Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 9/28

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Correspondance - Tome V

À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.

Les nécessités de la Littérature vont me forcer dans quelques jours à aller voir les falaises du Havre. Vers le milieu de novembre ma nièce et son mari s’en retournent au faubourg saint-Honoré, où j’irai les rejoindre à la fin de décembre. Voilà le programme.

Présentement, nous avons ici la pauvre mère Heuzey. Je la trouve plus raisonnable que je n’aurais cru.

 

– 435 –

Eh bien, ce pauvre Duval est enfoncé ? Je le regrette car c’est un bien bon garçon. Depuis les élections, « cet excellent M. Flaubert » se calme – et il a tort de se calmer, – car notre « loyal soldat » n’en a pas fini. J’ai peur que ce robuste imbécile ne nous prépare des troubles. – Vous savez que je rêve d’envoyer Lizot en Californie, avec un Rabelais dans sa poche, pour le punir d’avoir interdit des conférences sur ce bonhomme. Demandez à votre fils s’il ne partage pas mon opinion. Mais vous me dites qu’il tourne au savant. Ce ne sera donc pas un homme de lettres !

Je vous félicite de sa santé, chère amie.

Depuis plus de six mois personne ne m’a donné la moindre nouvelle de Mme Pasca ! Que devient-elle ? – Embrassez-la de ma part. Ce tableau me plaît, et vous me dites « de penser à vous pendant deux minutes ». Il me faut plus de temps que ça pour faire le tour de cette idée. Je m’appuie dessus, au contraire ! – et j’y reste ! ruminant à part moi le souvenir de vos yeux – de vos épaules – et du bon rire si franc, et de cet aimable esprit qu’on aime, pauvre chère malade, pauvre amie, qui broye un noir infernal, toute seule dans sa couchette.

Votre saint Polycarpe bûche comme un énergumène, étant perdu, présentement, dans la géologie – qu’il s’agit de présenter au lecteur d’une manière farce. Dans une quinzaine je serai arrivé au tiers de ce gigantesque bouquin ! Moi aussi, j’ai des défaillances ! et des accablements, pires que les vôtres, peut-être – et puis je me redresse et ainsi de suite !

Allons, adieu. Écrivez-moi. Et aimez toujours votre

GVE

qui vous serre à pleins bras sur son cœur.

– 436 –

À EDMOND LAPORTE

[Croisset, 23 octobre 1877.]

Vieux Bab,

Mon intention est d’aller au Havre samedi, dimanche ou lundi prochain.

En êtes-vous ? Je ne veux pas, mon bon, vous opprimer. Et si ça vous embête ne vous croyez pas obligé de me suivre.

Peut-être coucherai-je là-bas ? En tout cas je ne serai pas parti plus de 24 heures.

À vendredi matin, par le bateau de 9 heures ! C’est convenu avec Commanville, n’est-ce pas ?

BOUVARD.

 

Mardi soir.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] mercredi soir, 31 octobre [1877].

Mon bon,

Comme je suppose que vous n’êtes pas mort, car entre parenthèses vous êtes un joli cochon de ne pas me donner de vos nouvelles, je vous prie de me rendre le service suivant. Voici la chose.

J’ai besoin d’une falaise qui fasse peur à mes deux bonshommes. Je la cherche, ou plutôt je l’ai cherchée aujourd’hui même tout l’après-midi aux environs du Havre.

– 437 –

Mais ce n’est pas ça. Il me faut du calcaire à pic, comme les falaises de Fécamp et d’Étretat.

On m’a dit que celles de ce genre-là ne commençaient qu’à Bruneval (à une lieue et demie d’Étretat) ?

Vous devez connaître ces parages, à fond ? Donc donnez-moi une description de toute la côte depuis Bruneval jusqu’à Étretat. Ce doit être du calcaire avec, de temps à autres, des lignes de silex horizontales ? – Dites-moi aussi les noms des valleuses (ou valeuses ?) avec description d’icelles sans oublier les distances (= le temps de la marche) de l’une à l’autre.

J’aurais préféré que B[ouvard] et P[écuchet] commençassent leur promenade géologique au Havre. – Mais c’est impossible parce que déjà, ils ont vu des falaises analogues.

La scène est ainsi (en plan) : après une dissertation sur la fin probable du monde qui sera amenée par un cataclysme ils se montent le bourrichon, la hauteur de la falaise au-dessus de leur tête leur donne le vertige, deux ou trois cailloux s’éboulent. Alors une terreur panique les empoigne, et ils foutent leur camp. – L’un d’eux, celui qui court après l’autre, se perd dans une valeuse, le premier ayant disparu à un tournant de la côte. – Voilà ce qu’il me faut. Vous comprenez que je dois connaître la topographie des endroits aussi minutieusement que possible. – Je me fie à vous, en comptant sur une réponse immédiate. Ces renseignements arrivés, je n’aurai plus que trois ou quatre pages pour avoir terminé mon chapitre des sciences, dont j’ai écrit la moitié depuis un mois !

***

 

– 438 –

Maintenant comme un service se paie par un autre lisez dans le dernier n° du Monde illustré une pièce de vers de Delpit. – Et vous me remercierez. Je ne te dis que ça, ma biche !

***

Je ne compte pas être à Paris avant le jour de l’an – époque où j’aurai peut-être fait la moitié de mon chapitre sur l’archéologie. Je me sens en train.

Et vous ? Comment va la Muse ? Et le cœur ? Quant au vi[t], à cet indomptable engin, son sort ne m’inquiète pas.

J’ai eu la visite, il y a quinze jours, de votre ami Laffaille. Le pauvre garçon m’a l’air de s’embêter cordialement dans la patrie de Corneille et de Hardel fils, avoué.

Le bon Laporte, dimanche prochain, sera nommé conseiller général, selon toute apparence. Son concurrent est Cord’homme.

Parlez-moi un peu de la chère maman. La verrons-nous longuement cet hiver ?

Là-dessus, je vous embrasse.

Votre vieux

 

P.-S. Merde pour Mac Mahon.

***

Savez-vous que l’Histoire d’un crime est un très beau livre ! – Quelle narration ! Et que de malices dans cette simplicité !

 

– 439 –

***

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] jeudi soir [vendredi 2 novembre 1877].

Vieux Bab,

1° bonne chance pour dimanche.

2° merci des boniments de la foire Saint-Romain.

3° votre profession de foi est très bien, mon bon, et rare comme bon goût. Pas de rengaines ! Very well, indeed !

Nous vous attendons mardi matin. Pour jouir de vous jusqu’à mercredi. Mais si mardi, il fait du brouillard ? Donc vous feriez mieux de venir lundi soir, dîner ? Voilà ce que me chargent de vous transmettre M. et Mme Commanville.

***

Avant-hier, j’ai fait l’expédition du Havre !!! Oui ! seul comme un homme. Et je suis encore éreinté pour avoir gravi des falaises avec une agilité de chamois (sic). Mais je n’ai pas trouvé ce qu’il me faut. Et j’attends des renseignements du jeune Guy. – Car je suis forcé de faire aller mes bonshommes jusqu’aux environs d’Étretat.

À bientôt. Remerde pour Mac Mahon.

BOUVARD.

 

– 440 –

À EDMOND LAPORTE

[Croisset, 4 novembre 1877.]

Convenu, à mardi, pour déjeuner.

***

Ma lettre datée de jeudi n’a été écrite que vendredi soir. Je m’étais trompé de date.

***

Les renseignements que m’envoie Guy sur Étretat ne peuvent me convenir ! Je serai peut-être obligé d’aller à Fécamp ? J’attends mardi une re-lettre du susdit bardache. – Ah ! il en coûte pour faire de [la] vraie Littérature !

***

Et Pouyer-Quertier chargé de faire un cabinet ! Voyons ! n’est-ce pas beau ! – Et le jeune Cassagnac exempté de sa prison ! – Notre sauveur est aussi bête que Charles X !

Adieu, vieux Bab – triomphateur.

À mardi.

 

Dimanche, 2 h[eures].

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] lundi [5 novembre 1877].

Comme voilà longtemps que je n’ai eu de vos nouvelles ! Princesse ! – Où êtes-vous, à Saint-Gratien, ou à

– 441 –

Paris ? Il m’ennuie démesurément de ne pas entendre parler de votre personne. – Et j’ai bien envie de vous voir ! Aussi, je compte les jours qui me séparent du moment où je me présenterai rue de Berri.

Ce sera, je pense, à la fin de décembre, pour vous souhaiter la bonne année.

Sauf une excursion de trois semaines en Basse-Normandie, je n’ai pas bougé de ma cabane, depuis le commencement de septembre. – Et je n’ai eu aucune visite. Mon abominable livre (qui me demandera encore trois ans pour le moins) m’occupe exclusivement. Pour supporter l’existence, il faut bien avoir une marotte ! – et croire qu’elle est sérieuse.

Eh bien ! le suffrage universel (jolie invention) en a fait de belles ! Je regrette que le prince Napoléon n’ait pas été nommé. L’échec de Raoul-Duval m’a également contrarié.

Notre pauvre Giraud doit être bien triste ? – Et son chagrin a dû vous affliger, vous qui aimez vos amis, chose rare. Dites-lui, je vous prie, que je pense à lui beaucoup. Se fera-t-il à son veuvage, à la rupture d’une si vieille habitude ?

Je ne lis rien du tout (en dehors de mon travail). Je ne vois personne, je ne sais pas ce qui se passe dans le monde. L’automne, qui a été ici splendide, m’a donné des envies folles de me promener dans les bois. – J’ai résisté à cette fantaisie, parce que j’ai remarqué que je suis plus mélancolique après toute distraction. Mais vous, Princesse, qui êtes une personne saine, vous avez dû faire de jolies courses aux environs du cher Saint-Gratien. – Des courses en voiture, avec le joli petit chapeau à plumes, qui tremblent au vent ! – Quels étaient vos compagnons ? J’ai reçu dernièrement une très aimable lettre de M. Joseph Primoli,

– 442 – pour me remercier de mes Trois contes. Quel dommage qu’il habite Rome ! Il devrait vivre avec nous, à Paris.

N’oubliez pas votre vieux fidèle,

GVE FLAUBERT

 

qui vous baise les deux mains, aussi longuement que vous le permettez.

***

Mes bons souvenirs à Mlle Marie et à Popelin.

***

 

À GUY DE MAUPASSANT

Croisset, 5 novembre 1877.

Mon cher ami,

Vos renseignements sont parfaits. Je comprends toute la côte entre le cap d’Antifer et Étretat, comme si je la voyais. Mais c’est trop compliqué. Il me faut quelque chose de plus simple, autrement ce seraient des explications à n’en plus finir. Songez que tout ce passage de mon livre ne doit pas avoir plus de trois pages, dont deux au moins pour le dialogue et la psychologie.

Voici mon plan, que je ne puis changer. Il faut que la nature s’y prête (le difficile est de ne pas être en opposition avec elle, de ne pas révolter ceux qui auront vu les lieux). Débarqués au Havre, on leur dit qu’ils ne peuvent voir le dessous de la Hève, à cause des éboulements. Alors

– 443 – perplexité de mes bonshommes. Mais il y a de belles falaises plus loin. Ils s’y rendent. Une falaise très haute, solide. Ici le dialogue commence et ils arrivent à parler de la fin probable du monde due à un cataclysme (système de Cuvier, dont ils sont imbus). Peu à peu (pendant ce temps-là ils marchent) Pécuchet arrive à accumuler les preuves. Des cailloux déboulent de la falaise ; Bouvard est pris de peur et court. Il est à cent pas en avant de Pécuchet, seul ; il s’exalte, croit que le monde va crouler, hallucination, et il continue sa course furieusement. Pécuchet vient après en lui criant : « La période n’est pas accomplie », mais la falaise fait un coude. Bouvard disparaît. Arrivé à ce coude, Pécuchet regarde au loin : pas de Bouvard. Une valleuse se présente. Bouvard a dû la prendre ? Pécuchet s’y engage, monte un peu, ne voit personne et pense à redescendre. Mais il se dit que la marée l’empêchera de passer, car elle bat presque son plein. À quoi bon d’ailleurs ? et il continue à monter ; mais le sentier est terrible : vertige. Il se met à quatre pattes et arrive enfin en haut où il retrouve Bouvard, arrivé sur le plateau par un autre chemin plus facile. Plus de détails me gêneraient.

Vous comprenez maintenant que la Courtine, son tunnel, la Manne-Porte, l’Aiguille, etc., tout cela me prendrait trop de place. Ce sont des détails trop locaux. Il me faut rester autant que possible dans une falaise normande en général. Et j’ai deux terreurs : peur de la fin du monde (Bouvard), venette personnelle (Pécuchet) ; la première causée par une masse qui pend sur vous, la seconde par un abîme béant en dessous.

Que faire ? Je suis bien embêté !!! Connaissez-vous aux environs ce qu’il me faudrait ? si je les faisais aller au-delà d’Étretat, entre Étretat et Fécamp ?

 

– 444 –

Commanville, qui connaît très bien Fécamp, me conseille de les faire aller à Fécamp, parce que la valleuse de Senneville est effrayante. En résumé il me faut : 1° une falaise ; 2° un coude de cette falaise ; 3° derrière lui une valleuse aussi rébarbative que possible ; et 4° une autre valleuse ou un moyen quelconque de remonter facilement sur le plateau.

Entre Fécamp et Senneville il y a des grottes curieuses. La conversation géologique pourrait y débuter. J’ai envie de faire ce voyage ; pouvez-vous me l’épargner par une description bien sentie ? Enfin, mon bon, vous voyez mes besoins ; secourez-moi.

 

À ERNEST RENAN

[Croisset, 5 novembre 1877.]

Mon cher Renan,

Je suis bien en retard avec vous ! Mon excuse est celle-ci. Votre livre est resté longtemps à Paris, chez mon portier, et ne m’est arrivé qu’avant-hier.

Que vous dirais-je ? Je suis ébloui. Voilà le vrai. Vous savez qu’en ces matières je suis un peu plus qu’un amateur. J’ai donc pu apprécier tout ce qu’il y a dans votre œuvre de fin, et de puissant, vos appréciations si neuves, votre érudition si profonde. – La rareté du fond, et l’artifice du rendu.

Par des rapprochements avec les choses contemporaines vous faites bien comprendre la psychologie de l’époque. Quel monument ! Et quel historien vous faites !

 

– 445 –

J’ai la plus grande impatience de connaître le tome 7e – et dernier ! Mais pourquoi dernier ?

Ne donnerez-vous pas à la fin un résumé de la formation progressive des dogmes ? Ce serait bien utile.

Recevez encore une fois l’assurance de mon admiration – on est fier d’être votre ami.

Je vous serre la main cordialement.

Tout à vous.

 

Mes respects, je vous prie, à Mme Renan.

***

Croisset, par Déville (S[ei]ne-Infér[ieure]).

5 novembre [18]77.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] nuit de mercredi [7-8 novembre 1877].

Vous vous donnez bien du mal pour moi, mon cher ami ! – Et je vous en remercie fort ! Mais votre lettre de ce matin n’a fait qu’accroître mes perplexités.

Bref, après avoir toute la journée réfléchi à la chose, je me décide pour le parti suivant.

Je fais aller B[ouvard] et P[écuchet] jusqu’à Fécamp. Ils voient (un peu après le Trou au chien) les grottes de Senneville ; puis, se présente, la valleuse de Senneville ; et une lieue plus loin, celle d’Életot, qui est très facile à monter.

– 446 –

De cette façon, j’ai très peu de descriptions à faire, et mes personnages (dialogue et psychologie) restent au premier plan.

La côte d’Étretat est trop spéciale et m’entraînerait dans des explications encombrantes.

Dimanche soir, j’espère avoir fini mon abominable chapitre des Sciences ! Ouf !

Le bon Laporte a été élu conseiller général à une immense majorité. Il part demain pour Paris où il cherchera un nouveau logement.

Les Commanville y seront dans une quinzaine. Vous seriez bien aimable de me donner de vos nouvelles, mon cher bonhomme. – Comment vont les Vers ? Et le reste ?

Je ne sais rien du tout de mes amis.

N’avez-vous pas été réjoui, comme moi, par les vaines tentatives de Pouyer-Quertier ? – dit « l’Hercule de Martainville » ! – Est-ce assez farce ! Et notre « Bayard » arrive à des proportions ineffables. Je trouve qu’il ressemble à Charles X ! ne serait-ce que par le côté de la Chasse ! – et de la religion.

Albert Millaud, décoré !!! Paul Féval frappant « aux portes » de l’Académie française ! Allons ! il y a encore de quoi rire !

Votre vieux

GVE FLAUBERT

vous embrasse.

 

– 447 –

L’aumônier du petit collège de Rouen (Joyeuse), ancien vicaire de Grand-Couronne, vient d’enlever une jeune fille. Tous les deux ont disparu. Mais rien comme grotesque ne vaut Pouyer, l’Alcide du Ruissel, tâchant, par la force de son génie, de sauver la société ! – et y renonçant au bout de 24 heures !

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 50, rue de Douai.

Jeudi, 8 novembre [18]77.

Mon bon vieux,

Il faut pourtant que je vous écrive, ne fût-ce que pour savoir combien de temps vous pensez rester encore à Croisset, car je veux aller vous y voir, coûte que coûte !

Il y a dix jours que nous avons quitté la campagne et nous voilà définitivement installés ici.

Ma santé est bonne, grâce au salicylate de soude, que je prends depuis 2 mois et qui semble avoir enrayé la goutte.

Mon principal chagrin a été la rupture du mariage de la seconde fille de Mme Viardot – avec un garçon que je protégeais et que j’aimais. – Tout cela s’est passé sous mes yeux – il y a eu des étrangetés psychologiques, que j’aurais voulu avoir rencontrées ailleurs.

Nous causerons de tout cela et d’autres choses encore. – Je n’ai vu et ne vois personne. – Zola doit être de retour ; je compte aller frapper à sa porte un de ces jours.

 

– 448 –

J’espère que vous allez bien et que vous travaillez ferme. – Chamerot m’a dit qu’on réimprime vos Trois contes ; tant mieux !

Je vous embrasse.

Votre vieux

IV. TOURG.

 

P.-S. Est-ce assez joli, la politique ? J’ai toujours été persuadé que ce ministère resterait – et qu’une tête de bois, avantageusement placée, est plus forte que tout un peuple.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset,] samedi soir, 10 novembre [1877].

Je trouvais que vous m’oubliiez un peu, quand votre bonne lettre est venue me prouver le contraire. La grosseur du paquet m’a réjoui. Mais tout n’est pas de vous puisque les deux tiers ne sont qu’une épître de Goncourt. Eh bien ! J’aime mieux les vôtres ! – Ce n’est pas ça que vous eussiez écrit, de Rome ! Quelle drôle de manie que de faire de l’esprit là où il n’y a pas à en faire ! et de vouloir se distinguer, être chic, au lieu d’admirer bêtement comme un bourgeois ! Voilà où mène la rage de l’originalité, l’abus de la Littérature. Je l’aime assez (la Littérature) pour l’exécrer quand on la dégrade.

Aujourd’hui, ou plutôt ce matin, j’ai poussé un grand ouf car je viens de finir mon abominable chapitre des Sciences. L’anatomie, la physiologie, la médecine pratique (y compris

 

– 449 – le système Raspail), l’hygiène et la géologie, tout cela comprend 30 pages, avec des dialogues, de petites scènes et des personnages secondaires ! Le tour est joué. – Mais je ne suis pas encore au tiers de l’œuvre. J’en ai pour trois ans, au moins ! Jamais rien ne m’a plus inquiété ! Oh ! si je ne me fourre pas le doigt dans l’œil, quel bouquin ! – Qu’il soit peu compris peu m’importe. Pourvu qu’il me plaise, à moi – et à vous ! et à un petit nombre, ensuite.

Il me serait bien doux de vous en lire un peu ! – Et à ce propos, je ne vous trouve pas juste, ma vieille amie, quand vous me dites : « Je vous verrais à peine une heure en deux mois. » Il y a deux ans, lorsque vous étiez à Paris, je ne suis pas sorti une fois, sans monter le petit escalier de votre maison. – Après tout, je comprends que Paris vous attriste et vous assomme. Il arrive à me produire, souvent, cet effet. Je me complais dans mon nid de plus en plus. – Et tout dérangement m’est odieux.

Quant aux « Affaires » rien de neuf ! Tout est arrêté par la Politique. Cependant, comme une scierie voisine de celle de mon neveu a été incendiée, il a fallu recourir à la sienne. La situation présente est bonne. Mais les choses ne peuvent durer ainsi au-delà de cinq ou six mois ? – Espérons que d’ici là un vent meilleur aura soufflé.

Eh bien ! « notre sauveur » et les ministres restent en place ! – Cet entêtement est sublime. Mais il faut s’attendre à tout de la part des imbéciles. – Et je ne suis pas aussi rassuré sur l’avenir que les bons républicains. Néanmoins, je regrette au point de vue du comique, qu’on n’ait pas poursuivi le père Hugo, pour son dernier bouquin, – que, moi, je trouve superbe. Quelle narration ! – et quel gaillard que ce bonhomme !

 

– 450 –

L’œuvre de Pouyer-Quertier (dit « l’Hercule de Martainville ») m’a bien diverti. – Espérons que ledit Rouennais est notre dernier Sauveur, qu’après lui on ne verra plus de Messie, enfin, qu’il ne nous reste aucune espérance !

Alors l’ère scientifique commencera. Mais nous en sommes loin ! puisqu’on n’est pas sorti des incarnations, des représentations, des symboles et de la métaphysique la plus creuse ! –

Vous savez que j’attends, avidement, les obscénités de Pinard. Faites en sorte, au nom des Dieux, que j’aie cette manne.

Avez-vous lu les Étapes d’une conversion de ce bon Féval, qui m’a l’air de devenir gâteux ? Payez-vous cela ! – Et il se « présente » à l’Académie ! Il voit en rêve « les portes de l’Institut s’ouvrir », aspirant à la gloire de siéger entre Camille Doucet et Camille Rousset. – Ah ! que tout est farce !

Je ne connais que les cinq ou six premiers feuilletons du Nabab, et ne puis, par conséquent, vous en rien dire. J’ai peur que ce ne soit fait trop vite ? Mais le sujet est bien fertile. – Votre histoire de Rochaïd-Dahdah m’a intéressé. Si j’étais plus jeune et si j’avais de l’argent, je retournerais en Orient pour étudier l’Orient moderne, l’Orient-isthme de Suez. Un grand livre là-dessus est un de mes vieux rêves. Je voudrais faire un civilisé qui se barbarise et un barbare qui se civilise ! développer ce contraste des deux mondes finissant par se mêler. – Mais il est trop tard. C’est comme pour ma Bataille des Thermopyles. Quand l’écrirai-je ? Et Monsieur le Préfet – et bien d’autres ! « C’est toujours bon d’espérer », dit Martin. Le désir fait vivre. Mais ce qui est […] c’est d’avoir un désir.

– 451 –

Ce que vous m’écrivez sur l’automne m’a charmé. Car j’aime ainsi que vous les feuilles qui jaunissent, le vent tiède et triste – comme un vieux souvenir d’amour, toutes les langueurs de l’arrière-saison, qui sont les nôtres. Mon neveu vient d’être pris (comme votre mari) par la passion des espaliers. On fait des trous, on charrie du fumier, on achète des raidisseurs ! – J’aimerais maintenant à me promener dans les bois. Mais une promenade me dérange. – Et quand j’ai fait deux ou trois tours sur ma terrasse, je me re-courbe sur mon pupitre, en gémissant. À cinq heures j’allume ma lampe. – Et ainsi de suite !

Dites-moi comment va M. Roger ? Est-il remis ? Pensez à moi. Écrivez-moi de longues lettres comme la dernière. C’est un régal. – Et un fortifiant.

À vous toutes mes tendresses.

Votre G.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Croisset,] lundi, 3 h[eures, 12 novembre 1877].

Mais ma chère amie, je ne croyais pas mal faire, en ne vous répondant pas immédiatement ?

Si vous saviez comme je travaille, vous auriez pitié de moi ! Votre Excessif est engagé dans un livre abominable, qui lui demandera encore trois ans pour le moins. Quand arrive le milieu de la nuit je n’ai plus la force de tenir une plume, ni de lire une syllabe.

Aujourd’hui, cependant, relâche ! Je vais dîner chez la petite sœur. – Puis, nous devons aller tous à la foire S[ain]t-

– 452 –

Romain. – Il faut d’abord que je vous félicite pour la réception du bachelier. – C’est un gros caillou de moins dans son escarpin ! Maintenant, que va-t-il faire ?

Je suis bien content que vous preniez l’avis du bon Georges. Votre maladie m’embête au-delà de toute expression. Je n’aime pas à vous savoir malade et souffrante, pauvre chère belle.

Que vous dirai-je encore ? Je n’ai que cela à vous dire. – Et que je pense à vous, surabondamment. Merci, pour votre dernière lettre. Envoyez-moi-z’en de pareilles le plus fréquemment qu’il vous sera possible, ne m’épargnez point cette douceur.

Dans huit jours, les Commanville s’en retournent à Paris. Je vais rester seul ici, jusqu’au jour de l’an. – sans autre société que Julio, – dont la tendresse est quelquefois gênante.

Ma fureur contre le 16 mai commence à se calmer parce que tout a une fin. Mais je ne crois pas tout fini. Et je ne partage pas l’espoir des bons républicains, – qui me semblent bien modérés, et bien naïfs. Avec un idiot comme notre « Bayard », il faut s’attendre à toutes les surprises. L’indignation que la Bêtise Humaine me procure, m’excite et me soutient. En d’autres jours, j’en suis écrasé. – On m’accuse d’être sceptique ! Que ne le suis-je davantage !

Allons, adieu. Je vous bécote partout où vous me permettez de poser mes lèvres.

Du fond de l’être

vôtre.

 

– 453 –

À ALFRED BAUDRY

Croisset, mardi soir [13 novembre ? 1877].

Mon cher bonhomme,

Pouvez-vous vous livrer aux recherches suivantes et m’en apporter le résultat ?

1° Un article de Gourdin sur le goût dans les Mémoires de l’Acad [émie] de Rouen, t. IV.

Les deux œuvres suivantes de Théodore Licquet :

2° Ode sur le retour de Louis XVIII.

3° Campagne de S.A.R. Mgr le duc d’Angoulême dans le midi de la France, en 1815 ! Rouen, 1818, in-4°.

Et vous vous apporterez, vous, en même temps. – Quand il vous plaira, mon bon. Le plus tôt sera le mieux pour

votre

 

Il se pourrait bien que dimanche prochain j’allasse à Dieppe ?

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] samedi soir [17 novembre 1877].

Ma Doriche,

Les Commanville s’en vont d’ici mardi. – Donc, vous ne les verrez pas ! Mais moi, je reste, et je vous attends.

 

– 454 –

J’attends aussi Tourgueneff. – Quand viendra-t-il au juste ? Je l’ignore. Pas avant le milieu de la semaine prochaine ?

Ce matin j’ai reçu une invitation imprimée pour me rendre jeudi prochain à 3 h[eures] à l’inauguration du monument du père Pouchet. J’irai. Et il faut que vous y veniez.

Alors, nous conviendrons d’un jour pour inviter à déjeuner Laffaille. – Que je n’ai pas rencontré hier, à sa boîte.

J’ai encore deux ou trois séances à faire à la Bibliothèque de Rouen.

Pour régler notre programme, j’aurais besoin de savoir à quoi m’en tenir, relativement à ce chameau de Tourgueneff. – Dès que j’aurai de ce côté-là quelque chose de certain je vous l’écrirai.

N’oubliez pas 1° le Phallus (qu’attend votre Con) 2° le mobilier de Viollet-le-Duc 3° le tabac.

Je vous embrasse.

Votre

RAMEL.

 

Écrivez-moi tout de suite un mot pour me dire comment vous allez et ce qu’on dit à Paris. – On n’en a pas fini avec le sauveur !

Lisez Le Nouvelliste de ce matin. Il y a (1re page) un entrefilet du cru, sur Gambetta qu’il faudrait que son journal connût et démentît. C’est grave pour lui.

– 455 –

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] samedi soir [17 novembre 1877].

Quel étrange bonhomme vous faites ! – Depuis 8 jours, deux fois par jour, j’attends une lettre de vous m’annonçant votre arrivée. – Êtes-vous malade ? Qu’y a-t-il ?

J’aimerais mieux vous voir maintenant que plus tard, parce que : maintenant je ne suis pas à l’écriture, je lis, je prends des notes et je vais à la Bibliothèque de Rouen. – Après quoi je me mettrai au chapitre de l’Archéologie. Venez donc, illico. C’est-à-dire mardi, ou mercredi. Les Commanville s’en vont d’ici mardi matin et regrettent de ne pas vous voir.

Jeudi prochain il faut que j’aille à Rouen pendant deux heures pour « honorer de ma présence » l’inauguration du buste du père Pouchet au Muséum d’hist[oire] naturelle. – Si vous êtes là, vous m’accompagnerez.

J’attends une réponse immédiate de vous et vous embrasse.

Votre vieux

 

Quelle bavette nous taillerons !

Arrangez-vous pour rester quelque temps, nom de Dieu ! Et ne m’embêtez pas d’avance avec votre départ hâtif.

 

– 456 –

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] lundi matin [19 novembre 1877].

Tourgueneff m’écrit ce matin qu’il a le genou comme un melon et les pieds d’un éléphant. Bref, un accès terrible de re-goutte ! Donc, le pauvre bougre viendra, Dieu sait quand ?

Or, voici ce que je crois bien :

1° Je viens d’écrire à Laffaille pour l’inviter à déjeuner dimanche prochain. – Il m’expliquera son affaire. Puis, après le dîner, lecture de B[ouvard] et P[écuchet].

2° Puisque jeudi je dois être au Muséum à 3 heures – vous seriez bien gentil de venir me prendre le matin, par le bateau de 9 h 1/2. – Nous déjeunerions. Après quoi, nous prendrions le pyroscaphe ! à 2 heures.

– Le soir je ne [sais] pas ce que je ferai. Peut-être, dînerai-je avec G. Pouchet, qui doit je pense, se trouver à la cérémonie ?

Tout à vous, mon vieux bardache.

Votre RAMEL.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 21 novembre 1877.]

Le ton de votre dernière lettre était si lamentable qu’elle m’a fait un vrai chagrin. Comment, Princesse, vous vous laissez abattre jusqu’au découragement absolu ! – Pourquoi ? Qu’y a-t-il de changé dans votre position ? Qui vous menace ?

 

– 457 –

Je voudrais être un bon prédicateur évangélique pour vous envoyer des consolations, – et comme on dit vulgairement vous « remonter le moral ». Bref, je crois que vous vous trompez sur l’état présent des choses ? Elles ne sont pas si noires ! Et puis, quand même ?… – Que pouvez-vous craindre ? Quel est le parti qui vous en veut ? Aucun !

Je ne comprends pas davantage que Popelin ait des « inquiétudes » sur le sort de son fils ! – Si les favorisés de la Providence se plaignent, que ne doivent pas dire les autres !

Bien qu’il soit impudent de s’offrir en exemple, je voudrais pour votre tranquillité, ma chère Princesse, que vous eussiez un peu de mon insouciance (ou de ma résignation). La Politique m’atteint maintenant, directement dans mes intérêts. Car je n’ai pas le sol. Et je n’ai chance d’en avoir, que si les affaires reprennent. Rien de plus incertain que mon avenir (sans compter que le Présent n’est pas folâtre). N’importe ! je n’accuse personne ; et je n’en veux ni à mon époque, ni à mon pays. – Une seule chose m’indigne, à savoir la Bêtise, la crasse ignorance, l’aveuglement des Bourgeois ! Il vaut mieux en rire, après tout ! Aussi, quand je pense que mon ami Pouyer-Quertier va revenir au Pouvoir (s’il n’y est déjà), j’entre dans une espèce d’épanouissement de gaieté ! – Franchement, ce nouveau « Sauveur » est drôle. Le sentiment du comique est un bon soutien dans les fanges de la vie. Si je ne l’avais pas eu, depuis longtemps – je serais mort enragé. Tâchez de l’avoir, Princesse, – et de l’orgueil aussi ! Allons donc ! mettez la tristesse à la porte ! Pensez au Sang olympien qui coule dans vos veines ! – Restez déesse.

Moi, je reste à vos pieds – comme il convient à votre vieux fidèle et dévoué.

 

– 458 –

Croisset, mercredi soir, 21.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] mercredi soir [21 novembre 1877].

Mon pauvre bonhomme ! Ça m’embête bien de vous savoir malade ! Si vous ne souffrez pas aux mains, et que vous puissiez m’écrire, envoyez-moi une longue épître pour me tenir compagnie dans ma solitude. Je viens de lire Le Nabab. C’est émouvant et distingué. Mais il y a par-ci par-là des choses que je n’aime pas. En somme un joli livre.

Votre ami est un peu éreinté par excès de pioche. Je commence à ne plus dormir. L’archéologie de B[ouvard] et P[écuchet] me préoccupant outre mesure.

Donnez-moi de vos nouvelles – et tâchez d’avoir de la patience ! Je vous plains et vous embrasse.

Votre vieux

 

À ALPHONSE DAUDET

[Croisset,] nuit de mercredi, 2 h[eures,

21-22 novembre 1877].

Mon cher ami,

Ce matin, quand j’ai reçu votre volume, j’ai tout lâché pour le lire, naturellement. Et je viens de le finir.

 

– 459 –

Eh bien, c’est bon ! très bon ! Et ça m’a très amusé. Les fêtes du Bey, et la mort de Mora sont des morceaux épiques. De cela, j’en suis sûr. On ne fait pas plus grand, on n’écrit pas mieux.

J’adore votre Nabab – et sa femme (quelle vérité). Monpavon est splendide ! Bref, tous vos personnages sont « nature ». On les connaît. L’action est bien menée. Ah ! saprelotte ! J’oubliais Jenkins ! qui n’est pas le moins bon. C’est que la cervelle m’en saute ! Et les yeux me piquent.

Une seule chose m’a choqué, la digression sur le dimanche. Félicia me semble neuve. C’est bien la femme-artiste, moderne. J’aime moins vos deux jeunes gens hommes que les autres personnages. À une seconde lecture faite plus tranquillement, je changerai peut-être d’opinion, à leur égard.

Quoi qu’il en soit, mon bon, vous pouvez vous frotter les mains et vous regarder dans la glace en vous disant « Je suis un mâle ! ».

Quel sera le sort du Nabab ? J’ai peur que cet idiot de Mac Mahon ne nuise à la vente ?

Que devenez-vous ? Vous seriez bien gentil de m’écrire pour me donner de vos nouvelles. Le bon Tourgueneff est repris d’un accès de goutte. Je n’ai aucune révélation des autres amis.

Moi, je pioche d’une façon insensée – et je suis un peu échigné. Vous me verrez vers le jour de l’an.

Re-bravo. Je vous embrasse de toutes mes forces.

Votre vieux

 

– 460 –

Ma lettre n’a pas de chic. Mais il est temps d’aller se coucher.

Mes respects à Mme Daudet. – Deux baisers sur les joues de votre môme.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] vendredi, 10 h 1/2 [23 novembre 1877].

Mon pauvre Caro,

Mon épître ne sera pas longue car il faut que je m’habille et que je déjeune pour aller à la Bibliothèque où je retournerai probablement demain. – Trois jours, de suite, à Rouen ! Vois-tu ça ! Y a-t-il dans l’Antiquité de plus grands exemples d’héroïsme !

L’inauguration du buste du père Pouchet s’est très bien passée. Un M. Boutillier (qui n’est pas Boutiller le médecin) a prononcé un discours stupide, un vrai morceau ! Celui de Pennetier était convenable ainsi que celui du maire ; mais le bon Georges a ému son auditoire par quelques paroles bien senties.

Parmi les autorités se trouvait Lizot, qui m’a accablé de politesses. Il a fendu la foule deux fois pour me serrer la main. – Problème ? Note que je n’exagère nullement. Tout le monde l’a remarqué.

Le soir j’ai dîné chez Pennetier – très bon dîner, avec Pouchet, et M. X ?, directeur de l’aquarium du Havre. Ce monsieur, qui a longtemps habité le Sénégal, nous a raconté des histoires de singe – adorables ! – une surtout qui m’a transporté… et fait faire des réflexions philosophiques.

– 461 –

J’ai rencontré « tiste » à qui j’ai fait ta commission. Il m’a répondu : « Je suis flatté ! Je suis flatté ! » en réplique à cette fin de phrase : « son indignation » (l’indignation de Mme Commanville).

G. Pouchet, pendant quelque temps, va aller toutes les semaines à l’aquarium du Havre. Je le verrai à la fin de la semaine prochaine probablement.

À partir de demain soir Monsieur ne veut plus bouger de son « antre ». Pour finir avant le jour de l’an mon archéologie, je n’ai pas une heure à perdre.

Votre rentrée à Paris s’est bien passée, il me semble ? Je suis content que tu aies fait une connaissance aussi agréable. – On n’en a pas trop de cette nature. J’aime le jeune Lecomte. – Et je regrette de n’avoir pas été à la 1re de la reprise d’Hernani. Le spectacle de cet enthousiasme m’aurait renforcé dans mes « Principes » – ou du moins dans celui-ci : « le mépris de l’opinion contemporaine ».

Laporte m’a dit qu’on était à Paris de plus en plus indigné contre Bayard !

Allons, adieu. Je n’ai que le temps de t’envoyer deux bons bécots.

VIEUX.

 

Le jeune Lepley chante des hymnes en l’honneur de ta peinture ! Mais des éloges ! des éloges !

(Agence Nion.)

 

– 462 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi, 2 h[eures, 29 novembre 1877].

Mon Loulou,

Ton mari est venu hier, dîner à Croisset. – Et nous avons passé la soirée à deviser gentiment.

Ce matin, l’éternel fiacre de Rouen lui a manqué de parole ! Il a été secouru par Vinet, qui l’a pris dans sa voiture.

« Les affaires » me paraissent prendre une assez bonne tournure ? Il faut voir ce qui adviendra du côté de Mme Pelouze. Tâche d’être extra-aimable quand tu lui seras présentée, la semaine prochaine. C’est une bonne femme, avec qui il faut aller rondement.

Si le voyage de Trieste s’effectue, vous serez peut-être partis avant que je ne sois retourné à Paris ? – où je vivrai seul, pendant un bon mois. – Depuis ton départ, j’ai écrit à peu près cinq pages. Il m’en faut encore huit, avant de faire mes paquets – et j’ai, de plus, bien des lectures à débrouiller.

Rien de neuf, mon Caro ! – Ernest te racontera l’anecdote (peu importante) du marchand de vin. – À cela près, je continue mon existence de « petit père tranquille », – d’autant mieux que Chevalier a tué sa tourterelle.

Bidault, notaire, croit que je travaille tout au plus une heure par jour ! Il a exprimé cette opinion à ton époux ! Vraiment les bourgeois vous supposent trop de génie !

À propos d’imbéciles, je pense à Mac Mahon et aux Jacques – qui l’admirent. Comment ! la bonne Flavie, elle aussi, croit à ce sauveur ? Elle est sur la pente de la décadence. C’est triste !

– 463 –

Il paraît que M. de Fiennes n’est pas gentil ? Les choses se sont-elles arrangées ?

Tu me ferais plaisir d’écrire à mon disciple, que tu es à Paris, pour qu’il vienne te voir et que j’aie de ses nouvelles. – Passe chez Mme Brainne toujours malade. Ce sera aimable à toi.

B[ouvard] et P[écuchet] vont bien. Le chapitre suivant se dessine dans ma tête. Et pour celui que je fais il me semble que je le tiens. – Je ne comprends pas que tu sois si longtemps à tes rangements. Mon cœur d’oncle et d’artiste brûle de savoir l’opinion de tes professeurs sur tes œuvres de cet été.

Adieu, pauvre chérie.

Ta NOUNOU

t’embrasse tendrement.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] samedi soir [1er décembre 1877].

Pas de nouvelles du Pouchet. – Ce sera donc pour la fin de la semaine prochaine. J’avais compris que c’était pour la fin de celle-ci.

Voulez-vous venir mardi prochain par le bateau de 7 h[eures] du soir ? Je ne vous invite pas pour la matinée, parce que Votre Géant travaille d’une manière gigantesque – et que, voulant avoir fini son archéologie avant le jour de l’an, il n’a pas une minute à perdre. Mais il éprouve le besoin de se distraire par la vue de l’Asiatique. – Et il faut que l’Asiatique pioche les Notes ! Je voudrais bien détenir votre

– 464 – travail. Ce serait un commencement pour le mien. Ne pas s’endormir sur la Copie ! Il est temps de s’y mettre. – J’ai d’ailleurs d’autre besogne à vous donner. – Exploitation de l’Homme par l’Homme.

Un mot de réponse pour me dire : « Oui. » si mardi ne vous convenait pas, voulez-vous mercredi ?

(Et puis le mercredi 12 réunion solennelle pour mon anniversaire.)

À VOUS.

GVE.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mardi, 2 h[eures, 4 décembre 1877].

Mon pauvre chat,

Ta lettre est triste – et rien d’étonnant à cela puisque je la reçois un mardi, jour, pour moi, néfaste. Mais d’abord, causons de ce qui te tient le plus au cœur : la peinture, l’Art sacro-saint ! – Mme Trélat est incompréhensible ! Je crois que tu peux à la rigueur te passer maintenant de l’atelier ? Cependant, comme c’est un endroit commode pour travailler, et agréable, en somme et que quelques bons avis ne peuvent nuire, voici ce que (à ta place) je ferais immédiatement. J’enverrais mon mari faire une visite à Mme Trélat pour lui demander quelles sont ses intentions. – Et lui dire que d’après la réception qu’elle t’a faite, tu ne sais plus comment tu dois te conduire à son égard, et si tu peux retourner chez elle ? Cette démarche est très simple, et très convenable. Tu as un époux. Il doit te protéger. – Pas besoin

– 465 – n’est d’ajouter que cette visite d’Ernest doit être faite dans les termes de la plus extrême politesse.

Crois-en le conseil de Vieux, qui connaît le Monde.

Quant à de Fiennes, je souhaite que les choses s’arrangent car ce serait bien embêtant et coûteux de déménager. Il sera toujours le plus fort, étant le Propriétaire, c’est-à-dire ayant de l’Argent ! Jamais on ne m’a fait, à moi, la moindre réparation. Tout est locatif ! c’est convenu ! – Donc, il faut céder ou s’en aller. – Et surtout en finir avec toutes ces histoires imbéciles qui usent votre énergie, dont on n’a jamais trop, – pour des choses plus sérieuses. En conséquence, mon Loulou, je t’engage à t’en mêler toi-même, – si tu vois qu’on va se fâcher. De Fiennes sera plus coulant avec toi, qu’avec Ernest.

Et puis, je pense que de Fiennes lui en veut, pour n’avoir pas payé son (ou ses) termes le jour où ils devaient être payés. En effet, cela n’est pas convenable. Tu sais que j’en ai été vexé, et pour dire le mot, humilié. Ernest m’a « compromis vis-à-vis de mon propriétaire ». Quand on veut être respecté comme Louis XIV il ne faut pas agir en Louis XI. (Cette petite négligence est sans excuse (entre nous) puisque je venais de lui confier les 1 400 francs de Delahante, c’est-à-dire le dernier reste de mon capital. Il pouvait s’en servir pour payer mes dettes.) Ton brave mari se fait ainsi tort envers le monde par une foule de petites choses, dont il n’a pas conscience. – Son protégé Debêtas ne m’a pas encore rendu ma cantine ! Je n’irai point la demander. –

Quant au voyage de Trieste, Ernest désire que tu le fasses avec lui, parce qu’il s’agit là-bas d’une décision grave à prendre. Et que tu as « l’esprit des affaires », c’est le mot

– 466 – qu’il m’a dit l’autre jour. Je préférerais avoir ta gentille société, pendant six semaines, ma chère fille. Néanmoins, je pense qu’il est raisonnable pour une foule de raisons « majeures » de faire ce qu’il demande, d’« acquiescer » à son désir ?

Ton oncle ayant tout à fait perdu le sommeil (par excès de pioche ?) a pris hier un bain de deux heures, et de plus, s’est purgé, de sorte qu’il a un peu dormi cette nuit – et se porte ce matin comme un charme. –

Je suis très content de B[ouvard] et P[écuchet] – mais que de chemin me reste encore à parcourir ! Que de livres à consulter ! Que de difficultés ! Parfois, quand j’y rêve, la tête m’en tourne – et je me sens écrasé par le poids de mon ambition.

Fortin est venu tout à l’heure me faire une visite. Ce soir, à 7 h[eures], j’aurai Laporte, qui doit m’apporter sa besogne. Après le dîner nous classerons quelques documents de la seconde partie.

Et le père Rabelais, qu’en fais-tu ?

Ah ! pauvre Loulou, tu as des ennuis à cause de ta peinture. – Mais plus [tu] avanceras plus ils augmenteront ! L’histoire des Arts n’est qu’un martyrologe. Tout ce qui est escarpé est plein de précipices. Tant mieux ! moins de gens peuvent y atteindre.

Ton parti est sage. Si tu ne retournes plus chez Mme Trélat (mais il faut tâcher d’y aller encore cette année) « vole de tes propres ailes » – avec le secours de Guilbert pour le dessin. – Et de temps à autre un avis de Bonnat.

Maintenant qu’ai-je à te dire ? Rien du tout. Julio dort dans mon fauteuil. Il tombe une petite pluie fine. Je vais

– 467 – mettre ceci à la boîte – recopier cinq pages (= la visite de Mme Bordin et du notaire, au Musée) puis, revêtir la robe de chambre du Moscove (laquelle fait mes délices) et m’étendre sur mon divan rouge, afin de piquer un chien – si faire se peut.

Adieu, pauvre Caro.

Ton VIEUX

t’embrasse bien fort.

***

Mme Pelouze n’a pas la prétention d’être une femme « supérieure ». C’est toi qui en es une ! Elle est seulement très aimable, qualité rare dans les deux sexes.

***

Fais la paix avec de Fiennes ! Dis-lui, comme Robert Macaire aux gendarmes : « Embrassons-nous et que ça finisse ! »

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 50 rue de Douai.

Mercredi, 5 décembre [18]77.

Mon bon vieux,

Toujours dans la même position horizontale ! J’ai eu une rechute depuis que je vous ai écrit. Je ne souffre plus – mais je commence à me demander comment on se sert de ses jambes ; les gens qui marchent à l’aide de béquilles me semblent des colosses et des héros.

 

– 468 –

Je m’imagine que je suis ainsi pour me mettre à l’unisson de cette pauvre France qui, elle aussi, ne peut remuer pied ni patte. – Quelle situation, mon cher ami ! Cela ne s’est jamais vu. – Une locomotive, qui va à toute vapeur à l’abîme – et le mécanicien qui se gratte tranquillement le derrière ou bien se croise les bras. – Et ce mensonge, ce mensonge effronté qui sue de partout, comme une bûche gelée qu’on met au feu. – Je le répète, cela ne s’est jamais vu.

Mme Commanville a eu la grâce et la bonté de visiter le malade. – Je lui ai trouvé une mine rayonnante de santé. – J’ai vu aussi Zola qui va décidément faire une pièce pour Sarah Bernhardt.

Je viens d’achever Le Nabab. – C’est un livre où il y a des choses au-dessus du niveau de Daudet et d’autres – bien au-dessous. Ce qu’il a observé est superbe ; – ce qu’il invente est grêle, fade – et pas même original. – Malgré tout, les bonnes choses du livre sont si bonnes, que je crois que je vais me décider à lui écrire une lettre véridique qui lui fera plaisir et chagrin. Peut-être, après tout – ne le ferai-je pas.

Et vous – travaillez-vous ? Mme Commanville me dit que si. – Tant mieux. – Profitez du temps où aucune infirmité ne s’est collée à vous. – Car – ça une fois venu – c’est fini. – Ça vous inspire une résignation, une humilité, excellente peut-être au point de vue chrétien, mais ne valant pas le diable pour qui veut encore faire quelque chose.

Vous revenez pour le nouvel an, n’est-ce pas ?

Adieu – je vous embrasse. – je n’ai pas de tristesse – mais je n’ai aucune joie : je me fais l’effet d’une ombre aux champs Élysées dans l’Orphée de Gluck. Je dois avoir leur regard « profondément » étonné et « profondément »

– 469 – indifférent, comme disait Jules Simon, devenu ministre de Mac Mahon. – Jules Simon ministre ! Est-ce assez loin ?

Tout à vous.

IV. TOURGUÉNEFF.

 

À GUSTAVE TOUDOUZE

[Croisset, 8 décembre 1877.]

Merci de votre envoi, mon cher ami. – Mais pour le moment je vous fais mes excuses. Je suis si accablé de besogne, et ahuri de lectures que je n’ai pas le temps de vous lire, – comme il convient. –

Je me donnerai ce plaisir dans une quinzaine, vers le jour de l’an – après quoi je vous verrai là-bas, et nous en causerons.

D’ici là, comme toujours,

tout à vous.

 

Croisset, 8 décembre.

 

À IVAN TOURGUENEFF

Croisset, samedi 8 [décembre 1877].

Ma nièce m’avait envoyé de votre chère et gigantesque personne une description lamentable ! Quand hier votre lettre m’a, non pas réjoui, mais tranquillisé – enfin (ou du

– 470 – moins pour le moment) vous ne souffrez pas ! – Ah ! mon pauvre vieux, comme je vous plains d’être toujours ainsi embêté par cette chienne de goutte. Pouvez-vous travailler un peu, lire, rêvasser à quelque chose de littéraire ?

Je pense absolument comme vous sur Le Nabab ! C’est disparate. Il ne s’agit pas seulement de voir. Il faut arranger et fondre ce que l’on a vu. La Réalité, selon moi, ne doit être qu’un tremplin. Nos amis sont persuadés qu’à elle seule, elle constitue tout l’Art ! Ce matérialisme m’indigne. – Et presque tous les lundis, j’ai un accès d’irritation en lisant les feuilletons de ce brave Zola. – Après les Réalistes, nous avons les Naturalistes et les Impressionnistes – quel progrès ! Tas de farceurs, qui veulent se faire accroire et nous faire accroire qu’ils ont découvert la Méditerranée !

Moi, mon bon, je bûche, je pioche, et je surbûche comme la Négritie, en personne.

– Que sera-ce ? Ah voilà le hic ! Par moments je me sens écrasé sous la masse de cette œuvre – qui pourra bien être ratée ? Et si elle l’est, elle ne le sera pas à moitié ! Jusqu’à présent ça ne va pas trop mal. Mais la suite ? J’ai encore tas de choses à lire ! et tas d’effets pareils à varier !

Enfin dans une quinzaine, je serai à peu près au tiers de l’œuvre. – Encore trois ans d’un travail forcené. Pour le moment, je barbote avec B[ouvard] et P[écuchet] dans l’archéologie celtique. Une jolie blague. –

Et je me porte comme un charme – mais je ne dors plus – plus du tout. Aussi ai-je, vers le crépuscule, des douleurs à l’occiput assez violentes.

Ce matin, je vois dans Le Bien public que nous avons – peut-être – un ministère. Bayard ne se retire pas. J’ai peur

– 471 – d’un coup en dessous. – Ou que le bon peuple ne finisse par regretter l’Empire – et le redemander. Alors, De profundis.

***

Ici à Croisset il pleut sans discontinuer – on est dans l’eau. Mais comme je ne sors pas je m’en fiche. Et puis j’ai votre robe de chambre !!! Deux fois par jour je vous bénis pour ce cadeau, le matin en sortant de mon lit – et le soir vers 5 ou 6 heures, quand je m’enveloppe dedans pour « piquer un chien » sur mon divan.

Il faut perdre l’espoir, je crois, de vous voir dans mes Pénates d’ici au jour de l’an ?

Mon intention est d’arriver à Paris juste à ce moment-là.

En attendant, cher bon vieux, je vous embrasse.

Votre

 

À GEORGES CHARPENTIER

[Croisset,] dimanche matin [9 décembre 1877].

Oui ! Envoyez les placards.

Je vous les remettrai moi-même la semaine prochaine car je serai à Paris dans les environs du 20. – Et nous finirons de régler tout.

À vous, cher ami.

 

– 472 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] dimanche, 3 h[eures, 9 décembre 1877].

Le brouillard blanchit mes vitres, comme une décoction de chaux. – Pas un bruit. Pas un souffle. Julio dort sur mon tapis et je viens de finir mes notes sur l’Archéologie celtique. Ouf ! – À 5 heures je vais prendre ung bain pour tâcher de calmer Monsieur et faire qu’il puisse dormir. – Mercredi prochain, anniversaire de ma naissance, Valère viendra dîner avec moi. Il apparaîtra par le bateau de 2 heures, et nous travaillerons ensemble tout l’après-midi et toute la soirée. Il m’est fort utile pour le classement des notes qui figureront dans le second volume de B[ouvard] et P[écuchet]. M’occupent-ils, ces deux imbéciles-là ! Quelle pioche ! Par moments, je me sens comme broyé sous la masse de ce livre ! – Je ne crois pas être arrivé au point que je voulais, dans trois semaines ? N’importe ! Je serai à Paris, au jour de l’an, pour embrasser ma pauvre fille.

Ta lettre de ce matin m’a fait plaisir. Tu m’y parais de meilleure humeur. Comment, dans la même semaine Opéra, Opéra-Comique et Conservatoire ! Voilà une existence !

Mme Pelouze m’a envoyé mardi un journal de Tours contenant l’histoire de son frère. Je lui ai répondu à Paris où ma lettre a dû arriver jeudi. Et je lui disais que Comm[anville] attendait le moment de s’aboucher avec son homme d’affaires. – Si elle tardait à revenir, qu’Ernest lui écrive un mot pour avoir un rendez-vous avec ce Monsieur. – Mais je crois qu’une visite préalable à Mme Pelouze vaut mieux. – Tu peux dire aussi au même « Dérouet, mon neveu », puisqu’il a épousé ma nièce, que les élagueurs ont commencé aujourd’hui leur besogne.

 

– 473 –

Je suis curieux de savoir ce qu’il adviendra de Mme Trélat. – Ça s’arrangera, comme avec de Fiennes. Espérons-le !

Voilà je crois, pauvre chérie, tout ce que j’ai à te mander.

Si tu avais besoin de modèles, adresse-toi donc au père Giraud. Il t’en trouverait. J’en ai vu (femelle) cet été à Saint-Gratien qui te conviendrait beaucoup.

Tu ne me dis pas si tu as fait la connaissance de Mme Espinasse ? –

Je vois avec plaisir que j’avais calomnié Mme Régnier ?

Un de ces jours – quand ? je n’en sais rien – j’irai à Rouen pour reporter des livres à la Bibliothèque – et je me résignerai à faire une visite à l’Hôtel-Dieu ! J’irai aussi voir l’Ange – Mme Lapierre, dont je n’ai pas entendu parler depuis notre dîner. Du reste, les Anges m’occupent très peu.

As-tu des révélations de mon disciple ? Quel drôle de petit bonhomme !

Questions de ménage : as-tu retrouvé la paire de draps égarée ?

– mon irrigateur doit être à Paris ?

***

L’Espagnol se fend. Il doit se rencontrer avec Bidault pour me donner cette fameuse hypothèque – et Me Bonenf[ant] connaît l’histoire ! – Ma correspondance avec Laurent a été active, ces temps-ci.

***

– 474 –

Tous les matins, j’ouvre Le Bien public avec l’espoir de la démission de Bayard ! Il tient bon ! Je finis par le trouver sublime mais ce sublime-là est embêtant.

Adieu, pauvre Caro. Je t’embrasse bien fort.

Ta vieille NOUNOU.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi, 2 h[eures, 13 décembre] 1877.

Pauvre chérie,

Après la lettre de Mme Trélat (que je désire connaître, – la lettre, pas la dame) – inutile de songer à une reprise de relations. – Avant tout, il faut se respecter, – et même avant de se respecter, respecter ses pauvres nerfs. – Donc, de ce côté-là, c’est bien fini.

Veux-tu attendre mon retour ? Ta Nounou ira chez Bonnat, tout de suite. Je pense qu’il ne me refusera pas. C’est un personnage assez mal élevé, comme MM. les bons artistes en général – témoin ce qu’il a fait à Mme Pasca lors du mariage de sa fille. Il sera peut-être avec moi plus gêné par un refus qu’avec Mme Brainne ou Mme Pasca – qui pourraient se charger de la commission. Mais j’aime mieux ne recourir qu’à moi-même. – Patiente donc encore un peu, pauvre chère fille.

Continuer : partie 10 sur 28