Correspondance - Tome V
À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.
À ÉMILE BERGERAT
[Croisset, à partir du 10 décembre 1879.]
Mon cher ami,
Vous me semblez Fol ! Où avez-vous vu que je vous boudais ? Si je ne vous envoie pas de vers pour les Espagnols c’est que je n’en imagine aucun. Ce n’est point ma partie. Assez de la pose ! Et puis en quoi les inondés, même de Murcie, doivent-ils me faire faire, et me faire signer des turpitudes ? Quant aux autographes sur les deux vues de Croisset, j’avais cru comprendre que c’est ainsi que vous les désiriez […].
[Il demande deux numéros du « Voltaire » : l’article de Zola.]
Vous voyez, mon bon, que je suis calme, et je vous embrasse ainsi que votre femme.
Votre vieux
– 1063 –
À ÉMILE ZOLA
[Croisset,] mercredi soir [10 décembre 1879].
Mon cher ami,
Inutile de poser, n’est-ce pas ? ou de faire semblant de ne point l’avoir lu, quand, au contraire, je l’ai lu trois fois ! La pudeur seule m’a empêché d’en faire par à ma cuisinière. Du reste, elle ne l’eût pas compris.
Tonnerre de Dieu ! Comme vous y allez ! Comme vous me vengez ! Mon opinion secrète est que vous avez raison : c’est un livre honnête. Mais n’ai-je pas voulu faire dire au Roman plus qu’il ne comporte ?
Quand le mois de janvier sera passé, il faudra venir me voir. Arrangez-vous pour ça d’avance avec les amis. Ce sera une petite « fête de famille » qui me fera du bien. À cette époque je serai, espérons-le, dans mon dernier chapitre.
Je travaille beaucoup. – Mais j’en ai assez ! Et le froid m’embête !
Si vous n’êtes pas surchargé de copie envoyez-moi de vos nouvelles. – Mon impatience de lire Nana n’a d’égale que mon envie de vous montrer mes Bonshommes. – Quand paraît votre volume ?
Remerci. Je vous embrasse.
Votre vieux
Mes bons souvenirs à Mme Zola.
– 1064 –
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset,] nuit de mercredi [10-11 décembre 1879].
Quelle adorable lettre, ma chère belle ! Il faut que je vous en remercie ! Donc, mettez-vous bien en face de moi, afin que je contemple votre charmante figure – et que je vous bécote et que je vous pelote et que je vous tripote, à mon aise. Je baise vos beaux yeux, vos beaux sourcils, vos… Ah ! tout ce qu’il y a de beau dans votre personne.
Dans vingt-quatre heures, demain 12 décembre, votre esclave indigne prend 58 ans ! J’aimerais mieux ne vous en offrir que 25 ! N’importe, le cœur reste jeune.
Ne suis-je pas un « féminin », comme vous dites ! Lesbos est ma patrie. J’en ai les délicatesses et les langueurs. Il fallait que le fourreau fût solide, car la lame est bien affinée. – Et puis la vie que j’ai toujours menée, et que je mène, n’est pas précisément très hygiénique. Bah ! petit bonhomme vit encore ! Malgré tout ! – Et il espère commencer, dans un mois, son dernier chapitre ! Quel poids de moins sur l’estomac quand ce bouquin sera fini !
Lapierre m’a envoyé ce matin un article de Zola, qui est vraiment « aux petits zoignes ! ». Mon opinion secrète est que ledit Zola est dans le vrai. Le public a été injuste envers L’Éduc[ation] et les jugements portés sur la conclusion me révoltent encore, – bien que je ne me croie pas un monstre d’orgueil ?
C’est gentil ce que vous me dites sur le trio d’amis, vous, Georges et Guy. Je me flatte que l’année prochaine ce sera un quatuor.
Quand partez-vous pour le Midi ? Quand en reviendrez-vous ? – Quel chien de temps, hein ? Ici, ça manque peut-
– 1065 –
être de gaieté. – Tâchez de ne pas geler et surtout de ne pas vous embêter.
Amitiés à la petite sœur – et à vous toutes les tendresses de votre
EXCESSIF.
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset, 12-15 décembre 1879 ?]
Je trouve ça gentil, spirituel et tendre enfin, charmant ! ma chère belle.
Et je vous embrasse violemment.
S[AIN]T POLYCARPE.
Lapierre m’a écrit une lettre divine et le second Ange, aussi. Et vos fleurs ne le sont pas moins.
Vendredi soir, minuit.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset,] 13 décembre [1879].
Votre lettre m’est arrivée hier 12 – comme pour fêter l’anniversaire de ma naissance – ou mieux pour m’en consoler ! 58 ans ! un demi-siècle, et quelque chose en plus. N’importe, il faut se dire comme Laferrière : « tou… ou… ou… ou… toujours jeune ».
– 1066 –
Malgré mon adolescence j’ai un commencement de goutte dans la main droite qui me gêne un peu, pour écrire. Mais pareil à Thomas Diafoirus « je me roidis contre les difficultés » et dans un mois j’aurai sans doute fini mon chapitre. Alors je n’en aurai plus qu’un !
Je ne lis rien – je ne vois personne. Ma nièce est à Paris, – et je reste seul ici tout l’hiver, sans autre compagnie que celle de mon chien et de ma cuisinière.
Aujourd’hui cependant, j’ai là près de moi le grand Tourgueneff – qui est venu me faire ses adieux, avant de partir pour la Russie.
Mais malgré l’ami je pense à l’ancienne amie.
Et tout à vous. Votre
Triste temps pour l’horticulture, n’est-ce pas, monsieur Roger.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de lundi [15-16 décembre 1879].
Il est bien tard – et mon feu s’éteint. N’importe ! Je veux écrire à ma chère fille afin d’avoir d’elle une épître.
Ton mari a dû te donner de mes nouvelles avant-hier. Et Tourgueneff m’a promis d’aller te voir aujourd’hui.
Son départ pour la Russie m’attriste beaucoup car il ne sait quand il reviendra ? Il a peur d’avoir dans sa jolie patrie des désagréments politiques, c’est-à-dire d’être colloqué
– 1067 – dans ses terres, indéfiniment. Nous avons passé ensemble 24 heures charmantes. – Quel brave homme et quel artiste !
Il m’a redonné du cœur pour B[ouvard] et P[écuchet] – ce dont j’ai grand besoin, car, franchement, je tombe sur les bottes. Ma pauvre cervelle n’en peut plus ! Il faudra que je me repose ! (depuis tant d’années, je travaille sans relâche !) mais quand sera-ce ? Ma religion n’avance pas ! Jamais je ne verrai donc la fin de ce gredin de chapitre qui est d’une composition infernale. – Et puis je suis déchiré entre la Foi et la Philosophie, voulant être aussi sympathique à l’une qu’à l’autre. C’est-à-dire qu’il y en ait pour les deux bords.
L’Histoire du p[ère] Didon ne me surprend nullement. Au contraire ! Et elle renforce mes théories. Du moment que vous vous élevez, on (l’éternel et exécrable on) vous rabaisse. C’est pour cela que l’Autorité est haïssable essentiellement. Je demande ce qu’elle a jamais fait de bien, dans le monde ? Aussi ton bonhomme d’oncle est-il révolutionnaire jusque dans les moelles.
Mais quelle réclame pour mon Loulou que le portrait du Révérend ! Médite-le ! et soigne-le !
Tes présents de bouche ont été bien reçus. – Et nous avons fêté ma 58e dignement.
Gertrude m’a envoyé ce matin une charmante lettre. Mais Il est trop tard pour lui répondre ce soir.
Flavie t’a-t-elle parlé de celle que je lui ai écrite ?
– Eh bien – et mes lampes ?
La maison n’est pas précisément chaude. – On est transi rien qu’à traverser la grande salle à manger.
– 1068 –
Suzanne me soigne très bien. – Et Fortin vient me voir souvent.
Adieu, pauvre chat. Je t’embrasse bien fort.
Ton VIEUX.
À GERTRUDE TENNANT
Croisset, mardi soir [16 décembre 1879].
Merci de votre lettre, ma chère, ma bien chère Gertrude. Dolly aurait tort de me faire des reproches. Je suis désolé de n’être pas à Paris puisque vous y êtes (ma volonté là-dedans n’y est pour rien, soyez-en sûre). Mais il faut revenir au printemps, vers la fin de mars ou le milieu d’avril ; à cette époque je serai tout à votre disposition. Le premier volume de mon infernal roman sera fini, le second ne me demandera plus que six mois et je regarderai l’œuvre comme terminée. Ce que c’est ? Cela est difficile à dire en peu de mots.
Le sous-titre serait : « Du défaut de méthode dans les sciences ». Bref, j’ai la prétention de faire une revue de toutes les idées modernes. Les femmes y tiennent peu de place et l’amour aucune. Votre Américain a été fort mal renseigné. Je crois que le public n’y comprendra pas grand-chose. Ceux qui lisent un livre pour savoir si la baronne épousera le vicomte seront dupés, mais j’écris à l’intention de quelques raffinés. Peut-être sera-ce une lourde sottise ? À moins que ce ne soit quelque chose de très fort ? Je n’en sais rien ! et je suis rongé de doutes, accablé de fatigue.
Cette année (1879), je n’ai, en tout, passé que deux mois à Paris. Donc personne moins que moi n’est au courant des nouveautés et curiosités de la capitale. Caroline vous
– 1069 – renseignera là-dessus mieux que son oncle. Vos filles connaissent-elles le musée de Cluny et celui de l’hôtel Carnavalet ? La collection des médailles à la Bibliothèque de la rue Richelieu ? Il y a une promenade obligatoire pour les étrangers, c’est une partie de canot dans les égouts ! Mais le temps n’est pas très propice. Quant aux théâtres, j’ignore absolument ce qui s’y passe, voilà plusieurs années que je n’ai mis les pieds dans une salle de spectacle. Je ne suis pas un provincial, mais un sauvage.
Vous n’avez pas dû vous divertir prodigieusement au cours de M. Caro : l’homme est bien médiocre. Quant à mon amie Sarah Bernhardt et à Coquelin, cela dépend de ce qu’ils auront joué.
Ma nièce m’a écrit que votre seconde fille était embellie et que l’aînée était de plus en plus spirituelle. Je leur porte une vraie tendresse. Et à vous, donc !
Écrivez-moi quand vous n’aurez rien de mieux à faire, ma chère Gertrude.
À vous du fond du cœur et tout entier vôtre.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset,] nuit de vendredi [19-20 décembre 1879].
Ça c’est trop Beau !
Mais j’ai eu un mouvement complexe. En voyant une telle abondance de votre écriture, je me suis d’abord réjoui – puis j’ai eu une petite déception en reconnaissant l’article de Zola ! – que je connaissais.
– 1070 –
Il me semble que j’ai reçu toutes vos lettres. Je vous en ai adressé il y juste 8 jours.
Que Villenauxe n’est-il à Croisset ? Ce serait bien commode.
Mille tendresses de votre vieil ami.
GVE.
J’espère au jour de l’an n’avoir plus que 7 pages à écrire de mon avant-dernier chapitre !
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de vendredi [19-20 décembre 1879].
Chérie,
J’ai eu tantôt une petite déception en ne voyant pas arriver Ernest vers 7 heures. Ce serait peut-être pour demain ?
Depuis dimanche matin, ma solitude a été absolue. Aussi je pioche raide ! Avant-hier trois pages ! et aujourd’hui une ! J’espère au jour de l’an n’en avoir plus que sept à écrire de mon satané chapitre ! Je me demande si personne a jamais travaillé et vécu comme moi ? Je trouve que je tourne au phénomène. Ma seule distraction consiste, tous les soirs, après mon dîner, à causer du vieux temps avec Julie. Aujourd’hui elle m’a parlé de Marmontel et de La Nouvelle Héloïse – chose que ne pourraient faire beaucoup de dames, ni même beaucoup de messieurs. Elle voudrait savoir si tu as vu sa nièce ?
– 1071 –
Quant à ton voyage ici, pauvre fille, ne te gêne pas. Je hais l’oppression et les anniversaires sont une bêtise. Cependant, si les jours gras sont trop loin (n’ayant point encore de calendrier j’ignore leur époque), le temps va me paraître bien long, avant d’embrasser la nièce ! – Et puis, vers le milieu de février, j’ai envie de donner un festival aux amis de Paris (il a été raté l’année dernière) et je leur dois bien ça – car je dîne chez eux, souvent, sans leur rendre jamais leur politesse. (As-tu lu l’article splendide de Zola paru il y a eu mardi huit jours ? Tâche de te le procurer. Et que dis-tu de Mme Roger – qui me l’a copié, et envoyé aujourd’hui même ?)
Conclusion : viens quand tu voudras. Je ne crois pas commencer ma saison à Paris avant la fin de mars ? – Encore trois mois et demi !
***
Pour ce qui est de la peinture, malgré l’avis de Bonnat, fais le portrait du p[ère] Didon (si tu t’en sens les forces, bien entendu) et travaille autre chose que les têtes. Il ne s’agit pas de réussir mais de se perfectionner. Quel soulagement, quand tu vas être toute seule dans ton atelier, comme une petite mère tranquille. – Oui, « l’Art est un dieu jaloux ». Tu as raison ; j’en sais quelque chose, moi qui lui ai tout sacrifié – à l’art ! Et encore à quoi, ou mieux à qui ? – à Loulou.
Verras-tu Mme de Heredia ? Fais-m’en la description. Tu ne me dis rien de Frankline.
***
Ne t’inquiète pas du vieux ms. de L’Éducation. Il est écrit des deux côtés, n’est-ce pas ? Dans ce cas-là, tu peux le brûler.
– 1072 –
***
Comment s’est passé le dîner de la Divine ?
***
Ah ! les Thermopyles, avec ce bon Pouchet, c’est un rêve ! Mais dans dix-huit mois, ne serai-je pas trop vieux pour l’accomplir ? Ça me ferait pourtant du bien de prendre un peu d’air – et de reposer mon malheureux cerveau.
– Et le froid, est-il assez embêtant ! Tous les matins, on attend le dégel qui ne vient pas.
Dans ta prochaine, j’espère avoir ta décision relativement à ta venue ici. Comme tu quitteras Paris quand j’y arriverai nous allons être bien longtemps sans vivre ensemble, ma chère enfant.
Ta vieille NOUNOU t’embrasse.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche soir [21 décembre 1879].
Ma chérie,
Un mot, ou plutôt un conseil avant que tu n’aies pris de décision sur ta visite à Croisset.
Ne viens pas maintenant . Il fait trop froid. Vous seriez trop mal, ce serait même peut-être dangereux pour Ernest. – Quel hiver !
Moi je me porte bien – sauf que Monsieur est décidément goutteux. En fait de nouvelles, cette bonne Clémence m’a fait cadeau aujourd’hui de deux merles pris
– 1073 – au piège, et dont je me suis régalé. Ça valait mieux que la macreuse d’hier ! – On ne sait comment se nourrir. Aucun marchand ne venant plus sur nos bords – gelés.
Gertrude m’a demandé une lettre d’introduction près d’Alp. Daudet, Dolly désirant faire sa connaissance Je viens de la lui envoyer.
J’attends très prochainement une épître de ma pauvre fille.
Tâche qu’elle soit longue – et bientôt suivie d’une autre idem.
Bécots de ta vieille NOUNOU.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mardi matin,
10 h[eures, 23 décembre 1879].
Ma Caro,
C’est de l’insenséisme ! Venir ici par un temps pareil. – Et vouloir peindre dans les conditions atmosphériques du logis ! Tu n’y songes pas. Crois-tu que ton modèle pourra se dénuder ? Où la mettras-tu ? Où te mettras-tu toi-même ? En ma qualité d’ancêtre, je m’oppose à cette extravagance. Reste à Paris. Tu viendras me voir, plus tard dans un entracte de ton travail – je ne suis pas héroïque du tout, mais raisonnable. – Et puis, qui vous servirait ? Ma Bonne a bien assez que de me monter toutes les heures du coke et du bois !!! J’en brûle même qui est vert. Ainsi c’est entendu. Mais par exemple, beaucoup de lettres et de longues.
– 1074 –
N.B. Tu dois t’être trompée ? Ce n’est pas B[ouvard] et P[écuchet] qu’on annonce dans Le Voltaire, mais ma Féerie. Je serais bien contrarié si le titre de mon roman, et même mon roman était annoncé maintenant ! – Mon petit Duplan m’envoyait toutes les feuilles où se trouvait mon nom. À présent je ne sais même plus ce qui me concerne !
Les lampes sont peut-être à Rouen ? Mais comment les avoir ? Plus de communication avec cette bonne ville. On risque de se casser la gueule ou un membre, si l’on y va pédestrement. – Et cette nuit le ponton a sombré.
Ce matin, un brouillard à couper au couteau. – Malgré mon grand âge, je n’ai jamais vu un pareil hiver. – Dois-tu être embêtée d’entendre parler du froid ! – toi qui vois des humains.
– Garde-moi les cartes de visite. Ernest me les apportera avec les livres et les brochures.
Adieu, pauvre chat ; mille bécots de
VIEUX.
À AUGUSTE HOUZEAU
[Croisset, 25 décembre 1879.]
Eh bien ! mon bon, tant que vous n’aurez pas fait un soleil pour fondre la glace et que l’ancien ne ressuscitera pas, il faut attendre. Mais dès qu’on pourra circuler vous devez venir ici avec Pennetier et Georges pour réparer le malencontreux déjeuner de l’année dernière.
Rappelez ce devoir aux deux compagnons.
– 1075 –
Que 1880 vous soit léger !
Tout à vous.
Pennetier ignore peut-être que son riflard est chez moi depuis un mois. Il devait l’envoyer chercher, au dire de Pouchet, auteur du délit.
Jeudi 25 décembre 79.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] vendredi, 2 h[eures, 26 décembre] 1879.
Ma chérie,
L’ours des Cavernes désire que son neveu lui apporte :
1° du kermel, épice que l’on trouve place de la Madeleine, chez un épicier de choses estranges, – et que l’on met dans le garrick.
2° deux paquets de tabac de la Civette.
3° cent cartes de visite, à commander tout de suite, illico, dare-dare chez Cabasson, lequel a ma planche.
4° une petite boîte de beurre de chez Noirtier.
5° tous les livres, cartes et brochures envoyés chez moi.
Voilà ce que réclame pour son jour de l’an le vieillard de Cro-Magnon.
– 1076 –
Son jour de Noël n’a pas été gai. Tu n’as pas l’idée du temps qu’il faisait. Mais je me suis forcé à l’ouvrage – et ça a été tout de même ! Maintenant, je prépare les 8 dernières pages de mon chapitre, – que j’espère avoir terminées dans une quinzaine ? – Quel bon ouf je pousserai !
– Merci de l’article du Voltaire ! Il n’y a rien de grave. Mais à quoi sert une réclame faite si longtemps d’avance.
La Bovary est illustrée (à part) depuis longtemps. Les dessins concernant le livre à peu près comme la lune.
Puisque tu dînes demain chez Frankline embrasse-la de ma part. Et amitiés à son mari – bon public.
Je connais Madrazzo, l’ayant vu plusieurs fois chez la P[rince]sse. L’homme est agréable.
Adieu pauvre chat. Préserve-toi du froid.
Je t’embrasse bien fort.
VIEUX.
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset,] vendredi 26 décembre [1879].
Homme généreux,
Je n’ai pas encore reçu le caviar ni le saumon. Par quelle voie avez-vous expédié ces deux boîtes ? Mon estomac est rongé d’inquiétudes !
Votre voyage en Russie m’embête extraordinairement, mon pauvre vieux. Il me semble que ce départ-là est plus sérieux que les autres. Pourquoi ? Est-il vraiment bien utile,
– 1077 – indispensable ? Arrangez-vous pour que votre absence ne soit pas longue, et revenez vite en France où sont vos amitiés et vos tendresses.
Je prépare maintenant les 8 dernières pages de ma Religion. J’ai peur que ce chapitre-là ne soit bien sec.
Je vous embrasse bien fort.
Votre
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 50, rue de Douai.
Samedi matin [27 décembre 1879].
Mon bon vieux,
Le caviar et le saumon ont été envoyés il y a 4 jours – à l’adresse de M. Pilon, Rouen, quai du Havre – pour être remis à M. G. F. – (Cette adresse m’a été donnée par Commanville.) – Prenez les informations nécessaires. – Je regretterais surtout la perte du saumon, qui était splendide.
Le froid qui règne me glace – et m’abêtit. Cependant j’ai déjà commencé mes préparatifs de départ. – « Le vin (quel vin !!) est tiré – il faut le boire. »
Je vous enverrai sous peu un roman en 3 vol. du Cte Léon Tolstoï, que je regarde comme le premier écrivain contemporain – vous savez quel est, dans mon opinion, celui qui pourrait lui disputer ce rang. Malheureusement la traduction est faite par une dame russe… et je crains en général les dames qui traduisent, surtout quand il s’agit d’un écrivain aussi énergique que l’est Tolstoï.
– 1078 –
En attendant, je vous embrasse.
Votre I. T.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset, 28 décembre 1879.]
Ma chère Princesse,
Je comprends votre indignation contre ces deux livres dont vous me parlez et que je ne connais pas – d’abord parce que je comprends toutes les indignations, secondo parce que c’est vous qui êtes blessée, et troisièmement parce que j’aime la grandeur et que j’exècre ce qui l’outrage. Mais qu’y faire ? N’y plus songer, si l’on peut, est le seul remède. – Méprisez donc tout cela ! – et ne pensez qu’à vous – et à vos amis (recommandation bien inutile).
Quand ce billet vous arrivera, il me semble qu’on sera un peu dégelé ? Ce soir (ici du moins) le temps est moins froid, et il pleut. Je viens de passer un mois enseveli sous la neige, et menant l’existence du fossile appelé « l’Ours des Cavernes ». Aussi ai-je avancé ma besogne.
J’espère entamer mon dernier chapitre vers le milieu du mois prochain. – Quand il sera fini je me précipiterai vers la rue de Berri – et je compte rester longtemps à Paris. Ou du moins m’en absenter fort peu, pendant un an, ou dix-huit mois.
Du livre de Goncourt, je ne connais que deux fragments. D’ailleurs, je ne lis rien du tout en dehors des livres relatifs à mon travail. Et quels livres !!! des catéchismes et des apologétiques par MM. les Jésuites, – élucubrations d’une
– 1079 – lourdeur à tuer un rhinocéros ! – Voilà les tourments que vous inflige la probité littéraire.
Que 1880 vous soit léger, ma chère Princesse ! Personne plus que moi ne fait des vœux pour votre bonheur.
Votre très dévoué, qui vous baise les deux mains
Dimanche soir, 28 décembre.
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] dimanche soir [28 décembre 1879].
Mon cher ami,
Dites-moi si je ne ferais pas bien d’envoyer ma carte le jour de l’an à votre ministre et à M. Rambaud. En cas que Ferry ne soit [plus] ministre jeudi prochain, donnez-moi son adresse de simple citoyen.
2° question. Quand viendra cette augmentation de trois mille balles promise ?
3° À quel moment de cet hiver aurai-je l’heur de vous voir ?
Je n’en peux plus ! Je suis éreinté, exténué ! mon chapitre de la Religion a été pour moi un véritable pensum. J’ai peur que ce ne soit bien sec, et trop françois ? Tourgueneff, il y a quinze jours, m’a paru cependant content de ce qui est fait ? Advienne que pourra ! Je compte l’avoir fini dans trois semaines, et alors je pousserai un joli ouf !
– 1080 –
Mme Brainne m’a écrit que votre conte rouennais était « charmant ». J’ai bien envie de le voir, et son auteur idem.
Je viens de passer un mois sous la neige, menant absolument l’existence de l’ours des cavernes. Paris, du reste, devait être pire que Croisset.
Avez-vous lu dans Le Voltaire l’apologie de L’Éducation sentimentale, par Zola ? Que dites-vous de Charpentier qui ne m’a pas envoyé cet article ! Cette négligence me paraît coupable.
Mme Commanville se plaint de ce que vous l’oubliiez.
Tâchez d’être un peu épistolier, et répondez à votre Vieux qui vous embrasse.
Nouvelles de votre maman, S.V.P.
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset, 28 décembre 1879.]
Hier soir, j’ai reçu la boîte. Le saumon est magnifique, mais le caviar me fait pousser des cris de volupté.
Quand en mangerons-nous ensemble ? Je voudrais que vous fussiez parti et revenu. Là-bas, au moins, écrivez-moi.
Ce soir, il a l’air de dégeler. Serait-ce vrai ?
Quant au roman de Tolstoï, faites-le remettre chez ma nièce. Commanville me l’apportera.
Tout à vous, mon cher vieux.
– 1081 –
Votre VIEUX
vous embrasse.
Dimanche soir.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mercredi soir [31 décembre 1879].
Que 1880 te soit léger, ma chère fille ! bonne santé, triomphes au Salon et réussite des affaires !
Pour moi particulièrement, j’ajoute : avoir fini B[ouvard] et P[écuchet] ! car, franchement je n’en peux plus. Il y a des jours comme aujourd’hui, où j’en pleure de fatigue (sic) et c’est à peine si j’ai la force de tenir une plume ! Je devrais me reposer. Mais comment ? – où ? – et avec quoi ? – Encore une bonne quinzaine pourtant, et j’espère avoir fini mon chapitre ! – Ce qui me donnera du revif ; j’aime à le croire ! – Et au bout de trois ou quatre mois, quand le dernier chapitre sera fait, j’en aurai encore (avec le second volume) pour six ou huit mois !!! Cette perspective m’épouvante dans mes heures de lassitude. – Mais a-t-on jamais fait un livre pareil ? – Je crois que non ?
Pour se remonter le tempérament, Monsieur se soigne sous le rapport de la gueule. Le caviar de Tourgueneff, avec le beurre de la nièce, sont la base de mes déjeuners et Mme Brainne m’a envoyé (sans compter un pot de gingembre) une terrine de Strasbourg – qui est à faire pousser des cris ! Suzanne, hier, à la réception de la susdite, a proféré un beau mot : « Quel dommage que M. Commanville ne soit pas là ! »
– 1082 –
À propos de mes bonnes, Mamzelle Julie m’a chargé de ne pas oublier de dire à Mme Commanville, etc. – Elle a peur que je n’oublie ses souhaits de bonne année.
Comme hommage de jour de l’an, devine de qui, ce matin, j’ai reçu une lettre ?… De M. Laporte ! – Ci-inclus la copie de ladite.
Qu’en dis-tu ?
Je ne lui répondrai rien – bien entendu.
***
Quelle idée tu avais de vouloir venir, maintenant, mon pauvre Loulou ! – On est noyé dans la boue. Il a fallu, encore une fois, faire relever la porte de ton atelier. Et il est très difficile d’allerrr r’aux Lieux ! – à cause des flaques d’eau – et du verglas. Tantôt, j’ai encore risqué de me casser une patte. – Autre désagrément : les Pauvres ! (La sonnette retentit à chaque moment, ce qui me trouble beaucoup.) Du reste Suzanne les congédie avec une impassibilité charmante.
***
N.B. Mes lampes vont très bien. Donc, fais-moi le plaisir de payer Carcel, immédiatement. Réponse sur cet article.
***
Que te dirai-je encore, chère fille ? Je ne vois plus rien ! J’attends demain, à mon réveil, une lettre de toi. Mais probablement le facteur sera en retard. Celle-ci t’arrivera vers l’heure de ton dîner.
Pense bien à Vieux qui est là-bas tout seul – et qui crache dans sa petite cheminée, sous la grosse poutre de sa
– 1083 – petite salle, ayant pour compagnie son chien. Quelle vie d’artiste !
Allons, encore deux bons bécots de nourrice.
CRO-MAGNON.
Mes cartes de visite.
À EDMOND DE GONCOURT
[Croisset,] 2 janvier [1880].
Mon cher ami,
Dites à M. Laffitte que je me mets à ses genoux pour le supplier de me laisser maintenant tranquille avec mon roman ! Si on veut que je ne le finisse pas, c’est de m’en parler. Chacun a ses faiblesses. Et celle-là chez moi est excessive.
Une réclame dans Le Voltaire, inventée par je ne sais qui, m’a gêné durant trois jours. – (Est-ce Charpentier qui en est l’auteur ?) En tout cas, j’en veux au cocu inconnu qui livre au public les initiales de mes deux bonshommes – et qui soutient que j’ai prôné Rochefort ! – par-devant LL. MM. Impériales ! – Ce qui eût été d’un joli goût ! – Oh ! le reportage ! quelle merde !
Pour en revenir à Laffitte dites-lui que mon bouquin ne peut être livrable avant un an. – Il me faut encore cinq mois pour avoir fini le 1er volume. Le second m’en demandera bien six. Cela nous remet à l’automne prochain. Alors on s’abouchera. – Et puis, le susdit roman est, en quelque sorte
– 1084 –
(et jusqu’à nouvel ordre), promis à Mme Adam. Cependant il n’y a rien de conclu. Telle est la vérité.
Quand paraît votre livre ? Ce que j’en connais m’allèche. Il me semble que c’est bien dans votre tempérament.
Allons, mon bon vieux, que 1880 vous soit léger. Santé, lauriers et monacos, voilà ce que je vous souhaite.
Et je vous embrasse.
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] 2 janvier [1880].
Que 1880 vous soit léger, mon très aimé disciple. Avant tout, plus de battements de cœur, santé à la chère maman. Un bon sujet de drame qui soit bien écrit, et vous rapporte cent mille francs.
Les souhaits relatifs aux organes génitaux ne viennent qu’en dernier lieu, la Nature [seule ?] y pourvoyant d’elle-même.
Ah ! çà, vous allez donc publier un volume ? Un volume de vers bien entendu, mais d’après votre lettre le conte rouennais en fait partie ? Et puis vous dites nos épreuves. Qui cela nous ?
J’ai grande envie de voir l’élucubration antipatriotique. Il faudrait qu’elle fût bien forte pour me révolter.
Dans une quinzaine j’espère avoir fini mon chapitre (l’avant-dernier) !!!
Tâchez de venir dans trois semaines.
– 1085 –
Je vous embrasse. Votre vieux
J’attends mon ordonnance (n’est-ce pas le mot ?) pour toucher à Rouen mon trimestre ?
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, dimanche, 2 heures [4 janvier 1880].
Je n’ai pas encore reçu ta lettre de mercredi ! Le télégramme d’Ernest, parti de Paris hier à 3 heures et arrivé à Rouen à 6, ne m’est parvenu qu’à 10 !
L’absence de toute nouvelle m’a bien tourmenté pendant trois jours. Quand on a, comme ton vieil oncle, une sensibilité exaspérée et une imagination déplorable, on va loin dans les hypothèses funèbres. Espérons que demain matin j’aurai de toi une autre lettre !
Il n’y a plus qu’une distribution par jour. Et Le Furet ne marchant pas, la levée de la boîte se fait de midi à 4 heures, ad libitum.
Je n’ai rien à t’apprendre, bien entendu, vivant toujours dans une austère [solitude]. Hier pourtant j’ai eu une visite : celle de Mme Brainne. Elle m’avait écrit mercredi dernier pour me souhaiter la bonne année, et je n’ai pas encore reçu sa lettre ! Jolie administration !
Dans huit ou dix jours je ne serai pas loin d’avoir fini mon chapitre !
Adieu, pauvre chat. Je t’embrasse bien tendrement.
– 1086 –
VIEUX.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] lundi, 1 h[eure, 5 janvier 1880].
Je crois que la Poste a juré de me faire crever ! Sa négligence en ce qui me concerne prend le caractère d’une persécution directe. – Ta lettre écrite samedi soir ne m’arrive que ce matin, en même temps qu’une de Houzeau mise à la poste, avant-hier. Sur un ouvrage en 3 vol[umes] que m’envoie Tourgueneff, je ne reçois que les tomes 2 et 3. – Et l’unique boîte de Croisset est relevée à toutes les heures.
Enfin pauvre chat, tu vas bien. C’est le principal. –
Fais-moi le plaisir de répondre à toutes mes questions. Peut-être aussi ne reçois-tu pas mes lettres ? Je t’en ai écrit une, hier, dimanche.
Ci-inclus un mot pour Bidel et une carte pour ton mari.
Madame dans son atelier ! Voilà un spectacle que je voudrais voir ! Ça va te permettre de pouvoir désencombrer le logis !
***
Ah ! oui, « le travail rend insociable ». À qui le dis-tu ! Ainsi, le déjeuner d’après-demain chez les Lapierre me tourmente d’avance, ça me dérange. Songe que je n’ai pas été à Rouen depuis le commencement de novembre ! – Je voudrais déjà être rentré !
***
– 1087 –
Tu ne me dis rien sur la lettre de Laporte dont je t’ai envoyé la copie ? As-tu payé Carcel ? Je tiens à ce qu’il le soit maintenant.
***
Jamais je n’ai été plus incertain sur la valeur de ce que je fais, que je ne le suis de ma Religion. La mesure étant si difficile à garder ! Oh l’art ! quel supplice ! il n’y a pourtant que ça de Bon, en définitive.
Je t’embrasse.
L’OURS DES CAVERNES.
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset,] mardi soir [6 janvier 1880].
Merci ! trois fois merci !
Ô S[ain]t Vincent de Paul des Comestibles ! Ma parole d’honneur ! vous me traitez en bardache ! C’est trop de friandises.
Eh bien, sachez que : le caviar, je le mange à peu près sans pain, comme des confitures.
***
Quant au Roman, ses trois volumes m’effraient – trois volumes, maintenant, en dehors de mon travail, c’est rude. N’importe, je vais m’y mettre. Comme à la fin de la semaine prochaine je compte avoir terminé mon chapitre !!!, avant de commencer l’autre, ce sera une distraction.
– 1088 –
Quand partez-vous, ou plutôt quand revenez-vous ? C’est bête de s’aimer comme nous faisons et de se voir si peu.
Je vous embrasse.
Votre vieux
À GUY de MAUPASSANT
[Croisset,] mercredi soir 7 [janvier 1880].
Mon chéri,
À peine vous avais-je adressé ma question que je me suis rappelé l’histoire. Mille excuses !
Quel sera le titre du volume ? Il me paraît difficile à trouver.
Ce que vous me dites de Charpentier m’embête beaucoup. Il me doit un peu d’argent – et il va m’en devoir.
N.B. Autre chose : je vous préviens entre nous que Mme Commanville me paraît blessée de ne pas vous voir. Allez chez elle, afin que je n’aie point de désagrément à votre endroit.
Et ne soyez pas gonflé par votre nouvelle dignité. Ah ! il y a des gens qui perdent la boule pour moins que ça.
J’espère dans une huitaine avoir fini mon sacré tonnerre de Dieu de merde de chapitre. – Quel soulagement !
Je vous embrasse.
Votre vieux
– 1089 –
À CLAUDIUS POPELIN
[Croisset, 7 janvier 1880.]
Mon cher vieux,
Je ne vous remercie pas de votre Poliphile que j’ai reçu ce matin – ou plutôt je ne vous remercie que de l’envoi. Quand je l’aurai lu nous en causerons. Sa mine m’allèche. (Combien avez-vous de fascicules ?) Dans une huitaine j’espère avoir fini mon avant-dernier chapitre et alors je goûterai, tranquillement la chose.
Voici un petit service que je vous demande. La souscription Bouilhet est Dieu merci chose faite ! L’architecte a confectionné son plan et son devis, et demandé pour nous à Guillaume de faire le buste. – Consentement dudit Guillaume. Mais il ne nous a pas encore répondu quant à la question du prix : – or nous ne sommes pas riches, une dizaine de mille francs. Il faudrait donc que Guillaume fût modéré.
Sauvageot l’architecte me disait tantôt qu’il nous demanderait six mille fr[ancs). – Cela me paraît excessif. (Nous carotterons le marbre aux Beaux-Arts.) N’est-ce pas votre avis ?
Maintenant vous me voyez venir. Votre éloquence ou celle de la Princesse (ou mieux toutes deux réunies) arriveront-elles à convaincre Guillaume qu’il doit travailler pour la gloire ?
Si ma demande est indiscrète, n’en tenez compte.
Je vous embrasse.
– 1090 –
Mercredi soir 7.
Croisset par Déville, S[ei]ne-Inférieure.
À EUGÈNE GUILLAUME
Croisset, près Rouen, mercredi 7 janvier 1880.
Cher Monsieur Guillaume,
M. Sauvageot, architecte de la ville de Rouen, m’a montré aujourd’hui la copie d’une lettre où il vous demandait de vouloir bien faire le buste de Bouilhet qui doit être encastré dans un monument municipal. Nos ressources ont été de par lui un peu exagérées. Ce n’est pas 14 mille francs que nous possédons mais environ 12 ! Nous ne pourrons dépasser ce chiffre, il ne faut point se faire d’illusions. J’espère obtenir du ministère, le marbre qu’il vous faudra. Voilà ce dont je devais vous prévenir en attendant que vous envoyiez une réponse à M. Sauvageot ou à moi. Votre délicatesse, cher Monsieur, prendra en considération les instances que je ne puis faire à un artiste et à un homme tel que vous. Je vous serre la main cordialement et suis votre très affectionné.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche soir [11 janvier 1880].
Je vais donc te voir, bientôt, ma pauvre fille. – Jeudi ou vendredi, n’est-ce pas ? J’espère que pendant « les courts moments que tu me consacreras » tu n’auras pas d’occupations t’empêchant d’être longuement avec Vieux.
– 1091 –
Je t’aurais écrit avant-hier soir, sans la venue de ton époux.
Mon chapitre est fini. Je l’ai recopié hier où j’ai écrit pendant dix heures ! Aujourd’hui je le re-recorrige, et le re-recopie. À chaque nouvelle lecture j’y découvre des fautes ! Il faut que ce soit Parfait. C’est la seule manière de faire passer le fond. Ta dernière lettre est bien gentille, pauvre chat. Et je t’en remercie.
Ton voyage tombe on ne peut mieux – avant de commencer mon dernier chapitre.
Mais si tu veux te faire encore mieux voir apporte-moi :
1° deux paquets de tabac
2° de la poudre de gingembre et du Kermen* pour le cari à l’indienne
objets qui se trouvent (bien que dise M. Commanville) sur la place de la Madeleine, à côté d’un m[archan]d d’oiseaux, quand on a le dos tourné au marché.
Cuvelier doit aussi les vendre, ou Guyot ?
– La note du boucher se monte à 180 fr[ancs].
Adieu, à bientôt. Le Préhistorique te donnera de bons baisers de
NOUNOU.
* Je ne suis pas sûr du nom. Mais c’est quelque chose d’approchant ?
– 1092 –
À MARGUERITE CHARPENTIER
[Croisset,] mardi 13 j[anvier] 1880.
Chère Madame Marguerite,
Votre aimable billet de jour de l’an s’est beaucoup promené avant de me parvenir – la poste n’ayant pu lire l’adresse, qui me semble lisible, cependant.
C’est moi qui aurais dû vous écrire le premier ! L’excuse à ma goujaterie est que je suis éreinté, écrasé jusque dans les moelles. Il y a des moments où j’ai peine à lever une plume. – Et tout cela pour qui ? – pour la « Maison Charpentier » ! Aujourd’hui, seulement j’ai fini mon avant-dernier chapitre ! – et lundi prochain je me mets au dernier, qui me demandera encore trois ou quatre mois.
Maintenant autre guitare : je demande à votre mari comme un service personnel de publier maintenant, c’est-à-dire avant le mois d’avril, le volume de vers de Guy de Maupassant, parce que cela peut servir au susdit jeune homme pour faire recevoir aux Français une petite pièce de lui.
J’insiste. Ledit Maupassant a beaucoup, mais beaucoup de talent ! C’est moi qui vous l’affirme et je crois m’y connaître. Ses vers ne sont pas ennuyeux, premier point pour le public. – Et il est poète, sans étoiles ni petits oiseaux. – Bref, c’est mon disciple. – Et je l’aime comme un fils.
Si votre légitime ne cède pas à toutes ces raisons-là, je lui en garderai rancune. Cela est certain. De plus, le même Charpentier me doit des excuses pour ne m’avoir point transmis le splendide article de Zola sur L’Éducation ! Sans un ami (de Rouen) qui me l’a envoyé, j’eusse été privé de cet encens.
– 1093 –
Embrassez vos mioches pour moi, – me permettant de commencer par leur mère, licence qu’autorise le grand âge de
votre tout dévoué et très affectionné
Quand aurons-nous un petit éditeur ?
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] mardi soir [13 janvier 1880].
Mon cher Guy,
Je viens d’écrire non à Charpentier mais à son épouse pour qu’elle lui demande de ma part et comme un service personnel de publier tout de suite votre volume. J’insiste sur les raisons, – fais votre éloge, et lui dis que, s’il n’exécute mes désirs, je me fâche.
Ma lettre vous servira-t-elle ? Problème. La Revue moderne m’a envoyé votre « Mur ». Pourquoi l’ont-ils à moitié démoli ? La note de la Rédaction, qui vous fait mon parent est bien jolie. – Du reste, cette Revue me paraît gigantesque ! Sarah Bernhardt comparée à Fr. Lemaître et à George Sand ! Et dans l’article sur l’Odéon : « Après la Ligue, la Renaissance !!! » Si ce sont là les « Jeunes », je redemande Baour-Lormian.
Quant à votre « Mur », plein de vers splendides, il y a des disparates de ton. Ainsi le mot bagatelle vous verse une douche glacée. L’effet comique arrive trop tôt. – Mais admettons que je n’aie rien dit. Il faut voir l’ensemble.
– 1094 –
Que vous avez raison quant aux visites !!! Quelle scie ! – Mais les gens du monde sont sans pitié pour nous, mon bon !…
***
Ce soir enfin, j’ai terminé mon avant-dernier chapitre. – Dont je reste inquiet. – Mais je n’y vois plus clair.
Lundi prochain, je me mets au dernier.
***
N.B. Ah ! nom de Dieu, j’oubliais une chose griève.
À qui s’adresser dans votre établissement pour carotter le marbre devant servir à Guillaume, qui va faire le buste de Bouilhet ?
La chose presse, car les travaux de maçonnerie vont être mis en adjudication et Sauvageot, l’architecte de la ville, me prie de me hâter.
***
J’espère vous voir ici à Croisset – dans peu de temps.
Les Commanville y viennent demain pour 4 ou 5 jours.
Je vous embrasse bien fort. Votre vieux
À GERTRUDE TENNANT
[Croisset,] mardi soir, 13 janvier 1880.
Ne soyez pas triste, ma chère Gertrude. Songez que vous en avez encore d’autres qui ont besoin de vous ! et qui
– 1095 – en auront toujours besoin. Votre lettre m’a été au cœur, ma vieille amie. Comme je voudrais vous voir souvent et très longtemps, seul à seul ! Nous avons tant de choses à nous dire, n’est-ce pas ?
Je souhaite à Éveline tout le bonheur que méritent son gentil caractère et son extraordinaire beauté. Un poète pour mari ? Diable ! une bourgeoise n’aurait pas fait cela et je ne vous en aime que davantage, si c’est possible. Être poète, jeune, riche et épouser celle qu’on aime ! Il n’y a rien au-dessus de ça ! et j’envie votre gendre, en faisant un retour sur mon existence si aride et si solitaire.
Le voyage de Rome est remis ; très bien. Mais celui de Paris ? non, n’est-ce pas ? J’espère vous voir au printemps.
Je suis content que Daudet vous ait plu. L’homme, comme le talent, est plein de séduction, un pur tempérament méridional. De son côté il m’a écrit une lettre enthousiaste à votre endroit.
J’ai peur que vous ne soyez retournées en Angleterre, aussi je vous y adresse ma lettre.
Un petit mot de temps à autre, n’est-ce pas ?
Mille vraies tendresses.
À GUSTAVE TOUDOUZE
[Croisset, 13 janvier 1880.]
Mon cher ami,
Je vous demanderai un peu de temps avant de lire votre volume parce que je suis accablé de lectures.
– 1096 –
– Mais votre roman reste sur ma table. Dès que je serai quitte des autres je m’y mettrai.
Tout à vous.
Mardi soir, 13 j[anvier].
Croisset, par Déville (Seine-Inférieure).
À HENRI LIESSE
[Croisset,] 14 janvier [1880].
[Curieuse lettre au sujet de « On n’aime qu’une fois », par Henri Liesse.]
À FRANÇOIS COPPÉE
Croisset, par Déville (Seine-Inférieure).
Mercredi, 14 janvier 1880.
Merci de votre cadeau, mon cher Coppée. (On ne me l’a envoyé de Paris qu’il y a trois jours.)
J’imagine que vous êtes fatigué des mots faits sur Le Trésor. C’en est un : « ceux-là (les vers) ne sont pas de faux diamants », mais l’appréciation est juste, bien que le langage soit banal.
Comme vous maniez avec dignité les choses familières ! – Quel prix vous donnez aux moindres objets ! les poètes ont toujours raison… et il n’y a que le style – quoi qu’on dise.
– 1097 –
Quand donc MM. les comédiens joueront-ils de vous une œuvre de longue haleine !
Mais vous devez être content (du succès matériel). Ça a réussi, n’est-ce pas ?
Vous me verrez au printemps quand j’aurai fini mon affreux bouquin, et alors on taillera une soignée bavette. Il me semble que nous avons besoin de nous voir. En attendant ce plaisir-là, remerci et je vous embrasse.
Votre
Vous me confondez avec vos dédicaces olympiques
Chatouillant de mon cœur l’orgueilleuse faiblesse.
À UN AUTEUR
Croisset par Déville, S[ei]ne-Inférieure,
14 jan[vier 1880 ?].
Monsieur,
Votre livre remis chez moi à Paris ne m’est parvenu ici à la campagne qu’il y a fort peu de jours. Telle est mon excuse.
Je vous remercie d’avoir pensé à moi. Car j’ai extrêmement goûté votre œuvre.
Elle décèle une grande expérience du style et de la vie. Les choses sont vues et presque toujours bien rendues. C’est plein d’esprit et d’art, et fort amusant, qualité rarissime.
– 1098 –
Je vous reprocherai seulement… « Voilà les restrictions qui commencent », allez-vous dire. N’importe. À un homme de votre valeur je ne cacherai rien de ma pensée. Donc je trouve que vous abusez du dialogue. Si bien que les dialogues principaux sont un peu noyés par les dialogues secondaires. La tournure par l’indirect eût mieux convenu pour ceux-là. – Et il en résulte que les seconds plans arrivent trop près des premiers.
Cette réserve faite, j’admire tout, et la psychologie encore plus que les peintures.
Je vous serre la main cordialement, et suis vôtre.
À GUSTAVE TOUDOUZE
[Croisset,] mercredi soir [21 janvier 1880].
J’ai passé tout l’après-midi à vous lire, mon cher ami. Et je vous crie bien haut bravo sans restriction aucune.
Jules de Goncourt m’appelait « un gros sensible ». Ce qu’il y a de sûr, c’est que j’ai eu souvent les yeux mouillés – une fois même, il a fallu prendre son mouchoir ! – Votre roman déborde de sensibilité, ou plutôt de sentiment, ce qui vaut mieux. Et pas de mièvrerie, pas de grimace. Cela est sain et bon. – Et habile, car l’intérêt ne se ralentit pas une minute. – J’ai dévoré vos 370 pages !
L’émotion m’a empoigné au dîner du médecin, quand il rentre chez lui. Et elle n’a cessé. – Mais vous avez du TALENT mon camarade ! – Aucun mot ne m’a choqué, – rien de vulgaire. Ce livre-là doit vous faire adorer des femmes – et apprécier, applaudir par les artistes.
– 1099 –
On voit que vous aimez votre mère, c’est senti. Garde[z]-la le plus longtemps que vous pourrez. Je vous envie ! –
Je n’aime pas beaucoup la mort de Fougerin, qui ne meurt qu’après avoir fait sa recommandation à Gaston. Cela est un peu voulu. – C’est la seule tache que j’aperçoive.
L’épilogue est fort beau = le retour de tendresse de Mme Lambelle pour sa bru.
Dans la vieille Claudine, il y a des naïvetés adorables.
Enfin le problème est résolu : moral et pas [coco ?] !
Encore une fois, mon cher ami, toutes mes félicitations bien sincères. Et à vous
ex imo.
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset,] mercredi soir [21 janvier 1880].
Deux mots seulement, mon bon cher vieux.
1° Quand partez-vous ? ou plutôt non : quand revenez-vous ? – Êtes-vous moins inquiet sur les conséquences de votre voyage ?
2° Merci de m’avoir fait lire le roman de Tolstoï. C’est de premier ordre ! Quel peintre et quel psychologue ! Les deux premiers volumes sont sublimes. Mais le 3e dégringole affreusement. Il se repète ! et il philosophise ! – Enfin on voit le monsieur, l’auteur, et le Russe, tandis que jusque-là on n’avait vu que la Nature et l’Humanité. – Il me semble qu’il a
– 1100 – parfois des choses à la Shakespeare ? – Je poussais des cris d’admiration pendant cette lecture – et elle est longue !
Parlez-moi de l’auteur ? Est-ce son premier livre ? En tout cas il a des boules ! Oui ! C’est bien fort ! bien fort !
***
J’ai fini ma Religion – et je travaille au plan de mon dernier chapitre : l’éducation.
***
Ma nièce est venue passer ici trois jours pleins. – Elle est repartie ce matin. – Et elle gémit sur l’abandon où la laisse notre grand ami, le grand Tourgueneff
que j’embrasse tendrement.
Son vieux
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset, 21 janvier 1880.]
Mon chéri,
Le titre est bon. « Des vers par G. de M. » Gardez-le !
Je doute que ma lettre à Mme Charpentier vous serve à quelque chose ? Elle a dû lui parvenir le jour même de son accouchement ? Et son époux était alité, détail que j’ai su par Mme Régnier. – Mais c’est samedi que paraît le commencement du Château des cœurs, – après quoi j’écrirai audit Charpentier « lui-même ». – Et lui reparlerai de vous. – Mais allez souvent dans sa boutique ! Assommez-le !
– 1101 –
Importunez-le ! Fatiguez-le ! C’est là la méthode. À force d’embêter les gens, ils cèdent.
***
Je compte sur vous (si pecunia licet) pendant les jours gras, c’est-à-dire dans une quinzaine. – Arrangez-vous pour passer ici au moins un jour plein. – Et prévenez-moi un peu d’avance.
Maintenant je prépare mon dernier chapitre : l’éducation. Si je pouvais fouiller dans la bibliothèque de votre Ministère j’y trouverais, j’en suis sûr, des trésors ! – Mais par où commencer les recherches ? Il me faudrait des choses caractéristiques comme programmes d’études – et comme MÉTHODES.
Je veux montrer que l’Éducation, quelle qu’elle soit, ne signifie pas grand-chose, et que la Nature fait tout, ou presque tout.
Avez-vous un catalogue de votre bibliothèque ? Parcourez-le. Et voyez ce qui peut me servir.
Si je vous lisais mon plan, vous verriez ce qui me conviendrait. Il sera fait dans une quinzaine.
– Tenez-moi au courant de ce qui vous concerne chez Charpentier. Et pensez à moi.
Caroline est venue ici samedi, et en est repartie ce matin.
Je vous embrasse tendrement.
Votre vieux
– 1102 –
N.B. Je ne sais pas du tout en quels termes faire ma demande à M. Turquet. Envoyez-moi un modèle.
Un buste de L. Bouilhet que doit faire M. Guillaume pour orner une fontaine qui sera encastrée dans la nouvelle bibliothèque de Rouen – buste et fontaine érigés par souscription publique. Là-dessus, réponse très prompte.
On me talonne.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de vendredi,
2 h[eures, 23-24 janvier 1880].
Ma pauvre fille,
Par une lettre que ton mari a reçue tantôt je sais que tu vas bien. – Et que ton retour s’est effectué, solitairement. Ne manque pas de fortement plaisanter Lapierre, qui a préféré à ta compagnie celle des notables de Rouen ! comme si tout Rouen t’allait à la cheville ! ce qui est cependant te placer très bas ! De mon côté, je t’assure que je lui ferai une scie qui l’embêtera. Explication : c’est qu’il avait quelque intérêt pécuniaire à être avec ces mossieurs.
Ernest et moi nous faisons très bon ménage. Voilà deux soirs que nous jacassons jusqu’à près de 11 h[eures] du soir ! Hier, il m’a beaucoup parlé de son affaire. Sa persistance est vraiment touchante. Il finira par réussir à force d’entêtement ! Ne prends aucune mesure, avant quelque temps. Il a besoin maintenant de toutes ses facultés !
Je pioche le plan de mon chapitre X et dernier ! lequel se développe dans des proportions effrayantes. L’Éducation
– 1103 – n’est pas un petit sujet !!! Et il se pourrait bien, par conséquent, que je ne sois pas prêt à quitter Croisset avant la fin d’avril – ou le milieu de mai ? Mais je ne veux pas me demander quand j’aurai fini.
J’avais gardé de L’Éducation des filles de Fénelon, un bon souvenir. Mais je change d’avis, c’est d’un bourgeois à faire vomir ! – Je relis tout l’Émile de Rousseau. Il y a bien des bêtises ! Mais comme c’était fort pour le temps, et original ! – Ça me sert beaucoup.
Tu recevras Le Château des cœurs, demain. Nous verrons l’effet que ça fera ? Garde tous les numéros. Parce que j’enverrai mes exemplaires à Juliet Herbert.
Les lettres adressées à ton mari ne sont pas pour moi. Donc ma chérie, pense un peu au
PRÉHISTORIQUE.
qui t’embrasse !
Comme ç’a été gentil les trois jours passés ensemble ! n’est-ce pas, pauvre Loulou.
N.B. Et mes livres sur l’Éducation !
À PAUL ALEXIS
Croisset, samedi soir 24 janvier 1880.
Excusez-moi, mon cher ami, si je ne lis pas votre livre, illico – parce que 1° j’ai immensément à lire pour mon bouquin, 2° je suis bien éreinté. Mes yeux commencent à se fatiguer.
– 1104 –
Mais un de ces jours – quand ? je n’en sais rien – je prendrai votre volume et vous en dirai mon opinion.
Je commence mon dernier chapitre, c’est-à-dire je le prépare. Quand il sera fini j’irai à Paris, où je resterai longtemps. Alors, on se reverra – et on reprendra les bavettes littéraires du Dimanche.
Amitiés à Zola, et aux amis.
Tout à vous mon bon.
Votre
À MAXIME DU CAMP
[Croisset, 24 janvier 1880.]
Mon cher vieux,
Un petit service :
te souviens-tu de m’avoir parlé d’un livre (j’en ai oublié le titre et l’auteur) prédisant la Fin du monde par le développement exagéré de la Science.
Si tu pouvais me renseigner là-dessus tu serais bien gentil.
Je prépare mon dernier chapitre ! Quand il sera fini, j’irai à Paris où je resterai pendant un laps !
Je suis éreinté au-delà de toute expression.
Embrasse le Mouton pour moi et qu’elle te le rende.
Ton vieux
– 1105 –
Croisset par Déville. S[ei]ne-Inférieure.
Samedi 24 janvier.
À RAOUL-DUVAL
[Croisset, 24 janvier 1880.]
Mon cher ami,
Un petit service, littéraire S.V.P.
Étant une fois au Vaudreuil (il y a deux ou trois ans), vous m’avez ébloui à propos des conseils de Préfecture, et du Conseil d’État qui se trouvent souvent être juge et partie. Je ne me souviens d’aucun détail. Mais ce que vous disiez me semblait lumineux. – Et je me promis de revenir là-dessus, quand j’en aurais besoin. – Arrivé au dernier chapitre de mon bouquin ce besoin se fait sentir. Pouvez-vous m’envoyer une petite note là-dessus ? – ou me mettre sur la voie ?
Il s’agit pour un de mes personnages de déblatérer contre ces deux institutions, en particulier, – et contre l’Administration en général.
Vous aviez parlé des fournisseurs départementaux ne pouvant se faire rendre justice s’ils sont lésés. – Envoyez-moi des exemples.
Peut-être ne comprendrez-vous goutte à ma lettre ? En tout cas elle me vaudra une réponse me donnant de vos nouvelles.
Je vous embrasse, comme je vous aime, fortement.
– 1106 –
Votre vieux
Respects et amitiés aux vôtres.
***
Croisset par Deville, S[ei]ne-Inférieure.
24 janv[ier].
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 50, rue de Douai.
Samedi, 24 janv[ier 18]80.
Mon bon vieux,
Vous ne pouvez vous imaginer quel plaisir m’a fait votre lettre et ce que vous dites du roman de Tolstoï. – Votre approbation fortifie mes idées sur lui. – Oui, c’est un homme très fort – et pourtant vous avez mis le doigt sur la plaie : il s’est fait, lui aussi, un système de philosophie, à la fois mystique, enfantine et outrecuidante, qui a diablement gâté et son troisième volume et le second roman, qu’il a écrit après La Guerre et la Paix – et où il se trouve aussi des choses absolument de premier ordre – Je ne sais ce que diront MM. les critiques (j’ai envoyé aussi La G[uerre] et la P[aix] à Daudet – et à Zola) – mais pour moi la chose est décidée : Flaubertus dixit. – Le reste n’a pas d’importance.