invasion des docteurs ès lettres, cassant des glaces à coups de pistolet et volant des pen-dules ; voilà du neuf dans l’histoire ! J’ai gardé contre ces messieurs une rancune si profonde que jamais tu ne me ver-ras dans la compagnie d’un Allemand quel qu’il soit, et je t’en
– 575 – veux un peu d’être maintenant dans leur infâme pays. Pour-quoi cela ? Quand reviens-tu ?
Les armées de Napoléon 1er ont commis des horreurs, sans doute. Mais ce qui les composait, c’était la partie infé-rieure du peuple français, tandis que, dans l’armée de Guil-laume, c’est tout le peuple allemand qui est le coupable.
Adieu, pauvre cher vieux. Je t’embrasse très fort ainsi que les tiens.
À CLAUDIUS POPELIN
[Croisset, 29 ? juin 1871.]
Vous m’aviez promis de m’écrire, mon cher ami, et j’attends toujours votre lettre.
J’en ai reçu une de la P[rince]sse m’annonçant son re-tour à Saint-Gratien et où elle disait qu’elle me donnerait très prochainement de plus amples nouvelles. Je les « es-père ».
Comment lui écrire ? sous quelle adresse ?
Tout à vous, mon cher vieux.
Croisset, jeudi.
– 576 –
Comment la chose s’est-elle passée ? Quelles conditions lui a-t-on fait ? Quels sont ses projets, etc ! etc.
À ALBERT GLATIGNY
Croisset, 30 juin [1871].
Mon cher Ami,
D’Osmoy a pour domicile Évreux, Versailles, et divers endroits dans Paris. La meilleure chance pour que votre vo-lume lui parvienne est de l’adresser à Évreux, ou à la Chambre des députés.
Je ne vous ai pas remercié de vos rimes non folles mais exquises, et qui m’ont extrêmement amusé ! Vous aimez l’art, vous ! et vous lui restez fidèle. C’est pour cela que je vous aime
Et suis
Votre
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À LA BARONNE LEPIC
[Croisset, juillet 1871 ?]
[…] Vous aller voir, chère et belle dame ? sans doute, mais quand ? à quelle heure ? Je n’aurais qu’à ne pas vous trouver, ce serait un désespoir. « Le matin », dites-vous. Mais le déplacement de mon énorme individu aux environs de l’aurore est une tâche herculéenne au-dessus de mes forces. Comment pouvez-vous me faire la proposition de « travailler » à Rabodanges ! J’y aurais des motifs d’agitation antipathiques au silence du Cabinet.
Conclusion : vous seriez bien aimable de me venir faire une petite visite. – Car moi, on me trouve ! […]
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche, 6 heures et demie [2 juillet 1871].
Mon Loulou,
Ta grand-mère a été désappointée, ce matin, de n’avoir pas de lettres de toi. Je ne sais pas ce que j’en ferai demain si nous n’en recevons pas. Elle s’imaginait que tu étais très malade, « morte », j’ai entendu, à travers ma cloison, le dia-logue avec Julie !
Après quoi, elle s’est imaginée que tu devais venir au-jourd’hui à Rouen pour la location de ta maison. – Et elle a envoyé Émile à Rouen, tout exprès.
– 578 –
Les gens qui se sont présentés pour ce loyer n’en veu-lent plus – ou n’offrent que 1 200 francs ? (Il y a division d’opinion entre le mari et la femme), l’histoire n’est pas claire. Ta concierge, la mère Sauvé prétend que les loyers baissent beaucoup. Je ne comprends pas pourquoi elle n’écrit pas directement à Ernest. – Ou pourquoi ceux qui ont envie de son logement ne lui écrivent pas.
Nous avons eu tout à l’heure une lettre de Flavie qui nous dit qu’elle viendra, mais sans nous préciser d’époque.
Et toi, chérie, quand te revoit-on ? Tu ne m’as pas l’air d’aller très bien ? Les rhumatismes et les migraines s’apaiseraient peut-être dans le pauvre vieux Croisset ?
N’oublie pas d’envoyer chercher le livre chez Baudry, et de m’expédier (si tu dois tarder à revenir) ledit bouquin.
J’ai été aujourd’hui voter à Bapeaume et « je tombe sur les bottes » naturellement, d’autant plus que je suis très fati-gué depuis quelques jours. J’ai la poitrine oppressée. – Ça vient d’être depuis trop longtemps courbé sur ma table. – Et puis aussi, d’être obligé de parler hors de ma voix à ta grand-mère pendant l’heure des repas.
Demain j’irai dîner à l’Hôtel-Dieu, où je dois faire la connaissance du maire de Rouen !!! Mon ami R[aoul]-Duval pourrait très bien ne pas être élu ? Il a fait une profession de foi, peu noble, selon moi.
Tu as dû recevoir deux billets pour la Chambre. Mes deux députés commencent à m’embêter avec leurs retards infinis !…
– 579 –
Adieu, ma pauvre chérie. Je t’embrasse bien fort.
VIEUX.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset, 4 juillet 1871.]
Les arrangements me conviennent, mon Loulou ! Ainsi, nous t’attendons le 15 au plus tard. – Je compte m’absenter de Croisset du 20 juillet au 15 août, car à cette époque j’attends Tourgueneff qui doit venir du 15 au 20 août.
(Dans tout cela je ne vois pas que je puisse me trouver avec cette bonne Flavie. Arrange-toi donc pour qu’elle vienne à Croisset vers la fin d’août. Quant à venir tout de suite, je crois que cela lui est impossible, puisqu’elle se ren-dra à Verneuil très prochainement.)
Donc vers la fin de la semaine prochaine au plus tard, on pourra bécoter sa pauvre nièce, ce qui fera bien plaisir à son vieux ganachon.
Mardi 4 juillet.
– 580 –
Ta lettre de dimanche a eu vingt-quatre heures de retard par suite de l’ivrognerie du facteur de Croisset.
MADAME FLAUBERT À SA PETITE-FILLE CAROLINE
Croisset, le 4 juillet [1871].
Je vais donc bientôt revoir ma chère fille. J’en ai bien envie et même besoin, et, comme je veux être le mieux pos-sible pour ton arrivée, je me suis mise à un nouveau régime très fortifiant. Je désire avoir une petite presse à viande, on [n’]en trouve point à Rouen ; aies la complaisance de m’en apporter une comme celle qui m’a servi pour t’élever, et qui m’a si bien réussi à faire de toi une grande et belle femme. Je ne demande qu’un peu de force pour me soutenir sur mes jambes.
Si tu veux encore de moi quand tu m’auras vue, mon en-fant, je serai bien heureuse. N’oublie pas ma petite presse. Adieu, mes amitiés à Ernest.
Un souvenir à la charmante Sarah.
Ta vieille.
Cne FLAUBERT.
– 581 –
À EDMOND DE GONCOURT
[Croisset,] mardi 4 j[uillet 1871].
Mon cher ami,
Votre parapluie, ou plutôt votre parapluie emprunté, a été déposé par moi chez mon concierge, qui m’a promis d’en avoir grand soin. Pourquoi n’avez-vous pas été le chercher ?
Je n’écris pas à la P[rince]sse parce que je ne sais pas quelle adresse il faut mettre sur ma lettre.
J’espère vous voir, au commencement d’août, mais il faudra, mon cher vieux, que vous veniez passer quelque temps dans ma cabane, cet automne. – Promesse que vous deviez tenir l’an dernier.
Vous seriez bien gentil de me donner de vos nouvelles un peu longuement.
Je vous embrasse.
Votre
– 582 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de mercredi [5 juillet 1871].
J’enverrai demain Émile à Rouen chercher L’Histoire du bouddhisme de Saint-Hilaire, car d’après ta lettre de ce ma-tin, le livre doit être maintenant chez Pilon ?
Qu’as-tu donc, pauvre Caro ? qu’est-ce qu’une « chétive santé » comme ça ! Migraines, rhumatismes, purgations, c’est complet ! A-t-elle, au moins, servi à quelque chose, cette bouteille de Pullna ? Il me semble que l’air de Paris ne te vaut rien ?
Ta grand-mère (qui ne va pas mal, d’ailleurs ; elle est moins triste), voudrait savoir le jour exact de ton retour. Je lui répète que ce sera vers le milieu ou la fin de la semaine. Je ne me trompe pas, n’est-ce pas, pauvre Loulou ?
Ce matin, nous avons eu à déjeuner M. et Mme Lapierre. Je l’ai fortement blâmé sur les tendances de son journal. Quant à ma fameuse lettre, il n’en a pas été question. Et nous nous sommes séparés plus amis que jamais. C’est un bon enfant, mais « bien léger, bien léger ».
Que dis-tu du sieur d’Osmoy, que j’attends de semaine en semaine, et à qui j’ai adressé depuis un mois 5 lettres, sans en obtenir de réponse. Il me semble avoir corrompu son compagnon Bardoux. Car ledit Bardoux devient aussi inexact et étourdi que d’Osmoy. – C’est lui, Bardoux, qui m’a écrit, il y a quelques jours : « j’enverrai des billets à ta nièce » ?
– 583 –
Les acteurs de l’Odéon veulent diriger ce théâtre eux-mêmes ; et à cet effet, ils m’ont demandé une lettre de pro-tection auprès de d’Osmoy, qui est maintenant Président de la commission des théâtres ! Bonne chose pour Aïssé, et peut-être pour le reste !
Ce soir, à 5 heures, vue du profil de Censier se dirigeant vers la maison de M. Émile Barbet, pour aller, j’imagine, y emplir son petit bedon.
Je suis sûr qu’on a dit du mal de nous pendant le repas, les Barbet ne devant pas nous trouver des voisins aimables ? J’entends le dialogue – que tu devines, d’ailleurs, aussi bien que moi.
J’en ai, enfin, fini avec le Buddha ! Je lirai néanmoins le livre du père Baudry, par scrupule et pour vuider la question autant que possible. Actuellement, j’en suis aux religions de la Babylonie. Et saint Antoine regarde les étoiles, du haut de la tour de Bélus. – Après quoi, il descendra dans les jardins, où l’on pratiquait des choses unmentionable ! Peinture des dites choses. L’auteur appuie sur les détails.
Je m’aperçois chaque jour que les divins Prussiens m’ont dérobé différents objets. Je ne retrouve pas trois ou-vrages à gravures, assez importants. Ces bons messieurs font une tête abominable devant les 38 millions que la ville a trouvés pour l’emprunt, elle qui n’avait pas eu, cet hiver, 500 000 francs à leur donner. – Rouen est fort.
Et moi, je suis bien bavard ! C’est que je cause avec toi, chère fille, que j’aime et que j’embrasse.
– 584 –
Ton vieux
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de lundi [10 juillet 1871].
Mon Loulou,
Je suis tout joyeux de songer que, jeudi, je pourrai béco-ter ta bonne mine. – Mais ce ne sera pas pour longtemps, puisque tu dois re-partir de Croisset pour Dieppe ! dès sa-medi.
Ce sera peut-être ce jour-là que j’aurai enfin la visite de mes deux députés ? J’ai chargé R[aoul]-Duval de me donner de leurs nouvelles, et même de les ramener.
Je voudrais bien qu’Ernest, avant de rejoindre sa « déli-cieuse villa », s’arrêtât un peu dans la nôtre, pour parler au jardinier et pour apurer mes comptes !
Mme Bonenfant nous a écrit qu’elle lui avait envoyé de l’argent de Courtavent, et de l’argent de la ferme de l’Isle. Je voudrais bien que ta grand-mère, avant de partir pour Dieppe, payât environ 800 fr[ancs] (c’est ce qui lui reste de dettes) ; et quant à moi (qui n’ai reçu depuis le mois de jan-vier que 1 500 fr[ancs] de ta grand-mère), j’aurais besoin, dans une dizaine de jours, de 3 mille francs, car je voudrais aussi payer mes dettes, lors de mon prochain voyage à Paris. Préviens donc ton époux.
– 585 –
C’est sans doute pour t’imiter que j’ai eu mal aux dents, cette semaine. J’attends mon excursion dans la capitale pour faire une visite à M. Dalin. – Colignon m’a l’air d’avoir perdu la boule ? Ce dentiste devient une mâchoire.
J’en ai fini, Dieu merci, avec les dieux de l’Inde ! Mais ceux de la Perse ne sont pas commodes ! Et à ce propos, je passerai peut-être une partie du mois d’août à la Biblio-thèque impériale, uniquement pour creuser iceux. Telle sera ma villégiature ! Je compte m’en donner une autre, en allant chez « ma fameuse nièce ». Mais comment arranger cela avec Tourgueneff qui doit venir à Croisset du 15 au 20 août, et les dames Vasse qui doivent y venir… quand ?
Nous causerons de tout cela jeudi.
En attendant, un bon baiser de ton Vieux.
À LA PRINCESSE MATHILDE
Croisset, jeudi 13 [juillet 1871].
Dans le petit mot que vous m’avez envoyé, en arrivant à Saint-Gratien, vous me faisiez espérer une épître. Je l’attends toujours, Princesse.
Popelin m’a donné deux fois de vos nouvelles, mais j’aimerais mieux en avoir de vous-même. J’irai en chercher, dès que ma nièce aura emmené ma mère à Dieppe, c’est-à-dire dès que je serai libre.
– 586 –
N’oubliez pas de me dire sous quel nom, il faut vous écrire. – Sous le vôtre tout bonnement, n’est-ce pas ? Par-donnez-moi, pour cette fois, mon excès de prudence.
Le plaisir de vous retrouver chez vous doit adoucir l’amertume des Prussiens ? Car vous en avez, sans doute ? Nous autres, nous n’en sommes pas délivrés. C’est un bon-heur qu’on nous annonce toujours comme très prochain, et qui est remis de semaine en semaine, de jour en jour. J’en suis arrivé à l’exaspération. Tout ! Tout ! (même la Com-mune) plutôt que les casques à pointe ! Je n’ai jamais rien haï comme ces gens-là ! car rien ne m’a fait plus souffrir !
Il me semble qu’il y a maintenant calme plat sur l’océan politique ? La tempête ne peut toujours durer ! Et vous, à présent, vous êtes une simple citoyenne ? Mais pour nous, vous resterez toujours notre Princesse, notre chère Prin-cesse, dont je baise les deux mains dévotement.
Son fidèle.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset,] jeudi 13 juillet [1871].
Une fracture du péroné ! pauvre chère Madame ! Ce n’est pas grave. – Mais c’est embêtant et j’ai été tout attristé en lisant votre petite lettre si stoïque.
Vous êtes bien aimable de me dire que les miennes vous amènent un peu de distraction. – Que ne puis-je vous en-
– 587 – voyer des volumes ! Mais avec quoi les remplirais-je ? Ma vie est d’une monotonie !… et d’une tristesse !… Je me prive des épithètes lugubres.
Mon unique distraction est, deux fois par jour, de donner le bras à ma mère pour la traîner dans le jardin. Après quoi je remonte près de saint Antoine.
Il vous salue très humblement (puisque vous vous in-formez de lui) et ne demanderait pas mieux que de vous être présenté, quoique incomplet. – Ce brave homme, après avoir eu la boule dérangée par le spectacle des hérésies, vient d’écouter le Buddha et assiste maintenant aux prostitutions de Babylone. – Je lui en prépare de plus fortes ! Si rien de fâ-cheux ne me survient, j’espère avoir terminé, avant un an, cette vieille toquade.
« L’horizon politique » me semble, momentanément, calme ? Ah ! si l’on pouvait s’habituer à ce qui est, c’est-à-dire à vivre sans principe, sans blague, sans formule ! Voilà, je crois, la première fois en histoire que pareille chose se pré-sente. Est-ce le commencement du positivisme en politique ? Espérons-le.
Jouissez-vous toujours des Prussiens ? Nous autres, nous n’en sommes pas délivrés ! Comme je hais ces êtres-là !
Il me tarde de voir votre (notre) général : 1° pour le voir et 2° pour causer d’un tas de choses qu’il doit savoir mieux que personne. – Mais j’ai encore bien plus envie de voir sa sœur, et de lui baiser les mains, en l’assurant que je suis son
tout dévoué
– 588 –
Mes bonnes amitiés à M. Roger.
Est-ce que votre exil est éternel ? Quand reviendrez-vous dans le cher et abominable Paris ?
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] lundi soir 17 [juillet 1871], 6 heures.
Mon Loulou,
J’ai été désagréablement surpris hier de ne pas trouver Ernest dans le train de Dieppe, et encore plus étonné tout à l’heure de ne pas le trouver chez lui. Son portier vient même de lui renvoyer une dépêche.
Qu’y a-t-il donc à Dieppe ? Tu serais bien gentille de m’envoyer par le télégraphe un mot pour me rassurer.
Comment ta grand-mère endure-t-elle cette affreuse chaleur ? Embrasse-la bien pour moi.
Ton vieux
qui se fond et n’a pas
la force d’en écrire plus long. J’archi-tombe sur les Bottes !
– 589 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 23 juillet [1871].
Non, je ne suis pas malade, mon chéri vieux troubadour, en dépit du chagrin qui est le pain quotidien de la France. J’ai une santé de fer et une vieillesse exceptionnelle, bizarre même, puisque mes forces augmentent à l’âge où elles de-vraient diminuer. Le jour où j’ai résolument enterré la jeu-nesse, j’ai rajeuni de vingt ans. Tu me diras que l’écorce n’en subit pas moins l’outrage du temps. Ça ne me fait rien, le cœur de l’arbre est fort bon et la sève fonctionne comme dans les vieux pommiers de mon jardin qui fructifient d’autant mieux qu’ils sont plus racornis. Je te remercie d’avoir été ému de la maladie dont les journaux m’ont grati-fiée. Maurice t’en remercie aussi et t’embrasse. Il entremêle toujours ses études scientifiques, littéraires et agricoles, de belles apparitions de marionnettes. Il pense à toi chaque fois et dit qu’il voudrait t’avoir pour constater ses progrès, car il en fait toujours.
Où en sommes-nous, selon toi ? À Rouen vous n’avez plus de Prussiens sur le dos, c’est quelque chose, et on dirait que la république bourgeoise veut s’asseoir. Elle sera bête, tu l’as prédit, et je n’en doute pas. Mais après le règne inévi-table des épiciers, il faudra bien que la vie s’étende et re-parte de tous côtés. Les ordures de la Commune nous mon-trent des dangers qui n’étaient pas assez prévus et qui com-mandent une vie politique nouvelle à tout le monde : faire ses affaires soi-même et forcer le joli prolétaire créé par l’Empire à savoir ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. L’éducation n’apprend pas l’honnêteté et le désintéresse-ment, du jour au lendemain. Le vote est l’éducation immé-
– 590 – diate. Ils ont nommé des Raoul Rigault et compagnie. Ils sa-vent maintenant ce qu’en vaut l’aune. Qu’ils continuent et ils mourront de faim. Il n’y a pas autre chose à leur faire com-prendre à bref délai.
Travailles-tu ? Saint Antoine marche-t-il ? Dis-moi ce que tu fais à Paris, ce que tu vois, ce que tu penses. Moi je n’ai pas le courage d’y aller. Viens donc me voir avant de re-tourner à Croisset. Je m’ennuie de ne pas te voir. C’est une espèce de mort.
G. SAND.
À GEORGE SAND
[Paris,] 25 juillet [1871].
C’est encore un des bienfaits de la Presse ! je m’en dou-tais ! n’importe ! ces misérables du Figaro m’ont fait grand-peur. Il est indestructible, ce journal ! On a renversé l’Empire, conquis la France et brûlé Paris. Mais Magnard, La Fargue et Villemessant fleurissent de plus belle. Que la bê-tise soit éternelle, je le comprends. Mais que les mêmes brutes persistent à travers tout, voilà ce qui m’étonne.
Je trouve, cependant, Paris un peu moins affolé qu’au mois de juin. – À la surface du moins ? On commence à haïr la Prusse d’une façon naturelle, c’est-à-dire qu’on rentre dans la tradition française. On ne fait plus de phrases à la louange de ces civilisateurs. Quant à la Commune, on s’attend à la voir renaître plus tard et les « gens d’ordre » ne font absolu-
– 591 – ment rien pour en empêcher le retour. À des maux nouveaux on applique de vieux remèdes qui n’ont jamais guéri (ou prévenu) le moindre mal. Le rétablissement du cautionne-ment me paraît gigantesque d’ineptie. Un de mes amis a fait là-contre un bon discours. C’est le filleul de votre ami Michel de Bourges, Bardoux, maire de Clermont-Ferrand.
Je crois comme vous que la République bourgeoise peut s’établir. Son manque d’élévation est peut-être une garantie de solidité ? C’est la première fois que nous vivons sous un gouvernement qui n’a pas de principes. L’ère du Positivisme en politique va peut-être commencer ?
L’immense dégoût que me donnent mes contemporains me rejette sur le passé. – Et je travaille mon bon Saint An-toine, de toutes mes forces. – Je suis venu à Paris unique-ment pour lui. Car il m’est impossible de me procurer à Rouen les livres dont j’ai besoin actuellement, je suis perdu dans les religions de la Perse. Je tâche de me faire une idée nette du Dieu Hom, ce qui n’est pas facile. J’ai passé tout le mois de juin à étudier le bouddhisme, sur lequel j’avais déjà beaucoup de notes. Mais j’ai voulu épuiser la matière, autant que possible. Aussi ai-je fait un petit Buddha, que je crois aimable. – Comme j’ai envie de vous lire ce bouquin-là (le mien) ! Je ne vais pas à Nohant, parce que je n’ose plus maintenant m’éloigner de ma mère. Sa compagnie m’afflige et m’énerve, ma nièce Caroline se relaye avec moi pour sou-tenir ce cher et pénible fardeau. Dans une quinzaine je serai revenu à Croisset.
Du 15 au 20 août, j’y attends le bon Tourgueneff. – Vous seriez bien gentille de lui succéder, chère maître ? Je dis succéder. Car nous n’avons qu’une chambre de propre, de-
– 592 – puis le séjour des Prussiens. Voyons ! un bon mouvement ! venez au mois de septembre.
Avez-vous des nouvelles de l’Odéon ? Il m’est impos-sible d’obtenir du sieur De Chilly une réponse quelconque. J’ai été chez lui, plusieurs fois, et je lui ai écrit trois lettres ; pas un mot ! Ces gaillards-là vous ont des façons de grand seigneur qui sont charmantes ! Je ne sais pas s’il est encore directeur, ou si la direction est donnée à la société Berton-Laurent-Bernard ? Berton m’a écrit pour le (et les) recom-mander à d’Osmoy, député et président de la Commission dramatique. – Mais depuis lors, je n’entends parler de rien.
P.-S. Vous n’avez pas reçu de télégramme de moi parce que je m’y suis pris trop tard, le soir, et que le lendemain matin la nouvelle de votre maladie était démentie.
J’ai oublié de vous dire que la princesse Mathilde m’avait plusieurs fois demandé de vos nouvelles. Je l’ai vue vendredi, et elle s’est beaucoup informée de vous.
Adieu, chère Maître. Je vous embrasse très fort.
Votre vieux troubadour
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] mercredi soir [26 juillet ? 1871].
Chère Caro,
– 593 –
J’ai encore fait aujourd’hui une longue station chez M. Delestre, qui m’a brûlé et mastiqué deux dents, mais je crois que ce n’est pas fini, car, en ce moment même, je souffre comme un diable.
Je me suis occupé des affaires de Deslandes, et R[aoul]-Duval, grâce à moi, va contribuer probablement à le faire nommer directeur du Vaudeville. – Ce qui pourra servir aux amis.
Je ne t’ai pas dit que la Commission pour le monument de B[ouilhet] avait adopté mon idée de fontaine. – M. Nétien l’adopte, et il est probable qu’on choisira la place qui se trouve au bas de la rue Verte, en face le pharmacien.
Le Figaro m’a fait une belle peur en annonçant que la mère Sand était très malade. Il n’en est rien. Elle n’a pas du tout été malade. C’est encore une gentillesse des journaux.
Je vais enfin voir ce soir l’illustre d’Osmoy. Ce soir ou demain. – En tout cas, je verrai Bardoux, qui m’a donné ren-dez-vous à 9 h 1/2 en face Tortoni.
Il paraît qu’on ne découvre rien de grave contre Janvier. Et il est probable qu’on ne le mettra pas en jugement. J’en suis content pour sa pauvre mère.
Voilà toutes les nouvelles, mon pauvre bibi. Il pleut à torrents ! Et il fait froid. J’ai reçu ce matin une lettre de ta bonne-maman, embrasse-la bien pour moi.
– 594 –
Amitiés à Ernest.
Et à toi, pauvre loulou, deux bécots de ton
VIEUX.
À RAOUL-DUVAL
[Paris,] lundi, 3 heures [31 juillet 1871 ?].
Mon cher Ami,
Venez me prendre demain matin, avant neuf heures, pour que nous allions ensemble chez Raymond Deslandes. Mme Lepic a dû vous dire pourquoi. Il s’agit de recommander Deslandes auprès de M. Say, afin que la pièce de Mme Perrot soit jouée.
***
J’ai, quant à moi, plusieurs autres choses à vous dire.
1° Redemandez à Hetzel un manuscrit que je vous ai confié il y a 14 mois.
– 595 –
2° Puisque je ne puis obtenir aucune réponse ni révéla-tion de d’Osmoy, soyez assez bon pour dire à son acolyte Bardoux que j’ai absolument besoin de le voir, et que j’implore de lui un rendez-vous.
3° La Commission pour le monument de Bouilhet a adopté mon projet. – Vous qui êtes un des membres de cette commission, vous devriez bien demander à M. Nétien com-ment je dois m’y prendre pour lui faire officiellement ma proposition qui est celle-ci : j’offre à la ville de Rouen de lui élever une fontaine dans une de ses rues les plus populaires. Nous pouvons dépenser 12 mille francs. – Avec cette somme-là on peut faire quelque chose de bien, – d’autant plus que le sculpteur par nous choisi ne réclamera pas d’honoraires.
4° N’y aurait-il pas moyen, par Lizot, d’obtenir le marbre pour le buste ?
Mais nous recauserons de tout cela. Le plus pressé, c’est l’affaire du Vaudeville.
Si vous ne pouviez venir me prendre demain matin, donnez-moi rendez-vous pour le soir, dans un caboulot quelconque du boulevard. Nous trouverons Deslandes à son cercle entre 10 heures et minuit. – Mais demain matin vau-drait mieux.
Tout à vous, cher ami.
– 596 –
À MARIE RÉGNIER
[Croisset, fin juillet 1871 ?]
[Lettre inédite au sujet d’un manuscrit déposé chez Hetzel par Raoul-Duval.]
[…] ledit manuscrit a pour titre Brillante et solide… L’œuvre (un conte de fée) est selon moi une chose remar-quable et qui mérite la publication plus que bien d’autres […]
Je baise la main qui m’a écrit hier une lettre ravissante, puis, comme je suis gourmand, je prends l’autre ; je baiserais bien aussi les deux pieds et le reste, si on me permettait : « Tel est le caractère de celui, chère Madame, qui ose se dire tout à vous […] »
À AGÉNOR BARDOUX
[Paris,] mardi 1er août [1871].
Mon cher vieux,
Je t’attends pour dîner lundi prochain rue Murillo, 4, avec le sieur d’Osmoy, à 7 h 1/2.
***
– 597 –
J’ai écrit, ce matin, un mot à d’Osmoy. – Relativement aux affaires de l’Odéon, qui me paraissent grièves.
Que va devenir Aïssé, si Berton quitte l’Odéon ?
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] mardi 1er août [1871].
Ma chère Caro,
J’ai reçu, hier au soir, une lettre de toi si gentille qu’elle m’a attendri « presque presque » jusqu’aux larmes, si bien qu’il m’ennuie de toi et que j’ai fort envie de te revoir pour te bécoter.
Ton mari sortait de chez moi lorsque j’y suis rentré. – Tu me dis qu’il part de Paris aujourd’hui ou demain. Je n’ai donc chance de le revoir que la semaine prochaine ?
Aujourd’hui je vais à l’Arsenal voir le père Baudry et aux Archives chez Maury, toujours pour Saint Antoine, lequel at-tend ta visite, dans le mois de septembre, comme il est con-venu.
J’ai reçu, ce matin, la visite de l’acteur Berton. Les af-faires de l’Odéon sont fort embrouillées. Et je ne sais ce qui adviendra d’Aïssé. Ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne veux pas la faire jouer par des acteurs médiocres.
– 598 –
J’ai écrit à Émile de revenir dimanche, car lundi pro-chain j’aurai probablement à dîner d’Osmoy et Bardoux. – Je passerai la fin de la semaine chez la Princesse. – Ensuite je retournerai, peut-être, aux Bibliothèques ? En tout cas, il faut que je sois revenu à Croisset avant le 20, à cause de Tour-gueneff.
Amitiés à tes compagnes. Embrasse bien pour moi notre pauvre vieille.
Deux bons baisers sur ta gentille mine.
Ton vieux.
À IVAN TOURGUENEFF
[Paris,] rue Murillo, 4, parc Monceau.
1er août [1871].
Mon cher Ami,
Je vous rappelle votre promesse, c’est-à-dire que je compte sur vous à Croisset du 15 au 20 de ce mois. Vous se-riez bien aimable de me faire savoir quel jour je dois vous at-tendre. D’ici là, je vous embrasse très fortement. Votre
***
– 599 –
Que de choses j’ai à vous dire, mon cher ami ! Comme je serai content de vous voir ! Comme j’ai envie de vous lire la première moitié de Saint Antoine !
Arrangez-vous d’avance pour rester chez moi plusieurs jours.
AU MAIRE DE ROUEN
Paris, rue Murillo, 4, parc Monceau,
ou Croisset près Rouen.
2 août 1871.
Monsieur le Maire,
Lors de la mort de Louis Bouilhet, une souscription fut ouverte pour lui élever un monument.
La Commission nommée à cet effet, et dont je suis le Président, a pensé qu’un tombeau n’était pas la meilleure fa-çon d’honorer la mémoire de notre ami.
Elle vient donc, monsieur le Maire, proposer à la ville de Rouen de bâtir une petite fontaine, ornée du buste de Louis Bouilhet, dans une des rues ou sur une des places de Rouen. Nous pouvons disposer d’une somme d’environ douze mille francs.
Il va sans dire, monsieur le Maire, que le dessin du mo-nument serait soumis à votre approbation.
– 600 –
Je n’ai pas besoin d’insister sur la convenance de notre idée, étant sûr d’avance que vous en serez le défenseur.
Je vous prie, monsieur le Maire, d’agréer l’hommage de mon profond respect.
Nous ne pouvons faire faire le plan et le devis, avant de connaître l’emplacement que vous déciderez.
À AGÉNOR BARDOUX
[Paris,] jeudi [3 ? août 1871], rue Murillo, 4.
Mon cher Ami,
J’avais, hier matin, prié R. Duval de te faire savoir que je ne pouvais dîner avec toi. – Et j’ai été, sous la pluie, passer devant Tortoni, à cette fin de t’y rencontrer.
Jusqu’au 8 août, il m’est impossible de te donner un ren-dez-vous dans la journée. Mais le matin jusqu’à midi et le soir à partir de 10 heures ou 9 1/2 je suis libre.
À la fin de la semaine prochaine, nous pourrons dîner ensemble tranquillement. J’ai cent mille choses à te dire, à toi et à d’Osmoy.
Vous apprendrez avec plaisir que le Maire de Rouen a agréé ma proposition relative au monument de B[ouilhet].
– 601 –
Nous aurons, dans un quartier populeux, une jolie fontaine avec son buste, et qui portera son nom.
J’ai pour demain un rendez-vous avec Chilly, relative-ment à Aïssé.
À bientôt, donc, mes chers bons.
Je vous embrasse
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Paris,] jeudi soir [3 août 1871].
Me voilà non loin de vous, Princesse. – Et pas encore près de vous, cependant, car je suis empêtré dans des af-faires théâtrales fort compliquées. – D’autant plus que j’ai peu de temps à moi. Il faut que je m’en retourne bientôt à Croisset.
Je me propose d’aller vous voir dimanche. – Si je n’ai pas trop de rendez-vous samedi soir, je pousserais même l’audace jusqu’à vous demander l’hospitalité pour 24 heures ; cela me ferait une bonne soirée.
Seriez-vous assez bonne pour m’envoyer l’adresse de M. Benedetti, dont je viens de recevoir le volume ?
Je vous baise les deux mains très longuement en me mettant à vos pieds, ce qui est une jolie place
– 602 –
et suis, Princesse,
Votre.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] vendredi matin, 9 h[eures, 4 août 1871].
Mon Loulou,
Comment vas-tu ? Comment va notre pauvre vieille ? Quand arrivent chez toi les dames Vasse ? etc.
Aujourd’hui je vais retourner chez M. Delestre pour la 3e, et dernière fois, j’espère ! – C’est jusqu’à présent les seules visites que j’aie faites, car tout mon temps a été pris par les notes pour Saint Antoine. Cet après-midi, enfin, je vais aller à Saint-Gratien2. Je ne me suis pas encore occupé de l’Odéon, et il est même impossible de savoir qui est direc-teur de ce théâtre.
Mes soirées se passent très solitairement, et j’ajoute tris-tement. Car je songe à la manière différente dont je les pas-sais autrefois, quand j’avais près de moi mon pauvre petit Duplan ! Donc, je lis au bord de ma fenêtre, tout en regar-dant le parc Monceau, qui est charmant. Puis je me couche de très bonne heure. Hier j’étais non dans mon lit, mais sur mon lit dès 9 heures et demie.
– 603 –
Ernest a dîné avant-hier chez moi. Il m’avait paru, la veille, s’ennuyer tellement que je n’ai pas résisté à l’envie de l’inviter. Il pourra te dire qu’il ne m’a pas surpris au milieu d’« une partie de plaisir ». – Style Bonenfant !
Vous rappelez-vous un de vos premiers domestiques nommé Armand ? Il m’a rencontré hier et m’a demandé des nouvelles de M. et Mme Commanville. Voilà tout.
Comme je vais beaucoup à pied, je rencontre ainsi un tas de monde. La chaleur depuis deux jours est plus suppor-table et je sue un peu moins. – Mais quel débordement lundi et mardi !
Adieu, pauvre chérie. Embrasse bien notre vieille pour moi. Force-la à s’occuper un peu et, quand elle m’écrit, à m’écrire un peu plus longuement.
Deux bons bécots sur ta bonne mine.
À propos de ta mine, voici un mot qui a été dit sur elle, samedi dernier, par Mme Lapierre, au milieu de son dîner. On parlait des « jeunes dames » de Rouen, et quand ton tour est venu : « Celle-là est d’un genre différent. Charmante, etc., etc. »
Mme Lapierre : « Oh ! Mme Commanville, c’est un type ! »
(Sous-entendu : d’élégance, de distinction, d’instruction, etc., etc., etc.)
Ton vieux ganachon.
– 604 –
À IVAN TOURGUENEFF
Paris, rue Murillo, 4, parc Monceau
[entre le 5 et le 10 août 1871].
Mon cher Ami,
Je vous demande pardon de vous réitérer ma question, mais j’aurais besoin de savoir dès maintenant le moment où j’aurai le plaisir ou plutôt le bonheur de vous posséder dans ma cabane, parce que j’ai ici, à Paris, pas mal d’affaires à ré-gler et que je ne veux pas vous manquer : ce serait une trop grande déception.
Selon votre promesse, je vous attends à Croisset du 15 au 20 courant. Je voudrais que vous y fussiez déjà.
À bientôt donc, cher ami, et tout à vous.
Plutôt vers le 20 que vers le 15, n’est-ce pas ?
À AGÉNOR BARDOUX
[Paris, 6 août 1871.]
C’est une chose incroyable que jamais de la vie on ne puisse obtenir de vos seigneuries la moindre réponse !
– 605 –
Venez-vous, oui ou non, dîner chez moi, demain lundi ? Il me [serait] agréable de le savoir, afin de vous faire à dîner.
Ton
Dimanche matin, 10 heures
rue Murillo, 4.
À ERNEST FEYDEAU
Paris, 8 août [1871].
Mon cher Vieux,
Je suis bien en retard avec toi ! Mais j’ai eu beaucoup d’affaires et de courses. – Je cède enfin à mes remords et je t’écris. Voilà.
Que te dire ? La Bêtise française continue son petit bon-homme de chemin, les bons bourgeois ne vont plus voter et semblent par leur conduite vouloir faire revenir le gouver-nement paternel de la Commune. – Quant à une conspira-tion militaire, les uns affirment qu’elle est imminente, les autres en nient la possibilité. Pour moi, je n’y crois pas. On est, pour le moment, las de l’action. – Mais j’ai peur que dans 3 ou 4 ans un parti patriote ne pousse la France à une vengeance trop prompte. Alors MM. les Allemands nous prendront la Bourgogne et feront un petit royaume d’Austrasie ?
– 606 –
Quant à la Littérature, mon bon, Magnard et Gustave Lafargue fleurissent derechef. – Et on monte une féerie de M. Clairville ? On a renversé la colonne et brûlé Paris, mais Villemessant est indestructible et la Sottise éternelle.
Moi, mon bon vieux, comme si de rien n’était, je prends des notes pour mon Saint Antoine. – Que je suis bien décidé à ne pas publier quand il sera fini. – Ce qui fait que je tra-vaille en toute liberté d’esprit.
Jeudi prochain, pour me distraire, j’irai à Versailles voir travailler le conseil de guerre. – Ensuite, je passerai trois ou quatre jours à Saint-Gratien ; puis, je regagnerai ma cabane.
On va probablement retirer la subvention de l’Odéon, si bien que je ne sais pas quand Aïssé sera jouée, ni où elle sera jouée ?
Et toi, pauvre cher vieux, comment vas-tu ? À quoi t’occupes-tu ? Ton traitement t’a-t-il fait du bien ?
Donne-moi de tes nouvelles, et dis-moi comment va ta femme, et tes mioches.
Je t’embrasse très fortement.
Ton vieux
rue de Murillo, 4.
– 607 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] mercredi soir 9 [août 1871].
Mon Loulou,
Je tombe sur les bottes ! 1° à cause de la chaleur et 2° à cause du mal de dents. Voilà six ou sept fois, au moins, que je vais chez M. Delestre qui m’engage toujours à conserver ma dent. Mais je suis bien résolu à me la faire enlever ven-dredi, car je souffre trop. Je me livrerais à cette distraction demain, si je n’avais un billet d’entrée pour le conseil de guerre. J’irai donc demain à Versailles, afin de voir quelques-unes des figures de la Commune. – Puis, vendredi, j’irai dîner et coucher chez la Princesse, où j’emporterai des livres qu’on m’a prêtés à la Bibliothèque.