Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 15/28

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Correspondance - Tome V

À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.

À propos de cuisine, comment mangez-vous ? C’est ton anniversaire, ma pauvre Caro ? Tu es née au milieu des larmes. Ça t’a porté malheur ! Allons, adieu. Je m’attendris trop. – Mais je suis bien las de faire des efforts, de me tendre, de vouloir – et pourquoi ? À quoi ça sert-il ? À qui cela fait-il du bien ?

Je t’embrasse bien tendrement.

VIEUX.

Prends-donc pour m’écrire du papier plus grand. – Tu croises tes lignes. C’est incommode.

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 50, rue de Douai.

Mardi, 21 janv[ier 18]79.

Mon bon vieux,

Vous vous demandez peut-être pourquoi je ne donne pas signe de vie ? Hélas, mon ami, je ne suis décidément qu’un infirme, qui ne peut plus rien « entreprendre ». Voici bientôt quinze jours que la goutte m’a repincé – et ce n’est

– 705 – que depuis hier que je marche dans ma chambre – à l’aide de béquilles – bien entendu. – Je n’ai pas pu assister à la 1re de L’Assommoir qui, dûment châtré à ce qu’il paraît, a eu un grand succès de bon vieux mélodrame. – J’ai reçu hier la nouvelle de la mort de mon frère ; cela me fait beaucoup de chagrin – rétrospectif et personnel. – Nous ne nous voyions que rarement – et il n’y avait à peu près rien de commun entre nous… mais un frère… c’est quelquefois moins, mais c’est autre chose qu’un ami. – Moins fort et plus intime. – Mon frère est mort riche à millions – mais il laisse toute sa fortune à des parents de sa femme. – Il m’a mis (à ce qu’il m’a écrit) pour 250 000 fr[ancs] sur son testament (c’est à peu près la 20e partie de sa fortune) – mais comme les personnes qui l’entouraient dans les dernières années de sa vie sont des espèces de filous – il faudra probablement que je me rende sur les lieux sans tarder – le legs de mon frère pourrait fort bien s’évaporer en fumée ! – Ainsi – dans 10 jours je suis peut-être sur la route de Moscou. Dans ce cas – quand nous reverrons-nous ? Car il ne faudra plus songer à aller à Croisset. – Et pourtant, j’ai la plus grande envie de vous voir ! Est-ce vraiment bien nécessaire que vous restiez là-bas jusqu’à la fin de février ? – Quel triste hiver ! – Il n’y a pas de taupe qui mène une vie plus retirée que moi. – Être seul, tout seul – et ne rien faire – cela vous donne bien le goût – et l’arrière-goût de votre inutilité. – Enfin ! patience !

Heureusement que toute la maison ici va bien.

Écrivez-moi deux mots. – J’espère que votre travail avance régulièrement.

Je vous embrasse.

Votre J. TOURGUENEFF.

 

– 706 –

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] mercredi, 3 h[eures, 22 janvier 1879].

Vive notre ministère’ ! Personne n’est plus content que moi de sa consolidation. Comme la malchance me poursuit depuis longtemps, je m’attendais au contraire à sa chute. – Vous voilà donc rassuré sur votre sort ! Tant mieux. Que n’en puis-je dire autant sur le mien. – Ma vie n’est pas drôle, mon cher ami – et cet hiver est particulièrement rude (température à part). Si je ne vais à Paris, c’est que je n’ai pas le sol. Voilà tout le mystère – et que je n’ai pas non plus de logement, puisque je laisse le mien à ma nièce jusqu’à ce que les affaires de son mari soient définitivement réglées. – Et qu’on sache ce qu’on deviendra – et ce qu’il fera. Joli ! Joli ! Joli ! – Quoi qu’il advienne vous me verrez, pendant deux mois, à partir de mars – mais pas avant, j’en ai peur ?

Parlez-moi de la pièce. Quand passe-t-elle ? J’ai lu les comptes rendus de L’Assommoir dans Le Figaro, Le Gaulois et La France (envoyés par vous ce matin). Je suis content du succès pécuniaire pour Zola. Mais ça ne consolide pas le Naturalisme (dont nous attendons toujours la définition). – Et ça ne pose pas notre ami comme auteur dramatique. À lui maintenant de faire une pièce, dans son système. – J’ai vu que Daudet en avait lu une à l’Odéon tirée de Jack. – Quels industriels que tous ces gaillards-là ! – Que n’en suis-je un moi-même ! Mais le cœur me manque.

Le pauvre Tourgueneff est recloué par la goutte. Allez-le voir, vous lui ferez plaisir. – Dans 25 jours, il part pour la Russie, où son frère vient de mourir.

J’ai su par Caroline que votre mère allait mieux. Embrassez-la bien pour moi.

 

– 707 –

Votre vieux solide

 

Ornez-vous de votre présence les soirées de « la Maison Charpentier » ? Savent-ils ce que je pense d’eux ? Inutile de le leur cacher – au contraire. –

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] mercredi [22 janvier 1879].

Encore la goutte, mon cher vieux ! – Et la mort de votre frère ! Partout des douleurs, des chagrins ! Des embêtements et des tristesses ! Il est temps de s’en aller ! Quant à moi je n’ai plus que cette idée-là ! Finissons-en. La vie est trop dure.

Mais vous n’allez pas vous mettre en route par cet horrible froid ? et malade comme vous êtes ! Attendez un peu. D’autre part, ne perdez pas votre héritage. L’argent est utile. Maintenant où je n’en ai plus – mais plus du tout, je suis fortement convaincu de cette vérité.

Vous me demandez s’il est bien nécessaire que je reste à Croisset jusqu’à la fin de février – nécessaire non, mais obligatoire. Ma pauvre nièce a rendu son logement. Et je leur laisse le mien en attendant la solution définitive des « affaires », jolie chose !

Après quoi que deviendrai-je ? Je l’ignore. Cela est dur à mon âge. Voilà ce que c’est, mon bon, que d’avoir des nièces qu’on aime. J’ai tout donné pour obéir au préjugé de l’Honneur . Bref, l’espoir de reconstituer notre fortune est à jamais perdu. Là-dessus, rêvez.

– 708 –

Votre solitude n’est pas comparable à la mienne. Vous vivez avec des gens intelligents et charmants. Mais moi, mon cher ami, depuis le 2 janvier, je n’ai pas vu une personne. Mes matins et mes soirs se passent en tête à tête avec mon chien. Notez que je n’écris même pas, puisque je ne fais que lire – et lire de la métaphysique ! – pas autre chose – puis quand je suis écœuré de cette besogne, j’ai comme distraction l’idée de ma misère, qui commence à se faire sentir effectivement.

C’eût été une bonne détente pour mon cœur et pour mes nerfs qu’un long tête-à-tête avec mon ami, le grand Tourgueneff ! – il faut s’en priver. Mais au moins, écrivez-moi. Vous n’avez pas été gentil cet été. Vous m’avez laissé trop longtemps sans nouvelles.

Quoi qu’il advienne je serai à Paris au mois de mars – et compte y rester jusqu’à la fin de mai. Il me faut pour B[ouvard] et P[écuchet] des renseignements scientifiques que je ne peux me procurer ailleurs. – Quel livre ! Quel accablant fardeau ! Et la conception en est peut-être vicieuse ? Il est peut-être impossible de faire un roman avec cette idée-là ? C’est trop voulu. Il n’y a jamais eu deux bons hommes pareils ? – Encore un sujet de déchirement intérieur. Regulus n’était rien auprès de moi. J’arrive à le croire.

J’ai lu quelques comptes rendus de L’Assommoir. Son succès (pécuniaire) dont je me réjouis pour Zola ne prouve rien quant au Naturalisme puisque c’est un mélodrame – très ordinaire, et ça ne pose pas notre ami comme auteur dramatique, puisque la pièce n’est pas de lui.

Son fameux article a suscité des clameurs idiotes – et c’est pour cela qu’il n’est pas décoré. Est-ce bête ! mais

 

– 709 – qu’est-ce qui n’est pas bête ? à commencer par moi – et surtout moi !

Allons, adieu. Espérons que nous nous verrons au printemps, plus gaillards l’un et l’autre.

Et n’oubliez pas votre vieux

GVE FLAUBERT

qui vous chérit.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Croisset, 23 janvier 1879.]

Comment ? malgré tout, on écrit six lignes à son Polycarpe ! – C’est héroïque, pauvre chérie.

Les nouvelles de ce matin me desserrent le cœur. – J’espère demain ou après-demain voir Lapierre qui me donnera plus de détails.

Je baise sur la paupière le bel œil malade et partout le visage qui est en dessous.

Votre vieux troubadour, votre petit père Loulou.

GVE.

Jeudi soir.

 

– 710 –

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 50, rue de Douai.

Vendredi, 24 janv[ier 18]79.

Mon cher vieux,

J’ai reçu votre lettre – et hier Mme Commanville a eu l’amabilité de venir me voir. – Nous avons causé assez longuement. – Naturellement, c’est vous qui avez été le principal sujet de notre causerie. – Je l’ai trouvée en bonne santé et en bonne disposition de travail. – Je lui rendrai sa visite dès que je pourrai marcher sans canne et surtout monter des escaliers.

Il n’est pas impossible que mon voyage en Russie soit retardé : tout dépend des lettres que je recevrai de là-bas. – Dans ce cas j’irai certainement à Croisset. Malheureusement, le père de l’héritière est un coquin, qui ne demande qu’à me voler. – Ma présence l’en empêchera peut-être. – Je ne le crois pas – mais peut-être est-ce nécessaire que je fasse semblant d y croire.

Votre nièce m’a dit que votre santé est bonne : c’est le bon point. – Vous n’aimez pas à vous promener ; mais il faut vous y forcer. – Je suis resté une fois en prison (au secret) pendant plus d’un mois : la chambre était petite – la chaleur étouffante Deux fois par jour je transportais 104 cartes (deux jeux) une a une – d’un bout de la chambre à l’autre… cela faisait 208 tours ; – 416 en un jour – le tour à 8 pas – ça faisait plus de 3 300 ; – près de 2 kilomètres ! – Que ce calcul ingénieux vous donne du courage ! – Le jour où je n’avais pas fait de promenade, j’avais tout le sang à la tête !

J’ai découpé pour vous dans un journal l’article suivant, qui me semble d’un Prud’homme achevé ! – Ajoutez-le à votre collection.

– 711 –

Je vous écrirai bientôt, dès que je saurai quelque chose de certain.

En attendant, je vous embrasse.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] lundi soir, 6 h[eures, 27 janvier 1879].

Mon Loulou,

J’ai peur que Le Nouvelliste n’insère un entrefilet qui te donnerait de l’inquiétude. Je me suis donné samedi, en glissant sur le verglas, une très forte entorse avec fêlure du péroné. Mais je n’ai pas la jambe cassée.

Fortin (que j’ai attendu 48 h[eures]) me soigne admirablement. – Laporte vient me voir très souvent et couche ici – Suzanne me soigne très bien. Je lis et je fume dans mon lit – qu’il va me falloir garder pendant six semaines !

Je serais très contrarié si un de vous deux se dérangeait pour venir – Ça n’en vaut pas la peine. Je ne le veux pas. Inutile de dépenser son argent à ça. Mon accident est le moindre de mes soucis et le plus léger de mes chagrins – ou plutôt n’est pas un chagrin – une simple contrariété. Quand je me serai fait faire une planche idoine pour écrire dans mon lit, je t’enverrai plus de détails. – Après-demain sans doute.

Je t’embrasse bien fort.

– 712 –

Ton VIEIL ONCLE

qui n’a pas beaucoup de chance.

 

À GEORGES CHARPENTIER

Croisset, 29 janvier 1879.

Oui c’est vrai. J’ai une très forte entorse, avec fêlure du péroné. Ce n’est pas dangereux, mais ce sera long.

Je vous embrasse.

 

À MAXIME DU CAMP

Croisset, 29 jan[vier 18]79.

Monsieur,

M. Gust. Flaubert me charge de vous donner de ses nouvelles. Il a eu une entorse très grave avec fêlure de la base du péroné.

L’inflammation a déjà diminué, mais un repos absolu est ordonné pendant quelque temps.

Il n’y a aucune crainte à avoir.

Votre dévoué serviteur.

E. LAPORTE.

 

– 713 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi, 11 h[eures, 30 janvier 1879].

Ma pauvre fille,

Tu as dû recevoir hier soir un télégramme de Philippe ? Je vais bien. Le gonflement (il était d’abord énorme, ça ressemblait à un éléphantiasis) disparaît et le sang se résorbe d’une manière rapide. Dans une douzaine de jours je pourrai m’asseoir dans un fauteuil. On me fera une botte d’amidon, dans laquelle ma jambe sera prise. Quant à pouvoir marcher, je n’aurai pas ce plaisir avant 6 semaines, au plus tôt. – Et je boiterai peut-être pendant 3 ou 4 mois.

Fortin me soigne admirablement bien. Le bon Laporte s’en va de temps à autre pendant vingt-quatre heures – puis revient et ne me quitte pas. – Il a fallu les deux premières nuits le forcer à se coucher ! – Suzanne se montre très dévouée, très gentille. – Enfin je suis de toutes les manières aussi bien que possible. Pennetier et Pouchet « mouch taïb » comme chirurgiens.

Ce qui m’a le plus vexé dans mon accident c’est Le Figaro ! – Quels imbéciles ! – Et Lapierre avait eu l’attention de n’en rien dire, sachant mon horreur pour ce genre de réclames ! Oui, Villemessant a cru peut-être m’honorer, me faire plaisir, et me servir. Loin de là ! Je suis HHHindigné. Je n’aime pas à ce que le Public sache rien de ma personne : « Cache ta vie », maxime d Épictète.

Hier j’ai reçu 15 lettres ! ce matin 12 ! et il faut y répondre ou y faire répondre. – Quelle dépense de timbres !

Mon moral est excellent, meilleur qu’auparavant (sic). Laporte s’étonne de ma patience, de mon caractère angélique. – Mais ces choses-là ne révoltent ni mon esprit, ni

– 714 – mes nerfs, ni mon cœur – donc je n’en souffre pas. Voilà le vrai. Je me suis fait faire une table. Et tu admireras mes petites inventions.

Comment peins-tu le père Cloquet ? En robe ou en redingote ?

Je t’attends samedi, mon Loulou. Ça me fera bien plaisir de te voir arriver – mais grande peine de te voir partir.

Amitiés à Ernest. – Que fait-il ? Voilà qui est plus sérieux que ma guibolle cassée.

Ton vieil éclopé – et grabataire.

GVE.

Les nuits ne sont pas douces ! L’immobilité où me contraint mon appareil est embêtante. Toutes les 2 heures on asperge ma jambe. Mais l’inflammation de l’articulation n’est plus à craindre.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] jeudi midi [30 janvier 1879].

Les attentions de votre amitié m’attendrissent, ma chère Princesse ! Je suis indigné contre Le Figaro qui aurait pu se taire ! et ne pas inquiéter mes amis.

En un mot, voici ce que j’ai : fêlure du péroné et entorse considérable. – L’inflammation de l’articulation n’est plus à craindre. Mais les premiers jours j’ai eu un épanchement de sang considérable. Dans 15 jours je pourrai me lever. – Je ne marcherai pas avant 6 semaines ou deux mois. Et je boiterai pendant longtemps, 3 ou 4 mois peut-être ?

– 715 –

Voilà tout. Cela retarde le moment où je pourrai vous voir – et franchement c’est ce qui m’ennuie le plus dans mon accident. – Car vous, ma chère Princesse, vous êtes le seul coin d’azur dans ma vie sombre. Et je suis de tout mon cœur

Votre GVE.

Amitiés au petit groupe des intimes, Marie, Popelin, Giraud, Mme de Galbois.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] jeudi midi [30 janvier 1879].

Non, mon bon vieux, ne venez pas. Je serais trop, trop triste de vous voir partir ; et franchement ça ne vaut pas la peine de vous déranger pour une visite de deux heures. Quand je pourrai me lever et causer longuement avec vous, ce qui aura lieu, je pense, dans une quinzaine de jours, je vous appellerai, si vous n’allez pas en Russie.

Savez-vous que je me suis cassé la guibolle cinq minutes après avoir lu la lettre où vous me recommandiez la marche !!! N’est-ce pas drôle ?

J’en ai pour six semaines ou deux mois avant de pouvoir marcher et je boiterai longtemps. Je vais aussi bien que possible, et je vous embrasse.

Votre VIEIL ÉCLOPÉ.

Le Figaro ayant eu la bêtise de publier mon accident, tous mes amis se sont inquiétés, et j’ai reçu hier quinze lettres, et ce matin onze. Voilà les bienfaits du journalisme. De quel droit ma jambe appartient-elle à Villemessant ? Notez qu’il croit m’honorer et me faire plaisir. Cet entrefilet

– 716 – m’a été très désagréable. Je n’aime pas à « intéresser » le public avec ma personne.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

Croisset, 30 j[an]v[ier 18]79.

Madame,

M. Gustave Flaubert me charge de vous donner de ses nouvelles.

Il a eu une entorse très grave compliquée d’une fêlure de la base du péroné. L’inflammation disparaît, mais un repos de plusieurs semaines est ordonné.

Aucune crainte à avoir.

Gustave me dit d’ajouter « qu’il attendait votre lettre ».

Veuillez agréer, Madame, mes respectueuses salutations.

E. LAPORTE.

 

À JULES TROUBAT

Croisset, 30 janvier 1879.

M. Gustave Flaubert me charge de vous donner de ses nouvelles. Il a une entorse fort grave, compliquée d’une fêlure du péroné. L’inflammation disparaît, mais un repos de plusieurs semaines est ordonné. Aucune crainte à avoir. Votre dévoué serviteur.

 

– 717 –

E. LAPORTE.

 

À ÉMILE ZOLA

Croisset, 30 janv[ier 18]79.

Monsieur,

M. Gustave Flaubert me charge de vous donner de ses nouvelles.

Il a eu une entorse fort grave compliquée d’une fêlure de la base du péroné. L’inflammation disparaît, mais un repos de plusieurs semaines est ordonné.

Aucune crainte à avoir.

« Je suis cloué dans mon lit fumant une pipe, ayant trois consolations : 1° l’emmerdement que cause aux confrères le succès de L’Assommoir ; 2° l’histoire du curé du Vésinet ; 3° le départ prochain et probable de notre Sauveur. Quand cela ne me fatiguera pas d’écrire je vous enverrai quelques mots de ma patte.

Mes amitiés à votre femme.

Communiquez ce bulletin à Marius Roux et à Hennique. »

(Dicté par Flaubert.)

Votre dévoué serviteur.

E. LAPORTE.

 

– 718 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, 31 janvier 1879.]

Mon Loulou,

Apporte-moi demain

1° du papier de Hollande – et du papier bleu, – grand format – l’un et l’autre sont dans le placard de ma chambre à coucher.

2° Le Cours de littérature de Noël, un gros volume relié qui est dans ma bibliothèque.

3° Un paquet de tabac-Civette.

Les amis sont bien embêtants. Ils m’énervent avec leurs tendresses ! – À chaque distribution, deux fois par jour, c’est de 8 à 12 lettres ! – Toutes bien entendu disant la même chose dans les mêmes termes. J’en suis énervé (sic). Donne de mes nouvelles à la mère Heuzé qui est à Reims chez Mme Pommery.

Laporte vient de me quitter pour jusqu’à dimanche soir. Il a paru étonné ce matin que Commanville ne lui ait pas répondu.

Je t’attends demain par l’express du soir.

Je vous embrasse.

VIEUX.

Un peu fatigué aujourd’hui, ce sont les lettres qui en sont cause.

 

– 719 –

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 50, rue de Douai.

Vendredi matin [31 janvier 1879].

Mon cher malade,

J’allais me mettre en route quand votre lettre est arrivée. – Je n’irai pas aujourd’hui, puisque vous le voulez – mais il faut absolument que je vous voie – pour moi et aussi pour vous – et j’irai lundi. Que parlez-vous de deux heures ? – J’arriverai dans la matinée et je resterai jusqu’au jour suivant. – Si vous n’avez pas de lit à me donner – j’irai coucher à Rouen. Comme il est plus que probable que je vais partir pour la Russie dans une semaine, je tiens absolument à vous voir auparavant.

Pourquoi n’avez-vous pas répondu à mon télégramme (réponse payée) ? – Vous m’avez tenu tout un jour dans une véritable anxiété ! – Et Mme Viardot aussi, qui vous fait dire qu’elle ne savait pas elle-même – jusqu’à ce jour – combien elle vous était attachée. – J’ai écrit hier matin à Mme Commanville et sa réponse m’a tranquillisé. – Cependant, elle ne parlait que d’une entorse – et je vois que vous vous êtes tout de même cassé la jambe. J’ai vu en rêve que vous me montriez l’endroit : un peu au-dessous du genou droit.

Ainsi – à lundi – « te volente aut nolente ». – J’aurai beaucoup de choses à vous dire et à vous entendre dire.

J’espère que vous serez tout à fait gaillard à mon retour de Russie, qui aura lieu dans six semaines. – En attendant, je vous embrasse.

Votre

 

– 720 –

IV. TOURGUENEFF.

 

AU PRINCE NAPOLÉON

[Croisset, 1er février 1879.]

Je suis bien sensible à votre bon souvenir, mon cher Prince.

J’ai une fracture avec désordres dans l’articulation mais tout se remet. Mon médecin de campagne me soigne très bien. Dans une huitaine je pourrai m’asseoir dans un fauteuil. Mais je ne marcherai pas avant 6 semaines ou deux mois – et je boiterai longtemps.

Tout à vous, mon cher Prince

du fond du cœur.

Votre

 

Croisset, 1er février.

 

À JULES TROUBAT

Croisset, 2 février 1879.

Mon cher ami,

Je ne sais si l’on a répondu à votre bonne lettre ; en tout cas, en voilà une autre. Ma fracture n’offre maintenant aucun danger, mais je ne pourrai marcher avant deux mois ;

 

– 721 – ce qui remet mon voyage de Paris vers le milieu d’avril. Je compte y rester jusqu’à la fin de mai.

Pour le livre que je fais, je suis obligé d’avoir recours à des notes anciennement prises sur Port-Royal. Les indications de passages à consulter ne concordent pas avec l’édition que je possède, celle de Hachette, in-12. Il faut donc que je les aie prises dans la première édition.

Tirez-moi d’embarras, c’est-à-dire dites-moi où trouver dans l’édition les indications suivantes :

1° Mauvais goût de saint François de Sales, tome I, p. 239 ;

2° Songe de M. Lemaître qui l’engage à cultiver les plantes potagères du couvent, tome I, p. 500 ;

3° La chasse n’est qu’un symbole, tome II, p. 9 ;

4° Mot de Mme de Sévigné sur la Bible de Royaumont, tome II, p. 241.

5° Mot de M. Duguet : « Ce qui est singulier me fait un peu de peine. »

Mes bons souvenirs à Mme Troubat et une cordiale poignée de main de la part de votre

G. F.

 

– 722 –

À JULIETTE ADAM

Croisset, 3 février [18]79.

Eussé-je les deux jambes amputées j’irais chez vous, quand même il faudrait me faire hisser par un palan jusqu’à la hauteur de votre étage.

Car je suis, chère Madame, votre très affectionné et dévoué.

 

À EDMOND DE GONCOURT

Croisset, 3 fév[rier 18]79.

Merci de votre bonne lettre, mon cher ami ; il n’y a plus maintenant aucun danger, c’est une affaire de temps. Mais les premiers jours ce n’était pas drôle et ç’aurait pu devenir très grave et même plus grave qu’on ne l’avait pensé tout d’abord.

Merci de vous être occupé de moi près du nouveau président de la Chambre ; nous en recauserons.

Je suis bien curieux de voir vos clowns et je vous approuve de vous écarter systématiquement de la niaiserie appelée « réalisme » ou « naturalisme » ad libitum. Vous savez d’ailleurs ce que je pense de cette forte blague.

Je continue à trouver les Charpentier drôles, pour ne pas dire plus.

Non, je ne savais pas que nous fussions favoris de cet excellent M. Bismarck. Où avez-vous lu cela ?

 

– 723 –

Ma guibolle cassée retarde mon travail de deux bons mois. J’en profite pour reposer ma pauvre cervelle. Ne comptez pas sur moi avant le milieu d’avril. D’ici là, bonne santé, bonne pioche, surtout bonne humeur.

Écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez. Ça me fera bien plaisir.

Je vous embrasse.

Votre vieux

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, début de février 1879 ?]

Dis à ton mari de m’apporter demain

1° une vingtaine de feuilles de papier – coupé – ordinaire, celui qui me sert pour ma copie.

2° une douzaine de cartes de visite.

Ton oncle en

BAUDRUCHE.

Supposons que je m’appelle Druche. Tu me dirais : « tu es beau, Druche ».

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, début de février 1879 ?]

Je suis HINDIGNÉ !

 

– 724 –

***

2 chemises blanches, ordinaires.

Mes pantoufles de velours.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] mercredi, 5 heures, [5 février 1879].

Merci de votre télégramme, mon cher ami. Je viens de vous en envoyer un autre, qui précédera ce billet.

J’ai mis de côté un sot orgueil, et j’accepte. Car avant tout il ne faut pas crever de faim, ce qui est une sotte manière de crever.

Maintenant je voudrais bien savoir ce qui en adviendra, et si je peux compter sur cette place. J’ai peur que Ferry, n’ait ses protégés et que, la chose étant connue, des compétiteurs ne me démolissent. Avant votre départ, tâchez que j’aie un moyen de savoir à quoi m’en tenir positivement.

Je voudrais déjà que vous fussiez revenu de Russie. Votre visite m’a été bien douce. D’ailleurs, c’est à votre tendre éloquence que je dois ma détermination sensée.

Je vous embrasse comme je vous aime, c’est-à-dire fortement.

Votre VIEUX.

 

– 725 –

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset, 5 ou 6 février 1879.]

Ça va mieux – merci. – Dans quelques jours on me mettra une botte d’amidon et je pourrai m’asseoir dans un fauteuil.

Il m’est très incommode d’écrire dans mon lit. – C’est pourquoi j’arrête ici mon embrassade.

Tout à vous.

GVE.

Je n’ai reçu que 63 lettres jusqu’à présent, toutes (sauf deux ou trois exceptions) me disant la même chose dans les mêmes termes. Voilà où est le malheur. Quant à l’accident, ce n’est rien du tout, en soi.

Écrivez-moi le plus longuement que vous pourrez. Ça me fera bien plaisir.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] jeudi soir [6 février 1879].

Ce que vous me dites de votre pauvre maman me désole. – Et je vous plains bien, mon cher ami. Décidément le Diable, en ce monde, a le dessus.

J’ai un tas de choses à vous dire. Quel embêtement que de ne pas se voir ! – Mais quand nous verrons-nous ?

Voici le mot pour Banville. Vous serez bien reçu. C’est un très galant homme. Tâchez d’avoir le plus de feuilletonistes possible. Il faut que Zola et Alph. Daudet

– 726 – viennent à votre première ! Connaissez-vous Lapommeraye ? Je pourrai vous recommander. – Prévenez-moi à temps.

Laporte m’a quitté hier et reviendra lundi.

Je vous embrasse.

Votre vieux

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, 6 février 1879.]

Mon Loulou,

Je n’attends pas une lettre de toi pour te remercier du beurre et du raisin. L’un et l’autre m’ont fait le plus grand plaisir.

Malgré mes arrangements j’ai bien du mal à écrire dans mon lit et je me borne au strict.

Lundi on me passe ma botte. Hier, visite des Censier – aujourd’hui, celle d’Houzeau. Il m’a dit que Mme Brainne était très malade – et menacée de perdre un œil ! – Va chez elle prendre de ses nouvelles. C’est une bonne amie qu’il ne faut pas négliger.

Popelin m’a écrit ce matin une lettre charmante en me chargeant de le déposer « aux pieds de Mme Commanville ». – Donc on croit chez la P[rince]sse que tu es à Paris.

J’ai chargé la sœur de plusieurs commissions. Envoie chez lui, 113, boulevard Haussmann :

des cartes de visite

– 727 –

des enveloppes petit format.

Et si tu le vois (ou par billet), rappelle-lui le thermomètre de Fortin !

Voilà tout, chérie. Et écris-moi longuement si faire se peut. – Amitiés à Ernest et à toi toutes les tendresses de mon vieux cœur.

Ton GVE.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] jeudi [6 février 1879].

Vous avez tort de me plaindre, ma chère Princesse. Depuis quelque temps j’ai tant de chagrins qu’une jambe cassée est une bagatelle près des autres. Cet accident-là n’affecte ni le cœur, ni les nerfs, ni l’esprit – donc, il est léger. – Je n’écris pas. Et ma cervelle se repose.

D’ailleurs je suis très bien soigné – et il n’y a plus aucun danger. Mais le cas était grave, à cause de l’articulation. Je boiterai pendant longtemps. – Ce qui ne m’empêchera pas de venir chez vous.

Donnez-moi de vos nouvelles, fréquemment. La vue de votre chère (et abominable) écriture me fait l’effet d’un rayon de soleil entrant dans ma chambre.

Je vous baise les deux mains aussi longuement que vous le permettrez car je suis votre vieux fidèle.

GVE F.

 

– 728 –

À GUSTAVE TOUDOUZE

[Croisset, 6 février 1879.]

Merci de votre bon souvenir cher ami. Ça va mieux – mais j’en ai encore pour six semaines au moins avant de pouvoir descendre mon escalier.

Amitiés aux amis. Et tout à vous.

 

Croisset, jeudi 5 fév[rier].

 

À LÉONIE BRAINNE

[Croisset, 7 février 1879.]

Je vais mieux, ma chère belle. Mais j’en aurai pour longtemps. Ça me fatigue beaucoup d’écrire dans mon lit, autrement ma prose serait plus longue.

Je baise votre bel œil malade.

Votre POLYCARPE

pas indigné – très calme – et philosophe.

Vendredi soir.

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 50, rue de Douai.

Vendredi matin [7 février 1879].

Mon cher ami,

 

– 729 –

Voici ma réponse à vos deux lettres : soyez tranquille – on travaille à votre affaire – et je dois dire que Zola et les Charpentier se montrent très bien. – Je suis très heureux de votre consentement et je ne partirai pas pour la Russie – avant qu’il n’y ait une solution. – Je vous tiendrai au courant. Il y a une petite difficulté qui s’est ajoutée : Baudry est le gendre de Sénard – et Sénard a contribué à la formation du nouveau ministère. – Mais Gambetta continue à vous témoigner le plus vif intérêt – et c’est là le principal. – Nous ferons tout ce qu’il faudra.

Vous ne me dites rien de votre pied – c’est bon signe. – Je l’espère, du moins. – Mes amitiés au bon M. Laporte. – Je vous embrasse.

J. TOURGUENEFF.

P.-S. Il est probable que je vous écrirai demain.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] samedi soir [8 février 1879].

Mon bon cher vieux,

Je ne vous remercie pas du mal que vous vous donnez pour moi, ce serait vous insulter ; mais il m’embête de savoir que vous retardez votre voyage en Russie exprès pour cette affaire.

Plus que jamais, je suis décidé à ne pas me sacrifier pour cet excellent M. Baudry. Donc, que les amis agissent ! Vous savez que je suis très bien avec Mme Adam, amie de Gambetta, et avec Mme Pelouze, amie de Grévy. Si on faisait

 

– 730 – parler à ces deux anges, je ne doute pas de leur bonne volonté à mon endroit.

Ce matin, je me suis commandé une paire de béquilles, dont je ferai l’essai mardi. Laporte m’a quitté mercredi soir, mais revient demain.

Je vous embrasse. Votre

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 50, rue de Douai.

Dimanche matin [9 février 1879].

Mon cher ami,

Rien de nouveau encore aujourd’hui ; – c’est demain qu’on aura la réponse définitive de Gambetta. – Je reste ici jusqu’à jeudi. – Je prendrai en grande considération les renseignements que vous me donnez dans la lettre d’aujourd’hui. – Je ne connais pas Mme Pelouze – mais je crois que les Charpentier la connaissent ; quant à Mme Adam, je l’ai vue une fois à une vente, et elle m’a parlé avec beaucoup d’amabilité. – Je vais lui écrire pour lui demander un rendez-vous. – Pourquoi n’écririez-vous pas, de votre côté, à Mme Pelouze ? Maintenant que vous êtes décidé – il faut marcher de l’avant. Ce qui est bête dans tout cela, c’est que M. de Sacy va mieux et qu’on parle même de sa guérison possible !

Je suis content de savoir que vous allez vous lever dès mardi. – Prenez garde de vous fatiguer le pied. – Je vous écrirai tous les jours jusqu’à mon départ.

Je vous embrasse.

– 731 –

Votre

J. TOURGUENEFF.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] dimanche, 1 h[eure, 9 février 1879].

L’île en face est couverte d’eau. Le vent remue les flots. Le soleil de temps à autre paraît entre les nuages – et je regarde la rivière avec ma lorgnette. – À 4 h 1/2 ? j’attends le bon Laporte. Demain on me met ma botte en dextrine. Senard me confectionne une paire de béquilles. Et mardi ? je me lèverai. Mais il ne faut pas que je m’attende à descendre l’escalier avant 15 jours. Si je posais mon pied à terre, l’os traverserait ma peau, paraît-il.

J’irais très bien si je n’avais des démangeaisons abominables par tout le corps. C’est une petite affection nerveuse, dit Fortin. Ça m’empêche de dormir ! Malgré tout, je reste « un petit père tranquille ». Dans mes insomnies, je ne songe qu’aux maudites affaires !!! – et à l’avenir ! Quel supplice que cette incertitude. – C’est si loin de la manière dont j’ai été élevé !… Quelle différence de milieux. Mon pauvre bonhomme de père ne savait pas faire une addition et jusqu’à sa mort je n’avais pas vu un papier timbré. Dans quel mépris nous vivions du commerce et des affaires d’argent. – Et quelle sécurité, quel bien-être.

N’importe, chère fille. Je te suis très obligé de la franchise de tes deux dernières lettres. Parlons-nous toujours ainsi, à cœur ouvert. Pas de réticence ! pas de pose !

 

– 732 –

Puisqu’on offre à Ernest une place de 8 mille fr[ancs] – qu’il la prenne ! Au moins ce sera sûr. Le logement, s’il est convenable, est une considération.

Cette place l’empêcherait-elle de boursicoter ? Qui donc la lui offre ? – Je n’y vois qu’un inconvénient c’est qu’il serait bien tenu et ne pourrait pas l’été aller aux Pyrénées.

J’ai eu cette nuit un cauchemar affreux – à cause de ma jambe. Je rampais sur le ventre. Et Paul (le concierge) m’insultait. Je voulais lui prêcher la Religion (sic) – et tout le monde m’avait abandonné. Mon impuissance me désespérait, – j’y pense encore. La vue de la rivière qui est splendide me calme peu à peu.

Le départ de Mathilde ne m’afflige pas – au contraire. Quand tu auras plus d’expérience tu seras convaincue qu’il ne faut jamais renvoyer les domestiques, à moins qu’ils ne vous exaspèrent. On va toujours de mal en pis.

Nouvelles des portraits – S.V.P.

As-tu écrit un petit mot aimable à Bardoux ? Je ne sais où il demeure.

Tu feras bien, dans quelque temps, de retourner chez la P[rince]sse et chez Mme Brainne.

Je te bécote.

Ta NOUNOU.

 

– 733 –

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] lundi [10 février 1879.]

Si je pouvais écrire dans mon lit commodément, je vous expliquerais comme quoi je ne peux m’adresser directement à Mme Pelouze. Lui faire parler, bien. Mais lui demander quelque chose moi-même, non.

Vous verrez que le p[ère] Sacy va guérir, ou, s’il ne se rétablit, que la place ne sera pas pour moi. Le malheur me poursuit.

Avec qui correspondre là-dessus, quand vous serez parti ?

Aujourd’hui je suis très énervé par suite de longues insomnies. Il ne me reste de forces que pour vous embrasser tendrement, mon bon cher vieux. À vous.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, vers le 10 février 1879].

Pour la 3e fois, je demande mes cartes de visite… nom de D !…

 

À MAXIME DU CAMP

[Croisset,] mardi soir [11 février 1879].

Aujourd’hui enfin j’ai pu me lever ! – Et je ne me sers plus du plat-bassin !!! Ce soir je dormirai sur le flanc, grâce à

 

– 734 – ma botte de dextrine – et demain, je recommencerai à travailler.

On m’a fait une paire de béquilles ! – mais j’aime mieux me mouvoir, le genou posé sur une chaise que je pousse devant moi.

Il se passera encore un grand mois avant que je puisse descendre mon escalier. – Et il me sera impossible d’être à Paris avant le milieu d’avril.

Tu me parles d’Haçanin ! – Ah ! pauvre cher vieux Max ! – C’était le bon temps, c’était le bon temps ! – J’en pleure, quand j’y pense.

***

Quant à la Politique, j’ai un avantage sur toi – car ne voyant personne je n’entends pas dire de bêtises !

Envoie-moi ton bouquin ou par la poste, à Croisset, ou à l’adresse suivante : « M. Pilon, quai du Havre, 7, pour M. G. Flaubert ». Mais le premier moyen est plus rapide – et plus sûr. Amitiés au jumeau et à toi toutes mes tendresses.

Ton vieux GVE.

 

À JULES TROUBAT

[Croisset, 11 ? février 1879.]

Je vous remercie bien de votre bonne lettre. C’est à des services pareils qu’on reconnaît les amis.

Les choses ne me paraissent pas si mauvaises, Dieu merci.

– 735 –

Tenez-moi au courant. Donnez-moi des nouvelles fréquentes.

Je vous serre les deux mains et suis à vous.

 

Croisset, mardi soir.

 

À CLAUDIUS POPELIN

[Croisset,] 11 févr[ier 1879].

Mon cher Popelin,

Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que votre bonne lettre, et je vous en remercie du fond de l’âme.

L’accident a été plus sérieux qu’on ne l’a cru, la fracture du péroné n’était rien – mais il y avait dans l’articulation des désordres espouvantables, mon pied ressemblait à une citrouille recouverte de parchemin rouge ! Pendant dix jours on me l’a réfrigéré toutes les heures. – Le sang s’est heureusement résorbé, et tout danger a disparu. – Aujourd’hui enfin, j’ai pu me lever, grâce à une botte en dextrine qui me tient toute [la] jambe comme dans un étau, mais qui me permet de me mouvoir, et de me dormir sur le flanc. – Grande douceur !

Le moral est resté excellent. – J’ai profité de l’occasion pour reposer ma pauvre cervelle. Je vous dirai même que ce « malheur » (il y a de bonnes gens qui m’ont écrit ce mot) m’a paru fort léger près de tous les autres ! – Car depuis trois ans, j’avale de larges coupes d’amertume. Il m’a même distrait, et calmé les nerfs. – J’ai d’ailleurs été parfaitement

– 736 – traité non par mon frère qui est à Nice, mais par mon médecin de village, un simple officier de santé plus praticien que Messieurs les docteurs de Rouen.

J’ai suivi dans les journaux les événements de politique. – Et je n’ai entendu dire de bêtises par personne. (Vu ma solitude.) Donc, enviez-moi.

Je vous prends au mot, mon cher ami. – C’est-à-dire je compte sur votre visite. Si vous vous contentez d’une hospitalité plus que modeste, je peux vous offrir un lit. Arrangez-vous pour que nous puissions nous voir et causer un peu longuement. Il me semble que nous avons beaucoup de choses à nous dire ?

Il se passera encore un grand mois avant que je puisse descendre mon escalier et je boiterai pendant très longtemps. Il est impossible que je sois à Paris avant le milieu d’avril. – En attendant les bonnes bavettes que vous me promettez, je vous embrasse.

Votre vieux solide

 

Ne m’oubliez pas près de la Princesse. – Dites-lui de ma part tout ce que vous pourrez trouver de mieux.

Amitiés à Gustave.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

Croisset [11 février 1879].

Aujourd’hui je me suis levé pour la première fois. Il m’est impossible de me servir de béquilles ! Je déambule, le

– 737 – genou sur une chaise. Et avec tous mes attributs autour de mon fauteuil je me fais l’effet de Scarron.

Comme à vous la bottine en dextrine m’a été intolérable. On l’a fendue. Et j’ai la jambe dans une gouttière, – suivant la méthode classique. – Ma fracture n’est rien, mais les désordres de l’articulation ont été fort graves. Et si le sang ne s’était résorbé j’aurais maintenant la jambe coupée – ou je serais crevé. – Je me suis livré à ces deux hypothèses pendant 48 heures avec une tranquillité d’âme parfaite, je vous assure. Je mens un peu. La première m’embêtait .

Ce qui m’a exaspéré, c’est Le Figaro. – À part cela j’ai été philosophe.

Le changement de Président m’a été extrêmement agréable. C’est plein de grandeur, « quoi qu’on die », un événement considérable et tout nouveau dans l’histoire de France. – Et puis, enfin, nom de Dieu, nous sommes délivrés de messieurs les militaires, lesquels se connaissent à tout sauf à faire la guerre.

La nomination de Grévy c’est un Poncif de moins. Donc, je m’en réjouis.

Ce qui a fait tomber Bardoux, c’est lui-même. Il s’était déconsidéré à force de promettre sans tenir. Et puis Waddington avait besoin de sa place.

Ce que vous me dites de Plessy relativement au père Hyacinthe m’a diverti infiniment. – Je m’étonne toujours de ces enthousiasmes pour des génies de quinzième ordre. – Du reste, je suis de plus en plus dégoûté de ce qu’on appelle la Religion – et la Métaphysique. Voilà deux grands mois que je ne lis pas autre chose. Quel néant ! – et quel aplomb !

– 738 –

Connaissez-vous le Catéchisme de persévérance de l’abbé Gaume ? C’est Hénaurme… – Il y a dans la seconde partie, un petit cours d’histoire, que je vous recommande.

Non, mes affaires ne vont pas mieux. Elles sont – et resteront pitoyables !

Et la peste russe qui s’avance ! Elle est maintenant à Salonique. – Un de ces jours elle va débarquer à Marseille ? Ah ! de cela, par exemple, je me bats l’œil profondément.

Oui, j’ai lu l’article de S[ain]t-Victor sur Zola. Il y a du vrai. Mais ce n’est pas tout le vrai.

Pardon pour le décousu et le laconisme de ce billet. Mais je me sens la tête un peu vuide. – Et puis j’ai un arriéré de lettres à répondre qui me talonne. – Je veux m’en débarrasser, pour me remettre demain à mes notes sur le spiritisme.

Je pense que nous nous verrons au mois de mai. Et mon cœur et mon esprit se roulent dans cet espoir.

Écrivez-moi tant que vous pourrez. Vos lettres me sont des rayons de Soleil.

Tout à vous, invariablement et toujours.

G.

 

À GUY DE MAUPASSANT

Croisset [mercredi 12 février 1879].

Mon petit père,

 

– 739 –

Laporte, qui s’appelle maintenant « la sœur de Charité », m’a appris que vous vous trouviez très bien dans votre nouvelle boîte. Vous seriez bien gentil de me donner des détails dès que vous aurez un quart d’heure à vous.

Parlez-moi donc de votre pauvre mère ; est-il vrai qu’elle aille plus mal ?

Voici un entrefilet que vous ignorez peut-être ; il est tiré du XIXe siècle d’hier. J’attends avec une impatience fébrile des détails précis et pittoresques sur les débordements lascifs de votre ancien patron.

C’est ça qui serait gentil ! (style Assommoir) quand je serai un peu plus vaillant, de venir me voir si faire se pouvait (style Prudhomme).

Les lubricités que nous disons ma sœur grise et moi me causent des accès de priapisme courts mais énergiques.

Depuis hier je peux me lever et je ne suis plus obligé de chier dans mon lit, grand soulagement.

Je vous embrasse.

Je me touche en pensant à vous.

SŒUR CLITORIS.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset, 13 février 1879.]

Mon cher vieux,

 

– 740 –

Maintenant que vous m’avez converti j’ai envie de cette place dont l’idée seule m’indignait. – Et comme je la désire je crois que je ne l’obtiendrai pas.

Le père de Sacy est peut-être mort à présent d’après ce que je vois dans Le Temps. On va s’agiter pour obtenir sa succession. Gambetta pensera-t-il à moi ? – Ferry peut déjà l’avoir donnée à un autre. Ça va se décider très prochainement.

Vous absent, qui veillera au grain ? Qui est-ce qui va aller chez Gambetta tout de suite, pour qu’il emporte la chose ?

Un mot de réponse avant votre départ, n’est-ce pas. – Et merci encore une fois. Je vous embrasse.

Votre

 

Jeudi matin, 11 h[eures].

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris, 13 février 1879.]

N’Y PENSEZ PLUS REFUS DÉFINITIF LETTRE DONNE DÉTAILS.

TOURGUENEFF.

 

– 741 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi soir, 5 h[eures, 13 février 1879].

Ma chérie,

Je suis tanné d’écrire des lettres. Cinq ou six tous les jours. Et je voudrais bien faire autre chose.

Cependant je veux répondre à ta question sur ma botte. On vous entoure la jambe et le pied de ouate, puis de bandes à plusieurs tours, sur lesquelles on étend une couche de dextrine (qui est la partie grasse du blé, je crois). – En séchant, cette aimable préparation devient dure comme du fer. Et le membre est garanti de tout déplacement.

Je n’ai pu supporter cette entrave. J’en ai cuydé crever de douleur. Fortin me l’a fendue du haut en bas – puis, a maintenu les morceaux avec une bande. – De sorte que j’ai le pied et la jambe dans une gouttière. – Mais depuis 24 h[eures], enfin je ne souffre plus. Et je suis réinstallé dans mon cabinet où je prends des notes sur le Spiritisme – et la Religion !!!

N’en parlons pas ! (des affaires). Cependant il me semble qu’Ernest aurait pu me prévenir de cette tuile ? à laquelle je ne comprends rien – sinon qu’on va tracasser R[aoul]-Duval à cause de moi. Mais j’ai tort même de murmurer !

Quand tu viendras me voir, je désire te parler à cœur ouvert, et longuement, ma chère fille – car vraiment j’ai trop de choses qui m’étouffent. Il ne s’agit pas de s’irriter, de se blesser, mais il ne faut, non plus, rien se cacher.

Ce matin encore, j’ai essuyé une déception (il ne s’agit pas de vous). C’est trop long à t’expliquer, mais tu verras que vraiment le sort me persécute.

– 742 –

Ta comparaison du « chêne séculaire » battu par l’ouragan m’a fait rire. – Elle est juste appliquée à moi. Car un chêne contient plusieurs bûches. – Et j’en deviens une, belle.

Pauvre chère enfant, comme ta vie me fait de la peine ! Tu es bien courageuse, bien raisonnable ! – Et je t’en aimerais plus, si c’était possible.

Comment vont les Portraits ? Tâche de t’absorber là-dedans, de toute ton âme.

Guy m’a écrit sur sa mère une lettre déplorable ! Les nouvelles de Mme Brainne sont un peu meilleures.

Le forgeron de Bapaume qui a posé la grille de la cour s’est, ce matin, noyé avec son cheval et son enfant – un gamin de 6 ans ! L’événement a eu lieu devant Duclos.

Tu n’imagines pas la gentillesse de Fortin à mon endroit. – Il est venu hier trois fois cras fas. (Ah ! c’était le bon temps que celui où tu disais cras fas).

J’ai eu ces jours-ci les visites de Cordier, Pennetier, E. Crépet. Avec tous mes ustensiles autour de mon fauteuil, je me fais l’effet du cul-de-jatte Scarron.

Il m’est impossible de me servir de béquilles. Elles me font peur. Monsieur est trop lourd, et je crains à chaque moment de tomber. D’autant que ma jambe me semble peser 500 livres. – Je me sers d’une chaise sur laquelle je mets le genou.

Je ne vois plus rien à te dire, ma chérie. – Croirais-tu ce fait de la Sœur ? Lundi, il m’avait quitté par le bateau de 11 h[eures] et devait revenir par celui de 6 h 1/2. Comme la chaussée de Couronne était couverte d’eau, il a retiré son

– 743 – pantalon, et a marché nu-pieds dans l’eau pour rejoindre le passager. – La Seine était furieuse. Le sieur Saint-Martin refusait « le monde ».

– Voilà un ami, celui-là ! – qui s’expose à se noyer ou tout au moins à une fluxion de poitrine pour ne pas manquer à un rendez-vous… peu utile en somme !

Je t’embrasse bien tendrement.

VIEUX.

 

À RAOUL-DUVAL

[Croisset,] jeudi soir [13 février 1879].

Merci de votre lettre, mon cher ami. Elle m’a fait bien plaisir. – Vous ne venez donc jamais à Rouen ? Si vous y venez, poussez votre pointe jusqu’à Croisset. Il y a trop longtemps qu’on ne s’est vu !

Je vais mieux. Mais je ne suis pas encore bien roide. Et j’en ai encore pour un bon mois avant de pouvoir descendre mon escalier. C’était sérieux. Et votre ami aurait très bien pu perdre la jambe, voire même l’existence, – ce qui eût été moins grave.

La philosophie, dont j’ai hélas besoin pour mon usage personnel, me fait envisager sans émoi les phases de la politique. Je suis content que l’on soit enfin débarrassé de MM. les militaires (lesquels, par la grâce du S[ain]t-Esprit, se connaissent à tout sauf à faire la guerre) – et que le président de la République soit un simple bourgeois. C’est le commencement de quelque chose de bon. Mais je suis

 

– 744 – indigné de l’amnistie – mesure que je trouve inepte – et injuste.

La logique veut qu’on gracie aussi le Prince impérial. Pourquoi ne pas le faire revenir ? Il est moins coupable que les assassins de la Commune.

Loin de faire grâce à ces cocos-là, je voudrais qu’on leur donnât pour compagnie, – aux antipodes, – les fantoches du 16 mai – à commencer par Lizot.

L’idée de grâce, le droit de grâce est une idée théologique incompatible avec l’idée républicaine. Pour sauter à pieds joints par-dessus le droit humain, il faut avoir la faculté de guérir les écrouelles. Or la Chambre et Grévy ne sont pas encore doués de cette puissance.

Vous me parlez de la Bêtise – générale, mon cher ami. Ah ! Je la connais. Je l’étudie. C’est là l’ennemi. Et même il n’y a pas d’autre ennemi. Je m’acharne dessus dans la mesure de mes moyens. L’ouvrage que je fais pourrait avoir comme sous-titre « encyclopédie de la Bêtise humaine ». L’entreprise m’accable et mon sujet me pénètre.

Respects – et amitiés aux vôtres.

Je vous embrasse.

Votre vieux

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset, 13 février 1879.]

Cher vieux,

 

– 745 –

À 11 heures j’ai reçu le télégramme suivant daté de 9 heures :

« N’Y PENSEZ PLUS REFUS DÉFINITIF LETTRE DONNE DÉTAILS. TOURGUENEFF. »

Est-ce que ça vous étonne ? moi j’en étais sûr d’avance.

J’ai jugé inutile de vous envoyer cela par le bateau dans une boîte.

Demain, si la lettre de Tourgueneff est curieuse, je l’insérerai dans une enveloppe pour vous.

À lundi. Votre

 

Visite aujourd’hui de Pennetier et de M. Besselièvre.

Relevé les notes de trois volumes.

Aucune douleur à la patte.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] jeudi [13 février 1879].

Ma chère Princesse,

Merci de votre bonne lettre. C’est une joie, quand je reconnais votre écriture sur une adresse. Ne me ménagez pas ces plaisirs-là.

Maintenant, je me lève. C’est-à-dire, qu’à l’aide d’une chaise sur laquelle je pose un genou je me traîne jusqu’à mon cabinet – et je peux lire et prendre des notes. Quant à écrire il faudrait être plus gaillard que je ne le suis. – Un mois

– 746 – se passera encore avant de descendre mon escalier – et je boiterai pendant longtemps. C’était grave et je dois m’estimer heureux de m’en être tiré à si bon compte.

Du reste, il ne faut pas me plaindre. Cet accident-là n’est rien auprès des chagrins dont je suis abreuvé depuis trois ans.

Ma nièce a bien regretté de ne pas rencontrer chez elle Votre Altesse. – Elle ne peut s’y présenter le soir. – Et presque tout son temps est pris par la confection de deux portraits qu’elle se hâte de finir pour le 20 mars. Bonnat est très gentil pour elle et l’encourage.

La philosophie qu’il faut que j’emploie pour mon usage particulier, me sert aussi à considérer sans ennui notre avenir politique. Néanmoins, je suis indigné contre l’Amnistie. – Je trouve cela bête et injuste. Inepte de toute façon.

Mes distractions consistent à regarder mon chien qui dort devant mon feu – et les bateaux qui passent sur la rivière. Je lis le plus que je peux (et des choses peu drôles, de la métaphysique et du spiritisme). – Je rêvasse à tout mon passé, comme un Vieux. Et puis, je songe à vous, – à vous ma chère Princesse – et beaucoup, très longuement. Quand revient le mercredi soir votre ami est un peu plus triste, en pensant qu’il n’est pas près de vous – comme il en avait depuis longtemps, la charmante habitude. – Et il vous envoie en vous baisant les deux mains l’assurance de sa profonde affection.

Votre fidèle

 

– 747 –

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 50, rue de Douai.

Jeudi matin [13 février 1879].

Mon cher ami,

Vous savez déjà, par mon télégramme de ce matin, l’écroulement de tous nos projets. – Voici les détails. – À mon retour à Paris nous avions pris les résolutions suivantes : je devais tâcher de parler à Gambetta, puis à Ferry et, s’il le fallait, à Baudry. – Jeudi soir – première lettre de Zola (ci-jointe) – et par la suite, temps d’arrêt. Je demande une entrevue à Mme Ed. Adam ; pas de réponse. – Lundi matin lettre de Zola, accompagnée d’un billet de Mme Charpentier (je les envoie aussi). Jugez de ma stupéfaction. Je prends une voiture et je vais tout droit au palais de la présidence pour voir Gambetta (les Charpentier avaient promis d’avoir une réponse définitive samedi). Je ne suis pas reçu mais je puis voir son secrétaire particulier M. Arnauld (fils de Mme Arnaud de l’Arriège). Je lui explique toute l’affaire : il m’écoute avec aménité, tout en frétillant sur place – prend des notes sur un morceau de papier – et me promet solennellement de m’envoyer une réponse dès le lendemain matin. – Naturellement, rien n’arrive. – Je m’en vais chez sa mère dont je venais de faire la connaissance : visage de bois. – Je retourne à la maison, écris une lettre à Gambetta – et la porte le soir même chez Mme Arnauld en la priant de faire remettre [ma] lettre par son fils. – J’ajoute que je viendrai chercher la réponse chez elle – le lendemain. – Le lendemain – c’est-à-dire hier mercredi – je retourne chez Mme Arnauld : rien ! – en même temps je reçois une lettre de Mme Edmond Adam, qu’on disait à Cannes (je vous l’envoie aussi). – Je mets habit, cravate blanche – et me voilà dans son salon, où se trouvent à peu près toutes les notabilités

– 748 – politiques et où se gouverne et s’administre la France. Je suis très bien reçu par elle – je lui expose l’affaire… « Mais Gambetta est là – il fume après le dîner – nous allons tout savoir en un instant. » – Elle revient dans deux minutes : « Impossible, mon cher Monsieur ! Gambetta a déjà ses candidats. » – Le dictateur arrive à pas délibérés : jamais je n’ai vu de chiens savants dansant devant leur maître pareils aux ministres et sénateurs, etc. qui l’entourent. – Il se met à causer avec l’un d’eux. – Mme Ed. Adam me prend par la main et me mène à lui ; – mais le grand homme décline l’honneur de faire ma connaissance – et répète – assez haut pour que je l’entende : « Je ne veux pas – c’est dit – c’est impossible. » Je m’esquive – et je retourne à la maison, plongé, comme on dit, dans des réflexions que je n’ai pas besoin de vous communiquer. Et voilà comme on peut se fier aux bonnes paroles et aux promesses.

Continuer : partie 16 sur 28