Correspondance - Tome IV
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.
Je compte être revenu à Croisset au milieu ou à la fin de la semaine prochaine, probablement jeudi. Mais entre nous (ou plutôt pas entre nous, ma chère Caro), je trouve que ta grand-mère me talonne singulièrement pour revenir ! Il me semble qu’à mon âge, j’ai bien le droit de faire, une fois par an, ce qui me plaît ? La dernière fois que je suis venu ici, au mois de juin, je n’ai pas fait tout ce que je voulais faire, grâce à cette belle habitude que j’ai prise de fixer d’avance mon re-tour, comme si c’était bien important !
Ta grand-mère est chez toi, avec les dames Vasse, au bord de la mer. Trois conditions pour être bien. Tu peux lui dire que je ne la plains nullement. Et la gronder très fort, après quoi tu l’embrasseras encore plus fort.
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Comme Tourgueneff ne me répond pas, j’ai prié Juliet de passer chez lui, pour savoir à quoi m’en tenir. – Je ne pense pas avoir de réponse avant samedi. Quoi qu’il en soit, mon séjour à Paris ne se prolongera pas au-delà du 20, au plus tard. C’est le terme de rigueur.
Le bon Bardoux, avec qui je déjeunerai demain aux Ré-servoirs, s’est beaucoup informé de « Madame Carôline ».
Les affaires de l’Odéon ne sont pas claires du tout. Mais ce serait trop long à t’expliquer. Il est fort probable que j’enverrai promener le sieur De Chilly ?
Adieu, pauvre loulou. Dis toutes sortes de choses ai-mables à tes compagnes. L’idée de passer bientôt quelques jours avec elles me réjouit infiniment.
Deux bons bécots sur ta chère et gentille mine.
Ton vieux
À THÉOPHILE GAUTIER
Saint-Gratien, samedi [12 août 1871].
Mon vieux Théo,
Au lieu de venir ici mardi, tâche d’y être lundi, parce que je suis obligé d’en partir mardi soir.
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Tu serais même bien beau d’apparaître dès demain di-manche. Nous allons donc nous voir enfin !
Je t’embrasse.
À SA NIÈCE CAROLINE
Saint-Gratien, dimanche 2 heures [13 août 1871].
Mon Loulou,
Tourgueneff ne me répondait pas parce qu’il est encore à Édimbourg. Il sera mardi prochain à Londres, et je crois qu’il arrivera à Croisset samedi ? En tout cas, je partirai de Paris pour ledit Croisset jeudi soir ou vendredi matin.
J’aurais trop peu de temps à rester chez toi, pour que j’aille jusqu’à Dieppe. Cela n’en vaut pas la peine, n’est-il pas vrai ? Tes bonnes amies peuvent ramener ta grand-mère ?
Quelle chaleur, mon bibi ! quelle chaleur ! Je viens de quitter la société pour roupiller dans le silence du cabinet. Et pour lire un peu du bouquin que j’ai emprunté à la Biblio-thèque.
Mardi soir, je reviendrai à Paris où j’ai encore beaucoup à faire. Putzel restera sans rival. Je ne remporterai pas le pe-tit chien en question. J’ai vu que, si j’insistais, je me ferais détester par deux jeunes filles qui sont ici, et surtout par la femme de chambre de la Princesse.
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J’espère demain voir mon pauvre Théo, que je n’ai pas vu depuis 18 mois.
Tout en tombant sur les bottes, j’embrasse ma chère Ca-ro.
Son vieux en baudruche.
Ta grand-mère n’a pas besoin de revenir avant moi à Croisset, c’est-à-dire avant vendredi.
Je compte bien que les dames Vasse me donneront une quinzaine de jours ? Tourgueneff ne restera à Croisset, selon sa coutume, que fort peu de temps ?
À IVAN TOURGUENEFF
Paris, 4, rue Murillo, parc Monceau.
Dimanche 13 [août 1871].
Mon cher Ami,
Je sais que vous devez revenir à Londres le 15.
Répondez-moi tout de suite, je vous prie, pour me dire quel jour je dois vous attendre à Croisset. Ne dérangez nul-lement vos projets, mais ne venez pas sans m’avertir.
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Si je n’entends pas parler de vous, je vous attendrai dans ma cabane samedi prochain 18. Cela vous convient-il ? En tout cas, je partirai de Paris vendredi matin. S’il vous plaît de venir dès jeudi, prévenez-moi : je hâterais mon re-tour. Et arrangez-vous pour rester à Croisset quelques jours. J’ai grande soif de vous voir ; et attendant ce moment-là, je vous embrasse.
Je suppose que vous revenez par Dieppe.
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Allean House, Pitlochry (Scotland).
Ce 14 août 1871.
Mon cher ami, vos deux billets m’ont rattrapé ici au fond de l’Écosse, où je fais la chasse du « grouse » chez un ami. – Je pars d’ici après-demain 16 ; le 17 je repars de Londres et j’arrive le 18 à Paris. – Je voudrais bien que vous fussiez à Paris ce jour-là et que je n’eusse pas à aller à Crois-set, car mon temps est horriblement court. – À Paris, je serai à l’hôtel Byron, 20, rue Laffitte. – Faites en sorte que je trouve un mot de vous à mon arrivée. – Pour plus de sûreté je vais copier cette lettre et j’enverrai la copie à Croisset.
Je vous embrasse et à bientôt ! – Préparez votre Antoine.
Tout à vous
Iv. TOURGUENEFF.
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À IVAN TOURGUENEFF
Paris, mercredi matin 16 [août 1871].
Enfin, j’ai de vos nouvelles ! – Mais si vous ne vous étiez pas tant amusé à la chasse, le pauvre Saint Antoine et son auteur auraient un peu plus de temps.
Il faut à toute force que je m’en aille aujourd’hui même de Paris. Voilà pourquoi vous êtes obligé de venir à Croisset, où je vous attends samedi. Il y a plusieurs trains express. Mais j’espère bien que, malgré vos occupations, vous n’allez pas faire comme la dernière fois, c’est-à-dire ne rester qu’un seul après-midi !
Envoyez-moi un mot par le télégraphe, pour me dire l’heure où enfin je vous verrai. Tout à vous.
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
[Télégramme, vendredi 18 août 1871.]
OBLIGÉ DE PARTIR DEMAIN POUR BADE. VIENS M’ÉTABLIR DÈS OCTOBRE À PARIS. VERRONS SOUVENT ALORS.
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À VALÉRIE LAPIERRE
[Croisset, 18 août 1871.]
Chère Madame,
Voulez-vous nous faire le plaisir, à ma mère et à moi, de venir dîner à Croisset mercredi prochain, avec Mme Brainne, et votre légitime, bien entendu. – Vous aurez pour commen-sal notre ami Raoul-Duval.
Nous comptons sur vous.
Mille remerciements d’avance, et je baise vos deux mains aussi longtemps que vous le permettez.
Croisset, vendredi soir.
R.S.V.P.
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset, lundi soir [21 août 1871].
Non, mon cher ami, je ne vous en veux pas. – Mais j’ai éprouvé un désappointement. Car je comptais sur vous. – Et je vous pardonne à condition que vous me donnerez, au mois d’octobre, plusieurs jours.
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L’idée que je vous verrai cet hiver tout à mon aise, me ravit comme la perspective d’un oasis. La comparaison est exacte, si vous connaissiez ma solitude !
Avec qui causer maintenant ? Qui donc, dans notre la-mentable pays, « s’occupe encore de Littérature » ? Un seul homme, peut-être ? Moi ! débris d’un monde disparu, vieux fossile du romantisme ! Vous me raviverez, vous me ferez du bien.
Ma mère vous remercie de votre bon souvenir. Ma nièce se rappelle au vôtre. Je vous embrasse très fort.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mardi, 4 heures [22 août 1871].
Chère Caro,
Voici une lettre de M. Barbet, à laquelle je n’ai donné aucune réponse ; mais j’ai soutenu que Commanville devait en envoyer une, aujourd’hui.
N.B. – J’avais oublié de vous dire que Fortin ne de-mande pas mieux que de prendre ladite maison.
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Il me paraît donc que la présence d’Ernest à Croisset est nécessaire, pour en finir avec cette question-là. – Nous l’attendons avec toi samedi prochain !
Ne manque pas de venir samedi ou dimanche, ma bonne Caro. – Autrement ta grand-mère serait bien désap-pointée ! – et moi aussi, un petit peu. Il y aura lundi prochain un mois qu’on ne s’est vu.
Je n’aurai rien à te lire, quoique j’aie travaillé prodigieu-sement. – Tout mon temps a été pris par la préparation de mon Olympe, ce qui n’était pas une mince besogne. Enfin, c’est arrêté, et demain je me mets aux phrases.
Aucune nouvelle de mes amis qui devaient venir me voir, – qu’ils s’aillent promener, je n’y pense plus, bonsoir !
Aujourd’hui, tu le sais sans doute, nous avons un dîner du grand monde, – se bornant à trois dames et à un mon-sieur, car Lapierre ne viendra pas. C’est ta grand-mère qui l’a voulu. Si je l’écoutais, nous aurions tous les jours quelqu’un à festoyer. La compagnie de la mère Lebret l’a ce-pendant assommée dimanche dernier.
M’apporteras-tu tes œuvres picturales ? j’ai envie de les voir. Et de t’embrasser très fort.
Ton vieil oncle qui t’aime.
Répondez donc à M. Barbet, si ce n’est fait, afin qu’il me laisse tranquille.
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À LA PRINCESSE MATHILDE
Croisset, mardi soir [22 août 1871].
Me voilà revenu dans ma solitude, Princesse ! Et me rappelant comme les meilleures heures de l’année, celles que j’ai passées chez vous, l’autre semaine. – Pauvre cher Saint-Gratien, on l’a donc retrouvé, lui, et celle qui le rend si aimable et si bon !
Est-il, au moins, délivré des Prussiens, désinfecté de nos vainqueurs ? Voilà l’important ! Quel soulagement le jour où vous verrez disparaître le dernier casque !
Tourgueneff, qui m’a fait revenir ici en toute hâte, m’a envoyé le lendemain de mon arrivée un télégramme m’annonçant qu’il était rappelé à Bade tout de suite. – Et qu’il me brûlait la politesse, mais qu’au mois d’octobre il viendrait s’établir à Paris, définitivement. Vous voyez, Prin-cesse, que si beaucoup de gens le fuient (ce Paris maudit et adoré) quelques-uns le recherchent.
Qu’avez-vous résolu à ce sujet ? Vous seriez, peut-être, un peu seule, cet hiver à la campagne.
J’ai retrouvé ma mère prodigieusement affaiblie. C’est une inquiétude permanente qui me ronge. J’ai du mal à me remettre à la besogne. Ah ! j’ai bien fait d’être gai chez vous ! Je suis si triste, maintenant ! Ma seule distraction consiste à me plonger dans les eaux troubles du fleuve qui coule sous mes fenêtres. – Et je me force pour penser à Saint Antoine.
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Mais je n’ai besoin d’aucun effort pour songer à cette Princesse, à qui je baise les deux mains bien dévotement, car je suis
son tout dévoué.
N.B. – Je vous ferai observer que je n’ai pas dit un mot de politique, conduite originale, et méritoire.
À CLAUDIUS POPELIN ?
Croisset, mardi soir [22 août 1871].
Mon cher ami,
D’abord excusez-moi pour ma réponse tardive, votre lettre du 18 n’est arrivée ici que lundi matin et je n’y suis re-venu que hier.
Puis, pardonnez-moi. Mais il m’est impossible présen-tement de vous obliger. Car je suis gueux comme un rat, ayant subi, pendant deux mois, douze officiers prussiens, leurs ordonnances et leurs chevaux – sans compter le reste !
Il y a des gens plus à plaindre que moi, mais je ne crois pas que personne ait [subi] l’invasion d’une façon aussi amère et profonde. – Comment suis-je encore en vie ? Je n’en sais rien ! Bref, je suis arrivé au désespoir calme, consti-tutionnel et je ne veux pas qu’on m’en dérange, de peur qu’il ne redevienne aigu, furieux.
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J’ai passé trois ou quatre jours chez la Princesse à Saint-Gratien. – Mais la présence des Prussiens qui infestent Cati-nat a légèrement empoisonné mon plaisir.
Les collections d’Edmond de Goncourt dont vous vous informez sont sauvées. Quant à Théo, il m’a été impossible de mettre la main sur lui. – Chéron m’a dit que notre ami Troubat était complètement aliéné, et qu’il faisait un livre où notre ami Sainte-Beuve serait représenté comme un Démo-soc du plus beau rouge.
Avant de finir ce court billet et de vous serrer la main, je voudrais, mon cher ami, que vous fussiez bien persuadé de mon bon vouloir, stérile, hélas ! Et qu’aucune mauvaise pen-sée ne vous vienne contre celui qui est
tout à vous.
À LA BARONNE LEPIC
Croisset, mercredi soir [23 août 1871 ?].
Mais, chère Madame, j’ai moi-même donné par écrit à M. Hetzel toutes les indications qu’il demande.
Ce manuscrit lui a été remis, vers le mois de mai 1870 par Raoul-Duval.
Ledit manuscrit a pour titre Brillante et solide, est sur du papier écolier ordinaire, et signé de ce nom : Daniel Darcey.
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L’œuvre (un conte de fées) est selon moi une chose remar-quable et qui mérite la publication plus que bien d’autres.
J’ai fait, avant-hier, une visite à votre courageuse ma-man, qui m’a paru en très bon état, physique et moral.
Oui, Deslandes jouera sa pièce. – Et tout ira bien.
Je baise la main qui m’a écrit une lettre ravissante. Puis, comme je suis gourmand, je prends l’autre. Je baiserais bien aussi les deux pieds et tout le reste, si on me permettait. « Tel est le caractère » de celui, chère Madame, qui ose se dire
tout à vous.
À RAOUL-DUVAL
[Paris, août-septembre 1871.]
Mon cher Ami,
Pensez, je vous prie, de penser au ms que je vous ai con-fié l’année dernière.
Tâchez qu’Hetzel vous le rende puisqu’il ne veut pas l’imprimer.
Son auteur me le redemande à grands cris.
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Tout à vous.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mercredi, 6 h 1/2 [6 septembre 1871].
Mon Loulou,
Ta grand-mère va très bien depuis ton départ lundi, et hier elle a fait avec moi un bon tour de jardin, et bien qu’elle te regrette beaucoup et parle de toi sans cesse, elle est moins triste que pendant ta présence. La raison en est qu’elle se désole moins de sa surdité pendant les repas ? tout est là !
Aujourd’hui cependant elle s’est purgée et comme il fait horriblement chaud, elle s’est trouvée trop faible pour t’écrire.
J’ai été aujourd’hui à Rouen déjeuner chez Mme Perrot et faire une visite au général Valazé. – Devine quel est le per-sonnage qui est entré dans son cabinet pendant notre dia-logue ? l’Horloger ! le général ne comprenait pas ce qu’il ve-nait faire et il n’a pas compris davantage mon hilarité.
J’attends une lettre de toi me narrant le dîner d’Ouville.
Je vais ce soir me mettre à faire gueuler Isis dans les té-nèbres. Toutes mes notes sont relevées et mes mouvements
– 621 – préparés. – Adieu, mon bon petit critique, mon auditeur en-thousiaste ou mieux ma chère fille.
Ton vieil oncle qui t’embrasse bien fort.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] mercredi soir 6 septembre [1871] !
Cette date me fait souvenir qu’il y a, aujourd’hui un an, j’étais fort inquiet de vous. Je cherchais de vos nouvelles partout ! J’ai été le lendemain à Dieppe voir Dumas ! Quelle année ! Elle est finie, Dieu merci ! N’en parlons plus.
La rivière continue à couler, les jours se passent. Et le cataclysme prochain, dont les trembleurs nous menacent, me paraît se reculer ? Ils ont une jolie manière de consolider les choses, en criant toujours qu’elles vont tomber. Pour prouver que la maison n’est pas solide, ils donnent de grands coups de pioche contre les murs. Le parti conserva-teur est le plus inepte de tous, n’ayant pas même l’instinct des brutes qui gardent et défendent, par tous leurs moyens, leur tanière et leurs vivres.
J’ai été réjoui, ce matin, par l’histoire de Mlle Papavoine, une pétroleuse, qui a subi au milieu des barricades les hom-mages de 18 citoyens, en un seul jour ! Cela est roide, et dé-passe de beaucoup la fin de la pauvre Éducation sentimentale, où les héros se bornent à offrir des fleurs, passage déclaré cynique !
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Avez-vous lu un article de Mme Sand (publié dans Le Temps), sur les ouvriers. C’est bien fait, et brave, c’est-à-dire honnête. Elle arrive tout doucement à voir ce qu’il y a de plus difficile à voir : la Vérité. Pour la première fois de sa vie, elle appelle la canaille par son nom.
J’ai fait tantôt une visite à la pauvre Mme Perrot (la mère de Janvier). Elle passe toutes ses journées dans la prison de son fils. Voilà trois mois qu’il est coffré. – Et son affaire n’est pas encore instruite, si bien que fût-il, plus tard, déclaré in-nocent, il aura subi plus de prison que le sieur Courbet !
L’anniversaire du 4 septembre s’est passé, ici, de la fa-çon la plus inoffensive. La République ne se fait pas sentir. Donc gardons-la !
J’allais oublier de vous remercier pour votre dernière lettre. Elle était gentille et bonne, au-delà de toute expres-sion. – Et j’ai été bien touché par vos plaintes, chère Prin-cesse que vous êtes. Le monde peut être sauvé par un seul juste, dit l’Écriture. Eh bien, moi je dis : tant qu’il restera un petit coin comme le vôtre, tout n’est pas perdu. Gardons notre cœur et notre esprit. Veillons sur la flamme, pour que le Feu sacré brûle toujours. – Plus que jamais, je sens le be-soin de vivre dans un monde à part, au haut d’une tour d’ivoire, bien au-dessus de la fange où barbote le commun des hommes. – J’écris maintenant les plaintes d’Isis et je pense à vous ; ce n’est pas déchoir, il me semble ?
Qu’avez-vous décidé pour cet hiver ?
– 623 –
Et cette petite visite à Croisset ? On n’y renonce pas, j’imagine ? Si vous tardez trop, j’irai vous rappeler votre promesse le mois prochain.
Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis toujours, sous tous les régimes politiques, votre vieux fidèle.
À GEORGE SAND
Croisset, mercredi soir 6 septembre [1871].
Eh bien, chère maître, il me semble qu’on oublie son troubadour ? Vous êtes donc bien accablée de besogne ! Comme il y a longtemps que je n’ai vu vos bonnes grosses lignes ! comme il y a longtemps que nous n’avons causé en-semble ! Quel dommage que nous vivions si loin l’un de l’autre ! J’ai un grand besoin de vous !
Je n’ose plus quitter ma pauvre mère ! Quand je suis obligé de m’absenter, Caroline vient me remplacer. Sans ce-la j’irais à Nohant. Y resterez-vous indéfiniment ? Faut-il at-tendre jusqu’au milieu de l’hiver pour s’embrasser ?
Je voudrais bien vous lire Saint Antoine, qui en est à sa première moitié. – Puis m’épandre et rugir à vos côtés.
Quelqu’un qui sait que je vous aime et qui vous admire, m’a apporté un numéro du Gaulois, où se trouvaient des fragments d’un article de vous, sur les ouvriers, publié dans Le Temps. Comme c’est ça ! comme c’est juste et bien dit. Triste ! triste ! Pauvre France ! Et on m’a accusé d’être scep-
– 624 – tique ! Que dites-vous de Mlle Papavoine, une pétroleuse, qui a subi au milieu d’une barricade les assauts de 18 citoyens ! Cela enfonce la fin de L’Éducation sentimentale, où on se borne à offrir des fleurs ! Est-on bête, nom de Dieu ! est-on bête !
Mais ce qui dépasse tout maintenant, c’est le parti con-servateur, qui ne va même plus voter ! et qui ne cesse de trembler ! Vous n’imaginez pas la venette des Parisiens. « Dans six mois, monsieur, la Commune sera établie par-tout » est la réponse ou plutôt le gémissement universel.
Je ne crois pas à un cataclysme prochain, parce que rien de ce qui est prévu n’arrive. L’Internationale finira peut-être par triompher, mais pas comme elle l’espère, pas comme on le redoute. – Ah ! comme je suis las de l’ignoble ouvrier, de l’inepte bourgeois, du stupide paysan et de l’odieux ecclé-siastique !
C’est pourquoi je me perds, tant que je peux, dans l’Antiquité. Actuellement je fais parler tous ses dieux, à l’état d’agonie. Le sous-titre de mon bouquin pourra être « le comble de l’insanité ». Et la typographie se recule dans mon esprit, de plus en plus. Pourquoi publier ? qui donc s’inquiète de l’art maintenant ? Je fais de la Littérature pour moi, comme un bourgeois tourne des ronds de serviette, dans son grenier. Vous me direz qu’il vaudrait mieux être utile ! Mais comment l’être ? comment se faire écouter ?
Tourgueneff m’a écrit qu’à partir du mois d’octobre, il venait se fixer à Paris pour tout l’hiver. Ce sera quelqu’un à qui parler ! car je ne peux plus parler de quoi que ce soit avec qui que ce soit.
– 625 –
Je me suis occupé aujourd’hui de la tombe de mon pauvre Bouilhet. Aussi, ce soir, ai-je un redoublement d’amertume. À propos d’amis, nous en avons qui vivent, et qui sont drôles !
La princesse Mathilde ne cesse de me demander de vos nouvelles.
Les affaires de l’Odéon me paraissent embrouillées. Si on leur supprime la subvention, ces messieurs (Duquesnel et Chilly) gardent le théâtre, tout de même ! Mais quelle troupe auront-ils ? Quant à la société Berton-Laurent, quel sera son capital ? et sa salle ? Bref, que faire d’Aïssé ?
Adieu, chère bon maître ! Je vous embrasse bien fort.
Votre vieux
Bécots aux fillettes, amitiés aux autres.
À ÉLISA SCHLÉSINGER
Croisset, mercredi soir, 6 septembre 1871.
Pourquoi ne vous verrai-je pas ? Qui donc vous em-pêche de passer par Rouen et de me faire une petite visite, chez moi, à Croisset ?
La guerre a donné à ma mère cent ans de plus. Je n’ose pas la quitter. Et quand je suis obligé de m’absenter, ma
– 626 – nièce (celle qui habite Dieppe) vient me remplacer. Comme j’ai passé à Paris tout le mois d’août, je suis maintenant con-traint de rester ici. Voilà pourquoi, chère et vieille amie, éternelle tendresse, je ne vais pas vous rejoindre sur cette plage de Trouville où je vous ai connue et qui, pour moi, porte toujours l’empreinte de vos pas.
Comme j’ai pensé à vous pendant tout cet hiver ! Avez-vous dû souffrir, au milieu d’une famille allemande ! dans un pays ennemi ! Comme votre grand cœur a dû saigner !
Venez donc, nous avons tant de choses à nous dire, de ces choses qui ne se disent pas, ou qui se disent trop mal, avec la plume.
Qui vous empêche ? N’êtes-vous pas libre ? Ma mère vous recevrait avec grand plaisir en souvenir du bon vieux temps. Nous pouvons vous offrir un lit, tout au moins à dî-ner. Ne me refusez pas cela.
Adieu. Je vous embrasse bien fort et suis toujours tout à vous.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 6 septembre [18]71.
Où es-tu, mon cher vieux troubadour ? Je ne t’écris pas, je suis toute troublée dans le fond de l’âme. Ça passera j’espère, mais je suis malade du mal de ma nation et de ma race. Je ne peux pas m’isoler dans ma raison et dans mon ir-
– 627 – réprochabilité personnelles. Je sens les grandes attaches re-lâchées et comme rompues. Il me semble que nous nous en allons tous je ne sais où. As-tu plus de courage que moi ? Donne-m’en !
Je t’envoie les minois de nos fillettes. Elles se souvien-nent de toi et disent qu’il faut t’envoyer leurs portraits. Hé-las, ce sont des filles, on les élève avec amour comme des plantes précieuses. Quels hommes rencontreront-elles pour les protéger et continuer notre œuvre ? Il me semble qu’il n’y aura plus dans vingt ans que des cafards et des voyous !
Donne-moi de tes nouvelles. Parle-moi de ta pauvre maman, de ta famille, de Croisset. Aime-nous toujours comme nous t’aimons.
G. SAND.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 8 septembre [1871].
Comme de coutume nos lettres se sont croisées ; tu dois recevoir aujourd’hui les portraits de mes fillettes, pas jolies en ce moment de leur croissance, mais si bien pourvues de beaux yeux qu’elles ne pourront jamais être laides.
Tu vois que je suis écœurée comme toi et indignée, hé-las, sans pouvoir haïr ni le genre humain ni notre pauvre cher pays. Mais on sent trop l’impuissance où l’on est de lui remonter le cœur et l’esprit. On travaille quand même, ne
– 628 – fût-ce que pour faire, comme tu dis, des ronds de serviette, et, tout en servant le public, quant à moi, j’y pense le moins possible. Le Temps m’a rendu le service de me faire fouiller dans ma corbeille aux épluchures. J’y trouve les prophéties que la conscience de chacun de nous lui a inspirées, et ces petits retours sur le passé devraient nous donner courage ; mais il n’en est point ainsi. Les leçons de l’expérience ne servent que quand il est trop tard.
Je crois que, sans subvention, l’Odéon ne sera pas en état de bien monter une pièce littéraire comme celle d’Aïssé, et qu’il ne faut pas la compromettre avec des massacres. Il faut attendre et voir venir. Quant à la société Berton, je n’ai pas de ses nouvelles, elle court la province et ceux qui la composent ne seront pas repris par Chilly qui est furieux contre eux. L’Odéon a laissé partir Reynard, un artiste de premier ordre, que Montigny a eu l’esprit d’engager. Il ne reste vraiment à l’Odéon personne que je sache. Pourquoi ne songes-tu pas au Théâtre-Français ?
Où est la princesse Mathilde ? À Enghien ou à Paris ? ou en Angleterre ? Je t’envoie un mot que tu mettras dans la première lettre que tu auras à lui écrire.
Je ne peux pas aller te voir, cher vieux, et pourtant j’aurais bien mérité un peu de ces heureuses vacances. Mais je ne peux pas quitter le home pour toutes sortes de raisons trop longues à dire, et de nul intérêt, mais inflexibles. Je ne sais même pas si j’irai à Paris cet hiver. Me voilà si vieille ! Je me figure que je ne peux qu’ennuyer les autres et qu’on ne peut me tolérer que chez moi. Il faudra absolument, puisque tu comptes y aller cet hiver, que tu viennes me voir ici avec Tourgueneff. Prépare-le à cet enlèvement.
– 629 –
Je t’embrasse comme je t’aime et mon monde aussi.
G. SAND.
À GEORGE SAND
Croisset, 8 septembre [1871].
Ah ! comme elles sont gentilles ! quels amours ! quelles bonnes petites têtes sérieuses et douces ! Ma mère en a été toute attendrie, et moi aussi ! Cela s’appelle « une attention délicate », chère maître. Et je vous en remercie bien. J’envie Maurice ! son existence n’est pas aride comme la mienne.
Nos deux lettres se sont croisées, encore une fois. Cela prouve sans doute que nous sentons les mêmes choses, en même temps et au même degré ?
Pourquoi êtes-vous si triste ? L’humanité n’offre rien de nouveau. Son irrémédiable misère m’a empli d’amertume, dès ma jeunesse. Aussi, maintenant, n’ai-je aucune désillu-sion. Je crois que la foule, le nombre, le troupeau sera tou-jours haïssable. Il n’y a d’important qu’un petit groupe d’esprits, toujours les mêmes, et qui se repassent le flam-beau. Tant qu’on ne s’inclinera pas devant les Mandarins, tant que l’Académie des sciences ne sera pas le remplaçant du pape, la Politique tout entière, et la Société jusque dans ses racines, ne sera qu’un ramassis de blagues écœurantes. Nous pataugeons dans l’arrière-faix de la Révolution, qui a été un avortement, une chose ratée, un four « quoi qu’on dise », et cela parce qu’elle procédait du Moyen Âge et du
– 630 – christianisme, religion anti-sociale. L’idée d’égalité (qui est toute la démocratie moderne) est une idée essentiellement chrétienne, et qui s’oppose à celle de Justice. Regardez comme la Grâce, maintenant, prédomine. Le Sentiment est tout, le droit rien ! On ne s’indigne même plus contre les as-sassins. – Et les gens qui ont incendié Paris sont moins punis que le calomniateur de M. Favre.
Pour que la France se relève il faut qu’elle passe de l’inspiration à la Science. – Qu’elle abandonne toute méta-physique, qu’elle entre dans la Critique, c’est-à-dire dans l’examen des choses.
Je suis persuadé que nous semblerons à la postérité ex-trêmement bêtes. Les mots République et Monarchie la feront rire, comme nous rions, nous autres, du réalisme et du no-minalisme, car je défie qu’on me montre une différence es-sentielle entre ces deux termes. Une république moderne et une monarchie constitutionnelle sont identiques. – N’importe ! on se chamaille là-dessus, on crie, on se bat !
Quant au bon Peuple, l’instruction « gratuite et obliga-toire » l’achèvera. – Quand tout le monde pourra lire Le Petit Journal et Le Figaro, on ne lira pas autre chose. – Puisque le bourgeois, le monsieur riche, ne lit rien de plus. – La Presse est une école d’abrutissement, parce qu’elle dispense de penser. Dites cela, vous serez brave, et si vous le persuadez vous aurez rendu un fier service.
Le premier remède serait d’en finir avec le suffrage uni-versel, la honte de l’esprit humain. Tel qu’il est constitué, un seul élément prévaut au détriment de tous les autres ; le
– 631 –
Nombre domine l’esprit, l’instruction, la race, et même l’argent, qui vaut mieux que le Nombre.
Mais une Société Catholique (qui a toujours besoin d’un bon dieu, d’un Sauveur) n’est peut-être pas capable de se dé-fendre ? Le parti conservateur n’a pas même l’instinct de la Brute (car la brute, au moins, sait combattre pour sa tanière et ses vivres). Il sera dévoré par les internationaux = les Jé-suites de l’avenir. Mais ceux du passé, qui n’avaient non plus ni Patrie ni Justice, n’ont pas réussi. Et l’internationale som-brera, parce qu’elle est dans le Faux ; pas d’idées, rien que des convoitises !
Ah ! cher bon maître, si vous pouviez haïr ! C’est là ce qui vous a manqué : la Haine. Malgré vos grands yeux de sphinx, vous avez vu le monde à travers une couleur d’or. Elle venait du soleil de votre cœur ; mais tant de ténèbres ont surgi, que vous voilà maintenant ne reconnaissant plus les choses. Allons donc ! criez ! tonnez ! prenez votre grande lyre, et pincez la corde d’airain. Des monstres s’enfuiront. Arrosez-nous avec les gouttes du sang de Thémis blessée.
Pourquoi sentez-vous « les grandes attaches rom-pues » ? Qu’y a-t-il de rompu ? Vos attaches sont indestruc-tibles. Votre sympathie ne peut aller qu’à l’Éternel.
Notre ignorance de l’histoire nous fait calomnier notre temps. On a toujours été comme ça. Quelques années de calme nous ont trompés. Voilà tout. Moi aussi, je croyais à l’adoucissement des mœurs. Il faut rayer cette erreur et ne pas s’estimer plus qu’on ne s’estimait du temps de Périclès ou de Shakespeare, époques atroces, où on [a] fait de belles choses.
– 632 –
Dites-moi que vous relevez la tête. – Et pensez quelque-fois à votre vieux troubadour qui vous chérit.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] vendredi soir, 6 h[eures, 8 septembre 1871].
Voici le papier que me demande mon beau neveu. Tu l’embrasseras de ma part, en lui disant que je continue, de plus belle, à n’y comprendre goutte. – Et puis quelle rédac-tion ! quel langage ! Moi, signer des choses pareilles, hor-reur !
Tu me combles de compliments sur Saint Antoine, pauvre Caro ! Et je t’avouerai qu’ils me font plaisir, parce que je fais cas de ta jugeotte, de ta bonne petite boule, ferme et haute.
J’aurai fini, dimanche ou lundi, les plaintes d’Isis. – Et, huit jours après, j’espère commencer l’Olympe ? Mais je ne serai pas débarrassé des Dieux avant la fin d’octobre. – Alors je pousserai un joli ouf. Car c’est un lourd fardeau. « Quelle responsabilité ! » comme dirait Berthelot.
Fais-moi le plaisir de m’envoyer le plus promptement possible le plan du monument. Je voudrais le montrer di-manche à Desbois. Depuis le matin la pluie tombe à verse et Monsieur va se priver de son bain.
La mère Sand m’a envoyé hier les deux photographies de ses deux petites-filles, qui sont des amours.
– 633 –
Ta grand-mère, décidément, va mieux. C’est-à-dire est moins triste. Hier, je l’ai fait monter jusqu’au Mercure. Je crois que l’histoire de sa robe lui a fait faire des retours inté-rieurs, et qu’elle veut tâcher de se rendre plus agréable ?
Mille félicitations, mon Caro, de ton, de votre enthou-siasme artistique. – Je voudrais être avec vous pour faire la 3e Muse. – Mes bons souvenirs à ta compagne.
Ton vieil oncle en baudruche qui te bécotte.
À RAOUL-DUVAL
Croisset, 13 septembre, 7 heures.
[12 septembre 1871.]
Mon cher Ami,
Encore une ! sous-entendu : demande de croix d’honneur.
Celle-là, du reste, ne vous compromet pas ! Je crois qu’elle est méritée – et puis vous me ferez plaisir. Car, la note ci-jointe m’est transmise par une personne que j’aime, et à laquelle je voudrais rendre service.
Voyez donc si vous pouvez arracher un petit bout de ru-ban.
***
– 634 –
Je croyais que vous veniez tous les samedis soir à Rouen ? et je vous avais invité, samedi dernier, à venir dîner chez moi dimanche.
Je n’écris pas à votre collègue d’Osmoy parce que c’est un être intolérable, dont il n’y a moyen de rien tirer.
Transmettez-lui mes injures.
Vos vacances sont prochaines. – Et j’espère que bientôt nous taillerons une bavette soignée.
D’ici là, mon cher vieux, je vous serre la main très for-tement.
Vôtre
À AGÉNOR BARDOUX
[Croisset, 14 septembre 1871 ?]
Mon cher Ami,
J’attends, de jour en jour, une lettre de vos deux Sei-gneuries m’annonçant votre arrivée dans ma cabane. Quand sera-ce ?
Le terrible d’Osmoy n’a pas répondu à ma dernière épître. – De même qu’il n’a pas envoyé de billets pour la Chambre à ma nièce, rue de Clichy, 55. – Je lui pardonne ces
– 635 – deux crimes à condition que tu me l’amèneras illico. Pour-quoi pas ?
Je t’embrasse. À toi.
Croisset, près Rouen jeudi.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 16 septembre [18]71.
Cher Vieux,
Je te répondais avant-hier et ma lettre a pris de telles proportions que je l’ai envoyée comme feuilleton au Temps pour la prochaine quinzaine, car j’ai promis de leur donner deux feuilletons par mois. Cette lettre à un ami ne te désigne pas même par une initiale, car je ne veux pas plaider contre toi en public. Je t’y dis mes raisons de souffrir et de vouloir encore. Je te l’enverrai et ce sera encore causer avec toi. Tu verras que mon chagrin fait partie de moi et qu’il ne dépend pas de moi de croire que le progrès est un rêve. Sans cet es-poir, personne n’est bon à rien. Les mandarins n’ont pas be-soin de savoir, et l’instruction même de quelques-uns n’a plus de raison d’être, sans un espoir d’influence sur les masses ; les philosophes n’ont qu’à se taire et ces grands es-prits auxquels le besoin de ton âme se rattache, Shakes-peare, Molière, Voltaire, etc., n’ont que faire d’exister et de se manifester. Laisse-moi souffrir, va, ça vaut mieux que de
– 636 – voir l’injustice avec un visage serein, comme dit Shakespeare. Quand j’aurai épuisé ma coupe d’amertume je me relèverai. Je suis une femme, j’ai des tendresses, des pitiés et des co-lères. Je ne serai jamais ni un sage ni un savant.
J’ai reçu un aimable petit mot de la princesse Mathilde. Elle est donc refixée à Paris ? A-t-elle de quoi vivre, du fait de M. Demidoff, son défunt et, je crois, indigne époux ? En somme c’est brave et bon de sa part de revenir près de ses amis, au risque de nouveaux bouleversements.
Je suis contente que ces petites mines d’enfants t’aient fait plaisir. Tu es si bon, j’en étais sûre. Je t’embrasse bien fort. Tu as beau être mandarin, je ne te trouve pas chinois du tout, et je t’aime à plein cœur.
G. SAND
Je travaille comme un forçat.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche 5 h[eures, 17 septembre 1871].
Ma chère Caro,
Nous avons eu de tes nouvelles, tout à l’heure, par Frankline qui a déjeuné avec nous. – Et que j’ai trouvée con-sidérablement « forcie ». Je te remercie de ta bonne lettre d’hier, et surtout du dessin, qui a dû te donner bien du mal. Aussi est-il très bien ! Il a eu l’admiration de Desbois et de
– 637 –
Philippe qui sont venus exprès pour le voir. Dès que je saurai M. Nétien revenu à Rouen (il l’est peut-être), j’irai le lui por-ter et m’entendre avec lui.
N.B. – Ce n’est pas 500 fr[ancs] que je prie Ernest de nous envoyer, mais mille au moins, car hier on est venu m’apporter la note des impositions qui se montent à 432 fr[ancs]. Ainsi, quand j’aurai payé le boucher et M. Poutrel, il ne nous restera pas grand-chose. Je suis hon-teux vis-à-vis de ce dernier, qui attend son argent depuis la fin de juillet, et que j’ai été obligé d’aller voir hier au soir pour cela ! Tu n’imagines pas comme le ménage m’assomme. – Les questions d’argent m’exaspèrent de plus en plus ! C’est une faiblesse. Mais c’est comme ça !
Je travaille maintenant énormément, si bien que j’ai un mal de tête continu, à force de lire. – Hier, au moment où j’allais piquer un chien sur mon divan, sont arrivés les papiers d’impositions ! J’ai cru que j’en suffoquerais de colère !
Aucune nouvelle de la Princesse !
Avant-hier j’ai conduit ta grand-mère à Hautôt par la fo-rêt. Cette promenade lui a fait beaucoup de bien. – Et, en somme, je ne suis pas mécontent d’elle. Mais j’ai trouvé mon ami Bataille fort bête, et son épouse stupide ! Ils enragent de voir que la République se maintient ! Il était temps que je partisse, car j’aurais éclaté !
Bref, Monsieur a le bourrichon monté. – Et n’entend pas qu’on le dérange de son Olympe ! Il me faudra encore
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15 bons jours de préparation avant de commencer les phrases. Je crois que tes louanges, mon pauvre loulou, m’ont encouragé.
La compagne que tu vas avoir ne remplacera pas l’autre. Frankline doit être d’une société charmante. – Mais physi-quement, elle tourne trop à la virago, ne trouves-tu pas ?
J’irai probablement cette semaine à La Neuville voir le père Baudry. – Bien que ça me dérange. – Mais j’ai besoin de causer avec ce savant.
T’ai-je dit que d’Osmoy m’avait annoncé sa visite pour le commencement d’octobre ? C’est à ce moment-là, aussi, que j’attends Tourgueneff. – Je voudrais bien que mon Olympe fût arrêté avant leur (ou sa ?) visite.
Adieu, pauvre chère fille, je t’embrasse bien fort.
ton vieil oncle qui t’aime
À LA BARONNE LEPIC
[Croisset,] dimanche soir, 7 h[eures, septembre 1871].
Vous seriez bien aimable de venir demain après votre dîner me faire une petite visite, vous et votre maman, qui doit avoir besoin d’un peu d’air pur ?
– 639 –
Quant à aller chez vous, demain, cela m’est impossible. – Ma nièce s’en va le matin, et je n’ose maintenant laisser ma mère seule !
Je baise vos quatre mains et suis, chère madame, vôtre.
Allons, un bon mouvement !
À LA PRINCESSE MATHILDE
Croisset, dimanche [septembre 1871 ?].
Quand « je le voudrai », Princesse ? Mais je le veux tou-jours ! Venez donc quand il vous conviendra. – Bientôt, cette semaine, tout de suite !
Seulement, prévenez-moi un peu à l’avance. – Je ne puis vous offrir de chambres, n’en possédant maintenant (grâce aux Prussiens) qu’une seule qui soit présentable. – Mais je compte bien sur vous pour déjeuner et dîner chez votre ami, et recommencer plusieurs fois cet exercice. – Je vous ferai voir les environs. Nous irons à Jumièges ; cela vous amuse-ra, vous et vos compagnons. Un rhumatisme que j’ai dans le bras droit dénature ma calligraphie et m’empêche de vous en écrire plus long.
Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis vôtre.
– 640 –
À RAOUL-DUVAL
[Croisset, septembre 1871.]
Mon cher Ami,
Pensez, je vous prie, au manuscrit que je vous ai confié l’année dernière.
Tâchez qu’Hetzel vous le rende, puisqu’il ne veut pas l’imprimer.
Son auteur me le redemande à grands cris.
Tout à vous.
À EDMA ROGER DES GENETTES
Croisset, vendredi 6 [octobre 1871].
Il faut que je m’en aille à Paris, la semaine prochaine, pour les affaires de mon pauvre Bouilhet, afin d’en finir avec Aïssé, et je passerai au boulevard Beaumarchais, voir si par hasard… Mais non ! je ne trouverai personne ! Pourquoi ce-la ? Êtes-vous condamnée à Villenauxe à perpétuité ? « Paris n’est-il pas assez à plaindre, belle dame ? », comme dirait M. Prud’homme !
Il me semble que vous êtes bien seule là-bas et que vous devez vous y ennuyer mortellement. Le général m’a dit que
– 641 – vous gardiez votre « excellent moral ». Est-ce vrai ? Il est charmant, votre brave frère ! Il est venu me faire une longue visite, où il a beaucoup, et très bien parlé. Je crois que la sympathie est réciproque.
Comme je vous plains ! J’ai peur que vous ne suiviez un très mauvais régime. Pardonnez-moi cette outrecuidance, mais j’ai, à mes dépens, acquis beaucoup d’expérience en fait de névroses. Tous les traitements qu’on leur applique ne font qu’exaspérer le mal. – Je n’ai pas encore rencontré, en ces matières, un médecin intelligent. – Non ! pas un ! C’est consolant ! Il faut s’observer soi-même scientifiquement et expérimenter ce qui convient.
Ma vie n’est pas douloureuse comme la vôtre, mais n’est pas, non plus, précisément folichonne. Ma seule dis-traction consiste à promener, ou plutôt à traîner ma mère dans le jardin. La guerre l’a vieillie de cent ans en dix mois. – C’est bien triste d’assister à la décadence de ceux qu’on aime, de voir leurs forces s’en aller, leur intelligence dispa-raître.
Pour oublier tout, je me suis jeté en furieux dans Saint Antoine, et je suis arrivé à jouir d’une exaltation effrayante. Voilà un mois que mes plus longues nuits ne dépassent pas cinq heures ! Jamais je n’ai eu « le bourrichon » plus monté. – C’est la réaction de l’aplatissement où m’avait réduit la Dé-fense nationale. – Et à ce propos, je trouve qu’on est fort in-juste envers la présente assemblée. Ce qui se passe est ce qui me convient. Voilà la première fois qu’on voit un gou-vernement sans métaphysique, sans programme, sans dra-peau, sans principes, c’est-à-dire sans blague ! Le Provisoire est précisément ce qui me rassure. Tant de crimes ont été
– 642 – commis par l’idéal en politique qu’il faut s’en tenir pour longtemps à « la gérance des biens » !
J’ai échangé avec Mme Sand des épîtres politiques. Les siennes paraissent dans Le Temps. Le congrès de Lausanne vous réjouit-il ? Auriez-vous souhaité ouïr André Léo ? Ah ! pauvre, pauvre humanité !
Je resterai à Paris une douzaine de jours probablement, puis je reviendrai ici jusqu’au mois de janvier, afin d’accélérer mon bouquin, que je voudrais bien vous lire.
Je voudrais bien aussi vous baiser les deux mains, chère Madame.
Je vous rappelle que je suis
tout à vous.
À GEORGE SAND
[Croisset,] samedi [7 octobre 1871].
Chère Maître,
J’ai reçu votre feuilleton hier, et j’y répondrais longue-ment si je n’étais au milieu des préparatifs de mon départ pour Paris. Je vais tâcher d’en finir avec Aïssé.
– 643 –
Le milieu de votre article m’a fait verser un pleur. – Sans me convertir, bien entendu ! J’ai été ému, voilà tout ! mais non persuadé !
Je cherche chez vous un mot que je ne trouve nulle part : Justice. Et tout notre mal vient d’oublier absolument cette première notion de la morale. – Et qui selon moi com-porte toute la morale.
La grâce, l’humanitarisme, le sentiment, l’idéal, nous ont joué d’assez vilains tours pour qu’on essaye du Droit et de la Science. Si la France ne passe pas, d’ici à peu de temps, à l’état critique, je la crois irrévocablement perdue. L’instruction gratuite et obligatoire n’y fera rien – qu’augmenter le nombre des imbéciles. Renan a dit cela su-périeurement dans la préface de ses Questions contempo-raines . Ce qu’il nous faut avant tout, c’est une aristocratie na-turelle, c’est-à-dire légitime. On ne peut rien faire sans tête. – Et le suffrage universel tel qu’il existe est plus stupide que le droit divin. Vous en verrez de belles si on le laisse vivre ! La masse, le nombre est toujours idiot. Je n’ai pas beaucoup de convictions. Mais j’ai celle-là, fortement. Cependant il faut respecter la masse si inepte qu’elle soit, parce qu’elle con-tient des germes d’une fécondité incalculable. – Donnez-lui la liberté mais non le pouvoir.
Je ne crois pas plus que vous aux distinctions de classes. – Les castes sont de l’archéologie. – Mais je crois que les Pauvres haïssent les Riches, et que les riches ont peur des pauvres. Cela sera éternellement. – Prêcher l’amour aux uns comme aux autres est inutile. Le plus pressé est d’instruire les Riches, qui en somme sont les plus forts. Eclairez le bourgeois d’abord ! Car il ne sait rien, absolument
– 644 – rien. Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois. – Le rêve est en partie ac-compli ! Il lit les mêmes journaux et a les mêmes passions.
Les trois degrés de l’instruction ont donné leurs preuves depuis un an. 1° l’instruction supérieure a fait vaincre la Prusse ; 2° l’instruction secondaire, bourgeoise, a produit les hommes du 4 septembre ; 3° l’instruction primaire nous a donné la Commune. Son ministre de l’Instruction primaire était le grand Vallès, qui se vantait de mépriser Homère.
Dans trois ans tous les Français peuvent savoir lire. Croyez-vous que nous en serons plus avancés ? Imaginez au contraire que, dans chaque commune, il y ait un bourgeois, un seul, ayant lu Bastiat, et que ce bourgeois-là soit respecté, les choses changeraient !
J’apprends aujourd’hui que la masse des Parisiens re-grette Badinguet ! Un plébiscite se prononcerait pour lui, je n’en doute pas. Tant le suffrage universel est une belle chose !
Cependant, je ne suis pas découragé comme vous et le gouvernement actuel me plaît, parce qu’il n’a aucun prin-cipe, aucune métaphysique, aucune blague.
Je m’exprime très mal. – Vous méritiez pourtant une autre réponse. Mais je suis fort pressé, ce qui ne m’empêche pas de vous embrasser très fortement.
Votre vieux troubadour
Gve FLAUBERT.
– 645 –
Pas si troubadour, pourtant ! Car la silhouette de l’ami, qu’on entrevoit dans votre article, est celle d’un coco peu aimable et d’un joli HHégoïste !
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 10 octobre [1871].
Je réponds à ton post-scriptum. Si j’avais répondu à Flaubert je n’aurais pas… répondu, sachant bien que le cœur n’est pas toujours d’accord chez toi avec l’esprit, désaccord où nous sommes tous, du reste, forcés de tomber à chaque instant. J’ai répondu à un fragment de lettre d’un ami quel-conque, que personne ne connaît et que personne ne peut reconnaître, puisque je m’adresse à une portion de ton rai-sonnement qui n’est pas toi entier.
Tu es troubadour quand même, et si j’avais à t’écrire en public le personnage serait ce qu’il doit être. Mais nos vraies discussions doivent rester entre nous comme des caresses entre amants, et plus douces, puisque l’amitié a ses mystères aussi, sans les orages de la personnalité.
Cette lettre-ci que tu m’écris en courant, est pleine de vérités bien dites, contre lesquelles je ne proteste pas. Mais il faudrait trouver le lien et l’accord entre tes vérités de rai-son et mes vérités de sentiment. La France n’est, hélas, ni avec toi, ni avec moi. Elle est avec l’aveuglement,
– 646 – l’ignorance et la bêtise. Oh, cela, je ne le nie pas, c’est de ce-la justement que je me désole.
Est-ce que c’est un temps pour faire jouer Aïssé ? C’est, m’as-tu dit, une chose distinguée, délicate, comme tout ce qu’il faisait et on me dit que le public des théâtres est plus épais qu’il n’a jamais été. Tu ferais bien de voir jouer deux ou trois pièces quelconques pour apprécier l’état de littérature du Parisien. La province donnera moins que par le passé. Les petites fortunes sont trop entamées pour se permettre les voyages fréquents à Paris. Si Paris offrait, comme dans ma jeunesse, un noyau intelligent et influent, une bonne pièce n’aurait peut-être pas 100 représentations, mais une mauvaise n’en aurait pas 300. Mais ce noyau est devenu im-perceptible et son influence est noyée. Qui donc remplira les théâtres ? Le boutiquier de Paris sans guide et sans bonne critique ? Enfin, tu n’es pas le maître dans la question d’Aïssé. Il y a un héritier qui s’impatiente probablement.
On m’écrit que Chilly est très gravement malade, et que Pierre Berton est réengagé.
Tu dois être très occupé, je ne veux pas t’écrire longue-ment. Je t’embrasse tendrement. Mes enfants t’aiment et se rappellent à toi.
G. SAND.
– 647 –
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Paris,] mardi soir [10 octobre 1871].
Mon cher Enfant.
Voici le résultat de mes courses, lesquelles se montent à un joli total.
L’Odéon (j’ai vu Duquesnel) se propose de jouer Aïssé après la pièce de Charles-Edmond, qui viendra après celle de Cadol dont la première a lieu demain. – En mettant les choses au pire, cela remet la première d’Aïssé en janvier.
Duquesnel nous propose Berton fils pour Aydé (soute-nant qu’il vaut mieux que Lafontaine, lequel est engagé à l’Odéon pour le mois de février), Sarah pour Aïssé, le fils Prévot pour d’Argental, Pujol pour Pont de Veyle (j’estropie le nom mais je connais l’homme, qui est excellent ; il a joué dans Les Idées de Mme Aubray le rôle du gandin), Ramelli pour Mme Ferriol, Page pour Mme Du Tencin, Page ou Co-lombier. Reste à trouver un bon pour Brécourt et un pour le commandeur (le père Beauvallet se meurt). J’ai demandé Ri-chard, celui qui fait L’Hospital dans la Conjuration. Ils ont engagé Christian, des Variétés, et me paraissent pleins de bonne volonté ?
Je n’ai pris aucun engagement nouveau, disant à Du-quesnel que j’allais t’écrire et qu’il ne me verrait qu’après que j’aurais reçu ta lettre.
Le sieur Chilly a des hémorroïdes. Constant m’a dit : M. le Directeur « a ses affaires ». Ça achève la ressemblance.
– 648 –
J’ai été trois fois aux Français et chez Perrin sans mettre la main sur ledit Perrin. Mais Deslandes m’a dit que les Français avaient leur hiver bourré de pièces. Ainsi, quand même nous lâcherions l’Odéon, nous ne serions pas joués cet hiver aux Français. Mon avis est d’accepter l’Odéon. – Néanmoins je verrai demain Perrin, coûte que coûte, et te manderai ce qu’il m’aura dit. Tu peux donc réfléchir jusqu’à jeudi soir. – Je ne dois pas revenir à l’Odéon avant vendredi.
J’ai vu aussi Mme Plessy, et Ramelli, sans compter Ber-ton père, que j’ai surpris dans son lit, ce matin. Il est irrévo-cablement fâché avec ces messieurs.
Tu vois, mon jeune homme, que je ne m’endors pas sur le fricot.
Expédie-moi le manuscrit promptement. Perrin, sans doute, voudra le lire. Et qui sait ?
C’est en partie à d’Osmoy que l’Odéon doit sa subven-tion. Duquesnel l’a dit à Ramelli. – Ainsi cela nous donne une espèce de droit là-bas, à être mieux traité.
Sais-tu qu’un enfant de d’Osmoy est très malade ? Il m’a écrit ça hier, à Croisset, en ajoutant qu’il faisait venir Axen-feld à Évreux.
J’ai été chez Axenfeld pour savoir ce qui en était. Mais je ne l’ai pas trouvé.
Je t’embrasse.
Ton vieux fidèle.
– 649 –
P.-S. 8 heures. Perrin m’envoie un larbin m’apportant une lettre qui me donne rendez-vous pour jeudi à 4 heures. Cet excès de politesse me paraît de bon augure.
Donc dépêche-toi de m’expédier le manuscrit.
À HENRY HARRISSE
[Paris, vers le 10 octobre 1871.]
Feydeau va mieux. Je l’ai vu hier au soir. Il s’est couvert le dos de ventouses et se trouve soulagé. Voilà !
À bientôt, n’est-ce pas ?
et tout à vous.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] mercredi, 10 heures [11 octobre 1871].
Mon Loulou,
J’ai reçu ce matin une assez bonne lettre de ta grand-mère, qui sera près de toi, quand tu recevras celle-ci. Donc
– 650 – embrasse-la de ma part, en lui recommandant d’être bien sage.
Les affaires d’Aïssé sont en bonne voie mais je me donne bien du mal ! je n’ai eu hier, que huit heures de voitures ! Si j’entrais dans les explications, je n’en finirais plus.
Je me suis couché à 10 heures, tant je tombais sur les bottes !
Il m’est impossible de savoir quel jour je reviendrai. Ce ne sera pas, je crois, au-delà de mardi ?
Ce soir, je dîne chez le père Cloquet.
Adieu, pauvre chérie. Réponds-moi un peu longuement et donne-moi des nouvelles de notre vieille.
Ton chanoine de Séville qui t’aime à peu près autant que sa cathédrale.
GVE.
Monsieur a retrouvé le sommeil ! Du reste, tu n’imagines pas le calme de mon logis. Croisset est un en-droit fort bruyant, en comparaison d’icelui.
– 651 –
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Paris,] jeudi matin [12 octobre 1871].
J’ai vu hier au soir Claye. Il ne comprend pas que Lévy ne l’ait point averti de notre billet. Envoie-moi donc la copie dudit billet autant que tu peux te le rappeler. Claye l’attend.
Je serai revenu à Croisset dans une huitaine.
À toi.
À EUGÈNE DELATTRE
[Paris,] jeudi, 3 heures [12 octobre 1871].
Mon cher Ami,
Peux-tu me donner un rendez-vous dans la journée jusqu’à 4 heures ?
Je suis sur le point de m’en retourner et j’ai absolument besoin de te voir pour les affaires de Bouilhet.
Il s’agit de choses de ton métier.
Si tu ne pouvais m’assigner une heure pour demain, veux-tu pour samedi, jusqu’à 4 heures également ? ou enfin dimanche de 2 à 4 chez moi ?
– 652 –
Tâche (ce qui serait plus simple) de venir demain déjeu-ner chez moi rue Murillo, 4, parc Monceau.
Prompte réponse, je te prie ! et tout à toi.
À SA MÈRE
[Paris,] jeudi soir, 6 h[eures, 12 octobre 1871].
Chère Vieille,
J’ai reçu ce matin une lettre de Caro qui me dit que tu as traversé la gare de Rouen « avec des jambes de quinze ans » et que tu as très bien supporté le voyage. – J’espère qu’il en sera de même du retour ? Mais j’ai peur que tu ne t’enrhumes à Ouville. Il fait un froid de chien, et tout à l’heure j’ai été gelé à la bibliothèque. – Car dans l’intervalle que me laissent les courses d’Aïssé, je pense un peu à mes petites affaires.
J’ai dîné hier chez Mme Cloquet qui a été charmante. – Et ce matin j’ai déjeuné chez Feydeau qui s’est beaucoup in-formé de toi et de Caro. Il va mieux, car il marche tout seul, avec une canne. J’ai vu la nouvelle épouse de Crépet, elle est fort grande, assez jolie, et a l’air très bon enfant. Mais tout le temps de ma visite, je songeais à l’autre, à la pre-mière, et j’étais indigné.
Il m’est impossible de te dire, chère vieille, le jour de mon retour. – Je sais que Caro doit rester près de toi jusqu’à jeudi, ce qui me donne un peu plus de temps. – Je suis com-
– 653 – battu entre l’envie de retourner près de toi et celle de bien faire les affaires de mon pauvre Bouilhet.
Mes nombreuses courses m’ont rendu le sommeil. – Car le soir, je suis exténué physiquement.
Adieu, pauvre chère vieille.
Je t’embrasse bien fort.
Ton vieux scheik et fils.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] jeudi soir [12 octobre 1871].
Pauvre chère Caro,
Tu m’as bien amusé et bien attendri ce matin avec ton plan de roman ! J’exige que tu le montres à Vieux ! Com-prends-tu combien cela me charme de t’avoir pour disciple ? Moi qui n’ai plus d’amis littéraires.