Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 26/28

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Correspondance - Tome V

À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.

Pensez-vous à l’affaire de Commanville, une consultation près d’un avocat, relative aux bois du prince Sollooub (ce ne doit pas être l’orthographe ? n’importe).

Votre amitié apprendra avec joie qu’il y a maintenant du bleu dans mon horizon pécuniaire. Commanville remonte une scierie à Rouen – il a trouvé les fonds. Le contrat doit être signé, peut-être, ce soir ? Cela fait, Comm[anville] part immédiatement pour Odessa.

Ma nièce seule à Paris se hâte de finir un portrait pour l’Exposition. Vous savez qu’elle n’est pas du tout contente de vous. Et je suis sûr qu’elle en dira du mal, ce soir, chez Mme Viardot.

Quoi encore ? un tas de petits livres que des jeunes m’envoient et qui ne valent pas la peine d’être nommés. La conscience me force à les lire, et ça me fait perdre du temps – ce dont j’enrage ! J’ai déjà tant de choses à lire pour B[ouvard] et P[écuchet]. Maintenant, je suis perdu dans les

– 1191 – systèmes d’Éducation. – Y compris les moyens de prévenir l’Onanisme ! Grande question ! Plus je vais, plus je trouve farce l’importance que l’on donne aux organes uro-génitaux. Il serait temps d’en rire, non pas des organes – mais de ceux qui veulent coller dessus toute la moralité humaine.

Aujourd’hui le temps est splendide, les arbustes bourgeonnent et les violettes percent sous le gazon. Vous pouvez vous figurer votre ami dans son cadre. Le vôtre est pour moi brumeux et incertain…

Revenez donc parmi nous. Et écrivez-moi le plus longuement possible.

Du fond du cœur et à pleins bras

votre vieux

 

Croisset, par Déville (S[ei]ne-Inférieure).

 

À ERNEST CHESNEAU

Croisset, 4 mars 1880.

[Spirituelle lettre où Flaubert félicite son correspondant d’avoir publié un ouvrage plein de faits et d’idées, sans être tombé dans le potin. Son portrait de Préault, entre autres, lui semble parfait.] En ma qualité de vieille ganache romantique, moi aussi je crie comme ceux de 1827 : « Vive l’art pour l’art. »

 

– 1192 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] dimanche, 5 h[eures, 7 mars ? 1880].

J’ai oublié quelque chose ! te demander la phrase que j’attends sur : la difficulté qu’il y a : à vouloir dessiner les objets trop proches de nous, – autour de nos pieds. Il me faut la raison.

Je t’avais demandé ça dans la lettre que tu as dû recevoir hier. – Et ce matin j’ai été estonné de n’avoir pas de lettre de mon Caro.

Je te rebécote.

VIEUX.

Quel beau temps ! J’ai fait après déjeuner un long tour dans les jardins, en contemplant la Nature. La terrasse sera verte dans huit jours. Il y a beaucoup de violettes – les primevères se montrent.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] lundi, 2 h[eures, 8 mars 1880].

Ma chère fille,

Comme je suis content, ou plutôt heureux de la lettre que j’ai reçue ce matin ! Je voudrais être à Paris, pour m’en réjouir avec vous ! C’est donc fini ! Quel soulagement. N.B. Néanmoins, pour me tranquilliser tout à fait, je m’attends à recevoir un mot jeudi matin me disant : « Daliphard a signé. »

 

– 1193 –

Sois sûre, pauvre Loulou, que ta santé va se ressentir en bien de ce changement de fortune. Dans les premiers temps ce ne sera peut-être pas encore magnifique ? Mais enfin il y aura un flux métallique, qui nous fera sortir de la gêne, – et l’avenir est bon ! – Hosanna ! – Nous avons eu tant de renfoncements successifs que j’ai peine à y croire…

Parlons, parlons de… l’Art.

Bien que ton mari te traite de banquiste j’approuve ton idée de convier des amateurs à venir dans ton atelier. Ça les flattera, et peut-être paieront-ils cette attention par de petits coups d’épaule.

N’oublie pas d’inviter A. Darcel (vu Le Journal de Rouen ). Écris aussi un petit mot à E. de Goncourt, (53, boul[evard] Montmorency), il est très répandu dans ce monde-là. Veux-tu que je prie P. Burty, de ta part. Si tu tiens à des articles, il faut t’y prendre d’avance.

***

Je suis enchanté de ce que t’a dit Bonnat. Oui ! tu « arriveras » si tu fais ce qu’il faut pour cela, c’est-à-dire : cracher a priori sur le succès. Et ne travailler que pour toi. Le mépris de la gloriole et du gain est la première marche pour atteindre au Beau. La morale n’étant qu’une partie de l’Esthétique. – Mais sa condition foncière. – Dixi.

Et cet été, il faut que Madame pioche les accessoires, apprenne à faire le linge, le velours, etc. On doit savoir tout exécuter, être rompue à tous les exercices. La vraie Force est l’exagération de la Souplesse. L’artiste doit contenir un saltimbanque.

 

– 1194 –

Comme je prêche ! C’est peut-être la faute de B[ouvard] et P [écuchet], car je suis perdu dans la Pédagogie. Ça ne va pas vite. Ça va même très lentement. Mais je sens mon chapitre. J’ai peur qu’il ne soit bien rébarbatif ? – Comment amuser avec des questions de méthode ! – Quant à la portée philosophique desdites pages, je n’en doute pas.

***

Mercredi prochain, probablement, j’irai à Rouen pour voir Sauvageot et commander officiellement le buste. – Car toutes les difficultés sont levées, depuis hier !

De samedi en huit, j’aurai, je crois, Pouchet et Pennetier à déjeuner, avec l’ineffable Houzeau qui hier, m’a donné de tes nouvelles. Il doit te revoir mercredi. Ce n’est plus de l’amour mais de la Phrénésie !

***

Les primevères commencent à pousser ! Avant-hier, j’ai fait une promenade hygiénique ! Suzanne me cueille de petits bouquets de violettes, qui embaument mon cabinet.

Adieu, pauvre chérie, deux forts bécots de

NOUNOU.

J’ai reçu une charmante lettre de ma vieille amie Laure pour me remercier de ce que j’ai fait à l’endroit de Guy.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] dimanche, 4 h[eures, 14 mars 1880].

Mon pauvre chat,

– 1195 –

Ta dernière lettre m’a été au cœur. Car, malgré toi, elle débordait de joie et d’espérance. Voilà donc du Bleu dans notre horizon ! Ma chère Caro, mon Loulou ! quand bien même l’Établissement ne donnerait pas des résultats magnifiques, il nous tire de la gêne, – et de l’inquiétude, qui est pire encore. J’aurais maintenant bien du plaisir à t’embrasser ! Ce ne sera pas avant un grand mois, sans doute ? – Nous en recauserons, tout à l’heure.

Voyons ! j’ai bien des choses à te dire :

1° Ton jardinier a écrit à Ernest pour des arbres de Pissy. Que faut-il faire ?

2° Dans 8 ou 10 jours, le vin ordinaire manquera. Faut-il en reprendre chez Vinet ? Ton mari avait dit qu’il y penserait. Mais il a eu, probablement, d’autres chiens à fouetter !

3° Je suppose qu’Ernest t’enverra un télégramme dès qu’il sera à Odessa. Par conséquent j’attends de ses nouvelles vendredi. – N’oublie pas.

4° De la peinture :

Pour que je prie Burty de passer à ton atelier, il faudrait que je susse l’adresse dudit atelier, et les heures où l’Artiste reçoit.

5° Comment s’est passé le dîner chez Heredia ? Détails S.V.P.

6° Tu m’as « mis la puce à l’oreille » en m’écrivant que Du Camp s’était montré grossier. Je désire savoir comment ? Ça m’intrigue, et me trouble. Depuis qu’il est académicien, sa cervelle légère doit en avoir tourné. Homme étrange, dont il y a beaucoup de bien et beaucoup de mal à dire.

– 1196 –

Jeudi, en même temps que Daliphard signait, moi, j’en finissais avec la fontaine Bouilhet. Il y a donc une conclusion à tout ! Cette affaire-là n’a duré que dix ans ! Maintenant je n’ai plus à m’en mêler sauf pour les inscriptions – et les travaux vont commencer. Ils seront achevés, prétend Sauvageot, vers le mois d’octobre.

B[ouvard] et P[écuchet] me donnent un mal de chien ! En quatre semaines dix pages ! Hier soir, j’étais si fatigué que je me suis couché à 11 heures. Aussi ai-je fait une bonne nuit, chose qui ne m’était advenue depuis longtemps.

***

Maintenant parlons un peu de notre ou plutôt de mon logement. Eh bien, madame, voici mon désir :

Je demande à être débarrassé de mon ennemi : le piano, et d’un autre ennemi qui me donne des coups au front, l’inepte suspension dans la salle à manger. Elle est fort incommode quand on a quelque chose à faire sur la table. Or comme cet été j’aurai besoin de cette table pour mon copiste, retire cette mécanique, et replace ma modeste suspension que j’avais boulevard du Temple.

Débarrasse-moi aussi… de tout le reste, ce sera plus simple ! la machine à coudre, les plâtres, ta belle bibliothèque vitrée, ton bahut ! J’étais si gêné par tout cela la dernière fois, que mes habits restaient sur des chaises. – Enfin, mets cet excédent de mobilier chez Bedel jusqu’à un nouvel emménagement. Mais arrange-toi pour que je sois un peu chez moi, et libre dans mes entournures. Puisque cet appartement ne doit plus vous servir, vuide-le ! Note que j’en aurai besoin en mai et en juin et que j’y reviendrai probablement dès septembre.

 

– 1197 –

Je me propose de faire de ta chambre un boudoir. Le canapé-lit (en perse), que je mettrai dedans te servira à toi ou à Ernest, cet été, en cas de besoin (il encombre la salle à manger, on risque de casser les fenêtres). N’enlève, bien entendu, ni le tapis, ni les rideaux. – Je tolère la grande armoire à linge dans ma chambre, à cause du contenu qui est difficile à emporter. Là se bornent mes concessions. – N’oublie pas de faire réparer mon Bouddha. Les appliques et le petit lustre, ainsi que la glace de Venise, ne me gênent pas dans mon cabinet.

Quant à ta chambre (= mon futur boudoir), je sais bien qu’il te serait plus commode d’y mettre le piano. Si tu ne sais où loger le piano, c’est une raison de plus pour ôter de cette pièce ton lit royal – qui ne te servira pas cet été – et alors, je subirai le piano sans trop de grognements. – Mais je t’en prie, Loulou, fais-moi la place nette.

Tu t’occuperas de tout cela, quand ton tableau sera reçu. Puis tu viendras visiter Vieux. – Et tu retourneras avec moi à Paris, au commencement de mai.

Autrement nous ne pourrions nous voir ! Puisque je serai dans la Capitale à cette époque. Suzanne nous servira tous les deux pendant le temps qu’il te faudra pour l’Exposition. – À moins que tu ne préfères t’y trouver seule ? Dans ce cas, je retarderais mon retour de quelques jours. Mais je ne veux plus y être aussi embêté par un encombrement de meubles inutiles ! Voilà.

Le portrait que tu fais de toi (chose que j’ignorais) ayant des plumes, tu dois ressembler à l’Altière Vasthi ! Je me le destine.

Adieu, pauvre fille – je t’embrasse bien fort.

 

– 1198 –

VIEUX.

Réponds à toutes mes questions – et écris-moi longuement comme la dernière fois, c’est bien gentil.

Tu ne m’as pas dit ce que tu pensais du livre de Tolstoï, et de Nana – Aujourd’hui dans La Vie moderne, dessins moins bêtes.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] dimanche 14 [mars 1880].

La conduite du clown nommé Charpentier (car tu sais qu’il se déguise en clown) ne m’étonne nullement. Qu’y faire ?

À présent, il ne répond jamais à mes lettres ! Et il m’est impossible d’avoir mon compte ! Je déplore que ton volume de vers ne soit pas encore paru ! Que devient celui des Soirées de Médan, il me tarde de relire Boule de suif.

Maintenant causons de Désirs. Eh bien, mon jeune homme, ladite pièce ne me plaît pas du tout. Elle indique une facilité déplorable.

un de mes chers désirs. Un désir qui est cher !

avoir des ailes. Parbleu ! le souhait est commun.

Les deux vers suivants sont bons. Mais au 4e, les oiseaux surpris ne sont pas surpris puisque tu es à les poursuivre à moins que surpris ne veuille dire étonnés ?

 

– 1199 –

Je voudrais, je voudrais. Avec une pareille tournure on peut aller indéfiniment tant qu’on a de l’encre ! Et la Composition ? où est-elle ?

« ainsi qu’un grand flambeau » l’image me semble comique. – Outre qu’un flambeau ne laisse pas de flamme, puisqu’il la porte.

« des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux ». Charmant, mais rappelle trop le vers de Mainard :

« Sous tes cheveux châtains et sous tes cheveux gris. »

« Oui – je voudrais » ? Pourquoi oui ? Chic racinien.

Les quatre « je voudrais au matin

… clair de lune » excellent ?

L’affolante bataille atroce !

En somme, je t’engage à supprimer cette pièce. Elle n’est pas à la taille des autres.

Là-dessus, ton vieux t’embrasse.

GVE FLAUBERT

sévère mais juste.

J’ai reçu une lettre exquise de ta chère maman.

Ton œil te fait-il souffrir ? J’aurai dans huit jours la visite de Pouchet qui me donnera des détails sur ta maladie à laquelle je ne comprends pas grand-chose.

***

Mes bonshommes me foutent un mal de chien ! Je n’avance pas vite. Dix pages en un mois !

 

– 1200 –

***

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] nuit de lundi [15-16 mars 1880].

Je voudrais bien ne pas mécontenter mon Loulou – ni moi non plus.

Donc voici ce qu’il faut faire : garde ta chambre telle qu’elle est. Mais débarrasse moi du piano (c’est convenu), de la suspension de la salle à manger, de la machine à coudre, du bahut et du canapé de perse. Tout au moins du bahut. Tu mettras le canapé de perse dans l’antichambre. Arrange-toi aussi pour que le corridor soit net. Enfin, ne conserve que ce qui t’est vraiment utile pour dormir et t’habiller. – Reprends le buste dans ta chambre. (Ou laisse-le sur le haut de la bibliothèque.)

Quant à ton voyage à Croisset, il me semble chérie, que tu ferais bien de venir seulement après être quitte de tes œuvres picturales – ce serait plus prudent.

J’avais projeté d’avoir à déjeuner le jour de Pasques : Zola, Concourt, Daudet et Charpentier, qui s’attendent à cette invitation depuis longtemps. Jules Lemaître doit d’ailleurs venir ce dimanche de Pasques. Il me l’a promis, lors de sa dernière visite, le mercredi des Cendres. Il faut que je m’exécute. Et j’aurais aujourd’hui écrit à ces Mossieux sans ta lettre de ce matin.

En conséquence je te propose de venir un peu après, à la fin de l’autre semaine – vers le 5 ou 6 avril ? – Ernest ne peut être revenu à Paris avant le 20 ? Prévenue de son

– 1201 – arrivée, tu y retourneras, et pourvu que ma chambre soit libre dans les premiers jours de mai je n’en demande pas plus. Vieux sera même content de passer encore quelques jours avec toi là-bas. Tu me piloteras dans l’exposition. Mais en même temps que Suzanne arrivera avec moi, il faudra que la Personne déguerpisse, – est-ce convenu ?

– Réponse quant au vin, et autres questions (sauf celles relatives au logement, affaire vuidée, n’est-ce pas ?).

VIEUX t’embrasse bien fort.

J’espère bien que ton mari est maintenant en route ?

On m’a apporté aujourd’hui (pour lui) un billet à ordre de 200 fr[ancs]. J’ai dit qu’on l’adresse à Paris ! –

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mardi, 1 h[eure, 16 mars 1880].

Comme ce matin, il a fait du brouillard, ma lettre écrite cette nuit est encore dans la boîte.

Celle-ci est pour te dire de demander à Ernest (en cas qu’il ne soit pas encore parti) ce qu’il faut que je fasse avec son monsieur qui vient réclamer 200 fr[ancs] !

Ce matin, pour la seconde fois depuis hier, il m’a encore relancé – bien que je lui eusse fait dire par Suzanne d’envoyer le papier à Paris ! – Ça commence à m’embêter, ce genre d’écriture déposé sur ma table me faisant exactement l’effet d’un plat de merde qu’on me servirait – et plus je vais, plus mon dégoût augmente. –

 

– 1202 –

Tu ne m’as pas dit si tu avais été chez la bonne Princesse ? tâche de la rencontrer.

Adieu, pauvre chat. Mille bécots de

VIEUX.

 

À GEORGES CHARPENTIER

[Croisset, 18 mars 1880.]

Monsieur,

Bien que votre existence depuis six mois ne soit qu’une continuité de crimes, et que vous mettiez le comble à vos infamies en vous travestissant en clown, pour vous livrer à des danses impures chez des personnes qui ne le sont pas moins ; en dépit de votre conduite capable de faire rougir toutes les bases de la société ; malgré les obscénités dont vous couvrez la surface de la terre, et nonobstant les illustrations de La Vie moderne, je vous préviens que : par considération pour votre famille, eu égard à votre femme, à vos pauvres petits enfants, et à Mme votre mère, me disant d’ailleurs qu’après tout ce n’est pas votre faute si le tempérament vous emporte, et convaincu que ma société ne peut vous faire que du bien tant sous le rapport des exemples que sous celui des préceptes T. S.V.P.

 

Vous êtes convié avec MM. Alph. Daudet, Edmond de Goncourt et Émile Zola à venir le samedi, le dimanche ou le lundi de Pasques prochain ou prochaine, faire un petit balthazar champêtre,

 

– 1203 –

chez votre

 

Jeudi 18 mars.

 

À EDMOND DE GONCOURT

[Croisset, 18 mars 1880.]

Mon cher ami,

J’écris en même temps à Zola, Charpentier et Daudet pour les inviter, enfin ! à venir ici, le samedi, le dimanche ou le lundi de Pasques – comme il vous plaira.

Arrangez-vous avec eux – et faites en sorte que cette « petite fête de famille » ne soit pas ratée. Ce qui me chagrinerait extrêmement. Réponse, n’est-ce pas, bonne et rapide.

Vous savez que je peux vous coucher.

D’ici là, mon vieux, je vous embrasse.

Votre autre vieux

 

18 mars, Croisset, par Déville (S[ei]ne-Inférieure).

 

À ÉMILE ZOLA

Croisset, par Déville, 18 mars [18]80.

Mon cher Zola,

– 1204 –

Concertez-vous avec Goncourt, Alp. Daudet et Charpentier à cette fin : de venir déjeuner ou dîner (ad libitum) chez votre ami le samedi, le dimanche ou le lundi de Pasques.

J’ai quatre lits à vous offrir.

Voilà !… et ne manquez pas, nom de Dieu !

Donc je vous attends – avec impatience.

N.B. La mort ne serait point une excuse.

En vous espérant, je vous embrasse.

Votre vieux

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi, 4 h[eures, 18 mars 1880].

Je viens d’inviter mes collègues à venir ici soit le samedi, le dimanche, ou le lundi de Pasques – et à la fin de cette semaine de Pasques, c’est-à-dire dans une quinzaine, j’espère bien avoir la visite plus longue et autrement douce de ma pauvre fille. – Tant pis pour les quelques jours d’atelier que tu perdras !

Ton mari ne peut guère revenir avant la fin d’avril ? (Comme je le plains de voir sans cesse retarder son départ ! Ils sont à étrangler, ces bonshommes.) Tu iras le retrouver – puis tu m’attendras à Paris, et nous y resterons ensemble quelques jours, tous les deux, n’est-ce pas chérie ?

Quant aux arrangements de meubles tout est convenu ! – Mais il me semble que l’antichambre va être bien

– 1205 – dégarnie ? – Où s’asseoir ? Le banc de chêne m’était commode.

Le monsieur qui réclamait 200 fr[ancs] était le même qui a apporté le billet à ordre pour le 15. (J’ignore son nom, ayant à peine lu le billet.) Le même billet m’a été représenté le lendemain puis dans l’après-midi est arrivé le papier timbré, tout cela, je crois, est la même histoire. Ce que je sais c’est que j’ai eu trois colères, dont la dernière n’était pas mince. L’horreur des affaires d’argent est devenue chez moi de la Folie. (Je parle très sérieusement.) Et ce n’était pas tout ! Ce même jour-là (après le papier timbré) est advenue une lettre de M. Dieusy jeune me réclamant 700 fr[ancs] que je ne lui devais pas, du tout ! Une heure après, entrée de Philippe m’expliquant le mystère. Son patron perd la boule, tourne au gâtisme et Philippe s’est fâché avec lui. Il cherche une position et me paraît fort inquiet de son sort. C’est l’artiste Louis Delamarre qui est cause de la rupture.

Il me tarde de savoir l’effet produit par tes œuvres, sur les personnes qui à l’heure présente sont dans ton atelier. As-tu invité Popelin ?

Je suis content de ce que [tu] me dis de la Princesse. On s’y attache, plus on la connaît. Sans doute que tu ne lui as pas dit le revirement des Affaires. Il me semble que je dois lui annoncer cette bonne nouvelle ? Merci des détails que tu me donnes. J’aime à tout savoir.

J’ai commandé aujourd’hui un fût de 50 bouteilles chez Vinet. Raymond remet les pavés dans la salle de bains et AUX LIEUX !!!

Ce matin, j’ai envoyé ce qui s’appelle faire foutre, un juif allemand qui me proposait de la toile de Hollande à très bon marché. Tu n’imagines pas sa tête de coquin. Il servait

– 1206 – d’interprète à une Dame ! et la marchandise était sur le quai dans une brouette ! – Tableau.

B[ouvard] et P[écuchet] n’avance pas vite ! Mais le peu qu’il y a de fait est roide. J’ai passé trois jours cette semaine dans la Botanique – sans le secours de personne, ce qui n’était pas facile.

Écris-moi toujours de bonnes lettres comme les dernières, c’est-à-dire longues !

NOUNOU t’embrasse bien fort.

Ton malheureux mari, est-il parti, enfin ? Quel soulagement pour lui quand il montera en wagon !

J’espère que ta prochaine m’affirmera la chose.

Amène ici Désirée. Elle soulagera Suzanne et trois semaines de séjour valent les frais de voyage.

Tu auras cet été un très joli jardin. – Avant 15 jours les lilas seront fleuris. Le temps est splendide.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mardi, 9 h[eures],

car Monsieur ne dort plus, ou presque plus !

[23 mars 1880].

Mon pauvre chat,

Je songe avec joie qu’à la fin de la semaine prochaine, tu seras ici enfin, et que nous nous livrerons, sans compter les bons baisers, à quelques conversations philosophiques !

 

– 1207 –

Je viens de recevoir ton mot d’hier m’annonçant l’arrivée d’Ernest. Pourquoi donc ne voulait-on pas lui donner son traité ? Tout maintenant va bien, c’est le principal.

Mes invités ne se rendront à mon festival que lundi probablement. Ils ont du mal à s’entendre sur leur départ. J’aurai une réponse nette vendredi. – Suzanne écure et récure, à force ! Jamais elle n’a plus travaillé ! Ton jardinier m’a l’air dans les mêmes dispositions. Quant à B[ouvard] et P[écuchet] leur lenteur me désespère ! Quel livre ! Je suis à sec de tournures, de mots et d’effets ! L’idée seule de la terminaison du bouquin me soutient. Mais il y a des jours où j’en pleure de fatigue (sic) – puis je me relève et trois minutes après, je retombe comme un vieux cheval fourbu.

Non seulement Houzeau ne m’a donné aucun détail sur la visite d’amateurs à ton atelier, mais il m’a paru stupide, pas moyen d’en tirer un mot ! De sorte que je ne sais pas du tout ce que signifient ces mots de ton avant-dernière lettre, appliqués à la P[rince]sse : « … très sans façon, légèrement trop peut-être » (style, déplorable d’ailleurs). C’est comme pour le dialogue avec Du Camp. Cette manière d’écrire vous fait bombiciner dans le vide, inutilement.

Non, ton adorateur Houzeau n’est pas fort ! Et a peu brillé au déjeuner scientifique de dimanche. Croirais-tu que sur trois savants qu’il y avait là, moi, homme de lettres – j’étais le seul qui eût lu Hippocrate !

***

Garde le bahut si ça t’est plus commode. Pourvu qu’il y ait de quoi s’asseoir dans l’antichambre c’est tout ce que je demande. – Je ne vois pas arriver avec plaisir le moment de quitter Croisset, mon rêve étant maintenant la tranquillité.

– 1208 –

Adieu, pauvre fille,

NOUNOU te bécote.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] nuit de mercredi [24-25 mars 1880].

Mon cher bonhomme,

Je ne sais pas encore quel jour viendront ici Goncourt, Zola, A. Daudet et Charpentier pour y déjeuner ou y dîner et y coucher peut-être. Ce soir même ils doivent prendre leur décision – que je saurai vendredi matin. Ce sera, je crois, lundi que je les recevrai.

Si donc ton œil te le permet, transporte ta personne chez un desdits cocos, informe-toi de leur départ, et arrive avec eux.

En admettant que tous passent à Croisset la nuit de lundi, comme je n’ai que quatre lits à offrir, tu prendras celui de la femme de chambre maintenant absente avec la permission de te polluer dedans cochon !

Commentaire : Il m’est revenu tant de bêtises et d’improbabilités sur le compte de ta maladie que je serais bien aise, pour moi, pour ma seule satisfaction, de te faire examiner par mon médecin Fortin, simple officier de santé que je considère comme très fort.

Autre observation : si tu n’as pas le sol pour faire le voyage, j’ai un double louis superbe à ton service. Un refus par délicatesse serait de la canaillerie à mon endroit.

 

– 1209 –

Dernière guitare : Jules Lemaître, à qui j’ai promis ta protection près de M. Graziani, se présentera à ton bureau. Il a du talent et c’est un vrai lettré, rara avis, auquel il faut donner une cage plus vaste que Le Havre.

Peut-être viendra-t-il lundi à Croisset ?

Et comme mon intention est de vous soûler tous, j’ai invité Fortin pour « prodiguer ses soins » aux malades.

Le Festival manquera de splendeur si je n’ai pas mon bardache.

Ton VIEUX.

J’ai reçu ce matin une incompréhensible lettre de 4 pages signée Harry Alis ! Il paraît que je l’ai blessé ! en quoi ? en tout cas, je viens de lui demander pardon. Vivent les JEUNES !!!!!

 

À ÉMILE ZOLA

[Croisset,] vendredi [26 mars 1880].

Mon cher ami,

Un mot de Mme Charpentier m’apprend que vous serez à Croisset tous dimanche vers 4 h[eures]. – Très bien ! Parfait ! Vous y dînerez, coucherez et déjeunerez. Very well !

Je vous attends avec une légitime impatience, comme bien vous pensez.

Vous trouverez à la gare des fiacres qui vous mèneront ici directement.

À bientôt donc ! – Et d’ici là, je vous embrasse.

– 1210 –

Votre

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, 27 mars 1880.]

Mon pauvre chat,

J’attends au milieu de la semaine prochaine une lettre de toi, me disant le jour et l’heure de ton arrivée. Car jamais, je crois, je n’ai eu envie de te voir, comme à présent. Nous allons passer ensemble quelques bons jours !

Tu ne me dis pas si tu as reçu, depuis le télégramme d’Ernest, une lettre de lui ? – Ci-inclus le fragment recopié d’une épître du Moscove. Envoie-le à ton mari. Ça lui fera plaisir.

Mon disciple, qui m’est arrivé tantôt, me dit que tu as oublié les jurés du gouvernement – à la tête desquels est d’Osmoy. Il en connaît plusieurs et te recommandera. Demain, je verrai si mes convives en connaissent ?

Je peux écrire, moi-même, à Paul Baudry. (Mais comment lui désigner ton œuvre ?) Ton ami Heredia est très intime avec Jules Breton, qu’il m’a amené un jour en visite. Quant à Jules Lefebvre et aux autres adresse-toi à Popelin, qui ne demandera pas mieux que de t’obliger. Ou ce qui est plus simple, va (sous prétexte de lui demander ses commissions pour moi) chez la bonne Princesse et dis-lui qu’elle te donne un coup d’épaule. Son mouvement oratoire dans ton atelier rentre dans ses habitudes. Il ne faut pas plus faire attention à ce qu’elle dit qu’aux propos d’un enfant de 6 ans. – Je m’étonne, seulement, qu’elle n’ait pas traité le p[ère] Didon de mouchard et de voleur. Qualifications qui lui

– 1211 – sont usuelles. Je lui ai vu déchirer des gens, qu’elle recevait ensuite parfaitement bien. Tous les Bonaparte sont ainsi. Ils ont des accès de lyrisme, sans cause.

***

Hier, bonne visite de Sabatier que j’ai trouvé très intelligent, charmant. Nous n’avons causé que de choses élevées. Il est plus fort que Houzeau. Croirais-tu que depuis huit jours, je n’ai pu faire comprendre même à G. Pouchet ce que je désire comme botanique ! F. Baudry, j’en suis sûr d’avance, m’enverra ce qu’il me faut. Ainsi, pour un passage de 6 lignes, j’ai lu 3 volumes, conféré pendant deux heures, et écrit 3 lettres. Vainement ! Quelles drôles de cervelles que celles des savants, pour ne pas distinguer une idée accessoire d’une idée principale !!! – Tout cela, faute d’habitude littéraire et philosophique. J’en suis stupéfait ! Je t’assure que ce cas est drôle. Je te l’expliquerai.

Le bon Sabatier viendra déjeuner jeudi.

***

Mais parlons de ma réception de demain, qui sera Gigantesque ! Tous mes confrères acceptent ! Non seulement ils dîneront mais ils coucheront. Et leur joie de cette petite vacance est telle que les femmes en sont scandalisées. J’ai aussi invité Fortin « à qui je dois bien ça ! », selon Mamzelle Julie.

J’ai pris, pour aider Suzanne, Clémence, et le père Alphonse pour servir. Le repas, j’espère, sera bon. « Et la plus franche cordialité ne cessera de régner. »

***

 

– 1212 –

Reçu les 500 fr[ancs] de Laporte, avec une lettre pitoyable. Elle fait partie du dossier, – et nous déciderons ensemble, quelle doit être ma conduite.

Tous ces jours-ci, j’ai eu mal à l’œil gauche. Je me bassine à l’eau très chaude, ce qui me fait du bien.

***

Fortin, à ma prière, a tantôt pendant plus d’une heure examiné mon disciple. On m’avait dit sur sa maladie tant de bêtises et d’incompatibilités que ça me tourmentait. (Je ne sais pas son opinion.) Ce qu’il y a de sûr, c’est que Guy souffre beaucoup. Il s’est couché, ce soir dès 9 heures. Il a probablement la même névrose que sa mère ?

À propos de névrose, voilà deux fois que j’oublie de te dire ceci. Potain (le médecin de Guy) a guéri Mme Lapierre de ses migraines. Celle-ci m’avait chargé de te l’apprendre, et Pouchet, idem, dimanche dernier, en t’engageant fortement à aller chez lui.

Adieu, pauvre fille ; deux bécots retentissants de ta

NOUNOU.

 

À FRÉDÉRIC BAUDRY

Croisset par Déville (S[ei]ne-Inférieure),

lundi de Pasques [29 mars 1880].

Mon cher ami,

Il faut que vous me rendiez le service suivant.

 

– 1213 –

Voici un texte de moi que je vous prie de compléter et de rectifier !

Un mot d’explication préalable est nécessaire. Il s’agit de botanique. N’ayant pas d’autres livres sur ce sujet, j’ai pris la Botanique de J.-J. Rousseau, ce qui rentre bien dans le caractère de mes bonshommes.

Pécuchet, pour mieux inculquer cette science à deux enfants qu’il élève, écrit un axiome – qui tout de suite se trouve démenti par les faits.

N.B. c’est au commencement du printemps, et j’ai besoin de plantes très connues. –

Si l’axiome est mauvais changez-le. Mais je crois qu’il peut aller ?

C’est dans Rousseau que j’ai vu « la plupart des liliacées manquent de calices » (calice pris dans le sens ancien = l’enveloppe verte). Ce la plupart m’a fait penser qu’on trouvait des liliacées en ayant un ? –

Mais on m’affirme que ce n’est pas vrai, que tou[te]s les liliacées en sont privé[e]s. (Il me faut donc une autre famille !)

Tout l’effet du passage consiste dans la fin ; il me faut l’exception particulière d’une exception générale. Si je n’ai pas cela autant supprimer tout le passage sur la Botanique.

J’ai exposé mon cas aux professeurs Pennetier et Georges Pouchet que j’avais sous la main, ils n’y ont rien compris ! Ils n’ont pu se mettre à mon point de vue ! Et le bon Pouchet m’a écrit, hier, une lettre de 4 pages qui m’abîme les yeux, vu son infâme écriture, et qui m’embrouille la cervelle, par son défaut de méthode.

– 1214 –

Je me résume. – Il me faut 1° un axiome aussi général que possible 2° trois plantes qui le démentent et 3° une plante contredisant l’exception de l’exception.

On doit trouver cela, nom de Dieu ! Et je compte sur vous, pour me tirer de ce pétrin.

Vous déchirerez la page ci-contre, et me la renverrez avec votre commentaire.

En vous remerciant, et bénissant d’avance, mon cher ami, je suis votre

 

Est-ce que la nomination de Du Camp ne vous fait pas rêver…

Moi, j’en demeure stupide.

Vous me verrez au commencement de mai.

 

« Il écrivit cet axiome sur le tableau : toutes les plantes ont des feuilles, un calice et une corolle enfermant un ovaire, ou péricarpe qui contient la graine.

« Puis, il ordonna à ses élèves d’aller dans la campagne, lui cueillir les premières venues.

« Victor en rapporta… (ici, très courte description d’une plante n’ayant pas de péricarpe) et Victorine une touffe de gazon : un X (ici le nom de la plante rapportée par Victor) et des graminées ! Il y chercha vainement un péricarpe.

« Bouvard qui se méfiait de son savoir, fouilla toute la bibliothèque, et trouva dans le Redouté des dames (= un atlas de planches coloriées, quelconque) une rose épanouie.

– 1215 –

L’ovaire n’était pas situé dans la corolle mais au-dessous des pétales.

« “c’est une exception”, dit Pécuchet.

« Il y avait dans leur jardin des tubéreuses en fleurs : toutes sans calices !

« “Une étourderie ! la plupart des liliacées en manquent.”

« Puis on trouve X qui, bien que liliacée, a un calice, de sorte qu’ils disent : “Allons, bon ! si les exceptions elles-mêmes ne sont pas vraies, à qui se fier !…” »

 

Note.

Un bourgeois, ignorant la Botanique, pose l’axiome suivant pour l’Instruction de deux enfants :

« Toutes les plantes ont des feuilles, un calice et une corolle enfermant l’ovaire ou péricarpe qui contient la graine. »

L’axiome doit être démenti par trois faits.

1° Les enfants apportent à leur professeur

 

— pas de et X . . . . . . . . . . . . . . . . . ? péricarpe — une touffe de gazons des graminées où il n’y a 

 

2° Une rose. Ici l’ovaire n’est pas dans la corolle

mais au-dessous des pétales.

3° Je demande une plante n’ayant pas de calice comme la jacinthe, les anémones.

 

– 1216 –

J.-J. Rousseau dans sa Botanique, dit que « la plupart des liliacées en manquent ». Ce mot « la plupart » m’avait donné à croire que certaines liliacées en manquent. Mais on m’affirme que tou[te]s en manquent.

Je ne tiens pas aux liliacées. Donc, cherchez une autre famille n’ayant pas de calice, mais où cependant, on trouve, par exception, une plante en ayant un.

Pour arriver à ce double effet : L’axiome posé est démenti par X qui n’ont pas de corolle.

Eh bien ce n’est pas vrai ? X qui sont de cette famille – en ont un.

De sorte que non seulement la règle est démolie, mais encore l’exception à la règle.

***

Il me faut des plantes vulgaires. On est à la fin d’avril, en Basse-Normandie.

***

 

À EUGÈNE NOËL

[Croisset, 29 mars 1880.]

Mon cher Noël,

Notre ami Pouchet sachant que j’ai besoin d’une férocité d’enfant commise sur un chat me dit que vous avez une histoire de chat – sublime !

 

– 1217 –

Comprenez-vous ce qu’il veut dire ? Pouvez-vous m’envoyer cette histoire ?

Si elle est trop longue à écrire, donnez-moi un rendez-vous. Et je me précipiterai, vers la Bibliothèque, afin de l’ouïr.

Merci d’avance

et tout à vous.

 

Lundi de Pasques.

Croisset près Rouen (Seine-Inférieure).

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mardi, 10 h[eures] du matin,

[30 mars] 1880.

Mon Loulou,

Comprends-tu quelque chose à l’autographe ci-joint ? – Encore des menaces ! je commence à m’y faire. Et comme je défie qui que ce soit de me saisir « tant mobilièrement qu’immobilièrement » je reste tranquille.

J’ignorais absolument que j’eusse emprunté 50 mille fr[ancs]. – Qui est ce M. Legendre ?

– Bref, à qui faut-il recourir ? Est-ce à l’avoué de Rouen, ou à celui de Paris ?

La lettre de M. Mesnil m’est renvoyée de la rue Murillo !

 

– 1218 –

Fais ce que tu jugeras convenable – car tu dois avoir des instructions.

As-tu des nouvelles d’Ernest ?

Je n’ai que le temps de t’embrasser – à cause de la poste.

VIEUX,

qui t’attend impatiemment.

Laisse dans mon cabinet les appliques, la glace – au besoin le lustre mais les candélabres me gênent beaucoup sur la cheminée.

La réception s’est admirablement passée !

 

À LOUISE LEPIC

[Croisset,] dimanche [mars-avril 1880].

Quel morceau que la lettre de votre curé ! On le voit, le bonhomme, avec ses engelures – touchant détail ! et, comme lui, je ne trouve pas de mots pour vous exprimer ma gratitude.

Je peux la garder, hein ? Elle me servira plus tard. Quant aux Locutions demandées, je m’arrangerai de ce que m’a envoyé votre chère maman.

Ce sera au mois de mai qu’on me reverra à Paris, – pas avant – je veux finir mon affreux bouquin.

Votre billet était gentil comme un cœur, comme vous, c’est tout dire.

 

– 1219 –

À pleins bras, chère amie et du fond du cœur, je suis vôtre.

 

P.-S. – Je vous ferai observer que je ne vous parle pas de la Question du divorce. V’là une scie !

 

À LÉONIE BRAINNE ?

[Croisset, mars ou avril 1880.]

Ma chère amie,

Je crois que j’ai commis hier la plus inconcevable étourderie en écrivant « à qui appartienNENT » au lieu de « à qui appartient ». Soyez assez calligraphe pour faire du second n un t et passez sur les trois dernières lettres une vigoureuse barre.

Où avais-je la tête ? où l’avais-je ? c’était sans doute la faute du papier ?

Ne pas oublier ma botanique et mon chat.

L’après-midi de dimanche m’a été bien agréable.

Votre vieux

GUSTAVE FLAUBERT

vous embrasse.

 

– 1220 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] 1er avril [1880],

jour du Poisson, 6 h[eures] du soir.

Chérie,

2 chemises de nuit.

3 chemises de jour.

34 paires de bas. Je dis bien : 34 paires de bas !!!

1 paire de bas de soie noire.

***

Vieilles chemises de Dieppe.

***

Voilà le linge que tu as dans ton armoire.

***

J’ai donné cent fr[ancs] à Léopold.

Non seulement je reçois du papier timbré pour mon compte, mais encore pour les autres, pour les domestiques ! Je ne sais qui a mis arrêt sur les appointements de ton malheureux jardinier à l’occasion de sommes qu’il ne doit pas, paraît-il. Je ne vois dans tout cela qu’une persécution du Sort à mon endroit ! Rien au monde ne m’étant plus intolérable ! Il faudrait être dans ma peau pour le savoir. Toutes les fois qu’on me parle d’argent, j’ai la sensation esthétique de quelqu’un qu’on plongerait dans les Latrines ! –

Ce n’est pas 400 francs que j’ai, sur la prière de ton mari, avancés à Suzanne, mais 500 ! – De plus je lui ai donné,

– 1221 – en dehors de la dépense de la maison et pour ne pas embrouiller les comptes, 100 francs devant payer intégralement la réception de dimanche.

Ton mari m’a juré ses grands dieux qu’au milieu d’avril, il me rendrait ces 500 fr[ancs] ! (Note que cet hiver j’ai payé 300 fr[ancs] de bois et 300 fr[ancs] de vin fin à Philippe.) – Si je t’en livre encore 500 (– ce qui se fera du reste) et qu’il soit impossible de me rendre et ceux-là, et les autres, comment vivrai-je cet été, à Paris ?

Il faudra le 15 de ce mois trouver de quoi payer le terme ! Nonobstant comme je suis « un homme d’ordre » bien qu’on dise, j’ai de quoi suffire, maintenant, à tout. Donc ne t’inquiète pas, pauvre chat. Mais il FAUDRA prendre des habitudes un peu plus régulières. – Car, en ces matières, je suis à bout de force nerveuse. La journée de mardi a été lugubrement gâchée par la lettre de M. Mesnil.

***

Laisse à Paris le Shakespeare de Lemerre et les Vies modernes, apporte le reste.

Compliments de ton admission, pauvre fille !

***

Sabatier sort d’ici où il a déjeuné et passé tout l’après-midi, à entendre B[ouvard] et P[écuchet] – qui lui tape sur la cervelle. J’y avance bien lentement, étant éreinté, jusqu’aux moelles. Il est temps que ça finisse.

À dimanche, à 4 heures ! Comme nous allons bavarder !

Je t’embrasse bien fort, en attendant.

Ton VIEUX.

– 1222 –

À EUGÈNE GUILLAUME

[Croisset, première quinzaine d’avril 1880.]

Cher Monsieur Guillaume,

Vous devez avoir reçu une caisse contenant des portraits photographiés de Bouilhet ?

Galli, leur propriétaire, y tient extrêmement. J’ai beau lui assurer qu’il n’a pas à s’en inquiéter, il désire savoir si vous les avez reçus ?

Je compte vous voir vers le milieu du mois prochain. D’ici là, recevez je vous prie une cordiale poignée de main de votre tout dévoué

 

Croisset par Déville. Seine-Inférieure.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] dimanche soir, 4 avril 1880.

Lundi dernier, j’ai envoyé à « cet excellent monsieur Baudry » une lettre où je lui présentais mon cas Botanique. Depuis lors, pas de réponse ! – Pourquoi ?

Donc, mon bon, je te prie de te transporter immédiatement chez ledit sieur pour que j’en aie le cœur net. – S’il ne peut (ou ne veut ?) me fournir le renseignement en question, demande-lui ma note, c’était la seconde page de ma lettre (il n’y a qu’à la détacher de la première) et montre-la à n’importe quel botaniste. Enfin tâche de m’avoir ça. En

 

– 1223 – mettant bien entendu les initiales B et P à la place de Bouvard et Pécuchet.

Rien ne me paraît plus simple ? Mais jusqu’à présent les gens compétents n’y comprennent goutte ! – et je me dépite de rester en plan.

Je t’embrasse, ton vieux

 

Mme Commanville est ici, depuis hier au soir.

 

À GABRIEL FAURÉ

[Croisset, 7 avril 1880.]

[Flaubert interroge Gabriel Fauré sur l’importance du personnage d’Aper. Est-il indispensable ? Flaubert paraît inquiet. Le rôle d’Aper lui paraît peu clair :] il ne sert qu’à la préparation d’un sentiment. La musique veut les situations claires et des paroles chantées ne sont pas faites pour donner des explications. [Néanmoins, il fait confiance à Gallet qu’il estime mieux à même que lui de résoudre cette question.]

 

À JULES LEMAÎTRE.

[Croisset,] 7 avril [1880].

[…] Je serai dans la nouvelle Athènes vers le 10 mai. Venez donc me voir 240, rue du Faubourg-Saint-Honoré. […] Si vous acceptez un poste en Afrique, détermination que je vous engage à prendre, arrangez-vous pour vous arrêter ici en passant. […]

– 1224 –

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] mercredi 7 avril [1880].

Mon bon cher vieux,

Je me réjouis en songeant que dans un mois environ, je vous reverrai ! Toutes les inquiétudes que vous aviez sont disparues, Dieu merci ! et bientôt on pourra deviser longuement.

Le dimanche de Pasques, les oreilles v[ous] ont-elles corné ? On a porté chez moi un toast à Tourgueneff, en regrettant sa présence. Ont choqué leur verre de champagne à votre santé : 1° votre serviteur, puis : Zola, Charpentier, A. Daudet, Goncourt, mon médecin Fortin et « cette petite canaille de Maupassant », comme dit Lagier. – À propos de Maupassant, son état n’est pas si grave que je le craignais ; il n’a aucune affection organique mais le jeune homme est archi-goutteux, ultra-rhumatisant et totalement névropathe. – Après avoir dîné ici, ces messieurs y ont couché – et sont repartis le lendemain, après avoir déjeuné. Il m’a fallu de l’entêtement pour ne pas leur lire quelque chose de B[ouvard] et P[écuchet].

Pradier, quand il travaillait aux Invalides en 1848, avait coutume de répéter : « Le tombeau de l’Empereur deviendra le mien », tant il était fatigué de sa besogne. Moi, je puis dire : « Il est temps que la fin de mon livre arrive, sinon ce sera la mienne. » Franchement, j’en suis tanné, fourbu ! Ça tourne au pensum ! Et j’en ai encore pour trois mois ! – Sans compter le second volume, qui m’en demandera six ! J’ai peur, en somme, que l’effet ne réponde trop peu à l’effort ? Et je me sens si épuisé que le dénouement pourrait bien être anémique et raté !

 

– 1225 –

– Du reste, je n’y comprends plus goutte. Et j’ai les membres moulus, avec des crampes d’estomac, car je ne dors presque plus. – Mais assez de gémissements !

Voici mes projets d’existence : j’espère être à Paris vers le 10 mai, y rester jusqu’à la fin de juin, passer à Croisset deux mois à faire des Morceaux pour mon second volume, puis revenir à Paris en septembre, et n’en bouger de longtemps.

Commanville doit être aujourd’hui à Trieste. Il est content de son voyage en Russie.

Ma nièce, dont les deux portraits sont reçus à l’Exposition, vous envoie ses amitiés.

Les journaux ont roulé dans la boue notre ami Du Camp, le nouvel académicien.

La Vie moderne continue à me déshonorer par les illustrations du Château des cœurs. Ma pauvre Féerie n’a pas de chance ! Mais aussi, pourquoi avoir écouté les conseils des Autres, pourquoi avoir fait des concessions !

Je ne lis aucun des livres qu’on m’envoie, par conséquent ne puis vous donner aucune nouvelle littéraire.

Ma plus grande indignation porte maintenant sur les Botanistes. Impossible de leur faire comprendre une question, que je trouve très claire ! Vous verrez cela vous-même. Et vous serez stupéfait du peu de jugement qu’il y a dans ces cervelles !

Tâchez de trouver quelques minutes pour m’écrire. Vous serez bien gentil. – Ne reculez pas votre retour parmi nous.

Je vous embrasse à pleins bras mon cher vieux.

– 1226 –

Votre

 

À FRÉDÉRIC BAUDRY

[Croisset,] 8 avril [1880].

Patriarche,

Réponse à votre objection : je ne commettrai pas « une foule d’erreurs » puisque je consulte les gens spéciaux. Mais les gens spéciaux et vous tout le premier ne comprennent goutte à mes intentions.

Vous me reprochez les liliacées. Mais je ne tiens pas aux liliacées et j’y tiens si peu, que je vous demande autre chose. Bref, comme je suis sûr d’être dans le Vrai littérairement parlant, nous reviendrons là-dessus, de vive voix, ce qui est plus simple et je crois qu’en trois minutes vous me direz les noms qu’il me faut.

Je ne « m’engage » nullement « dans la Botanique que je ne sais pas ». Soyez sans crainte.

J’ai été trois ans avant de trouver en nature le Paysage qu’il me fallait. J’ai fini par le découvrir. Et pour mon présent livre, je n’aurai lu que 15 cents à deux mille volumes (sic). Cela devrait vous rassurer sur ma moralité. Soyez indulgent aux petits, ô Patron !

Et attendez-vous, vers le 10 du mois prochain, à être relancé par

votre

 

– 1227 –

Il me semble que nous en aurons à dégoiser !

 

À GUY DE MAUPASSANT

Croisset [8 ? avril 1880].

Mon cher Ami,

J’ai reçu la lettre de Baudry, qui ne répond à aucune de mes questions. (J’en suis à me demander si je suis fou.) Mais en revanche, il me donne des conseils sur l’art d’écrire : « Pourquoi vous engagez-vous dans la botanique, que vous ne savez pas ? Vous vous exposez à une foule d’erreurs qui n’en seront pas moins drôles pour être involontaires. Il n’y a de bon comique dans cet ordre d’idées que celui qui est prémédité ; celui que l’auteur a fait malgré lui est tout de même comique, mais autrement ! » etc.

Savoure la finesse de ces railleries. Est-ce assez attique ?

Et il me reproche de ranger les tubéreuses dans les liliacées, quand je me suis exténué à lui dire que Jean-Jacques Rousseau les classe ainsi ; et il m’apprend que dans « les roses, l’ovaire est caché au-dessous des pétales », ce qui est la phrase même de la lettre que je lui envoie.

J’ai répondu que je lui demandais pardon, tout en réclamant un peu d’indulgence. N’importe ! Me croire a priori incapable de donner un renseignement fourni par d’autres, et 2° me juger assez charlatan pour faire rire à mes dépens, c’est vif. Creuse le fait, il me paraît gros de psychologie et j’en reviens à mon dada : « la haine de la littérature ». Vous avez lu 1 500 volumes pour en écrire un. Ça n’y fait rien ! Du moment que vous savez écrire, vous

 

– 1228 – n’êtes pas sérieux et vos amis vous traitent comme un gamin. Je ne cache pas que je la trouve « mauvaise ».

J’en viendrai à bout tout seul ! dussé-je passer dix ans là-dessus, car j’en suis enragé. Mais tâche par tes relations professorales de me dénicher un botaniste ; ça m’épargnerait bien du temps.

Je t’embrasse.

Ton VIEUX,

dans un état d’exaspération impossible à décrire.

 

À CLAUDIUS POPELIN

[Croisset, 15 avril 1880.]

Mon brave Popelin,

Êtes-vous homme à accomplir maintenant votre promesse ? id est : à venir tailler une bavette dans ma solitude ? Vous savez tout le plaisir que vous me ferez. Donc, je vous attends.

Et d’ici là, je vous embrasse.

Votre vieux

 

Mettez-moi aux pieds de la Princesse.

15 avril, jeudi.

Je ne serai pas à Paris avant le 10 du mois prochain.

 

– 1229 –

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] 15 avril [1880].

Mon vieux chéri,

N.B Commanville vous prie de lui envoyer le nom et l’adresse de votre avocat, afin qu’il puisse, sous votre recommandation, se mettre en rapport avec lui.

Il (Commanville) est revenu de Russie, samedi dernier, enchanté des affaires qu’il a faites là-bas. Sa scierie marchera avant deux mois.

Quant à moi, mon bon, je suis exténué de fatigue, B[ouvard] et P[écuchet] m’embêtent ! et il est temps que ça finisse. Sinon, je finirai moi-même.

Mon intention est d’être à Paris vers le 8 ou le 10 mai, probablement de dimanche prochain en trois semaines. – Mon 1er volume ne sera pas terminé avant la fin de juin – après quoi, j’en aurai encore pour 6 mois !

Quand vous reverrai-je ? Au milieu de mai n’est ce pas ? – Qu’il me tarde de vous embrasser ! Votre vieux

 

Vous avez dû recevoir une lettre de moi, il y a une quinzaine ?

 

À JULIETTE ADAM

[Croisset, 16 avril 1880.]

Mon cher confrère,

 

– 1230 –

Il m’est impossible de lire le nom de votre secrétaire, qui me demande l’adresse de Guy de Maupassant. C’est : rue de Clauzel, 17.

Je profite de l’occasion d’abord pour vous serrer la dextre, bien cordialement 2° pour vous baiser les deux mains.

Votre très affectionné

 

Vous recevrez ma visite avant un mois – et comme mon abominable bouquin se termine nous aurons à causer sérieusement.

16 avril. Croisset par Déville (Seine-Inférieure).

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] vendredi soir, 16 avril [1880].

Mon chéri,

Je viens d’envoyer ton adresse à Mme Adam, car je ne peux lire le nom de son secrétaire. Voici le billet. Donc transporte-toi à La Nouvelle Revue.

2° As-tu été chez la princesse Mathilde ?

3° Dis à Charpentier de m’envoyer 2 exemplaires des Soirées de Médan, un pour prêter, et un pour donner. Sans compter le mien, que je compte recevoir demain.

***

 

– 1231 –

4° Ci-inclus la note sur la Botanique. Je t’assure que je donnerais 500 fr[ancs] pour que ton naturaliste me contentât, afin de pouvoir embêter cet excellent M. Baudry. Tout se réduit à me dire deux noms propres, puisque sur 3 exceptions j’en ai déjà trouvé deux. Il me semble qu’il est impossible d’être plus clair que je ne le suis ? –

Depuis ton départ B[ouvard] et P[écuchet] m’ont causé un long accès de désespoir. C’est passé, et maintenant, je vois la fin.

Je serai à Paris probablement de dimanche prochain en trois semaines. – Mme Commanville y est depuis hier.

Je te bécote.

Ton vieux

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] dimanche soir [18 avril 1880].

Mon Loulou,

Tu dois avoir reçu deux conférences de Renan ? – Et ce matin, avec la dernière, j’ai expédié à ton mari : encore une assignation d’huissier !!! Si c’est une gageure pour me faire crever de rage, elle est près d’être gagnée. Inutile d’en parler davantage, n’est-ce pas ?…

***

Je ne demande aucune explication. Mais au nom du Ciel, qu’on me foute la paix ! Qu’on me la foute, et que cette persécution finisse !

 

– 1232 –

***

Autres nouvelles (plus gaies).

Mon ami A. Nion est revenu, sur un deuxième billet de moi, me donner des explications, sur les justices de paix.

Le sénateur Cordier m’avait invité à déjeuner pour aujourd’hui. Je me suis donc transporté à Rouen. – Réception très cordiale, charmante. Il m’a reparlé de l’affaire d’Ernest et me paraît se méfier extrêmement de son « protecteur ».

Sur le port, vue, coupe, élévation et perspective de Gustave Roquigny. – Échange de salut, digne.

Vu l’absence de fiacres et la plénitude des tramways, retour à pied ! jusqu’au bas de la côte de Déville. Soif, ennui et maronnage de M. G. Fl. – pionçage de 4 à 6 h[eures].

***

Ce matin, j’ai reçu d’un compositeur anglais, M. Lee, la demande de faire la musique du Château des cœurs pour le théâtre du Strand. J’ai répondu (en vrai Normand) que je lui dirais oui ou non d’ici à quelque temps. La Pauvre Féerie serait-elle enfin jouée ? Verrais-je le Pot-au-feu sur les planches ?

***

La Revue des Deux Mondes, dernièrement (à ce que m’a dit Cordier), dans un article sur l’Hystérie, m’a vanté comme médecin et a cité en preuve Salammbô.

***

 

– 1233 –

Zola, Céard, Huysmans, Hennique, Alexis et mon disciple m’ont envoyé les Soirées de Médan, avec une dédicace collective très aimable. Je suppose que Guy t’en aura envoyé un exemplaire (à moins qu’il n’en possède pas). J’ai relu Boule de suif, que je persiste à considérer comme un chef-d’œuvre. Et le jugement de mon amie Mme Brainne (à qui j’en veux pour cela) est celui d’une oie. Elle s’est coulée dans mon estime par cette critique, la Littérature étant la base de tout.

Je n’écrirai pas à Bergerat, parce que je suis en froid avec lui (à propos de la publication du Château des cœurs) et que je tiens à le bafouer, dans son bureau, en public. Donc, je ne veux, d’ici là, lui demander aucun service. Mais adresse-toi, pour tout ce qui est réclames et articles, à quelqu’un de plus considéré que Bergerat, c’est-à-dire au magnifique Heredia. Burty, en ces matières, a le bras long.

À ta place, je ne ferais pas de visite à Lafenestre qui s’est conduit envers moi comme un polisson. Je garde sa lettre comme un monument d’impertinence et je ne demande qu’un prétexte pour lui placer ma botte au cul. – Et d’ailleurs, plus tu avanceras dans la « carrière artistique », mon Loulou, plus tu verras que tout ce qu’on dit qu’« il faut faire, pour réussir » ne sert absolument à rien. – Au contraire ! – Le public n’est pas si bête que ça. Il n’y a de bête, en fait d’Art, que 1° le gouvernement, 2° les directeurs de théâtre, 3° les éditeurs, 4° les rédacteurs en chef des journaux et 5° les critiques autorisés – enfin tout ce qui détient le Pouvoir – parce que le Pouvoir est essentiellement stupide. Depuis que la terre tourne, le Bien et le Beau ont été en dehors de lui.

Continuer : partie 27 sur 28