Correspondance - Tome V
À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.
Samedi prochain je verrai Sabatier, intime de M. de Pressensé et je saurai ce qui en est de son fils – après quoi j’écrirai à Bardoux pour lui exprimer ma façon de penser.
Peut-être serait-il sage d’aller chez lui avec d’Osmoy ? Mais où trouver d’Osmoy par ce temps de vacances ?
Vous avez reçu ma lettre d’hier vous enjoignant de ne pas porter la Féerie à La Réforme. Gardez le ms., indéfiniment.
À bientôt.
Tout à vous.
– 615 –
À ERNEST DAUDET
[Croisset, 27 septembre 1878.]
Mon cher voisin,
Guy de Maupassant – détenteur de ma Féerie – quitte Paris pour 15 jours.
Me permettez-vous de lui dire qu’il dépose le ms. chez vous ? Dalloz l’y ferait prendre. – Ou vous le lui donneriez ?
Je me recommande à vous.
Votre
À ERNEST DAUDET
[Croisset,] vendredi, 4 h[eures, 27 septembre 1878].
Mon cher ami,
Comme Guy de Maupassant, détenteur de mon ms., s’en va demain pour quinze jours à Étretat chez sa mère, je viens de lui écrire afin qu’il dépose chez vous la susdite Féerie.
Si Dalloz en veut, il saura où la trouver, tout de suite. Seriez-vous assez bon (dans ce cas-là) pour la lui faire parvenir ?
Je me recommande à vous
et en vous remerciant d’avance suis vôtre
J’ai envoyé pour vous, ce matin, un billet chez M. Grout. Mme Daudet a répondu que vous veniez de partir.
– 616 –
À EDMOND LAPORTE ?
Croisset, 1er octobre [1878].
Vous êtes :
UN ANGE !!!
et votre ami Laffaille un garçon très spirituel. Vos notes m’ont fait d’autant plus de plaisir que j’avais de moi-même trouvé beaucoup de choses qui y sont relatées. Il y a deux ou trois détails exquis.
Si vous venez à Rouen, mon bonhomme je compte bien que je vous aurai à dîner et à coucher.
D’ici là je vous embrasse.
Votre
À JEANNE DE LOYNES
[Croisset,] jeudi 3 octobre [1878].
[Sur ses regrets de n’avoir pas rendu visite à son amie en passant par Paris.] Je croyais que vous étiez à des eaux (douces ou salées). [Il lui demande si vraiment, elle a été bien malade. Il donne de ses nouvelles.] Votre vieil ami […] n’est pas d’une gaieté folâtre. [Le côté matériel de sa vie reste inquiétant ; il se réfugie dans le travail, y met] le plus d’acharnement possible. [C’est pourquoi il n’ira à Paris que fort tard, peut-être pas avant la fin de février.]
Vous savez si je vous aime – MOI ! – Je baise vos deux jolies mains. Je suis corps et âme, tout à vous.
Votre VIEUX.
– 617 –
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] jeudi 3 octobre 1878.
[Il se propose de partir pour Étretat le jeudi suivant.]
Quant aux Commanville, comme nous avons des « histoires de ménage », renvoi de femme de chambre, etc. Caroline écrira à votre mère au commencement de la semaine prochaine pour lui dire si elle peut m’accompagner. Elle en a bien envie…
[…]
À RAOUL-DUVAL
Croisset, vendredi 4 [octobre 1878].
Sans doute, l’hospitalité du Vaudreuil n’est pas gênante. Elle est même charmante et voilà bien longtemps que je n’ai vu ceux qui la donnent !
Mais, du 8 au 13, je serai à Étretat chez Mme de Maupassant. Voilà mon excuse, cher ami.
Toutefois, ce qui est différé n’est pas perdu. Je viendrai tailler une forte bavette au coin de votre cheminée, un des jours de cet hiver.
La commission pour Tourgueneff sera faite dès que je saurai où est ledit Moscove.
J’attends l’annonce de son retour d’un moment à l’autre. Comptez sur
votre
– 618 –
On se verra à la foire Saint-Romain, n’est-ce pas ? C’est classique. – Ne m’oubliez pas, surtout, auprès de mon amie Marianne.
À GERTRUDE TENNANT
Croisset, lundi [7 ? octobre 1878].
Ma chère Gertrude, ma vieille amie,
J’ai passé à Paris tout le mois de septembre, je vous y ai attendue chaque jour. Maintenant et d’ici à longtemps je ne puis y retourner. Mais soyez brave. Venez à Rouen, je vous en prie ! S’il fait mauvais temps, qu’importe ! (du moins pour moi). Nous causerons, et la pluie ne sera pas si violente que je ne puisse montrer à vos filles des choses qui les intéresseront.
Allons, un peu de courage ! Autrement, quand nous reverrons-nous ?
Notre logis de Croisset est, hélas ! trop étroit pour vous donner des lits. Descendez à l’Hôtel d’Angleterre, sur le port, mais vous viendrez ici déjeuner ou dîner.
Ma nièce et son mari joignent leur invitation à la mienne.
À EDMOND DE GONCOURT
[Croisset, 9 octobre 1878.]
J’ai passé mon dimanche avec votre Pompadour, mon cher ami. – Et un bon dimanche ! Il y avait longtemps que je
– 619 – n’avais fait une lecture aussi divertissante et aussi substantielle. – Le sujet me semble traité à fond et l’œuvre définitive. –
Un de ces jours, quand Laporte m’aura rendu mon volume, je le relirai, en comparant la seconde édition à la première.
Demain matin, je pars pour Étretat où je verrai l’obscène Guy.
— Pas la moindre révélation de Tourgueneff !
J’ai eu du mal à me remettre à la pioche. Il ne faut jamais s’interrompre.
Mes compliments derechef
et tout à vous, en vous embrassant. Votre
Mercredi soir, 9 octobre.
À EDMOND LAPORTE
[Croisset, 9 octobre 1878.]
Mon bon,
Dormez sur vos deux oreilles.
Écrivez à Faucon que jeudi prochain 17 vous lui porterez vous-même les 1 700 francs en question.
Nous croyons que ce paiement était pour la fin du mois. N’importe ! Il sera fait – et par vous (ce qui vaut mieux pour votre considération).
– 620 –
Donc, venez chercher la somme mercredi soir (ou jeudi matin – à votre convenance).
Nous partirons demain matin pour Étretat. Accusez réception de votre lettre le plus vite possible chez Mme de Maupassant, Étretat.
Caroline vous remercie des livres.
Tout à vous.
Votre
Mercredi soir, 9 h[eures].
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset, 9 octobre 1878.]
Comment allez-vous, ma chère Princesse ? Voilà plus de quinze jours que je ne vous ai vue – ni entendu parler de Votre Altesse. Et j’entre en mélancolie quand je songe à toutes les semaines qui vont ainsi se passer.
Que vous dirai-je ? Jamais l’hospitalité de S[ain]t-Gratien ne m’a semblé si gracieuse, ni la châtelaine plus charmante. – En revenant ici, j’ai eu du mal à me remettre au travail ! Ma vie n’est pas drôle, – et je vous épargne le détail de ses misères. Enfin, je vous remercie pour les bons moments passés chez vous.
Je m’en vais demain à Étretat voir une vieille amie d’enfance – qui est fort malade. Mais dimanche soir, je serai derechef, courbé sur mon pupitre.
– 621 –
J’espère y lire bientôt un petit mot de vous, n’est-ce pas ? – En attendant ce plaisir-là croyez, Princesse, à l’inaltérable affection de votre vieux fidèle.
Mercredi soir.
À LÉON HENNIQUE
Croisset, vendredi [18 octobre 1878].
Mon cher ami,
Je suis enchanté de votre livre : le feuilleton de Zola, que j’ai lu par hasard, exprime tout à fait ma pensée.
Je trouve cependant qu’il n’a pas suffisamment insisté sur la psychologie qui est (selon moi) le côté le plus remarquable de votre œuvre. Une fois la donnée admise, et elle est roide, il me paraît impossible de la mieux développer. En prenant un sujet aussi exceptionnel, en choisissant pour personnage principal un monstre, vous faites acte de romantisme, et non de naturalisme, bien que vous disiez. Notez que je ne vous en blâme aucunement. Loin de là, je vous approuve. Au reste, ces deux mots me paraissant ineptes, je n’y attache aucune importance.
En résumé, vous êtes un bougre. Votre roman est puissant et amusant. Je connais peu de choses qui vaillent votre dernier chapitre ; la promenade de Jeoffrin sur le boulevard. Pas de rengaines, pas de blagues, et de l’originalité à foison. Bravo.
– 622 –
J’ai été, comme style, séduit dès le début par les pages 14 et 15, et mon plaisir a continué jusqu’à la fin. Je ne vous chercherai chicane que sur un point, l’abus des mots énergiques, comme « gueuler », « beugler » et « foutre », qui reviennent trop. Vous n’avez pas besoin de ces violences d’expression qui n’ajoutent rien à la fermeté du fond et qui semblent voulues, qui sont de chic. J’ai noté page 22 et page 23 des « lequel, laquelle et desquels » bien lourds. Voilà tout. Je vous envoie ces critiques de pion pour vous montrer avec quel soin je vous ai lu.
Donc, faites-nous-en de pareilles. Tous mes compléments derechef. Et à vous de cœur, mon cher confrère.
Votre
À EDMOND LAPORTE
Croisset, samedi, 4 heures [19 ou 26 octobre 1878].
Mon bon vieux,
Il faut malheureusement que je vous parle des maudites affaires. J’ai du calme ; tâchez d’en avoir.
Les deux valeurs seront dans les mains de Faucon jusqu’à lundi. Il est urgent d’en empêcher le protêt, pour éviter des frais inutiles, et vous seul avez qualité, c’est là le terme, je crois ? Donc écrivez-lui tout de suite pour que le protêt n’ait pas lieu. Il y a autre chose à lui dire.
Ce qui suit est le résultat d’une visite faite hier à Pécuchet.
– 623 –
Faucon, jusqu’à ce jour, ne vous a réclamé que le renouvellement d’une garantie qui expirait : « mais on ne peut accorder quelque chose à un monsieur qui ne vous demande rien » (sic).
Donc, comme il vous répugne d’aller voir Faucon, écrivez-lui dans la même lettre que : votre fortune est entièrement en immeubles et que pour remplir vos engagements il vous faudrait emprunter.
Faites-lui cinq ou six mois, comme le 1er juillet, je suppose. (D’ici là nous en serons sortis coûte que coûte.) Votre signature est bonne, messieurs les banquiers la considèrent, ceux-là ne la refuseront pas.
Il n’y a pas d’autre moyen de s’en tirer maintenant, mon pauvre vieux. Faites cela, je vous en prie.
Ces histoires me font crever de chagrin. Voilà le vrai. Je me demande comment je pourrai aller trois mois cet hiver à Paris ? Pas de nouvelles de Lemerre ! Pas de nouvelles de Dalloz !
Nous comptons sur vous jeudi. Tâchez de vous amuser. Ce sera au moins quelque chose que j’aurai de bon.
Je vous embrasse.
Votre vieux GÉANT pas gai.
À MARIE RÉGNIER
[Croisset,] dimanche [27 octobre 1878].
Ma chère confrère,
– 624 –
Mon neveu m’a apporté hier de Paris Les Rieuses. Charpentier l’avait envoyé au faubourg Saint-Honoré. Mme Commanville s’est précipitée dessus. Je n’ai pu commencer ma lecture qu’à 11 heures du soir. Comme j’allais très lentement, je n’ai fini qu’à minuit.
Eh bien, je ne m’étonne pas du succès. Votre pièce a tout ce qu’il faut pour plaire. Le genre admis, c’est un petit chef-d’œuvre. La tête qui a fait cela est bonne. L’adresse et l’esprit foisonnent. On dirait que l’auteur est « un vieux roublard ». Je relève un mot profond : « Le rire a sa vertu », et il y en a beaucoup de charmants. Pour moi, il y en a même trop. Ça sent le boulevard.
On ne vous connaît pas encore et bientôt, j’en suis sûr, nous verrons une vraie œuvre. J’entends par ce mot la peinture des choses éternelles. Mais vous avez pris la bonne route. Vous êtes maintenant du théâtre. Courage ! Il me tarde de vous surprendre « en flagrant défit ».
Vos aimables reproches à propos de l’infâme épithète de bourgeoise m’ont amusé et attendri. Mais je ne suis pas bien sûr de les mériter. J’ai peur même que ce ne soit une invention de votre amie, pour vous piquer d’honneur, vous faire revenir sur votre décision.
À HIPPOLYTE TAINE ?
[Croisset, 28 octobre 1878.]
Mon cher ami,
J’use de la permission que vous m’avez donnée en vous demandant un service.
– 625 –
Il s’agit d’un renseignement sur le Fouriérisme (impossible de rien trouver là-dessus à la bibliothèque de Rouen).
Qu’était-ce que le Bayadérisme ? Je crois que ce mot désigne une organisation nouvelle de la Prostitution ? il me semble que j’ai vu ça quelque part ? chez les « Harmoniens » il y aura les matrones chargées d’inspecter le sexe et de présider aux accouplements. L’idée n’est pas neuve. Car elle se trouve dans Campanella et dans Auguste Comte ! ce père du positivisme !
Mais dans Fourier il doit y avoir à ce sujet, des détails régalants ?
Savez-vous, par la même occasion, d’où vient la scie qu’on faisait aux Fouriéristes, à propos de la queue munie d’un œil ?
Je suis honteux de vous déranger, mais vous connaissez l’égoïsme des travailleurs.
Merci d’avance, tout à vous, votre
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] nuit de lundi [28-29 octobre ? 1878].
Tantôt en sortant de la Bibliothèque j’ai été voir le Préfet que j’ai trouvé de plus en plus charmant.
Donc j’ai abordé la question personnelle. Il est tout disposé à vous servir. Ainsi la glace est rompue et probablement qu’il vous fera part de ma demande. Puis nous avons causé de Bardoux, on est indigné de sa complaisance
– 626 – pour Duquesnel et de son amour pour Halanzier, etc. L’important c’est que le préfet sait maintenant que vous avez besoin de lui. Il m’a paru réfléchir profondément et comme il me disait : « Il faut lui trouver quelque chose », j’ai repris : « et quelque chose qui ne le déplace pas de Couronne ». « Sans doute » et là-dessus éloge de mon Laporte comme homme politique. Et voilà tout.
Pendant que nous étions à la Bibliothèque, Commanville était chez Faucon, et il a eu avec lui une conversation à votre sujet. N’ayez nulle crainte, tel est le résumé, et d’abord vous ne m’aviez pas dit que ledit Faucon vous avait invité à déjeuner pour un des jours de cette semaine ; ce procédé n’est pas ordinaire aux créanciers. Reconnaissez-le en vous asseyant aux agapes qu’il vous offre.
Commanville lui a dit que vous aviez une grande répugnance à aller chez lui, ce qui a paru le surprendre beaucoup. Il rejette très loin l’hypothèse de saisie, papier timbré, etc.
En somme ce n’est pas un mauvais homme. Qu’il soit brutal avec Commanville, il a des raisons pour cela, vraiment, mais avec vous, il sera très poli, et même cordial, car vous êtes quelqu’un : conseiller, ami du Préfet, etc.
Bref, mon cher vieux, allez chez lui, Je vous y engage fortement, dans votre intérêt, dans le nôtre. C’est maintenant la seule manière de s’en tirer sans tracas.
Quand serai-je tranquille, N. de D. Si ça continue je deviendrai fou comme Caudron.
Et mon socialisme qu’il faut que je coordonne. Ce soir j’écris trois lettres pour avoir des renseignements sur le Bayadérisme, n’ayant rien trouvé à Rouen.
– 627 –
Je vous embrasse.
Tout à vous.
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] mardi, 7 heures [29 octobre ? 1878].
Deux mots, s’il en est temps, mon Asiatique.
1° Rapportez-moi deux paquets de tabac de la Civette à 12 francs.
2° Je vous engage à aller voir Bardoux. Qui sait ? Une carte en tout cas ne peut nuire.
À bientôt, écrivez-moi quand vous viendrez coucher.
À vous.
Le bateau siffle.
À THÉODORE DE BANVILLE
Croisset, 30 octobre [1878].
Mon cher ami,
On m’apporte de Paris votre volume. Je le connais. Mais je vais le relire. Je suis en train de couper les feuilles de cette nouvelle édition. Mes yeux tombent sur des choses charmantes et sur des choses fortes. Sans compter la courte
– 628 –
Préface qui me donne un frisson (le frisson admiratif). Cette page-là me semble écrite pour moi, et je vous en remercie.
Il y a si peu de gens qui sentent comme vous, mon cher poëte ! et encore moins qui écrivent comme vous.
C’est pourquoi je vous aime, et vous serre la main violemment.
Tout à vous
votre
À ALPHONSE LEMERRE
[Croisset, 30 octobre 1878.]
Mon cher ami,
Je ne vois pas venir les deux traités dont nous sommes convenus. 1° celui pour les Poésies complètes de Bouilhet dont le volume devait (d’après votre promesse) paraître cet automnes ; 2° celui pour Salammbô.
Au mois de septembre dernier, vous m’avez manqué deux ou trois fois de rendez-vous. Et ma dernière lettre est restée sans réponse.
Qu’en dois-je conclure ?
Quoi que vous fassiez
je suis
tout à vous.
– 629 –
Mais je vous prie de me dire ce que vous voulez faire.
Croisset, près Rouen.
30 octobre, mercredi.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] mercredi 30 octobre [1878].
Princesse,
Je suppose que vous êtes maintenant dans les préparatifs du retour ? – Car le temps est bien mauvais ! Ici nous sommes noyés. Les Bourgeois disent en pareil cas « c’est un véritable Déluge » et ce mot les console. Quant à moi le temps extérieur m’est parfaitement égal. Celui d’à présent est tellement atroce qu’il en devient beau. La Seine, sous mes fenêtres, est verdâtre et mugit, le ciel noir avec des bandes de saphir, et les arbres qui se tordent au vent en perdant leurs feuilles, ressemblent à des personnes qui s’arrachent les cheveux. On dirait que la Nature a un gros chagrin. Dans les beaux jours d’été ne la trouvez-vous, quelquefois, insultante ?
J’ai eu à Étretat un spectacle navrant : celui d’une vieille amie d’enfance (Mme de Maupassant) tellement malade des nerfs qu’elle ne peut plus supporter la lumière. Elle est obligée de vivre dans les ténèbres. Le rayon d’une lampe la fait crier. C’est atroce. – Quelles pauvres machines nous sommes – Mais pourquoi vous parler de ça ? Je vous en demande pardon. – Mon fond noir se découvre de plus en plus, hélas ! Il est vrai que j’ai peu de sujets de gaieté.
Je ne connais pas l’ouvrage du jeune Houssaye, dont le titre est bien joli ! Quel goût de perruquier ! Que ce soit plein
– 630 – de lieux communs, comme vous dites, j’en suis sûr. Mais les lieux communs plaisent très souvent – et il est rare d’avoir du succès par d’autres moyens.
Comme grotesque avez-vous admiré les croix d’honneur données pour l’Exposition ? On décore maintenant des employés de Commerce ! Démocratie voilà de tes coups ! La liste de ces messieurs m’a causé une douce émotion de joie.
Je ne lis rien du tout. Car je ne fais qu’écrire – et mon abominable bouquin avance, en dépit de tout. À la fin de l’année prochaine j’en apercevrai la terminaison.
Ma nièce présente ses respects à Votre Altesse.
Moi je me mets à ses pieds – et en lui baisant les mains – les deux mains, lui répète une fois de plus que je suis
son très affectionné
Je me rappelle au souvenir du bon petit cercle de S[ain]t-Gratien.
(– Si un cercle peut avoir un souvenir – pardon pour la métaphore.)
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset,] mercredi 30 octobre [1878].
Puisque le pacte est offert, je le conclus. Et l’idée que vous me répondrez « dans les 48 heures » m’excite à vous écrire. – Bien que je n’aie rien du tout à vous conter,
– 631 – absolument rien. – Mais il m’ennuie de vous. Et je voudrais vous voir. Voilà pourquoi « je mets la main à la plume ».
Que vous dirais-je ? La vie me pèse ! L’élément plaisir et même l’élément tranquillité y manquent trop. « Les affaires » ne s’arrangent pas. Et la gêne augmente. Ma pauvre nièce met son logement à louer. Etc. Moi qui exècre les préoccupations d’argent j’ai les soucis d’un épicier. Cette ironie du destin me paraît atroce. – Et je vous assure qu’il faut, parfois, une belle volonté pour continuer à faire de l’Art ! Quand je sors forbu de mon travail, j’ai pour me reposer un lit d’épines. Ma résolution est d’y penser le moins possible. Mais la faiblesse humaine fait que j’y pense.
N’importe, mon abominable bouquin avance. Je suis maintenant dans la Politique (théorique) et dans le socialisme. – Après quoi mes bonshommes essayeront de l’Amour ! Bref dans un an, je ne serai pas loin de la Fin. Et il me faudra encore 6 mois pour le second volume. Celui des notes. L’œuvre peut paraître dans deux ans. Je voudrais être au mois de mai pour vous lire les chapitres III-VII. Mais je vous préviens que si nous sommes encore dérangés par la Demoiselle qui chante, je l’occide, – ou lui baille un coup de poing.
Mes vacances se sont bornées à quelques jours – passés au Trocadéro et à Saint-Gratien. J’ai aussi été à Étretat voir une vieille amie d’enfance, Mme de Maupassant. Elle a une maladie pareille à la vôtre. Toute lumière la fait crier de douleur. De sorte qu’elle vit dans les ténèbres. – Encore un petit coin folâtre.
C’est chez elle que j’ai lu Le Journal d’une femme du bon Feuillet. Je ne connais rien d’aussi idiot. Est-ce assez pauvre, mon Dieu, assez piètre – et faux. Quel drôle d’idéal ! Ça fait
– 632 – chérir L’Assommoir. Après tant de patchouli on a besoin de se débarbouiller dans du purin. À propos de choses accentuées je vous recommande un roman fait par un des « jeunes gens » dans lequel il y a vraiment du talent – bien que la donnée soit impossible : La Dévouée, par Hennique (Charpentier).
Non, je ne connais pas la princesse Ghiska.
Quant au père Hugo ce qu’on m’en a dit est contradictoire, Jourde (du Siècle) en mal, et Léon Gouzien – en bien. Ce qui m’étonne c’est qu’il ait pu résister à son logement où, le soir, on crève de chaleur et d’asphyxie. – Beaucoup prétendent qu’on ne le reverra pas à Paris. Ce qui me désolerait. Le tête-à-tête avec lui est une chose exquise. Mais le tête-à-tête, seulement. Du reste, je saurai la vérité par Lockroy.
Une chose qui m’a bien diverti cette semaine, c’est la liste des croix d’honneur. Avez-vous remarqué qu’on décore maintenant des employés de commerce ? Ce n’est même plus le patron « X de la maison X ». Et des métiers grotesques : fabricant de fleurs, – confections pour dames ! Oh ! là là !
Avez-vous pleuré Dupanloup ? Belle binette ! Vous savez qu’il m’aimait, si j’en crois Alex. Dumas ? Je lui rends modérément la pareille. Car je connais ses œuvres. Son livre sur les Hautes études est d’un esprit bien commun. C’était un curé de campagne, rien de plus. Son oraison funèbre de La Moricière semble écrite par un commis voyageur, devenu bedeau.
Je n’ai pas lu le dernier poème de Sully Prudhomme. L’absence d’images chez ces poètes-là me choque étrangement. Leur profondeur ne contient que du vide. Et
– 633 – leur simplicité est pauvreté. Pourquoi dire en vers des choses pareilles ? On retourne au Delille.
Mais rien ne vaut Feuillet ! Le commandant d’Eblis, hein ? Quelle figure ! Et l’infirme ! Et les chevaux qui s’emportent. Et l’abbaye ! – Et « les 30 mille francs pour vos pauvres » !
Son succès (car c’est un succès) a deux causes 1° la Basse classe croit que la Haute classe est comme ça. Et [2°] la Haute classe se voit là-dedans comme elle voudrait être.
***
La pluie tombe à flots, les feuilles jaunes tourbillonnent, la rivière mugit. Il est quatre heures. Je vais allumer ma lampe. – Et me remettre à mes bonshommes.
Amitiés à M. Roger.
Et tout à vous.
Ex imo.
G.
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset, octobre 1878.]
Si de temps à autre je n’avais indirectement de vos nouvelles, je me demanderais : « Vit-elle encore ? »
Décidément, la chère belle m’oublie. Ce n’est pas bien. Pensez-vous quelquefois au noir d’ébène où vit plongé votre Polycarpe ? Voyons ! Envoyez-lui, à ce pauvre bonhomme,
– 634 – un peu de soleil, sous forme épistolaire. Il n’a rien à vous dire, si ce n’est qu’il pense à vous dans ses lassitudes, ce qui signifie : souvent.
Je sais que vous avez été en Touraine – que Georges a dîné chez vous, je crois, samedi dernier, et que mon Disciple rêve une pièce de vers en votre honneur. Quant à la santé, on ne m’en parle pas. Donc elle est bonne.
Je n’ornerai pas Paris de ma présence, avant le milieu de février, d’abord parce que je n’ai pas le sol ! Et 2° pour avancer plus vite dans mon abominable livre. « Quel labeur », comme on dit en style noble. Et le résultat sera peut-être pitoyable ? C’est une chose d’une telle audace que je peux m’y casser les reins, complètement. Voilà quatre ans que je suis dessus. J’en ai encore pour deux ! Enfin, je rentre tout à fait dans ce que le docteur Trélat appelle « la Folie lucide » ou manie, laquelle peut se terminer, suivant les menaces de Purgon, « en fine phrénésie ou fureur ».
Eh bien oui, je suis frénétique ! et je me précipite sur vous, avec fureur, – en vous déclarant que je suis, belle dame,
votre très chaudement affectionné
Jeudi. Croisset.
– 635 –
À JEANNE DE LOYNES
[Croisset, fin octobre 1878.]
[…] dans les intervalles de ma besogne je rumine mon passé, je songe au présent (qui est lugubre) et je songe à ma crevaison ; voilà mes plaisirs. […] De temps à autre aussi l’image de votre charmante figure m’apparaît et je voudrais la couvrir de baisers – autre rêve, autre sujet de tristesses. […]
[Il donne des nouvelles de sa féerie « Le Château des cœurs » qui continue de lui causer des déceptions ; elle aussi (comme plus haut « Le Sexe faible » de Bouilhet) est] un vieil ours [dont il tâche de tirer parti. Dalloz à qui il l’a proposée (pour « Le Moniteur ») montre si peu d’enthousiasme que depuis un mois il n’a pas encore de réponse. Pour lui, Flaubert, il trouve sa féerie bien,] à la hauteur des plus applaudies, [ce qui, ajoute-t-il, est l’estimer fort bas .
Il a entendu dire qu’Émile de Girardin était très malade.] Est-ce vrai ?
Je rêve à vos mains et les baise en me mettant à vos genoux.
Votre
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] 1er novembre [1878].
M. Robertet, qui est je ne sais quoi chez Bardoux (l’entête de sa lettre porte Cabinet du Ministre), m’écrit ceci :
– 636 –
« M. le ministre me charge de vous demander l’adresse de M. de M., dont vous lui avez parlé ces jours-ci. »
J’envoie votre adresse audit Robertet. Je vais écrire à Bardoux et à d’Osmoy. Vous devriez employer la journée de dimanche prochain à aller voir le susdit, Versailles, rue S[ain]t-Pierre.
Mais je vous engage à tout faire pour voir maintenant Bardoux. Ce revirement inattendu me donne bon espoir. –
Tout à vous.
Tenez-moi au courant.
***
Comme vous êtes voisin de Tourgueneff, allez donc chez lui. Et marquez mon étonnement de ce que je n’entends pas parler de Son Excellence. Quel drôle d’homme.
À MONSIEUR ROBERTET
[Croisset, 1er novembre 1878.]
Monsieur,
M. Guy de Maupassant demeure rue de Clauzel, 17.
Je vous prie, Monsieur, de recevoir l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
Croisset, près Rouen, 1er novembre.
– 637 –
À AGÉNOR BARDOUX
[Croisset, 1er novembre 1878.]
Mon cher ami,
M. Robertet m’écrit pour me demander l’adresse de Guy de Maupassant. Ce qui me prouve que tu penses à mon jeune Homme. Je te remercie d’avance de ce que tu feras pour lui. Mais fais quelque chose, c’est-à-dire donne lui le moyen de pouvoir travailler en paix la Littérature.
Par la même occasion, je te rappelle mon ami Laporte. Tu m’as promis pour lui une place d’inspecteur des écoles de dessin. Dès que le budget sera voté, pense à lui.
J’ai eu bien du plaisir à revoir ta chère Maman ! Mais tu as été un vilain de me manquer de parole pour déjeuner ensemble.
Je t’embrasse. Tout à toi.
Croisset, 1er novembre.
À EDMOND LAPORTE
[Croisset, 1er novembre 1878.]
Mon vieux bardache !
Vous avez oublié de me réclamer les 12 francs du tabac. N’y manquez pas pour la prochaine fois. Autrement, je ne vous donne plus de commissions, car moi-même je pourrais oublier le payement ?
– 638 –
Faucon ne vous a pas répondu parce qu’il est à Paris, où il a conduit un petit-neveu qui entre à Saint-Cyr.
Si, avant qu’il ne vous écrive, je sais ses intentions (j’en saurai peut-être quelque chose demain ou après-demain), je vous en ferai part.
Je viens d’écrire à Bardoux et à d’Osmoy pour leur reparler de Guy et de vous.
Votre
Tonner contre !
On ne sait pas ce que c’est.
À JULES TROUBAT
[Croisset,] dimanche [début de novembre 1878 ?].
[…] Ne vous tourmentez plus à propos de la guerre veillée. Je sais maintenant que c’est une farce de Louis Le Chevalier, le S[ain]t-Simonien. Quant au Bayadérisme, je me suis adressé indirectement à Considérant, par un ami commun. […]
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 50, rue de Douai.
Samedi, 9 novembre [18]78.
Mon cher vieux,
Après tant de malheurs, Rhadamiste, est-ce vous ?
– 639 –
Après un si long silence, après des excursions en Russie, en Angleterre, au diable vert – oui, c’est moi ; – et je viens vous dire que je ne suis établi à Paris que depuis hier ; que je veux savoir de vos nouvelles ; qu’il faut que vous m’appreniez combien de temps vous restez encore à Croisset – car je suppose que vous y êtes ; – et je veux y aller pour vous y voir. – Ma santé est assez bonne – et je marche tout seul comme un bébé de trois ans. – Pour aujourd’hui je n’ajoute pas autre chose, car je me sens pas mal ahuri – et j’attends votre réponse.
Je vous embrasse.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset,] dimanche [10 novembre 1878].
Ah ! enfin !
J’allais re-écrire à Mme Viardot ! J’avais prié Maupassant de passer chez vous. Mon esprit errait dans toutes les hypothèses. Bref, j’ai poussé un cri de joie en voyant, ce matin, votre écriture.
J’ai été moins errant que vous. – Car sauf trois semaines passées au mois de septembre tant à Paris qu’à Saint-Gratien, et trois jours, dernièrement à Étretat, je suis resté depuis six mois devant ma table. Mes bonshommes me donnent un mal de chien ! Par moments, je n’en peux plus et – j’en ai encore pour deux ans ! – Quel livre ! Et qu’il faut être fou pour l’avoir entrepris.
– 640 –
Mon existence d’ailleurs n’est pas drôle ! Les affaires ne se raccommodent point, au contraire ! La résignation est venue. Mais par moments elle a des absences. – Et alors je rumine amèrement le passé et je songe à la crevaison.
Puis je me remets à la pioche !
Je ne compte pas revenir à Paris, avant le commencement ou même la fin de février. – Je veux avoir fini mon chapitre de l’Amour !!! Celui de la Politique sera terminé dans une quinzaine.
Vous savez bien que je ne compte nullement sur votre visite… malgré vos promesses. – Et d’ailleurs, vous ressemblez à Galatée. À peine entrevu, enfui ! Cependant… ?
Si vous n’êtes pas trop occupé (mais vous êtes un homme occupé), écrivez-moi une longue épître. Ce n’est pas gentil d’avoir laissé si longtemps sans nouvelles
votre VIEUX
qui vous embrasse et vous chérit.
À EDMOND LAPORTE
Croisset, nuit de mardi 12 [12-13 novembre 1878].
Mon bon,
Je commence à la trouver mauvoise !
Pourquoi pas de nouvelles ? Que signifie votre mutisme ?
– 641 –
Vous deviez être à Couronne avant le 10 du présent mois. Nous sommes au 12. Pas de Bab encore ?
Quand viendrez-vous, nom de Dieu ?
Je n’ai plus que deux pages à écrire pour avoir fini mon chapitre.
Mais je suis crevé.
Je vous embrasse.
Votre GÉANT.
À ALPHONSE LEMERRE
Croisset, près Rouen 14 novembre [1878].
Mon cher ami,
En effet, je trouvais le temps un peu long ! – et je m’empresse de vous répondre.
1° Pour le traité Salammbô.
Ma principale observation porte sur le numéro 4 relatif au portrait de l’auteur. Vous savez bien que là-dessus je suis intraitable. Vous ne verrez ma photographie nulle part. J’ai refusé de faire faire mon portrait par des peintres de mes amis du plus grand talent, depuis Gleyre jusqu’à Bonnat. Rien ne me fera céder. Cette répugnance est basée sur un idéal à mon usage. Je vous l’expliquerai quelque jour si ça peut vous amuser.
– Quant au prix, je le trouve minime ; à raison de 750 francs pour mille exemplaires, ça ne fait pas mille francs
– 642 – pour 1 500 exemplaires. Il me semble que vous pourriez aller au-delà ! Voyons ! Fendez-vous ! Soyez mécène.
Je passe maintenant au
Traité Bouilhet.
Je puis le signer, puisque j’ai une procuration à cet effet donnée par M. Philippe Leparfait, légataire de Bouilhet. Tenez-vous à avoir cette procuration ou aimez-vous mieux que Philippe signe le traité ?
1° Il va sans dire qu’ici le portrait est de rigueur. Je vous enverrai une photographie. – Quand la voulez-vous ?
2° Art[icle] 1er. Dans les Poésies complètes, Melaenis doit entrer, et vous devez payer à Lévy 500 francs pour cette cession. Donc, nous n’avons rien à recevoir pour le premier tirage. Vous avez décidé cela vous-même au printemps dernier.
Cela est bien convenu n’est-ce pas ?
Avant de m’envoyer les deux papiers timbrés pour que j’y appose ma signature, répondez-moi sur toutes les questions que je vous pose.
N.B. De plus, mon cher ami, comme la première moitié de 1879 s’étend jusqu’au 1er juillet prochain, je puis fort bien n’avoir à toucher d’argent qu’au 1er octobre. Je trouve ce terme très éloigné, trop éloigné. Si vous m’assurez que Salammbô paraîtra en février, je ne dis plus rien.
Tout à vous.
Votre
– 643 –
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] jeudi [14 novembre 1878].
Mon cher Guy,
Ça n’est pas raide ! mais puisque vous n’y teniez plus d’ennui, vous avez bien fait de lâcher la Marine.
Les mille francs d’indemnité avec les 1 500 de la place font 2 500. C’est 100 francs de plus que vous n’aviez là-bas, ai-je bien compris ?
Il faudra obséder Bardoux, et puis, une fois dans l’établissement, on pourra vous trouver quelque chose de mieux.
Vous ne me dites pas si vous avez vu d’Osmoy ? Quand entrez-vous à l’Instruction publique ? Quand vous y serez casé j’écrirai au Ministre.
La détresse de Lagier est belle. Vous devez la secourir.
Depuis deux mois que Dalloz a le manuscrit de ma Féerie, pas de réponse ! on n’en veut pas, évidemment. On me méprise, on me traite tout à fait en grand homme, jusqu’à Charpentier qui m’a tout l’air de renâcler devant une édition de luxe de Saint Julien pour étrennes. Il me l’a solennellement re-promise au mois de septembre. Et songer que Les Pilules du diable ont rapporté plusieurs millions !
Ayons de la Philosophie, à défaut d’argent.
Je vous embrasse.
– 644 –
À PAUL APFELSTEDT
[Croisset, 16 novembre 1878.]
J’envoie à M. Apfelstedt ce spécimen de mon écriture, – qu’il m’a demandé.
Puisse-t-il lui être agréable !
Croisset, près Rouen, samedi 16 novembre 1878.
À ALPHONSE LEMERRE
Croisset, près Rouen, 16 novembre [1878].
Convenu, cher ami.
Rédigez le contrat, conformément à votre lettre de ce matin – et envoyez-le-moi, ainsi que celui des Poésies complètes.
Je vous serre la main.
Tout à vous.
EDMOND LAPORTE
[Croisset,] mardi soir [19 novembre 1878].
Mon cher Vieux,
Au lieu de venir lundi prochain pouvez-vous venir samedi ? (par le bateau de 2 heures).
– 645 –
Si vous ne pouvez samedi, tâchez que ce soit vendredi ou dimanche.
Il s’agit de quelque chose d’important.
Votre GÉANT.
R. S.V.P.
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] jeudi, 2 heures [21 novembre 1878].
Comme mon Asiatique est un nerveux ainsi que son Vitellius, je m’empresse de le rassurer. Ça n’a rien d’important pour vous.
Dormez sur vos deux oreilles jusqu’à samedi matin. À 2 heures comme il est convenu.
Nous ferons une forte séance de B[ouvard] et P[écuchet], mon chapitre est fini et recopié depuis hier soir.
Maintenant je travaille à la copie.
À vous, votre vieux
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] jeudi, 2 h[eures, 21 novembre 1878].
Caroline m’a écrit de Paris, dimanche dernier (elle en revient aujourd’hui), ces lignes que je vous transmets :
– 646 –
« M. B[ardoux] m’a formellement dit qu’il attacherait à sa personne, Guy dans un avenir très rapproché. Il verra à caser Laporte, puis certainement Zola sera décoré au jour de l’an. Gustave sera content. Il verra que je ne l’oublie pas. »
Commanville, qui est revenu de Paris lundi, m’a répété cela.
Donc, mon bon, je vous engage à aller chez Charmes. – Et lui demander ce que vous devez faire présentement. S’il faut que vous donniez votre démission et quand vous devez entrer dans votre nouveau service. Je croyais que vous y étiez déjà !
***
Quand vous aurez besoin de quelque chose du côté des médecins, adressez-vous donc à Pouchet (4, rue de Médicis). Il les connaît tous, et en est très bien vu.
Tenez-moi au courant des choses. Embrassez votre pauvre maman de ma part – et qu’elle vous le rende.
À vous, votre vieux
Dites à Zola ce qui le concerne. Il n’a rien à faire qu’à se tenir tranquille.
Pas de nouvelles de Dalloz. Je l’envoie se faire foutre ! – par d’autres, tant pis.
Le jeune Charpentier me fait une crasse ! Il ajourne encore S[ain]t Julien (édition d’étrennes).
***
– 647 –
À MARGUERITE CHARPENTIER
Croisset, jeudi [21 novembre 1878].
Chère Madame Marguerite,
Je ne trouve pas votre époux gentil. Mais pas du tout gentil.
Cette édition de jour de l’an devait paraître l’année dernière. – Puis cette année – L’époque des étrennes aura fini, que le livre ne sera pas prêt. Notez que votre légitime m’avait juré ses grands dieux du contraire, c’est-à-dire que nous paraîtrions au plus tard le jour de l’an de 1879 !
Je lui avais montré, et moi-même apporté le dessin en question, celui du vitrail de la cathédrale de Rouen – auquel la dernière ligne de Saint Julien renvoie le lecteur. Ce n’était pas bien difficile à découvrir.
Enfin, je ne vous cache pas que ce retard m’embête, – « si l’on peut s’exprimer ainsi ». – J’ignore si je récolte des lauriers, mais le côté truffes manque de plus en plus dans ma carrière. Ernest Daudet s’était proposé de me placer avantageusement un vieil ours (Le Château des cœurs). Dalloz apparemment n’en veut pas. Car il fait la sourde oreille. Bref, on me traite tout à fait en grand homme, on me méprise. Il faut être un joli maniaque pour continuer à travailler avec des encouragements pareils ! –
Voilà quatre ans que je suis sur mon livre ! Il m’en demandera encore deux ! Je me crois dénué d’envie et de cupidité. Dieu merci ! – En de certains jours pourtant, ce qui me reste à vivre ne m’apparaît point couleur de rose.
Pourquoi, diable, est-ce que je vous dis tout cela ? C’est que je vous regarde comme un Ami.
– 648 –
Tout en vous considérant comme une Belle dame, – dont je baise les deux mains.
Votre
Deux bécots de nourrice sur les joues de Georgette.
À PAUL DALLOZ
Croisset, près Rouen, 2[1] novembre [1878].
Mon cher ami,
Ernest Daudet m’a écrit plusieurs fois que « vous alliez m’écrire » relativement au manuscrit, déposé chez vous, depuis deux mois, bientôt.
Votre silence me fait supposer que l’œuvre vous déplaît ? Dites-le-moi donc, franchement, et qu’il n’en soit plus question.
En attendant une prompte réponse, S.V.P.
Je suis tout à vous.
À ERNEST DAUDET
[Croisset, 21 novembre 1878.]
Mon cher Daudet,
N’ayant point de réponse de Dalloz, ni indirecte ni directe, c’est que mon ms. lui déplaît ?
– 649 –
Vous auriez dû ne pas me cacher la vérité. Je suis assez grand garçon pour la subir.
Mais je tiens à avoir un mot de vous ou de lui m’annonçant carrément qu’on refuse ma copie.
Excusez-moi, mon cher ami, pour tous les ennuis que je vous donne. – Mais vous devez me comprendre.
Tout à vous.
Croisset, près Rouen. Jeudi 21 novembre.
J’enverrai prendre le ms. chez vous, dès que j’aurai une réponse catégorique. Tâchez, je vous en prie, qu’elle soit le plus prompte possible.
À ALPHONSE LEMERRE
Croisset, 27 novembre [1878].
Mon cher ami,
J’attends toujours les deux papiers timbrés à signer.
Vous croyez peut-être me les avoir envoyés ? Il n’en est rien.
Votre dernière lettre, il y a plus de quinze jours, me les annonçait par retour du courrier.
Tout à vous.
– 650 –
À ÉMILE ZOLA
Croisset, mercredi 27 novembre [1878].
Il m’ennuie de vous, mon bon Zola. Donnez-moi donc de vos nouvelles !
Comment se porte Nana ?
À quand L’Assommoir – sur les planches ?
Êtes-vous content des cabots qu’on vous destine ?
Je ne reviendrai pas à Paris, avant le milieu de février, – quand j’aurai fini le chapitre que je commence – un chapitre lubrique ! Celui-là fini, j’entreverrai la terminaison totale. Mais quelle charrette à tirer ! Par moments, c’est dur ! –
La santé est bonne. Mais « les affaires », mon cher vieux, sont déplorables ! La malchance me poursuit de tous les côtés.
Charpentier, il y a deux ans, m’avait promis une belle édition de Saint Julien pour étrennes. L’année dernière, il m’a lâché pour la Marie-Antoinette de Goncourt ; – repromesse au mois de septembre dernier – et relâchage maintenant. C’est sa femme qui m’a annoncé cette gracieuse nouvelle – en me rappelant le plaisir qu’elle a eu à lire Saint Antoine. Vous ne trouvez pas ça ingénieux, comme rhétorique ?
De plus, Dalloz ne veut pas de ma Féerie, qu’il trouve « dangereuse », de sorte que cette malheureuse pièce – que je trouve, moi, une tentative originale, ne peut même pas être imprimée ! dans un journal ! – Ça ne m’humilie nullement. Au contraire ! Ça m’excite ; mais ça m’embête, au point de vue financier.
– 651 –
Quant à Charpentier, s’il est gêné, je l’excuse mais il aurait pu être plus franc.
Pour Dalloz, je ne vous recommande nullement le secret. – L’anecdote est même bonne à répandre – afin d’encourager les Jeunes.
Bardoux a de lui-même dit à ma nièce, la semaine dernière, qu’infailliblement vous seriez décoré au jour de l’an.
Tourgueneff ne m’a écrit qu’un mot pour me dire qu’il était revenu. Depuis lors, pas de nouvelles – bien que je lui aie envoyé deux lettres.
Mes bons souvenirs à Mme Zola
et tout à vous, mon cher ami.
Votre
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 50, rue de Douai.
Mercredi, 27 nov[embre18]78.
Mon cher vieux,
En réponse à votre petit billet – dont la tristesse m’avait navré, je voulais tomber à l’improviste à Croisset – et si je ne l’ai pas fait – c’est à cause de raisons majeures. – Il a fallu mettre en terre un vieil ami de quarante ans (quarante ans d’amitié), Khanykoff, qui s’est laissé mourir à Rambouillet, dans la plus maussade maison que j’aie vue. Il a fait bien vilain au Père-Lachaise – de la boue en bas, une sorte de grêle ou de neige par en haut, un vilain brouillard sale tout
– 652 – autour. – Ils ont eu une peine infinie à faire tomber le lourd et énorme cercueil dans le trou béant. – J’ai prononcé quelques paroles d’adieu au bord de ce trou, sur un tas de mottes de terre grasse et glissante. J’ai parlé nu-tête – et j’ai attrapé un assez gros rhume, qui m’empêche de sortir de la chambre – et d’aller à Croisset. Cependant je vais mieux, et certainement, la semaine prochaine ne s’écoulera pas sans que vous m’ayez vu dans votre maison, à Croisset. Je vois d’ici le sourire sceptique qui erre sur vos lèvres ; et je dois avouer que vous avez le droit de le laisser errer, vu mes nombreux manques de parole ; – et pourtant – vous verrez ! vous verrez !
Zola n’est pas encore revenu à Paris ; je n’ai pas vu Daudet. – Goncourt est venu hier chez moi, pour se faire donner un peu de couleur locale – Russie méridionale, noms de Bohémiennes, etc. – Je l’ai trouvé en bonne santé – un peu maigri – et toujours ces mêmes yeux, luisants et sombres – et pas bons du tout. – Il a parlé de vous avec beaucoup de sympathie.
Je viens d’avoir 60 ans, mon cher vieux… C’est le commencement de la queue de la vie. Un proverbe espagnol dit que c’est ce qu’il y a de plus difficile à dépiauter : – une queue ; – c’est en même temps ce qui offre le moins de plaisir et de résultats. – La vie devient absolument personnelle ; – et défensive contre la mort ; et cette exagération de personnalité fait qu’elle cesse d’avoir de l’intérêt – même pour la personne en question. – Mais vous n’êtes pas déjà si gai – pour que j’aille encore ajouter cette note lugubre ; – mettez que je n’ai rien dit.
Quand nous nous verrons, j’aurai à vous raconter beaucoup de choses sur mes deux voyages en Russie et en Angleterre ; aussi faites-moi bavarder.
– 653 –
Tout mon monde ici va bien et vous salue. – Et moi, je vous embrasse. – À bientôt. – Vous serez averti la veille.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] jeudi [28 novembre 1878].
Je suis bien impatient de savoir le résultat définitif de votre visite à Bardoux. – Et bien embêté de ce que vous dites de votre pauvre mère ! Le plus simple ne serait-il pas de lui trouver une maison de santé ? Pouchet vous renseignerait là-dessus.
Que dites-vous de Dalloz qui trouve ma Féerie « dangereuse » ? Ainsi, je ne puis me faire jouer, ni me faire imprimer. – Encouragement aux Jeunes ! Et Charpentier me lâche, quant à mon édition du S[ain]t Julien pour étrennes ! – Tout va mal ! – N’importe ! Je vais commencer un chapitre archi-lubrique .
Je vous embrasse. Votre vieux
À GUSTAVE TOUDOUZE
[Croisset, 29 novembre 1878.]
Mon cher ami,
Votre lettre m’a attendri. Elle me prouve que vous pensez à moi – ce dont je ne doutais pas d’ailleurs. Il est
– 654 – bien de se souvenir des « Vieux dans l’ombre » comme dirait le père Hugo.
Je vous envie, puisque vous êtes Heureux. Soignez bien votre bonheur. Aimez votre femme et donnez à votre gamin de gros baisers de nourrice. Vous êtes dans le Vrai. N’en sortez pas.
Moi, je travaille le plus que je peux, afin d’oublier les et la misère de ce monde ! Les encouragements, comme à vous, me font défaut. – Car Dalloz m’a refusé un ms. ! celui d’une Féerie – que je trouve bonne – que je n’ai pu faire jouer – et que je ne peux maintenant faire imprimer ! – Voilà où j’en suis à mon âge, 57 ans (dans 12 jours) – et après avoir produit ce que j’ai produit. – C’est un exemple encourageant pour les Jeunes. Je vous prie de croire que ça ne m’humilie nullement – mais ça m’embête ! Je n’en travaille que davantage. Je ne dis pas mieux, mais avec plus d’acharnement. – Dans un an, je ne serai pas loin d’avoir terminé mon livre. J’ai fait deux chapitres cet été. J’espère en avoir fait encore un, avant d’aller à Paris – ce qui n’aura pas lieu avant le mois de février.
Dès que je serai là-bas, vous serez prévenu. – D’ici là, mon cher ami bonne santé, bonne pioche, et belle humeur.
Tout à vous.
Votre
Croisset, près Rouen
29 novembre.
– 655 –
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset, nuit de dimanche,
1er décembre [1er-2 décembre 1878].
Mon bon cher vieux,
Dans ma dernière lettre, je vous ai prié de venir. Eh bien ne venez pas cette semaine.
Je n’aurais pas l’esprit libre. Et vous seriez trop mal reçu ! – J’ai, ou plutôt nous avons des embêtements par-dessus la tête ! mais j’espère que c’est la fin ?
Ah ! mon pauvre ami, que la vie est lourde !
Je vous prie, et même supplie de me réserver votre bonne visite pour une époque très prochaine, dans 8 ou 10 jours peut-être ?
Je vous préviendrai, dès que je serai tranquille.
J’ai bien besoin de causer avec vous longuement.
Je vous embrasse.
Votre
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] mardi, 3 heures [3 décembre 1878].
L’incertitude de votre position, mon cher ami, s’ajoute à tous mes chagrins ! Que d’embêtements ! mon Dieu ! que d’emmerdements !
Tâchez de voir Bardoux, coûte que coûte, car c’est intolérable ! une attente pareille.
– 656 –
Dalloz n’a pas daigné me répondre, mais m’a fait aviser par son secrétaire ! que mon œuvre « ne rentrait pas dans le cadre de la Revue ». Du reste « la maison (celle du Moniteur) est à moi ». C’est aussi beau que Charpentier me faisant savoir par sa femme qu’il admire Saint Antoine, mais ne peut publier Saint Julien.
Mon manuscrit de la Féerie a été remis à Ernest Daudet, rue de Berlin, 36 (ou 34). Faites-moi le plaisir d’aller le chercher, et de le garder chez vous.
Tenez-moi au courant.
Je vous embrasse. Votre vieux
À LOUIS LABARRE
Croisset, près Rouen, mardi 3 décembre [1878].
J’écrirai à Dalloz tout ce que vous voudrez, qui puisse vous être utile. Indiquez-moi ce que je dois lui dire.
Mais je vous préviens de ceci : dernièrement, il m’a refusé un manuscrit que lui avait porté de ma part Ernest Daudet, et au bout de deux mois n’a pas même daigné me répondre. Une lettre de son secrétaire m’a appris que mon manuscrit ne lui convient pas, voilà tout – et qu’on l’a remis chez E. Daudet. Un ami commun a dû lui faire savoir depuis deux jours ce que je pense de son procédé.
N’importe ! Si vous croyez que je puis vous servir, usez de moi. Mais je doute que ma protection soit efficace. Claudin s’abuse.
– 657 –
Ma littérature est en baisse, car votre ancien patron Charpentier (qui ne répond pas non plus aux lettres, comme Dalloz) ne fait pas une édition pour étrennes de Saint Julien l’Hospitalier , malgré deux promesses solennelles, dont la dernière est du mois de septembre.
Je vous croyais attaché à sa maison pour toujours. Votre départ m’afflige, et je vous serre la main, mon cher ami, en vous priant de me croire tout à vous.
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 50, rue de Douai.
Mercredi, 4 déc[embre 18]78.
Certainement, mon cher ami, j’attendrai que vous me disiez de venir et j’espère que vous le ferez bientôt. – Je suis fort tourmenté de vous savoir dans un si vilain pétrin – et j’espère encore que vous l’exagérez un peu, sous l’influence de vos nerfs. – Quant à la lourdeur de la vie – il n’y en a plus de légère, passé cinquante ans. – Enfin ! à bientôt – n’est-ce pas ?
Je vous embrasse.
Votre vieux
IV. TOURGUENEFF.
– 658 –
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset,] nuit de mardi [10-11 décembre 1878].
C’était par tendresse pour vous, ma chère belle, que je ne vous écrivais pas. Je ne voulais point vous affliger par le détail de mes misères, ou plutôt de ma misère. Vous n’y pouvez rien. – Et d’ailleurs en parler me fait souffrir. Sachez donc que nous sommes maintenant, au fond de l’abîme – et il est sans espoir. La scierie de Comm[anville] va se vendre d’une façon déplorable ! Et puis, après ? Dieu sait ce que nous deviendrons ! – Peut-être que je m’exagère les choses ? Comm[anville] gagnera de l’argent d’une façon ou d’une autre ! N’importe, quoi qu’il advienne, ce ne sera pas gai. – J’en ai gros sur le cœur, je vous jure ! Et ce n’est pas le manque d’argent, les privations qui en sont la suite, et l’absence complète de liberté où je suis contraint. Non, ce n’est pas tout cela qui m’enrage. Mais je me sens souillé dans mon esprit par ces préoccupations basses, par ces dialogues commerciaux. Il me semble que je deviens un épicier. Figurez-vous une honnête femme prostituée de force dans un mauvais lieu, quelqu’un ayant des habitudes de propreté et qu’on roule dans un tombereau d’ordures, voilà ma situation. L’ironie est forte. Et la Providence, maintenant, dure pour moi. – Non ! pas de succès, pas de chance ! Je voulais tirer quelques sols d’un ms. de Féerie (œuvre que je trouve, moi, très remarquable, quoi qu’on die). Dalloz n’a pas même daigné me répondre, et m’a fait dire par son secrétaire que « ça ne rentrait pas dans le cadre de la Revue » mais que du reste, « la maison était à moi ». Autre histoire : Charpentier après m’avoir promis, pendant deux ans, et repromis au mois de septembre dernier, qu’il ferait pour les étrennes de 1879 une édition de luxe de mon S[ain]t Julien, lâche ma littérature pour celle de Sarah Bernhardt, n’ose pas m’écrire, mais sa femme me prévient, dans une
– 659 – lettre très aimable, « qu’il est trop tard » et qu’« elle admire S[ain]t Antoine » ! – Ne trouvez-vous pas tout cela magnifique ?
Quant à une Place, à une Fonction, ma chère amie, jamais ! jamais ! jamais ! J’en ai refusé que m’offrait mon ami Bardoux. C’est comme la croix d’officier dont il voulait, mêmement, me faire cadeau. – En mettant les choses au pire, on peut vivre dans une auberge de campagne avec 15 cents fr[ancs] par an. – C’est ce que je ferai, plutôt que de toucher un centime du budget. Ignorez-vous cette maxime (qui est de moi) : « Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit ». Et d’ailleurs, est-ce que je suis capable de remplir une place, quelle qu’elle soit ! Dès le lendemain, je me ferais flanquer à la porte, pour insolence et insubordination. – Le malheur ne me tourne pas à la souplesse, au contraire ! Je suis plus que jamais d’un idéalisme frénétique, et résolu à crever de faim et de rage, plutôt que de faire la moindre concession.
J’ai été bien avachi pendant quelques jours – mais je me remonte. Et je travaille. C’est l’important, après tout.
Votre bonne volonté à mon endroit m’a attendri, ma pauvre chère belle. Mais je vous en prie, n’y pensez plus. N’importe, je vous remercie de la proposition, comme d’un présent.
Et ne regrettez rien ! Vous auriez eu un piètre monsieur ! n’étant pas fait pour la vie . Creusez cette parole qui est profonde. Je me connais – et moi seul connais la quantité de larmes que cette vérité m’a fait répandre.
Je vous apprécie, allez ! je vous aime, et du fond de mon vieux cœur saccagé, une tendresse monte vers vous.
– 660 –
Tantôt, votre sœur est venue me voir, par la neige, ce que j’ai trouvé héroïque. – Le bon Houzeau voulait que nous allions dîner chez lui cette semaine. Le retour en fiacre, le soir, me navre, et d’ailleurs maintenant, plus je suis seul, mieux je me trouve. Du moment que j’ai quitté ma table verte, le cœur me tourne.