Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 2/28

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Correspondance - Tome V

À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.

Le matin, j’avais eu à déjeuner ce bon Sabatier. Comme nous nous entendons en histoire, nous avons beaucoup causé. – Et après le repas, il m’a demandé de lui lire ce que je faisais maintenant. Il a donc ouÿ l’Histoire d’un cœur simple – et m’en a paru si ému, avoir si bien compris mes intentions, enfin tellement admiratif que j’ai entamé Saint Julien ! Oh ! alors !… Bref, il s’en est allé à 5 heures du soir.

Tu as tort de t’inquiéter de Putzel. Elle va très bien, ses fureurs amoureuses étant calmées, mais, Madame, c’était, il y a quelques jours, une véritable Messaline !

La pauvre Julie n’est pas brillante. Marguerite ou la petite fille du jardinier la promène dans le jardin. L’air de

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Croisset lui fait du bien, et elle a repris des forces depuis huit jours. Quant à sa vue, je crois qu’elle ne tardera pas à être absolument aveugle.

Combien de temps resteras-tu à Tarbes ? etc., etc.

Mais la réponse à ces questions est peut-être dans la lettre qui va venir tout à l’heure.

En l’attendant, un grand baiser de ta vieille

NOUNOU.

 

5 h[eures].

 

En y réfléchissant, je ne m’étonne guère de n’avoir pas de lettre de toi. – Car il faut 24 heures de Tarbes à Paris. – Mais demain, J’espère voir de ton écriture.

***

J’ai fait samedi une re-demande au Conseil municipal. Il doit s’en occuper prochainement, et cette fois nous avons chance de réussir.

Si le monument se fait et qu’il y ait une inauguration Monsieur Vieux prononcera un discours dont il a trouvé le sujet ! « De la haine de la Littérature », ou plutôt : « De l’envie qu’excite la supériorité intellectuelle » – et je me promets de mettre les pieds dans le plat ! d’être violent ! impitoyable, et de cracher un joli glaviot à la face de la Médiocratie.

***

 

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La mère Lequesne (de Quevilly), qui se promène sur le quai, me regarde baigner et m’admire (sic).

Elle trouve que j’ai « l’air d’un sultan ! » (mot à Saint-Martin).

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] lundi, 5 h[eures, 7 août 1876].

Quand tu vas être installée aux Eaux-Bonnes, il faudra tâcher de m’écrire un peu plus souvent ma chérie ! Tes deux dernières lettres ont eu huit jours d’intervalle. C’est trop pour ton pauvre vieux !

Je souhaite que les Pyrénées te soient aussi profitables que la Touraine. Mais prends garde qu’il ne faille l’année prochaine aller à Marienbad, si toutefois ce que tu dis est vrai ? À t’en croire, tu deviendrais énorme.

Moi, je continue à hurler comme un gorille dans le silence du cabinet, et même aujourd’hui, j’ai dans le dos ou plutôt dans les poumons une douleur qui n’a pas d’autre c[au]se. À quelque jour, je me ferai éclater comme un obus. – On retrouvera mes morceaux sur ma table. Mais avant tout il faut finir ma Félicité d’une façon splendide ! Dans une quinzaine (ou peut-être avant), ce sera fait. – Quel effort !

Il paraît que le bon Sabatier a été ému puisqu’il en a parlé à sa femme ? Je n’ai pas de ses nouvelles (de Frankline) car je ne vais point à Rouen, Dieu merci ! Elle m’avait promis sa visite, et [je] ne la vois pas venir. Sa petite fille a des cheveux noirs. Voilà tous les détails que je puis te donner.

 

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Potins de la rive : mon ami Bataille, ennuyé des calomnies de Mossieu Séréville, l’a menacé (sur le bateau de Bouille, et devant l’éluite) de lui flanquer une gifle de Marengo en plein groin – et le « vénérable vieillard », qui est une canaille, s’est tenu coi. – Mme Fortin a renvoyé une de ses bonnes, à l’instigation de Mme Poutrelle, parce que ladite bonne était « trop jeune » pour son mari ! lequel s’est épanché dans mon sein à propos de la jalousie imbécile de sa petite épouse. La femme de ton locataire Chevalier, le charpentier, est morte ce matin. On a envoyé hier pour vous un billet de faire-part du trépas de M. Pesnel (le frère de Mme Niel). Miss (le petit chien blanc d’Émile) est paralysé du train de derrière, et se traîne d’une façon lamentable. Quant à Putzel, elle va très bien.

Hier, visite de Philippe ! – Je n’ai pas manqué de lui dire qu’il s’était conduit en polisson, en faisant semblant l’année dernière, de ne pas voir Commanville. Là-dessus, il a paru très étonné, puis très vexé, et m’a juré sa parole d’honneur qu’il n’en était rien, du tout. – Il est revenu sur ce sujet plusieurs fois et de lui-même. Ses protestations avaient le cachet de la vérité. – Du reste, il m’a dit connaître très peu Ernest, ne l’avoir pas vu depuis 3 ans, et pouvoir passer devant lui sans le saluer. On croit à Rouen que la scierie est remontée avec un capital fourni par les comptes courants. – Et on est très étonné de l’issue possible des choses. Enfin on n’y comprend rien. C’était ce que m’avait dit Fortin, l’autre jour.

Philippe m’a conté sur l’Hôtel-Dieu des choses amusantes que je vous redirai, surtout une qui me concerne : un sentiment littéraire de ma belle-sœur à mon endroit. Elle adore Philippe, parce qu’il lui fait gagner 40 sols sur les vieilles futailles, mais le « domestique d’intérieur » exècre Philippe et trouve qu’on lui fait un vol.

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Voilà une lettre traitant de matières bien élevées, n’est-ce pas ?

Autre histoire : la princesse Mathilde est allée passer quelque temps au Havre pour se remettre des chaleurs et m’annonce sa visite, escortée de Popelin père et fils, Benedetti, Marie Abbatucci et bien entendu Mme de Galbois. Il m’eût été doux de l’inviter à déjeuner, mais !………

À propos de ce maudit argent, Chevalier le charpentier ne devait que 110 francs. Il m’a montré un reçu constatant le fait, son terme échéant à Pâques. – Daviron m’a envoyé 200 francs. – Demande à Ernest s’il peut me promettre 500 francs pour le mois de septembre. – Je ferai, dans le courant de ce mois-là, une absence de 15 jours à Paris, et pouvez-vous me dire à peu près l’époque de votre retour ? Maintenant, chérie, je ne vois plus rien à te narrer.

Tout à l’heure, je vais aller m’esbattre comme un triton dans les ondes de la Séquane, où nageant ores sur le ventre, ores sur le dos, emmy les nefs, à la marge des isles bordées de feuillages, ie cuyde ressembler aux Dieux marins des tapisseries de haulte lisse. Puis, m’estant fait revestir par ung mien valet, prendrai-je ung potaige et viandes substantielles, n’oultrepassant le réconfort nécessaire que ie alambiqueray en mon estomach à l’aide de caouë et petun, avec tout petit de alcool des Arabes, – tellement, qu’en pleine teneur de mes esprits animaux, me remettray-je à la forge, dans ma librairie, iusques au lever du soleil, comme ung alquimiste, me pollicitant la palme du langaige françoys, si ie adviens à couler la vraie nature des choses dans un moule ciceronian.

Adieu mon nepveu et ma niepce.

Votre avuncule.

 

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GVE.

 

Cette page est pour ton époux, amateur de telles folastreries et idiomes antiques.

Amitiés à tes hôtes.

 

À IVAN TOURGUENEFF

Croisset près Rouen [7 août 1876].

Mon cher grand Vieux,

Où êtes-vous ? J’ai peur, n’ayant pas de vos nouvelles, que vous ne soyez malade dans une auberge quelconque ? Votre dernière lettre (du 4 juillet) m’en annonçait une seconde de vous, avant votre départ de Russie.

Donc, j’ignore présentement quel endroit vous recèle – ce qui m’embête.

Moi, mon bon, je vais très bien ! Je continue à gueuler comme un gorille dans le silence du cabinet. – Et même, aujourd’hui, j’en ai une douleur aux poumons. – Avant une quinzaine j’aurai fini l’Histoire d’un cœur simple et je me mettrai à Hérodias.

Ma nièce et son mari sont aux Eaux-Bonnes et n’en reviendront que dans les premiers jours de septembre. Ma solitude est complète. Comme distraction, j’allonge ma coupe, tous les soirs, dans la Seine.

Si vous avez lu le n° du 16 juillet de La République des Lettres, vous y avez vu un article indigne, immonde sur

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Renan. C’est de la vraie boue du Figaro. – La colère m’a empoigné ; or j’ai écrit au poète Catulle qu’il n’ait plus à m’envoyer sa feuille, et que je le priais de rayer mon nom de la liste de ses collaborateurs. –

Cet article ouvre des horizons sur la bande (laquelle voudrait bander – pardon !). – Bref, il faut se retirer de ces messieurs.

Daudet est je ne sais où et ce qu’il fait je l’ignore. Goncourt a été un peu malade. Zola se baigne dans l’Océan, en Basse-Bretagne avec les Charpentier.

Ce qui serait joli, ce serait de venir ici vers le 20 courant, entendre mon Perroquet et embrasser

votre vieux

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Bougival. (Les Frênes.)

Mardi, 8 août [18]76.

N.B. ! (c’est par hasard que j’écris sur ce papier de petit crevé.)

Mon cher ami, je suis ici depuis deux jours après un voyage à bride abattue à travers la Russie, l’Allemagne, etc. – Votre lettre m’a fait un très grand plaisir, vous vous portez bien et vous travaillez. – Moi aussi, je me porte bien et j’ai travaillé, car – chose incroyable ! – j’ai achevé mon grand diable de roman, et je vais me remettre à travailler, car il faut que je le copie et qu’il soit prêt dans deux mois, ce qui ne sera pas facile. – Vous savez ce que c’est que de copier. (Il y a des pages où il ne reste pas une ligne.) J’ai vu beaucoup

– 129 – de choses et d’hommes, comme Ulysse, et j’ai retrouvé tout mon monde en bonne santé. – J’ai flanqué à la porte un intendant qui m’a volé quelque chose comme 130 000 francs, une partie assez notable de ma fortune. – Pourquoi ai-je été bête ? Je me suis laissé aller par paresse à une confiance aveugle, quoique je sentisse (faut-il dire : sentisse ?) fort bien, en regardant cette face doucereuse et barbue, qu’elle appartenait à un coquin. – Enfin tant pis ! Et qu’il digère mon argent !

J’ai bien l’intention de m’arracher à ma copie pour 2 ou 3 jours (vers le 25 de ce mois), et aller à Croisset vous entendre lire le « Perroquet ». – De front avec la copie je mènerai l’achèvement de la traduction de Saint Julien, car elle doit paraître en Russie le 1er novembre.

Je viens de lire l’article de ce monsieur sur Renan : c’est ignoble. – Toute cette République des Lettres pue l’affectation et je ne sais quoi de faux et de bas.

Zola m’a écrit. Il va bien et retourne à Paris vers la mi-septembre.

Mon chalet me plaît ; il me plaira davantage quand il aura perdu son odeur de nouveau meuble. Le temps qu’il fait est trop beau. – Le vert des arbres devant ma fenêtre a des splendeurs veloutées et dorées. C’est très joli.

Quand vous écrirez à votre nièce, dites-lui mille choses de ma part. Et au revoir dans un peu plus de quinze jours.

Votre vieux

IV. TOURGUENEFF.

 

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À EDMOND LAPORTE

[Croisset, 9 août 1876.]

Voici vos deux livres, mon cher bon. Je crois qu’ils me suffiront.

Si je n’attendais pas la visite de Frédéric Baudry qui m’a écrit ce matin qu’il viendrait à la fin de cette semaine ou au commencement de l’autre passer à Croisset deux ou trois jours, je vous donnerais un très prochain rendez-vous.

Dans cinq à six jours je vous écrirai. J’avance – et je serais surpris si à la fin de la semaine prochaine je n’avais pas fini, à moins que F. Baudry ne me dérange – ce que je crois.

Il est temps que j’arrive à la terminaison, Monsieur commençant à être éreinté. Le mal de tête ne me quitte plus, faute de sommeil. Ma nuit dernière a été de 4 heures !

Du reste, ça va bien et je vous embrasse.

Votre vieux

 

Mercredi, 4 heures.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi 10 [août 1876].

Quelle chaleur ! Hier, sur le quai, 60 degrés au soleil ! et il ne doit pas faire plus frais aux Eaux-Bonnes. Mais ça fera du bien à Ernest. –

 

– 131 –

Dis-moi dans ta prochaine lettre ce que t’aura dit son médecin. Je demande un peu de détails, s’il y a moyen. – Et tâchez de ne pas vous ennuyer là-bas. Car j’imagine, pauvre Loulou, que tu as accompli la meilleure partie de ton voyage.

Il me reste quatre pages à écrire pour avoir fini mon conte. Je vais en commencer la préparation ce soir. Bref, j’espère vers le 20 l’avoir terminé et recopié. – Si vous ne devez revenir ici que dans un mois (entre le 7 ou le 10 septembre ?) je ferais mieux de m’absenter pendant que vous ne serez pas ici. – Mais pour cela, il faudrait que j’eusse vers le 26 ou le 28 de ce présent mois 500 fr[ancs] (ou tout au moins 300). – est-ce possible ?

Après quoi, mon intention serait de [ne] pas revenir à Paris avant le jour de l’an afin d’activer Hérodias.

Nouvelles du ménage : j’ai acheté du sucre et des abricots pour avoir de la marmelade d’abricots. Mais les fruits, cette année, sont « hors de prix ! ». Le jardinier gémit, [car ?] les arbres se meurent de sécheresse.

Mon ardeur à la besogne frise l’aliénation mentale. Avant-hier, j’ai fait une journée de 18 heures ! Très souvent maintenant, je travaille avant mon déjeuner. Ou plutôt je ne m’arrête plus. – Car, même en nageant je roule mes phrases, malgré moi. Faut-il te dire mon opinion : je crois que (sans le savoir) j’avais été malade profondément et secrètement depuis la mort de notre pauvre vieille. Si je me trompe, d’où vient cette espèce d’éclaircissement qui s’est fait en moi, depuis quelque temps ? C’est comme si des brouillards se dissipaient. Et physiquement, je me sens rajeuni. J’ai lâché la flanelle (comble de l’imprudence !) et actuellement je n’ai

 

– 132 – même pas de chemise ! ayant pris pour modèle les hommes de la Carue !!!

Quant à ta santé, à toi, pauvre Loulou, il ne faut pas en attribuer l’amélioration seulement au voyage ? Je crois que Gluber t’avait donné de bons avis, dont l’effet se produit maintenant.

Espérons que vous me reviendrez tous les deux florissants. – Alors on avisera au syndicat – et la vie ne sera pas encore trop mauvaise. J’en ai le pressentiment.

Adieu, pauvre fille chérie, je t’embrasse avec toute ma tendresse.

Ta NOUNOU.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset, 10 août 1876.]

Mon cher ami,

M. Laugel m’embarrasse. Porter un jugement sur l’avenir d’un homme me paraît chose tellement grave que je m’en abstiens. D’autre part demander si l’on doit écrire ne me semble pas la marque d’une vocation violente. Est-ce qu’on prend l’avis des autres pour savoir si l’on aime !

Franchement, je ne puis répondre que des banalités. Excusez-moi ! dites-lui que je suis très occupé (ce qui est vrai) et que nous nous verrons l’hiver prochain. En attendant, qu’il travaille. Mon « jugement » sera mieux assis sur un bagage un peu plus lourd.

 

– 133 –

L’article sur Renan n’a pour moi aucune importance mais j’ai été indigné de la Basse envie démocratique qui en transsude. En effet ! il fallait plaire à son public.

Conclusion : s’écarter des journaux ! La haine de ces Boutiques-là est le commencement de l’amour du Beau. Elles sont, par essence, hostiles à toute personnalité un peu au-dessus des autres. L’originalité, sous quelque forme qu’elle se montre, les exaspère. – Je me suis fâché avec la Revue de Paris, et je me fâche avec La R[épublique] des Lettres. Afin de continuer mes relations avec Lapierre je ne lis pas Le Nouvelliste. Jamais de la vie, aucun journal ne m’a rendu le plus petit service. On n’a pas reçu les romans que j’y recommandais, ni inséré la moindre des réclames sollicitées pour des amis ; et les articles qui m’étaient favorables ont passé malgré la direction desdites feuilles. – Entre ces messieurs et moi, il y a une antipathie de race, profonde. Ils ne le savent pas, mais je le sens bien. – En voilà assez sur ces misérables !

Ah ! la Bêtise Humaine vous exaspère ! et elle vous barre jusqu’à l’Océan ! Mais que diriez-vous, jeune homme, si vous aviez mon âge !

Dans huit ou dix jours j’aurai fini mon perroquet. –

Je suis impatient de vous le lire. Tâchez de venir à Croisset, avant le commencement de septembre. – Vous y coucherez (j’ai cinq lits à votre disposition !). Il se pourrait que je m’absentasse dès les derniers jours d’août. – Dans ce cas-là je vous préviendrais.

Embrassez votre chère maman pour moi – et qu’elle vous le rende.

Votre vieux

– 134 –

Jeudi 10 août.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi [17 août 1876].

Hier, à 1 heure de nuit, j’ai terminé mon Cœur simple et je le recopie. – Maintenant je m’aperçois de ma fatigue, je souffle, oppressé comme un gros bœuf qui a trop labouré. – Et puis, quelle chaleur ! Je ne sais pas comment vous pouvez y tenir aux Pyrénées. – Depuis Nazareth, je ne me souviens pas d’une pareille température. Il paraît qu’à Rouen tout le monde a la figure d’un jaune, mais d’un jaune !

Ta dernière lettre, mon Loulou, ne respirait pas une satisfaction aussi complète que les précédentes. Quand tu me dis que tu ne viendras à Croisset que pour moi, j’entrevois la préoccupation de on ! – encore ! C’est bien faible pour une femme supérieure ! Que peu[ven]t avoir de commun avec un être intelligent nos voisins de la rive ! Moi, plus je vais et plus je me sens plein d’un dédain inexprimable pour les bourgeois sans compter les bourgeoises. Les puces de Julio me semblent aussi importantes dans le monde que les trois quarts de l’espèce humaine.

Comme nouvelle, j’aurai demain « cet excellent M. Baudry » (c’est toujours ainsi que l’appelait Alfred). Il restera jusqu’à dimanche soir puis le 25 Tourgueneff viendra écouter mon Conte ; j’en fais une copie (deuxième exemplaire) pour qu’il l’emporte. Grâce à la paresse de ce cher Moscove, Saint Julien ne paraîtra russifié qu’en

– 135 – novembre. Je comptais sur 14 cents francs, – qui sont retardés.

Quant à lui (Tourgueneff) il a été volé de 150 mille par un intendant et m’annonce cette perte (une bonne partie de son avoir) avec une grâce inimaginable, sans la moindre récrimination contre le coquin, en vrai gentilhomme.

Je ne croyais pas que vous dussiez (comme j’écris purement) que vous dussiez être revenus ici du 1er au 5 septembre au plus tard. – Si vous allongez un peu votre absence, vous n’y serez pas longtemps sans moi. – Car je me propose d’en partir le 1er. – Bref, nous ne serons pas, j’espère, plus d’une huitaine séparés. Ou plutôt vous ne serez pas ici guère plus de huit jours sans m’y revoir.

Je croyais que tu devais aller à Bayonne ? Pourquoi ne retourneriez-vous pas chez le bon Laffitte ?

Si la chaleur torride continue, je ne sais pas comment on fera pour manger. Il n’y a plus rien ! – Un chou-fleur, plein de chenilles, coûte 30 sols. Il en est de même de la salade ; « on ne peut pas en approcher ». J’ai admiré cette expression gémie de concert par Saint-Martin et par Émile, qui sont les deux seules personnes avec lesquelles je dialogue et que je ne trouve pas plus bêtes que beaucoup de messieurs – bien. –

Maintenant que j’en ai fini avec Félicité, Hérodias se présente et je vois (nettement, comme je vois la Seine) la surface de la mer Morte scintiller au soleil. Hérode et sa femme sont sur un balcon d’où l’on découvre les tuiles dorées du Temple. Il me tarde de m’y mettre et de piocher furieusement cet automne, aussi ai-je envie de commencer ma saison d’hiver le plus tard possible. Ça me fait deuil de

 

– 136 – songer qu’à peine revenus ici vous quitterez Vieux. – Oh ! non ! n’est-ce pas ?

Croirais-tu que je pense souvent à… de Fiennes. Est-ce assez bête ! Mais je pense plus souvent à ma pauvre fille ! que j’embrasse bien fort.

Sa NOUNOU

ou le Dernier des Pères de l’Église.

 

Pour mon Neveu :

Considération griève : Comme les Eaux-Bonnes ne sont pas un séjour folâtre, je vous engage à y rester cette fois le plus longtemps que vous pourrez, afin de n’y pas revenir.

Je vous plains ! – car moi aussi j’ai connu l’embêtement radical des villes d’eaux, – et je n’y étais pas pour mon compte. Réfléchissez à cette beauté morale et qu’elle vous soit un encouragement à tolérer vos douleurs.

La table d’hôte, hein ? la cloche ! et tout le reste ! Cette vie de bestiaux qu’on mène ensemble a quelque chose qui vous ravale. – C’est le rêve moderne, mon bon ! démocratie – égalité.

 

Jeudi, 6 h[eures].

 

Je rouvre ma lettre, car je viens de recevoir la tienne du 15.

D’avance, j’avais répondu dans ce qui précède à tes questions sur mon petit voyage à Paris.

– 137 –

***

As-tu reçu une lettre de moi poste restante ? Je t’y apprenais un tas de choses et j’avais écrit, pour votre esbatement une belle page en langage vert ?

Oui, chère fille, depuis deux mois je me sens en épanouissement. Cela a plusieurs causes. La principale est, je crois, de ne pas entendre parler d’affaires ! – ou de n’avoir rien qui me force à y songer. L’idée de l’argent m’exaspère de plus en plus. – Tout à l’heure Émile m’a rapporté de la banque 460 francs. Eh bien la vue des billets de banque m’a déplu, c’est comme ça. J’avais envie de les foutre par la fenêtre avec ses papiers. Tels sont les nerfs de Monsieur ! – Dumas a dit, il y a quelque temps à Lapierre en parlant de moi « Oh, lui, c’est un idéaliste » – et il avait raison. On ne se corrige pas avec l’âge. Au contraire on verse du côté où l’on penche. – Les défauts se renforcent. Seulement il faut tâcher de développer ses qualités. – Et quant à l’Économie et tout ce qui s’y rapporte Vieux ne sera jamais fort. Oh ! jamais ! –

Tâche de faire prendre patience à ton Époux. Si son médecin ne lui ordonne pas de bains c’est qu’il ne le juge pas bien malade. Mais il voudrait prendre plus de remèdes, parce qu’il lui semblerait alors qu’il devrait plus guérir. Tel est le cœur humain, Madame.

Oui, pauvre chat, je songe à Luchon beaucoup depuis que vous êtes aux Eaux-Bonnes. Comme je veillais sur toi ! hein ?

Bon courage pour la petite étude – et que la chaleur vous soit légère !

VIEUX t’embrasse bien tendrement.

 

– 138 –

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] jeudi [17 août 1876].

Mon cher Vieux,

J’ai fini mon Cœur simple ! hier à 1 heure du matin. – Et présentement je le recopie.

Le père Baudry qui m’a fait attendre sa visite doit apparaître ici demain sans faute, – et y rester jusqu’à lundi.

Le connaissez-vous ?

Enfin, mon vieux lascif, quel jour vous plaît-il de venir à votre choix déjeuner ou dîner chez

votre GÉANT.

 

P.-S – Julio m’humilie par ses continuelles érections.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset, 17 août 1876.]

Eh bien ! moi aussi, j’ai fini !!! et présentement je recopie. Ce qui n’est pas une grande besogne car l’œuvre est courte.

Donc, mon bon cher vieux, IL FAUT que vous veniez entendre ça, au plus vite. – Et si la chose vous agrée, il me serait, derechef agréable qu’elle parût dans une Revue russe afin de toucher un peu d’argent (qu’elle soit plus ou moins bien traduite, peu m’importe). Enfin nous causerons de tout cela, pas plus tard que dans huit jours, n’est-ce pas ? –

– 139 –

J’attends votre visite comme la Terre altérée. – Quelle chaleur ! Saprelotte !

Il me semble que nous avons bien des choses à nous dire ?

Dans deux ou trois [jours] j’attends de vous un mot me disant : « J’arrive. »

Amitiés aux autres

et à vous une forte embrassade

de votre

 

Jeudi.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi soir, 23 [août 1876].

Mon pauvre chat,

Je ne sais pas encore quand je m’en irai à Paris, probablement de demain ou d’après-demain en huit ? Et je suis bien fâché de m’en aller juste au moment où tu arrives ! Mais j’aime encore mieux ça que de partir huit ou quinze jours après. – C’est bien dommage que tu ne puisses pas reculer ton retour !

À la fin de septembre, il me faudra retourner à Paris (pour 24 heures seulement), afin d’assister à la 1re de Daudet. – Que n’est-elle à la fin d’octobre. Car j’ai bien peur que mes enfants ne me lâchent, avant même cette époque ! – La Bonne Princesse a eu tellement chaud au Havre qu’elle s’est

– 140 – empressée de retourner chez elle, si bien que je n’aurai pas sa visite. Elle me rappelle que depuis trois ans je n’ai pas fait le moindre séjour à Saint-Gratien et me somme d’y venir. Tout cela me dérange infiniment ! Si le Moscove ne devait pas venir immédiatement je partirais tout de suite. – Et encore ne suis-je pas bien sûr de l’arrivée dudit Moscove ! J’espère que demain je saurai là-dessus à quoi m’en tenir.

Si je ne vais pas maintenant à Saint-Gratien, il faudra que j’y aille lors de la pièce de Daudet – et alors, j’abandonnerais encore ma pauvre Caro, dont je commence à m’ennuyer. – Ce serait trop bête.

Si rien ne vous force à passer par Paris, je vous engage à revenir par Orléans, afin de voir Chartres que tu ne connais pas. Et qui est on ne peut plus curieux.

Le père Baudry est resté ici deux jours pleins. – Sa société est charmante. Nous avons bavardé d’une façon inimaginable. – Lundi, j’ai dîné avec lui chez son frère, qui a été gigantesque de comique. Je vous donnerai des détails du dîner – lequel n’a pas valu celui de Mme Pelouze. Oh ! non ! Un canard pourri, un soi-disant Pont-l’Évêque, qui était du Livarot, etc. ! Son frère en souffrait.

Il (Fr. Baudry) croit que mes deux contes auront le plus grand succès. – Aujourd’hui, j’ai nettoyé ma table. Elle est maintenant couverte de livres relatifs à Hérodias et, ce soir, j’ai commencé mes lectures. – Autre guitare !

J’ai peur qu’Ernest n’ait pas fait aux Eaux-Bonnes un séjour assez long ?

Ci-inclus une lettre de Juliet. Elle me dit de te prier de m’envoyer ta lettre, quand tu lui répondras, ne sachant point d’avance où elle sera.

– 141 –

Quant à moi, envoie-moi ta prochaine, ici, afin de m’instruire de votre itinéraire. Si par hasard j’étais à Saint-Gratien (ce que je ne crois pas), Émile me l’y ferait parvenir.

J’ai honte de celle-ci tant je la trouve imbécile.

Je t’embrasse bien tendrement. Ta vieille

NOUNOU.

 

Maintenant que je n’écris plus je sens ma fatigue. Cependant, je n’ai pas encore retrouvé le sommeil.

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Bougival, Les Frênes, Chalet.

Mercredi, 23 août [18]76.

Mon cher ami,

Je ne vous ai pas répondu sur-le-champ, parce que je voulais pouvoir vous fixer dès à présent le jour de mon arrivée à Croisset – et ce n’était pas facile – mais voilà que je reçois votre télégramme, et je me vois obligé de vous dire que je ne puis pas venir avant le 10 septembre ; – mais alors pour sûr. – Je suis enchanté que vous ayez fini votre travail. – Si je trouve que pour commencer il vaut mieux que Saint Julien [paraisse] dans une revue russe, je m’y mettrai, quoique l’autre soit à peu près terminé. Vous savez que nous avons encore de la marge jusqu’au 1er nov[em]bre.

Je suis dans la copie jusque par-dessus la tête, et cette besogne m’ennuie.

 

– 142 –

Du reste, je vais bien, mais je me sens envahi par je ne sais quel brouillard vieux, qui est fort désagréable.

Ainsi, mon ami, au 10, sans faute !

Je vous embrasse.

Votre

IV. TOURGUÉNEFF.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] jeudi soir, 24 [août 1876].

Anniversaire de la Saint-Barthélemy.

Mon bon cher vieux,

Je ne vous attends pas le 10 septembre, parce que je ne serai pas à Croisset, à ce moment-là.

Mais si vous voulez reculer votre visite de 8 jours, avec quelle joye je la recevrai.

Je vais faire une petite absence, ou plutôt deux ou trois petites absences – dont une à Saint-Gratien.

Mais je n’admets pas, mon cher ami, que vous soyez désormais mon traducteur-juré ! Une fois, ça m’honore, mais la récidive me chagrinerait.

Il ne manque pas de gens en Russie, qui peuvent me traduire tant bien que mal. – Témoin ceux qui translatent les correspondances de Zola. Nous en causerons. – À bientôt.

Je vous embrasse.

Votre vieux

– 143 –

Je vous écrirai pour vous dire où je suis.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] samedi, 4 heures [août 1876 ?].

Mon bon,

Les Sabatier, n’ayant à eux que lundi prochain, nous demandent d’aller ce jour-là voir la maison de Corneille par le bateau qui passe devant notre porte à 11 heures. Nous reviendrons par celui de 2 heures.

En cas d’empêchement de votre part, envoyez-moi un mot dans une boîte.

S’il faisait une pluie violente, ne comptez pas sur nous.

À vous.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] samedi matin, 9 h[eures, 2 septembre 1876].

Je serai ce soir à Paris – et demain matin je déjeunerai à Saint-Gratien où je vais rester plusieurs jours. De cette façon-là, je ne serai pas obligé de te quitter encore une fois, mon pauvre Caro.

C’est fini. Voilà mon été passé et j’en suis tout marry. – Plus de bains, plus de grand soleil et plus de travail féroce. Si je n’écoutais que mon égoïsme, je resterais ici, – comme « un petit père tranquille », à ruminer Hérodias.

– 144 –

Je t’engage pour ton pied à rester immobile. La seule manière de guérir ces plaies-là, c’est de ne pas bouger. Quant à Ernest, il me semble que sa colique a dû diminuer le nombre de ses bains. Ne serait-il pas sage que vous prolongiez votre séjour aux Eaux-Bonnes ? – Qui donc vous presse de revenir ! sauf l’ennui, – motif que je comprends.

Puisque vous allez à Bayonne – qui est un pays charmant, je vous engage à voir Biarritz – et à prendre un jour pour aller visiter Fontarabie et Irun.

Hier j’ai eu la visite du jeune Baudry – et Laporte est venu dîner avec nous pour me faire ses adieux. – L’oie (son collègue) ne le salue pas, tant ils se détestent instinctivement. Il est scandalisé de l’ignorance et de la bêtise de ces messieurs.

Écris-moi à Paris – où je viendrai de temps à autre pour prendre mes lettres.

Adieu, ma pauvre fille.

Je t’embrasse bien fort.

VIEUX.

 

Il me tarde d’être rentré ici – dans mon vieux Croisset, comme tu dis 1° pour te revoir 2° pour te lire le Cœur simple et 3° pour me remettre au travail.

Quant au Cœur simple, c’est aussi bonhomme que Saint Julien est effervescent. – Et je crains que tu n’éprouves une déception, étant une personne qui aime les choses à plumet.

***

 

– 145 –

À ERNEST RENAN

[Saint-Gratien ?,] dimanche matin [3 septembre 1876].

Mon cher Renan,

Je suis très bousculé dans ce moment, parce que je voudrais m’en retourner vers ma cabane dans une quinzaine de jours, et que j’ai bien des choses à faire d’ici là.

Donc, mardi soir, ne comptez pas sur moi, hélas !

Mais nous nous verrons sans doute mercredi ? et peut-être samedi chez Baudry.

Mille regrets et tout à vous.

Ex imo.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Saint-Gratien ?, 3 septembre 1876.]

Je voulais vous aller voir hier mais j’ai été retenu chez Renan.

Quant à demain, Mme Pelouze me prend ma soirée (pour affaires !).

Mais mardi je compte passer chez vous un bon laps dans l’après-midi.

Et nous prendrons jour pour dîner un des jours de la semaine prochaine.

Je vous bécote tendrement.

Votre vieux

– 146 –

POLYCARPE.

 

Je vous écris au milieu d’une société nombreuse et bruyante.

 

À JUDITH GAUTIER

[Paris, 4 ? septembre 1876.]

Ma chère Judith,

Où demeure M. Ganneau ? On me dit que c’est l’homme actuellement le plus fort en archéologie palestinienne. J’aurais besoin d’avoir avec lui une forte conférence.

Ton vieux

GUSTAVE FLAUBERT

t’embrasse.

 

À RAOUL-DUVAL

[Paris, 4 septembre 1876.]

Mon cher ami,

Je vous remercie de me donner l’occasion de vous rendre ce que vous appelez un « service » ! Mais je ne puis rien faire présentement parce que je suis lié. Il faut attendre un peu.

J’ai fait un conte que Tourgueneff a traduit et qui doit paraître dans une revue russe le 1er novembre. Pour celui-là

– 147 –

(comme pour les deux autres qui doivent suivre) je ne puis publier le texte qu’après l’apparition en russe. C’est une condition sine qua non. La traduction parue je rentre dans tous mes droits.

Mon intention est d’avoir un petit volume pour le printemps prochain. Il sera composé de trois contes. Deux sont faits. Vous choisirez celui des trois qui vous conviendra le mieux. – J’en ai promis un au Siècle et un autre au Bien public qui me couvre d’or. Si vous m’aviez fait votre demande un peu plus tôt je vous les aurais donnés tous les trois.

Vous voyez, mon cher ami, que je ne puis inaugurer votre journal, et que forcément il nous faut attendre jusqu’à la fin de l’hiver ou tout au moins jusqu’au mois de février.

Ne viendrez-vous pas à Rouen un de ces jours ? J’ai bien envie de vous voir et de causer avec vous, de La Nation et du reste !

Je suis à Paris et à Saint-Gratien depuis huit jours. Voilà qui vous explique le retard de ma réponse.

Je serai à Croisset du 15 au 17.

À bientôt, n’est-ce pas ? et tout à vous, cher et excellent ami.

Votre

 

Paris, lundi 4 septembre.

 

– 148 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] vendredi matin [8 septembre 1876].

Mon pauvre Loulou,

Tu ne m’as pas l’air de t’amuser extrêmement à Croisset ? (– malgré la société de ton amie ? combien de temps l’auras-tu encore ?)

Tu me dis que, sans moi « c’est la maison des morts », rien de plus vrai. Mais les morts sont plus agréables que les trois quarts des vivants. Les souvenirs de cette nature sont pleins de douceur, – quand on a passé par les grandes amertumes.

Dans une huitaine de jours je ne serai pas loin d’aller te rejoindre. Et j’espère que nous passerons ensemble quelques bonnes semaines. Ton pauvre vieux s’en réjouit d’avance. – Si le mauvais temps continue, la 1re de Daudet aura lieu du 15 au 18 courant. Ce qui fait que je ne serais pas obligé de revenir à Paris. La collaboration de Belot aura, je crois, été nuisible à Daudet ? Ils ont fait un dénouement imbécile, par peur du public, par lâcheté !

J’ai vu hier les Charpentier, retour de Bretagne. – Et ce matin mon élève Guy, qui se porte mieux. Mais la santé de sa mère l’inquiète. – Aujourd’hui et demain je passerai mon après-midi à la Bibliothèque pour y lire et feuilleter différents bouquins relatifs à saint Jean-Baptiste. – Comprends-tu jusqu’à quel point je suis beau ? – Hier j’ai fait une longue visite à Maury et à Ganneau.

Si la pièce de Daudet n’est jouée que le 18, je reviendrai le lendemain avec le Moscove.

 

– 149 –

Quant au reste, j’aurais tant de choses à te dire que je ne dis rien. En somme, ton pauvre vieux n’est pas gai.

Ton diction[naire] allemand est sur ma table. Cherche donc mon dict[ionnaire] anglais, reliure brunâtre. Adieu, pauvre fille chérie.

Ta NOUNOU t’embrasse.

***

Et le pied ? comment va-t-il ?

***

 

À JULES TROUBAT ?

[Paris,] vendredi matin,

9 h[eures, 8 septembre 1876].

Mon cher ami,

Hier, à 2 h[eures] j’étais chez Charpentier, qui me paraît bien disposé pour vous.

Dreyfous ne sortira de sa maison qu’au mois d’avril prochain. Ils ne sont pas fâchés mais ils se séparent à l’amiable après l’expiration d’un traité dont le terme échoit au printemps.

J’ai parlé pour vous rigoureusement et nettement, et je vous engage à aller chez Charpentier dès maintenant.

Quand vous l’aurez vu, dites-moi comment se sera passée la visite. Puis, s’il est besoin, je reparlerai à Charpentier.

 

– 150 –

Tout à vous, mon cher Troubat.

Vôtre.

 

À JEANNE DE LOYNES

[Paris, 9 septembre 1876 ?]

Ma chère amie,

Je me propose d’aller lundi vous demander à déjeuner. Il m’est resté de la dernière visite que je vous ai faite un souvenir exquis. – Oui ! en regardant de près vos beaux yeux…, et causant doucement avec vous, pendant quelques minutes, j’ai trouvé la vie bonne.

À vous, du fond du cœur.

 

Samedi, 1 h[eure].

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Paris, 9 septembre 1876.]

Mon cher ami,

Peut-on compter sur vous ?

Nous avons peur que vous ne soyez malade.

En tout cas (et à cause de Charpentier) notre dîner aura lieu demain. – On se réunit chez moi à 4 h 1/2 pour

 

– 151 – entendre le Cœur simple. – Après quoi, nous irons au restaurant de l’Opéra-Comique.

Tâchez d’y venir.

Tout à vous.

 

Vous recevrez de la princesse Mathilde une invitation à dîner pour mercredi.

J’ai été bien embêté de ne pas vous voir hier.

 

À RAOUL-DUVAL

[Paris, 10 septembre 1876.]

Mon cher ami,

Tout votre personnel de La Nation est-il arrêté ? Avez-vous un feuilletoniste des théâtres ?

Sinon, j’ai à vous proposer un disciple que je vous recommande chaudement, un jeune poète plein d’esprit et de talent, M. Guy de Maupassant.

Quand nous verrons-nous ? Si par hasard vous veniez à Paris cette semaine, donnez-moi un rendez-vous ; et j’accours.

À partir du lendemain de la 1re de Daudet (qui aura lieu, je pense, vendredi) je ne bougerai plus de Croisset. Et je vous y attends.

Tout à vous, cher ami.

Votre

– 152 –

Dimanche 10 septembre

rue du Faubourg-Saint-Honoré, 240.

 

À JULES TROUBAT ?

[Paris,] dimanche 10 septembre [1876].

[Au sujet de la première de Daudet, après laquelle ils partiront pour Croisset.] Il me tarde de tailler avec vous une bavette considérable ! […]

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris,] lundi matin,

10 h[eures, 11 ? septembre 1876].

Demain mardi, chère belle, ne venez pas avant 4 heures parce qu’il faut que j’aille à Saint-Gratien. Un train peut être en retard ! vous pourriez être chez moi – avant mon retour, et ne pas me trouver. Je serais désespéré.

Mais à 4 heures, je compte sur vous.

Votre POLYCARPE

qui vous chérit.

 

– 153 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] lundi matin [11 septembre 1876].

Certainement, ma chère fille, dans huit jours je serai revenu dans le bon Croisset ! La 1re de Daudet est, maintenant, ce qui me retarde. Elle est annoncée pour jeudi. Mais ce ne sera pas avant samedi. Tu as raison ! Daudet s’abaisse dans la compagnie de Belot. Par peur du public, ils ont fait un dénouement que je trouve inepte et j’ai peur que le public ne soit de mon avis !

Il est très probable que le Moscove reviendra avec moi. Comme je ne crois pas qu’il puisse (vu sa taille gigantesque) coucher dans un des lits de la chambre à deux lits, je coucherai dans mon cabinet sur mon divan, avec un matelas on y est très bien. – (Quant au lit de la chambre d’Ernest, il n’y faut pas songer, car il est trop court pour moi.) – De cette façon-là, personne ne sera dérangé.

Du reste, le Moscove ne fait jamais de longs séjours.

Vieux avait raison de considérer comme sérieux ton mal de pied. – Aux pieds tout est grave ! Suis les prescriptions de Fortin – et ne bouge pas de ta chaise longue.

Quant à l’étourdissement d’Émile, c’est peut-être l’effet de l’orage. Maury, la veille du jour où je l’ai vu, avait eu aussi un étourdissement.

J’ai acheté des livres pour Hérodias – et je suis présentement sans le sol. Donc, il faut qu’Ernest m’envoie pour vendredi ou samedi 200 francs – car j’ai plusieurs petites dettes à payer, et ne saurais comment m’en retourner. Il faudrait que j’emprunte (ou empruntasse) à des amis.

 

– 154 –

Tu ne me parles pas de lui (d’Ernest), comment va-t-il ?

Je re-suis en correspondance avec R[aoul]-Duval au sujet de Guy, qui désire faire le feuilleton dramatique dans La Nation, – et je le verrai prochainement soit ici, soit à Croisset. – Dans le courant du mois prochain j’y aurai un dimanche la visite de Guy.

Tu feras toutes mes amitiés à Mme Maréchal, en lui disant que je regrette de ne pas la trouver à mon retour.

Si c’était une autre que toi, je te plaindrais de la solitude où tu vas être pendant trois ou quatre jours (car je suppose qu’Ernest est à Dieppe) mais ma pauvre fille sait vivre toute seule, – ayant l’intelligence ornée.

En fait de livres, je t’en apporterai un beau sur la dévotion moderne.

Allons, à bientôt, nous reprendrons nos fortes conversations, – et je te bécoterai à mon aise !

Ta vieille NOUNOU qui t’aime.

 

À EDMOND LAPORTE

[Paris,] mardi marin, 9 heures [12 septembre 1876].

Notre ami Guy m’annonce que vous êtes à Paris, mon bon vieux.

Pour le commun des mortels, je suis censé être à Saint-Gratien. Ce train de vie va durer jusqu’à la première de Daudet qui aura lieu samedi. Il faut rester jusque-là et y aller. Lundi je m’en retourne avec Tourgueneff. Revenons tous les trois de compagnie par le train de 1 heure (lundi) !

– 155 – mais d’ici là donnez-moi un rendez-vous le soir, passé 10 heures, dans votre quartier, ou bien venez le matin chez votre géant.

N.B. – Sauf demain où je sortirai avant 10 heures.

Je vous embrasse.

Votre

 

À JEANNE DE LOYNES

[Paris,] mardi soir [12 septembre 1876].

C’est convenu, chère belle amie ! lundi je profiterai de votre loge. Je passerai la soirée à vos côtés. [Aussi va-t-il écrire à Alphonse Daudet de disposer de la place qu’il lui réservait.]

Étiez-vous jolie, hier ! nom d’un nom ! étiez-vous jolie ! – quelle figure ! quelle bouche ! quels yeux ! quels gestes ! – On a envie de vous manger ! Quand je vous ai quittée, j’étais amoureux fou de vous

voilà !

Deux longs baisers sur chacune de ces indescriptibles menottes.

GVE F.

 

– 156 –

À GEORGES CHARPENTIER

[Paris,] mercredi, 2 heures [13 septembre 1876].

Eh bien ? et mon livre, ou plutôt mes livres (le Tristram et le Machiavel) quand les aurai-je ? Vous m’oubliez complètement, cher ami ! – Je n’attends que ces deux volumes pour fermer ma boîte et m’en retourner chez moi travailler.

Au revoir, Homme léger !

Et tout à vous.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Paris,] mercredi, 5 h[eures, 13 septembre 1876].

Mon cher ami,

Daudet m’a confié hier que sa 1re n’aurait pas lieu avant lundi, bien qu’elle soit annoncée pour samedi.

C’est samedi à 1 heure qu’aura lieu la répétition générale. Si vous tenez à y venir, vous n’aurez qu’à vous nommer, je serai au théâtre à 1 heure précise.

***

S.V.P. un mot pour nous dire si nous devons compter sur vous. –

À partir de lundi matin je serai libre ; et mardi, nous filerons de compagnie vers le pays qui m’a donné le jour. – Le train express de 1 heure moins cinq me paraît le plus commode ?

 

– 157 –

Tâchez de venir samedi au Vaudeville ! – où nous nous donnerons rendez-vous pour lundi.

Votre VIEUX qui vous embrasse.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Paris,] mercredi soir [13 septembre 1876].

C’est convenu, n’est-ce pas1, mon bon ?

Samedi vers 9 heures 1/2, je vous verrai apparaître dans mon logis. Nous dînerons ensemble.

R[aoul]-Duval m’a répondu ce matin. Je crois qu’il y aura moyen de vous introduire dans sa feuille.

Faites-moi penser à une commission pour Catulle.

Votre VIEUX vous embrasse.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Paris,] jeudi, 2 heures [14 septembre 1876].

Convenu ! À mardi ! Ne manquez pas, ou sinon je crève.

En attendant ce grand plaisir, mon pauvre vieux, je vous embrasse.

 

1 Inutile de me répondre.

– 158 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 15 septembre 1876.]

« Je suis affamée de ces questions-là. »

Ce mot de ma pauvre fille m’a charmé, tout à l’heure. Mais mon maître Pouchet n’est pas à Paris, de sorte que je ne sais à qui m’adresser ? Je crois d’ailleurs que tu demandes une chose bien difficile. Pour comprendre la physiologie il faut d’abord savoir l’anatomie. – Quand je serai revenu près de toi, j’irai consulter Pennetier. Je doute qu’il existe des manuels de physiologie clairs et nouveaux. C’est une science qui ne fait que de naître.

Mesure une des couches de la chambre à deux lits pour voir si le Moscove peut y coucher. Bouilhet y couchait bien mais Tourgueneff est beaucoup plus grand.

Il faut comparer cette couche avec la mienne. Si elle est trop petite il habitera ma chambre. – En mettant une seconde cuvette sur la seconde table, nous serons bien.

La 1re de Daudet n’a lieu que lundi ! De sorte que je ne serai pas revenu avant mardi – ! Ça me contrarie ! car j’ai bien envie d’être re-piété chez moi.

J’attends avec moult impatience les deux cents francs annoncés.

Depuis trois jours je savais le départ de Mme Brainne. – Pauvre femme ! comme je la plains.

Allons, adieu, pauvre Loulou. Cette fois, c’est bien la dernière lettre.

Je t’embrasse très fort.

Ton VIEIL ONCLE.

– 159 –

Soigne ton pied. Reste couchée.

Je vais retourner à la Bibliothèque pour voir dans les Bollandistes la vie de saint André – qui sera, je crois, un des personnages de ma petite historiette.

***

Dans ses précédents séjours le Moscove se trouvait très bien dans ton lit. Si les autres (de la ch[ambre] à 2 lits) ne sont pas plus petits, tu peux l’y mettre.

***

Je suis bien content de savoir qu’Ernest se trouve mieux.

***

Ta lettre datée du 13 ne m’arrive que ce matin 15.

***

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] dimanche matin,

9 h[eures, 17 septembre 1876].

À l’instant même je viens de recevoir 200 francs de Daviron. – Ainsi, qu’Ernest ne s’en tourmente pas !

Il est de fait que je commençais à être très gêné. Et que ma position allait devenir ridicule.

Mardi nous prendrons l’express de 1 heure moins 5, le Moscove et moi.

 

– 160 –

La répétition de Daudet a été superbe. – Et je crois qu’il aura un grand succès, j’en suis bien content pour lui.

Adieu, mon pauvre Loulou. Nous allons donc (et enfin !) nous revoir.

Je t’embrasse.

VIEUX.

 

Patience pour le pied. C’est très long.

J’ai trouvé ta robe bleue.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

Croisset, mercredi soir [20 septembre 1876].

Princesse,

Voilà le beau temps qui revient ; aussi je me permets de vous rappeler votre promesse et même votre « parole d’honneur ». Quand vous verrai-je ? Quand aurai-je le bonheur de vous voir dans ma pauvre maison ?

J’y ai maintenant Tourgueneff, qui ne va pas tarder à en repartir. – Ma nièce est retenue sur un divan par un mal de pied, mais elle sera debout quand vous viendrez.

Mme Espinasse m’a écrit pour me prier de lui envoyer (dès qu’ils seront parus) les contes que je vous ai lus. Cette lettre me prouve que vous lui avez parlé de moi avec indulgence, ce qui ne m’étonne pas.

 

– 161 –

En revenant à Paris, à la fin de la semaine dernière, j’ai rencontré M. Sauzay, qui m’a dit que vous deviez avoir chez vous Mlle Judic. Vous a-t-elle amusée ?

La représentation de Fromont jeune a été fort belle. C’était une 1re intéressante. Mais le roman vaut mieux que la pièce. Elle a réussi plutôt par ses défauts que par ses mérites, tant le public est bête ! Goncourt y grelottait, et moi j’y crevais de chaleur. Du reste, le contact de la foule me devient de plus en plus odieux, – votre ami n’étant pas démocrate.

Il me semble que j’oublie de vous remercier pour les bons jours que j’ai passés dernièrement à Saint-Gratien ? Mon cœur se dilate chaque fois que je franchis votre seuil, – car vous savez tous les sentiments que j’ai pour votre altesse.

À bientôt, n’est-ce pas ?

Et d’ici là je suis, comme toujours, en vous baisant les mains,

Votre très affectionné et dévoué

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Bougival, Les Frênes, Chalet .

Dimanche 2[4] septembre [18]76.

Mon vieux féroce !

Je suis revenu ici sans encombre ; je n’ai pas eu le temps de voir Magny – mais j’ai vu Pellé. – Je lui ai soumis la question en litige ; il m’a répondu :

 

– 162 –

« On le fait, et même souvent. Mais ce n’est pas dans les règles de la bonne cuisine ! »

Le résultat de ceci est que je vous dois 6 bouteilles de champagne ; mais si je n’ai pas la victoire matérielle, je l’ai – morale !!

Je me suis remis à ma copie, ce soir je relirai pour la seconde fois le Cœur simple.

Mille amitiés à tout Croisset. J’espère que votre nièce va se relever bientôt, et je vous embrasse.

Celui qui mange le poulet rôti chaud, sans moutarde.

J. T.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] mardi soir [26 septembre 1876].

Rien de changé, mon bon ! à jeudi.

Pourriez-vous voir dans L’Astronomie populaire d’Arago quelque chose qui serait à mon usage, relativement à l’apparence, à la COULEUR des étoiles. Guillemin est là-dessus un peu sommaire.

J’ai pris à la Bibliothèque de Rouen la liste des livres archéologiques. Ce n’est pas énorme. J’en ai même expédié deux, en une heure.

Nous piocherons jeudi.

Tout à vous, mon vieux solide.

Votre

– 163 –

La chaleur est revenue. À partir de demain je me rebaigne. Apportez votre caleçon, si le cœur vous en dit.

P.-S. – Quelles sont les planètes que l’on voit vers la fin d’août ?

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset,] mercredi, 27 septembre [1876].

Quand vous ai-je écrit ? Il y a très longtemps il me semble ? Je suis en retard. Mais ne pas croire que je suis en oubli. N’importe ! J’agis envers vous comme une canaille. Mais pourquoi ne me le dites-vous pas !

Voici ma vie depuis le commencement de juin. J’ai travaillé jusqu’à la fin du mois dernier comme un phrénétique. Et mon Cœur simple est fait, copié (et recopié pour la Russie).

J’ai été passer quelques jours à Saint-Gratien puis à Paris, où j’ai hanté la Bibliothèque ex-impériale, et assisté à la 1re de Fromont. Les changements introduits dans l’histoire par Belot (et qui sont, selon moi, abjects) ont été la cause du succès. Tel est le Public !

Le lendemain j’étais revenu ici – où Tourgueneff m’a rejoint le jour suivant. Comme c’est un homme fugace il en [est] reparti quarante-huit heures après et depuis lors j’ai expédié Flavius Josèphe, lequel était un joli bourgeois ! c’est-à-dire un plat personnage.

 

– 164 –

Cette histoire d’Hérodias, à mesure que le moment de l’écrire approche, m’inspire une venette biblique ! – J’ai peur de retomber dans les effets produits par Salammbô, car mes personnages sont de la même race, et c’est un peu le même milieu ? – J’espère pourtant que ce reproche, qu’on ne manquera pas de me faire, sera injuste. Après quoi, je reviendrai à mes bonshommes.

Pour aller plus vite dans mon Hérodias, je me propose de rester ici le plus tard possible. Tâchez de m’imiter et de ne pas venir à Paris avant le jour de l’an afin d’en partir, pas avant le mois de mai.

Vous avez séduit ma nièce – qui est maintenant à Croisset, et qui me charge de vous dire qu’elle vous aime – défaut de famille.

Avez-vous lu le mandement de l’évêque de Montpellier sur le vol d’une hostie ? Comme style, et comme grotesque, c’est inappréciable. Je vous recommande L’Arsenal de la dévotion, par Paul Parfait. Il y a de quoi avoir le vertige. Lisez cela ! on ne saurait trop rire !

Comment allez-vous ? Que devenez-vous, etc. ? Écrivez-moi une longuissime épître pour me prouver que vous me pardonnez ma négligence.

Amitiés à votre mari, et tout à vous.

Votre VIEUX FIDÈLE.

 

– 165 –

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] mercredi [27 septembre 1876].

Homme entêté,

Eh bien ? Êtes-vous assez… Mais non ! je veux vous accabler de ma clémence.

Ne trouvez-vous pas que nous aurions pu causer d’autre chose, pendant la dernière heure ? Mais vous y teniez, et vous reveniez là-dessus sans cesse ! Enfin, n’en parlons plus ! – C’est une heure de plus que vous me devez, être fugace, individu qu’on ne peut avoir chez soi.

Rien de neuf depuis votre départ. Ma nièce est toujours étendue sur son divan. La pluie tombe et je viens de finir mes notes sur Flavius Josèphe, lequel était un joli bourgeois. Voilà.

Ce conte d’Hérodias me cause une venette abominable. Le plan s’en éclaircit, un peu – mais rien qu’un [peu].

Raoul-Duval, de qui j’ai reçu une lettre ce matin et qui vous croit encore chez moi (ah bien oui !), me charge de vous rappeler à son souvenir [sic].

Ne vous embêtez pas à traduire le Cœur simple. Trouvez quelqu’un pour cette besogne que je suis honteux de vous voir remplir (bien qu’au fond, très flatté).

Quand reviendrez-vous, maintenant ? Quand se reverra-t-on ?

Tenez-vous en joye – et pensez quelquefois à moi.

Votre vieux qui vous embrasse.

 

– 166 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 4 octobre 1876.]

Princesse,

Le mauvais temps paraît se calmer. Depuis deux jours on se croirait en été. Faut-il garder l’espérance de vous avoir un peu dans le pauvre Croisset ? – maintenant ? – ou quand vous déménagerez de Saint-Gratien ?

J’ai lu par hasard un fragment de L’Assommoir paru dans La République des Lettres, et je suis tout à fait de votre avis. Je trouve cela ignoble, absolument. Faire vrai ne me paraît pas être la première condition de l’Art. Viser au Beau est le principal, et l’atteindre si l’on peut.

Continuer : partie 3 sur 28